Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


Affichage des articles dont le libellé est révolution. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est révolution. Afficher tous les articles

9 septembre 2010

51. Seul en piste (2)

-Le futur, c'est le seul truc auquel tu penses, c'est pour ça que je suis là. Tu en parles tout le temps, du futur. Tu rabâches sur les choses que tu voudrais faire, que tu devrais faire, et au final tu reportes. Et tu sais pourquoi tu les reportes ? Parce que tu aimes l'idée d'être une personne en devenir. Tu te réjouis en voyant le chemin qui reste à parcourir. Le futur, putain, tu l'aimes tellement...
Je sais pourquoi tu pleures, et tu le sais aussi. Aujourd'hui il n'y a plus de futur. La seule perspective qu'il te reste, c'est la fin de la journée, et au delà que dalle. Je suis venu te parler du vrai futur.
-Tu as fini ?
-Le vrai futur s'éloigne, continue Xavier.
Roger a déjà dit ça avant lui. Combien d'autres encore ? Je ne suis pas d'accord, dans tous les cas. Je viendrai à bout de cette journée, et il y aura un après.
Xavier se met à m'expliquer que dans le futur dont il vient, j'ai réussi à empêcher la catastrophe qui se produit aujourd'hui; mais ça aussi je le savais déjà.
Je sèche mes larmes et ravale ma tristesse, pour un temps. La fumée se dissipe peu à peu, révélant un champ de bataille vide, parsemé de cadavres, dont celui d'un serpent géant. Même si j'y ai participé à ma manière, j'ai l'impression d'arriver après la bataille.
Xavier avance que nous devrions nous remettre en route, et aller affronter Irving Rutherford à la maison de la Radio. Encore une chose que je savais déjà.
Je secoue mon corps, m'ébroue comme un chien mouillé pour me débarrasser de l'épaisse masse gélatineuse dont je suis couvert. La fatigue me tourmente plus que les regrets ou la peur. Je voudrais simplement m'allonger et dormir, et quelque chose me dit que si je ne le fais pas bientôt, je ne serai plus jamais en phase avec ce qui m'entoure. Que dans quelques heures j'oublierai même qui est réellement Xavier.
Mon compagnon le voyageur temporel ramasse une mitraillette sur le corps d'un soldat tombé au combat, et me suggère de faire de même. Quand je refuse poliment, il me demande avec ironie si je préfère les épées. Un nouveau sanglot me remonte dans la gorge quand je réalise que c'est lui qui m'a appris l'escrime.
Nous nous remettons en route. Je passe mon temps à me remettre en route. Je m'arrête jamais et ça aussi ça me fatigue. Dans quelques heures je cesserai de me plaindre.
Je traverse un long chemin geignard et nombriliste, qui touche à sa fin. J'ai essayé de devenir adulte, mais maintenant, au point où j'en suis, je me contenterai de rester jeune. De sortir boire des verres avec des amis et d'aller au cinéma. Vivre de petits boulots me suffirait, sans que j'espère quoi que ce soit d'autre, et sans que cela me peine non plus. Perdre mes gallons et redevenir un simple troufion dans l'armée des perdants.
Honnêtement, j'aurais voulu être un homme meilleur, mais mon échec dans ma tentative pour y parvenir ne m'affecte plus vraiment.
-Allons exploser la gueule de ce mec, dis-je.
Nous longeons la Seine vers les beaux quartiers, qui eux non plus n'ont pas été épargnés par les bombardements. A peine si les avions ont eu la délicatesse de préserver la tour Eiffel. Lorsque parfois un obus tombe un peu trop près de nous, Xavier sursaute et se demande à haute voix à quel moment tout a pu merder à ce point. Je finis par lui répondre qu'auparavant je croyais que ça avait commencé quand les gens ont voté à droite aux dernières élections, mais que j'ai dorénavant compris que les gens ont pratiquement toujours voté à droite.
-Il n'y a pas de moment précis, dis-je. Ça se fait petit à petit. Je vois même pas pourquoi tu es revenu aujourd'hui, parce que c'est pas un jour plus crucial qu'un autre.
Il cogne du pied dans une canette vide, et l'envoie valser devant nous, tellement loin que je la perds de vue. J'ai brusquement envie de courir après pour la rattraper, en criant « Reviens ! » comme l'abruti que je suis.
-Un peu d'amour propre, me conseille Xavier, qui a toujours su lire les pensées.
-C'est pas mon fort.
Et pourtant, en le disant, je me rends compte que j'arrive plus ou moins à me supporter ces jours-ci. Je me dis que ça va durer.
Nous abordons la maison de la Radio par l'entrée principale, éventrée par une roquette. Le hall d'accueil est recouvert par une poudre grise, faite de briques réduites en cendres. Des câbles arrachés derrière un bureau témoignent du vol des ordinateurs.
-C'est grand, remarque Xavier en jetant un coup d'œil au plan du lieu.
-On va se séparer.
Il rechigne face à ma proposition. Il argumente, essaye d'imposer son point de vue, mais je reste catégorique. Finalement, il part de son côté, suivant un long couloir, en me disant qu'il me retrouvera plus tard.
-Je le sais bien.
Je me laisse glisser le long d'un mur, pour m'asseoir en tailleur. Je frotte mes mains sur mon visage, puis reste quelques secondes à fixer le sol, les yeux et la tête vides.
Il n'y aura pas de final grandiose. Irving me trouvera, ou je le trouverai, mais rien ne presse. Nous sommes chacun deux pions sur l'échiquier, et tout ce que je fais là c'est m'occuper de mes histoires personnelles, qui n'auront aucune incidence sur rien.
Je me lève et vais déambuler dans les couloirs. Je passe devant le studio d'enregistrement d'une de mes émissions préférées, qui a miraculeusement été épargné par les pillages, et cela suffit à me faire plaisir. Brusquement, un déclic se fait dans ma tête.
Je me mets en quête du studio de France Info, sachant qu'Irving s'y trouve. Je le sais parce que c'est une idée que j'aurais eu, même si j'y aurais renoncé. Plus grand monde n'écoute la radio en temps normal, alors ces temps-ci...
Sans m'en rendre compte, je commence à courir dans la maison de la Radio, priant pour ne pas croiser Xavier, et pour en finir vite et aller me coucher. Je sillonne le grand bâtiment vide, enflammant parfois la moquette lorsque je cours trop vite.
Je brûle pas mal de trucs, mais je me console en me disant que si je ne fais rien, l'autre connard finira par incendier le monde entier.
Je débouche chez France Info. Je m'arrête devant la porte pour reprendre mon souffle, en me donnant des petites claques sur le visage pour me réveiller. Je sens la présence de mon jumeau maléfique à travers le mur, plus forte que jamais. Elle m'appelle et me nargue, et si j'étais un peu moins peureux j'entrerai tout de suite pour affronter mon destin.
Mais je reporte encore un peu. J'ouvre une fenêtre pour respirer l'air frais, et fumer une cigarette imaginaire. Je réalise avec stupeur que ma dernière tentative pour arrêter la clope s'est avérée fructueuse. Bercé par le vent frais qui aspire avec lui les ondes maléfiques provenant du studio d'enregistrement, je me demande pour la première fois depuis longtemps ce que je ferai demain.
La porte s'ouvre, et Irving fait irruption dans le couloir. Instinctivement, je forme une petite boule de feu entre mes doigts, que je lance sur lui. Il bondit en l'air, et esquive mon projectile pour aller s'accrocher au plafond comme une araignée.
-Bordel, mais je pourrai jamais me débarrasser de toi ? me demande-t-il.
-Tu prends tout à l'envers, mon pote.
Je jette une deuxième boule de feu, qu'il esquive encore en se laissant tomber pour m'écraser son talon sur le front. Je tombe à la renverse, et il profite que je sois à terre pour me rouer de coups. Je sens un léger craquement au niveau d'une côte, et maudit mon jumeau maléfique pour m'avoir cassé un os qu'on ne peut pas plâtrer.
Il me soulève à bout de bras, et je me débats quelques instants, avant qu'il ne me projette contre un mur, qui se casse sous la violence du choc. Je roule par terre, et tousse à cause de la poussière de brique. Cette fois j’évite de faire l’inventaire de mes os bisés.
Je vole à sa rencontre, la tête la première dans son ventre, et il pousse un cri étouffé, signe qu’il n’arrive plus à respirer. Je l’attrape par le col et lui colle un coup de genou dans le nez. Sa main agrippe mon visage, et des griffes lui poussent qui m'entaillent jusqu’au sang, mais je ne lâche pas prise et lui donne un autre coup.
Il finit par retrouver son souffle, et attrape mon pied pour me projeter en l’air, avant de me rabattre violemment sur le sol. Il recommence l’opération plusieurs fois, se servant de moi comme d’une massue pour démolir un obstacle imaginaire.
Je roule sur le dos, mais il est obstiné et bloque mes bras avec ses genoux pour m’immobiliser. Il entreprend ensuite de me démolir le visage à coups de poings, et me casse une ou deux dents.
Haletant, ruisselant de sueur, il finit par sortir un revolver, qu’il arme avec un bruit métallique strident. Complètement sonné, son image me paraît lointaine, et je le distingue vaguement pointer son arme sur mon front. Sans réfléchir, je lui crache un long jet de flammes au visage, et il me lâche pour aller se rouler par terre dans un hurlement de douleur.
-Tu connais l’écrivain guerrier ?
Il ne me répond pas. Nous restons allongés quelques instants, épuisés. Quand il me propose une petite pause, je lui rétorque que de toute manière ce combat est gagné d’avance pour moi, puisqu’il sort directement de mon imagination.
Une grande tristesse s’empare de moi. Je jette un coup d’œil à mon jumeau maléfique, qui a les mains posées sur son visage brûlé et ensanglanté. J’y vois mon propre reflet.
-Personne n’écoute plus la radio, dis-je. A part les riches et les bricoleurs.
-Et les militaires, sanglote-t-il.
Subitement, tout s’éclaire. Un vague sentiment de compassion s’empare de moi, en regardant cet autre moi-même déchu qui s’occupe lui aussi de ses histoires personnelles. Au fond je n’ai jamais pris le temps de le connaître.
-Disparais.
A peine ai-je prononcé ces mots qu’Irving part en fumée. Même si je sais que c’est passager, j’ai les idées claires. Je sais pour un temps qui je suis, et pourquoi je suis ici. Je sais ce qui me reste à faire.
Je me relève et pénètre dans le studio, dont Irving avait déjà allumé tous les appareils. Je vais jusqu’au micro, et hésite une seconde, avant de regretter d’avoir hésité.
-Je suis Irving Rutherford, dis-je calmement. Les rebelles ont pris toutes les places fortes de la capitale, comme vous pouvez le constater. Je demande aux forces armées une reddition immédiate, et je promets qu’aucun mal ne leur sera fait. C’est fini. Nous avons gagné.
Je coupe le micro et m’allonge par terre, en fermant les yeux. Je fais des efforts pour ne pas m’endormir. Mes idées recommencent petit à petit à perdre leur clarté, et je retombe progressivement dans ce monde obscur que je connais si bien. Je me demande un instant si ce que j’ai accompli aujourd’hui était sensé.
La voix d’un homme me tire de ma rêverie. J’ouvre les yeux, et le découvre qui m’observe avec curiosité. Quand je lui demande ce qu’il fiche ici, il me répond qu’il s’adapte à l’air du temps. J’essaye d’ignorer sa remarque bizarre, et lui demande son nom.
-Xavier, m’informe-t-il.
-Irving.


Note : Réécris tout depuis le début

Prochainement : Irving a gagné

1 septembre 2010

50. Seul en piste (1)


Le nord m'appelle, sans que je sache pourquoi. Ça fait quelques temps déjà que je ne prends plus de décisions réfléchies. Je me dirige simplement en direction des bombardements, en quête du champ de bataille où les choses importantes se passent.
L'épée à la main et la peur au ventre, j'avance inexorablement vers la Seine, à la recherche d'un sens à donner à mes actions. Rien de ce que j'ai vécu jusqu'ici n'a réussi à me mettre sur la bonne voie, ni même sur une voie quelconque.
Je suis le chômeur qui t'emmerde. Je suis l'électeur qui ne vote jamais pour celui qui se fait élire. Je prends des crédits sur trente ans, et j'espère un monde meilleur sans pour autant ériger des barricades. L'armée des perdants est composée de fantassins maladroits et peu convaincus.
Enfin merde, quand est-ce qu'on y arrivera ? Je suis pas plus impatient qu'un autre, mais ça commence à bien faire. Il faudrait peut-être faire quelque chose de nos vies.
La fumée a envahi la ville, et me cache le ciel. Les incendies autour de moi ne produisent plus que de la noirceur, parce que tout a déjà brûlé. Je me dis que si j'atteins la Seine j'y verrai un peu plus clair.
Je remonte le boulevard en ignorant les protestations des bâtiments, et les pans de murs qui s'écroulent. Je ne suis pas revenu pour faire du tourisme. J'ai un fils de pute à descendre, et j'en viendrai à bout même si c'est la seule chose bien que je dois accomplir dans ma vie.
De ma faute ?
La ville tremble comme après un long hiver. La fumée est suffocante, et je me fie au trottoir que je longe pour m'emmener vers des jours meilleurs. Je range mon épée dans son fourreau, pour ne plus avoir l'air du connard qui fonce sabre au clair, sans réfléchir.
Peut-être que c'est à ce moment, quand je me préoccupe de la manière dont je fais les choses plutôt que pourquoi je les fais, que je suis plus écrivain que je ne l'ai jamais été. Ou peut-être pas.
Je débouche enfin sur la Seine, et obtiens une vue un peu plus dégagée. Des avions sillonnent l'altitude comme des harpies, trop hauts pour qu'on ne les entendent. Ils larguent ça et là des feux d'artifices qui n'émerveillent personne. Un régiment d'hélicoptères arrive par l'ouest, longeant le fleuve et dissipant la fumée.
Ils semblent écarter les nuages bas qui jalonnent les toits des immeubles, et viennent cracher sur le Pont Royal des hordes de soldats. Des lianes jaillissent des engins, du long desquelles se laissent glisser les hommes. A peine ont-ils touché le sol que chacun va déjà poser des sortes de petits transistors aux quatre coins du pont.
Puis, abandonnée par ses anges d'acier qui s'en retournent déjà par là où ils sont venus, la petite troupe déserte le pont en quatrième vitesse, se réfugiant de l'autre côté de la rive. J'aperçois vaguement une silhouette au loin qui déballe une petite mallette, et appuie sur un bouton si gros que j'arrive à la distinguer malgré la distance.
Je murmure un « Non » étouffé.
Le Pont Royal explose de part en part, projetant des débris de pierre si haut dans le ciel qu'ils semblent y rester suspendus. Puis une pluie de pierre s'abat dans la Seine, et un peu sur la rive aussi. Des colonnes d'eau se dressent pour s'écrouler immédiatement.
Les militaires sont déjà rentrés dans le Jardin des Tuileries. Je me mets à courir le long du quai, pour rejoindre la passerelle piétons quelques centaines de mètres plus loin. Franchement, s'il faut pas être con, vu le nombre de ponts qu'il y a à Paris, d'en faire sauter qu'un seul.
Je commence à entendre des coups de feu venant d'en face. Je m'engouffre sur la passerelle à toute allure, la main sur le pommeau de l'épée, persuadé comme un abruti que c'est mon heure.
Dans les Tuileries la bataille fait rage. La plupart des révolutionnaires qui font face à l'armée ont le visage masqué ou cagoulé à cause de la fumée environnante. Des cocktails molotovs répondent aux grenades militaires, et ils mesurent leurs fusils de chasse aux mitraillettes.
Je me fous de savoir qui va gagner la bataille. En me faufilant derrière une haie, je scrute le champ de bataille du regard, à la recherche d'Irving Rutherford. Je cherche le dragon à pourfendre qui fera de moi un véritable chevalier.
Aucun des deux camps ne gagne du terrain. C'est une bataille qui n'a rien de mythique ou de grandiose. Elle est vieille comme le monde, et continuera encore des millénaires. Ce n'est jamais sur le terrain que les guerres se jouent.
J'aperçois Sancho qui charge à la tête d'une colonne. Ses homme le suivent en criant, avec une confiance effrayante, et viennent grossir les rangs des guérilleros de fortune. Les militaires font grise mine, et cèdent mine de rien quelques pouces de terrain. Il n'en faut pas plus pour que la bataille penche définitivement en faveur des indisciplinés.
Je sors de ma cachette, et dégaine mon épée. Je fends la fumée pour aller à la rencontre du confrère d'Irving Rutherford. Je pousse les personnes sur mon passage, hésitant à donner des coups d'épée, mais préférant la réserver pour Sancho.
Quand j'arrive à hauteur de ce dernier, sans qu'il m'ait remarqué, je brandis ma lame en m'apprêtant à l'abattre sur son crâne. Une rafale de balle vient le faucher au niveau de l'abdomen avant que j'ai eu le temps de frapper, et il s'écroule sans un cri.
L'air est trop opaque, et la situation trop folle pour que ses compatriote ne l'aient remarqué. Je m'agenouille près de lui, et lui colle de grandes claques pour l'obliger à se concentrer sur moi plutôt que sur les flots de sang qui s'échappent de lui.
-Qu'est-ce que tu fais là, Irving ? me demande-t-il avec un sourire réprobateur.
-Je suis pas Irving. Où est-il ?
-Irving c'est Irving. Il est comme ça. T'es l'écrivain raté ? Tu lui ressembles.
-C'est lui qui me ressemble.
-Où est Irving ?
-C'est ce que je veux savoir.
Il lève un pistolet vers mon visage, mais sa main est si tremblante, et son bras si mou, qu'il me manque de vingt bons centimètres lorsqu'il tire. Le bruit de la détonation m'assourdit quelques instants, et Sancho en profite pour me dire où se cache Irving Rutherford.
Depuis peu, l'écrivain guerrier sait lire sur les lèvres, mais je ne crois pas vraiment ce que je lis. Je comprends une insulte que j'oublie instantanément, et un lieu : La maison de la Radio. Quand je demande au révolutionnaire pourquoi Irving ne charge pas aux côtés de ses troupes, il a une moue de dégout.
-C'est un sous-fifre, m'informe-t-il. Il fait ce que je lui demande.
-L'histoire retiendra son nom. Je le sais de source sûre.
-C'est moi le chef, agonise-t-il.
-Plus maintenant.
Je vois ses yeux se recouvrir d'un voile incolore et pourtant chargé d'un foisonnement d'images. J'essaye de me convaincre que si j'ai gâché ses derniers instants, c'est qu'il le méritait. Les bruits de coups de feu se font brusquement plus rares, et l'armée semble en déroute face aux rebelles. Encore un martyr de la révolution de mes couilles.
Je me relève pour avoir une meilleure perspective. Je remarque alors que les militaires ne sont pas les seuls à fuir. Les révolutionnaires, que j'avais pris pour leurs poursuivants, sont eux aussi effrayés et pressés de s'échapper des Tuileries.
Je me retourne avec appréhension, et vois se dessiner dans la brume du combat la silhouette d'un reptile géant qui glisse pourtant silencieusement sur le sol. Sa langue siffle comme un couteau qu'on aiguise. Pire que l'anaconda de dix mètres que j'ai vu dans un film d'horreur : Le Serpent-Monde.
-Je suis Jörmungand ! hurle-t-il. Je vous mangerai !
J'ai autre chose à faire que d'écouter ces conneries. Je ne suis même pas sûr que ça soit vraiment en train d'arriver. Prenant mon élan, je fonce sur lui tête baissée, la pointe de mon épée raclant le sol.
Il pousse un sifflement strident qui me fait presque lâcher prise. D'une ondulation brusque, il projette ses crocs vers moi, prêts à se refermer. Mais je n'ai pas fait tout ce chemin pour me faire bouffer comme un mulot.
Je relève soudainement mon épée, sans cesser de courir. Je me précipite vers sa gueule ouverte et y plante ma lame. L'épée se met à rougir et fumer au contact du serpent géant, qui se tord de douleur. Mon arme magique fait le bruit d'une cocotte minute oubliée sur le feu, et couvre les hurlements du reptile.
Finalement, l'épée explose, et sa tête avec. Une giclée gigantesque de bouillie nauséabonde et verdâtre m'asperge tout entier. Le corps décapité de Jörmungand s'écroule, inerte.
Et évidemment, personne n'a assisté à cela.
Je fais neuf pas avant de m'écrouler. Je me recroqueville sur moi même, pétri d'angoisses et de regrets, et pas mal incrédule. J'ai envie de me compresser jusqu'à ne puis exister. De rester là et de ne pas insister comme je le fais toujours.
Une main se pose sur mon épaule. Je la repousse d'abord, puis une voix familière m'oblige à lever la tête :
-Tu as besoin de mon aide.
Xavier est debout à côté de moi. Il est engoncé dans une tenue de cosmonaute, et j'espère un instant qu'il soit venu m'annoncer s'être fait passer pour mort pour aller mener une mission secrète dans l'espace.
Mais il n'en est rien, et je sens même que je vais me mettre à chialer. Mon ami décédé m'explique avec le plus grand sérieux qu'il vient du futur, d'un futur où je suis devenu un grand écrivain, et qu'il est venu m'aider à me débarrasser d'Irving Rutherford.
J'éclate littéralement en sanglots. Je me recroqueville à nouveau, déversant des torrents de larmes rageuses contre moi-même, et contre ce putain de futur qui s'éloigne, se rapproche, fait des allers-retours, et me file la gerbe.
Xavier m'observe avec circonspection, et me demande poliment pourquoi je pleure. Je lui réponds la voix chevrotante qu'il me rappelle quelqu'un, avant de m'en retourner à mes sanglots.
La tristesse qui m'étreint n'a pas de fond, c'est une chute libre sans parachute qui dure des heures, des années. Je pleure comme jamais, et je ne pleurerai plus jamais comme ça. Je suis malheureux comme peut l'être quelqu'un avec des vrais problèmes.


Partie 1

20 avril 2010

31. Irving le dragon

« -Je crois que je regrette l'époque où je devais simplement crever des gobelins.
Depuis que les forces du mal avaient déferlé sur les quatre royaumes de Ragnar, Paxton Fettel se sentait à la fois motivé et dépassé par les évènements. Le temps des donjons et des chasses aux trolls appartenait dorénavant à l'histoire ancienne.
Son fidèle compagnon Morgados lui fit remarquer qu'il avait pourfendu un ogre il y a à peine deux jours de cela. Mais pour Paxton le ciel s'emplissait de dragons invincibles. Son épée n'était plus si aiguisée, et les meilleurs affûteurs avaient péri dans l'incendie de Samarcande.
-Qu'est-ce que tu veux faire face à un dragon ? pleurnicha Paxton.
-Survivre c'est déjà pas mal. Ça leur fait les pieds.
Être chevalier en ces temps relevait presque de l'inconscience. Car les armures fondent sous le souffle brûlant des lézards géants, et les épées écorchent à peine leurs écailles. Au fond il était inutile de se voiler la face, Paxton Fettel risquait d'être mangé avant même d'avoir sorti son arme de son fourreau.
-Dans le meilleur des cas, ironisa-t-il, tout ce que je peux faire c'est ralentir un dragon pas trop balèze pendant deux minutes.
-Deux minutes c'est déjà ça, répondit Morgados. »

Joell pose les feuilles et me fait remarquer que c'est un peu faible pour une fin de chapitre. Il pose le texte sur la banquette arrière, et Roger n'y prête pas attention. Je demande à ce dernier s'il ne veut pas sauter en marche pour me faire plaisir.
-Je sais pourquoi tu gardes ton putain de manteau d'hiver, dit-il en tirant sur ma capuche.
-Non tu sais pas.
Je me rabats sur la conversation de Joell, qui n'est pas non plus très riche. Il m'annonce ravi qu'il me croit maintenant quand je dis que je suis Irving Rutherford. Je soupire et me concentre sur la route, longue et monotone. Il ajoute qu'il ne sait jamais quand j'écris sur moi ou pas, et que de toute façon il préfère quand je raconte les aventures de mes amis.
-Comment il s'appelle déjà, le ninja ?
-Xavier.
-Non, c'est pas lui. C'est... Vincent. Non ?
-Vincent c'est l'autre.
Je sais pas si on a le public que l'on mérite. Pour faire plaisir à Roger, je le questionne sur sa mission, et sur le futur dont il vient. Toujours aussi distant, il m'explique péniblement que le monde duquel il vient n'existera sans doute jamais. Pas depuis que je me suis accidentellement créé un double maléfique.
-Irving Rutherford perturbe l'équation, résume-t-il. C'est pas juste une histoire de littérature.
Ça n'a jamais été qu'une question de littérature. Paris est proche maintenant, et je ne sais pas exactement quel type de combat nous allons y mener. Mais je compte plus sur la kalachnikov que j'ai dans le coffre que sur ma prose feignante.

Une balle perdue vient crever un des pneus de la voiture, qui fait une embardée que je ne contrôle pas. Je manque d'heures de conduite. Le véhicule renverse un révolutionnaire armé d'un pistolet mitrailleur, qui vient heurter notre pare-brise et passe à travers. Roger hurle depuis la banquette arrière, tandis que Joell donne de grands coups de coudes à notre passager clandestin pour lui faire lâcher son arme. Et moi-même je crie comme une fillette lorsque la voiture s'encastre dans un lampadaire.
La tête enfoncée dans l'airbag, je me dis qu'au moins nous sommes arrivés à Paris.
Je détache ma ceinture et sors du véhicule pour courir me mettre à l'abri, en intimant à mes complices de me suivre. Je me rue derrière une camionnette en évitant les balles qui sifflent, sans me retourner. Bravo, t'as réussi à te planter juste entre les révolutionnaires et l'armée.
Les cris résonnent et une clameur sourde pointe son nez par dessus le bruit des rafales. Elle est pleine d'une fureur qui m'aurait terrorisé autrefois. Les murs des immeubles haussmanniens sont criblés d'impacts de balles qui ont l'air anciens. Paris reste Paris.
Je me retourne vers la voiture et observe Joell qui se débat avec le corps inerte du révolutionnaire. Roger, lui, a purement et simplement disparu. Je fais signe au routier de venir me rejoindre à l'abri, et après un petit temps d'hésitation, il s'élance pour me rejoindre.
C'est un miracle, vu comme il se traîne, qu'il arrive jusqu'à moi indemne. Il halète comme un phoque, pendant que les révolutionnaires se mettent à scander des hymnes de leur cru, en dégommant quelques militaires. Mais ces derniers sont mieux équipés, et la riposte est terrible.
Un escadron de grenades fumigènes survole la rue, et obscurcit tout sur son passage. Le mugissement d'un véhicule blindé couvre un instant le son de la fusillade, et un silence de mort s'installe pour quelques secondes, troublé par les craquements de débris de verre écrasés sous les chenilles de l'engin démoniaque.
Je demande à Joell où est passé ce connard de Roger.
-Qui ça ?
Je laisse tomber, et cherche de mes yeux embrumés une issue possible. Les deux forces en présence n'en finissent pas d'avancer l'une vers l'autre, et aucune ne semble décidée à lâcher du terrain. Je suis juste au milieu.
Roger a dû trouver une sortie à tout ça. J'inspecte rapidement les portes des immeubles, et en trouve une entrouverte un peu plus loin à découvert.
La rue est remplie de fumée, et je ne vois pas venir la roquette qui vient percuter le véhicule blindé. Les militaires se crient des ordres dans tous les sens, comme si la discipline allait leur sauver la vie. Les émeutiers se contentent de pousser des cris de joie.
Quelques uns montent sur des voitures, pleins d'allégresse, avant de foncer vers leurs adversaires. Plusieurs sont fauchés par des rafales avant d'avoir fait dix mètres. J'attrape Joell et cours comme un dératé jusqu'à la porte que j'ai vue. Le routier pleure comme un enfant.
Je le pousse presque à l'intérieur de l'immeuble, et referme la porte derrière nous. Il s'écroule sur le sol, et pousse des gémissements incohérents. J'aurais sans doute dû le laisser à la frontière suisse.
-Tu es avec eux, bégaye-t-il.
-Je suis avec personne, Joell.
-Tu es dans la rue avec eux.
Une décharge passe entre mes deux oreilles, et je me mords la langue. Poussé par un besoin irrépressible, j'ouvre la porte pour jeter un coup d'œil à la rue. C'est ma plus grosse erreur de la journée.
Irving Rutherford est debout sur une voiture parmi les révolutionnaires. Il brandit un pistolet en faisant de grands gestes en direction des militaires. Avec une certaine majesté, il descend de son perchoir et avance vers l'ennemi en marchant l'arme baissée, avec une confiance qui effraye un peu ses compatriotes.
Moi je trouve qu'il se la raconte un peu. J'attrape un pavé par terre, et sans réfléchir, je le jette sur lui en espérant qu'il lui fasse ravaler son sourire. Mais je n'ai jamais été foutu de viser correctement, et mon projectile le manque d'un bon mètre.
Irving se retourne vers moi, et je déchiffre un mélange de colère, de surprise, et de lassitude dans son regard reptilien. Sa bouche bave des flammes qui me consumeront si je n'y prends pas gare. J'ai trouvé mon dragon.
Je m'élance vers la voiture avec laquelle je suis venu, dansant avec les rafales, traversant la fumée. Quelques grenades volent et se dispersent en gerbes mortelles dans les deux camps, qui sont maintenant vraiment proches. Je n'ai plus beaucoup de temps.
J'ouvre à la hâte le coffre de la voiture, et soulève le drap qui recouvre la mitraillette. J'attrape un chargeur, et essaye de le faire rentrer dans son réceptacle. Mais l'arme est toujours aussi grippée, et mes doigts sont trop tremblants.
Irving fond sur moi avec une lenteur terrible. Le soleil haut fait luire ses écailles. Il marche à ma rencontre, insensible au chaos ambiant, car sûr de sa puissance, pendant que je m'affaire à charger ma kalachnikov. Il lève son flingue vers moi, et me sourit, dévoilant une rangée de crocs. Il me reproche avec raison ma stupidité d'être revenu pour le faire chier.
-Je t'ai ralenti deux minutes, dis-je dans un souffle.
-Même pas.
Ses griffes pressent la détente. Le coup part à bout portant, et je reste debout une fraction de seconde, comme suspendu par la seule force de la volonté. Puis c'est comme si je m'affaissais sur moi-même. Mes jambes plient et mon dos se courbe, et je m'écroule au sol sans bruit et sans rancœur.

Lorsque j'ouvre les yeux, la nuit est tombée. La rue est déserte, et je ne suis qu'un cadavre parmi d'autres. Ma poitrine me fait un mal de chien, et je m'assois péniblement. Quand je fouille mes poches, je réalise que mes cigarettes ont disparu.
Je retire la balle incrustée dans la doublure épaisse de mon manteau d'hiver. Jamais vu une fringue aussi solide.
Un petit vent froid me fait prendre conscience qu'on m'a aussi volé mes baskets. Je n'ai pas besoin de jeter un coup d'œil pour savoir que la mitraillette a disparu également. Maintenant je sais combien coûte un impact de balle.
Pour le reste je peux encore apprendre. Parce que tout ce qu'il me reste, c'est le besoin farouche d'être un meilleur homme, et l'envie secrète de vaincre mon jumeau maléfique. Mais c'est monstrueusement dur de sortir de la médiocrité.
Je me lève, et marche quelques mètres dans la rue dévastée. L'odeur des cadavres me brûle la gorge et des débris de verre percent mes chaussettes pour se planter dans mes pieds. Lentement, je retire le manteau qui m'a sauvé la vie et l'abandonne au champ de bataille, pensant qu'il a rempli son rôle. Je m'imagine un instant devenir cet acrobate débile qui refuse les filets de sécurité pour impressionner les cons.
Je vais jusqu'à l'immeuble où j'ai laissé Joell, et frappe à la porte d'entrée. Le suisse m'ouvre avec un teint cireux, le t-shirt souillé de vomi. Je prends ma voix la plus rassurante pour lui dire qu'on va aller retrouver des amis à moi. Voyant qu'il ne réagit pas, je le tire en lui promettant qu'il va mourir s'il reste là.
Nous remontons la capitale défigurée, la gorge nouée. Des cris nous parviennent parfois des coins de rues, que nous prenons soin d'éviter. Les lampadaires sont éteints, et les rues changées. J'ai du mal à me repérer.
Qu'est-ce que je peux faire ?
La nuit passe comme un cauchemar calme, et nous sommes bientôt chez Vincent. Le ménage n'a pas été fait dans la cage d'escalier depuis des lustres, et dans le hall les ordures s'amoncellent et semblent nier tout espoir.
Je monte les escaliers quatre à quatre, malgré mes pieds mutilés. Joell, encore un peu sonné, peine à me suivre et je prends quelques étages d'avance. Mais c'est épuisé que je frappe à la porte de Vincent.
Lorsqu'il m'ouvre je vois son visage se révulser. Avec une rage imprévue, il me renverse en arrière pour me faire tomber, et je ne trouve pas la force de lui demander pourquoi. Quand il me colle un revolver sur la tempe, je réalise qu'il l'avait en main avant d'ouvrir.
-C'est moi, dis-je, comprenant instinctivement qu'Irving Rutherford n'a pas laissé mes amis tranquilles comme il l'avait promis.
-Prouve-moi que c'est toi, m'ordonne-t-il.
-Je... Je suis la seule personne qui sait que tu fais le tapin tous les dimanches en te faisant appeler « Monica la chienne ».
Son visage se décrispe un peu. Il me répond que je confonds avec ma mère, et retire son flingue de mon visage.


Notes : -Chaos peu clair
-Vincent pas assez agressif

Prochainement : Xavier biffle

2 mars 2010

25. Xavier le ninja

-L'idée, c'est de rien laisser passer, jamais.
J'explique à Xavier que c'est impossible, qu'on a des faiblesses et que donc des fois on passe des journées sur son canapé. Il m'observe d'un œil amusé, et me fait remarquer que j'ai ressorti mon jogging infâme. Il commence à remplir un sac de sport avec des objet divers : Lampe, tournevis, corde...
-C'est possible mec, poursuit-il. Je dis pas qu'on est pas faible, je dis qu'on doit jamais se laisser aller.
-Ouais. Super facile.
Il m'énerve. Il veut notre bien, et du coup il passe son temps à nous faire chier. Je le regarde charger son sac avec sérieux, y rajoutant cette fois ses nunchakus fétiches. Je pourrais juste arrêter de porter des joggings quand j'ai décidé de ne rien faire. Je pourrais arrêter de ne rien faire.
Je crois qu'on est pas des chevaliers, et qu'on est pas des magiciens. On est des faibles en guerre avec la peur du vide, et si on flippait pas de mourir et de retourner au néant, sans doute qu'on passerait nos vies sur des canapés.
Je me lève péniblement, et vais ouvrir la fenêtre pour avoir un peu d'air. Je m'allume une cigarette, et la première bouffée me brûle un peu la gorge. Dehors tout est calme, parce que tout le monde est cloitré sur son propre canapé. J'ai besoin de sortir.
-Tu veux venir ? me propose Xavier.
J'acquiesce silencieusement, en regardant le soleil se coucher sur Paris. Il peint les immeubles avec des couleurs brûlantes, et souligne tout ce qui est beau. Je retire mon jogging pour passer un jean, et Xavier me fait remarquer que j'aurais pu passer dans la pièce d'à côté pour me changer.
-Mais c'est peut-être ta manière d'essayer de me draguer.
Je devrais peut-être commencer par me raser convenablement et arrêter de laisser traîner un peu partout des tasses de café à moitié bues. Et accompagner Xavier dans ses croisades absurdes, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à faire.
Nous quittons l'appartement et allons marcher dans les rues crépusculaires. Il n'y a personne dehors, et trop de gens dans nos vies. Le soleil faiblit chaque seconde, et nous traçons la route pour aller nous cogner contre tous les abrutis du monde. Je devrais écrire au lieu de chercher à vivre les choses.
Paris ne va pas mieux. Les mêmes boulevards dévastés s'offrent à nous, les mêmes solitudes incompréhensibles. Les guerres n'ont pas de fin.
Xavier me parle de l'art du ninja, le ninpo. Il m'explique que le but avoué n'est pas de faire étalage de son courage, mais de chercher l'efficacité.
-Il faut toujours se protéger, s'endurcir. Et ensuite il faut arriver à prévoir les trucs qui vont te tomber dessus pour pouvoir les empêcher.
-C'est aussi ce que font les écrivains.
-Alors t'es un mauvais écrivain.
Je souris à pleines dents. L'air est doux et les rues deviennent un peu plus sombres à chaque pas. Mon ami m'emmène dans les profondeurs de la capitale, vers la Seine, en ajoutant qu'une bonne connaissance de l'ennemi est aussi très importante dans le ninpo.
-Tu sais où ils sont ?
-Ils sont pas très discrets, me répond-il.
Les jours passent tellement vite que je ne me rends plus compte de rien. Il fait presque nuit maintenant, et je ne me souviens plus très bien de ce que j'ai fait aujourd'hui. J'ai même du mal à savoir ce que je fais en ce moment.
Je perds mon temps pendant que le monde avance. Et si demain je trébuche, je donne pas cher de ma peau.
Nous arrivons dans le centre de Paris, en piteux état. On a pas idée de saccager une ville comme ça. Xavier, sûr de lui, me guide à travers les petites rues, évitant certaines artères qu'il juge trop dangereuses.
Il m'emmène jusqu'à un immeuble qui ne se différencie en rien des autres, et sort un grappin de son sac. Je lui demande s'il se fout de ma gueule. Avec un rictus, il commence à faire tournoyer son grappin, et le lance assez haut pour qu'il s'accroche au balcon d'une fenêtre ouverte du deuxième étage.
-Si je te dis que je sais pas grimper à la corde, dis-je, tu me traites de pédé ?
-Oui.
Et sans plus attendre, il se hisse le long de la liane qui mène au deuxième étage. Je crois que ce connard a encore pris du muscle. Il grimpe à la force des bras, sans même s'aider de ses pieds, et je suis certain qu'il le fait juste pour m'énerver.
Je me saisis de la corde et commence à escalader l'immeuble péniblement. J'aperçois Xavier, qui enjambe la rambarde du balcon et inspecte l'intérieur de l'immeuble. Je le rejoins à bout de souffle et il m'ordonne de faire moins de bruit.
Puis il pénètre par la fenêtre, silencieux comme un ninja, et me fait signe que la voie est libre. Nous nous retrouvons dans un appartement presque vide, où trônent simplement une table et quelques chaises, ainsi que plusieurs caisses entassées dans un coin.
Xavier sort ses nunchakus de son sac et me les donne. Il se réserve le flingue que Vincent a confisqué à Sancho le révolutionnaire.
-Mec, dis-je un peu apeuré, je suis pas sûr que...
-Tu sais qu'on a pas le choix, me coupe-t-il en me faisant signe de me taire.
Il va ouvrir délicatement l'unique porte de la pièce, qui donne sur un couloir vide. Nous le remontons lentement, écoutant à chaque porte sans trouver de signe de vie. Jusqu'à ce bruit bien caractéristique qui vient de la dernière porte. Un son de chasse que l'on tire.
Xavier m'explique quelque chose par signes, que je ne comprends absolument pas. Et avant que j'aie eu le temps de lui demander de préciser sa pensée, il ouvre brusquement la porte des toilettes.
Sancho se retrouve face nous, à peine reboutonné, surpris comme devant une invasion extraterrestre. D'un mouvement brusque, Xavier l'attrape à la gorge pour le plaquer contre le mur, avant de lui braquer son revolver entre les deux yeux.
-Je te conseille de te taire et de pas appeler tes potes, chuchote-t-il.
-Je suis tout seul, répond Sancho d'une voix claire et forte qui fissure le silence et me fait sursauter.
Xavier lui met la main sur la bouche et écoute les alentours. Il semble vouloir s'assurer que l'appartement est bien vide. Pendant ce temps, je joue un peu avec mes nunchakus, cherchant la meilleure manière de les tenir, pas tant pour être plus combatif que pour avoir l'air moins ridicule. Sancho marmonne une phrase incompréhensible, et Xavier ôte sa main de son visage.
-Vous êtes tarés de venir ici, recommence-t-il. J'ai bien envie de vous tuer pour ça.
Xavier lui colle un coup dans le nez avec la crosse de son arme, et j'entends un petit craquement. Sancho réprime un cri de douleur et porte ses mains à son visage en plissant les yeux. Xavier se retourne vers moi et me demande de dire quelque chose.
-Quoi ?
-Un truc impressionnant pour qu'il comprenne, me répond-il. Moi je sais pas quoi dire.
Je triture les nunchakus en cherchant mes mots. Mon ami a sans doute raison. Que ces fils de putes viennent chez nous, ça veut dire « Je sais où t'habites ». Venir chez eux, c'est répondre « J'en ai rien à foutre ». Les ninjas prévoient les trucs qui vont leur tomber dessus pour pouvoir les empêcher.
-D'accord, dis-je en fixant Sancho dans les yeux. Le truc c'est que tu t'attaques à des abrutis. Moi je suis stupide comme c'est pas permis, et Vincent il est d'une fierté démesurée. Le truc qui rend Xavier trop con c'est qu'il laisse jamais rien passer.
Je déglutis péniblement. Xavier lève les yeux au ciel, comme si je lui faisais un peu honte. Les yeux de Sancho sont ronds, comme s'il s'attendait à tout sauf à ça comme menace. Mais lui ne me connaît pas vraiment. Je poursuis mon discours en découvrant mes mots une fois qu'ils ont été prononcés.
-Et comme Xavier est un con, tu peux pas t'attaquer à lui. Si tu lui coupes le bras, il te foutra des coups de moignon dans la gueule. Et crois-moi, il n'y a aucun moyen de le raisonner.
Je jette un regard à mon ami, comme pour lui faire comprendre que j'ai terminé. Sancho a une expression indéfinissable, sans doute parce que ses mains cachent son visage en sang. Xavier me réconforte en me disant que c'était pas si mal.
Soudain, la porte d'entrée au fond du couloir s'ouvre. Xavier lâche brusquement Sancho, et m'attrape par l'épaule pour m'entraîner avec lui sur la porte entrouverte, dans laquelle il donne un grand coup de pied pour bousculer la personne qui se trouve derrière.
Nous déboulons dans la cage d'escalier comme des vikings à l'attaque d'un village. Je hurle à en vomir mes tripes, pendant que Xavier tire à l'aveuglette des balles derrière lui. Et puis je fais l'erreur de me retourner une fraction de seconde, et de reconnaître la personne qui se trouvait derrière la porte.
Mes jambes deviennent presque molles, et je m'appuie sur Xavier pour ne pas tomber en dévalant l'escalier. Les coups de feu, les cris, les larmes qui pointent et que l'on réprime. Les personnes qui ne savent pas se faire oublier.
-C'était Roger, dis-je dans un souffle.
Xavier me demande si je parle de Roger mon ami imaginaire, en me portant presque pour sortir de l'immeuble. Arrivés dans la rue, nous nous faisons canarder de la fenêtre par Sancho, qui s'est armé d'une carabine pour changer.
Nous courons à nous en faire éclater les poumons. Nous slalomons entre les poubelles renversées et les voitures éventrées, en hurlant comme des ninjas. Nous mettons bien quelques minutes à nous apercevoir que personne ne nous suit.
Tout va toujours de travers, alors autant ne pas s'attendre à autre chose, et ne pas espérer tout et n'importe quoi. On veut que certains partent, que d'autres reviennent, mais au fond les gens s'en foutent et font ce qu'ils veulent. Les ninjas l'ont accepté depuis longtemps. Ce serait complètement con de dire que je suis malheureux.


Notes : -Discours face à Sancho un peu maladroit
-Tu ne sais pas monter à la corde

Prochainement : Irving Rutherford

23 février 2010

24. Vincent fée du logis

La pluie triste fait fondre les vitres à petit feu, et nous bouffe la lumière. Mon fief s'étend du lit au canapé, et l'unique lampe de la pièce le baigne d'une lumière faible et inutile. C'est la fin de l'après-midi et on y voit déjà plus à trois mètres. Seul sur mon petit domaine, je regarde les fenêtres se dissoudre lentement, et la pluie grise et fine qui rend flou l'immeuble d'en face.
Mais il faut plus qu'une roquette pour m'abattre. J'ai un haussement d'épaules involontaire, suivi d'un sourire nerveux. Je triture du bout de l'ongle le post-it que j'ai en main, comme pour effacer l'encre, comme pour révéler un trucage. J'essaye de ne pas reconnaître ma propre écriture.
Vincent passe dans le salon, et ramasse plusieurs vêtements que j'ai laissé traîner. Il me conseille de lâcher l'affaire, et d'admettre que j'ai simplement oublié un passage. Il insinue à mots couverts que je n'ai pas toute ma tête en ce moment.
Sans lever mes yeux du morceau de papier, je lui rappelle que je ne lui ai pas faussé compagnie depuis mon retour à Paris.
-La nuit on dort, me répond-il. Tu es peut-être somnambule.
-Et comment j'aurais fait tout seul pour faire bouger la stèle ?
-J'ai vu un documentaire une fois... Il paraît que les somnambules ont une force démesurée.
Il ne semble pas y croire lui-même. Pour changer de sujet, il me reproche de me laisser aller, et de me complaire dans la déprime. Il m'envoie les fringues qui traînaient par terre à la gueule, en me rappelant que je suis chez lui ici.
Je m'enfonce dans le canapé. Vincent s’affaire à ramasser tout ce qui traîne, à nettoyer là où ça part. Je lui demande si sa Martine ne lui rend pas visite ce soir, par hasard.
-Non, c’est juste que j’aime faire le ménage.
-Sérieux ?
-Mais non, connard. Elle vient manger ce soir. La copine de Xavier aussi.
Je porte le post-it devant moi, face à la fenêtre, pour essayer de voir par transparence s’il ne contient pas un message caché. Mais l’extérieur est sombre, et il n’y a sans doute pas assez de lumière pour le deviner.
-Tu sais, me dit Vincent, je sais que c’est dur de perdre ta collection de bandes dessinées comme ça. On sait tous à quel point ça comptait pour toi.
-Ca et d’autres trucs.
-Mais mec, putain, deviens pas un légume de canapé. Faut profiter du temps que t’as.
-Pour faire quoi ?
-Pour apprendre à jouer du violon. A ton avis, bordel ? Tu veux être écrivain, merde…
Il va continuer son rangement dans une autre pièce. Je contemple l’écran éteint de la télévision, en m’avouant que c’est toujours moins chiant de continuer à écrire que de fabriquer une super-antenne pour capter les chaînes étrangères. Et si j’arrive pas à écrire convenablement, je pourrai toujours demander à Vincent de trouver une autre console de jeu.
La pluie se fait plus fine, si c’est encore possible. Le monde de dehors devient presque liquide, et garde cette teinte sombre et grise. Mais l’hiver touche à sa fin et bientôt nous pourrons sortir, et découvrir Paris au printemps, avec ses rues éventrées et son bourdonnement sourd qui annonce la fin de tout ce que nous connaissons.
J’apprends à connaître ce canapé, et j’apprends à connaître ce post-it que je ne me souviens pas avoir écrit. Ils me restent pourtant mystérieux, parce que je ne suis pas assez grand pour envisager les choses de haut. Je ne suis pas assez vivant pour sortir sous la pluie sans me dissoudre.

«-Je ne sais plus si je veux encore être chevalier.
-Ça dépendra de quoi ?
-Ça dépendra de rien. Ça dépendra du temps qu’il fera demain et des femmes que je rencontrerai la semaine prochaine. Et puis aussi du nombre de gobelins encore en vie qui parcourent les terres de Brukaris.
Le fidèle Morgados posa un regard attristé sur son ami Paxton Fettel. Les chevaliers étaient nombreux, et notre héros n’était pas le meilleur d’entre eux. Les gobelins se faisaient rares, dorénavant. Mais une clameur venant de l’est faisait état d’une armée de démons qui s’établissait aux portes du Monde.
Au final, les forces du mal n’étaient jamais loin, et les chevaliers n’étaient jamais assez nombreux. Et Morgados savait pertinemment que si son ami doutait, c’est parce que le grand mage Pielosk l’avait forcé à manger six elfes vierges pour asseoir sa puissance. »

Xavier pose les feuilles de papier sur la table, d’un mouvement brusque.
-Putain mec, grogne-t-il, on va manger !
-Désolé.
Je touille mollement les tomates, qui semblent prendre leur temps pour cuire. Mais c’est peut-être parce que nous chauffons tout à feu doux pour rationner notre bouteille de gaz. Pendant que Xavier poursuit sa lecture, Vincent vient m’apporter une petite barquette de viande hachée, en me conseillant vivement de ne pas la faire cramer.
-Si tu savais ce que j’ai dû faire pour l’avoir…
-Ah bon ? Tu veux en parler ?
-Ta gueule, répond-il avec un sourire amusé.
Précautionneusement, j’ouvre la barquette et pioche un petit bout de viande pour le porter à ma bouche. Le bœuf a le goût du monde d’avant. Il apporte avec lui les brasseries et les mac-dos.
Xavier pose une fois de plus les feuilles et me regarde avec perplexité. Il a l’air de s’inquiéter sincèrement.
-Mec, dit-il, c’est pas grandiose.
-Je sais.
Il pose sa main sur son épaule, et je fais un effort pour ne pas faire de blague vaseuse. Je me concentre sur mes tomates à remuer, et sur cette viande qui attend d’être dégustée. J’essaye de me maintenir debout, et je me persuade que c’est ça qui engloutit mon énergie. Je dis des mensonges, et je fais de la cuisine pour ne pas avoir à me remettre au travail.
Il me reste de l’énergie, et c’est pas comme si j’avais rien à raconter. Mais j’ai faim, et j’ai envie d’être triste et paumé. Je règne sur le canapé, sur le lit, et je remets le reste à demain.

-T’écris toujours des trucs qu’on comprend pas ?
Je regarde la Martine de Vincent, qui me sourit d’un air espiègle. Je lui réponds que oui, mais qu’en ce moment j’essaye de faire des efforts. Je lui passe la casserole de spaghettis bolognaises en lui promettant qu’elle m’en dira des nouvelles.
-Moi, déclare la Martine de Xavier, j’ai du mal avec la fiction, je préfère les livres qui t’apprennent des trucs.
Je jette un regard à Xavier, qui mâche ses pâtes en souriant. Vincent me ressert du vin et change de sujet. J’ai l’impression que les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Nous savourons nos spaghettis en célébrant la fin imminente de l’hiver, et je me remets à écrire des petites histoires qui font sourire.
Je suis moins mégalomane, et j’en viens à m’en foutre de savoir comment j’ai pu aller glisser un post-it dans mon propre cercueil sans m’en rendre compte. Je boite moins qu’avant, et bientôt je ne serai plus obligé de rester sur le canapé toute la journée. Vincent a rangé son appartement, et même s’il est petit il nous servira de refuge jusqu’à ce que les choses rentrent dans l’ordre. De toute manière on passera l’été dans les parcs publics, à bronzer avec des gilets pare-balles.
Xavier me glisse que les aventures de Paxton Fettel prennent un tournant qui le déconcerte un peu, et se demande si je ne vais pas perdre mon lectorat. Il se fait la réflexion que je devrais continuer à écrire sur ma vie.
-J’en ai fini avec Irving Rutherford, dis-je fièrement. Le monde a besoin de chevaliers.
-T’es pas le chevalier. T’es toujours ce pédé de magicien.
-C’est parce que c’est vraiment trop cool de balancer des boules de feu.
Vincent ramène un paquet de cigarettes du placard rempli, et nous en propose une à chacun. Nous fumons avec délice et nous appliquons diaboliquement à mettre nos cendres dans les assiettes vides, parce qu’on ne sait pas qui fera la vaisselle.
Les deux Martines parlent entre elles, avec ardeur, de tout et de rien. Soudain on frappe à la porte et personne ne le remarque, sauf Vincent. Il va ouvrir d’une main tremblante, et je comprends instinctivement que personne n’est sensé connaître cette adresse.
Il fait entrer un homme que nous espérions ne jamais revoir. Xavier tressaille, et sans se lever de sa chaise, se saisit d’un couteau de cuisine. Le chef des révolutionnaires pénètre dans l’appartement avec un sourire satisfait, sûrement ravi de l’effet qu’il produit. Il vient s’asseoir à notre table avec un air paisible, sans lance-roquette et sans homme de main.
Vincent ferme la porte, qui claque dans le silence sombre, et vient pesamment s’asseoir à son tour. L’homme nous demande une cigarette, que Vincent lui accorde d’un hochement de tête. Il se l’allume en m’adressant un clin d’œil dont je ne parviens pas à déceler l’utilité. Peut-être pour me dire qu’il s’excuse de m’avoir tué.
-On vous a pas oublié, dit l’homme.
-Comment vous nous avez trouvé ? demande Vincent.
-On a des nouvelles recrues. Des nouveaux horizons. Bref, on s’agrandit.
Il met lui aussi ses cendres dans une assiette vide, par mimétisme. Il nous annonce que la révolution ne faiblit pas, et que c’est probablement notre dernière chance de suivre le mouvement. Qu’il a besoin de bricoleurs comme Xavier et de réapprovisionneurs comme Vincent. J’écrase ma cigarette, en déclarant que de toute manière il n’a pas besoin d’écrivains, avant d’aller rejoindre mon cher canapé.
-Mais Irving Rutherford est déjà de notre côté, répond-il avec malice.
Je suis pris de sueurs froides sans savoir pourquoi. Je m’installe sur le canapé en m’accrochant furieusement à mes bonnes résolutions, mais ce type me fait douter comme un enculé.
-Je suis Sancho, se présente-t-il en tendant la main à Vincent.
-On veut juste avoir la paix, répond ce dernier en ignorant la poignée de main qui s’offre à lui.
-Le truc c’est que les choses ne risquent pas d’évoluer calmement.
Il a sans doute raison. De mon canapé, j’écoute la voix lointaine de Vincent qui s’énerve, et les ongles de Xavier qui crissent sur le manche du couteau. Irving Rutherford se trouve toujours du côté des roquettes et des émeutes. Il ne peut pas s’en empêcher, parce que le mouvement est sa vie. Il transporte sur son dos les batailles épiques et les voyages absurdes. Et je me bats sans cesse contre lui pour avoir une vie calme.
Sancho finit par quitter l’appartement, en jurant qu’il ne nous enverra plus de roquettes. Il regrette que nous n’arrivions pas à nous adapter à la mouvance générale. Pour toute réponse, Vincent hausse les épaules, espérant sans doute que les choses n’aillent pas plus loin.
-Moi je dis qu’on aurait dû tuer ce fils de pute, lâche Xavier entre ses dents.
On ne veut plus subir. On veut des spaghettis bolognaises et des jours sans combat. Surtout, on veut être plus intelligents que les autres, même si c’est impossible.


Note : Caser une scène d’action

Prochainement : Xavier le ninja

26 janvier 2010

20. Vincent esquive

-Fais-le.
-Faudrait peut-être aller chercher un médecin...
-Y a plus de médecins. Fais-le.
-J'aurais peut-être dû désinfecter la plaie.
-Sois pas pédé. Fais-le, bordel !
Je tire sur la pince et arrache la balle logée dans l'épaule de Xavier. Il pousse un hurlement démentiel, un cri à faire vaciller les meubles, à faire frémir les murs.
Il se met à me traiter de tous les noms, allant chercher dans les recoins de son esprit des insultes légendaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Vincent, affalé sur le canapé dans son coin, sursaute. Je demande à Xavier s'il veut récupérer le projectile que j'ai extrait de sa chair avec tant de mal.
-Qu'est-ce que tu veux que j'en foute ? grogne-t-il, les yeux humides.
-Je sais pas. En souvenir.
-T'es vraiment trop con.
Les mains de Vincent tapotent nerveusement sur ses genoux, suivant un rythme qui n'appartient qu'à elles et qui n'est pas vraiment communicatif. Notre ami jette un œil à Xavier, qui s'affaire à frotter sa plaie avec une mixture à base de plantes broyées.
Vincent ne semble pas voir la blessure. Ses yeux réverbèrent les échos d'une bataille passée, et d'une guerre qui ne finira jamais. Il a l'air d'un patriarche inquiet pour sa petite communauté.
-Ils reviendront, lâche-t-il d'un ton lointain.
Il parle peut-être des connards de révolutionnaires qui veulent mon appartement et qui ont blessé Xavier. Ou peut-être qu'il parle des jours d'avant, passés à jouer aux jeux vidéos et à se prendre au sérieux. Le monde de Vincent se recroqueville face aux attaques, à mesure que les armées d'imbéciles l'encerclent et le poussent à se retrancher.
Xavier émet l'idée que la prochaine fois, en tout cas, il faudra plus que des nunchakus et de la chance pour repousser des mecs avec des flingues. Vincent inspecte le revolver qu'il a confisqué aux forcenés, maintenant à moitié vide. Je fais remarquer à Xavier que la purée de plantes qu'il étale sur sa plaie sent la fosse commune.
-Mec, me répond-il, ça sent le cul de ta mère.
Vincent ne rit même pas. A peine esquisse-t-il un sourire figé et nerveux. Les hordes de gobelins sont à nos portes, et j'imagine qu'il se sent responsable. Xavier est amoché, et va devoir oublier le nunchaku quelques temps. Et moi en défense je vaux que dalle.
En fait on s'est perdus en chemin, et on s'est retrouvé en terrain inconnu dans notre propre demeure. Mon appartement n'est plus qu'un petit entrepôt mal rangé, où traînent des objets inutiles durement gagnés. Vincent a esquivé jusqu'ici, et espère esquiver une fois de plus. Juste une fois.
-Qu'ils reviennent, dit-il. On va se les faire.
Xavier approuve en silence, et moi aussi, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à proposer. Vincent soigne le moral des troupes en nous parlant de types qu'il connait qui peuvent peut-être nous fournir deux ou trois trucs pour nous défendre, en restant plutôt évasif.
Je goûte la mixture cicatrisante de Xavier, sous le regard atterré de ce dernier. Les plantes qu'il utilise s'avèrent n'être pas trop mauvaises, une fois le premier goût amer passé. C'est la vie parisienne qui m'avait le plus manqué, avec ses discussions à n'en plus finir sur la meilleure manière de rester en vie.

Xavier me demande d'arrêter de me faire passer pour plus débile que je suis, et de me passer le tournevis cruciforme. Je lui répète que je ne sais pas duquel il s'agit.
-Tu m'auras pas, réplique-t-il. Je croirai pas que t'es aussi con.
-Fais gaffe, dis-je, ça ressemble presque à un compliment.
Je lui donne le cruciforme, avec un sourire. Xavier sourit en retour, avec un soupir fatigué. Il me demande de tenir la vis pendant qu'il l'enfonce de son bras valide. Même une épaule en lambeaux n'est pas une excuse pour me laisser travailler tout seul en supervisant de loin. Mais il faut avouer aussi que je serais capable de me la raconter après ça.
Grimpés sur des tabourets, nous apportons une touche final à notre dispositif de défense. Vincent fait irruption dans l'appartement, et nous lui hurlons de s'arrêter sur le pas de la porte. Je lui désigne une latte du plancher un peu branlante, et lui explique que s'il marche dessus il déclenchera les enfers.
-D'abord, dis-je, il y a ce seau accroché à la poulie que Xavier finit de fixer au plafond. Il se renverse et arrose la personne qui a marché sur la latte.
-Et en quoi mouiller les éventuels agresseurs les dissuade de nous défoncer ? me demande Vincent.
-Le seau sera rempli de soude, répond Xavier sans cesser de visser, aussi droit que c'est possible avec un seul bras.
J'informe Vincent de la seconde utilité du dispositif. Une alarme se déclenchera, nous avertissant si nous dormons de la présence d'intrus. Nous pourrons alors ouvrir la cage du chien d'attaque à côté de notre lit et le lâcher sur nos agresseurs.
-Quel chien d'attaque ? nous questionne Vincent, incrédule.
Xavier lui explique qu'il compte dresser un chien dans les prochains jours. Vincent passe sa main sur son visage, un peu las. Il enjambe la latte piégée, et va prendre sa place habituelle sur le canapé. Il pose son sac sur la table basse, et nous dévoile le maigre butin qu'il a pu récolter : Une boîte de balles pour le revolver et une machette.
-Mais bon, ajoute-t-il, si on a un piège plein de soude...
-On a pas encore de soude non plus, corrige Xavier.

Je n'aurai pas dû choisir le FA-MAS de l'armée française. Xavier, avec son UZI israélien, est bien plus redoutable. Je traverse en quelques secondes les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l'abri antiaérien, pour échapper aux bombardiers que Xavier a appelés en renfort. Je saute par dessus quelques voitures, et accélère le pas, voyant se profiler au loin des formes sombres dans le ciel, chargés du feu rédempteur.
Je ne parviens pas à temps au bunker. Les avions déversent leur pluie divine qui atomise le moindre lézard à des kilomètres à la ronde, et je suis pris dans le souffle brûlant. Je n'ai même pas le temps de réaliser ce qui m'arrive.
Je me frotte les yeux et pose ma manette. Les lumières de l'appartement sont éteintes, et la lueur de la télévision nous donne à Xavier et moi des airs d'extraterrestres bleutés. J'évite de manifester mon mécontentement trop bruyamment, pour ne pas réveiller Vincent qui dort sur son canapé.
Xavier me demande si je veux refaire une partie, et je décline l'offre. Il éteint la console, et l'écran de télé devient entièrement bleu, ce qui accentue un peu plus nos gueules de visiteurs spatiaux. Je tapote légèrement les chaussures de Vincent, et ce dernier, sans avoir l'air de se réveiller, les enlève et se rendort.
-Demain tu m'accompagnes chercher de la soude ? me chuchote Xavier.
-Aucun problème. Et le chien d'attaque ?
-Un jour à la fois, d'accord ?
Il a sans doute raison. Ce soir nous dormons dans un appartement protégé par un seau vide, un porteur de revolver assoupi, et un sabreur manchot armé d'une machette. Mais chaque jour ensuite, le dispositif sera amélioré, et la révolution nous épargnera. Peut-être finirons-nous par construire des murailles, peut-être même que nous resterons fortifiés une fois que tout sera rentré dans l'ordre.
-Si tu veux des jours meilleurs, tu te bouges le cul, conclut Xavier à voix basse.
Un bruit sourd venant de dehors réveille Vincent en sursaut. Il attrape son revolver et se traîne en chaussettes jusqu'à la fenêtre, qu'il ouvre pour inspecter la rue. Une voix tonitruante, une voix connue, hurle « Par ici ». Nous apercevons la petite bande de révolutionnaires enragés postée à la fenêtre de l'immeuble d'en face.
-Mais c'est quoi votre problème ? leur crie Vincent.
-Aucun, répond leur chef. Ça finit ce soir.
Et sur ces mots, l'homme se saisit d'un lance roquette, qu'il place sur son épaule avec l'aide de ses potes. L'engin paraît lourd, et Vincent et moi restons figés sur place, pendant que Xavier renverse tant bien que mal un matelas et nous hurlant de venir se mettre dessous avec lui.
L'homme nous beugle « Mangez ça, bande de pédés » avec un sourire satisfait, et tire une roquette sur notre appartement. Il est déséquilibré par le recul de l'engin, et ses acolytes le soutiennent pour l'empêcher de tomber.
Le missile décrit une trajectoire hasardeuse. Il salue la rue endormie par une gerbe d'étincelles, et vacille vers nous, peu sûr de lui, avec un sifflement absurde. Il me fait penser à une bombe un peu ivre, totalement inconsciente de sa propre puissance. Je ne sais pas comment on va s'en sortir cette fois.
Il marche à grand pas vers nous, enjambant la rue, trottinant inexorablement vers la destruction totale du refuge que nous nous étions battis. Mais il n'a certainement même pas conscience de ses actes.
Il parvient à la fenêtre, comme pour saluer Vincent, qui reste immobile jusqu'au dernier moment, avant de se renverser en arrière pour esquiver. Les souffle de l'engin de mort qui passe au dessus de lui fait frémir sa moustache, et la flamme qui le propulse lui brûle quelques mèches de cheveux.
La roquette enjambe Vincent, à moins que ne soit Vincent qui lui cède le passage. Puis elle continue son petit bout de chemin, ne rencontrant plus d'obstacles. Xavier hurle quelque chose que je ne saisis pas bien.
Le missile rencontre le mur du fond de l'appartement. Il se compacte légèrement, se tasse contre le béton, avant de voler en éclats. Une marée de flammes jaunes et oranges en jaillit comme un geyser. Elle croît à grande vitesse, brûlant les meubles alentours, dont le précieux canapé de Vincent.
La fontaine de flammes prend ses aises, et se fait de la place. Mon champ de vision est saturé de lumière, et de formes mouvantes aux couleurs chaudes. J'ai l'impression d'assister à la naissance d'une créature monstrueuse gigantesque, constituée de magma, mais elle est bien trop lumineuse pour que je puisse la distinguer clairement.
Mon champ de vision se brouille, et je ne perçois plus que de vagues hurlements dans le lointain, au milieu de l'immensité orangée, qui vire rapidement au noir.
Puis le silence.
Je suis dans ce monde obscur et flottant qui n'existe que dans ma tête. Mon genou, celui qui s'est fait opérer, se met à me faire un mal de chien. Au milieu des ténèbres, je n'aperçois plus rien. Plus de super-héros, ni de gobelins, ni de sirènes aux gros nibards. Juste un genou de plus en plus douloureux.
J'ouvre les yeux et ne réalise pas tout de suite où je me trouve. Je suis allongé dans un lit, et Roger se trouve assis sur une chaise à mon chevet. Me voyant réveillé, il se lève avec un grand sourire et m'annonce que l'opération s'est bien passée, mais que j'ai mal réagi à l'anesthésie.
Mon genou me brûle et ma tête est ankylosée. Je lui demande ce que c'est que toute cette merde, reconnaissant peu à peu la chambre de l'hôpital suisse où je me trouvais il y a une éternité.
-Tu as fait un petit coma, m'annonce Roger. Pas long.


Note : Idée du seau un peu cartoon

Prochainement : Roger prend son temps

19 janvier 2010

19. Sans moi

Dans ce rêve que j'ai fait, la terre tournait parce que je courais. Je traçais la route à toute vitesse par la campagne, croisant de temps à autre un petit village. Et au début je croyais que c'était simplement moi qui avançait. Puis je me suis mis à grandir, à moins que ce n'ai été la planète se soit mise à rétrécir. Je grandissais tellement que je devenais plus grand qu'elle.
Mais je continuais à courir, et je réalisais que c'était mes enjambées qui la faisaient tourner. Et ravi, je poursuivais mon effort de plus belle, juché sur cette grosse boule, comme un artiste de cirque. Et la terre roulait sous mes pieds.
Puis je me suis réveillé, et me suis demandé si je n'était pas un peu mégalomane.
La vérité c'est que je ne fais pas tourner le monde, et que chaque chose continue d'exister pendant mon absence.

Souvent, j'essaye de m'imaginer ce que font les gens quand je ne suis pas là. Dieu vit avec ses regrets. Ma mère tricote un pull avec une tête de mort dessus, pour me faire plaisir. Roger cicatrise.
Et Vincent et Xavier sont solidaires. Ils habitent mon appartement à Paris, et occupent leurs journées comme ils peuvent depuis que la ville est paralysée. Ils voient chacun leur Martine, et j'imagine Vincent être plus investi que Xavier, et Xavier être plus sérieux que Vincent.
Xavier s'occupe de ses plantes, et fabrique des armes artisanales pour faire face à la révolution qui va avoir lieu. Vincent cherche de la compagnie, et arrive à faire passer pas mal d'amis à lui dans mon appartement, malgré les communications coupées. Il discute avec eux de politique, et avance des idées pas trop idiotes, pendant que Xavier fabrique des nunchakus dans son coin en l'écoutant d'une oreille distraite.
Parfois Vincent sort voir sa copine, et Xavier fait venir la sienne, mais passe d'abord une bonne heure à faire le ménage. La vie s'organise peu à peu, et souvent Xavier va jusqu'au centre de Paris à pied, puis revient à l'appartement avec quelques informations qu'il a pu glaner. Vincent, pendant ce temps, s'entraîne au nunchaku en privé.
Et je parierais qu'un beau jour, alors que Xavier est posté à l'ordinateur, et que Vincent fume sur le canapé, il remarque que mon blog s'affiche sur l'écran.
-C'est quoi ça ? demande-t-il alors, incrédule.
-C'est le blog du cancéreux, répond Xavier. Je fais mon devoir d'agent, je poste ses nouvelles en ligne en attendant qu'il revienne.
-Comment c'est possible ?
-Il avait pris de l'avance.
-Non, je veux dire « Comment tu fais pour avoir internet ? ».
-Je bricole.
C'est probablement le moment où Vincent se prend la tête dans les mains en se demandant s'il va faire manger ses nunchakus à Xavier. Alors pour se calmer il se met à lire un bouquin au hasard dans ceux qui traînent chez moi, ou peut-être qu'il vérifie que Xavier ne le regarde pas pour feuilleter une bande dessinée. Mais je suis certain qu'il relit quelques passages d'un livre de Bret Easton Ellis.
Les jours passent, et les idées germent dans la tête de Vincent, pendant que Xavier profite de son accès à internet pour regarder des matchs de rugby. L'hiver dehors est toujours aussi rude, et mes deux amis occupent le temps qui leur est attribué à tenter de percer l'incertitude des mois qui vont suivre. Parfois ils discutent de moi à demi-mots, se demandant ce que je peux bien foutre pour mettre autant de temps à rentrer.
-Vu la dégaine qu'il se tape, avance Xavier, il doit avoir du mal à être pris en stop.
Vincent fait des allers-retours dehors, de plus en plus fréquents. Il explique qu'une idée lui est venue, et qu'il en parlera bientôt. « Il faut continuer sur sa lancée, toujours », lâche-t-il de temps en temps d'une voix mystique qui fait rire Xavier. Parce qu'en fait ça tombe sous le sens.
Xavier réserve son jugement sur les choses, pour être sûr de ne pas dire de conneries. Il se prépare en silence à défendre les siens, et même s'il a souvent des idées arrêtées, il se tait pour ne pas prendre le risque de se tromper. Mais si j'étais là j'aurais droit à l'exposition de ses théories, et à une initiation au nunchaku.
Un jour Vincent rentre plus tard que d'habitude, et rassure Xavier qui s'inquiétait.
-Y a plus grand chose à piller, alors les méchants restent chez eux. Maintenant je vais te dire ce que je préparais.
L'idée de Vincent m'est un peu obscure. Peut-être bien qu'il a trouvé un moyen de faire fructifier le travail de Xavier. Toujours est-il que dans les jours qui suivent, des personnes inconnues défilent à l'appartement pour utiliser la connexion internet. Certains pour communiquer avec leur famille, d'autres pour poster des photos de Paris, et quelques uns pour mettre à jour leur profil facebook.
Xavier observe les gens défiler d'un œil un peu méfiant, mais Vincent le rassure et le félicite si souvent qu'il finit par abandonner ses réticences. Après tout lui-même n'a aucun sens commercial. C'est une des raisons pour lesquelles il est mon agent littéraire.
La petite vie de l'appartement prend un tour différent. Le mot se propage un peu rapidement au goût de Xavier, mais grâce aux efforts de Vincent il y a toujours à manger sur la table, des cigarettes, et quelques jerricanes d'essence entassés dans un placard. Mes deux amis font aussi pas mal de rencontres, allant de l'étudiant étranger qui leur enseigne quelques notions d'espagnol, au trader au chômage technique qui vient suivre les cours de la bourse par nostalgie, en expliquant qu'il est sur liste d'attente pour l'évacuation vers les États-Unis.
C'est en parlant avec lui que Xavier a une pensée pour moi, se demandant comment j'ai seulement pu passer la frontière suisse. Il confie à Vincent qu'il a oublié de me le demander la fois où je me suis téléporté.
-Tu vas arrêter avec cette histoire de merde ? lui demande ce dernier, irrité.
-J'ai été voir des articles sur le sujet, et aucun scientifique n'exclut que ce soit possible techniquement.
Vincent hausse les épaules, et va annoncer à un journaliste installé à l'ordinateur que son temps de connexion touche à sa fin. L'homme lui demande un délai, arguant qu'il doit finir un article pour un grand quotidien, et Vincent, pris de scrupules, lui accorde quelques minutes.
L'hiver est plus long que prévu, et la situation prend de l'ampleur. L'intimité de mes amis est chaque jour un peu plus mise à l'épreuve. Il prennent leurs douches la nuit, et partagent leurs repas avec des politiciens et des manifestants.
C'est d'ailleurs les rebelles qui finissent par poser problème. Un jour que Vincent est enfermé dans la salle de bain, occupé avec mon rasoir à faire renaître une moustache de la barbe touffue qui a envahi son visage, pendant que Xavier transfère un cactus dans un plus grand pot, un homme connu pour prendre part aux émeutes vient frapper à la porte.
Vincent va ouvrir à la hâte, et réalise un peu honteux qu'il est torse nu. L'homme est accompagné de deux amis à lui, peut-être trois, et somme mes amis de prendre part à la révolution qui est en marche.
-Mais on ne fait que ça, réplique Vincent.
L'homme lui explique qu'il compte venir installer une sorte de quartier général dans mon appartement, et que grâce à internet et aux vivres présentes, la rébellion va pouvoir s'organiser efficacement. Que plusieurs camionnettes sont en route, chargées d'armes et d'ordinateurs, sans doute volés pendant la première vague de pillages.
C'est probablement à ce moment là que l'utopie du moustachu devient bancale. Il tente de justifier son refus en pesant ses mots, s'efforçant de ne pas avouer au résistant qu'il le trouve complètement malade. Mais malgré tout le ton monte, et les hommes forcent le passage vers l'intérieur de l'appartement, imposant une réquisition du lieu au nom de la « cause révolutionnaire ».
Leur surprise est grande lorsqu'ils tombent sur un Xavier armé de nunchakus, un bandeau noué sur le front. Vincent, plus pragmatique, attrape son bon vieux casque de moto, qu'il brandit d'un air menaçant.
L'homme a un rire nerveux, et leur demande s'ils comptent vraiment les impressionner avec des armes aussi miteuses, en leur conseillant de les lâcher s'ils ne veulent pas le voir revenir avec un lance-roquette. Puis, comme pour étayer son point de vue, il sort un revolver de son blouson, sans pour autant le diriger sur qui que ce soit.
La suite est un peu floue. Xavier fonce sur l'homme armé, et plusieurs balles sont tirées. Vincent hésite bien quelques secondes, et les hommes accompagnant le révolutionnaire aussi. Il pense qu'après tout les choses continuent simplement sur leur lancée.
Sans savoir ce qu'il fait, ou ne le sachant que trop, il fonce dans le tas à grands coups de casque de moto. L'entrainement paye, et Xavier désarme le forcené en lui cassant la main au passage. Le revolver reste une éternité par terre avant que Vincent ait la présence d'esprit de le ramasser.
Le moustachu pacifie la situation. Il reconduit les rebelles vers la sortie en leur hurlant qu'il ne plaisante pas, comme pour s'en convaincre lui-même. Les deux sous-fifres soutiennent leur chef un peu sonné, qui le gratifie d'un sourire ensanglanté.
Vincent les fait descendre dans la rue, sans prudence, sans ressentiment, et le vide s'empare de lui. Il reste planté à les regarder s'éloigner d'un œil acéré, vérifiant qu'ils ne rebroussent pas chemin. Le revolver pèse des tonnes et le vent froid vient cogner son front brûlant.
Il s'assoit sur le trottoir et s'allume une cigarette. Les jours sont mouvementés, et il essaye de ne pas sombrer avec le commun des mortels. Mais Xavier est là pour le protéger, et il a assez de nourriture pour tenir l'hiver.
La vie est le rêve que j'en fais, et j'observe mon ami de loin, avec attention. Il passe la main sur sa barbe qu'il n'a pas fini de raser. Il frissonne, et sourit en réalisant qu'il est toujours torse nu. Il décide de tout de même finir sa cigarette dehors. De toute façon la rue en a vu d'autres.
Il lève les yeux vers moi, et plisse les paupières. Il ne semble pas étonné. Je marche dans sa direction, et j'ai beau réfléchir, je ne peux pas m'imaginer un meilleur moment pour faire mon grand retour.
-T'as pas l'air de boiter, me dit-il d'un air bienveillant.
-T'as pas l'air de tout maîtriser.
Il jette sa cigarette au loin, le plus loin possible, comme si elle le dégoûtait. Il pose la tête entre ses genoux, cherchant un réconfort qui prend son temps pour arriver.
-On finit par devenir ce qu'on projette mec, me répond-il. T'es bien placé pour le savoir.
Les secours ne viendront pas, mais je dirais qu'il s'en fout. On va pas attendre que les tempêtes passent, parce que sinon elles nous emporteront dans leur sillage. On ne sera pas charriés par les marées, on n'abandonnera pas nos corps au roulis, et on encaissera les vagues.
On ne laissera pas les choses continuer sur leur lancée.


Note : Attention aux clichés

Prochainement : Vincent esquive
 
Annuaire Miwim Annuaire blog Blog Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs visiter l'annuaire blog gratuit Blog Annuaire litterature Blogs Annuaire blogs Blog Annuaire litterature Annuaire de blogs Littérature sur Annuaire Tous les Blogs Blogs / Annuaire de Blogs Annuaire Webmaster g1blog Annuaire blog Rechercher rechercher sur internet plus de visites Moteur Recherche annuaire blog Référencement Gratuit Littérature sur Annuaire Koxin-L Annuaire BlogVirgule Annuaire Net Liens - L'annuaire Internet Annuaire de blogs quoi2neuf Vols Pas Chers Forum musculation hotel pas cher Watch my blog ExploseBlogs Liens Blogs Livres

Ce site est listé dans la catégorie Littérature : Atelier d'écriture en ligne de l'annuaire Seminaire referencement Duffez et Définitions Dicodunet

Votez pour ce site au Weborama