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23 mars 2010
27. Barry me poursuit
Le fusil à pompe étincelle dans mes mains, comme une créature un peu folle. Il renvoie le soleil brutal qui passe entre les branches des arbres, et me fait froncer les sourcils. Mon arme fume encore et je suis couvert de sang.
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.
Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.
Note : Brouillard un peu trop appuyé
Prochainement : Lucien insiste
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.
Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.
Note : Brouillard un peu trop appuyé
Prochainement : Lucien insiste
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23 février 2010
24. Vincent fée du logis
La pluie triste fait fondre les vitres à petit feu, et nous bouffe la lumière. Mon fief s'étend du lit au canapé, et l'unique lampe de la pièce le baigne d'une lumière faible et inutile. C'est la fin de l'après-midi et on y voit déjà plus à trois mètres. Seul sur mon petit domaine, je regarde les fenêtres se dissoudre lentement, et la pluie grise et fine qui rend flou l'immeuble d'en face.
Mais il faut plus qu'une roquette pour m'abattre. J'ai un haussement d'épaules involontaire, suivi d'un sourire nerveux. Je triture du bout de l'ongle le post-it que j'ai en main, comme pour effacer l'encre, comme pour révéler un trucage. J'essaye de ne pas reconnaître ma propre écriture.
Vincent passe dans le salon, et ramasse plusieurs vêtements que j'ai laissé traîner. Il me conseille de lâcher l'affaire, et d'admettre que j'ai simplement oublié un passage. Il insinue à mots couverts que je n'ai pas toute ma tête en ce moment.
Sans lever mes yeux du morceau de papier, je lui rappelle que je ne lui ai pas faussé compagnie depuis mon retour à Paris.
-La nuit on dort, me répond-il. Tu es peut-être somnambule.
-Et comment j'aurais fait tout seul pour faire bouger la stèle ?
-J'ai vu un documentaire une fois... Il paraît que les somnambules ont une force démesurée.
Il ne semble pas y croire lui-même. Pour changer de sujet, il me reproche de me laisser aller, et de me complaire dans la déprime. Il m'envoie les fringues qui traînaient par terre à la gueule, en me rappelant que je suis chez lui ici.
Je m'enfonce dans le canapé. Vincent s’affaire à ramasser tout ce qui traîne, à nettoyer là où ça part. Je lui demande si sa Martine ne lui rend pas visite ce soir, par hasard.
-Non, c’est juste que j’aime faire le ménage.
-Sérieux ?
-Mais non, connard. Elle vient manger ce soir. La copine de Xavier aussi.
Je porte le post-it devant moi, face à la fenêtre, pour essayer de voir par transparence s’il ne contient pas un message caché. Mais l’extérieur est sombre, et il n’y a sans doute pas assez de lumière pour le deviner.
-Tu sais, me dit Vincent, je sais que c’est dur de perdre ta collection de bandes dessinées comme ça. On sait tous à quel point ça comptait pour toi.
-Ca et d’autres trucs.
-Mais mec, putain, deviens pas un légume de canapé. Faut profiter du temps que t’as.
-Pour faire quoi ?
-Pour apprendre à jouer du violon. A ton avis, bordel ? Tu veux être écrivain, merde…
Il va continuer son rangement dans une autre pièce. Je contemple l’écran éteint de la télévision, en m’avouant que c’est toujours moins chiant de continuer à écrire que de fabriquer une super-antenne pour capter les chaînes étrangères. Et si j’arrive pas à écrire convenablement, je pourrai toujours demander à Vincent de trouver une autre console de jeu.
La pluie se fait plus fine, si c’est encore possible. Le monde de dehors devient presque liquide, et garde cette teinte sombre et grise. Mais l’hiver touche à sa fin et bientôt nous pourrons sortir, et découvrir Paris au printemps, avec ses rues éventrées et son bourdonnement sourd qui annonce la fin de tout ce que nous connaissons.
J’apprends à connaître ce canapé, et j’apprends à connaître ce post-it que je ne me souviens pas avoir écrit. Ils me restent pourtant mystérieux, parce que je ne suis pas assez grand pour envisager les choses de haut. Je ne suis pas assez vivant pour sortir sous la pluie sans me dissoudre.
«-Je ne sais plus si je veux encore être chevalier.
-Ça dépendra de quoi ?
-Ça dépendra de rien. Ça dépendra du temps qu’il fera demain et des femmes que je rencontrerai la semaine prochaine. Et puis aussi du nombre de gobelins encore en vie qui parcourent les terres de Brukaris.
Le fidèle Morgados posa un regard attristé sur son ami Paxton Fettel. Les chevaliers étaient nombreux, et notre héros n’était pas le meilleur d’entre eux. Les gobelins se faisaient rares, dorénavant. Mais une clameur venant de l’est faisait état d’une armée de démons qui s’établissait aux portes du Monde.
Au final, les forces du mal n’étaient jamais loin, et les chevaliers n’étaient jamais assez nombreux. Et Morgados savait pertinemment que si son ami doutait, c’est parce que le grand mage Pielosk l’avait forcé à manger six elfes vierges pour asseoir sa puissance. »
Xavier pose les feuilles de papier sur la table, d’un mouvement brusque.
-Putain mec, grogne-t-il, on va manger !
-Désolé.
Je touille mollement les tomates, qui semblent prendre leur temps pour cuire. Mais c’est peut-être parce que nous chauffons tout à feu doux pour rationner notre bouteille de gaz. Pendant que Xavier poursuit sa lecture, Vincent vient m’apporter une petite barquette de viande hachée, en me conseillant vivement de ne pas la faire cramer.
-Si tu savais ce que j’ai dû faire pour l’avoir…
-Ah bon ? Tu veux en parler ?
-Ta gueule, répond-il avec un sourire amusé.
Précautionneusement, j’ouvre la barquette et pioche un petit bout de viande pour le porter à ma bouche. Le bœuf a le goût du monde d’avant. Il apporte avec lui les brasseries et les mac-dos.
Xavier pose une fois de plus les feuilles et me regarde avec perplexité. Il a l’air de s’inquiéter sincèrement.
-Mec, dit-il, c’est pas grandiose.
-Je sais.
Il pose sa main sur son épaule, et je fais un effort pour ne pas faire de blague vaseuse. Je me concentre sur mes tomates à remuer, et sur cette viande qui attend d’être dégustée. J’essaye de me maintenir debout, et je me persuade que c’est ça qui engloutit mon énergie. Je dis des mensonges, et je fais de la cuisine pour ne pas avoir à me remettre au travail.
Il me reste de l’énergie, et c’est pas comme si j’avais rien à raconter. Mais j’ai faim, et j’ai envie d’être triste et paumé. Je règne sur le canapé, sur le lit, et je remets le reste à demain.
-T’écris toujours des trucs qu’on comprend pas ?
Je regarde la Martine de Vincent, qui me sourit d’un air espiègle. Je lui réponds que oui, mais qu’en ce moment j’essaye de faire des efforts. Je lui passe la casserole de spaghettis bolognaises en lui promettant qu’elle m’en dira des nouvelles.
-Moi, déclare la Martine de Xavier, j’ai du mal avec la fiction, je préfère les livres qui t’apprennent des trucs.
Je jette un regard à Xavier, qui mâche ses pâtes en souriant. Vincent me ressert du vin et change de sujet. J’ai l’impression que les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Nous savourons nos spaghettis en célébrant la fin imminente de l’hiver, et je me remets à écrire des petites histoires qui font sourire.
Je suis moins mégalomane, et j’en viens à m’en foutre de savoir comment j’ai pu aller glisser un post-it dans mon propre cercueil sans m’en rendre compte. Je boite moins qu’avant, et bientôt je ne serai plus obligé de rester sur le canapé toute la journée. Vincent a rangé son appartement, et même s’il est petit il nous servira de refuge jusqu’à ce que les choses rentrent dans l’ordre. De toute manière on passera l’été dans les parcs publics, à bronzer avec des gilets pare-balles.
Xavier me glisse que les aventures de Paxton Fettel prennent un tournant qui le déconcerte un peu, et se demande si je ne vais pas perdre mon lectorat. Il se fait la réflexion que je devrais continuer à écrire sur ma vie.
-J’en ai fini avec Irving Rutherford, dis-je fièrement. Le monde a besoin de chevaliers.
-T’es pas le chevalier. T’es toujours ce pédé de magicien.
-C’est parce que c’est vraiment trop cool de balancer des boules de feu.
Vincent ramène un paquet de cigarettes du placard rempli, et nous en propose une à chacun. Nous fumons avec délice et nous appliquons diaboliquement à mettre nos cendres dans les assiettes vides, parce qu’on ne sait pas qui fera la vaisselle.
Les deux Martines parlent entre elles, avec ardeur, de tout et de rien. Soudain on frappe à la porte et personne ne le remarque, sauf Vincent. Il va ouvrir d’une main tremblante, et je comprends instinctivement que personne n’est sensé connaître cette adresse.
Il fait entrer un homme que nous espérions ne jamais revoir. Xavier tressaille, et sans se lever de sa chaise, se saisit d’un couteau de cuisine. Le chef des révolutionnaires pénètre dans l’appartement avec un sourire satisfait, sûrement ravi de l’effet qu’il produit. Il vient s’asseoir à notre table avec un air paisible, sans lance-roquette et sans homme de main.
Vincent ferme la porte, qui claque dans le silence sombre, et vient pesamment s’asseoir à son tour. L’homme nous demande une cigarette, que Vincent lui accorde d’un hochement de tête. Il se l’allume en m’adressant un clin d’œil dont je ne parviens pas à déceler l’utilité. Peut-être pour me dire qu’il s’excuse de m’avoir tué.
-On vous a pas oublié, dit l’homme.
-Comment vous nous avez trouvé ? demande Vincent.
-On a des nouvelles recrues. Des nouveaux horizons. Bref, on s’agrandit.
Il met lui aussi ses cendres dans une assiette vide, par mimétisme. Il nous annonce que la révolution ne faiblit pas, et que c’est probablement notre dernière chance de suivre le mouvement. Qu’il a besoin de bricoleurs comme Xavier et de réapprovisionneurs comme Vincent. J’écrase ma cigarette, en déclarant que de toute manière il n’a pas besoin d’écrivains, avant d’aller rejoindre mon cher canapé.
-Mais Irving Rutherford est déjà de notre côté, répond-il avec malice.
Je suis pris de sueurs froides sans savoir pourquoi. Je m’installe sur le canapé en m’accrochant furieusement à mes bonnes résolutions, mais ce type me fait douter comme un enculé.
-Je suis Sancho, se présente-t-il en tendant la main à Vincent.
-On veut juste avoir la paix, répond ce dernier en ignorant la poignée de main qui s’offre à lui.
-Le truc c’est que les choses ne risquent pas d’évoluer calmement.
Il a sans doute raison. De mon canapé, j’écoute la voix lointaine de Vincent qui s’énerve, et les ongles de Xavier qui crissent sur le manche du couteau. Irving Rutherford se trouve toujours du côté des roquettes et des émeutes. Il ne peut pas s’en empêcher, parce que le mouvement est sa vie. Il transporte sur son dos les batailles épiques et les voyages absurdes. Et je me bats sans cesse contre lui pour avoir une vie calme.
Sancho finit par quitter l’appartement, en jurant qu’il ne nous enverra plus de roquettes. Il regrette que nous n’arrivions pas à nous adapter à la mouvance générale. Pour toute réponse, Vincent hausse les épaules, espérant sans doute que les choses n’aillent pas plus loin.
-Moi je dis qu’on aurait dû tuer ce fils de pute, lâche Xavier entre ses dents.
On ne veut plus subir. On veut des spaghettis bolognaises et des jours sans combat. Surtout, on veut être plus intelligents que les autres, même si c’est impossible.
Note : Caser une scène d’action
Prochainement : Xavier le ninja
Mais il faut plus qu'une roquette pour m'abattre. J'ai un haussement d'épaules involontaire, suivi d'un sourire nerveux. Je triture du bout de l'ongle le post-it que j'ai en main, comme pour effacer l'encre, comme pour révéler un trucage. J'essaye de ne pas reconnaître ma propre écriture.
Vincent passe dans le salon, et ramasse plusieurs vêtements que j'ai laissé traîner. Il me conseille de lâcher l'affaire, et d'admettre que j'ai simplement oublié un passage. Il insinue à mots couverts que je n'ai pas toute ma tête en ce moment.
Sans lever mes yeux du morceau de papier, je lui rappelle que je ne lui ai pas faussé compagnie depuis mon retour à Paris.
-La nuit on dort, me répond-il. Tu es peut-être somnambule.
-Et comment j'aurais fait tout seul pour faire bouger la stèle ?
-J'ai vu un documentaire une fois... Il paraît que les somnambules ont une force démesurée.
Il ne semble pas y croire lui-même. Pour changer de sujet, il me reproche de me laisser aller, et de me complaire dans la déprime. Il m'envoie les fringues qui traînaient par terre à la gueule, en me rappelant que je suis chez lui ici.
Je m'enfonce dans le canapé. Vincent s’affaire à ramasser tout ce qui traîne, à nettoyer là où ça part. Je lui demande si sa Martine ne lui rend pas visite ce soir, par hasard.
-Non, c’est juste que j’aime faire le ménage.
-Sérieux ?
-Mais non, connard. Elle vient manger ce soir. La copine de Xavier aussi.
Je porte le post-it devant moi, face à la fenêtre, pour essayer de voir par transparence s’il ne contient pas un message caché. Mais l’extérieur est sombre, et il n’y a sans doute pas assez de lumière pour le deviner.
-Tu sais, me dit Vincent, je sais que c’est dur de perdre ta collection de bandes dessinées comme ça. On sait tous à quel point ça comptait pour toi.
-Ca et d’autres trucs.
-Mais mec, putain, deviens pas un légume de canapé. Faut profiter du temps que t’as.
-Pour faire quoi ?
-Pour apprendre à jouer du violon. A ton avis, bordel ? Tu veux être écrivain, merde…
Il va continuer son rangement dans une autre pièce. Je contemple l’écran éteint de la télévision, en m’avouant que c’est toujours moins chiant de continuer à écrire que de fabriquer une super-antenne pour capter les chaînes étrangères. Et si j’arrive pas à écrire convenablement, je pourrai toujours demander à Vincent de trouver une autre console de jeu.
La pluie se fait plus fine, si c’est encore possible. Le monde de dehors devient presque liquide, et garde cette teinte sombre et grise. Mais l’hiver touche à sa fin et bientôt nous pourrons sortir, et découvrir Paris au printemps, avec ses rues éventrées et son bourdonnement sourd qui annonce la fin de tout ce que nous connaissons.
J’apprends à connaître ce canapé, et j’apprends à connaître ce post-it que je ne me souviens pas avoir écrit. Ils me restent pourtant mystérieux, parce que je ne suis pas assez grand pour envisager les choses de haut. Je ne suis pas assez vivant pour sortir sous la pluie sans me dissoudre.
«-Je ne sais plus si je veux encore être chevalier.
-Ça dépendra de quoi ?
-Ça dépendra de rien. Ça dépendra du temps qu’il fera demain et des femmes que je rencontrerai la semaine prochaine. Et puis aussi du nombre de gobelins encore en vie qui parcourent les terres de Brukaris.
Le fidèle Morgados posa un regard attristé sur son ami Paxton Fettel. Les chevaliers étaient nombreux, et notre héros n’était pas le meilleur d’entre eux. Les gobelins se faisaient rares, dorénavant. Mais une clameur venant de l’est faisait état d’une armée de démons qui s’établissait aux portes du Monde.
Au final, les forces du mal n’étaient jamais loin, et les chevaliers n’étaient jamais assez nombreux. Et Morgados savait pertinemment que si son ami doutait, c’est parce que le grand mage Pielosk l’avait forcé à manger six elfes vierges pour asseoir sa puissance. »
Xavier pose les feuilles de papier sur la table, d’un mouvement brusque.
-Putain mec, grogne-t-il, on va manger !
-Désolé.
Je touille mollement les tomates, qui semblent prendre leur temps pour cuire. Mais c’est peut-être parce que nous chauffons tout à feu doux pour rationner notre bouteille de gaz. Pendant que Xavier poursuit sa lecture, Vincent vient m’apporter une petite barquette de viande hachée, en me conseillant vivement de ne pas la faire cramer.
-Si tu savais ce que j’ai dû faire pour l’avoir…
-Ah bon ? Tu veux en parler ?
-Ta gueule, répond-il avec un sourire amusé.
Précautionneusement, j’ouvre la barquette et pioche un petit bout de viande pour le porter à ma bouche. Le bœuf a le goût du monde d’avant. Il apporte avec lui les brasseries et les mac-dos.
Xavier pose une fois de plus les feuilles et me regarde avec perplexité. Il a l’air de s’inquiéter sincèrement.
-Mec, dit-il, c’est pas grandiose.
-Je sais.
Il pose sa main sur son épaule, et je fais un effort pour ne pas faire de blague vaseuse. Je me concentre sur mes tomates à remuer, et sur cette viande qui attend d’être dégustée. J’essaye de me maintenir debout, et je me persuade que c’est ça qui engloutit mon énergie. Je dis des mensonges, et je fais de la cuisine pour ne pas avoir à me remettre au travail.
Il me reste de l’énergie, et c’est pas comme si j’avais rien à raconter. Mais j’ai faim, et j’ai envie d’être triste et paumé. Je règne sur le canapé, sur le lit, et je remets le reste à demain.
-T’écris toujours des trucs qu’on comprend pas ?
Je regarde la Martine de Vincent, qui me sourit d’un air espiègle. Je lui réponds que oui, mais qu’en ce moment j’essaye de faire des efforts. Je lui passe la casserole de spaghettis bolognaises en lui promettant qu’elle m’en dira des nouvelles.
-Moi, déclare la Martine de Xavier, j’ai du mal avec la fiction, je préfère les livres qui t’apprennent des trucs.
Je jette un regard à Xavier, qui mâche ses pâtes en souriant. Vincent me ressert du vin et change de sujet. J’ai l’impression que les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Nous savourons nos spaghettis en célébrant la fin imminente de l’hiver, et je me remets à écrire des petites histoires qui font sourire.
Je suis moins mégalomane, et j’en viens à m’en foutre de savoir comment j’ai pu aller glisser un post-it dans mon propre cercueil sans m’en rendre compte. Je boite moins qu’avant, et bientôt je ne serai plus obligé de rester sur le canapé toute la journée. Vincent a rangé son appartement, et même s’il est petit il nous servira de refuge jusqu’à ce que les choses rentrent dans l’ordre. De toute manière on passera l’été dans les parcs publics, à bronzer avec des gilets pare-balles.
Xavier me glisse que les aventures de Paxton Fettel prennent un tournant qui le déconcerte un peu, et se demande si je ne vais pas perdre mon lectorat. Il se fait la réflexion que je devrais continuer à écrire sur ma vie.
-J’en ai fini avec Irving Rutherford, dis-je fièrement. Le monde a besoin de chevaliers.
-T’es pas le chevalier. T’es toujours ce pédé de magicien.
-C’est parce que c’est vraiment trop cool de balancer des boules de feu.
Vincent ramène un paquet de cigarettes du placard rempli, et nous en propose une à chacun. Nous fumons avec délice et nous appliquons diaboliquement à mettre nos cendres dans les assiettes vides, parce qu’on ne sait pas qui fera la vaisselle.
Les deux Martines parlent entre elles, avec ardeur, de tout et de rien. Soudain on frappe à la porte et personne ne le remarque, sauf Vincent. Il va ouvrir d’une main tremblante, et je comprends instinctivement que personne n’est sensé connaître cette adresse.
Il fait entrer un homme que nous espérions ne jamais revoir. Xavier tressaille, et sans se lever de sa chaise, se saisit d’un couteau de cuisine. Le chef des révolutionnaires pénètre dans l’appartement avec un sourire satisfait, sûrement ravi de l’effet qu’il produit. Il vient s’asseoir à notre table avec un air paisible, sans lance-roquette et sans homme de main.
Vincent ferme la porte, qui claque dans le silence sombre, et vient pesamment s’asseoir à son tour. L’homme nous demande une cigarette, que Vincent lui accorde d’un hochement de tête. Il se l’allume en m’adressant un clin d’œil dont je ne parviens pas à déceler l’utilité. Peut-être pour me dire qu’il s’excuse de m’avoir tué.
-On vous a pas oublié, dit l’homme.
-Comment vous nous avez trouvé ? demande Vincent.
-On a des nouvelles recrues. Des nouveaux horizons. Bref, on s’agrandit.
Il met lui aussi ses cendres dans une assiette vide, par mimétisme. Il nous annonce que la révolution ne faiblit pas, et que c’est probablement notre dernière chance de suivre le mouvement. Qu’il a besoin de bricoleurs comme Xavier et de réapprovisionneurs comme Vincent. J’écrase ma cigarette, en déclarant que de toute manière il n’a pas besoin d’écrivains, avant d’aller rejoindre mon cher canapé.
-Mais Irving Rutherford est déjà de notre côté, répond-il avec malice.
Je suis pris de sueurs froides sans savoir pourquoi. Je m’installe sur le canapé en m’accrochant furieusement à mes bonnes résolutions, mais ce type me fait douter comme un enculé.
-Je suis Sancho, se présente-t-il en tendant la main à Vincent.
-On veut juste avoir la paix, répond ce dernier en ignorant la poignée de main qui s’offre à lui.
-Le truc c’est que les choses ne risquent pas d’évoluer calmement.
Il a sans doute raison. De mon canapé, j’écoute la voix lointaine de Vincent qui s’énerve, et les ongles de Xavier qui crissent sur le manche du couteau. Irving Rutherford se trouve toujours du côté des roquettes et des émeutes. Il ne peut pas s’en empêcher, parce que le mouvement est sa vie. Il transporte sur son dos les batailles épiques et les voyages absurdes. Et je me bats sans cesse contre lui pour avoir une vie calme.
Sancho finit par quitter l’appartement, en jurant qu’il ne nous enverra plus de roquettes. Il regrette que nous n’arrivions pas à nous adapter à la mouvance générale. Pour toute réponse, Vincent hausse les épaules, espérant sans doute que les choses n’aillent pas plus loin.
-Moi je dis qu’on aurait dû tuer ce fils de pute, lâche Xavier entre ses dents.
On ne veut plus subir. On veut des spaghettis bolognaises et des jours sans combat. Surtout, on veut être plus intelligents que les autres, même si c’est impossible.
Note : Caser une scène d’action
Prochainement : Xavier le ninja
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12 janvier 2010
18. Martine introuvable
Marseille pour moi, c'est un peu comme Bagdad pour le reste du monde. C'est une ville qui me veut du mal, et j'avais juré de ne jamais y retourner. Putain, Martine, qu'est-ce que tu avais besoin de venir ici...
C'est le début de l'après-midi, mais les terrasses du vieux port sont déjà pleines. Un soleil anormal pour cette période de l'hiver fait étinceler les milliards de bateaux amarrés, comme un gigantesque garage de voitures de luxe.
Je réajuste la capuche de mon manteau d'hiver pour mieux cacher mon visage. La chaleur me pèse, et je remarque que beaucoup de gens portent de simples chemises. Ici l'été est permanent, mais les gens qui vivent dans la région ne le réalisent même pas. C'est peut-être pour ça qu'ils deviennent tous fous.
Je rentre dans un café et vais jusqu'au téléphone. Le patron m'interpelle pour me dire que toutes les lignes sont coupées, et je lui réponds que je cherche juste une adresse dans l'annuaire. Puis il me dévisage, et me demande si on se connait.
-Je ressemble à beaucoup de gens, dis-je en rougissant.
-Je dirais pas ça pourtant, objecte-t-il. Vous avez un visage particulier.
-C'est parce que je suis assez pâle.
Je baisse les yeux et m'intéresse au bottin. En l'épluchant, je cherche le nom de Martine, priant pour qu'elle soit hébergée par un membre de sa famille. Je trouve une dizaine de personnes correspondant à son patronyme, éparpillées aux quatre coins de la ville.
Je referme l'annuaire, et remarque que le parton m'observe toujours de derrière son comptoir. Il interpelle son serveur et me désigne du doigt. Je m'empresse de sortir du café, sans rien commander.
Dehors le soleil ne faiblit pas. La ville est suspendue à la mer, et c'est comme si chaque habitant était en instance de partir. Ici rien n'a d'importance, parce qu'on peut s'échapper à tout moment, et c'est ce qui me fait péter les plombs.
Je presse le pas pour me rendre à la première adresse que j'ai notée. Il faut que je quitte la ville avant la tombée de la nuit, sinon je risque de ne plus pouvoir me cacher. Les gobelins fondent sur Marseille aux premiers signes du crépuscule, et persécutent les gens un peu sérieux comme moi. Les bars s'emplissent d'une furie sans nom, d'une clameur inconsciente de tout danger, et inondent les rues de couleurs absurdes et de récitals mal composés.
Je prends quelques raccourcis que je connais, pour éviter les grandes artères. J'arrive au premier immeuble de ma liste, et sonne. Je tapote légèrement du pied, comme pour dire aux occupants de ne pas me faire attendre trop longtemps dans la rue.
Un homme ouvre la porte, et paraît stupéfait de me voir. Je lui demande à voix basse si Martine se trouve chez lui, et il reste muet. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me gratifie d'un sourire enfantin.
-Vous êtes Barry, dit-il.
Je détale comme un lapin. Je cours aussi vite que je peux, murmurant « putain de merde » en boucle, et vais me réfugier dans une ruelle vide. Un besoin irrépressible de hurler vers le ciel monte en moi, que je réprime parce qu'il faut bien rester caché. Alors je sors un marqueur de ma poche et commence à inscrire « j'encule Barry » sur le mur d'un immeuble.
Un vieil homme qui passe à ce moment là murmure « traître », sans s'arrêter. C'est pas possible que je soie là. Ça n'a aucun sens que mes baskets viennent fouler à nouveau ces rues, et que je respire encore l'air de la méditerranée.
Comment faire confiance à une mer sans marée, à une ville plus étendue que Paris, et à un peuple qui porte chaque vêtement une taille trop petite ?
Je range mon marqueur et m'allume une cigarette. J'essaye encore une fois de faire des ronds de fumée, sans y arriver. La prochaine fois que je croiserai Vincent, je lui demanderai de m'apprendre.
Je chasse la pensée de ma tête. Au fond, je crois que je ne suis plus si loin de Paris. Le soleil décline peu à peu sur la cité phocéenne, me faisant comprendre que je n'échapperai pas aux gobelins, et que je vais devoir combattre. Que le temps s'échappe trop vite pour qu'on aie pas l'impression de le perdre, et que du coup tout ce qu'on peut faire, c'est sauver quelques meubles en évacuant constamment, comme des réfugiés.
C'est les quartiers nord. C'est un enchevêtrement de petites tours bétonnées, beaucoup moins impressionnantes que celles de chez moi. C'est beaucoup moins de monde, aussi. Mais y venir la nuit c'est du suicide.
J'arrive à la dernière adresse sur ma liste, à la dernière chance de trouver Martine. Aussi peut-être la fin du chemin, parce que je commence sérieusement à penser que je vais me faire buter. Je rentre les épaules et enfonce ma capuche sur mes yeux. J'avance entre les tours sans faire de vagues, m'imaginant des snipers postés sur les toits, prêts à m'abattre, et des enfants sur les starting-blocks pour venir détrousser mon cadavre. J'en viens même à me figurer les pittbulls qui se chargeront de faire disparaître mon corps. Marseille c'est Bagdad.
Je finis par trouver la tour que je cherchais. Beaucoup de lumières sont encore allumées, et je me demande un instant pourquoi je n'ai croisé personne dehors. Je pousse la porte du hall, et étouffe un cri de stupeur. Assis un peu partout, dos contre le mur, des bières à la main, sont disposés une dizaine de jeunes marseillais.
-Mais putain, vous m'avez fait peur les mecs, dis-je d'une voix blanche. Pourquoi vous êtes pas dehors ?
L'un d'eux m'examine comme si je venais d'une autre planète, et avale une gorgée de bière. Un autre me rappelle en passant sa main sur son crâne rasé qu'il fait super froid dehors. Puis il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de retirer ma capuche.
-J'ai pas trop envie, dis-je d'une voix tremblante.
-Retire-la, putain, fais pas chier !
C'est finalement arrivé : Je vais mourir. Je retire ma capuche et vois les visages s'illuminer autour de moi. Plusieurs crient « C'est Barry ! » pendant que la honte presse mon cœur pour en faire de la purée. Je vais crever comme un chien, rougissant à en cuire, vomissant ma honte jusqu'à ce que je n'existe plus.
-Putain, crie l'homme au crâne rasé, t'es une vraie star ici, mec !
-Je sais, dis-je en baissant les yeux.
-On a vu le film au moins cent fois ! Tu joues comme De Niro, frangin ! Putain, la scène du m16...
Il mime le bruit du m16, et me colle une grande claque dans le dos. Les autres sortent leurs portables et commencent à me prendre en photo, me demandant si ça me dérange pas. Puis ils demandent à un dénommé « Joe » d'aller chercher un m16 pour les photos.
-Et vous voulez que je le trouve où, le m16 ? répond Joe.
-Putain, c'est pourtant pas compliqué !
Joe sort de l'immeuble en pestant contre le froid. Je passe quelques minutes à signer des autographes en dissimulant mon malaise. On me demande de refaire certaines répliques cultes du film, comme « S'il y a une chose que j'ai apprise au centre de détention pour mineurs, c'est de ne jamais faire affaire avec les japonais, Mickey... ». On m'offre une bière et je me détends un peu.
Je sympathise avec mes nouveaux amis. Nous parlons de films de Scorsese et de bandes dessinées pendant quelques minutes. Je finis par avouer que je suis écrivain maintenant. Ça siffle et ça m'encourage de tous les côtés, et on me fait promettre de ne jamais écrire de trucs chiants.
Joe finit par revenir, et explique qu'il a pas pu trouver de m16, et qu'il a pris une kalashnikov à la place, en me posant l'engin dans les mains. Je pose pour quelques photos, et Joe me prévient que la mitraillette est chargée, et qu'on va aller tirer quelques balles dehors, pour faire des vidéos.
-Attends, dis-je, je dois d'abord vérifier quelque chose.
Je vais sonner à l'interphone qui porte le nom de Martine, et Joe m'apprend que plus personne n'habite ici. L'homme à la tête rasée me demande qui je cherche, tandis que nous sortons dehors avec toute la troupe. Je lui explique je cherche une fille, en visant le ciel avec la mitraillette.
Je tire quelques rafales pendant qu'on me filme. L'homme à la tête rasée m'informe qu'il connaît peut-être quelqu'un qui pourrait m'aider. Quelqu'un qui a pas mal de contacts.
-Je vois de qui tu parles, dis-je en tirant une rafale. Mais c'est un mec que j'avais juré de ne plus revoir.
La fraîcheur de la nuit n'est pas si terrible quand on est pas marseillais. Je refile la mitraillette à Joe, avec délicatesse. Mais à vrai dire je sais que je n'ai plus le choix. Barry est revenu, et tout ce qui va avec. Marseille est immense, et je n'ai plus qu'une carte à jouer.
Je reprends une bière pour me donner du courage, et observe la lune qui éclaire les quartiers nord. Je me laisse envahir par le fracas des coups de feu. J'ai rejoint les gobelins dans leur croisade absurde, et le seul moyen de m'en sortir, c'est de les suivre jusqu'au bout.
Je remue mes tagliatelles au saumon du bout de ma fourchette, comme un enfant renfrogné. Lucien m'observe d'un air amusé, et me demande non sans ironie si j'ai vraiment décidé de devenir écrivain.
-Je sais pas si je l'ai vraiment décidé, dis-je.
-En tout cas t'auras toujours ta place à Marseille. T'as une petite notoriété ici, tu sais ?
-Je sais.
Quelle différence, après tout ? Je pourrais m'installer ici, et publier des poèmes narcissiques et mal écrits, en râlant gentiment sur les occasions ratées. Tirer à la mitraillette dans la journée et envahir les bars le soir, en portant des fringues trop petites.
Lucien me parle de son prochain film, qui sort en dvd dans deux mois. Il m'offre un rôle dedans, et me propose de me montrer la bande-annonce.
-Tu as tourné la bande-annonce avant le film ?
-C'est un rôle de flic, continue-t-il. Il se fait casser les genoux au début du film, et il revient à la fin pour se venger.
J'avale une bouchée de saumon, comme si c'était tout ce qu'il me restait. Les lumières du restaurant deviennent plus tamisées, imperceptiblement. Un serveur passe et informe Lucien que le patron nous offre une bouteille de vin. À la table voisine, un couple nous observe avec admiration.
J'ai du mal à manger. Lucien me sert un verre, et me confie que ça lui fait très plaisir de me revoir. Qu'il pense que j'irai loin, avec ou sans lui.
-Si tu veux jouer à l'écrivain ma poule, s'esclaffe-t-il, tu nous pondras des putains de best-sellers ! Putain, je me souviens de la première fois que je t'ai vu, quand tu venais de débarquer à Marseille, t'étais encore tout minot...
-C'était au casting, non ?
-Tu rigoles ? Je t'ai jamais fait passer de casting pour jouer Barry. C'est fou, je te jure, j'ai l'impression que tu as pris dix ans...
C'est peut-être ça la vie d'adulte : Arrêter de tirer à la mitraillette à tout bout de champ. Un homme rentre dans le restaurant, et vient déposer un papier à Lucien. Ce dernier me le tend, et m'annonce qu'il a retrouvé ma copine. Je fourre l'adresse dans ma poche, et remercie chaudement mon ancien réalisateur.
-T'es un mec bien, Lucien.
-Toi t'es toujours aussi marrant, ma poule.
Je sors du restaurant, un peu ragaillardi. Je ne prends pas la peine de rabattre ma capuche, et marche sereinement jusqu'à l'adresse indiquée sur le papier. Au final, je n'ai pas habité longtemps ici, mais je connais les rues. Sauf que Marseille passe comme un fleuve. Elle est calme et furieuse, et si je voulais m'y intégrer, je serais certainement emporté par le courant.
Alors que j'arrive à destination, j'aperçois Martine qui sort de son immeuble, sans prêter attention à cette ville fantasmagorique, à ces passants en transit, ou à moi. Je cours vers elle et la prends dans mes bras. Une fois la surprise passée, elle éclate de rire, et je la soulève un peu démonstrativement, comme pour montrer à Marseille que je l'ai vaincue.
-Comment tu m'as trouvée ? me demande Martine.
-Je savais que tu étais à Marseille.
-Et comment tu savais que j'étais à Marseille ?
Je préfère ne pas lui répondre. Je la repose par terre et l'embrasse. Je lui raconte que je ne sais même pas comment j'ai fait pour venir jusqu'ici depuis la Suisse, et que je suis un peu à côté de mes pompes depuis l'opération.
-Au fait, tu boites ?
-Même pas, dis-je fièrement. J'ai un secret à partager.
-Vas-y.
-Je suis une star de film d'action marseillais.
Son rire redonne des couleurs à la rue. Nous partons en balade pour tenter de rattraper le temps perdu. La mer sans vagues, la chaleur douce de la nuit, et les contretemps de la ville me semblent un peu plus familiers à chaque pas.
Note : Impossible de décrire Marseille
Prochainement : Sans moi
C'est le début de l'après-midi, mais les terrasses du vieux port sont déjà pleines. Un soleil anormal pour cette période de l'hiver fait étinceler les milliards de bateaux amarrés, comme un gigantesque garage de voitures de luxe.
Je réajuste la capuche de mon manteau d'hiver pour mieux cacher mon visage. La chaleur me pèse, et je remarque que beaucoup de gens portent de simples chemises. Ici l'été est permanent, mais les gens qui vivent dans la région ne le réalisent même pas. C'est peut-être pour ça qu'ils deviennent tous fous.
Je rentre dans un café et vais jusqu'au téléphone. Le patron m'interpelle pour me dire que toutes les lignes sont coupées, et je lui réponds que je cherche juste une adresse dans l'annuaire. Puis il me dévisage, et me demande si on se connait.
-Je ressemble à beaucoup de gens, dis-je en rougissant.
-Je dirais pas ça pourtant, objecte-t-il. Vous avez un visage particulier.
-C'est parce que je suis assez pâle.
Je baisse les yeux et m'intéresse au bottin. En l'épluchant, je cherche le nom de Martine, priant pour qu'elle soit hébergée par un membre de sa famille. Je trouve une dizaine de personnes correspondant à son patronyme, éparpillées aux quatre coins de la ville.
Je referme l'annuaire, et remarque que le parton m'observe toujours de derrière son comptoir. Il interpelle son serveur et me désigne du doigt. Je m'empresse de sortir du café, sans rien commander.
Dehors le soleil ne faiblit pas. La ville est suspendue à la mer, et c'est comme si chaque habitant était en instance de partir. Ici rien n'a d'importance, parce qu'on peut s'échapper à tout moment, et c'est ce qui me fait péter les plombs.
Je presse le pas pour me rendre à la première adresse que j'ai notée. Il faut que je quitte la ville avant la tombée de la nuit, sinon je risque de ne plus pouvoir me cacher. Les gobelins fondent sur Marseille aux premiers signes du crépuscule, et persécutent les gens un peu sérieux comme moi. Les bars s'emplissent d'une furie sans nom, d'une clameur inconsciente de tout danger, et inondent les rues de couleurs absurdes et de récitals mal composés.
Je prends quelques raccourcis que je connais, pour éviter les grandes artères. J'arrive au premier immeuble de ma liste, et sonne. Je tapote légèrement du pied, comme pour dire aux occupants de ne pas me faire attendre trop longtemps dans la rue.
Un homme ouvre la porte, et paraît stupéfait de me voir. Je lui demande à voix basse si Martine se trouve chez lui, et il reste muet. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me gratifie d'un sourire enfantin.
-Vous êtes Barry, dit-il.
Je détale comme un lapin. Je cours aussi vite que je peux, murmurant « putain de merde » en boucle, et vais me réfugier dans une ruelle vide. Un besoin irrépressible de hurler vers le ciel monte en moi, que je réprime parce qu'il faut bien rester caché. Alors je sors un marqueur de ma poche et commence à inscrire « j'encule Barry » sur le mur d'un immeuble.
Un vieil homme qui passe à ce moment là murmure « traître », sans s'arrêter. C'est pas possible que je soie là. Ça n'a aucun sens que mes baskets viennent fouler à nouveau ces rues, et que je respire encore l'air de la méditerranée.
Comment faire confiance à une mer sans marée, à une ville plus étendue que Paris, et à un peuple qui porte chaque vêtement une taille trop petite ?
Je range mon marqueur et m'allume une cigarette. J'essaye encore une fois de faire des ronds de fumée, sans y arriver. La prochaine fois que je croiserai Vincent, je lui demanderai de m'apprendre.
Je chasse la pensée de ma tête. Au fond, je crois que je ne suis plus si loin de Paris. Le soleil décline peu à peu sur la cité phocéenne, me faisant comprendre que je n'échapperai pas aux gobelins, et que je vais devoir combattre. Que le temps s'échappe trop vite pour qu'on aie pas l'impression de le perdre, et que du coup tout ce qu'on peut faire, c'est sauver quelques meubles en évacuant constamment, comme des réfugiés.
C'est les quartiers nord. C'est un enchevêtrement de petites tours bétonnées, beaucoup moins impressionnantes que celles de chez moi. C'est beaucoup moins de monde, aussi. Mais y venir la nuit c'est du suicide.
J'arrive à la dernière adresse sur ma liste, à la dernière chance de trouver Martine. Aussi peut-être la fin du chemin, parce que je commence sérieusement à penser que je vais me faire buter. Je rentre les épaules et enfonce ma capuche sur mes yeux. J'avance entre les tours sans faire de vagues, m'imaginant des snipers postés sur les toits, prêts à m'abattre, et des enfants sur les starting-blocks pour venir détrousser mon cadavre. J'en viens même à me figurer les pittbulls qui se chargeront de faire disparaître mon corps. Marseille c'est Bagdad.
Je finis par trouver la tour que je cherchais. Beaucoup de lumières sont encore allumées, et je me demande un instant pourquoi je n'ai croisé personne dehors. Je pousse la porte du hall, et étouffe un cri de stupeur. Assis un peu partout, dos contre le mur, des bières à la main, sont disposés une dizaine de jeunes marseillais.
-Mais putain, vous m'avez fait peur les mecs, dis-je d'une voix blanche. Pourquoi vous êtes pas dehors ?
L'un d'eux m'examine comme si je venais d'une autre planète, et avale une gorgée de bière. Un autre me rappelle en passant sa main sur son crâne rasé qu'il fait super froid dehors. Puis il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de retirer ma capuche.
-J'ai pas trop envie, dis-je d'une voix tremblante.
-Retire-la, putain, fais pas chier !
C'est finalement arrivé : Je vais mourir. Je retire ma capuche et vois les visages s'illuminer autour de moi. Plusieurs crient « C'est Barry ! » pendant que la honte presse mon cœur pour en faire de la purée. Je vais crever comme un chien, rougissant à en cuire, vomissant ma honte jusqu'à ce que je n'existe plus.
-Putain, crie l'homme au crâne rasé, t'es une vraie star ici, mec !
-Je sais, dis-je en baissant les yeux.
-On a vu le film au moins cent fois ! Tu joues comme De Niro, frangin ! Putain, la scène du m16...
Il mime le bruit du m16, et me colle une grande claque dans le dos. Les autres sortent leurs portables et commencent à me prendre en photo, me demandant si ça me dérange pas. Puis ils demandent à un dénommé « Joe » d'aller chercher un m16 pour les photos.
-Et vous voulez que je le trouve où, le m16 ? répond Joe.
-Putain, c'est pourtant pas compliqué !
Joe sort de l'immeuble en pestant contre le froid. Je passe quelques minutes à signer des autographes en dissimulant mon malaise. On me demande de refaire certaines répliques cultes du film, comme « S'il y a une chose que j'ai apprise au centre de détention pour mineurs, c'est de ne jamais faire affaire avec les japonais, Mickey... ». On m'offre une bière et je me détends un peu.
Je sympathise avec mes nouveaux amis. Nous parlons de films de Scorsese et de bandes dessinées pendant quelques minutes. Je finis par avouer que je suis écrivain maintenant. Ça siffle et ça m'encourage de tous les côtés, et on me fait promettre de ne jamais écrire de trucs chiants.
Joe finit par revenir, et explique qu'il a pas pu trouver de m16, et qu'il a pris une kalashnikov à la place, en me posant l'engin dans les mains. Je pose pour quelques photos, et Joe me prévient que la mitraillette est chargée, et qu'on va aller tirer quelques balles dehors, pour faire des vidéos.
-Attends, dis-je, je dois d'abord vérifier quelque chose.
Je vais sonner à l'interphone qui porte le nom de Martine, et Joe m'apprend que plus personne n'habite ici. L'homme à la tête rasée me demande qui je cherche, tandis que nous sortons dehors avec toute la troupe. Je lui explique je cherche une fille, en visant le ciel avec la mitraillette.
Je tire quelques rafales pendant qu'on me filme. L'homme à la tête rasée m'informe qu'il connaît peut-être quelqu'un qui pourrait m'aider. Quelqu'un qui a pas mal de contacts.
-Je vois de qui tu parles, dis-je en tirant une rafale. Mais c'est un mec que j'avais juré de ne plus revoir.
La fraîcheur de la nuit n'est pas si terrible quand on est pas marseillais. Je refile la mitraillette à Joe, avec délicatesse. Mais à vrai dire je sais que je n'ai plus le choix. Barry est revenu, et tout ce qui va avec. Marseille est immense, et je n'ai plus qu'une carte à jouer.
Je reprends une bière pour me donner du courage, et observe la lune qui éclaire les quartiers nord. Je me laisse envahir par le fracas des coups de feu. J'ai rejoint les gobelins dans leur croisade absurde, et le seul moyen de m'en sortir, c'est de les suivre jusqu'au bout.
Je remue mes tagliatelles au saumon du bout de ma fourchette, comme un enfant renfrogné. Lucien m'observe d'un air amusé, et me demande non sans ironie si j'ai vraiment décidé de devenir écrivain.
-Je sais pas si je l'ai vraiment décidé, dis-je.
-En tout cas t'auras toujours ta place à Marseille. T'as une petite notoriété ici, tu sais ?
-Je sais.
Quelle différence, après tout ? Je pourrais m'installer ici, et publier des poèmes narcissiques et mal écrits, en râlant gentiment sur les occasions ratées. Tirer à la mitraillette dans la journée et envahir les bars le soir, en portant des fringues trop petites.
Lucien me parle de son prochain film, qui sort en dvd dans deux mois. Il m'offre un rôle dedans, et me propose de me montrer la bande-annonce.
-Tu as tourné la bande-annonce avant le film ?
-C'est un rôle de flic, continue-t-il. Il se fait casser les genoux au début du film, et il revient à la fin pour se venger.
J'avale une bouchée de saumon, comme si c'était tout ce qu'il me restait. Les lumières du restaurant deviennent plus tamisées, imperceptiblement. Un serveur passe et informe Lucien que le patron nous offre une bouteille de vin. À la table voisine, un couple nous observe avec admiration.
J'ai du mal à manger. Lucien me sert un verre, et me confie que ça lui fait très plaisir de me revoir. Qu'il pense que j'irai loin, avec ou sans lui.
-Si tu veux jouer à l'écrivain ma poule, s'esclaffe-t-il, tu nous pondras des putains de best-sellers ! Putain, je me souviens de la première fois que je t'ai vu, quand tu venais de débarquer à Marseille, t'étais encore tout minot...
-C'était au casting, non ?
-Tu rigoles ? Je t'ai jamais fait passer de casting pour jouer Barry. C'est fou, je te jure, j'ai l'impression que tu as pris dix ans...
C'est peut-être ça la vie d'adulte : Arrêter de tirer à la mitraillette à tout bout de champ. Un homme rentre dans le restaurant, et vient déposer un papier à Lucien. Ce dernier me le tend, et m'annonce qu'il a retrouvé ma copine. Je fourre l'adresse dans ma poche, et remercie chaudement mon ancien réalisateur.
-T'es un mec bien, Lucien.
-Toi t'es toujours aussi marrant, ma poule.
Je sors du restaurant, un peu ragaillardi. Je ne prends pas la peine de rabattre ma capuche, et marche sereinement jusqu'à l'adresse indiquée sur le papier. Au final, je n'ai pas habité longtemps ici, mais je connais les rues. Sauf que Marseille passe comme un fleuve. Elle est calme et furieuse, et si je voulais m'y intégrer, je serais certainement emporté par le courant.
Alors que j'arrive à destination, j'aperçois Martine qui sort de son immeuble, sans prêter attention à cette ville fantasmagorique, à ces passants en transit, ou à moi. Je cours vers elle et la prends dans mes bras. Une fois la surprise passée, elle éclate de rire, et je la soulève un peu démonstrativement, comme pour montrer à Marseille que je l'ai vaincue.
-Comment tu m'as trouvée ? me demande Martine.
-Je savais que tu étais à Marseille.
-Et comment tu savais que j'étais à Marseille ?
Je préfère ne pas lui répondre. Je la repose par terre et l'embrasse. Je lui raconte que je ne sais même pas comment j'ai fait pour venir jusqu'ici depuis la Suisse, et que je suis un peu à côté de mes pompes depuis l'opération.
-Au fait, tu boites ?
-Même pas, dis-je fièrement. J'ai un secret à partager.
-Vas-y.
-Je suis une star de film d'action marseillais.
Son rire redonne des couleurs à la rue. Nous partons en balade pour tenter de rattraper le temps perdu. La mer sans vagues, la chaleur douce de la nuit, et les contretemps de la ville me semblent un peu plus familiers à chaque pas.
Note : Impossible de décrire Marseille
Prochainement : Sans moi
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22 décembre 2009
15. Roger copilote
« ...Paxton Fettel rengaina son épée dans son fourreau, car tout son arsenal était bien inutile face à l'ennemi qu'il s'apprêtait à affronter. On passe notre vie à taper sur des gobelins, sans répit. On forge des armes dans la pénombre des galeries creusées à même la roche par les nains, on se ruine pour mieux s'équiper. Mais au fond rien ne nous prépare à affronter certains démons des temps anciens, et rien ne nous protège de l'absurdité du monde. Même s'il fut des jours jadis où les choses avaient un sens.
Paxton entreprit de retirer son heaume pour mieux respirer. La lassitude lui faisait les épaules tombantes, et les jambes molles. La bouffée d'air qui s'offrit à lui était viciée.
Les ennemis défilent et emportent à chaque fois un peu de notre jeunesse. On arpente les quatre royaumes de Ragnar pour se faire assaillir de tout côté par les gobelins et les fantômes de brume, juste parce qu'ils ne vous comprennent pas vraiment. On passe notre temps à combattre des adversaires toujours plus nombreux, qui se foutent pas mal de votre épée forgée dans la montagne qui vous a coûté les yeux de la tête. En vérité on a à peine commencé l'aventure qu'on a déjà tout raté, et il ne fait pas bon être chevalier par les temps qui courent.
La créature poussa un hurlement lourd et électrique. Paxton épongea la sueur de son front, et s'assit en tailleur. Il réajusta sa cotte de maille, et tenta d'ignorer le vacarme assourdissant qui emplissait la grotte. Le démon mythique s'apprêtait à le dévorer, de ses immenses lèvres verticales.
Les paysans du coin avaient pourtant prévenu Paxton qu'une bête légendaire habitait cette caverne : Le vagin géant d'Astaroth... »
Roger hurle comme si les feuilles de papier que ses mains tiennent lui brûlaient la peau. Son cri de goret égorgé me fait sursauter et le scooter fait une embardée. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et pousse mes côtes pour faire de la place. Je manœuvre le véhicule pour le remettre droit, en remerciant mon animal totem de m'avoir placé sur une route vide. Roger n'en finit pas de vociférer, et je lui décoche quelques coups de coude pour le faire taire.
-C'est du putain de n'importe quoi ! beugle-t-il.
Il jette les feuilles au vent derrière nous, en un geste théâtral. Je presse la poignée du frein un peu trop fort, et je sens la roue arrière se décoller légèrement de la route, et le casque de Roger me cogner la nuque. Je tourne le contact, sans prendre la peine de garer le scooter sur le bas-côté. J'arrache presque mon casque, et demande à Roger de me donner une seule bonne raison pour ne pas le battre à mort avec. Les larmes aux yeux, il me demande si j'ai d'autres passe-temps que de faire chier la Terre entière.
-Tu écris mal, bordel ! crie-t-il. C'est affreux, c'est à vomir ! C'est mon putain de futur qui s'échappe, tu comprends ?
-Non, dis-je sèchement.
-Tu deviendras pas un grand écrivain. Le futur duquel je viens n'existe déjà plus. J'ai cru que je pourrais y arriver, je...
Il passe sa main sur son visage, nerveusement, et découvre qu'il a gardé son casque. Je pose le mien par terre et rebrousse chemin à pied pour aller chercher mes feuilles éparpillées sur la route. Je les ramasse comme des trésors sous l'œil haineux de Roger.
C'est ça que je fais. J'écris des histoires qui m'éloignent chaque jour un peu plus de la littérature. Je pénètre pas à pas dans un monde de divinités à grosses couilles et de personnages qui subissent trop pour être sympathiques.
Certaines pages sont emportées par le vent d'hiver, et avec elles certains passages de mon histoire. Il manquera des épisodes entiers, dont je suis bizarrement incapable de me souvenir précisément, parce que je m'étonne moi-même parfois de voir le chevalier faire n'importe quoi.
Le froid vient se briser sur mon grand manteau, mais ma tête nue souffre le martyr. Mes pensées gèlent et partent en buée lorsque je respire. C'est mon putain de cerveau qui s'évapore.
Je ne suis pas inspiré. Je suis un chevalier qui part sur la route à la recherche de péripéties, parce qu'il faut bien qu'il se passe quelque chose. J'ai un nouvel ami qui vient du futur, et un animal totem sorti d'un livre pour enfants. J'ai la vie folle que je provoque par peur de la page blanche.
Je finis par déchirer les feuilles que je viens de ramasser, mais ce n'est pas pour faire plaisir à Roger.
La route de campagne attend toujours une voiture, qui ne se montre pas. La grisaille du paysage m'isole du reste du monde, me murmure que personne ne viendra me chercher ici. J'ai envie de répondre aux connards de nuages « Où que je sois, c'est la même merde ». Être écrivain c'est pourri, je le comprends peu à peu. C'est juste qu'on peut pas faire autrement.
Une fois de plus je m'assois par terre pour être démonstratif. Je masse mon genou, tripote la tumeur par réflexe, sans pour autant réfléchir à ce que je fais. Je fais semblant d'être triste pour attirer l'attention d'un public imaginaire. Je reste assis quelques milliers d'années.
Les saisons passent, et l'érosion me fait peu à peu m'enfoncer dans le sol. Mon corps se couvre de mousse, et mon sang circule de moins en moins. Lorsque mon cœur cesse de battre, un frisson me sort de ma torpeur comme une sonnette d'alarme.
Je me lève et retourne jusqu'au scooter, où m'attend Roger. Je lui annonce que c'est à son tour de conduire, et il a un rictus fatigué, qui veut dire « A quoi bon ? ». Peut-être de quoi rendre son personnage sympathique, le coup de la tristesse.
-Écoute mec, dis-je, je veux pas que tu te fasses de soucis. Le futur dont tu viens c'est encore loin, et j'ai largement le temps de devenir moins con.
Je lui colle une grande claque dans le dos, qui le fait sursauter. Je le gratifie de mon sourire le plus exagéré, plein d'incisives et de canines. Un sourire qui contient l'optimisme le plus stupide dont je sois capable.
Nous remontons sur le scooter, et cette fois Roger conduit. La campagne défile pendant quelques kilomètres avant que je ne parte dans une rêverie absurde. Je vois les mots danser et le talent venir à moi. Je vois des années de travail qui paieront, et mon style qui s'améliorera.
Les gens se déplaceront en jet-packs, et les écrivains cesseront de vivre en retrait, même si ça rendra les choses plus difficiles pour eux. Et avec le temps, cette petite douleur lorsque je dois arracher une idée de ma tête s'atténuera, et je serai moins vague dans mes descriptions.
Roger s'arrête à une station-service. Réalisant que je me suis perdu dans mes pensées pendant plus longtemps que je ne le pensais, je demande à Roger s'il a bien suivi l'itinéraire. Il m'explique fièrement qu'il a pris un raccourci, et je le laisse faire le plein.
Nous sommes maintenant dans une zone industrielle pleine d'hypermarchés et de fast-foods. Les voitures sont moins rares, et les gens remplissent leurs caddies par peur de la pénurie annoncée. Je vais me dégourdir les jambes en fumant une cigarette.
C'est alors que je remarque le numéro d'immatriculation des voitures, et une angoisse irrépressible me fait frissonner. Je retourne vers Roger pour lui demander quel est ce raccourci dont il m'a parlé.
-J'ai pris par Clermont-Ferrand, me répond-il.
« Enfer et damnation » est une expression que l'on n'utilise pas assez souvent. Pris de panique, je hurle à Roger de courir au scooter et de le démarrer. Devant son emportement et son incompréhension, je lui arrache les clefs des mains, en priant pour qu'il ne soit pas trop tard. Je crie aux gens autour de nous de se mettre à l'abri, et leur regard me fait passer pour un fou.
Le sol se met à trembler, et je pousse un soupir exaspéré. Au loin, un géant cracheur de feu que je ne connais que trop bien arrive à toute allure en écrasant voitures et fast-foods sur son passage. Sa voix retentit pour nous avertir de notre extermination imminente.
Les gens lâchent leurs caddies, et se ruent sur leurs voitures en hurlant comme des déments. Dieu carbonise le grand hypermarché auvergnat avec un rire sadique. J'enfourche le scooter et tourne le contact. Roger s'installe derrière moi précipitamment, en me demandant comment j'étais au courant.
-C'est pour ça que l'itinéraire évitait cette ville, dis-je. Parce que ça ne pouvait pas se passer autrement sinon.
Je tourne l'accélérateur à fond. Je me retrouve sur la route, parmi les voitures roulant en zigzags à pleine allure, qui veulent elles aussi échapper à ce Dieu rageur. Maîtrisant à peine mon engin, je slalome entre les véhicules pour éviter de me faire renverser, Roger beuglant dans mes oreilles qu'il ne veut pas mourir.
En jetant un coup d'œil dans mon rétroviseur, je remarque que Dieu se met à poursuivre la colonne de voitures dans laquelle je me trouve. Il écrase un monospace quelques dizaines de mètres derrière moi, et crache un jet de flamme qui vient faire exploser une berline que je tentais de doubler. La déflagration manque de renverser le scooter, et provoque un carambolage que j'évite presque par miracle.
J'ai l'impression que chaque fois que je mets les pieds en Auvergne, c'est la même merde. Je pousse une fois de plus l'accélérateur à fond, mais n'ai pas la puissance suffisante pour semer Dieu. Roger me crie que ce dernier se met à courir. Je tourne la tête une fraction de seconde, et aperçois le géant en pleine lancée qui remonte la route en écrasant les voitures. Je prends une grande inspiration, et conseille à Roger de se cramponner.
Je freine d'un coup sec, et me retrouve dans une tourmente de véhicules qui sont autant de taureaux sauvages lâchés sur la route. Nous nous faisons dépasser par quelques bêtes rugissantes, mais l'une d'elles finit par nous percuter et le scooter fait un vol plané sur le bas-côté, avec une violence qui nous éjecte Roger et moi bien plus loin que l'engin.
Je roule au sol et me retrouve sur le dos juste à temps pour voir passer au dessus de ma tête la plante de pied du géant, qui écrase une voiture à côté de moi, avant de reprendre sa course.
Je fais le mort quelques secondes, assourdi par le bruit des moteurs poussés dans leurs retranchements, et celui des hurlements de terreur. Je ferme les yeux et retiens ma respiration, me mordant les joues en espérant des jours meilleurs.
J'écrirai peut-être une nouvelle là dessus, histoire de faire croire que j'ai de l'inspiration. On me demandera où je vais chercher tout ça, et on fera la remarque que le récit part un peu dans tous les sens.
Je me relève au milieu du champ de bataille. Carcasses de voitures et débuts d'incendies s'étendent à perte de vue. Roger tremble comme une feuille, allongé par terre, et quand je tente de l'aider à se mettre debout, je réalise qu'il lui est impossible de bouger pour l'instant.
Le truc c'est qu'on s'en prend vraiment plein la gueule. A Paris ou à Clermont-Ferrand, les gobelins ne sont jamais loin. Alors on écrit pour essayer de rendre la vie un peu plus normale. Parce que c'est la vie, et pas le récit, qui part un peu dans tous les sens.
Note : Développer plus les réflexions sur l'écriture (pas très intelligentes)
Prochainement : Personne
Paxton entreprit de retirer son heaume pour mieux respirer. La lassitude lui faisait les épaules tombantes, et les jambes molles. La bouffée d'air qui s'offrit à lui était viciée.
Les ennemis défilent et emportent à chaque fois un peu de notre jeunesse. On arpente les quatre royaumes de Ragnar pour se faire assaillir de tout côté par les gobelins et les fantômes de brume, juste parce qu'ils ne vous comprennent pas vraiment. On passe notre temps à combattre des adversaires toujours plus nombreux, qui se foutent pas mal de votre épée forgée dans la montagne qui vous a coûté les yeux de la tête. En vérité on a à peine commencé l'aventure qu'on a déjà tout raté, et il ne fait pas bon être chevalier par les temps qui courent.
La créature poussa un hurlement lourd et électrique. Paxton épongea la sueur de son front, et s'assit en tailleur. Il réajusta sa cotte de maille, et tenta d'ignorer le vacarme assourdissant qui emplissait la grotte. Le démon mythique s'apprêtait à le dévorer, de ses immenses lèvres verticales.
Les paysans du coin avaient pourtant prévenu Paxton qu'une bête légendaire habitait cette caverne : Le vagin géant d'Astaroth... »
Roger hurle comme si les feuilles de papier que ses mains tiennent lui brûlaient la peau. Son cri de goret égorgé me fait sursauter et le scooter fait une embardée. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et pousse mes côtes pour faire de la place. Je manœuvre le véhicule pour le remettre droit, en remerciant mon animal totem de m'avoir placé sur une route vide. Roger n'en finit pas de vociférer, et je lui décoche quelques coups de coude pour le faire taire.
-C'est du putain de n'importe quoi ! beugle-t-il.
Il jette les feuilles au vent derrière nous, en un geste théâtral. Je presse la poignée du frein un peu trop fort, et je sens la roue arrière se décoller légèrement de la route, et le casque de Roger me cogner la nuque. Je tourne le contact, sans prendre la peine de garer le scooter sur le bas-côté. J'arrache presque mon casque, et demande à Roger de me donner une seule bonne raison pour ne pas le battre à mort avec. Les larmes aux yeux, il me demande si j'ai d'autres passe-temps que de faire chier la Terre entière.
-Tu écris mal, bordel ! crie-t-il. C'est affreux, c'est à vomir ! C'est mon putain de futur qui s'échappe, tu comprends ?
-Non, dis-je sèchement.
-Tu deviendras pas un grand écrivain. Le futur duquel je viens n'existe déjà plus. J'ai cru que je pourrais y arriver, je...
Il passe sa main sur son visage, nerveusement, et découvre qu'il a gardé son casque. Je pose le mien par terre et rebrousse chemin à pied pour aller chercher mes feuilles éparpillées sur la route. Je les ramasse comme des trésors sous l'œil haineux de Roger.
C'est ça que je fais. J'écris des histoires qui m'éloignent chaque jour un peu plus de la littérature. Je pénètre pas à pas dans un monde de divinités à grosses couilles et de personnages qui subissent trop pour être sympathiques.
Certaines pages sont emportées par le vent d'hiver, et avec elles certains passages de mon histoire. Il manquera des épisodes entiers, dont je suis bizarrement incapable de me souvenir précisément, parce que je m'étonne moi-même parfois de voir le chevalier faire n'importe quoi.
Le froid vient se briser sur mon grand manteau, mais ma tête nue souffre le martyr. Mes pensées gèlent et partent en buée lorsque je respire. C'est mon putain de cerveau qui s'évapore.
Je ne suis pas inspiré. Je suis un chevalier qui part sur la route à la recherche de péripéties, parce qu'il faut bien qu'il se passe quelque chose. J'ai un nouvel ami qui vient du futur, et un animal totem sorti d'un livre pour enfants. J'ai la vie folle que je provoque par peur de la page blanche.
Je finis par déchirer les feuilles que je viens de ramasser, mais ce n'est pas pour faire plaisir à Roger.
La route de campagne attend toujours une voiture, qui ne se montre pas. La grisaille du paysage m'isole du reste du monde, me murmure que personne ne viendra me chercher ici. J'ai envie de répondre aux connards de nuages « Où que je sois, c'est la même merde ». Être écrivain c'est pourri, je le comprends peu à peu. C'est juste qu'on peut pas faire autrement.
Une fois de plus je m'assois par terre pour être démonstratif. Je masse mon genou, tripote la tumeur par réflexe, sans pour autant réfléchir à ce que je fais. Je fais semblant d'être triste pour attirer l'attention d'un public imaginaire. Je reste assis quelques milliers d'années.
Les saisons passent, et l'érosion me fait peu à peu m'enfoncer dans le sol. Mon corps se couvre de mousse, et mon sang circule de moins en moins. Lorsque mon cœur cesse de battre, un frisson me sort de ma torpeur comme une sonnette d'alarme.
Je me lève et retourne jusqu'au scooter, où m'attend Roger. Je lui annonce que c'est à son tour de conduire, et il a un rictus fatigué, qui veut dire « A quoi bon ? ». Peut-être de quoi rendre son personnage sympathique, le coup de la tristesse.
-Écoute mec, dis-je, je veux pas que tu te fasses de soucis. Le futur dont tu viens c'est encore loin, et j'ai largement le temps de devenir moins con.
Je lui colle une grande claque dans le dos, qui le fait sursauter. Je le gratifie de mon sourire le plus exagéré, plein d'incisives et de canines. Un sourire qui contient l'optimisme le plus stupide dont je sois capable.
Nous remontons sur le scooter, et cette fois Roger conduit. La campagne défile pendant quelques kilomètres avant que je ne parte dans une rêverie absurde. Je vois les mots danser et le talent venir à moi. Je vois des années de travail qui paieront, et mon style qui s'améliorera.
Les gens se déplaceront en jet-packs, et les écrivains cesseront de vivre en retrait, même si ça rendra les choses plus difficiles pour eux. Et avec le temps, cette petite douleur lorsque je dois arracher une idée de ma tête s'atténuera, et je serai moins vague dans mes descriptions.
Roger s'arrête à une station-service. Réalisant que je me suis perdu dans mes pensées pendant plus longtemps que je ne le pensais, je demande à Roger s'il a bien suivi l'itinéraire. Il m'explique fièrement qu'il a pris un raccourci, et je le laisse faire le plein.
Nous sommes maintenant dans une zone industrielle pleine d'hypermarchés et de fast-foods. Les voitures sont moins rares, et les gens remplissent leurs caddies par peur de la pénurie annoncée. Je vais me dégourdir les jambes en fumant une cigarette.
C'est alors que je remarque le numéro d'immatriculation des voitures, et une angoisse irrépressible me fait frissonner. Je retourne vers Roger pour lui demander quel est ce raccourci dont il m'a parlé.
-J'ai pris par Clermont-Ferrand, me répond-il.
« Enfer et damnation » est une expression que l'on n'utilise pas assez souvent. Pris de panique, je hurle à Roger de courir au scooter et de le démarrer. Devant son emportement et son incompréhension, je lui arrache les clefs des mains, en priant pour qu'il ne soit pas trop tard. Je crie aux gens autour de nous de se mettre à l'abri, et leur regard me fait passer pour un fou.
Le sol se met à trembler, et je pousse un soupir exaspéré. Au loin, un géant cracheur de feu que je ne connais que trop bien arrive à toute allure en écrasant voitures et fast-foods sur son passage. Sa voix retentit pour nous avertir de notre extermination imminente.
Les gens lâchent leurs caddies, et se ruent sur leurs voitures en hurlant comme des déments. Dieu carbonise le grand hypermarché auvergnat avec un rire sadique. J'enfourche le scooter et tourne le contact. Roger s'installe derrière moi précipitamment, en me demandant comment j'étais au courant.
-C'est pour ça que l'itinéraire évitait cette ville, dis-je. Parce que ça ne pouvait pas se passer autrement sinon.
Je tourne l'accélérateur à fond. Je me retrouve sur la route, parmi les voitures roulant en zigzags à pleine allure, qui veulent elles aussi échapper à ce Dieu rageur. Maîtrisant à peine mon engin, je slalome entre les véhicules pour éviter de me faire renverser, Roger beuglant dans mes oreilles qu'il ne veut pas mourir.
En jetant un coup d'œil dans mon rétroviseur, je remarque que Dieu se met à poursuivre la colonne de voitures dans laquelle je me trouve. Il écrase un monospace quelques dizaines de mètres derrière moi, et crache un jet de flamme qui vient faire exploser une berline que je tentais de doubler. La déflagration manque de renverser le scooter, et provoque un carambolage que j'évite presque par miracle.
J'ai l'impression que chaque fois que je mets les pieds en Auvergne, c'est la même merde. Je pousse une fois de plus l'accélérateur à fond, mais n'ai pas la puissance suffisante pour semer Dieu. Roger me crie que ce dernier se met à courir. Je tourne la tête une fraction de seconde, et aperçois le géant en pleine lancée qui remonte la route en écrasant les voitures. Je prends une grande inspiration, et conseille à Roger de se cramponner.
Je freine d'un coup sec, et me retrouve dans une tourmente de véhicules qui sont autant de taureaux sauvages lâchés sur la route. Nous nous faisons dépasser par quelques bêtes rugissantes, mais l'une d'elles finit par nous percuter et le scooter fait un vol plané sur le bas-côté, avec une violence qui nous éjecte Roger et moi bien plus loin que l'engin.
Je roule au sol et me retrouve sur le dos juste à temps pour voir passer au dessus de ma tête la plante de pied du géant, qui écrase une voiture à côté de moi, avant de reprendre sa course.
Je fais le mort quelques secondes, assourdi par le bruit des moteurs poussés dans leurs retranchements, et celui des hurlements de terreur. Je ferme les yeux et retiens ma respiration, me mordant les joues en espérant des jours meilleurs.
J'écrirai peut-être une nouvelle là dessus, histoire de faire croire que j'ai de l'inspiration. On me demandera où je vais chercher tout ça, et on fera la remarque que le récit part un peu dans tous les sens.
Je me relève au milieu du champ de bataille. Carcasses de voitures et débuts d'incendies s'étendent à perte de vue. Roger tremble comme une feuille, allongé par terre, et quand je tente de l'aider à se mettre debout, je réalise qu'il lui est impossible de bouger pour l'instant.
Le truc c'est qu'on s'en prend vraiment plein la gueule. A Paris ou à Clermont-Ferrand, les gobelins ne sont jamais loin. Alors on écrit pour essayer de rendre la vie un peu plus normale. Parce que c'est la vie, et pas le récit, qui part un peu dans tous les sens.
Note : Développer plus les réflexions sur l'écriture (pas très intelligentes)
Prochainement : Personne
24 novembre 2009
09. Roger est de retour
-Et sinon, tu continues toujours la musculation?
-Un peu.
-Il me semblait bien que tu avais pris un peu d’épaisseur.
-C’est le manteau qui fait ça.
Je fais un tour sur moi-même pour montrer à mon père comment ma mère a encore rembourré mon gros anorak. Xavier baisse les yeux pour cacher son sourire. Selon lui, j’ai l’air d’un ours aux jambes maigres dans ce manteau. Mon père nous sert des cafés pendant que nous posons nos affaires. On s’installe à table, et il nous demande si ça ne pète pas trop à Paris.
-En tout cas quand on est partis ça allait encore, dis-je.
Mais chaque jour les images des émeutes à la télévision me font flipper un peu plus. Les choses prennent une ampleur que je n’attendais pas, et je préfère encore me cacher chez mon père ou ma mère.
Nous finissons nos cafés en écoutant mon paternel parler de la nécessité de faire gaffe à pas se faire démolir, puis ce dernier se lève et va s’installer dans le canapé pour lire son journal sportif. Xavier m’annonce qu’il va prendre une douche, et je monte jusqu’à la chambre de mon père dans l’espoir de lui voler quelques sous-vêtements.
La pièce est peu éclairée, un peu comme le reste de la maison, et le rideau que j’ouvre m’offre un ciel blanc qui m’aveugle un peu. Le brouillard a envahi la campagne ce matin, et persécute la maison de mon père de son armée de fantômes de brumes. Ils tapent aux fenêtres pour réclamer sa tête, font grincer les volets, et parfois je me dis qu’il a raison de ne pas beaucoup sortir de l’abri qu’il s’est construit.
J’ouvre la porte du placard et pousse un cri d’horreur. Roger, mon ami du futur, se trouve à l’intérieur, trempé de la tête aux pieds et dégageant une odeur nauséabonde. Je m’empresse de refermer la porte et recule de quelques pas, le cœur battant la chamade.
-Ouvre moi connard, grogne Roger de l’intérieur du placard.
Je m’exécute et lui demande ce qu’il fout au milieu des chaussettes de mon père, et surtout pourquoi il ne s’est pas noyé dans la Seine comme je l’espérais.
-Dans le futur on sait toujours nager, ironise-t-il. Franchement, tu t’attendais à quoi?
C’est triste à dire mais je m’attendais à ce qu’il reste mort, et la responsabilité de ce meurtre ne m’empêchait pas de dormir. C’est vraiment ridicule qu’il revienne, parce que c’est un personnage de second plan et que c’est lui accorder trop d’importance. Le futur duquel il vient n’existe plus. Sa présence ne veut plus rien dire.
La vie que je m’écris n’est pas très agréable à la lecture. La science-fiction sort de nulle part, et les émeutes qui secouent le pays ressemblent à des fantasmes d’adolescent. Le roman m’échappe et ça me rend fou.
-Tu es en train de merder, me dit Roger.
Impossible de cloisonner. Tous les futurs du Monde s’échappent dans tous les sens parce que rien n’est suffisamment solide pour les contenir. Roger me reproche de laisser l’écriture partir en roue libre, et je lui avoue que ça fait bien longtemps que je n’ai rien écrit.
-Et le texte de cette semaine, pour le blog?
-J’avais pris de l’avance. Je dois en publier un demain et je n’ai encore rien pondu.
Il me gratifie d’un sourire narquois et jette un coup d’œil aux fantômes de brume qui tambourinent à la fenêtre. Peut-être des amis à lui. Ils portent avec eux toute la mélancolie de la province par mauvais temps. Les maisons aux alentours semblent inhabitées, et les feux de circulation dans la rue changent de couleur dans l’indifférence générale. J’imagine que si je me sens en sécurité ici, c’est parce que j’ai l’impression que personne ne connaît l’existence de ce quartier.
Mon ami du futur a maintenant allumé l’ordinateur vétuste de mon père, et me conseille de me remettre au travail.
-Si tu laisses courir tout ce qui se passe autour, soupire-t-il, tu vas te faire démolir.
C’est vraiment nul comme scène, le coup du pseudo-mentor qui encourage le jeune mec paumé à s’accrocher et à ne pas perdre espoir. C’est bien trop cliché, et j’ai vraiment beaucoup de mal à trouver le personnage principal sympathique. Je m’installe au clavier et décide de renoncer à devenir écrivain.
«...Paxton Fettel sortit son épée de son fourreau et s’élança en hurlant vers les gobelins brigands, car après tout il savait pertinemment que la mort l’amènerait au nexus. Son cri de guerre fit frissonner les créatures écailleuses. C’était un hurlement presque chantant, traditionnel, et sincère.
Être chevalier en ces temps troublés signifiait présentement se débarrasser des créatures du mal, mais dans l’absolu il ne savait pas vraiment où sa destinée l’entraînait. Car les batailles ne dureraient qu’un temps, et bientôt la question se poserait de trouver sa place dans un monde gouverné par les hommes et la paix.
Et il se demandait si cela ne serait pas plus dur que de massacrer des gobelins.»
Roger retourne s’enfermer dans le placard avec un air désespéré. Le brouillard dehors a presque disparu, et des gouttes de pluie timides commencent à arroser le quartier abandonné. Je me remets au travail et conte l’histoire de ce chevalier qui peine à trouver sa place dans le monde des hommes. Au bout de quelques pages il rencontre un magicien qui enchante son épée pour la rendre incassable. Paxton Fettel n’en fait qu’à sa tête et va jusqu’à s’aventurer en pays gobelin. Il essuie les flèches empoisonnées et la dysenterie, et finit par affronter des fantômes de brume qui l’empêchent de passer.
Mon père fait irruption dans la pièce et me demande si je n’ai pas besoin de chaussettes. Je lui réponds que non, préférant qu’il ne trouve pas Roger en train de ruminer dans le placard.
Plus tard dans la journée, je fais lire mon histoire de chevalier à Xavier. Celui-ci m’annonce que les gobelins n’ont pas l’air assez menaçants, et que du coup Paxton Fettel passe un peu pour un trouillard.
-Tu verras la semaine prochaine, dis-je, les fantômes seront des adversaires beaucoup plus coriaces.
J’y crois vraiment. La semaine prochaine il y aura des combats qui ne seront pas gagnés d’avance, et beaucoup moins d’interrogations métaphysiques. Peut-être même que le chevalier retournera à Paris.
Mon père me crie d’en bas qu’un ami à moi est à la porte. Le moustachu qu’il n’aime pas beaucoup.
Xavier et moi descendons les escaliers quatre à quatre, et je manque de trébucher à plusieurs reprises. Vincent nous attend dans l’entrée, sans autre bagage que son casque de moto. J’ai l’impression qu’il a maigri, et ses yeux nous renvoient une tristesse peu commune.
-Sa lut, murmure-t-il d’une voix éteinte.
Encore une scène qui laisse à désirer. Il aurait fallu un retour plus impressionnant. Peut-être au milieu des coups de feu, poursuivi par des insurgés ou des loups, portant sa dulcinée dans ses bras. Sa Martine à lui qu’il aurait arrachée aux griffes des émeutiers.
-Et Martine? je demande.
Ses yeux s’humidifient très légèrement, en tout cas beaucoup moins qu’à l’accoutumée. Il pose son casque par terre et passe ses mains sur son visage. Il ne s’est pas rasé depuis son départ de Paris, et sa moustache se confond presque maintenant avec les longs poils qui ont poussé sur ses joues.
-Martine est morte, dit-il pour le carrelage.
C’est mauvais. Mauvais. C’est gratuit, ça fait du mal à l’un des personnages principaux au nom d’un rebondissement de merde. Ca se lit mal, ça sort de nulle part, c’est brusque et inutile. C’est de la terrible littérature.
Les autres personnages ne savent pas quoi répondre, pendant que le moustachu devenu barbu passe dans le salon et s’allonge sur le canapé comme pour y dormir, alors qu’on voit à ses yeux qu’il ne dort plus.
La pluie se met à frapper violemment aux carreaux, comme pour ponctuer le pathétique de la situation. Le personnage de l’écrivain raté va s’asseoir à côté de son ami qui fait semblant de dormir en se cachant la tête dans un coussin.
-Vincent, dit-il, je suis vraiment désolé mec. Vraiment. Je sais pas quoi dire.
-Alors dis moi que tu m’aimes.
-Je t’aime mec.
Vincent se retourne vers moi, hilare, en m’annonçant que je suis complètement pédé. Xavier derrière moi éclate de rire également, et vient taper dans sa main.
-Je t’ai eu mec.
Les deux, toujours pliés en deux, se prennent dans les bras en se gratifiant de grandes claques dans le dos. Ils me jettent un regard et leur fou rire repart de plus belle. Les ombres portées sur leur visage par la lumière qui filtre entre les gouttes de pluie leur donnent un air presque démoniaque.
C’est pas de la littérature, c’est pire. C’est des mots et des situations qui s’enchaînent dans une foire pas possible, et moi au milieu qui ne pige rien. C’est le roman qui m’échappe, c’est le style approximatif, c’est le danger de reprendre la route. Enfin merde, c’est le putain de Tout. Ca sera plus intéressant la prochaine fois.
-On rentre à Paris, les mecs, clame Vincent.
Note: Ecrit trop vite pour le rendre à temps. Reprendre plus calmement.
Prochainement: Vincent déteste mes tatouages
-Un peu.
-Il me semblait bien que tu avais pris un peu d’épaisseur.
-C’est le manteau qui fait ça.
Je fais un tour sur moi-même pour montrer à mon père comment ma mère a encore rembourré mon gros anorak. Xavier baisse les yeux pour cacher son sourire. Selon lui, j’ai l’air d’un ours aux jambes maigres dans ce manteau. Mon père nous sert des cafés pendant que nous posons nos affaires. On s’installe à table, et il nous demande si ça ne pète pas trop à Paris.
-En tout cas quand on est partis ça allait encore, dis-je.
Mais chaque jour les images des émeutes à la télévision me font flipper un peu plus. Les choses prennent une ampleur que je n’attendais pas, et je préfère encore me cacher chez mon père ou ma mère.
Nous finissons nos cafés en écoutant mon paternel parler de la nécessité de faire gaffe à pas se faire démolir, puis ce dernier se lève et va s’installer dans le canapé pour lire son journal sportif. Xavier m’annonce qu’il va prendre une douche, et je monte jusqu’à la chambre de mon père dans l’espoir de lui voler quelques sous-vêtements.
La pièce est peu éclairée, un peu comme le reste de la maison, et le rideau que j’ouvre m’offre un ciel blanc qui m’aveugle un peu. Le brouillard a envahi la campagne ce matin, et persécute la maison de mon père de son armée de fantômes de brumes. Ils tapent aux fenêtres pour réclamer sa tête, font grincer les volets, et parfois je me dis qu’il a raison de ne pas beaucoup sortir de l’abri qu’il s’est construit.
J’ouvre la porte du placard et pousse un cri d’horreur. Roger, mon ami du futur, se trouve à l’intérieur, trempé de la tête aux pieds et dégageant une odeur nauséabonde. Je m’empresse de refermer la porte et recule de quelques pas, le cœur battant la chamade.
-Ouvre moi connard, grogne Roger de l’intérieur du placard.
Je m’exécute et lui demande ce qu’il fout au milieu des chaussettes de mon père, et surtout pourquoi il ne s’est pas noyé dans la Seine comme je l’espérais.
-Dans le futur on sait toujours nager, ironise-t-il. Franchement, tu t’attendais à quoi?
C’est triste à dire mais je m’attendais à ce qu’il reste mort, et la responsabilité de ce meurtre ne m’empêchait pas de dormir. C’est vraiment ridicule qu’il revienne, parce que c’est un personnage de second plan et que c’est lui accorder trop d’importance. Le futur duquel il vient n’existe plus. Sa présence ne veut plus rien dire.
La vie que je m’écris n’est pas très agréable à la lecture. La science-fiction sort de nulle part, et les émeutes qui secouent le pays ressemblent à des fantasmes d’adolescent. Le roman m’échappe et ça me rend fou.
-Tu es en train de merder, me dit Roger.
Impossible de cloisonner. Tous les futurs du Monde s’échappent dans tous les sens parce que rien n’est suffisamment solide pour les contenir. Roger me reproche de laisser l’écriture partir en roue libre, et je lui avoue que ça fait bien longtemps que je n’ai rien écrit.
-Et le texte de cette semaine, pour le blog?
-J’avais pris de l’avance. Je dois en publier un demain et je n’ai encore rien pondu.
Il me gratifie d’un sourire narquois et jette un coup d’œil aux fantômes de brume qui tambourinent à la fenêtre. Peut-être des amis à lui. Ils portent avec eux toute la mélancolie de la province par mauvais temps. Les maisons aux alentours semblent inhabitées, et les feux de circulation dans la rue changent de couleur dans l’indifférence générale. J’imagine que si je me sens en sécurité ici, c’est parce que j’ai l’impression que personne ne connaît l’existence de ce quartier.
Mon ami du futur a maintenant allumé l’ordinateur vétuste de mon père, et me conseille de me remettre au travail.
-Si tu laisses courir tout ce qui se passe autour, soupire-t-il, tu vas te faire démolir.
C’est vraiment nul comme scène, le coup du pseudo-mentor qui encourage le jeune mec paumé à s’accrocher et à ne pas perdre espoir. C’est bien trop cliché, et j’ai vraiment beaucoup de mal à trouver le personnage principal sympathique. Je m’installe au clavier et décide de renoncer à devenir écrivain.
«...Paxton Fettel sortit son épée de son fourreau et s’élança en hurlant vers les gobelins brigands, car après tout il savait pertinemment que la mort l’amènerait au nexus. Son cri de guerre fit frissonner les créatures écailleuses. C’était un hurlement presque chantant, traditionnel, et sincère.
Être chevalier en ces temps troublés signifiait présentement se débarrasser des créatures du mal, mais dans l’absolu il ne savait pas vraiment où sa destinée l’entraînait. Car les batailles ne dureraient qu’un temps, et bientôt la question se poserait de trouver sa place dans un monde gouverné par les hommes et la paix.
Et il se demandait si cela ne serait pas plus dur que de massacrer des gobelins.»
Roger retourne s’enfermer dans le placard avec un air désespéré. Le brouillard dehors a presque disparu, et des gouttes de pluie timides commencent à arroser le quartier abandonné. Je me remets au travail et conte l’histoire de ce chevalier qui peine à trouver sa place dans le monde des hommes. Au bout de quelques pages il rencontre un magicien qui enchante son épée pour la rendre incassable. Paxton Fettel n’en fait qu’à sa tête et va jusqu’à s’aventurer en pays gobelin. Il essuie les flèches empoisonnées et la dysenterie, et finit par affronter des fantômes de brume qui l’empêchent de passer.
Mon père fait irruption dans la pièce et me demande si je n’ai pas besoin de chaussettes. Je lui réponds que non, préférant qu’il ne trouve pas Roger en train de ruminer dans le placard.
Plus tard dans la journée, je fais lire mon histoire de chevalier à Xavier. Celui-ci m’annonce que les gobelins n’ont pas l’air assez menaçants, et que du coup Paxton Fettel passe un peu pour un trouillard.
-Tu verras la semaine prochaine, dis-je, les fantômes seront des adversaires beaucoup plus coriaces.
J’y crois vraiment. La semaine prochaine il y aura des combats qui ne seront pas gagnés d’avance, et beaucoup moins d’interrogations métaphysiques. Peut-être même que le chevalier retournera à Paris.
Mon père me crie d’en bas qu’un ami à moi est à la porte. Le moustachu qu’il n’aime pas beaucoup.
Xavier et moi descendons les escaliers quatre à quatre, et je manque de trébucher à plusieurs reprises. Vincent nous attend dans l’entrée, sans autre bagage que son casque de moto. J’ai l’impression qu’il a maigri, et ses yeux nous renvoient une tristesse peu commune.
-Sa lut, murmure-t-il d’une voix éteinte.
Encore une scène qui laisse à désirer. Il aurait fallu un retour plus impressionnant. Peut-être au milieu des coups de feu, poursuivi par des insurgés ou des loups, portant sa dulcinée dans ses bras. Sa Martine à lui qu’il aurait arrachée aux griffes des émeutiers.
-Et Martine? je demande.
Ses yeux s’humidifient très légèrement, en tout cas beaucoup moins qu’à l’accoutumée. Il pose son casque par terre et passe ses mains sur son visage. Il ne s’est pas rasé depuis son départ de Paris, et sa moustache se confond presque maintenant avec les longs poils qui ont poussé sur ses joues.
-Martine est morte, dit-il pour le carrelage.
C’est mauvais. Mauvais. C’est gratuit, ça fait du mal à l’un des personnages principaux au nom d’un rebondissement de merde. Ca se lit mal, ça sort de nulle part, c’est brusque et inutile. C’est de la terrible littérature.
Les autres personnages ne savent pas quoi répondre, pendant que le moustachu devenu barbu passe dans le salon et s’allonge sur le canapé comme pour y dormir, alors qu’on voit à ses yeux qu’il ne dort plus.
La pluie se met à frapper violemment aux carreaux, comme pour ponctuer le pathétique de la situation. Le personnage de l’écrivain raté va s’asseoir à côté de son ami qui fait semblant de dormir en se cachant la tête dans un coussin.
-Vincent, dit-il, je suis vraiment désolé mec. Vraiment. Je sais pas quoi dire.
-Alors dis moi que tu m’aimes.
-Je t’aime mec.
Vincent se retourne vers moi, hilare, en m’annonçant que je suis complètement pédé. Xavier derrière moi éclate de rire également, et vient taper dans sa main.
-Je t’ai eu mec.
Les deux, toujours pliés en deux, se prennent dans les bras en se gratifiant de grandes claques dans le dos. Ils me jettent un regard et leur fou rire repart de plus belle. Les ombres portées sur leur visage par la lumière qui filtre entre les gouttes de pluie leur donnent un air presque démoniaque.
C’est pas de la littérature, c’est pire. C’est des mots et des situations qui s’enchaînent dans une foire pas possible, et moi au milieu qui ne pige rien. C’est le roman qui m’échappe, c’est le style approximatif, c’est le danger de reprendre la route. Enfin merde, c’est le putain de Tout. Ca sera plus intéressant la prochaine fois.
-On rentre à Paris, les mecs, clame Vincent.
Note: Ecrit trop vite pour le rendre à temps. Reprendre plus calmement.
Prochainement: Vincent déteste mes tatouages
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