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23 février 2010
24. Vincent fée du logis
La pluie triste fait fondre les vitres à petit feu, et nous bouffe la lumière. Mon fief s'étend du lit au canapé, et l'unique lampe de la pièce le baigne d'une lumière faible et inutile. C'est la fin de l'après-midi et on y voit déjà plus à trois mètres. Seul sur mon petit domaine, je regarde les fenêtres se dissoudre lentement, et la pluie grise et fine qui rend flou l'immeuble d'en face.
Mais il faut plus qu'une roquette pour m'abattre. J'ai un haussement d'épaules involontaire, suivi d'un sourire nerveux. Je triture du bout de l'ongle le post-it que j'ai en main, comme pour effacer l'encre, comme pour révéler un trucage. J'essaye de ne pas reconnaître ma propre écriture.
Vincent passe dans le salon, et ramasse plusieurs vêtements que j'ai laissé traîner. Il me conseille de lâcher l'affaire, et d'admettre que j'ai simplement oublié un passage. Il insinue à mots couverts que je n'ai pas toute ma tête en ce moment.
Sans lever mes yeux du morceau de papier, je lui rappelle que je ne lui ai pas faussé compagnie depuis mon retour à Paris.
-La nuit on dort, me répond-il. Tu es peut-être somnambule.
-Et comment j'aurais fait tout seul pour faire bouger la stèle ?
-J'ai vu un documentaire une fois... Il paraît que les somnambules ont une force démesurée.
Il ne semble pas y croire lui-même. Pour changer de sujet, il me reproche de me laisser aller, et de me complaire dans la déprime. Il m'envoie les fringues qui traînaient par terre à la gueule, en me rappelant que je suis chez lui ici.
Je m'enfonce dans le canapé. Vincent s’affaire à ramasser tout ce qui traîne, à nettoyer là où ça part. Je lui demande si sa Martine ne lui rend pas visite ce soir, par hasard.
-Non, c’est juste que j’aime faire le ménage.
-Sérieux ?
-Mais non, connard. Elle vient manger ce soir. La copine de Xavier aussi.
Je porte le post-it devant moi, face à la fenêtre, pour essayer de voir par transparence s’il ne contient pas un message caché. Mais l’extérieur est sombre, et il n’y a sans doute pas assez de lumière pour le deviner.
-Tu sais, me dit Vincent, je sais que c’est dur de perdre ta collection de bandes dessinées comme ça. On sait tous à quel point ça comptait pour toi.
-Ca et d’autres trucs.
-Mais mec, putain, deviens pas un légume de canapé. Faut profiter du temps que t’as.
-Pour faire quoi ?
-Pour apprendre à jouer du violon. A ton avis, bordel ? Tu veux être écrivain, merde…
Il va continuer son rangement dans une autre pièce. Je contemple l’écran éteint de la télévision, en m’avouant que c’est toujours moins chiant de continuer à écrire que de fabriquer une super-antenne pour capter les chaînes étrangères. Et si j’arrive pas à écrire convenablement, je pourrai toujours demander à Vincent de trouver une autre console de jeu.
La pluie se fait plus fine, si c’est encore possible. Le monde de dehors devient presque liquide, et garde cette teinte sombre et grise. Mais l’hiver touche à sa fin et bientôt nous pourrons sortir, et découvrir Paris au printemps, avec ses rues éventrées et son bourdonnement sourd qui annonce la fin de tout ce que nous connaissons.
J’apprends à connaître ce canapé, et j’apprends à connaître ce post-it que je ne me souviens pas avoir écrit. Ils me restent pourtant mystérieux, parce que je ne suis pas assez grand pour envisager les choses de haut. Je ne suis pas assez vivant pour sortir sous la pluie sans me dissoudre.
«-Je ne sais plus si je veux encore être chevalier.
-Ça dépendra de quoi ?
-Ça dépendra de rien. Ça dépendra du temps qu’il fera demain et des femmes que je rencontrerai la semaine prochaine. Et puis aussi du nombre de gobelins encore en vie qui parcourent les terres de Brukaris.
Le fidèle Morgados posa un regard attristé sur son ami Paxton Fettel. Les chevaliers étaient nombreux, et notre héros n’était pas le meilleur d’entre eux. Les gobelins se faisaient rares, dorénavant. Mais une clameur venant de l’est faisait état d’une armée de démons qui s’établissait aux portes du Monde.
Au final, les forces du mal n’étaient jamais loin, et les chevaliers n’étaient jamais assez nombreux. Et Morgados savait pertinemment que si son ami doutait, c’est parce que le grand mage Pielosk l’avait forcé à manger six elfes vierges pour asseoir sa puissance. »
Xavier pose les feuilles de papier sur la table, d’un mouvement brusque.
-Putain mec, grogne-t-il, on va manger !
-Désolé.
Je touille mollement les tomates, qui semblent prendre leur temps pour cuire. Mais c’est peut-être parce que nous chauffons tout à feu doux pour rationner notre bouteille de gaz. Pendant que Xavier poursuit sa lecture, Vincent vient m’apporter une petite barquette de viande hachée, en me conseillant vivement de ne pas la faire cramer.
-Si tu savais ce que j’ai dû faire pour l’avoir…
-Ah bon ? Tu veux en parler ?
-Ta gueule, répond-il avec un sourire amusé.
Précautionneusement, j’ouvre la barquette et pioche un petit bout de viande pour le porter à ma bouche. Le bœuf a le goût du monde d’avant. Il apporte avec lui les brasseries et les mac-dos.
Xavier pose une fois de plus les feuilles et me regarde avec perplexité. Il a l’air de s’inquiéter sincèrement.
-Mec, dit-il, c’est pas grandiose.
-Je sais.
Il pose sa main sur son épaule, et je fais un effort pour ne pas faire de blague vaseuse. Je me concentre sur mes tomates à remuer, et sur cette viande qui attend d’être dégustée. J’essaye de me maintenir debout, et je me persuade que c’est ça qui engloutit mon énergie. Je dis des mensonges, et je fais de la cuisine pour ne pas avoir à me remettre au travail.
Il me reste de l’énergie, et c’est pas comme si j’avais rien à raconter. Mais j’ai faim, et j’ai envie d’être triste et paumé. Je règne sur le canapé, sur le lit, et je remets le reste à demain.
-T’écris toujours des trucs qu’on comprend pas ?
Je regarde la Martine de Vincent, qui me sourit d’un air espiègle. Je lui réponds que oui, mais qu’en ce moment j’essaye de faire des efforts. Je lui passe la casserole de spaghettis bolognaises en lui promettant qu’elle m’en dira des nouvelles.
-Moi, déclare la Martine de Xavier, j’ai du mal avec la fiction, je préfère les livres qui t’apprennent des trucs.
Je jette un regard à Xavier, qui mâche ses pâtes en souriant. Vincent me ressert du vin et change de sujet. J’ai l’impression que les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Nous savourons nos spaghettis en célébrant la fin imminente de l’hiver, et je me remets à écrire des petites histoires qui font sourire.
Je suis moins mégalomane, et j’en viens à m’en foutre de savoir comment j’ai pu aller glisser un post-it dans mon propre cercueil sans m’en rendre compte. Je boite moins qu’avant, et bientôt je ne serai plus obligé de rester sur le canapé toute la journée. Vincent a rangé son appartement, et même s’il est petit il nous servira de refuge jusqu’à ce que les choses rentrent dans l’ordre. De toute manière on passera l’été dans les parcs publics, à bronzer avec des gilets pare-balles.
Xavier me glisse que les aventures de Paxton Fettel prennent un tournant qui le déconcerte un peu, et se demande si je ne vais pas perdre mon lectorat. Il se fait la réflexion que je devrais continuer à écrire sur ma vie.
-J’en ai fini avec Irving Rutherford, dis-je fièrement. Le monde a besoin de chevaliers.
-T’es pas le chevalier. T’es toujours ce pédé de magicien.
-C’est parce que c’est vraiment trop cool de balancer des boules de feu.
Vincent ramène un paquet de cigarettes du placard rempli, et nous en propose une à chacun. Nous fumons avec délice et nous appliquons diaboliquement à mettre nos cendres dans les assiettes vides, parce qu’on ne sait pas qui fera la vaisselle.
Les deux Martines parlent entre elles, avec ardeur, de tout et de rien. Soudain on frappe à la porte et personne ne le remarque, sauf Vincent. Il va ouvrir d’une main tremblante, et je comprends instinctivement que personne n’est sensé connaître cette adresse.
Il fait entrer un homme que nous espérions ne jamais revoir. Xavier tressaille, et sans se lever de sa chaise, se saisit d’un couteau de cuisine. Le chef des révolutionnaires pénètre dans l’appartement avec un sourire satisfait, sûrement ravi de l’effet qu’il produit. Il vient s’asseoir à notre table avec un air paisible, sans lance-roquette et sans homme de main.
Vincent ferme la porte, qui claque dans le silence sombre, et vient pesamment s’asseoir à son tour. L’homme nous demande une cigarette, que Vincent lui accorde d’un hochement de tête. Il se l’allume en m’adressant un clin d’œil dont je ne parviens pas à déceler l’utilité. Peut-être pour me dire qu’il s’excuse de m’avoir tué.
-On vous a pas oublié, dit l’homme.
-Comment vous nous avez trouvé ? demande Vincent.
-On a des nouvelles recrues. Des nouveaux horizons. Bref, on s’agrandit.
Il met lui aussi ses cendres dans une assiette vide, par mimétisme. Il nous annonce que la révolution ne faiblit pas, et que c’est probablement notre dernière chance de suivre le mouvement. Qu’il a besoin de bricoleurs comme Xavier et de réapprovisionneurs comme Vincent. J’écrase ma cigarette, en déclarant que de toute manière il n’a pas besoin d’écrivains, avant d’aller rejoindre mon cher canapé.
-Mais Irving Rutherford est déjà de notre côté, répond-il avec malice.
Je suis pris de sueurs froides sans savoir pourquoi. Je m’installe sur le canapé en m’accrochant furieusement à mes bonnes résolutions, mais ce type me fait douter comme un enculé.
-Je suis Sancho, se présente-t-il en tendant la main à Vincent.
-On veut juste avoir la paix, répond ce dernier en ignorant la poignée de main qui s’offre à lui.
-Le truc c’est que les choses ne risquent pas d’évoluer calmement.
Il a sans doute raison. De mon canapé, j’écoute la voix lointaine de Vincent qui s’énerve, et les ongles de Xavier qui crissent sur le manche du couteau. Irving Rutherford se trouve toujours du côté des roquettes et des émeutes. Il ne peut pas s’en empêcher, parce que le mouvement est sa vie. Il transporte sur son dos les batailles épiques et les voyages absurdes. Et je me bats sans cesse contre lui pour avoir une vie calme.
Sancho finit par quitter l’appartement, en jurant qu’il ne nous enverra plus de roquettes. Il regrette que nous n’arrivions pas à nous adapter à la mouvance générale. Pour toute réponse, Vincent hausse les épaules, espérant sans doute que les choses n’aillent pas plus loin.
-Moi je dis qu’on aurait dû tuer ce fils de pute, lâche Xavier entre ses dents.
On ne veut plus subir. On veut des spaghettis bolognaises et des jours sans combat. Surtout, on veut être plus intelligents que les autres, même si c’est impossible.
Note : Caser une scène d’action
Prochainement : Xavier le ninja
Mais il faut plus qu'une roquette pour m'abattre. J'ai un haussement d'épaules involontaire, suivi d'un sourire nerveux. Je triture du bout de l'ongle le post-it que j'ai en main, comme pour effacer l'encre, comme pour révéler un trucage. J'essaye de ne pas reconnaître ma propre écriture.
Vincent passe dans le salon, et ramasse plusieurs vêtements que j'ai laissé traîner. Il me conseille de lâcher l'affaire, et d'admettre que j'ai simplement oublié un passage. Il insinue à mots couverts que je n'ai pas toute ma tête en ce moment.
Sans lever mes yeux du morceau de papier, je lui rappelle que je ne lui ai pas faussé compagnie depuis mon retour à Paris.
-La nuit on dort, me répond-il. Tu es peut-être somnambule.
-Et comment j'aurais fait tout seul pour faire bouger la stèle ?
-J'ai vu un documentaire une fois... Il paraît que les somnambules ont une force démesurée.
Il ne semble pas y croire lui-même. Pour changer de sujet, il me reproche de me laisser aller, et de me complaire dans la déprime. Il m'envoie les fringues qui traînaient par terre à la gueule, en me rappelant que je suis chez lui ici.
Je m'enfonce dans le canapé. Vincent s’affaire à ramasser tout ce qui traîne, à nettoyer là où ça part. Je lui demande si sa Martine ne lui rend pas visite ce soir, par hasard.
-Non, c’est juste que j’aime faire le ménage.
-Sérieux ?
-Mais non, connard. Elle vient manger ce soir. La copine de Xavier aussi.
Je porte le post-it devant moi, face à la fenêtre, pour essayer de voir par transparence s’il ne contient pas un message caché. Mais l’extérieur est sombre, et il n’y a sans doute pas assez de lumière pour le deviner.
-Tu sais, me dit Vincent, je sais que c’est dur de perdre ta collection de bandes dessinées comme ça. On sait tous à quel point ça comptait pour toi.
-Ca et d’autres trucs.
-Mais mec, putain, deviens pas un légume de canapé. Faut profiter du temps que t’as.
-Pour faire quoi ?
-Pour apprendre à jouer du violon. A ton avis, bordel ? Tu veux être écrivain, merde…
Il va continuer son rangement dans une autre pièce. Je contemple l’écran éteint de la télévision, en m’avouant que c’est toujours moins chiant de continuer à écrire que de fabriquer une super-antenne pour capter les chaînes étrangères. Et si j’arrive pas à écrire convenablement, je pourrai toujours demander à Vincent de trouver une autre console de jeu.
La pluie se fait plus fine, si c’est encore possible. Le monde de dehors devient presque liquide, et garde cette teinte sombre et grise. Mais l’hiver touche à sa fin et bientôt nous pourrons sortir, et découvrir Paris au printemps, avec ses rues éventrées et son bourdonnement sourd qui annonce la fin de tout ce que nous connaissons.
J’apprends à connaître ce canapé, et j’apprends à connaître ce post-it que je ne me souviens pas avoir écrit. Ils me restent pourtant mystérieux, parce que je ne suis pas assez grand pour envisager les choses de haut. Je ne suis pas assez vivant pour sortir sous la pluie sans me dissoudre.
«-Je ne sais plus si je veux encore être chevalier.
-Ça dépendra de quoi ?
-Ça dépendra de rien. Ça dépendra du temps qu’il fera demain et des femmes que je rencontrerai la semaine prochaine. Et puis aussi du nombre de gobelins encore en vie qui parcourent les terres de Brukaris.
Le fidèle Morgados posa un regard attristé sur son ami Paxton Fettel. Les chevaliers étaient nombreux, et notre héros n’était pas le meilleur d’entre eux. Les gobelins se faisaient rares, dorénavant. Mais une clameur venant de l’est faisait état d’une armée de démons qui s’établissait aux portes du Monde.
Au final, les forces du mal n’étaient jamais loin, et les chevaliers n’étaient jamais assez nombreux. Et Morgados savait pertinemment que si son ami doutait, c’est parce que le grand mage Pielosk l’avait forcé à manger six elfes vierges pour asseoir sa puissance. »
Xavier pose les feuilles de papier sur la table, d’un mouvement brusque.
-Putain mec, grogne-t-il, on va manger !
-Désolé.
Je touille mollement les tomates, qui semblent prendre leur temps pour cuire. Mais c’est peut-être parce que nous chauffons tout à feu doux pour rationner notre bouteille de gaz. Pendant que Xavier poursuit sa lecture, Vincent vient m’apporter une petite barquette de viande hachée, en me conseillant vivement de ne pas la faire cramer.
-Si tu savais ce que j’ai dû faire pour l’avoir…
-Ah bon ? Tu veux en parler ?
-Ta gueule, répond-il avec un sourire amusé.
Précautionneusement, j’ouvre la barquette et pioche un petit bout de viande pour le porter à ma bouche. Le bœuf a le goût du monde d’avant. Il apporte avec lui les brasseries et les mac-dos.
Xavier pose une fois de plus les feuilles et me regarde avec perplexité. Il a l’air de s’inquiéter sincèrement.
-Mec, dit-il, c’est pas grandiose.
-Je sais.
Il pose sa main sur son épaule, et je fais un effort pour ne pas faire de blague vaseuse. Je me concentre sur mes tomates à remuer, et sur cette viande qui attend d’être dégustée. J’essaye de me maintenir debout, et je me persuade que c’est ça qui engloutit mon énergie. Je dis des mensonges, et je fais de la cuisine pour ne pas avoir à me remettre au travail.
Il me reste de l’énergie, et c’est pas comme si j’avais rien à raconter. Mais j’ai faim, et j’ai envie d’être triste et paumé. Je règne sur le canapé, sur le lit, et je remets le reste à demain.
-T’écris toujours des trucs qu’on comprend pas ?
Je regarde la Martine de Vincent, qui me sourit d’un air espiègle. Je lui réponds que oui, mais qu’en ce moment j’essaye de faire des efforts. Je lui passe la casserole de spaghettis bolognaises en lui promettant qu’elle m’en dira des nouvelles.
-Moi, déclare la Martine de Xavier, j’ai du mal avec la fiction, je préfère les livres qui t’apprennent des trucs.
Je jette un regard à Xavier, qui mâche ses pâtes en souriant. Vincent me ressert du vin et change de sujet. J’ai l’impression que les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Nous savourons nos spaghettis en célébrant la fin imminente de l’hiver, et je me remets à écrire des petites histoires qui font sourire.
Je suis moins mégalomane, et j’en viens à m’en foutre de savoir comment j’ai pu aller glisser un post-it dans mon propre cercueil sans m’en rendre compte. Je boite moins qu’avant, et bientôt je ne serai plus obligé de rester sur le canapé toute la journée. Vincent a rangé son appartement, et même s’il est petit il nous servira de refuge jusqu’à ce que les choses rentrent dans l’ordre. De toute manière on passera l’été dans les parcs publics, à bronzer avec des gilets pare-balles.
Xavier me glisse que les aventures de Paxton Fettel prennent un tournant qui le déconcerte un peu, et se demande si je ne vais pas perdre mon lectorat. Il se fait la réflexion que je devrais continuer à écrire sur ma vie.
-J’en ai fini avec Irving Rutherford, dis-je fièrement. Le monde a besoin de chevaliers.
-T’es pas le chevalier. T’es toujours ce pédé de magicien.
-C’est parce que c’est vraiment trop cool de balancer des boules de feu.
Vincent ramène un paquet de cigarettes du placard rempli, et nous en propose une à chacun. Nous fumons avec délice et nous appliquons diaboliquement à mettre nos cendres dans les assiettes vides, parce qu’on ne sait pas qui fera la vaisselle.
Les deux Martines parlent entre elles, avec ardeur, de tout et de rien. Soudain on frappe à la porte et personne ne le remarque, sauf Vincent. Il va ouvrir d’une main tremblante, et je comprends instinctivement que personne n’est sensé connaître cette adresse.
Il fait entrer un homme que nous espérions ne jamais revoir. Xavier tressaille, et sans se lever de sa chaise, se saisit d’un couteau de cuisine. Le chef des révolutionnaires pénètre dans l’appartement avec un sourire satisfait, sûrement ravi de l’effet qu’il produit. Il vient s’asseoir à notre table avec un air paisible, sans lance-roquette et sans homme de main.
Vincent ferme la porte, qui claque dans le silence sombre, et vient pesamment s’asseoir à son tour. L’homme nous demande une cigarette, que Vincent lui accorde d’un hochement de tête. Il se l’allume en m’adressant un clin d’œil dont je ne parviens pas à déceler l’utilité. Peut-être pour me dire qu’il s’excuse de m’avoir tué.
-On vous a pas oublié, dit l’homme.
-Comment vous nous avez trouvé ? demande Vincent.
-On a des nouvelles recrues. Des nouveaux horizons. Bref, on s’agrandit.
Il met lui aussi ses cendres dans une assiette vide, par mimétisme. Il nous annonce que la révolution ne faiblit pas, et que c’est probablement notre dernière chance de suivre le mouvement. Qu’il a besoin de bricoleurs comme Xavier et de réapprovisionneurs comme Vincent. J’écrase ma cigarette, en déclarant que de toute manière il n’a pas besoin d’écrivains, avant d’aller rejoindre mon cher canapé.
-Mais Irving Rutherford est déjà de notre côté, répond-il avec malice.
Je suis pris de sueurs froides sans savoir pourquoi. Je m’installe sur le canapé en m’accrochant furieusement à mes bonnes résolutions, mais ce type me fait douter comme un enculé.
-Je suis Sancho, se présente-t-il en tendant la main à Vincent.
-On veut juste avoir la paix, répond ce dernier en ignorant la poignée de main qui s’offre à lui.
-Le truc c’est que les choses ne risquent pas d’évoluer calmement.
Il a sans doute raison. De mon canapé, j’écoute la voix lointaine de Vincent qui s’énerve, et les ongles de Xavier qui crissent sur le manche du couteau. Irving Rutherford se trouve toujours du côté des roquettes et des émeutes. Il ne peut pas s’en empêcher, parce que le mouvement est sa vie. Il transporte sur son dos les batailles épiques et les voyages absurdes. Et je me bats sans cesse contre lui pour avoir une vie calme.
Sancho finit par quitter l’appartement, en jurant qu’il ne nous enverra plus de roquettes. Il regrette que nous n’arrivions pas à nous adapter à la mouvance générale. Pour toute réponse, Vincent hausse les épaules, espérant sans doute que les choses n’aillent pas plus loin.
-Moi je dis qu’on aurait dû tuer ce fils de pute, lâche Xavier entre ses dents.
On ne veut plus subir. On veut des spaghettis bolognaises et des jours sans combat. Surtout, on veut être plus intelligents que les autres, même si c’est impossible.
Note : Caser une scène d’action
Prochainement : Xavier le ninja
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17 novembre 2009
06. Vincent le negociateur
-J’ai pas vraiment aimé ta dernière nouvelle.
Je lève les yeux au plafond en me demandant comment Vincent peut penser à ce genre de choses dans un moment pareil. En appuyant avec mes coudes, je tente de dénouer des épaules de Xavier, qui est recroquevillé en position fœtale et qui tremble comme une feuille. Tandis que je presse de toutes mes forces pour essayer de le débloquer, Vincent ajoute que ce que j’ai écrit n’est pas très crédible.
-Je t’imagine pas vraiment en train de tuer un homme, précise-t-il.
Je tente de forcer Xavier à étendre ses jambes, mais rien n’y fait, et les soubresauts qui le parcourent semblent même l’empêcher de communiquer autrement que par onomatopées. Le type du banc d’en face, les mains pleines de cigarettes qu’il regarde comme des lingots d’or, marmonne quelque chose comme «à moi».
-Putain, dis-je à Vincent, c’est toi que je vais tuer, mec. Tu veux pas m’aider?
-Il y a rien à faire, tu sais très bien qu’il a peur des flics.
Il m’annonce qu’il va nous faire sortir, et se lève du banc pour aller parlementer avec l’officier chargé de l’accueil. Pendant ce temps, ce connard de Xavier se mord les genoux pour arrêter de claquer des dents. On a vraiment pas idée de faire une crise d’angoisse à chaque fois qu’on croise un uniforme.
Le type du banc d’en face me demande si je n’ai pas de cigarette et je lui intime de se la fermer. Je cesse d’essayer de déplier mon pote, et m’allonge sur le banc en observant Vincent de loin, qui fait de grands sourires au policier.
C’est ma faute. Si je n’avais pas monté d’expédition punitive de nuit contre le resto où je travaille, on ne serait pas assis sur un banc en face d’un collectionneur de clopes visiblement drogué à mort, en train d’attendre qu’on appelle mon patron.
-Je suis désolé, dis-je à Xavier. C’est juste que tu comprends, j’en pouvais plus de sa musique de merde, je voulais juste lui casser sa chaîne hifi… Je pouvais pas savoir que les flics faisaient des rondes la nuit dans le quartier.
Il ne répond rien mais mord ses genoux un peu plus fort. Un homme en uniforme passe devant nous et fait redoubler les secousses. J’aperçois Vincent qui se marre avec le type de l’accueil.
J’explique à Xavier que c’est pas possible de bosser dans un environnement hostile, et que c’est pas parce que tu as quinze versions de Summertime que t’écoutes de la bonne musique. J’essaye de le convaincre que ma cause est juste.
Ses mâchoires s’entrouvrent, et je songe avec espoir que sa crise d’angoisse se termine. Pendu à ses lèvres, j’attends la parole qui va sceller notre amitié dans l’adversité, comme dans un film américain. Mais tout ce qu’il parvient à dire en claquant des dents c’est «T’as fait tout ça pour finir en prison, parce que tu aimes te faire péter le cul, sale pédé».
Il me lance un regard assassin et recommence à se mordre les genoux. Le type aux cigarettes, qui n’a rien perdu de notre échange, me tend une cigarette d’un air concerné en murmurant «à toi». Je m’appuie contre le mur et fixe les affiches de recrutement de la police, en me demandant s’ils espèrent vraiment trouver leurs nouvelles recrues dans un endroit pareil.
Vincent revient vers nous, et nous annonce qu’on est libres. Je lui demande s’il se fout de ma gueule. Il m’aide à lever Xavier, qui met bien deux minutes à poser les pieds par terre. Il nous entraîne vers l’accueil où l’officier nous demande de signer un formulaire. Vincent me chuchote à l’oreille qu’ils ne vont même pas appeler mon patron.
C’est pas vraiment des amis que j’ai. C’est des gens qui m’accompagnent au quotidien pour tenter de rendre la vie plus absurde.
Xavier se détend un peu, tandis que Vincent arbore un sourire de triomphe. Je suis forcé d’admettre qu’en ce moment il est un peu mon super-héros. J’entends une discussion animée au loin, en direction de la porte de sortie, et je me hâte de signer le papier qu’on me tend.
Vincent m’annonce qu’il a bien mérité un Macdo, et je ne peux qu’acquiescer. Je griffonne mon nom en vitesse, Xavier aussi mais d’une main encore un peu tremblante. J’ai l’impression que je vais jouir rien qu’en respirant l’air de dehors.
Une bombe lacrymogène fait irruption dans le couloir, provoquant des cris de panique parmi les policiers. Je reste pétrifié, me demandant si Xavier a organisé une caméra cachée pour me faire chier.
Je ne saisis pas vraiment ce qui se passe ensuite. Des coups de feu éclatent, tirés par les policiers, et par des silhouettes cachées derrière l’écran de fumée, qui s’étend rapidement dans tout le commissariat. D’autres lacrymos sont lancées, et achèvent de plonger l’endroit dans le chaos.
Une clameur sourde nous parvient de dehors, alors que les flics s’affairent à hurler sur toutes les personnes présentes pour qu’elles s’allongent par terre.
Ne voulant pas faire le plaisir à Xavier de paniquer devant les caméras, je tente de garder mon calme. Vincent nous attrape tous les deux pour nous plaquer au sol en nous criant qu’on est des attardés mentaux. En me cognant la tête contre le lino, je traite Xavier de tous les noms en lui demandant si sa petite farce le fait rire.
Je vois passer le collectionneur de cigarettes qui titube et renverse son butin, paniqué. Vincent attrape une clope qui roule jusqu’à lui et l’allume avec des doigts tremblants.
-Tu nous as mis dans la merde, tu nous en sors, dit-il d’une voix blanche.
Les flics autour de nous semblent débordés, et des bruits de combats au corps à corps se détachent peu à peu de la fumée qui a tout envahi. Je m’allonge sur le dos et me protège du brouillard étouffant avec le col de mon tee shirt. Bordel, on a pas idée d’avoir une vie aussi merdique.
-Je peux rien faire, dis-je en suffocant un peu, et puis ça n’a rien à voir avec moi.
Je mens beaucoup trop. Les choses arrivent parce que je ne les écris pas, comme pour me rappeler que je dois aborder certains sujets. J’ai provoqué cette situation en y en pensant pas d’abord pour l’exorciser. C’est pas possible que les phrases s’enchaînent comme ça, sans aucun sens, et il fallait bien que ça pète un jour.
L’agitation autour de nous ne diminue pas, et je hurle à mes compagnons qu’il faut tenter une sortie. Vincent jette sa cigarette, et Xavier parvient à se lever sans notre aide. Nous nous ruons sur le couloir d’où viennent les affrontements, pour y découvrir exactement ce que nous craignions.
Ce ne sont pas des terroristes qui attaquent le commissariat, pas plus que des sans-papiers ou des activistes politiques. Ce sont des gens comme vous et moi, vieux et jeunes, armés de barres de fer et de quelques flingues, groupés en une foule compacte et enragée. Une foule qui hurle sa haine dans un fracas qui fait trembler les murs. Des hommes cravatés tabassent un policier à coups de clubs de golf, tandis qu’une jeune femme enceinte vide un chargeur à l’aveugle dans le brouillard blanc.
Mes amis et moi nous mettons à courir en baissant la tête, et j’ouvre le passage dans la foule à coups de coudes. Je pousse une vieille dame armée d’une cane, en jetant un coup d’œil derrière moi pour vérifier que Vincent et Xavier suivent le mouvement.
Les fumées sont asphyxiantes et je finis par fermer les yeux. Je pousse chaque corps sur mon passage, encaisse de nombreux coups sur mes épaules, et remonte la foule à contresens. Je me retrouve dans un abime sombre, attaqué par des monstres fantomatiques, que je dois dégager de ma route pour avancer. Je retourne un instant dans ce monde qui est le mien, fait d’obscurité molle, et je vole contre le vent en négociant chaque mètre.
Je m’en veux de ne pas y avoir pensé, vraiment. J’avais trop peur pour écrire sur autre chose que ma gueule, et maintenant le monde se rappelle à mon bon souvenir. J’entends la voix de Vincent derrière moi qui me hurle de continuer d’avancer. Un coup de feu tiré à quelques mètres de moi me fait siffler les oreilles et la suite de la phrase de mon ami se perd dans la clameur guerrière.
De manière générale, on manque de protection. On est assaillis de toute part, et on s’en prend véritablement plein la gueule. Et écrire c’est se protéger, espèce d’abruti… Tu aurais pu empêcher tout ça.
J’ouvre les yeux et défonce le nez d’une femme devant moi d’un coup de tête. Il faut s’accrocher aux choses concrètes.
En redoublant d’efforts, je pousse encore quelques personnes pour arriver à la porte de sortie. L’air est déjà plus respirable, et les coups de feu paraissent plus lointains. Je me retourne vers Vincent, qui soutient Xavier pour l’aider à marcher. Il me tend la main et je le tire de toutes mes forces pour l’arracher à la foule. Nous finissons par sortir de l’enfer pour nous écrouler sur le trottoir.
Je suis pas habitué à avoir autant de prise sur les événements. D’habitude je laisse faire Xavier, et c’est sans doute ce qui explique que je soie épuisé. A plat ventre sur le bitume, je me laisse bercer par les tremblements du sol et l’odeur de la nuit parisienne.
J’aimerais que ma joue ne soit pas en train de s’abîmer sur le sol, et que Paris n’ait pas décidé de pêter un câble précisément aujourd’hui. Je voudrais remonter dans ma tour d’ivoire pour ne pas me prendre la réalité de plein fouet, et devenir un écrivain en retrait, parce que je trouve que ce sont les plus talentueux.
Ce corps couvert d’écorchures qui gît sur le trottoir, j’aurais préféré que ce ne soit pas le mien. Je me relève avec les membres tremblants, et je crois que la tête que je me tape fait peur à Vincent et Xavier. Les gens continuent d’affluer vers le commissariat, et dans la rue plusieurs voitures brûlent.
Vincent affirme qu’on a bien mérité un Macdo, et je ne peux décidemment qu’être d’accord.
Notes: -Le narrateur se plaint trop, ne pas le victimiser.
-Emeutes non expliquées.
Prochainement: Martine
Je lève les yeux au plafond en me demandant comment Vincent peut penser à ce genre de choses dans un moment pareil. En appuyant avec mes coudes, je tente de dénouer des épaules de Xavier, qui est recroquevillé en position fœtale et qui tremble comme une feuille. Tandis que je presse de toutes mes forces pour essayer de le débloquer, Vincent ajoute que ce que j’ai écrit n’est pas très crédible.
-Je t’imagine pas vraiment en train de tuer un homme, précise-t-il.
Je tente de forcer Xavier à étendre ses jambes, mais rien n’y fait, et les soubresauts qui le parcourent semblent même l’empêcher de communiquer autrement que par onomatopées. Le type du banc d’en face, les mains pleines de cigarettes qu’il regarde comme des lingots d’or, marmonne quelque chose comme «à moi».
-Putain, dis-je à Vincent, c’est toi que je vais tuer, mec. Tu veux pas m’aider?
-Il y a rien à faire, tu sais très bien qu’il a peur des flics.
Il m’annonce qu’il va nous faire sortir, et se lève du banc pour aller parlementer avec l’officier chargé de l’accueil. Pendant ce temps, ce connard de Xavier se mord les genoux pour arrêter de claquer des dents. On a vraiment pas idée de faire une crise d’angoisse à chaque fois qu’on croise un uniforme.
Le type du banc d’en face me demande si je n’ai pas de cigarette et je lui intime de se la fermer. Je cesse d’essayer de déplier mon pote, et m’allonge sur le banc en observant Vincent de loin, qui fait de grands sourires au policier.
C’est ma faute. Si je n’avais pas monté d’expédition punitive de nuit contre le resto où je travaille, on ne serait pas assis sur un banc en face d’un collectionneur de clopes visiblement drogué à mort, en train d’attendre qu’on appelle mon patron.
-Je suis désolé, dis-je à Xavier. C’est juste que tu comprends, j’en pouvais plus de sa musique de merde, je voulais juste lui casser sa chaîne hifi… Je pouvais pas savoir que les flics faisaient des rondes la nuit dans le quartier.
Il ne répond rien mais mord ses genoux un peu plus fort. Un homme en uniforme passe devant nous et fait redoubler les secousses. J’aperçois Vincent qui se marre avec le type de l’accueil.
J’explique à Xavier que c’est pas possible de bosser dans un environnement hostile, et que c’est pas parce que tu as quinze versions de Summertime que t’écoutes de la bonne musique. J’essaye de le convaincre que ma cause est juste.
Ses mâchoires s’entrouvrent, et je songe avec espoir que sa crise d’angoisse se termine. Pendu à ses lèvres, j’attends la parole qui va sceller notre amitié dans l’adversité, comme dans un film américain. Mais tout ce qu’il parvient à dire en claquant des dents c’est «T’as fait tout ça pour finir en prison, parce que tu aimes te faire péter le cul, sale pédé».
Il me lance un regard assassin et recommence à se mordre les genoux. Le type aux cigarettes, qui n’a rien perdu de notre échange, me tend une cigarette d’un air concerné en murmurant «à toi». Je m’appuie contre le mur et fixe les affiches de recrutement de la police, en me demandant s’ils espèrent vraiment trouver leurs nouvelles recrues dans un endroit pareil.
Vincent revient vers nous, et nous annonce qu’on est libres. Je lui demande s’il se fout de ma gueule. Il m’aide à lever Xavier, qui met bien deux minutes à poser les pieds par terre. Il nous entraîne vers l’accueil où l’officier nous demande de signer un formulaire. Vincent me chuchote à l’oreille qu’ils ne vont même pas appeler mon patron.
C’est pas vraiment des amis que j’ai. C’est des gens qui m’accompagnent au quotidien pour tenter de rendre la vie plus absurde.
Xavier se détend un peu, tandis que Vincent arbore un sourire de triomphe. Je suis forcé d’admettre qu’en ce moment il est un peu mon super-héros. J’entends une discussion animée au loin, en direction de la porte de sortie, et je me hâte de signer le papier qu’on me tend.
Vincent m’annonce qu’il a bien mérité un Macdo, et je ne peux qu’acquiescer. Je griffonne mon nom en vitesse, Xavier aussi mais d’une main encore un peu tremblante. J’ai l’impression que je vais jouir rien qu’en respirant l’air de dehors.
Une bombe lacrymogène fait irruption dans le couloir, provoquant des cris de panique parmi les policiers. Je reste pétrifié, me demandant si Xavier a organisé une caméra cachée pour me faire chier.
Je ne saisis pas vraiment ce qui se passe ensuite. Des coups de feu éclatent, tirés par les policiers, et par des silhouettes cachées derrière l’écran de fumée, qui s’étend rapidement dans tout le commissariat. D’autres lacrymos sont lancées, et achèvent de plonger l’endroit dans le chaos.
Une clameur sourde nous parvient de dehors, alors que les flics s’affairent à hurler sur toutes les personnes présentes pour qu’elles s’allongent par terre.
Ne voulant pas faire le plaisir à Xavier de paniquer devant les caméras, je tente de garder mon calme. Vincent nous attrape tous les deux pour nous plaquer au sol en nous criant qu’on est des attardés mentaux. En me cognant la tête contre le lino, je traite Xavier de tous les noms en lui demandant si sa petite farce le fait rire.
Je vois passer le collectionneur de cigarettes qui titube et renverse son butin, paniqué. Vincent attrape une clope qui roule jusqu’à lui et l’allume avec des doigts tremblants.
-Tu nous as mis dans la merde, tu nous en sors, dit-il d’une voix blanche.
Les flics autour de nous semblent débordés, et des bruits de combats au corps à corps se détachent peu à peu de la fumée qui a tout envahi. Je m’allonge sur le dos et me protège du brouillard étouffant avec le col de mon tee shirt. Bordel, on a pas idée d’avoir une vie aussi merdique.
-Je peux rien faire, dis-je en suffocant un peu, et puis ça n’a rien à voir avec moi.
Je mens beaucoup trop. Les choses arrivent parce que je ne les écris pas, comme pour me rappeler que je dois aborder certains sujets. J’ai provoqué cette situation en y en pensant pas d’abord pour l’exorciser. C’est pas possible que les phrases s’enchaînent comme ça, sans aucun sens, et il fallait bien que ça pète un jour.
L’agitation autour de nous ne diminue pas, et je hurle à mes compagnons qu’il faut tenter une sortie. Vincent jette sa cigarette, et Xavier parvient à se lever sans notre aide. Nous nous ruons sur le couloir d’où viennent les affrontements, pour y découvrir exactement ce que nous craignions.
Ce ne sont pas des terroristes qui attaquent le commissariat, pas plus que des sans-papiers ou des activistes politiques. Ce sont des gens comme vous et moi, vieux et jeunes, armés de barres de fer et de quelques flingues, groupés en une foule compacte et enragée. Une foule qui hurle sa haine dans un fracas qui fait trembler les murs. Des hommes cravatés tabassent un policier à coups de clubs de golf, tandis qu’une jeune femme enceinte vide un chargeur à l’aveugle dans le brouillard blanc.
Mes amis et moi nous mettons à courir en baissant la tête, et j’ouvre le passage dans la foule à coups de coudes. Je pousse une vieille dame armée d’une cane, en jetant un coup d’œil derrière moi pour vérifier que Vincent et Xavier suivent le mouvement.
Les fumées sont asphyxiantes et je finis par fermer les yeux. Je pousse chaque corps sur mon passage, encaisse de nombreux coups sur mes épaules, et remonte la foule à contresens. Je me retrouve dans un abime sombre, attaqué par des monstres fantomatiques, que je dois dégager de ma route pour avancer. Je retourne un instant dans ce monde qui est le mien, fait d’obscurité molle, et je vole contre le vent en négociant chaque mètre.
Je m’en veux de ne pas y avoir pensé, vraiment. J’avais trop peur pour écrire sur autre chose que ma gueule, et maintenant le monde se rappelle à mon bon souvenir. J’entends la voix de Vincent derrière moi qui me hurle de continuer d’avancer. Un coup de feu tiré à quelques mètres de moi me fait siffler les oreilles et la suite de la phrase de mon ami se perd dans la clameur guerrière.
De manière générale, on manque de protection. On est assaillis de toute part, et on s’en prend véritablement plein la gueule. Et écrire c’est se protéger, espèce d’abruti… Tu aurais pu empêcher tout ça.
J’ouvre les yeux et défonce le nez d’une femme devant moi d’un coup de tête. Il faut s’accrocher aux choses concrètes.
En redoublant d’efforts, je pousse encore quelques personnes pour arriver à la porte de sortie. L’air est déjà plus respirable, et les coups de feu paraissent plus lointains. Je me retourne vers Vincent, qui soutient Xavier pour l’aider à marcher. Il me tend la main et je le tire de toutes mes forces pour l’arracher à la foule. Nous finissons par sortir de l’enfer pour nous écrouler sur le trottoir.
Je suis pas habitué à avoir autant de prise sur les événements. D’habitude je laisse faire Xavier, et c’est sans doute ce qui explique que je soie épuisé. A plat ventre sur le bitume, je me laisse bercer par les tremblements du sol et l’odeur de la nuit parisienne.
J’aimerais que ma joue ne soit pas en train de s’abîmer sur le sol, et que Paris n’ait pas décidé de pêter un câble précisément aujourd’hui. Je voudrais remonter dans ma tour d’ivoire pour ne pas me prendre la réalité de plein fouet, et devenir un écrivain en retrait, parce que je trouve que ce sont les plus talentueux.
Ce corps couvert d’écorchures qui gît sur le trottoir, j’aurais préféré que ce ne soit pas le mien. Je me relève avec les membres tremblants, et je crois que la tête que je me tape fait peur à Vincent et Xavier. Les gens continuent d’affluer vers le commissariat, et dans la rue plusieurs voitures brûlent.
Vincent affirme qu’on a bien mérité un Macdo, et je ne peux décidemment qu’être d’accord.
Notes: -Le narrateur se plaint trop, ne pas le victimiser.
-Emeutes non expliquées.
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