Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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12 janvier 2010

18. Martine introuvable

Marseille pour moi, c'est un peu comme Bagdad pour le reste du monde. C'est une ville qui me veut du mal, et j'avais juré de ne jamais y retourner. Putain, Martine, qu'est-ce que tu avais besoin de venir ici...
C'est le début de l'après-midi, mais les terrasses du vieux port sont déjà pleines. Un soleil anormal pour cette période de l'hiver fait étinceler les milliards de bateaux amarrés, comme un gigantesque garage de voitures de luxe.
Je réajuste la capuche de mon manteau d'hiver pour mieux cacher mon visage. La chaleur me pèse, et je remarque que beaucoup de gens portent de simples chemises. Ici l'été est permanent, mais les gens qui vivent dans la région ne le réalisent même pas. C'est peut-être pour ça qu'ils deviennent tous fous.
Je rentre dans un café et vais jusqu'au téléphone. Le patron m'interpelle pour me dire que toutes les lignes sont coupées, et je lui réponds que je cherche juste une adresse dans l'annuaire. Puis il me dévisage, et me demande si on se connait.
-Je ressemble à beaucoup de gens, dis-je en rougissant.
-Je dirais pas ça pourtant, objecte-t-il. Vous avez un visage particulier.
-C'est parce que je suis assez pâle.
Je baisse les yeux et m'intéresse au bottin. En l'épluchant, je cherche le nom de Martine, priant pour qu'elle soit hébergée par un membre de sa famille. Je trouve une dizaine de personnes correspondant à son patronyme, éparpillées aux quatre coins de la ville.
Je referme l'annuaire, et remarque que le parton m'observe toujours de derrière son comptoir. Il interpelle son serveur et me désigne du doigt. Je m'empresse de sortir du café, sans rien commander.
Dehors le soleil ne faiblit pas. La ville est suspendue à la mer, et c'est comme si chaque habitant était en instance de partir. Ici rien n'a d'importance, parce qu'on peut s'échapper à tout moment, et c'est ce qui me fait péter les plombs.
Je presse le pas pour me rendre à la première adresse que j'ai notée. Il faut que je quitte la ville avant la tombée de la nuit, sinon je risque de ne plus pouvoir me cacher. Les gobelins fondent sur Marseille aux premiers signes du crépuscule, et persécutent les gens un peu sérieux comme moi. Les bars s'emplissent d'une furie sans nom, d'une clameur inconsciente de tout danger, et inondent les rues de couleurs absurdes et de récitals mal composés.
Je prends quelques raccourcis que je connais, pour éviter les grandes artères. J'arrive au premier immeuble de ma liste, et sonne. Je tapote légèrement du pied, comme pour dire aux occupants de ne pas me faire attendre trop longtemps dans la rue.
Un homme ouvre la porte, et paraît stupéfait de me voir. Je lui demande à voix basse si Martine se trouve chez lui, et il reste muet. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me gratifie d'un sourire enfantin.
-Vous êtes Barry, dit-il.
Je détale comme un lapin. Je cours aussi vite que je peux, murmurant « putain de merde » en boucle, et vais me réfugier dans une ruelle vide. Un besoin irrépressible de hurler vers le ciel monte en moi, que je réprime parce qu'il faut bien rester caché. Alors je sors un marqueur de ma poche et commence à inscrire « j'encule Barry » sur le mur d'un immeuble.
Un vieil homme qui passe à ce moment là murmure « traître », sans s'arrêter. C'est pas possible que je soie là. Ça n'a aucun sens que mes baskets viennent fouler à nouveau ces rues, et que je respire encore l'air de la méditerranée.
Comment faire confiance à une mer sans marée, à une ville plus étendue que Paris, et à un peuple qui porte chaque vêtement une taille trop petite ?
Je range mon marqueur et m'allume une cigarette. J'essaye encore une fois de faire des ronds de fumée, sans y arriver. La prochaine fois que je croiserai Vincent, je lui demanderai de m'apprendre.
Je chasse la pensée de ma tête. Au fond, je crois que je ne suis plus si loin de Paris. Le soleil décline peu à peu sur la cité phocéenne, me faisant comprendre que je n'échapperai pas aux gobelins, et que je vais devoir combattre. Que le temps s'échappe trop vite pour qu'on aie pas l'impression de le perdre, et que du coup tout ce qu'on peut faire, c'est sauver quelques meubles en évacuant constamment, comme des réfugiés.

C'est les quartiers nord. C'est un enchevêtrement de petites tours bétonnées, beaucoup moins impressionnantes que celles de chez moi. C'est beaucoup moins de monde, aussi. Mais y venir la nuit c'est du suicide.
J'arrive à la dernière adresse sur ma liste, à la dernière chance de trouver Martine. Aussi peut-être la fin du chemin, parce que je commence sérieusement à penser que je vais me faire buter. Je rentre les épaules et enfonce ma capuche sur mes yeux. J'avance entre les tours sans faire de vagues, m'imaginant des snipers postés sur les toits, prêts à m'abattre, et des enfants sur les starting-blocks pour venir détrousser mon cadavre. J'en viens même à me figurer les pittbulls qui se chargeront de faire disparaître mon corps. Marseille c'est Bagdad.
Je finis par trouver la tour que je cherchais. Beaucoup de lumières sont encore allumées, et je me demande un instant pourquoi je n'ai croisé personne dehors. Je pousse la porte du hall, et étouffe un cri de stupeur. Assis un peu partout, dos contre le mur, des bières à la main, sont disposés une dizaine de jeunes marseillais.
-Mais putain, vous m'avez fait peur les mecs, dis-je d'une voix blanche. Pourquoi vous êtes pas dehors ?
L'un d'eux m'examine comme si je venais d'une autre planète, et avale une gorgée de bière. Un autre me rappelle en passant sa main sur son crâne rasé qu'il fait super froid dehors. Puis il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de retirer ma capuche.
-J'ai pas trop envie, dis-je d'une voix tremblante.
-Retire-la, putain, fais pas chier !
C'est finalement arrivé : Je vais mourir. Je retire ma capuche et vois les visages s'illuminer autour de moi. Plusieurs crient « C'est Barry ! » pendant que la honte presse mon cœur pour en faire de la purée. Je vais crever comme un chien, rougissant à en cuire, vomissant ma honte jusqu'à ce que je n'existe plus.
-Putain, crie l'homme au crâne rasé, t'es une vraie star ici, mec !
-Je sais, dis-je en baissant les yeux.
-On a vu le film au moins cent fois ! Tu joues comme De Niro, frangin ! Putain, la scène du m16...
Il mime le bruit du m16, et me colle une grande claque dans le dos. Les autres sortent leurs portables et commencent à me prendre en photo, me demandant si ça me dérange pas. Puis ils demandent à un dénommé « Joe » d'aller chercher un m16 pour les photos.
-Et vous voulez que je le trouve où, le m16 ? répond Joe.
-Putain, c'est pourtant pas compliqué !
Joe sort de l'immeuble en pestant contre le froid. Je passe quelques minutes à signer des autographes en dissimulant mon malaise. On me demande de refaire certaines répliques cultes du film, comme « S'il y a une chose que j'ai apprise au centre de détention pour mineurs, c'est de ne jamais faire affaire avec les japonais, Mickey... ». On m'offre une bière et je me détends un peu.
Je sympathise avec mes nouveaux amis. Nous parlons de films de Scorsese et de bandes dessinées pendant quelques minutes. Je finis par avouer que je suis écrivain maintenant. Ça siffle et ça m'encourage de tous les côtés, et on me fait promettre de ne jamais écrire de trucs chiants.
Joe finit par revenir, et explique qu'il a pas pu trouver de m16, et qu'il a pris une kalashnikov à la place, en me posant l'engin dans les mains. Je pose pour quelques photos, et Joe me prévient que la mitraillette est chargée, et qu'on va aller tirer quelques balles dehors, pour faire des vidéos.
-Attends, dis-je, je dois d'abord vérifier quelque chose.
Je vais sonner à l'interphone qui porte le nom de Martine, et Joe m'apprend que plus personne n'habite ici. L'homme à la tête rasée me demande qui je cherche, tandis que nous sortons dehors avec toute la troupe. Je lui explique je cherche une fille, en visant le ciel avec la mitraillette.
Je tire quelques rafales pendant qu'on me filme. L'homme à la tête rasée m'informe qu'il connaît peut-être quelqu'un qui pourrait m'aider. Quelqu'un qui a pas mal de contacts.
-Je vois de qui tu parles, dis-je en tirant une rafale. Mais c'est un mec que j'avais juré de ne plus revoir.
La fraîcheur de la nuit n'est pas si terrible quand on est pas marseillais. Je refile la mitraillette à Joe, avec délicatesse. Mais à vrai dire je sais que je n'ai plus le choix. Barry est revenu, et tout ce qui va avec. Marseille est immense, et je n'ai plus qu'une carte à jouer.
Je reprends une bière pour me donner du courage, et observe la lune qui éclaire les quartiers nord. Je me laisse envahir par le fracas des coups de feu. J'ai rejoint les gobelins dans leur croisade absurde, et le seul moyen de m'en sortir, c'est de les suivre jusqu'au bout.

Je remue mes tagliatelles au saumon du bout de ma fourchette, comme un enfant renfrogné. Lucien m'observe d'un air amusé, et me demande non sans ironie si j'ai vraiment décidé de devenir écrivain.
-Je sais pas si je l'ai vraiment décidé, dis-je.
-En tout cas t'auras toujours ta place à Marseille. T'as une petite notoriété ici, tu sais ?
-Je sais.
Quelle différence, après tout ? Je pourrais m'installer ici, et publier des poèmes narcissiques et mal écrits, en râlant gentiment sur les occasions ratées. Tirer à la mitraillette dans la journée et envahir les bars le soir, en portant des fringues trop petites.
Lucien me parle de son prochain film, qui sort en dvd dans deux mois. Il m'offre un rôle dedans, et me propose de me montrer la bande-annonce.
-Tu as tourné la bande-annonce avant le film ?
-C'est un rôle de flic, continue-t-il. Il se fait casser les genoux au début du film, et il revient à la fin pour se venger.
J'avale une bouchée de saumon, comme si c'était tout ce qu'il me restait. Les lumières du restaurant deviennent plus tamisées, imperceptiblement. Un serveur passe et informe Lucien que le patron nous offre une bouteille de vin. À la table voisine, un couple nous observe avec admiration.
J'ai du mal à manger. Lucien me sert un verre, et me confie que ça lui fait très plaisir de me revoir. Qu'il pense que j'irai loin, avec ou sans lui.
-Si tu veux jouer à l'écrivain ma poule, s'esclaffe-t-il, tu nous pondras des putains de best-sellers ! Putain, je me souviens de la première fois que je t'ai vu, quand tu venais de débarquer à Marseille, t'étais encore tout minot...
-C'était au casting, non ?
-Tu rigoles ? Je t'ai jamais fait passer de casting pour jouer Barry. C'est fou, je te jure, j'ai l'impression que tu as pris dix ans...
C'est peut-être ça la vie d'adulte : Arrêter de tirer à la mitraillette à tout bout de champ. Un homme rentre dans le restaurant, et vient déposer un papier à Lucien. Ce dernier me le tend, et m'annonce qu'il a retrouvé ma copine. Je fourre l'adresse dans ma poche, et remercie chaudement mon ancien réalisateur.
-T'es un mec bien, Lucien.
-Toi t'es toujours aussi marrant, ma poule.
Je sors du restaurant, un peu ragaillardi. Je ne prends pas la peine de rabattre ma capuche, et marche sereinement jusqu'à l'adresse indiquée sur le papier. Au final, je n'ai pas habité longtemps ici, mais je connais les rues. Sauf que Marseille passe comme un fleuve. Elle est calme et furieuse, et si je voulais m'y intégrer, je serais certainement emporté par le courant.
Alors que j'arrive à destination, j'aperçois Martine qui sort de son immeuble, sans prêter attention à cette ville fantasmagorique, à ces passants en transit, ou à moi. Je cours vers elle et la prends dans mes bras. Une fois la surprise passée, elle éclate de rire, et je la soulève un peu démonstrativement, comme pour montrer à Marseille que je l'ai vaincue.
-Comment tu m'as trouvée ? me demande Martine.
-Je savais que tu étais à Marseille.
-Et comment tu savais que j'étais à Marseille ?
Je préfère ne pas lui répondre. Je la repose par terre et l'embrasse. Je lui raconte que je ne sais même pas comment j'ai fait pour venir jusqu'ici depuis la Suisse, et que je suis un peu à côté de mes pompes depuis l'opération.
-Au fait, tu boites ?
-Même pas, dis-je fièrement. J'ai un secret à partager.
-Vas-y.
-Je suis une star de film d'action marseillais.
Son rire redonne des couleurs à la rue. Nous partons en balade pour tenter de rattraper le temps perdu. La mer sans vagues, la chaleur douce de la nuit, et les contretemps de la ville me semblent un peu plus familiers à chaque pas.


Note : Impossible de décrire Marseille

Prochainement : Sans moi

26 novembre 2009

10. Vincent deteste mes tatouages

La couche extérieure de notre peau, appelée épiderme, est constituée de cellules mortes. Notre corps en est recouvert dans son intégralité, parce que notre peau ne supporte pas le contact de l’air ou du soleil. On est pas vraiment en contact vivant avec le monde, et je ne vois pas par conséquent pourquoi on devrait s’en faire pour de la peau morte.
Le contact du mur du commissariat sur mon visage est dur et froid, et je me demande si mes cellules sont aussi mortes qu’elles le prétendent. Le policier qui me fait les poches m’empêche de me retourner pour examiner la situation avec plus de recul. J’entends Vincent dans mon dos, qui vocifère contre la brutalité dont nous sommes victimes, et Xavier qui claque des dents.
J’ai envie de me plaindre comme à mon habitude de mon manque de responsabilité dans tout ce qui m’arrive, mais j’ai maintenant compris que les choses qui m’arrivent sont toujours de ma faute. J’aurais dû mieux surveiller Vincent.
Les policiers nous demandent de retirer chaussures et pantalons, en s’excusant à demi-mots. Ils nous expliquent que par les temps qui courent, ils sont sensés être particulièrement vigilants avec les personnes de moins de vingt cinq ans.
Vincent et Xavier, l’œil mauvais, s’exécutent. Un policier fait une blague sur les jambes maigres de Vincent, pensant sans doute dédramatiser la situation. On me demande de me désaper à mon tour, et mon hésitation énerve quelque peu mes amis.
-Mec, me dit Xavier sans cesser de claquer des dents, depuis quand ça te gène de te mettre à poil?
-C’est pas ça, c’est…
Je jette un regard craintif à Vincent, parce que j’anticipe la violence de sa réaction. Ce dernier m’intime poliment de baisser mon froc et de pas faire chier. Je demande aux policiers pourquoi Xavier et moi devons payer pour les erreurs de notre ami barbu.
-Je dirais plutôt «moustachu», précise un jeune policier.
C’est pas possible d’entamer une carrière de grand écrivain réaliste lorsque tout se barre en couille de cette manière. Je passe bien trop de temps dans les commissariats pour prendre les choses au sérieux. Je finis par baisser mon pantalon et Vincent pousse un cri d’horreur.
-C’est pas vrai, hurle-t-il, tu t’es encore fait faire un tatouage!
-Un petit.
-Putain, mais t’es vraiment trop con, t’écoutes jamais ce qu’on te dit! C’est permanent ce genre de connerie!
-C’est l’idée.
Les flics, visiblement peu à l’aise, nous fouillent sommairement pendant que Vincent me traite de tous les noms. Encore une fois, ce n’est après tout que de peau qu’il s’agit. On demande à mon ami de se calmer parce qu’il fait vraiment beaucoup de bruit, et celui-ci prend tout le monde à parti.
-C’est pas trop con franchement?
Les policiers baissent la tête mais n’en pensent pas moins. Je me sens de plus en plus honteux. Vincent marche jusqu’à moi, le pantalon sur les chevilles, et soulève mon pull, découvrant ainsi d’autres tatouages, pour appuyer son argumentation par un «Si c’est pas moche, franchement?». On nous sépare, pendant que je m’obstine à regarder mes pieds en rougissant.
Xavier, seul dans son coin, nous déteste en silence.
Nous finissons par nous rhabiller, et les formalités administratives nous prennent une heure de plus. Lorsque nous sortons du commissariat, je suis surpris qu’il n’ait pas été une fois de plus attaqué par une foule furieuse. Mais la police n’est plus la cible privilégiée des émeutiers, qui sont maintenant bien trop nombreux pour se sentir menacés.
Les rues de Paris sont couvertes d’affiches qui proclament «La fin de leur monde», comme dans la chanson. C’est vrai. Les flics arrêtent tous les jeunes qui passent parce qu’ils ne savent pas vraiment comment réagir face à un pays entier qui en a assez de s’en prendre plein la gueule. Face à des gens qui leur ressemblent, qui ont comme eux trop subi pour rester chez eux à attendre que ça passe.
Car tout ça n’a rien à voir avec le courage de prendre les armes. C’est de la survie pure et dure, c’est simplement nous ou eux.
Vincent se bat avec son téléphone pour appeler sa copine, malgré le réseau qui est de moins en moins bon depuis que plusieurs antennes-relais sont détruites. Xavier me prend à part en se donnant un air sérieux.
-Mec, me chuchote-t-il, ta grosseur au genou…
-Elle est toute petite.
-Elle a grossi.
Un passant annonce à Vincent que les portables ne passent plus dans cet arrondissement, et celui-ci pousse un juron de son invention qui nous fait sursauter. Xavier éponge la sueur de son front, séquelle de son séjour parmi nos amis de la police, et s’allume une cigarette. Le vent d’hiver peine à se faufiler entre les immeubles parisiens. Je passe ma main sur mon tatouage tout neuf, encore un peu gonflé, et masse cette peau meurtrie supposée morte.
Je demande à Vincent ce qu’il faisait avec plusieurs centaines d’euros de tickets-restaurant sur lui. Je lui précise que je me fous de savoir où il les avait eus, que ce qui m’intéresse c’est ce qu’il comptait en faire maintenant que les rares restaurants encore ouverts ne les acceptent même plus. Il embrasse la rue d’un grand geste, et nous invite à regarder le chaos autour de nous: Les boutiques fermées, les vitrines brisées, les rues barrées par des camions…
-Tout ça, résume-t-il. Tout ça ne durera pas. La révolte, les petits pillages de merde, la police débordée. Même le président qui passe à la télé pour dire que tout est sous contrôle, eh bien le président ne durera pas. Les gens obtiendront quelques satisfactions et s’en tiendront là, c’est tout. Ils auront à nouveau besoin de places de parking.
-Et de tickets-restaurants? demande Xavier.
-Putain, ces enculés de keufs les ont gardés pour eux…

J’essaye de ne pas penser que l’extérieur de notre corps est déjà mort. Que le monde nous appréhende comme des cadavres encore chauds. Alors j’enfouis la tête sous les draps pour la poser sur le ventre de Martine. Je suis à peine rentré a Paris et je recommence déjà à faire n’importe quoi. Et j’adore ça.
Martine se met à caresser mon dos, à l’endroit ou se situe l’un de mes tatouages les plus imposants, et se demande à voix haute comment on peut écrire sur soi une phrase tirée d’une bande dessinée.
J’essaye d’enfouir ma tête plus profond, savourant le contact de cette peau morte qui réchauffe la mienne. J’étreins son corps de toutes mes forces, comme si le plus gros câlin du monde allait effacer mon propre corps et me changer en esprit pur. Je retourne quelques instants dans cet univers noir qui n’existe que lorsque mes yeux sont fermés, ce néant peuplé d’êtres fabuleux, dans lequel ma puissance n’a pas de limites. Où moi seul défait les armées et construit des cathédrales.
Je renonce à la vie terrestre pour me perdre dans un corps qui n’est pas le mien.
-C’est ça que j’aime chez toi, dis-je.
-Quoi?
Je sors la tête des draps et attrape une tasse de café. Martine se lève et commence à s’habiller, me demandant si moi aussi je ne vais pas être en retard au travail. Je lui réponds que j’ai arrêté d’être serveur pour écrire plus.
-J’ai toujours pas lu une ligne de ton blog, d’ailleurs, s’excuse-t-elle.
-En fait personne le lit, dis-je. Xavier fait du mauvais boulot.
-T’y mets pas vraiment du tien non plus, non?
Je m’assois sur le lit et commence à enfiler mes vêtements. Je pourrais me sentir comme une merde si seulement je réfléchissais un peu plus. En finissant ma tasse de café d’un trait, il me vient l’idée que mes tatouages partiront peut-être avec le temps, comme des peaux mortes, et que ça ferait bien plaisir à Vincent.
Martine et moi descendons les escaliers de chez elle, et nous donnons un baiser d’adieu une fois dans la rue.
-Je pensais vraiment pas que tu m’attendrais, dis-je.
-Je t’ai pas attendu, mon vieux, répond-elle.
Elle mordille légèrement ma lèvre inférieure et tourne des talons pour s’en aller travailler. Je pourrais juste faire comme si je m’en foutais. Je la regarde s’éloigner, en boutonnant mon manteau d’hiver comme si j’enfilais une armure. Il résiste au vent et à la pluie, et je voudrais parfois ne jamais l’enlever.
Je me mets en route pour affronter Paris à pied. De nombreuses personnes sont dans mon cas, sans doute découragés par la pénurie de métros. La ville entière semble bouder, et étale avec nonchalance ses magasins fermés et ses piétons désœuvrés.
J’ai envie de tout casser juste pour prouver que j’en suis capable. Le vent froid m’emmerde autant que les gens qui ne me prennent pas au sérieux. Je déteste la police et les émeutes. Je vais bousiller cette ville qui m’en met plein la gueule.
Je donne un coup de pied dans une poubelle pour la renverser, et ignore le regard de certains passants outrés. C’est juste que je comprends que la France en ait marre de se faire enculer, mais que j’ai du mal à accepter que ça lui ait pris autant de temps pour le réaliser.
La puissance du monde noir de mon imagination afflue dans mes veines, et me rend ivre comme je ne l’ai jamais été. La force dont je fais preuve en rêve sort des régions reculées de mon esprit pour venir gonfler chacun de mes muscles. D’un autre coup de pied, j’envoie valser un scooter mal garé, avant d’hurler sur un petit chien que je trouve moche.
Je m’adosse contre un immeuble et sens que le choc de mon corps contre la pierre cause quelques fissures. D’un doigt hésitant, j’appuie mon doigt contre le mur et découvre qu’il s’y enfonce comme dans du beurre. J’en profite pour graver mon nom dans la pierre.
Je traverse la route sans faire attention aux voitures. L’une d’elles me percute, et explose sous la violence du choc. Ce n’est pas simplement mon gros manteau d’hiver qui me protège, c’est une force de chevalier mythique qui m’a envahie, et qui ne se tarit pas. Paris est peuplé de gobelins qui ne sont pas si impressionnants, et je m’en vais les combattre à grands coups d’épée dans la gueule.
J’attrape une autre voiture et la projette quelques mètres plus loin. Je fonce tête baissée dans les embouteillages, envoyant valser tous les véhicules qui se trouvent sur mon passage. Des flammes se mettent à crépiter dans les paumes de mes mains, mais ne me brûlent pas. Mes pieds touchent à peine le sol, tandis que je commence à courir sur le boulevard, à la vitesse de l’éclair.
Je projette les flammes qui naissent dans mes mains contre les affiches publicitaires et les vitrines, qui fondent instantanément. Je décide de couper à travers les immeubles, et mon corps traverse la pierre et fait s’écrouler les murs.
J’emporte plusieurs bâtiments dans ma course effrénée, sans aucun remord. Je suis bien plus fort que la ville, que les gens, que l’hiver. On leur avait dit de s’attaquer à ceux de leur taille, et maintenant ils en paient le prix fort. Faites place au putain d’écrivain.
Je tords quelques réverbères pour m’amuser, avant de retourner mettre à bas un autre immeuble. J’en défonce la façade, et rentre dans le hall. Chacun de mes pas fracture le carrelage, et les fenêtres explosent lorsque je passe trop près d’elles. Je commence à grimper le vieil escalier en bois, qui prend feu à mon contact. Je monte quelques étages en laissant un brasier dans mon sillage.
J’arrive sur le palier de chez Vincent et frappe à sa porte. Mon corps est couvert de sueur, et mes jambes me soutiennent à peine. Forcé de m’assoir, je prends ma tête dans mes mains et me recroqueville en position fœtale. J’ai peur que le vent emporte mes tatouages et que la pluie me casse en mille morceaux impossibles à recoller. Parce que je suis un cadavre qui marche, un amas de cellules mortes qui ne se renouvellent pas, pensant savoir ce que c’est que de vivre vraiment.
C’est Xavier qui ouvre la porte. Il me voit roulé en boule dans mon gigantesque manteau, ignorant les flammes qui crépitent dans l’escalier et le bruit des dizaines d’alarmes de voitures qui nous parvient de la rue.
-Mec, dit-il d’une voix paniquée, qu’est-ce qui se passe?
-J’ai une tumeur au genou.


Note: Attention au côté «roman feuilleton»

Prochainement: Xavier n’a plus d’espace
 
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