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26 novembre 2009
10. Vincent deteste mes tatouages
La couche extérieure de notre peau, appelée épiderme, est constituée de cellules mortes. Notre corps en est recouvert dans son intégralité, parce que notre peau ne supporte pas le contact de l’air ou du soleil. On est pas vraiment en contact vivant avec le monde, et je ne vois pas par conséquent pourquoi on devrait s’en faire pour de la peau morte.
Le contact du mur du commissariat sur mon visage est dur et froid, et je me demande si mes cellules sont aussi mortes qu’elles le prétendent. Le policier qui me fait les poches m’empêche de me retourner pour examiner la situation avec plus de recul. J’entends Vincent dans mon dos, qui vocifère contre la brutalité dont nous sommes victimes, et Xavier qui claque des dents.
J’ai envie de me plaindre comme à mon habitude de mon manque de responsabilité dans tout ce qui m’arrive, mais j’ai maintenant compris que les choses qui m’arrivent sont toujours de ma faute. J’aurais dû mieux surveiller Vincent.
Les policiers nous demandent de retirer chaussures et pantalons, en s’excusant à demi-mots. Ils nous expliquent que par les temps qui courent, ils sont sensés être particulièrement vigilants avec les personnes de moins de vingt cinq ans.
Vincent et Xavier, l’œil mauvais, s’exécutent. Un policier fait une blague sur les jambes maigres de Vincent, pensant sans doute dédramatiser la situation. On me demande de me désaper à mon tour, et mon hésitation énerve quelque peu mes amis.
-Mec, me dit Xavier sans cesser de claquer des dents, depuis quand ça te gène de te mettre à poil?
-C’est pas ça, c’est…
Je jette un regard craintif à Vincent, parce que j’anticipe la violence de sa réaction. Ce dernier m’intime poliment de baisser mon froc et de pas faire chier. Je demande aux policiers pourquoi Xavier et moi devons payer pour les erreurs de notre ami barbu.
-Je dirais plutôt «moustachu», précise un jeune policier.
C’est pas possible d’entamer une carrière de grand écrivain réaliste lorsque tout se barre en couille de cette manière. Je passe bien trop de temps dans les commissariats pour prendre les choses au sérieux. Je finis par baisser mon pantalon et Vincent pousse un cri d’horreur.
-C’est pas vrai, hurle-t-il, tu t’es encore fait faire un tatouage!
-Un petit.
-Putain, mais t’es vraiment trop con, t’écoutes jamais ce qu’on te dit! C’est permanent ce genre de connerie!
-C’est l’idée.
Les flics, visiblement peu à l’aise, nous fouillent sommairement pendant que Vincent me traite de tous les noms. Encore une fois, ce n’est après tout que de peau qu’il s’agit. On demande à mon ami de se calmer parce qu’il fait vraiment beaucoup de bruit, et celui-ci prend tout le monde à parti.
-C’est pas trop con franchement?
Les policiers baissent la tête mais n’en pensent pas moins. Je me sens de plus en plus honteux. Vincent marche jusqu’à moi, le pantalon sur les chevilles, et soulève mon pull, découvrant ainsi d’autres tatouages, pour appuyer son argumentation par un «Si c’est pas moche, franchement?». On nous sépare, pendant que je m’obstine à regarder mes pieds en rougissant.
Xavier, seul dans son coin, nous déteste en silence.
Nous finissons par nous rhabiller, et les formalités administratives nous prennent une heure de plus. Lorsque nous sortons du commissariat, je suis surpris qu’il n’ait pas été une fois de plus attaqué par une foule furieuse. Mais la police n’est plus la cible privilégiée des émeutiers, qui sont maintenant bien trop nombreux pour se sentir menacés.
Les rues de Paris sont couvertes d’affiches qui proclament «La fin de leur monde», comme dans la chanson. C’est vrai. Les flics arrêtent tous les jeunes qui passent parce qu’ils ne savent pas vraiment comment réagir face à un pays entier qui en a assez de s’en prendre plein la gueule. Face à des gens qui leur ressemblent, qui ont comme eux trop subi pour rester chez eux à attendre que ça passe.
Car tout ça n’a rien à voir avec le courage de prendre les armes. C’est de la survie pure et dure, c’est simplement nous ou eux.
Vincent se bat avec son téléphone pour appeler sa copine, malgré le réseau qui est de moins en moins bon depuis que plusieurs antennes-relais sont détruites. Xavier me prend à part en se donnant un air sérieux.
-Mec, me chuchote-t-il, ta grosseur au genou…
-Elle est toute petite.
-Elle a grossi.
Un passant annonce à Vincent que les portables ne passent plus dans cet arrondissement, et celui-ci pousse un juron de son invention qui nous fait sursauter. Xavier éponge la sueur de son front, séquelle de son séjour parmi nos amis de la police, et s’allume une cigarette. Le vent d’hiver peine à se faufiler entre les immeubles parisiens. Je passe ma main sur mon tatouage tout neuf, encore un peu gonflé, et masse cette peau meurtrie supposée morte.
Je demande à Vincent ce qu’il faisait avec plusieurs centaines d’euros de tickets-restaurant sur lui. Je lui précise que je me fous de savoir où il les avait eus, que ce qui m’intéresse c’est ce qu’il comptait en faire maintenant que les rares restaurants encore ouverts ne les acceptent même plus. Il embrasse la rue d’un grand geste, et nous invite à regarder le chaos autour de nous: Les boutiques fermées, les vitrines brisées, les rues barrées par des camions…
-Tout ça, résume-t-il. Tout ça ne durera pas. La révolte, les petits pillages de merde, la police débordée. Même le président qui passe à la télé pour dire que tout est sous contrôle, eh bien le président ne durera pas. Les gens obtiendront quelques satisfactions et s’en tiendront là, c’est tout. Ils auront à nouveau besoin de places de parking.
-Et de tickets-restaurants? demande Xavier.
-Putain, ces enculés de keufs les ont gardés pour eux…
J’essaye de ne pas penser que l’extérieur de notre corps est déjà mort. Que le monde nous appréhende comme des cadavres encore chauds. Alors j’enfouis la tête sous les draps pour la poser sur le ventre de Martine. Je suis à peine rentré a Paris et je recommence déjà à faire n’importe quoi. Et j’adore ça.
Martine se met à caresser mon dos, à l’endroit ou se situe l’un de mes tatouages les plus imposants, et se demande à voix haute comment on peut écrire sur soi une phrase tirée d’une bande dessinée.
J’essaye d’enfouir ma tête plus profond, savourant le contact de cette peau morte qui réchauffe la mienne. J’étreins son corps de toutes mes forces, comme si le plus gros câlin du monde allait effacer mon propre corps et me changer en esprit pur. Je retourne quelques instants dans cet univers noir qui n’existe que lorsque mes yeux sont fermés, ce néant peuplé d’êtres fabuleux, dans lequel ma puissance n’a pas de limites. Où moi seul défait les armées et construit des cathédrales.
Je renonce à la vie terrestre pour me perdre dans un corps qui n’est pas le mien.
-C’est ça que j’aime chez toi, dis-je.
-Quoi?
Je sors la tête des draps et attrape une tasse de café. Martine se lève et commence à s’habiller, me demandant si moi aussi je ne vais pas être en retard au travail. Je lui réponds que j’ai arrêté d’être serveur pour écrire plus.
-J’ai toujours pas lu une ligne de ton blog, d’ailleurs, s’excuse-t-elle.
-En fait personne le lit, dis-je. Xavier fait du mauvais boulot.
-T’y mets pas vraiment du tien non plus, non?
Je m’assois sur le lit et commence à enfiler mes vêtements. Je pourrais me sentir comme une merde si seulement je réfléchissais un peu plus. En finissant ma tasse de café d’un trait, il me vient l’idée que mes tatouages partiront peut-être avec le temps, comme des peaux mortes, et que ça ferait bien plaisir à Vincent.
Martine et moi descendons les escaliers de chez elle, et nous donnons un baiser d’adieu une fois dans la rue.
-Je pensais vraiment pas que tu m’attendrais, dis-je.
-Je t’ai pas attendu, mon vieux, répond-elle.
Elle mordille légèrement ma lèvre inférieure et tourne des talons pour s’en aller travailler. Je pourrais juste faire comme si je m’en foutais. Je la regarde s’éloigner, en boutonnant mon manteau d’hiver comme si j’enfilais une armure. Il résiste au vent et à la pluie, et je voudrais parfois ne jamais l’enlever.
Je me mets en route pour affronter Paris à pied. De nombreuses personnes sont dans mon cas, sans doute découragés par la pénurie de métros. La ville entière semble bouder, et étale avec nonchalance ses magasins fermés et ses piétons désœuvrés.
J’ai envie de tout casser juste pour prouver que j’en suis capable. Le vent froid m’emmerde autant que les gens qui ne me prennent pas au sérieux. Je déteste la police et les émeutes. Je vais bousiller cette ville qui m’en met plein la gueule.
Je donne un coup de pied dans une poubelle pour la renverser, et ignore le regard de certains passants outrés. C’est juste que je comprends que la France en ait marre de se faire enculer, mais que j’ai du mal à accepter que ça lui ait pris autant de temps pour le réaliser.
La puissance du monde noir de mon imagination afflue dans mes veines, et me rend ivre comme je ne l’ai jamais été. La force dont je fais preuve en rêve sort des régions reculées de mon esprit pour venir gonfler chacun de mes muscles. D’un autre coup de pied, j’envoie valser un scooter mal garé, avant d’hurler sur un petit chien que je trouve moche.
Je m’adosse contre un immeuble et sens que le choc de mon corps contre la pierre cause quelques fissures. D’un doigt hésitant, j’appuie mon doigt contre le mur et découvre qu’il s’y enfonce comme dans du beurre. J’en profite pour graver mon nom dans la pierre.
Je traverse la route sans faire attention aux voitures. L’une d’elles me percute, et explose sous la violence du choc. Ce n’est pas simplement mon gros manteau d’hiver qui me protège, c’est une force de chevalier mythique qui m’a envahie, et qui ne se tarit pas. Paris est peuplé de gobelins qui ne sont pas si impressionnants, et je m’en vais les combattre à grands coups d’épée dans la gueule.
J’attrape une autre voiture et la projette quelques mètres plus loin. Je fonce tête baissée dans les embouteillages, envoyant valser tous les véhicules qui se trouvent sur mon passage. Des flammes se mettent à crépiter dans les paumes de mes mains, mais ne me brûlent pas. Mes pieds touchent à peine le sol, tandis que je commence à courir sur le boulevard, à la vitesse de l’éclair.
Je projette les flammes qui naissent dans mes mains contre les affiches publicitaires et les vitrines, qui fondent instantanément. Je décide de couper à travers les immeubles, et mon corps traverse la pierre et fait s’écrouler les murs.
J’emporte plusieurs bâtiments dans ma course effrénée, sans aucun remord. Je suis bien plus fort que la ville, que les gens, que l’hiver. On leur avait dit de s’attaquer à ceux de leur taille, et maintenant ils en paient le prix fort. Faites place au putain d’écrivain.
Je tords quelques réverbères pour m’amuser, avant de retourner mettre à bas un autre immeuble. J’en défonce la façade, et rentre dans le hall. Chacun de mes pas fracture le carrelage, et les fenêtres explosent lorsque je passe trop près d’elles. Je commence à grimper le vieil escalier en bois, qui prend feu à mon contact. Je monte quelques étages en laissant un brasier dans mon sillage.
J’arrive sur le palier de chez Vincent et frappe à sa porte. Mon corps est couvert de sueur, et mes jambes me soutiennent à peine. Forcé de m’assoir, je prends ma tête dans mes mains et me recroqueville en position fœtale. J’ai peur que le vent emporte mes tatouages et que la pluie me casse en mille morceaux impossibles à recoller. Parce que je suis un cadavre qui marche, un amas de cellules mortes qui ne se renouvellent pas, pensant savoir ce que c’est que de vivre vraiment.
C’est Xavier qui ouvre la porte. Il me voit roulé en boule dans mon gigantesque manteau, ignorant les flammes qui crépitent dans l’escalier et le bruit des dizaines d’alarmes de voitures qui nous parvient de la rue.
-Mec, dit-il d’une voix paniquée, qu’est-ce qui se passe?
-J’ai une tumeur au genou.
Note: Attention au côté «roman feuilleton»
Prochainement: Xavier n’a plus d’espace
Le contact du mur du commissariat sur mon visage est dur et froid, et je me demande si mes cellules sont aussi mortes qu’elles le prétendent. Le policier qui me fait les poches m’empêche de me retourner pour examiner la situation avec plus de recul. J’entends Vincent dans mon dos, qui vocifère contre la brutalité dont nous sommes victimes, et Xavier qui claque des dents.
J’ai envie de me plaindre comme à mon habitude de mon manque de responsabilité dans tout ce qui m’arrive, mais j’ai maintenant compris que les choses qui m’arrivent sont toujours de ma faute. J’aurais dû mieux surveiller Vincent.
Les policiers nous demandent de retirer chaussures et pantalons, en s’excusant à demi-mots. Ils nous expliquent que par les temps qui courent, ils sont sensés être particulièrement vigilants avec les personnes de moins de vingt cinq ans.
Vincent et Xavier, l’œil mauvais, s’exécutent. Un policier fait une blague sur les jambes maigres de Vincent, pensant sans doute dédramatiser la situation. On me demande de me désaper à mon tour, et mon hésitation énerve quelque peu mes amis.
-Mec, me dit Xavier sans cesser de claquer des dents, depuis quand ça te gène de te mettre à poil?
-C’est pas ça, c’est…
Je jette un regard craintif à Vincent, parce que j’anticipe la violence de sa réaction. Ce dernier m’intime poliment de baisser mon froc et de pas faire chier. Je demande aux policiers pourquoi Xavier et moi devons payer pour les erreurs de notre ami barbu.
-Je dirais plutôt «moustachu», précise un jeune policier.
C’est pas possible d’entamer une carrière de grand écrivain réaliste lorsque tout se barre en couille de cette manière. Je passe bien trop de temps dans les commissariats pour prendre les choses au sérieux. Je finis par baisser mon pantalon et Vincent pousse un cri d’horreur.
-C’est pas vrai, hurle-t-il, tu t’es encore fait faire un tatouage!
-Un petit.
-Putain, mais t’es vraiment trop con, t’écoutes jamais ce qu’on te dit! C’est permanent ce genre de connerie!
-C’est l’idée.
Les flics, visiblement peu à l’aise, nous fouillent sommairement pendant que Vincent me traite de tous les noms. Encore une fois, ce n’est après tout que de peau qu’il s’agit. On demande à mon ami de se calmer parce qu’il fait vraiment beaucoup de bruit, et celui-ci prend tout le monde à parti.
-C’est pas trop con franchement?
Les policiers baissent la tête mais n’en pensent pas moins. Je me sens de plus en plus honteux. Vincent marche jusqu’à moi, le pantalon sur les chevilles, et soulève mon pull, découvrant ainsi d’autres tatouages, pour appuyer son argumentation par un «Si c’est pas moche, franchement?». On nous sépare, pendant que je m’obstine à regarder mes pieds en rougissant.
Xavier, seul dans son coin, nous déteste en silence.
Nous finissons par nous rhabiller, et les formalités administratives nous prennent une heure de plus. Lorsque nous sortons du commissariat, je suis surpris qu’il n’ait pas été une fois de plus attaqué par une foule furieuse. Mais la police n’est plus la cible privilégiée des émeutiers, qui sont maintenant bien trop nombreux pour se sentir menacés.
Les rues de Paris sont couvertes d’affiches qui proclament «La fin de leur monde», comme dans la chanson. C’est vrai. Les flics arrêtent tous les jeunes qui passent parce qu’ils ne savent pas vraiment comment réagir face à un pays entier qui en a assez de s’en prendre plein la gueule. Face à des gens qui leur ressemblent, qui ont comme eux trop subi pour rester chez eux à attendre que ça passe.
Car tout ça n’a rien à voir avec le courage de prendre les armes. C’est de la survie pure et dure, c’est simplement nous ou eux.
Vincent se bat avec son téléphone pour appeler sa copine, malgré le réseau qui est de moins en moins bon depuis que plusieurs antennes-relais sont détruites. Xavier me prend à part en se donnant un air sérieux.
-Mec, me chuchote-t-il, ta grosseur au genou…
-Elle est toute petite.
-Elle a grossi.
Un passant annonce à Vincent que les portables ne passent plus dans cet arrondissement, et celui-ci pousse un juron de son invention qui nous fait sursauter. Xavier éponge la sueur de son front, séquelle de son séjour parmi nos amis de la police, et s’allume une cigarette. Le vent d’hiver peine à se faufiler entre les immeubles parisiens. Je passe ma main sur mon tatouage tout neuf, encore un peu gonflé, et masse cette peau meurtrie supposée morte.
Je demande à Vincent ce qu’il faisait avec plusieurs centaines d’euros de tickets-restaurant sur lui. Je lui précise que je me fous de savoir où il les avait eus, que ce qui m’intéresse c’est ce qu’il comptait en faire maintenant que les rares restaurants encore ouverts ne les acceptent même plus. Il embrasse la rue d’un grand geste, et nous invite à regarder le chaos autour de nous: Les boutiques fermées, les vitrines brisées, les rues barrées par des camions…
-Tout ça, résume-t-il. Tout ça ne durera pas. La révolte, les petits pillages de merde, la police débordée. Même le président qui passe à la télé pour dire que tout est sous contrôle, eh bien le président ne durera pas. Les gens obtiendront quelques satisfactions et s’en tiendront là, c’est tout. Ils auront à nouveau besoin de places de parking.
-Et de tickets-restaurants? demande Xavier.
-Putain, ces enculés de keufs les ont gardés pour eux…
J’essaye de ne pas penser que l’extérieur de notre corps est déjà mort. Que le monde nous appréhende comme des cadavres encore chauds. Alors j’enfouis la tête sous les draps pour la poser sur le ventre de Martine. Je suis à peine rentré a Paris et je recommence déjà à faire n’importe quoi. Et j’adore ça.
Martine se met à caresser mon dos, à l’endroit ou se situe l’un de mes tatouages les plus imposants, et se demande à voix haute comment on peut écrire sur soi une phrase tirée d’une bande dessinée.
J’essaye d’enfouir ma tête plus profond, savourant le contact de cette peau morte qui réchauffe la mienne. J’étreins son corps de toutes mes forces, comme si le plus gros câlin du monde allait effacer mon propre corps et me changer en esprit pur. Je retourne quelques instants dans cet univers noir qui n’existe que lorsque mes yeux sont fermés, ce néant peuplé d’êtres fabuleux, dans lequel ma puissance n’a pas de limites. Où moi seul défait les armées et construit des cathédrales.
Je renonce à la vie terrestre pour me perdre dans un corps qui n’est pas le mien.
-C’est ça que j’aime chez toi, dis-je.
-Quoi?
Je sors la tête des draps et attrape une tasse de café. Martine se lève et commence à s’habiller, me demandant si moi aussi je ne vais pas être en retard au travail. Je lui réponds que j’ai arrêté d’être serveur pour écrire plus.
-J’ai toujours pas lu une ligne de ton blog, d’ailleurs, s’excuse-t-elle.
-En fait personne le lit, dis-je. Xavier fait du mauvais boulot.
-T’y mets pas vraiment du tien non plus, non?
Je m’assois sur le lit et commence à enfiler mes vêtements. Je pourrais me sentir comme une merde si seulement je réfléchissais un peu plus. En finissant ma tasse de café d’un trait, il me vient l’idée que mes tatouages partiront peut-être avec le temps, comme des peaux mortes, et que ça ferait bien plaisir à Vincent.
Martine et moi descendons les escaliers de chez elle, et nous donnons un baiser d’adieu une fois dans la rue.
-Je pensais vraiment pas que tu m’attendrais, dis-je.
-Je t’ai pas attendu, mon vieux, répond-elle.
Elle mordille légèrement ma lèvre inférieure et tourne des talons pour s’en aller travailler. Je pourrais juste faire comme si je m’en foutais. Je la regarde s’éloigner, en boutonnant mon manteau d’hiver comme si j’enfilais une armure. Il résiste au vent et à la pluie, et je voudrais parfois ne jamais l’enlever.
Je me mets en route pour affronter Paris à pied. De nombreuses personnes sont dans mon cas, sans doute découragés par la pénurie de métros. La ville entière semble bouder, et étale avec nonchalance ses magasins fermés et ses piétons désœuvrés.
J’ai envie de tout casser juste pour prouver que j’en suis capable. Le vent froid m’emmerde autant que les gens qui ne me prennent pas au sérieux. Je déteste la police et les émeutes. Je vais bousiller cette ville qui m’en met plein la gueule.
Je donne un coup de pied dans une poubelle pour la renverser, et ignore le regard de certains passants outrés. C’est juste que je comprends que la France en ait marre de se faire enculer, mais que j’ai du mal à accepter que ça lui ait pris autant de temps pour le réaliser.
La puissance du monde noir de mon imagination afflue dans mes veines, et me rend ivre comme je ne l’ai jamais été. La force dont je fais preuve en rêve sort des régions reculées de mon esprit pour venir gonfler chacun de mes muscles. D’un autre coup de pied, j’envoie valser un scooter mal garé, avant d’hurler sur un petit chien que je trouve moche.
Je m’adosse contre un immeuble et sens que le choc de mon corps contre la pierre cause quelques fissures. D’un doigt hésitant, j’appuie mon doigt contre le mur et découvre qu’il s’y enfonce comme dans du beurre. J’en profite pour graver mon nom dans la pierre.
Je traverse la route sans faire attention aux voitures. L’une d’elles me percute, et explose sous la violence du choc. Ce n’est pas simplement mon gros manteau d’hiver qui me protège, c’est une force de chevalier mythique qui m’a envahie, et qui ne se tarit pas. Paris est peuplé de gobelins qui ne sont pas si impressionnants, et je m’en vais les combattre à grands coups d’épée dans la gueule.
J’attrape une autre voiture et la projette quelques mètres plus loin. Je fonce tête baissée dans les embouteillages, envoyant valser tous les véhicules qui se trouvent sur mon passage. Des flammes se mettent à crépiter dans les paumes de mes mains, mais ne me brûlent pas. Mes pieds touchent à peine le sol, tandis que je commence à courir sur le boulevard, à la vitesse de l’éclair.
Je projette les flammes qui naissent dans mes mains contre les affiches publicitaires et les vitrines, qui fondent instantanément. Je décide de couper à travers les immeubles, et mon corps traverse la pierre et fait s’écrouler les murs.
J’emporte plusieurs bâtiments dans ma course effrénée, sans aucun remord. Je suis bien plus fort que la ville, que les gens, que l’hiver. On leur avait dit de s’attaquer à ceux de leur taille, et maintenant ils en paient le prix fort. Faites place au putain d’écrivain.
Je tords quelques réverbères pour m’amuser, avant de retourner mettre à bas un autre immeuble. J’en défonce la façade, et rentre dans le hall. Chacun de mes pas fracture le carrelage, et les fenêtres explosent lorsque je passe trop près d’elles. Je commence à grimper le vieil escalier en bois, qui prend feu à mon contact. Je monte quelques étages en laissant un brasier dans mon sillage.
J’arrive sur le palier de chez Vincent et frappe à sa porte. Mon corps est couvert de sueur, et mes jambes me soutiennent à peine. Forcé de m’assoir, je prends ma tête dans mes mains et me recroqueville en position fœtale. J’ai peur que le vent emporte mes tatouages et que la pluie me casse en mille morceaux impossibles à recoller. Parce que je suis un cadavre qui marche, un amas de cellules mortes qui ne se renouvellent pas, pensant savoir ce que c’est que de vivre vraiment.
C’est Xavier qui ouvre la porte. Il me voit roulé en boule dans mon gigantesque manteau, ignorant les flammes qui crépitent dans l’escalier et le bruit des dizaines d’alarmes de voitures qui nous parvient de la rue.
-Mec, dit-il d’une voix paniquée, qu’est-ce qui se passe?
-J’ai une tumeur au genou.
Note: Attention au côté «roman feuilleton»
Prochainement: Xavier n’a plus d’espace
17 novembre 2009
06. Vincent le negociateur
-J’ai pas vraiment aimé ta dernière nouvelle.
Je lève les yeux au plafond en me demandant comment Vincent peut penser à ce genre de choses dans un moment pareil. En appuyant avec mes coudes, je tente de dénouer des épaules de Xavier, qui est recroquevillé en position fœtale et qui tremble comme une feuille. Tandis que je presse de toutes mes forces pour essayer de le débloquer, Vincent ajoute que ce que j’ai écrit n’est pas très crédible.
-Je t’imagine pas vraiment en train de tuer un homme, précise-t-il.
Je tente de forcer Xavier à étendre ses jambes, mais rien n’y fait, et les soubresauts qui le parcourent semblent même l’empêcher de communiquer autrement que par onomatopées. Le type du banc d’en face, les mains pleines de cigarettes qu’il regarde comme des lingots d’or, marmonne quelque chose comme «à moi».
-Putain, dis-je à Vincent, c’est toi que je vais tuer, mec. Tu veux pas m’aider?
-Il y a rien à faire, tu sais très bien qu’il a peur des flics.
Il m’annonce qu’il va nous faire sortir, et se lève du banc pour aller parlementer avec l’officier chargé de l’accueil. Pendant ce temps, ce connard de Xavier se mord les genoux pour arrêter de claquer des dents. On a vraiment pas idée de faire une crise d’angoisse à chaque fois qu’on croise un uniforme.
Le type du banc d’en face me demande si je n’ai pas de cigarette et je lui intime de se la fermer. Je cesse d’essayer de déplier mon pote, et m’allonge sur le banc en observant Vincent de loin, qui fait de grands sourires au policier.
C’est ma faute. Si je n’avais pas monté d’expédition punitive de nuit contre le resto où je travaille, on ne serait pas assis sur un banc en face d’un collectionneur de clopes visiblement drogué à mort, en train d’attendre qu’on appelle mon patron.
-Je suis désolé, dis-je à Xavier. C’est juste que tu comprends, j’en pouvais plus de sa musique de merde, je voulais juste lui casser sa chaîne hifi… Je pouvais pas savoir que les flics faisaient des rondes la nuit dans le quartier.
Il ne répond rien mais mord ses genoux un peu plus fort. Un homme en uniforme passe devant nous et fait redoubler les secousses. J’aperçois Vincent qui se marre avec le type de l’accueil.
J’explique à Xavier que c’est pas possible de bosser dans un environnement hostile, et que c’est pas parce que tu as quinze versions de Summertime que t’écoutes de la bonne musique. J’essaye de le convaincre que ma cause est juste.
Ses mâchoires s’entrouvrent, et je songe avec espoir que sa crise d’angoisse se termine. Pendu à ses lèvres, j’attends la parole qui va sceller notre amitié dans l’adversité, comme dans un film américain. Mais tout ce qu’il parvient à dire en claquant des dents c’est «T’as fait tout ça pour finir en prison, parce que tu aimes te faire péter le cul, sale pédé».
Il me lance un regard assassin et recommence à se mordre les genoux. Le type aux cigarettes, qui n’a rien perdu de notre échange, me tend une cigarette d’un air concerné en murmurant «à toi». Je m’appuie contre le mur et fixe les affiches de recrutement de la police, en me demandant s’ils espèrent vraiment trouver leurs nouvelles recrues dans un endroit pareil.
Vincent revient vers nous, et nous annonce qu’on est libres. Je lui demande s’il se fout de ma gueule. Il m’aide à lever Xavier, qui met bien deux minutes à poser les pieds par terre. Il nous entraîne vers l’accueil où l’officier nous demande de signer un formulaire. Vincent me chuchote à l’oreille qu’ils ne vont même pas appeler mon patron.
C’est pas vraiment des amis que j’ai. C’est des gens qui m’accompagnent au quotidien pour tenter de rendre la vie plus absurde.
Xavier se détend un peu, tandis que Vincent arbore un sourire de triomphe. Je suis forcé d’admettre qu’en ce moment il est un peu mon super-héros. J’entends une discussion animée au loin, en direction de la porte de sortie, et je me hâte de signer le papier qu’on me tend.
Vincent m’annonce qu’il a bien mérité un Macdo, et je ne peux qu’acquiescer. Je griffonne mon nom en vitesse, Xavier aussi mais d’une main encore un peu tremblante. J’ai l’impression que je vais jouir rien qu’en respirant l’air de dehors.
Une bombe lacrymogène fait irruption dans le couloir, provoquant des cris de panique parmi les policiers. Je reste pétrifié, me demandant si Xavier a organisé une caméra cachée pour me faire chier.
Je ne saisis pas vraiment ce qui se passe ensuite. Des coups de feu éclatent, tirés par les policiers, et par des silhouettes cachées derrière l’écran de fumée, qui s’étend rapidement dans tout le commissariat. D’autres lacrymos sont lancées, et achèvent de plonger l’endroit dans le chaos.
Une clameur sourde nous parvient de dehors, alors que les flics s’affairent à hurler sur toutes les personnes présentes pour qu’elles s’allongent par terre.
Ne voulant pas faire le plaisir à Xavier de paniquer devant les caméras, je tente de garder mon calme. Vincent nous attrape tous les deux pour nous plaquer au sol en nous criant qu’on est des attardés mentaux. En me cognant la tête contre le lino, je traite Xavier de tous les noms en lui demandant si sa petite farce le fait rire.
Je vois passer le collectionneur de cigarettes qui titube et renverse son butin, paniqué. Vincent attrape une clope qui roule jusqu’à lui et l’allume avec des doigts tremblants.
-Tu nous as mis dans la merde, tu nous en sors, dit-il d’une voix blanche.
Les flics autour de nous semblent débordés, et des bruits de combats au corps à corps se détachent peu à peu de la fumée qui a tout envahi. Je m’allonge sur le dos et me protège du brouillard étouffant avec le col de mon tee shirt. Bordel, on a pas idée d’avoir une vie aussi merdique.
-Je peux rien faire, dis-je en suffocant un peu, et puis ça n’a rien à voir avec moi.
Je mens beaucoup trop. Les choses arrivent parce que je ne les écris pas, comme pour me rappeler que je dois aborder certains sujets. J’ai provoqué cette situation en y en pensant pas d’abord pour l’exorciser. C’est pas possible que les phrases s’enchaînent comme ça, sans aucun sens, et il fallait bien que ça pète un jour.
L’agitation autour de nous ne diminue pas, et je hurle à mes compagnons qu’il faut tenter une sortie. Vincent jette sa cigarette, et Xavier parvient à se lever sans notre aide. Nous nous ruons sur le couloir d’où viennent les affrontements, pour y découvrir exactement ce que nous craignions.
Ce ne sont pas des terroristes qui attaquent le commissariat, pas plus que des sans-papiers ou des activistes politiques. Ce sont des gens comme vous et moi, vieux et jeunes, armés de barres de fer et de quelques flingues, groupés en une foule compacte et enragée. Une foule qui hurle sa haine dans un fracas qui fait trembler les murs. Des hommes cravatés tabassent un policier à coups de clubs de golf, tandis qu’une jeune femme enceinte vide un chargeur à l’aveugle dans le brouillard blanc.
Mes amis et moi nous mettons à courir en baissant la tête, et j’ouvre le passage dans la foule à coups de coudes. Je pousse une vieille dame armée d’une cane, en jetant un coup d’œil derrière moi pour vérifier que Vincent et Xavier suivent le mouvement.
Les fumées sont asphyxiantes et je finis par fermer les yeux. Je pousse chaque corps sur mon passage, encaisse de nombreux coups sur mes épaules, et remonte la foule à contresens. Je me retrouve dans un abime sombre, attaqué par des monstres fantomatiques, que je dois dégager de ma route pour avancer. Je retourne un instant dans ce monde qui est le mien, fait d’obscurité molle, et je vole contre le vent en négociant chaque mètre.
Je m’en veux de ne pas y avoir pensé, vraiment. J’avais trop peur pour écrire sur autre chose que ma gueule, et maintenant le monde se rappelle à mon bon souvenir. J’entends la voix de Vincent derrière moi qui me hurle de continuer d’avancer. Un coup de feu tiré à quelques mètres de moi me fait siffler les oreilles et la suite de la phrase de mon ami se perd dans la clameur guerrière.
De manière générale, on manque de protection. On est assaillis de toute part, et on s’en prend véritablement plein la gueule. Et écrire c’est se protéger, espèce d’abruti… Tu aurais pu empêcher tout ça.
J’ouvre les yeux et défonce le nez d’une femme devant moi d’un coup de tête. Il faut s’accrocher aux choses concrètes.
En redoublant d’efforts, je pousse encore quelques personnes pour arriver à la porte de sortie. L’air est déjà plus respirable, et les coups de feu paraissent plus lointains. Je me retourne vers Vincent, qui soutient Xavier pour l’aider à marcher. Il me tend la main et je le tire de toutes mes forces pour l’arracher à la foule. Nous finissons par sortir de l’enfer pour nous écrouler sur le trottoir.
Je suis pas habitué à avoir autant de prise sur les événements. D’habitude je laisse faire Xavier, et c’est sans doute ce qui explique que je soie épuisé. A plat ventre sur le bitume, je me laisse bercer par les tremblements du sol et l’odeur de la nuit parisienne.
J’aimerais que ma joue ne soit pas en train de s’abîmer sur le sol, et que Paris n’ait pas décidé de pêter un câble précisément aujourd’hui. Je voudrais remonter dans ma tour d’ivoire pour ne pas me prendre la réalité de plein fouet, et devenir un écrivain en retrait, parce que je trouve que ce sont les plus talentueux.
Ce corps couvert d’écorchures qui gît sur le trottoir, j’aurais préféré que ce ne soit pas le mien. Je me relève avec les membres tremblants, et je crois que la tête que je me tape fait peur à Vincent et Xavier. Les gens continuent d’affluer vers le commissariat, et dans la rue plusieurs voitures brûlent.
Vincent affirme qu’on a bien mérité un Macdo, et je ne peux décidemment qu’être d’accord.
Notes: -Le narrateur se plaint trop, ne pas le victimiser.
-Emeutes non expliquées.
Prochainement: Martine
Je lève les yeux au plafond en me demandant comment Vincent peut penser à ce genre de choses dans un moment pareil. En appuyant avec mes coudes, je tente de dénouer des épaules de Xavier, qui est recroquevillé en position fœtale et qui tremble comme une feuille. Tandis que je presse de toutes mes forces pour essayer de le débloquer, Vincent ajoute que ce que j’ai écrit n’est pas très crédible.
-Je t’imagine pas vraiment en train de tuer un homme, précise-t-il.
Je tente de forcer Xavier à étendre ses jambes, mais rien n’y fait, et les soubresauts qui le parcourent semblent même l’empêcher de communiquer autrement que par onomatopées. Le type du banc d’en face, les mains pleines de cigarettes qu’il regarde comme des lingots d’or, marmonne quelque chose comme «à moi».
-Putain, dis-je à Vincent, c’est toi que je vais tuer, mec. Tu veux pas m’aider?
-Il y a rien à faire, tu sais très bien qu’il a peur des flics.
Il m’annonce qu’il va nous faire sortir, et se lève du banc pour aller parlementer avec l’officier chargé de l’accueil. Pendant ce temps, ce connard de Xavier se mord les genoux pour arrêter de claquer des dents. On a vraiment pas idée de faire une crise d’angoisse à chaque fois qu’on croise un uniforme.
Le type du banc d’en face me demande si je n’ai pas de cigarette et je lui intime de se la fermer. Je cesse d’essayer de déplier mon pote, et m’allonge sur le banc en observant Vincent de loin, qui fait de grands sourires au policier.
C’est ma faute. Si je n’avais pas monté d’expédition punitive de nuit contre le resto où je travaille, on ne serait pas assis sur un banc en face d’un collectionneur de clopes visiblement drogué à mort, en train d’attendre qu’on appelle mon patron.
-Je suis désolé, dis-je à Xavier. C’est juste que tu comprends, j’en pouvais plus de sa musique de merde, je voulais juste lui casser sa chaîne hifi… Je pouvais pas savoir que les flics faisaient des rondes la nuit dans le quartier.
Il ne répond rien mais mord ses genoux un peu plus fort. Un homme en uniforme passe devant nous et fait redoubler les secousses. J’aperçois Vincent qui se marre avec le type de l’accueil.
J’explique à Xavier que c’est pas possible de bosser dans un environnement hostile, et que c’est pas parce que tu as quinze versions de Summertime que t’écoutes de la bonne musique. J’essaye de le convaincre que ma cause est juste.
Ses mâchoires s’entrouvrent, et je songe avec espoir que sa crise d’angoisse se termine. Pendu à ses lèvres, j’attends la parole qui va sceller notre amitié dans l’adversité, comme dans un film américain. Mais tout ce qu’il parvient à dire en claquant des dents c’est «T’as fait tout ça pour finir en prison, parce que tu aimes te faire péter le cul, sale pédé».
Il me lance un regard assassin et recommence à se mordre les genoux. Le type aux cigarettes, qui n’a rien perdu de notre échange, me tend une cigarette d’un air concerné en murmurant «à toi». Je m’appuie contre le mur et fixe les affiches de recrutement de la police, en me demandant s’ils espèrent vraiment trouver leurs nouvelles recrues dans un endroit pareil.
Vincent revient vers nous, et nous annonce qu’on est libres. Je lui demande s’il se fout de ma gueule. Il m’aide à lever Xavier, qui met bien deux minutes à poser les pieds par terre. Il nous entraîne vers l’accueil où l’officier nous demande de signer un formulaire. Vincent me chuchote à l’oreille qu’ils ne vont même pas appeler mon patron.
C’est pas vraiment des amis que j’ai. C’est des gens qui m’accompagnent au quotidien pour tenter de rendre la vie plus absurde.
Xavier se détend un peu, tandis que Vincent arbore un sourire de triomphe. Je suis forcé d’admettre qu’en ce moment il est un peu mon super-héros. J’entends une discussion animée au loin, en direction de la porte de sortie, et je me hâte de signer le papier qu’on me tend.
Vincent m’annonce qu’il a bien mérité un Macdo, et je ne peux qu’acquiescer. Je griffonne mon nom en vitesse, Xavier aussi mais d’une main encore un peu tremblante. J’ai l’impression que je vais jouir rien qu’en respirant l’air de dehors.
Une bombe lacrymogène fait irruption dans le couloir, provoquant des cris de panique parmi les policiers. Je reste pétrifié, me demandant si Xavier a organisé une caméra cachée pour me faire chier.
Je ne saisis pas vraiment ce qui se passe ensuite. Des coups de feu éclatent, tirés par les policiers, et par des silhouettes cachées derrière l’écran de fumée, qui s’étend rapidement dans tout le commissariat. D’autres lacrymos sont lancées, et achèvent de plonger l’endroit dans le chaos.
Une clameur sourde nous parvient de dehors, alors que les flics s’affairent à hurler sur toutes les personnes présentes pour qu’elles s’allongent par terre.
Ne voulant pas faire le plaisir à Xavier de paniquer devant les caméras, je tente de garder mon calme. Vincent nous attrape tous les deux pour nous plaquer au sol en nous criant qu’on est des attardés mentaux. En me cognant la tête contre le lino, je traite Xavier de tous les noms en lui demandant si sa petite farce le fait rire.
Je vois passer le collectionneur de cigarettes qui titube et renverse son butin, paniqué. Vincent attrape une clope qui roule jusqu’à lui et l’allume avec des doigts tremblants.
-Tu nous as mis dans la merde, tu nous en sors, dit-il d’une voix blanche.
Les flics autour de nous semblent débordés, et des bruits de combats au corps à corps se détachent peu à peu de la fumée qui a tout envahi. Je m’allonge sur le dos et me protège du brouillard étouffant avec le col de mon tee shirt. Bordel, on a pas idée d’avoir une vie aussi merdique.
-Je peux rien faire, dis-je en suffocant un peu, et puis ça n’a rien à voir avec moi.
Je mens beaucoup trop. Les choses arrivent parce que je ne les écris pas, comme pour me rappeler que je dois aborder certains sujets. J’ai provoqué cette situation en y en pensant pas d’abord pour l’exorciser. C’est pas possible que les phrases s’enchaînent comme ça, sans aucun sens, et il fallait bien que ça pète un jour.
L’agitation autour de nous ne diminue pas, et je hurle à mes compagnons qu’il faut tenter une sortie. Vincent jette sa cigarette, et Xavier parvient à se lever sans notre aide. Nous nous ruons sur le couloir d’où viennent les affrontements, pour y découvrir exactement ce que nous craignions.
Ce ne sont pas des terroristes qui attaquent le commissariat, pas plus que des sans-papiers ou des activistes politiques. Ce sont des gens comme vous et moi, vieux et jeunes, armés de barres de fer et de quelques flingues, groupés en une foule compacte et enragée. Une foule qui hurle sa haine dans un fracas qui fait trembler les murs. Des hommes cravatés tabassent un policier à coups de clubs de golf, tandis qu’une jeune femme enceinte vide un chargeur à l’aveugle dans le brouillard blanc.
Mes amis et moi nous mettons à courir en baissant la tête, et j’ouvre le passage dans la foule à coups de coudes. Je pousse une vieille dame armée d’une cane, en jetant un coup d’œil derrière moi pour vérifier que Vincent et Xavier suivent le mouvement.
Les fumées sont asphyxiantes et je finis par fermer les yeux. Je pousse chaque corps sur mon passage, encaisse de nombreux coups sur mes épaules, et remonte la foule à contresens. Je me retrouve dans un abime sombre, attaqué par des monstres fantomatiques, que je dois dégager de ma route pour avancer. Je retourne un instant dans ce monde qui est le mien, fait d’obscurité molle, et je vole contre le vent en négociant chaque mètre.
Je m’en veux de ne pas y avoir pensé, vraiment. J’avais trop peur pour écrire sur autre chose que ma gueule, et maintenant le monde se rappelle à mon bon souvenir. J’entends la voix de Vincent derrière moi qui me hurle de continuer d’avancer. Un coup de feu tiré à quelques mètres de moi me fait siffler les oreilles et la suite de la phrase de mon ami se perd dans la clameur guerrière.
De manière générale, on manque de protection. On est assaillis de toute part, et on s’en prend véritablement plein la gueule. Et écrire c’est se protéger, espèce d’abruti… Tu aurais pu empêcher tout ça.
J’ouvre les yeux et défonce le nez d’une femme devant moi d’un coup de tête. Il faut s’accrocher aux choses concrètes.
En redoublant d’efforts, je pousse encore quelques personnes pour arriver à la porte de sortie. L’air est déjà plus respirable, et les coups de feu paraissent plus lointains. Je me retourne vers Vincent, qui soutient Xavier pour l’aider à marcher. Il me tend la main et je le tire de toutes mes forces pour l’arracher à la foule. Nous finissons par sortir de l’enfer pour nous écrouler sur le trottoir.
Je suis pas habitué à avoir autant de prise sur les événements. D’habitude je laisse faire Xavier, et c’est sans doute ce qui explique que je soie épuisé. A plat ventre sur le bitume, je me laisse bercer par les tremblements du sol et l’odeur de la nuit parisienne.
J’aimerais que ma joue ne soit pas en train de s’abîmer sur le sol, et que Paris n’ait pas décidé de pêter un câble précisément aujourd’hui. Je voudrais remonter dans ma tour d’ivoire pour ne pas me prendre la réalité de plein fouet, et devenir un écrivain en retrait, parce que je trouve que ce sont les plus talentueux.
Ce corps couvert d’écorchures qui gît sur le trottoir, j’aurais préféré que ce ne soit pas le mien. Je me relève avec les membres tremblants, et je crois que la tête que je me tape fait peur à Vincent et Xavier. Les gens continuent d’affluer vers le commissariat, et dans la rue plusieurs voitures brûlent.
Vincent affirme qu’on a bien mérité un Macdo, et je ne peux décidemment qu’être d’accord.
Notes: -Le narrateur se plaint trop, ne pas le victimiser.
-Emeutes non expliquées.
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