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14 septembre 2010
52. Irving a gagné
Xavier et moi sommes devenus amis. Malgré son côté prophète bourru, j’ai appris à le connaître, et même maintenant qu’il est reparti dans son époque, il me rend encore visite de temps en temps.
Il est retourné dans le futur peu après que les militaires aient cédé la capitale aux révolutionnaires, en se plaignant d’avoir échoué dans sa mission. Mais les choses sont bien vite rentrées dans l’ordre quand la communauté internationale a décidé de finalement intervenir sur le cas français, pour contrer ce qui a été qualifié de « triomphe de l’inconscience ».
En quelques semaines, les soldats fraîchement débarqués ont repris la capitale, et la révolte a été étouffée dans l’œuf. Je pense que dans quelques années, on verra émerger une génération de nouveaux soixante-huitards qui se vantera d’avoir essayé de changer le monde.
Tout est redevenu comme avant, ou presque. Quelques lois sociales ont été passées, ou rétablies, mais les mesures n’ont duré qu’une année ou deux. Jusqu’à ce que le nouveau président explique à ses électeurs qu’à un moment il faut bien être réaliste.
Je suis tout sauf un meneur d’hommes. L’armée des perdants est redevenue raisonnable, et aujourd’hui les pays connaît une paix sociale sans précédent. Mais je continue à me faire appeler Irving Rutherford.
Vincent a fini par quitter le pays. Il est devenu un artiste assez reconnu outre-Atlantique. Un jour, alors que je n’avais plus de nouvelles de lui depuis des mois, il m’a appelé pour me demander de lui envoyer mon manuscrit, pour le faire publier. Quand je lui ai demandé pourquoi il ferait une telle chose, il m’a répondu laconiquement « Parce que je peux ».
A l’heure actuelle, mon histoire de chevalier a été traduite en anglais et distribuée à petit tirage. Les ventes s’annoncent très mauvaises, mais Vincent m’a quand même réclamé un deuxième livre.
Incapable d’écrire un autre roman, je lui ai envoyé ce vieux manuscrit rescapé de l’incendie de mon appartement, sur lequel je passais mon temps à cracher autrefois. Vincent, en le relisant, m’a annoncé que je n’avais jamais rien écrit de meilleur.
-Je veux bien te croire, ai-je dit avant de raccrocher.
Et le record tiendra sans doute toute ma vie. Même si on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.
Martine est revenue à peu près en même temps que ma tumeur. J’ai d’abord appris pour la tumeur, et alors que je rentrais chez moi après une longue journée de travail (j’ai retrouvé du travail), elle était là à m’attendre devant chez moi. Je n’ai aucune idée de la façon dont elle m’a retrouvé.
Elle voulait qu’on se remette ensemble, mais quand je l’ai prise dans mes bras j’ai pensé à la tumeur, et j’ai pensé à cette vie faite de compromis. J’ai relâché mon étreinte et j’ai décliné sa proposition. J’ai ensuite passé plusieurs nuits sans dormir.
J’ai fini par retrouver le sommeil, et je suis revenu à ma petite routine. J’ai essayé d’écrire une ou deux nouvelles, que je n’ai pas réussi à terminer. J’ai changé de boulot, pour rompre la routine.
Je me suis fait faire un tatouage. Le dernier. J’ai fait écrire « Gagné » sur ma poitrine. Parfois je croise dans le miroir ce tatouage rescapé qui proclame « Chaque jour sera d’or », et j’ai le réflexe de le gratter, comme s’il pouvait partir. J’essaye d’économiser pour me payer une opération au laser, mais la majorité de mon argent est englouti dans ma tentative de me reconstituer une collection de bandes dessinées, et dans mes frais médicaux.
Quand Xavier passe me voir, il me rappelle que je suis encore jeune. Il me raconte que le futur ne semble pas bouger d’un pouce ces temps-ci, et que je devrais en profiter pour m’offrir des vacances.
-Le futur est putain d’immuable, ai-je remarqué un jour avec une pointe d’aigreur.
-Juste pour les gens comme toi.
Je suis parti passer une semaine chez Vincent et ça m’a fait un bien fou. Même s’il n’a pas eu beaucoup de temps à m’accorder, il a été très hospitalier, et m’a présenté des filles susceptibles de me plaire. Je suis rentré en France les bras chargés d’exemplaires invendus de mon premier roman édité.
Je l’ai relu une fois chez moi, et je me suis couché tard malgré le décalage horaire et la journée de travail qui m’attendait le lendemain. Avec le recul, j’ai trouvé la fin plutôt optimiste :
« Paxton Fettel tira trois cent pièces d’or de son équipement, et deux cent de plus de son épée. C’est vêtu tel un vagabond qu’il quitta la petite bourgade accueillante. Il passa par la forêt sans rencontrer un seul brigand.
-Me voici devenu le roi des moins que rien, jubila-t-il.
La vie de chevalier avait été lourde et contraignante. L’abandonner de la sorte le fit exulter pendant plusieurs jours. Il avait de l’argent d’avance, et aucune responsabilité. Il passa même devant un groupe de gobelins en cavale sans lever le petit doigt.
Les jours passèrent, d’auberge en auberge, et il découvrit que le monde ne se limitait pas aux vastes terres de Ragnar. Au-delà des montagnes, à l’est, l’attendait le peuple aquatique rescapé du grand déluge. Accessible par bateau, au nord, se trouvait la terre des géants.
Sans s’en rendre compte, il perdit jusqu’à l’envie de se battre. Certains soirs, au coin du feu, il se figurait les vieux rois avachis sur leurs trônes, l’épée pendante et la couronne en décrépitude, qui écoutaient les bardes d’une oreille distraite. Lui, le roi des pâturages et des campements provisoires, s’endormait chaque soir au son des tavernes adjacentes.
Il finit par manquer un jour d’argent. Il racheta une vieille ferme délabrée pour une bouchée de pain, et se mit en tête de cultiver juste assez pour se nourrir. Et puis bordel, il serait heureux !
Ses débuts d’agriculteur ne furent pas faciles, et sa première récolte fut si maigre qu’il du solliciter la générosité de ses voisins pour passer l’hiver. On aimait bien Paxton dans le voisinage, même si certains essayaient parfois de lui faire comprendre à mots couverts qu’un chevalier ne fera jamais un bon paysan, et vice-versa.
-Honnêtement, je ne vois pas plus de noblesse dans la chevalerie que dans le travail des champs, raillait souvent Paxton.
« Ce n’est pas une question de noblesse, mais de tempérament. On ne se force pas à être quelqu’un d’autre. » lui répondit une fois Gargan l’édenté, ce qui mit Paxton dans une rage folle.
Les récoltes se succédèrent, et s’améliorèrent quelque peu. On voyait parfois passer un voile maussade sur les yeux de Paxton, aussi fugitif qu’inexplicable. Et parfois, lorsqu’il voyait des enfants jouer avec des épées en bois dans les champs, il semblait faire un effort pour reporter sa concentration ailleurs.
Un jour, il rencontra à la fête du village son ancien ami Morgados, qui ne le reconnut pas au premier regard. Paxton fut forcé de lui expliquer qu’il avait renoncé à la chevalerie pour vivre plus simplement.
-Plus simplement que quoi ? fit Morgados, surpris.
Ils discoururent longtemps sur l’utilité de la régulation des gobelins, et la vie d’homme libre. Les deux compères burent quelques verres, et rentrèrent en chantant jusqu’à la ferme de Paxton. Au petit matin Morgados reprit la route.
Paxton Fettel ne travailla pas ce jour là. Il resta assis sur une chaise devant sa porte, et regarda le soleil grimper et descendre. Il se laissa pénétrer par les champs et leurs ressources inépuisables, et faillit verser quelques larmes en se remémorant certains combats épiques qu’il avait mené.
Il ne mangea pas, ne prononça pas un mot, mais sembla passer sa journée à faire de longs adieux à quelque chose ou quelqu’un avec qui il n’était pas vraiment intime. La lumière déclinant, ses traits s’assouplirent pour se charger d’une nostalgie un peu enfantine, qui fit sourire les paysans du coin.
Certaines personnes paraissent un peu étranges.
La nuit tombée, Paxton s’étira, puis alla ranger sa chaise à l’intérieur. Il ressortit une dernière fois pour contempler la plaine assoupie, et prit sa décision. »
FIN
6 juillet 2010
42. Dieu rejoint la grève
Un « Putain » involontaire m'échappe, tandis que je glisse sur un petit tas d'algues et que je me ramasse sur le sable. Je lâche mes chaussures et mon t-shirt que je tenais dans ma main, pour tenter de me rattraper. Me rattraper à quoi ?
Les minuscules particules de roche viennent coller à ma peau. Le ciel est tellement bleu et immense qu'il me donne mal à la tête.
Je me relève et tente d'enlever par moi-même le sable qui recouvre l'envers de mon corps, mais mes mains sont encore plus moites que mon dos, et ne se révèlent pas d'une grande efficacité. Je décide d'abandonner et poursuis mon chemin sur la grève.
La plage est lourde et brûlante. Les algues sèchent au soleil jusqu'à devenir friables, et les chars à voile évitent d'affronter la fournaise aujourd'hui. Ma région de naissance n'est pas de taille à supporter une telle vague de chaleur. Elle aime les rafales, les demi-teintes, le vert de la mer...
Je monte sur les dunes, là où le sable chauffe moins les pieds. Il n'y a pas le moindre souffle de vent pour faire frémir les herbes hautes. Je m'assois et observe quelques minutes la marée monter.
Ce ne sont pas les coquillages qui vont se révolter. Ce ne sont pas les mouettes qui s'entretuent. J'aime les journées à la plage, parce que ce sont simplement des journées à la plage.
Je m'allume une cigarette, et je réalise avec amusement que j'ai l'impression d'être en vacances. Le calme du remous et la chape du ciel m'induisent en erreur, et me font oublier le monde à feu et à sang que j'ai traversé avant d'arriver jusqu'au rivage.
Les ferrys pour l'Angleterre ont disparu, et paradoxalement ils ne m'ont jamais paru aussi inutiles. Si je veux vraiment quitter la France, je peux même le faire à la nage. Je retire les vêtements qu'il me reste, et savoure quelques instants l'air sur ma peau et l'impression que la plage m'appartient. Je dévale les dunes en courant comme un enfant, criant des insultes en direction de tout ce qui se trouve derrière moi.
Je heurte presque l'eau. Elle est froide et combative, mais je m'arme de courage et passe par dessus quelques vagues. Très vite je perds pied. Je commence à nager tranquillement, me disant que le voyage risque d'être long, et que je pourrais répéter mon anglais pour m'occuper.
Tu ne vas pas vraiment le faire, tu le sais.
Je me mets à faire la planche, et laisse les vagues se charger de me ramener à bon port. Car après tout je n'ai parcouru que quelques dizaines de mètres avant de réaliser que je ne sais vraiment pas de quoi j'ai envie.
Un nouveau tatouage, bien sûr. La fin du règne du mal, et le début d'une nouvelle collection de bandes dessinées. Peut-être le retour de Martine.
Une fois que je retrouve pied, je me hâte de rentrer me réfugier dans les dunes. L'air est si chaud que je sèche presque instantanément. À côté de mes vêtements m'attend une vieille connaissance.
Difficile de rater une personne qui mesure plus de cent mètres. Même s'il est assis en tailleur, le géant barbu fait de l'ombre jusqu'à la mer. Quand il me voit revenir vers lui en souriant, Dieu prend un air biblique dont il a le secret :
-Misérable mortel, clame-t-il, comment oses-tu troubler ma quiétude ?
-J'étais là avant.
Je pense que si je n'étais pas tout nu, il me saisirait pour m'expédier au loin. Mais la pudeur l'en empêche sans doute. Je vais m'assoir à côté de lui, dans la fraîcheur de son ombre, et m'allume une autre cigarette. Il ouvre la bouche, prêt à parler, puis se ravise. Je lui demande comment s'est passé sa croisade contre la France, par politesse. Il me cite plusieurs villes qu'il a détruites d'un air las, et j'ai le sentiment qu'il est venu parce qu'il voulait me parler.
-Je suis déçu, me confie-t-il.
-Par quoi ?
-La mentalité française. On dirait que vous vous en foutez que je casse tout.
-On a pas mal de trucs qui nous occupent. Et on se détruit déjà tous seuls.
Il contemple mes cicatrices, comme pour évaluer ma sincérité. Je lui proposerais bien une cigarette, mais j'ai peur qu'il ne l'écrase entre ses doigts grands comme moi. J'allonge mes jambes dans le sable, pensant que je vais encore transpirer et m'en retrouver couvert, et qu'il faudra retourner me baigner.
L'ombre de Dieu ne suffit pas. La fournaise est intense, mais je trouverais déplacé de demander au géant barbu de baisser la température. Les mouettes au loin, désorientées, décrivent des cercles approximatifs, effectuant un ballet absurde. L'horizon ressemble à une collision entre deux bleus incompatibles. La marée est beaucoup plus haute, maintenant. Elle effleure les premiers tas d'algues qu'elle a laissé derrière elle hier, et ces dernières prennent une couleur plus foncée.
-C'est quand même un putain de monde que t'as créé là, dis-je avec admiration.
-Et encore, t'as pas vu Mars du temps de sa splendeur...
Je sens une pointe de dépit dans sa voix. C'est vrai qu'on peut pas réussir tout ce qu'on fait, et peut-être que Dieu lui-même fait partie de l'armée des perdants. Je lui demande s'il ne peut rien faire pour arranger les choses, et il me jette un regard intrigué, avant d'embrasser le paysage brûlant d'un geste ample.
-C'est un premier jet, explique-t-il.
-Alors faut le retravailler, au lieu de tout démolir.
C'est moi qui ai dit ça ? Dieu hausse les épaules, et rétorque qu'il n'a pas l'intention de détruire Paris, ni même le patelin où habitent mes deux parents, si c'est ce à quoi je pense. Je lui précise que c'était une remarque désintéressée, et lui demande ce qu'il compte faire maintenant.
-Je vais continuer à tout péter, un peu. Ensuite je voudrais apprendre le saxophone.
-C'est cool.
Je frotte mes jambes pour en faire partir le sable, et passe un caleçon en apercevant un promeneur au loin qui vient dans notre direction. Dieu m'annonce qu'il est temps pour lui de repartir. Je le supplie de rester, de prendre un repos mérité, d'aller faire un bain de pieds. Mais il se lève et réajuste sa toge.
-Alors accorde-moi au moins un souhait !
-Tu t'es cru dans Aladin ? éructe-t-il. Vous me devez quelque chose, pas le contraire !
Je m'excuse de l'avoir froissé, et précise que ce que je veux est une broutille pour lui, que je désire simplement qu'il me rende mes tatouages. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de faire un tour sur moi-même. Les plaies qu'Irving m'a faites sont à peine refermées, et ma peau est parsemée d'aspérités rosâtres.
-C'est toi, dit-il. Tu es la somme de tout ça. Faut pas avoir peur des nouveaux départs.
-Ton fils, lui, il m'aurait guéri.
-Ta gueule.
Il repart de son pas qui fait trembler le sol, vers l'intérieur des terres. Il se retourne pour me faire un clin d'œil, en se frottant les côtes, et reprend sa route. Il disparaît très vite de mon champ de vision. Pas étonnant quand on voit les enjambées de bâtard dont il est est capable.
Je regarde le dernier tatouages qu'il me reste, juste pour confirmer ce que je pense avoir compris. Là, sur mes côtes, Dieu a corrigé une faute d'orthographe. On peut maintenant lire en toutes lettres « Chaque jour sera d'or ».
Je souris comme un gamin, avant de me retourner vers le promeneur que j'ai aperçu tout à l'heure, qui n'est autre que Xavier. Il arrive en trottinant, ruisselant de sueur, vêtu d'un débardeur fluo et d'un short de sport trop petit.
Ce matin mon ami a décidé qu'il allait profiter de son retour à la campagne pour reprendre le footing, comme au lycée. Il a manifestement oublié qu'entretemps il s'est mis à fumer deux bons paquets par jour.
Arrivé à ma hauteur, il fait une halte pour cracher ses poumons. Son visage est écarlate et un testicule dépasse de son short minuscule. Il tousse, crache un glaire, et réprime un renvoi.
-Encore à moitié à poil, articule-t-il entre deux respirations bruyantes.
-Tu peux parler, avec ton short...
-C'était dans ton placard alors ferme ta gueule.
-Je le portais quand j'avais douze ans.
Je me rhabille pendant qu'il finit d'agoniser. Je lui demande s'il est allé loin et il m'ordonne de ne plus ouvrir la bouche avant qu'on soit rentrés chez ma mère.
La marée n'a pas bougé, et j'aurais presque envie de rester ici jusqu'à ce soir, juste pour la regarder monter. Xavier range son testicule avec humeur, et prend le chemin de la voiture. Je le suis à travers les dunes, omettant délibérément de lui dire qu'il prend la mauvaise direction, histoire de profiter un peu plus longtemps de ma journée à la plage.
Note : Toujours les histoires de couilles...
Prochainement : Xavier n'est rien sans moi
22 juin 2010
40. Vincent le voyeur
La vie vous fait parfois des cadeaux. Elle vous prête une jolie fille, ou un boulot pas trop mal payé. Parfois elle vous offre des enfants qui vous aiment. Et parfois malheureusement elle vous met entre les pattes un jumeau maléfique.
-Reviens parmi nous.
Irving prend mon menton dans sa main et me relève la tête. J’ai tellement mal que je ne suis même plus tout à fait conscient de ce qui se passe autour de moi. Il essuie son scalpel sur le revers de mon pantalon, et je remarque qu’ironiquement il n’en abime pas le tissu. Puis il brandit devant mon visage le bout de peau parfaitement découpé qu’il vient de m’arracher, sur lequel se trouve un des premiers tatouages que je me suis fait faire. Il le pose sur une table en bois à côté de nous, et examine mon torse en se demandant à voix haute lequel il va arracher ensuite.
-Je n’ai jamais compris cette manie qu’on les gens de se faire inscrire des trucs sur eux, raille-t-il. Ça ne sert à rien et ça fait super mal.
La tête me tourne trop pour pouvoir réfléchir à une réponse appropriée, qui soit fière et moqueuse. Je le laisse m’insulter en priant pour vivre encore un peu. Lorsqu’il tombe sur mon tatouage balafré par un impact de balle, il explose d’un rire franc, en lisant à voix haute « chaque jour sera dor ».
-C’est mal barré, objecte-t-il.
Il m’annonce que celui-là il va me le laisser parce qu’il est vraiment trop drôle, avant de se rabattre sur le tatouage que je me suis fait il y a quelques mois sur la cuisse. Il incise la peau tout autour avec son scalpel, et je fais un effort pour ne pas crier trop fort, parce que ça le ferait sans doute bander et que je trouve ça dégueulasse. Mais en fait j’ai la tête dans du coton, et je n’ai plus aucune idée du volume de ma voix. Je sens le sang palpiter aux endroits où ma chair est à vif, et mes oreilles bourdonner comme après un concert violent. Je tire tellement fort sur mes liens que mon corps quitte le sol pour s’élever vers le crochet auquel je suis suspendu. Irving me demande si par hasard je n’ai pas pris des muscles récemment.
-J’ai fait pas mal de tractions.
-Arrête de forcer, ou ça va être encore pire.
Je dois admettre qu'il a raison. Mes bras se détendent et mes pieds retrouvent leurs appuis. Je demande à Irving ce qu'il a besoin que j'avoue pour me torturer comme ça. Bizarrement, il médite sa réponse en examinant ma peau à la recherche d'un nouveau souvenir à découper.
-En fait, réfléchit-il, rien. Rien d'essentiel. J'aimerais savoir comment tu as réussi à te faire passer pour moi ne serais-ce que quelques heures, mais je pense que je vais attribuer ça à la connerie de mes subordonnés.
Je n'ai même pas envie de lui demander pourquoi alors il s'amuse avec son scalpel, mais il semble voir la question passer entre deux neurones. Ou peut-être que je suis tellement sonné que je réfléchis à voix haute. Sancho pousse une porte, et va directement s'assoir sur un tabouret dans un coin de la pièce pour nous observer d'un œil vitreux. Irving n'y prête pas attention, et reprend son discours :
-Je te fais une faveur, clame-t-il. Si tu veux me ressembler il faut commencer par t'enlever tes putains de tatouages, tu crois pas ?
Sur ces mots, il recommence à me découper en me glissant au passage qu'il connaît déjà tout de moi, même si j'ai du mal à le croire. Sancho fouille dans mes fringues, et trouve le roman que je viens d'écrire. Il se met à le lire calmement pendant qu'Irving besogne.
Je m'évanouis à plusieurs reprises, et perds la notion du temps. À chaque fois que j'ouvre les yeux, le révolutionnaire a parcouru plus de pages de mon manuscrit, et son intérêt semble augmenter. Quand il le finit, et qu'il le pose sur la table en bois, Irving a fini de m'enlever mes tatouages.
-C'est toi qui a écrit ça ? me demande Sancho.
J'acquiesce calmement pendant qu'Irving se débarrasse de son scalpel. Mon corps entier est comme un gigantesque cœur qui bat la chamade. Je voudrais mourir maintenant.
-C'est pas mal, poursuit Sancho en désignant mon roman.
Irving lui lance un regard noir, que le révolutionnaire soutient. Les deux hommes se lancent dans une sorte de dialogue muet que je ne comprends pas. Irving finit par hausser les épaules et me détacher. À peine libérer de mes liens, je m'écroule face contre terre, et il me faut puiser dans mes dernières forces pour me relever.
Calmement, Les deux hommes me rendent mes fringues, et je souffre le martyr en les enfilant. Je ne comprends plus rien. Ils me font raccompagner dehors par un sous-fifre, et je vois de la gêne dans le dernier regard que je leur adresse, comme s'ils avaient pour la première fois honte de leur propre barbarie.
Dehors le soleil m'agresse, et chauffe ma peau comme jamais. Mes vêtements sont humides de sang, et collent à ma chair à vif. J'aurais dû rentrer à poil, parce que je vais jongler en les retirant.
C'est fini, et j'ai perdu. L'envie de me battre et de protester contre ce futur inévitable a totalement disparue. Je traîne des pieds dans la rue, en prenant soin de rester à l'ombre, et je m'enfuis honteux comme un traître à sa patrie.
Je pousse jusqu'à chez Martine, sans doute pour essayer une fois de plus de mourir sur son palier pour lui faire les pieds. Je frappe à sa porte, en pensant que c'est le moment où jamais pour elle de réapparaître. Mais l'écho sourd du silence de son appartement m'informe qu'il est vide. Je saisis un stylo, et marque « Je veux plus vivre sans toi » sur la première page de mon manuscrit, avant de le glisser sous son paillasson.
Ça, c'est fait. Maintenant il faut t'occuper de ta survie.
Je redescends les escaliers et retourne dans la rue. Je me mets à marcher en faisant des mouvements amples, pour éviter que le tissu de mon pantalon ne vienne frotter mes plaies. Les rares passants que je croise et qui me lancent des regards appuyés me font peur. Je suis terrorisé à l'idée que la douleur puisse recommencer.
Je fuis dans Paris comme un dératé, honteux et binaire. Je frissonne comme la petite merde que je suis devenu en repensant aux dernières heures que je viens de vivre, n'arrivant pas à les chasser de mon esprit alors que je devrais aller de l'avant. Je veux juste me cacher et ne plus souffrir.
Encore une fois, je vais chez Vincent. Parce que je n'ai nulle part d'autre où aller, et parce que je sais qu'il a chez lui des anti-douleurs. Je marche jusqu'à chez lui, et il me vient une idée que je n'aurai jamais pensé avoir : Le métro me manque.
Je pousse la porte du hall et remonte l'escalier en comptant chaque marche pour m'occuper l'esprit et moins penser à la douleur. Je vais frapper à la porte de l'appartement où nous avons établi nos quartiers, réalisant avec tristesse que si Irving ne m'a pas demandé notre nouvelle adresse, c'est parce qu'il ne s'est même pas rendu compte que nous avions déménagé.
On est même pas des gens importants. On est l'armée des perdants, et on se fait démolir petits bouts par petits bouts.
J'aurais dû écrire autre chose à Martine. Un truc classe, qui ne lui laisse pas non plus penser que je suis à ses ordres.
Vincent ouvre la porte, et semble ne pas me reconnaître. J'aimerais penser que c'est parce qu'il voit sur mon visage un expression qui n'y était pas avant, mais je sais que c'est juste parce que je suis bien rasé et que je porte un costard.
Il me plaque au sol comme il sait si bien le faire, en me demandant comment il peut savoir que c'est bien moi. Je suis fatigué, et incapable de répondre, car après tout il ne me reste qu'un tatouage pour me différencier d'Irving Rutherford. Ça et...
Vincent arrache mon pantalon et je comprends que Xavier lui a parlé de la différence majeure entre mon jumeau maléfique et moi. Le tissu se décolle brusquement de mes plaies, arrachant au passage des croutes de sang séché.
Je pousse un râle de douleur, et donne un coup de pied dérisoire à mon ami qui ne bouge pas d'un cil. Il fixe mes plaies et ses yeux s'emplissent de larmes, tandis que ses poings se crispent. Je l'ai rarement vu aussi impuissant qu'en cet instant.
Il murmure « Non » et c'est tout. De toute façon il n'y a rien à dire. Il place sa main devant sa bouche comme s'il allait vomir, et les larmes commencent à couler franchement sur son visage.
-Si ma bite te fait autant d'effet, tu devrais te poser des questions, dis-je avant de m'évanouir à nouveau.
Note : Retirer blague de la fin
Prochainement : Les mères
1 juin 2010
37. Vincent aux petits soins
Dans ce livre que j’ai adoré, le héros est un peu fou et pense qu’un film se tourne sur sa vie. Dans mon cas il s’agit plutôt d’une mauvaise sitcom produite pour une chaîne du câble.
J’imagine la tête des téléspectateurs en me découvrant amoché de telle sorte. Le bandage que m’a fait Vincent est sommaire, et tellement gros qu’il me fait penser à un pansement de dessin animé. Pour rester « tout public », on a viré la scène où il extrayait la balle logée dans ma poitrine, et les cris peu rassurants qu’il a poussé ensuite en contenant l’hémorragie avec ses mains.
Ça on l’a coupé au montage. L’épisode commence sur moi, allongé sur le canapé à contempler une cigarette dans ma main, me demandant à voix haute si fumer va être aussi douloureux que je me l’imagine. Les répliques sont assez décousues, et je les trouve plutôt drôles. J’espère que ça plaira au public.
Je m’allume la cigarette et souffre le martyr. Je tire quelques bouffées timides qui me font un mal de chien, et fixe mon bandage en m’attendant à en voir jaillir de la fumée. J'essaye de reporter mon attention sur l’appartement de Vincent, et de mettre des mots sur ce qui me gêne depuis mon arrivée.
J’ai tout de suite remarqué que les meubles avaient été bougés, mais il y a quelque chose de plus étrange encore. Je n’ai pas non plus été surpris de trouver une nouvelle télévision posée dans un coin, ou un deuxième canapé, connaissant les manies de mon ami. Mais c’est comme si la lumière était différente, ou les couleurs autour de moi, et que les proportions des murs fluctuaient de quelques centimètres.
-Ce n’est pas le même appartement, me lance Vincent en faisant irruption dans la pièce. T’es vraiment trop con de fumer, mec.
Un petit générique accompagne son entrée, parce qu’au fond c’est un personnage populaire. Il va remplir un verre d’eau, et vient le poser sur une table basse devant moi. Concentré, il commence à trier plusieurs boîtes de médicaments selon un ordre qui n’a du sens que pour lui, relisant chaque notice avec attention.
-Commence par celui-là, m’ordonne-t-il en me tendant une petite pilule verte.
-C’est pas le même appartement ?
-C’est celui du voisin du dessous. On trouvait ça moins chiant pour déménager.
-Pourquoi vous vouliez déménager ?
Il fronce les sourcils nerveusement. J’ai à peine avalé la pilule verte qu’il m’en présente une blanche, en me rappelant que depuis ma dernière « action d’éclat » Irving Rutherford est bien décidé à me tuer, et que je dois me cacher. Il continue ensuite de parler mais sa voix se perd dans un grondement étouffé, tandis que la pièce s'assombrit dans un plan accéléré.
La caméra fait un fondu au noir pendant que je m’endors, et Vincent fait une remarque humoristique sur l’efficacité des médicaments.
C’est avec Xavier que je me réveille. Il est d’humeur joyeuse, et me demande si j’ai confondu « écrivain guerrier » et « écrivain kamikaze ». Silencieusement, j’écoute ensuite son sermon que je trouve mal écrit et moralisateur, priant pour que la coupure publicité arrive vite.
Tu m’étonnes que le show perde de l’audience. Les gens se lassent de ce que les critiques appellent « la violence gratuite et l'auto-complaisance » de mon histoire. Mon personnage a tendance à faire franchement n’importe quoi.
La prochaine scène ne va pas plaire, mais je veux qu’elle ait lieu. Je monte sur le toit, pour aller respirer un peu d’air frais. Je remarque que Paris est plus amochée de jour en jour.
Comme des pestiférés, les immeubles semblent s’émietter lentement par petits bouts, ou noircir tels des grands brûlés. Le paysage est saisissant, et je commence à comprendre maintenant que je ne dois plus me risquer à descendre dans la rue. J’admets avec difficulté que la ville est en guerre.
Ma barre de tractions en fer est toujours fixée entre deux cheminées. D'un pas chancelant, j'escalade les quelques mètres du toit qui m'en séparent. C'est approximativement le moment où les gens se demandent si je suis vraiment con à ce point là.
Je le suis. J'agrippe la barre et mes pieds quittent le sol. Immédiatement je sens mes côtes s'écarter, et ma peau tirer sur les points de suture sommaires que Vincent m'a appliqué. Je me mords la langue par réflexe, comme pour situer la douleur ailleurs. Quand je me hisse à la force des bras, je sens les fils de nylon qu'a utilisé le moustachu craquer, et ma plaie se rouvrir. Mon bandage change de teinte, en prend une plus foncée, plus rouge.
J'éxécute une deuxième traction pour en mettre plein la vue à ceux qui n'ont pas encore zappé. J'ai envie de crier au monde que je l'emmerde, mais ma langue est encore trop endolorie. Je souffre maintenant mais c'est rien comparé à ce que je vais infliger à celui qui m'a fait ça. Il n'y a plus d' « écrivain guerrier » qui tienne. Il n'y a même plus d'écrivain.
À la troisième traction, je sens comme un fusible sauter dans mon cerveau, comme si la douleur était parvenu au point de surchauffe et que la machine s'éteignait. Mon cerveau, déjà spongieux, devient presque gazeux. Mes pensées, bonnes ou mauvaises, se changent en brume, et mon système nerveux part en fumée. Mes mains molles glissent sur la barre et je m'écroule inerte sur le toit, avant de commencer à glisser vers le parapet.
Mon corps roule jusqu'au vide sans douleur, inconscient de sa fin prochaine, mou comme jamais. Lorsqu'entraîné par l'élan je bascule par dessus la gouttière, je découvre ce qu'est le vrai vide. Ce n'est pas une métaphore à la con, ou un sentiment de manque. Ce n'est pas un petit connard qui veut faire l'acteur ou écrire, par peur d'admettre qu'il ne sait pas faire grand chose. Surtout, ce n'est pas un terme poétique qui nous parle de ce sentiment que l'on éprouve quand on réalise que les jours meilleurs ne viendront pas jusqu'à nous.
Bordel, le vrai vide c'est ce grand corps inerte qui se casse la gueule du haut d'un immeuble, et qui voit le trottoir venir à lui en quelques secondes.
Tout va si vite que je n'ai le temps de pousser qu'un seul et unique juron, auquel je ne réfléchis pas, qui est « Crotte ». À croire que je me suis assagi sur la fin de ma vie.
La tête la première, je m'écrase sur le béton avec un fracas démoniaque. Je sens mon corps s'enfoncer dans le trottoir comme un clou. Très vite je suis stoppé sur ma lancée, et je m'arrête une fois enfoncé jusqu'à la ceinture.
Encore un peu brumeux, je me dégage tant bien que mal, remuant comme un ver pour me sortir du trou que j'ai creusé. En m'extirpant je détache du trottoir des petites plaques de béton.
Ce que je fais ensuite est assez inhabituel : Je regarde la caméra en face. Je plonge mon regard dans l'objectif, et le gratifie du sourire le plus provocateur dont je sois capable.
Mes tempes palpitent au rythme d'une soirée disco qui n'a pas lieu. Je crois bien que c'est le début du plus spectaculaire mal de crâne que j'aie jamais connu.
Vincent me demande d'arrêter de remuer pendant qu'il examine ma blessure. Il sort une aiguille et du fil de nylon, et je le préviens que s'il me touche je lui arrache sa putain de moustache à mains nues. Il repose son matériel d'un air blasé.
-Laisse-moi au moins désinfecter, plaide-t-il.
Pendant qu'il charge un bout de coton en alcool, je commence à retirer mon bandage. Il a aussitôt une sorte de réaction de panique, et me demande avec un air pressé de le laisser enlever le pansement lui-même. Ses paupières inférieures remontent légèrement, tic que je ne connais que trop bien chez mon ami.
-Qu'est-ce que je dois pas voir ? je demande.
-Rien, marmonne-t-il.
Je comprends sans qu'il ne me le dise. Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois pas mes tatouages. À vrai dire ils ne se rappellent à moi que lorsque quelqu'un m'en parle. Je réalise soudain à quel endroit est passée la balle qui m'a traversé.
Précipitamment, je retire mon bandage pour me rendre compte de l'étendue des dégâts. À l'endroit ou s'étalait une phrase de mon poète underground préféré que j'avais prise pour leitmotiv, se trouve un petit cratère rond, qui à coup sûr donnera une cicatrice. L'ironie du sort veut que le sens de la phrase ait changé : Au lieu de « Chaque jour sera dur », on peut dorénavant lire « Chaque jour sera dor ».
Je lève la tête vers Vincent, qui a l'air sincèrement désolé pour moi. Il me console à sa manière, m'explique que j'avais un tatouage à la con, et que maintenant j'ai un tatouage à la con niais et mal orthographié.
Chaque jour sera dor, mon cul. J'ai mal à la tête et aux côtes, et je ne guérirai jamais assez vite. Peut-être même que je vais devoir abandonner les tractions. D'une voix lasse, je demande à Vincent où est encore passé Xavier.
-Il est parti, me répond-il. Il a dit que tu étais trop décevant.
Je m'enfonce dans le canapé, et tente de dissiper la brume dans ma tête. Je pourrais sans doute dormir si la douleur était moins forte. Mes yeux sont gonflés et humides, et j'ai comme une envie de les arracher pour aller touiller avec mes doigts ce gros cerveau qui fonctionne si mal. Vincent perd son sourire, et pose une main sur mon épaule d'un air qui se veut rassurant.
-Je déconne, dit-il, il est juste parti installer une antenne sur le toit.
Xavier descend quelques minutes plus tard, et m'explique qu'il a dû utiliser ma barre de tractions pour son installation. Il fait courir un câble dans le salon, qu'il branche sur la télévision du voisin.
-On va capter les chaînes étrangères, annonce-t-il fièrement.
Pendant qu'il se bat avec la télécommande et les derniers réglages de l'appareil, Vincent et moi avançons les suppositions les plus folles. Nous nous demandons où en sont les Nations Unies par rapport à la France, et quand l'aide internationale va enfin arriver. Le moustachu pense que l'ONU va encore nous voir comme un pays de chieurs.
Xavier allume le poste, et tombe sur une émission de cuisine espagnole. Il zappe et débouche sur un télé-achat allemand ou autrichien.
-Je vais mettre les chaînes d'information.
La caméra, qui nous filmait d'assez près, commence à dézoomer. Elle nous montre de dos, face à la télévision, pendant que Xavier zappe toutes les cinq secondes à la recherche d'un journal télévisé qui veuille bien parler de la France.
Bientôt, le plan englobe tout l'appartement, et les images sortant du poste deviennent minuscules. On entend simplement plusieurs présentateurs parler dans plusieurs langues de la crise économique ou des futurs jeux olympiques. Un reportage belge relate les aventures d'un chien qui fait du skate-board.
Nos trois protagonistes restent immobiles, les épaules tombantes, comme vaincus. La caméra s'éloigne d'eux, passe par la fenêtre, et les abandonne comme le reste du monde. Elle s'élève et nous fait découvrir un plan aérien de Paris, gris et délabré.
Au loin, un immeuble finit de brûler. Une chanson à peine mélancolique fait entendre ses premiers accords. L'immeuble s'écroule, et c'est le noir.
Notes : -Tu vas encore perdre des lecteurs (mais bon...)
-Pourquoi « crotte » ?
Prochainement : Xavier ne sait pas ce qu'il rate
2 février 2010
21. Roger prend son temps
Ça passe jamais vraiment loin. On déploie pas mal d'efforts, mais on a jamais suffisamment de temps au fond, parce qu'une fois qu'on a terminé il faut recommencer un autre truc. Alors on se presse et on cherche pas à comprendre.
Pourtant c'est pas l'envie qui nous manque.
Je sais plus vraiment si je suis en Suisse ou à Paris. Je sais pas si la douleur dans mon genou est réelle ou si c'est un mauvais rêve. Et j'en viens même à douter de l'existence de Roger.
-Tu étais pas à l'hosto ?
-Inverse pas les rôles, me répond-il.
Roger marche vite dans les couloirs de l'hôpital, et je peine à le suivre avec mes béquilles. C'est peut-être l'effet de la morphine, mais je commence à me demander si c'est moi qui suis imaginé. Les fenêtres laissent passer une lumière inquiétante, qui pourrait paraître irréelle. Je commence à avoir envie de tout casser.
J'annonce à Roger qu'on rentre à Paris, et il a une moue dubitative. Je lui demande ce qu'il a, et il prend un air faussement mystérieux en regardant les montagnes par la fenêtre. Les montagnes sont tapissées d'herbe et de neige, et baignent elles aussi dans la lumière étrange. Mais c'est peut-être simplement la Suisse qui est comme ça, et il suffit de s'habituer.
-En théorie c'est une bonne idée, sifflote Roger en faisant l'intéressant.
Un peu maladroitement à cause de mes béquilles, je l'attrape par le col et le plaque contre le mur. Je sens mon corps se tendre dans un irrépressible besoin de taper dans quelque chose ou quelqu'un, ne serais-ce que pour me prouver que mes poings sont réels. J'ordonne à Roger de cesser de jouer au ténébreux de merde, et de répondre franchement.
-Mais putain, grogne-t-il, essaye pour une fois de réfléchir un peu avant de foncer comme un con.
Rien à foutre. On va pas se poser pour s'interroger sur la meilleure chose à faire, parce que ça changera rien et qu'on a pas toutes les informations. On fonce sur les murs parce qu'on veut savoir ce qu'il y a derrière. Ce qui est con c'est de rester planté à essayer de le deviner.
-On rentre, dis-je. Point barre.
Je reprends ma marche à béquilles jusqu'à ma chambre. Roger me suit en flânant, comme s'il avait largement le temps de me rattraper plus tard. Et même si c'est vrai, c'est quand même vexant. J'attrape mon manteau d'hiver, parce que je risque d'en avoir sacrément besoin.
Je jette un dernier regard à la chambre, qui perd peu à peu en consistance, jusqu'à devenir légèrement transparente. Elle se range dans mes souvenirs, et il est probable que je finisse par oublier cet épisode de mes aventures.
Si tout n'était pas toujours aussi flou, on aurait certainement plus de mal à se souvenir. Parce que la mémoire est ainsi faite qu'elle a besoin d'être réécrite pour exister. Enfin j'espère.
Putain, faites que je sois pas en train de délirer, je crois pas que je supporterais de me planter une fois de plus.
Je commence à m'habituer aux béquilles, et j'ai déjà presque oublié pourquoi j'ai mal au genou. Mais je reconnais ce sentier, ainsi que cette montagne sur ma gauche. J'ai déjà vu cette rangée d'arbres et même la lumière me paraît plus familière. Le soleil a des rayons bas et chauds, qui se dessinent entre les nuages, et nous parlent de la France.
-Tu dis que la lumière a l'air française ? me demande Roger avec un rictus.
-Je dis rien. La Suisse finit par là-bas.
Un détour du sentier m'induit en erreur. Ça ressemble à tout sauf à une frontière. Ce sont des baraquements bourrés de soldats qui attendent eux aussi des jours meilleurs. Ils jouent aux cartes, rigolent dans des langues étrangères, et ne se soucient pas de ce pays au delà des montagnes qui bascule.
Peut-être que Roger Federer a un jet privé qui pourrait nous ramener chez nous, mais maintenant je sais que je ne l'ai jamais rencontré. J'essaye de toutes mes forces de me dire qu'après tout ce n'est qu'une frontière, et qu'au pire ce n'est pas un soldat suisse qui peut vous empêcher de passer. Et puis je remarque les casques bleus des hommes postés en garnison.
J'ai envie d'aller pleurnicher à l'ONU en leur demandant pourquoi mon peuple est à ce point détesté. Pourquoi on ne nous laisse pas laver notre linge sale en famille. Roger me demande si je pensais que je pourrais rentrer en France sans obstacle.
-Enfin merde, dis-je, c'est juste des émeutes. Je vois pas pourquoi le reste du monde s'en mêlerait...
-Arrête de jouer à l'abruti. Tu sais que c'est pas « juste des émeutes ».
Je sais pas ce que c'est. Honnêtement. Je dirais que ça vaut la peine d'être raconté, mais j'ai pas assez de recul pour dire ce que c'est, et puis encore une fois j'ai pas toutes les clefs pour comprendre.
Le trucs c'est qu'on est tout petit. On est au milieu de la tourmente, et on pige que dalle parce que tout nous dépasse. Alors les ogres en profitent pour nous gouverner. Il savent qu'on manque de force et ils nous expliquent que c'est pour ça qu'ils vont décider à notre place. Et quand enfin on atteint le point où on en a marre de s'en prendre plein la gueule et qu'on commence à rendre les coups, les ogres d'autres pays nous envoient les casques bleus.
Nous sommes tout petits et les montagnes sont immenses. Mais nous sommes beaucoup et nous n'avons pas peur. Nous continuerons à rendre les coups. Je voudrais que tout ce qu'on fait ait un réel impact, mais je me contenterai de casser un ou deux genoux.
Roger et moi allons à la rencontre des soldats, sans peur, puisque de toute façon un casque bleu n'est pas autorisé à ouvrir le feu. Je demande à ce qui semble être un groupe de soldats belges si je peux passer la frontière et ils explosent de rire.
-Bien sûr, plaisante l'un d'eux. C'est pas dans ce sens là que la frontière est bloquée. Vous réfléchissez, vous les français ?
-On se pose la même question à votre sujet. Sauf que nous on a plus de prix Nobels.
Ils rient de bon cœur, et me conseillent de faire gaffe à pas me faire piquer mes béquilles dans mon pays d'enragés. Roger tente lui aussi une blague, qui tombe à plat.
Puis nous nous remettons en route. Nous passons entre les baraquements improvisés et les caisses de matériel empilées. Le sol est étonnamment plat pour une route de montagne. Roger est encore à la traine, mais je n'ai vraiment pas envie de passer mon temps à l'attendre, et j'accélère le rythme.
Je passe devant plusieurs rangées de soldats hilares, qui se foutent de moi dans plusieurs langues, et lorsque j'arrive à la frontière un anglais m'ouvre la barrière en tentant de garder son sérieux. Il me souhaite bon courage, et j'entends derrière-moi des soldats applaudir.
Roger me rattrape en trottinant, lui aussi un peu amusé par mon obstination. Je suis un infirme qui court se faire amocher, c'est drôle après tout. Mais mes enjambées à béquilles sont vastes, et j'ai la rage de ne pas tout comprendre. Je suis haineux et revanchard, et je vais me frayer un chemin à travers le monde réel, parce que j'en ai décidément marre de ne rien connaître à rien.
J'explique à Roger que si je suis pressé, c'est parce que la vie file comme une roquette sans système de guidage, et que cette roquette est peut-être imaginée, ou pas, et que de toute manière la plupart du temps elle manque sa cible. Mais qu'elle explose toujours.
-Tu devrais le reformuler, me conseille Roger. C'est pas très clair.
Je pose mes béquilles, et prends quelques secondes pour reposer mon genou. Le temps dévale les montagnes, la lumière nous écorche, et les gens passent leur existence à essayer de rattraper leur retard. Je vais pas hurler, parce que ce serait exagéré.
Roger me fait remarquer que j'ai besoin de repos, et me rappelle qu'il y a quelques heures à peine je sortais du coma. Mais je ne sais pas si j'ai continué à exister pendant que je dormais. Moi qui n'envisage même pas d'être tangible avant un bon café.
-T'es jeune, me rassure Roger avec un air soudain un peu inquiet. T'as le temps de te planter mille fois.
-Le problème c'est que je vais certainement continuer à écrire des histoires de chevaliers et me faire faire d'autres tatouages.
-Et alors ?
Un avion de chasse passe au dessus de nos têtes, avec un bruit assourdissant. C'est la merde partout et c'est pas un apprenti écrivain qui va aggraver la situation.
Les montagnes qui nous entourent se font moins menaçantes, et je commence à comprendre qu'elles existent vraiment. Le vent et la lumière ne sont pas imaginés, parce que mon esprit n'est pas aussi fou et changeant.
C'est la vraie vie qui m'attend ensuite, avec ses douleurs au genou et ses guerres civiles. Et elle m'attendra même si je prend mon temps.
Note : Attention à ne pas se mettre les belges à dos
Prochainement : Xavier doute
Pourtant c'est pas l'envie qui nous manque.
Je sais plus vraiment si je suis en Suisse ou à Paris. Je sais pas si la douleur dans mon genou est réelle ou si c'est un mauvais rêve. Et j'en viens même à douter de l'existence de Roger.
-Tu étais pas à l'hosto ?
-Inverse pas les rôles, me répond-il.
Roger marche vite dans les couloirs de l'hôpital, et je peine à le suivre avec mes béquilles. C'est peut-être l'effet de la morphine, mais je commence à me demander si c'est moi qui suis imaginé. Les fenêtres laissent passer une lumière inquiétante, qui pourrait paraître irréelle. Je commence à avoir envie de tout casser.
J'annonce à Roger qu'on rentre à Paris, et il a une moue dubitative. Je lui demande ce qu'il a, et il prend un air faussement mystérieux en regardant les montagnes par la fenêtre. Les montagnes sont tapissées d'herbe et de neige, et baignent elles aussi dans la lumière étrange. Mais c'est peut-être simplement la Suisse qui est comme ça, et il suffit de s'habituer.
-En théorie c'est une bonne idée, sifflote Roger en faisant l'intéressant.
Un peu maladroitement à cause de mes béquilles, je l'attrape par le col et le plaque contre le mur. Je sens mon corps se tendre dans un irrépressible besoin de taper dans quelque chose ou quelqu'un, ne serais-ce que pour me prouver que mes poings sont réels. J'ordonne à Roger de cesser de jouer au ténébreux de merde, et de répondre franchement.
-Mais putain, grogne-t-il, essaye pour une fois de réfléchir un peu avant de foncer comme un con.
Rien à foutre. On va pas se poser pour s'interroger sur la meilleure chose à faire, parce que ça changera rien et qu'on a pas toutes les informations. On fonce sur les murs parce qu'on veut savoir ce qu'il y a derrière. Ce qui est con c'est de rester planté à essayer de le deviner.
-On rentre, dis-je. Point barre.
Je reprends ma marche à béquilles jusqu'à ma chambre. Roger me suit en flânant, comme s'il avait largement le temps de me rattraper plus tard. Et même si c'est vrai, c'est quand même vexant. J'attrape mon manteau d'hiver, parce que je risque d'en avoir sacrément besoin.
Je jette un dernier regard à la chambre, qui perd peu à peu en consistance, jusqu'à devenir légèrement transparente. Elle se range dans mes souvenirs, et il est probable que je finisse par oublier cet épisode de mes aventures.
Si tout n'était pas toujours aussi flou, on aurait certainement plus de mal à se souvenir. Parce que la mémoire est ainsi faite qu'elle a besoin d'être réécrite pour exister. Enfin j'espère.
Putain, faites que je sois pas en train de délirer, je crois pas que je supporterais de me planter une fois de plus.
Je commence à m'habituer aux béquilles, et j'ai déjà presque oublié pourquoi j'ai mal au genou. Mais je reconnais ce sentier, ainsi que cette montagne sur ma gauche. J'ai déjà vu cette rangée d'arbres et même la lumière me paraît plus familière. Le soleil a des rayons bas et chauds, qui se dessinent entre les nuages, et nous parlent de la France.
-Tu dis que la lumière a l'air française ? me demande Roger avec un rictus.
-Je dis rien. La Suisse finit par là-bas.
Un détour du sentier m'induit en erreur. Ça ressemble à tout sauf à une frontière. Ce sont des baraquements bourrés de soldats qui attendent eux aussi des jours meilleurs. Ils jouent aux cartes, rigolent dans des langues étrangères, et ne se soucient pas de ce pays au delà des montagnes qui bascule.
Peut-être que Roger Federer a un jet privé qui pourrait nous ramener chez nous, mais maintenant je sais que je ne l'ai jamais rencontré. J'essaye de toutes mes forces de me dire qu'après tout ce n'est qu'une frontière, et qu'au pire ce n'est pas un soldat suisse qui peut vous empêcher de passer. Et puis je remarque les casques bleus des hommes postés en garnison.
J'ai envie d'aller pleurnicher à l'ONU en leur demandant pourquoi mon peuple est à ce point détesté. Pourquoi on ne nous laisse pas laver notre linge sale en famille. Roger me demande si je pensais que je pourrais rentrer en France sans obstacle.
-Enfin merde, dis-je, c'est juste des émeutes. Je vois pas pourquoi le reste du monde s'en mêlerait...
-Arrête de jouer à l'abruti. Tu sais que c'est pas « juste des émeutes ».
Je sais pas ce que c'est. Honnêtement. Je dirais que ça vaut la peine d'être raconté, mais j'ai pas assez de recul pour dire ce que c'est, et puis encore une fois j'ai pas toutes les clefs pour comprendre.
Le trucs c'est qu'on est tout petit. On est au milieu de la tourmente, et on pige que dalle parce que tout nous dépasse. Alors les ogres en profitent pour nous gouverner. Il savent qu'on manque de force et ils nous expliquent que c'est pour ça qu'ils vont décider à notre place. Et quand enfin on atteint le point où on en a marre de s'en prendre plein la gueule et qu'on commence à rendre les coups, les ogres d'autres pays nous envoient les casques bleus.
Nous sommes tout petits et les montagnes sont immenses. Mais nous sommes beaucoup et nous n'avons pas peur. Nous continuerons à rendre les coups. Je voudrais que tout ce qu'on fait ait un réel impact, mais je me contenterai de casser un ou deux genoux.
Roger et moi allons à la rencontre des soldats, sans peur, puisque de toute façon un casque bleu n'est pas autorisé à ouvrir le feu. Je demande à ce qui semble être un groupe de soldats belges si je peux passer la frontière et ils explosent de rire.
-Bien sûr, plaisante l'un d'eux. C'est pas dans ce sens là que la frontière est bloquée. Vous réfléchissez, vous les français ?
-On se pose la même question à votre sujet. Sauf que nous on a plus de prix Nobels.
Ils rient de bon cœur, et me conseillent de faire gaffe à pas me faire piquer mes béquilles dans mon pays d'enragés. Roger tente lui aussi une blague, qui tombe à plat.
Puis nous nous remettons en route. Nous passons entre les baraquements improvisés et les caisses de matériel empilées. Le sol est étonnamment plat pour une route de montagne. Roger est encore à la traine, mais je n'ai vraiment pas envie de passer mon temps à l'attendre, et j'accélère le rythme.
Je passe devant plusieurs rangées de soldats hilares, qui se foutent de moi dans plusieurs langues, et lorsque j'arrive à la frontière un anglais m'ouvre la barrière en tentant de garder son sérieux. Il me souhaite bon courage, et j'entends derrière-moi des soldats applaudir.
Roger me rattrape en trottinant, lui aussi un peu amusé par mon obstination. Je suis un infirme qui court se faire amocher, c'est drôle après tout. Mais mes enjambées à béquilles sont vastes, et j'ai la rage de ne pas tout comprendre. Je suis haineux et revanchard, et je vais me frayer un chemin à travers le monde réel, parce que j'en ai décidément marre de ne rien connaître à rien.
J'explique à Roger que si je suis pressé, c'est parce que la vie file comme une roquette sans système de guidage, et que cette roquette est peut-être imaginée, ou pas, et que de toute manière la plupart du temps elle manque sa cible. Mais qu'elle explose toujours.
-Tu devrais le reformuler, me conseille Roger. C'est pas très clair.
Je pose mes béquilles, et prends quelques secondes pour reposer mon genou. Le temps dévale les montagnes, la lumière nous écorche, et les gens passent leur existence à essayer de rattraper leur retard. Je vais pas hurler, parce que ce serait exagéré.
Roger me fait remarquer que j'ai besoin de repos, et me rappelle qu'il y a quelques heures à peine je sortais du coma. Mais je ne sais pas si j'ai continué à exister pendant que je dormais. Moi qui n'envisage même pas d'être tangible avant un bon café.
-T'es jeune, me rassure Roger avec un air soudain un peu inquiet. T'as le temps de te planter mille fois.
-Le problème c'est que je vais certainement continuer à écrire des histoires de chevaliers et me faire faire d'autres tatouages.
-Et alors ?
Un avion de chasse passe au dessus de nos têtes, avec un bruit assourdissant. C'est la merde partout et c'est pas un apprenti écrivain qui va aggraver la situation.
Les montagnes qui nous entourent se font moins menaçantes, et je commence à comprendre qu'elles existent vraiment. Le vent et la lumière ne sont pas imaginés, parce que mon esprit n'est pas aussi fou et changeant.
C'est la vraie vie qui m'attend ensuite, avec ses douleurs au genou et ses guerres civiles. Et elle m'attendra même si je prend mon temps.
Note : Attention à ne pas se mettre les belges à dos
Prochainement : Xavier doute
26 novembre 2009
10. Vincent deteste mes tatouages
La couche extérieure de notre peau, appelée épiderme, est constituée de cellules mortes. Notre corps en est recouvert dans son intégralité, parce que notre peau ne supporte pas le contact de l’air ou du soleil. On est pas vraiment en contact vivant avec le monde, et je ne vois pas par conséquent pourquoi on devrait s’en faire pour de la peau morte.
Le contact du mur du commissariat sur mon visage est dur et froid, et je me demande si mes cellules sont aussi mortes qu’elles le prétendent. Le policier qui me fait les poches m’empêche de me retourner pour examiner la situation avec plus de recul. J’entends Vincent dans mon dos, qui vocifère contre la brutalité dont nous sommes victimes, et Xavier qui claque des dents.
J’ai envie de me plaindre comme à mon habitude de mon manque de responsabilité dans tout ce qui m’arrive, mais j’ai maintenant compris que les choses qui m’arrivent sont toujours de ma faute. J’aurais dû mieux surveiller Vincent.
Les policiers nous demandent de retirer chaussures et pantalons, en s’excusant à demi-mots. Ils nous expliquent que par les temps qui courent, ils sont sensés être particulièrement vigilants avec les personnes de moins de vingt cinq ans.
Vincent et Xavier, l’œil mauvais, s’exécutent. Un policier fait une blague sur les jambes maigres de Vincent, pensant sans doute dédramatiser la situation. On me demande de me désaper à mon tour, et mon hésitation énerve quelque peu mes amis.
-Mec, me dit Xavier sans cesser de claquer des dents, depuis quand ça te gène de te mettre à poil?
-C’est pas ça, c’est…
Je jette un regard craintif à Vincent, parce que j’anticipe la violence de sa réaction. Ce dernier m’intime poliment de baisser mon froc et de pas faire chier. Je demande aux policiers pourquoi Xavier et moi devons payer pour les erreurs de notre ami barbu.
-Je dirais plutôt «moustachu», précise un jeune policier.
C’est pas possible d’entamer une carrière de grand écrivain réaliste lorsque tout se barre en couille de cette manière. Je passe bien trop de temps dans les commissariats pour prendre les choses au sérieux. Je finis par baisser mon pantalon et Vincent pousse un cri d’horreur.
-C’est pas vrai, hurle-t-il, tu t’es encore fait faire un tatouage!
-Un petit.
-Putain, mais t’es vraiment trop con, t’écoutes jamais ce qu’on te dit! C’est permanent ce genre de connerie!
-C’est l’idée.
Les flics, visiblement peu à l’aise, nous fouillent sommairement pendant que Vincent me traite de tous les noms. Encore une fois, ce n’est après tout que de peau qu’il s’agit. On demande à mon ami de se calmer parce qu’il fait vraiment beaucoup de bruit, et celui-ci prend tout le monde à parti.
-C’est pas trop con franchement?
Les policiers baissent la tête mais n’en pensent pas moins. Je me sens de plus en plus honteux. Vincent marche jusqu’à moi, le pantalon sur les chevilles, et soulève mon pull, découvrant ainsi d’autres tatouages, pour appuyer son argumentation par un «Si c’est pas moche, franchement?». On nous sépare, pendant que je m’obstine à regarder mes pieds en rougissant.
Xavier, seul dans son coin, nous déteste en silence.
Nous finissons par nous rhabiller, et les formalités administratives nous prennent une heure de plus. Lorsque nous sortons du commissariat, je suis surpris qu’il n’ait pas été une fois de plus attaqué par une foule furieuse. Mais la police n’est plus la cible privilégiée des émeutiers, qui sont maintenant bien trop nombreux pour se sentir menacés.
Les rues de Paris sont couvertes d’affiches qui proclament «La fin de leur monde», comme dans la chanson. C’est vrai. Les flics arrêtent tous les jeunes qui passent parce qu’ils ne savent pas vraiment comment réagir face à un pays entier qui en a assez de s’en prendre plein la gueule. Face à des gens qui leur ressemblent, qui ont comme eux trop subi pour rester chez eux à attendre que ça passe.
Car tout ça n’a rien à voir avec le courage de prendre les armes. C’est de la survie pure et dure, c’est simplement nous ou eux.
Vincent se bat avec son téléphone pour appeler sa copine, malgré le réseau qui est de moins en moins bon depuis que plusieurs antennes-relais sont détruites. Xavier me prend à part en se donnant un air sérieux.
-Mec, me chuchote-t-il, ta grosseur au genou…
-Elle est toute petite.
-Elle a grossi.
Un passant annonce à Vincent que les portables ne passent plus dans cet arrondissement, et celui-ci pousse un juron de son invention qui nous fait sursauter. Xavier éponge la sueur de son front, séquelle de son séjour parmi nos amis de la police, et s’allume une cigarette. Le vent d’hiver peine à se faufiler entre les immeubles parisiens. Je passe ma main sur mon tatouage tout neuf, encore un peu gonflé, et masse cette peau meurtrie supposée morte.
Je demande à Vincent ce qu’il faisait avec plusieurs centaines d’euros de tickets-restaurant sur lui. Je lui précise que je me fous de savoir où il les avait eus, que ce qui m’intéresse c’est ce qu’il comptait en faire maintenant que les rares restaurants encore ouverts ne les acceptent même plus. Il embrasse la rue d’un grand geste, et nous invite à regarder le chaos autour de nous: Les boutiques fermées, les vitrines brisées, les rues barrées par des camions…
-Tout ça, résume-t-il. Tout ça ne durera pas. La révolte, les petits pillages de merde, la police débordée. Même le président qui passe à la télé pour dire que tout est sous contrôle, eh bien le président ne durera pas. Les gens obtiendront quelques satisfactions et s’en tiendront là, c’est tout. Ils auront à nouveau besoin de places de parking.
-Et de tickets-restaurants? demande Xavier.
-Putain, ces enculés de keufs les ont gardés pour eux…
J’essaye de ne pas penser que l’extérieur de notre corps est déjà mort. Que le monde nous appréhende comme des cadavres encore chauds. Alors j’enfouis la tête sous les draps pour la poser sur le ventre de Martine. Je suis à peine rentré a Paris et je recommence déjà à faire n’importe quoi. Et j’adore ça.
Martine se met à caresser mon dos, à l’endroit ou se situe l’un de mes tatouages les plus imposants, et se demande à voix haute comment on peut écrire sur soi une phrase tirée d’une bande dessinée.
J’essaye d’enfouir ma tête plus profond, savourant le contact de cette peau morte qui réchauffe la mienne. J’étreins son corps de toutes mes forces, comme si le plus gros câlin du monde allait effacer mon propre corps et me changer en esprit pur. Je retourne quelques instants dans cet univers noir qui n’existe que lorsque mes yeux sont fermés, ce néant peuplé d’êtres fabuleux, dans lequel ma puissance n’a pas de limites. Où moi seul défait les armées et construit des cathédrales.
Je renonce à la vie terrestre pour me perdre dans un corps qui n’est pas le mien.
-C’est ça que j’aime chez toi, dis-je.
-Quoi?
Je sors la tête des draps et attrape une tasse de café. Martine se lève et commence à s’habiller, me demandant si moi aussi je ne vais pas être en retard au travail. Je lui réponds que j’ai arrêté d’être serveur pour écrire plus.
-J’ai toujours pas lu une ligne de ton blog, d’ailleurs, s’excuse-t-elle.
-En fait personne le lit, dis-je. Xavier fait du mauvais boulot.
-T’y mets pas vraiment du tien non plus, non?
Je m’assois sur le lit et commence à enfiler mes vêtements. Je pourrais me sentir comme une merde si seulement je réfléchissais un peu plus. En finissant ma tasse de café d’un trait, il me vient l’idée que mes tatouages partiront peut-être avec le temps, comme des peaux mortes, et que ça ferait bien plaisir à Vincent.
Martine et moi descendons les escaliers de chez elle, et nous donnons un baiser d’adieu une fois dans la rue.
-Je pensais vraiment pas que tu m’attendrais, dis-je.
-Je t’ai pas attendu, mon vieux, répond-elle.
Elle mordille légèrement ma lèvre inférieure et tourne des talons pour s’en aller travailler. Je pourrais juste faire comme si je m’en foutais. Je la regarde s’éloigner, en boutonnant mon manteau d’hiver comme si j’enfilais une armure. Il résiste au vent et à la pluie, et je voudrais parfois ne jamais l’enlever.
Je me mets en route pour affronter Paris à pied. De nombreuses personnes sont dans mon cas, sans doute découragés par la pénurie de métros. La ville entière semble bouder, et étale avec nonchalance ses magasins fermés et ses piétons désœuvrés.
J’ai envie de tout casser juste pour prouver que j’en suis capable. Le vent froid m’emmerde autant que les gens qui ne me prennent pas au sérieux. Je déteste la police et les émeutes. Je vais bousiller cette ville qui m’en met plein la gueule.
Je donne un coup de pied dans une poubelle pour la renverser, et ignore le regard de certains passants outrés. C’est juste que je comprends que la France en ait marre de se faire enculer, mais que j’ai du mal à accepter que ça lui ait pris autant de temps pour le réaliser.
La puissance du monde noir de mon imagination afflue dans mes veines, et me rend ivre comme je ne l’ai jamais été. La force dont je fais preuve en rêve sort des régions reculées de mon esprit pour venir gonfler chacun de mes muscles. D’un autre coup de pied, j’envoie valser un scooter mal garé, avant d’hurler sur un petit chien que je trouve moche.
Je m’adosse contre un immeuble et sens que le choc de mon corps contre la pierre cause quelques fissures. D’un doigt hésitant, j’appuie mon doigt contre le mur et découvre qu’il s’y enfonce comme dans du beurre. J’en profite pour graver mon nom dans la pierre.
Je traverse la route sans faire attention aux voitures. L’une d’elles me percute, et explose sous la violence du choc. Ce n’est pas simplement mon gros manteau d’hiver qui me protège, c’est une force de chevalier mythique qui m’a envahie, et qui ne se tarit pas. Paris est peuplé de gobelins qui ne sont pas si impressionnants, et je m’en vais les combattre à grands coups d’épée dans la gueule.
J’attrape une autre voiture et la projette quelques mètres plus loin. Je fonce tête baissée dans les embouteillages, envoyant valser tous les véhicules qui se trouvent sur mon passage. Des flammes se mettent à crépiter dans les paumes de mes mains, mais ne me brûlent pas. Mes pieds touchent à peine le sol, tandis que je commence à courir sur le boulevard, à la vitesse de l’éclair.
Je projette les flammes qui naissent dans mes mains contre les affiches publicitaires et les vitrines, qui fondent instantanément. Je décide de couper à travers les immeubles, et mon corps traverse la pierre et fait s’écrouler les murs.
J’emporte plusieurs bâtiments dans ma course effrénée, sans aucun remord. Je suis bien plus fort que la ville, que les gens, que l’hiver. On leur avait dit de s’attaquer à ceux de leur taille, et maintenant ils en paient le prix fort. Faites place au putain d’écrivain.
Je tords quelques réverbères pour m’amuser, avant de retourner mettre à bas un autre immeuble. J’en défonce la façade, et rentre dans le hall. Chacun de mes pas fracture le carrelage, et les fenêtres explosent lorsque je passe trop près d’elles. Je commence à grimper le vieil escalier en bois, qui prend feu à mon contact. Je monte quelques étages en laissant un brasier dans mon sillage.
J’arrive sur le palier de chez Vincent et frappe à sa porte. Mon corps est couvert de sueur, et mes jambes me soutiennent à peine. Forcé de m’assoir, je prends ma tête dans mes mains et me recroqueville en position fœtale. J’ai peur que le vent emporte mes tatouages et que la pluie me casse en mille morceaux impossibles à recoller. Parce que je suis un cadavre qui marche, un amas de cellules mortes qui ne se renouvellent pas, pensant savoir ce que c’est que de vivre vraiment.
C’est Xavier qui ouvre la porte. Il me voit roulé en boule dans mon gigantesque manteau, ignorant les flammes qui crépitent dans l’escalier et le bruit des dizaines d’alarmes de voitures qui nous parvient de la rue.
-Mec, dit-il d’une voix paniquée, qu’est-ce qui se passe?
-J’ai une tumeur au genou.
Note: Attention au côté «roman feuilleton»
Prochainement: Xavier n’a plus d’espace
Le contact du mur du commissariat sur mon visage est dur et froid, et je me demande si mes cellules sont aussi mortes qu’elles le prétendent. Le policier qui me fait les poches m’empêche de me retourner pour examiner la situation avec plus de recul. J’entends Vincent dans mon dos, qui vocifère contre la brutalité dont nous sommes victimes, et Xavier qui claque des dents.
J’ai envie de me plaindre comme à mon habitude de mon manque de responsabilité dans tout ce qui m’arrive, mais j’ai maintenant compris que les choses qui m’arrivent sont toujours de ma faute. J’aurais dû mieux surveiller Vincent.
Les policiers nous demandent de retirer chaussures et pantalons, en s’excusant à demi-mots. Ils nous expliquent que par les temps qui courent, ils sont sensés être particulièrement vigilants avec les personnes de moins de vingt cinq ans.
Vincent et Xavier, l’œil mauvais, s’exécutent. Un policier fait une blague sur les jambes maigres de Vincent, pensant sans doute dédramatiser la situation. On me demande de me désaper à mon tour, et mon hésitation énerve quelque peu mes amis.
-Mec, me dit Xavier sans cesser de claquer des dents, depuis quand ça te gène de te mettre à poil?
-C’est pas ça, c’est…
Je jette un regard craintif à Vincent, parce que j’anticipe la violence de sa réaction. Ce dernier m’intime poliment de baisser mon froc et de pas faire chier. Je demande aux policiers pourquoi Xavier et moi devons payer pour les erreurs de notre ami barbu.
-Je dirais plutôt «moustachu», précise un jeune policier.
C’est pas possible d’entamer une carrière de grand écrivain réaliste lorsque tout se barre en couille de cette manière. Je passe bien trop de temps dans les commissariats pour prendre les choses au sérieux. Je finis par baisser mon pantalon et Vincent pousse un cri d’horreur.
-C’est pas vrai, hurle-t-il, tu t’es encore fait faire un tatouage!
-Un petit.
-Putain, mais t’es vraiment trop con, t’écoutes jamais ce qu’on te dit! C’est permanent ce genre de connerie!
-C’est l’idée.
Les flics, visiblement peu à l’aise, nous fouillent sommairement pendant que Vincent me traite de tous les noms. Encore une fois, ce n’est après tout que de peau qu’il s’agit. On demande à mon ami de se calmer parce qu’il fait vraiment beaucoup de bruit, et celui-ci prend tout le monde à parti.
-C’est pas trop con franchement?
Les policiers baissent la tête mais n’en pensent pas moins. Je me sens de plus en plus honteux. Vincent marche jusqu’à moi, le pantalon sur les chevilles, et soulève mon pull, découvrant ainsi d’autres tatouages, pour appuyer son argumentation par un «Si c’est pas moche, franchement?». On nous sépare, pendant que je m’obstine à regarder mes pieds en rougissant.
Xavier, seul dans son coin, nous déteste en silence.
Nous finissons par nous rhabiller, et les formalités administratives nous prennent une heure de plus. Lorsque nous sortons du commissariat, je suis surpris qu’il n’ait pas été une fois de plus attaqué par une foule furieuse. Mais la police n’est plus la cible privilégiée des émeutiers, qui sont maintenant bien trop nombreux pour se sentir menacés.
Les rues de Paris sont couvertes d’affiches qui proclament «La fin de leur monde», comme dans la chanson. C’est vrai. Les flics arrêtent tous les jeunes qui passent parce qu’ils ne savent pas vraiment comment réagir face à un pays entier qui en a assez de s’en prendre plein la gueule. Face à des gens qui leur ressemblent, qui ont comme eux trop subi pour rester chez eux à attendre que ça passe.
Car tout ça n’a rien à voir avec le courage de prendre les armes. C’est de la survie pure et dure, c’est simplement nous ou eux.
Vincent se bat avec son téléphone pour appeler sa copine, malgré le réseau qui est de moins en moins bon depuis que plusieurs antennes-relais sont détruites. Xavier me prend à part en se donnant un air sérieux.
-Mec, me chuchote-t-il, ta grosseur au genou…
-Elle est toute petite.
-Elle a grossi.
Un passant annonce à Vincent que les portables ne passent plus dans cet arrondissement, et celui-ci pousse un juron de son invention qui nous fait sursauter. Xavier éponge la sueur de son front, séquelle de son séjour parmi nos amis de la police, et s’allume une cigarette. Le vent d’hiver peine à se faufiler entre les immeubles parisiens. Je passe ma main sur mon tatouage tout neuf, encore un peu gonflé, et masse cette peau meurtrie supposée morte.
Je demande à Vincent ce qu’il faisait avec plusieurs centaines d’euros de tickets-restaurant sur lui. Je lui précise que je me fous de savoir où il les avait eus, que ce qui m’intéresse c’est ce qu’il comptait en faire maintenant que les rares restaurants encore ouverts ne les acceptent même plus. Il embrasse la rue d’un grand geste, et nous invite à regarder le chaos autour de nous: Les boutiques fermées, les vitrines brisées, les rues barrées par des camions…
-Tout ça, résume-t-il. Tout ça ne durera pas. La révolte, les petits pillages de merde, la police débordée. Même le président qui passe à la télé pour dire que tout est sous contrôle, eh bien le président ne durera pas. Les gens obtiendront quelques satisfactions et s’en tiendront là, c’est tout. Ils auront à nouveau besoin de places de parking.
-Et de tickets-restaurants? demande Xavier.
-Putain, ces enculés de keufs les ont gardés pour eux…
J’essaye de ne pas penser que l’extérieur de notre corps est déjà mort. Que le monde nous appréhende comme des cadavres encore chauds. Alors j’enfouis la tête sous les draps pour la poser sur le ventre de Martine. Je suis à peine rentré a Paris et je recommence déjà à faire n’importe quoi. Et j’adore ça.
Martine se met à caresser mon dos, à l’endroit ou se situe l’un de mes tatouages les plus imposants, et se demande à voix haute comment on peut écrire sur soi une phrase tirée d’une bande dessinée.
J’essaye d’enfouir ma tête plus profond, savourant le contact de cette peau morte qui réchauffe la mienne. J’étreins son corps de toutes mes forces, comme si le plus gros câlin du monde allait effacer mon propre corps et me changer en esprit pur. Je retourne quelques instants dans cet univers noir qui n’existe que lorsque mes yeux sont fermés, ce néant peuplé d’êtres fabuleux, dans lequel ma puissance n’a pas de limites. Où moi seul défait les armées et construit des cathédrales.
Je renonce à la vie terrestre pour me perdre dans un corps qui n’est pas le mien.
-C’est ça que j’aime chez toi, dis-je.
-Quoi?
Je sors la tête des draps et attrape une tasse de café. Martine se lève et commence à s’habiller, me demandant si moi aussi je ne vais pas être en retard au travail. Je lui réponds que j’ai arrêté d’être serveur pour écrire plus.
-J’ai toujours pas lu une ligne de ton blog, d’ailleurs, s’excuse-t-elle.
-En fait personne le lit, dis-je. Xavier fait du mauvais boulot.
-T’y mets pas vraiment du tien non plus, non?
Je m’assois sur le lit et commence à enfiler mes vêtements. Je pourrais me sentir comme une merde si seulement je réfléchissais un peu plus. En finissant ma tasse de café d’un trait, il me vient l’idée que mes tatouages partiront peut-être avec le temps, comme des peaux mortes, et que ça ferait bien plaisir à Vincent.
Martine et moi descendons les escaliers de chez elle, et nous donnons un baiser d’adieu une fois dans la rue.
-Je pensais vraiment pas que tu m’attendrais, dis-je.
-Je t’ai pas attendu, mon vieux, répond-elle.
Elle mordille légèrement ma lèvre inférieure et tourne des talons pour s’en aller travailler. Je pourrais juste faire comme si je m’en foutais. Je la regarde s’éloigner, en boutonnant mon manteau d’hiver comme si j’enfilais une armure. Il résiste au vent et à la pluie, et je voudrais parfois ne jamais l’enlever.
Je me mets en route pour affronter Paris à pied. De nombreuses personnes sont dans mon cas, sans doute découragés par la pénurie de métros. La ville entière semble bouder, et étale avec nonchalance ses magasins fermés et ses piétons désœuvrés.
J’ai envie de tout casser juste pour prouver que j’en suis capable. Le vent froid m’emmerde autant que les gens qui ne me prennent pas au sérieux. Je déteste la police et les émeutes. Je vais bousiller cette ville qui m’en met plein la gueule.
Je donne un coup de pied dans une poubelle pour la renverser, et ignore le regard de certains passants outrés. C’est juste que je comprends que la France en ait marre de se faire enculer, mais que j’ai du mal à accepter que ça lui ait pris autant de temps pour le réaliser.
La puissance du monde noir de mon imagination afflue dans mes veines, et me rend ivre comme je ne l’ai jamais été. La force dont je fais preuve en rêve sort des régions reculées de mon esprit pour venir gonfler chacun de mes muscles. D’un autre coup de pied, j’envoie valser un scooter mal garé, avant d’hurler sur un petit chien que je trouve moche.
Je m’adosse contre un immeuble et sens que le choc de mon corps contre la pierre cause quelques fissures. D’un doigt hésitant, j’appuie mon doigt contre le mur et découvre qu’il s’y enfonce comme dans du beurre. J’en profite pour graver mon nom dans la pierre.
Je traverse la route sans faire attention aux voitures. L’une d’elles me percute, et explose sous la violence du choc. Ce n’est pas simplement mon gros manteau d’hiver qui me protège, c’est une force de chevalier mythique qui m’a envahie, et qui ne se tarit pas. Paris est peuplé de gobelins qui ne sont pas si impressionnants, et je m’en vais les combattre à grands coups d’épée dans la gueule.
J’attrape une autre voiture et la projette quelques mètres plus loin. Je fonce tête baissée dans les embouteillages, envoyant valser tous les véhicules qui se trouvent sur mon passage. Des flammes se mettent à crépiter dans les paumes de mes mains, mais ne me brûlent pas. Mes pieds touchent à peine le sol, tandis que je commence à courir sur le boulevard, à la vitesse de l’éclair.
Je projette les flammes qui naissent dans mes mains contre les affiches publicitaires et les vitrines, qui fondent instantanément. Je décide de couper à travers les immeubles, et mon corps traverse la pierre et fait s’écrouler les murs.
J’emporte plusieurs bâtiments dans ma course effrénée, sans aucun remord. Je suis bien plus fort que la ville, que les gens, que l’hiver. On leur avait dit de s’attaquer à ceux de leur taille, et maintenant ils en paient le prix fort. Faites place au putain d’écrivain.
Je tords quelques réverbères pour m’amuser, avant de retourner mettre à bas un autre immeuble. J’en défonce la façade, et rentre dans le hall. Chacun de mes pas fracture le carrelage, et les fenêtres explosent lorsque je passe trop près d’elles. Je commence à grimper le vieil escalier en bois, qui prend feu à mon contact. Je monte quelques étages en laissant un brasier dans mon sillage.
J’arrive sur le palier de chez Vincent et frappe à sa porte. Mon corps est couvert de sueur, et mes jambes me soutiennent à peine. Forcé de m’assoir, je prends ma tête dans mes mains et me recroqueville en position fœtale. J’ai peur que le vent emporte mes tatouages et que la pluie me casse en mille morceaux impossibles à recoller. Parce que je suis un cadavre qui marche, un amas de cellules mortes qui ne se renouvellent pas, pensant savoir ce que c’est que de vivre vraiment.
C’est Xavier qui ouvre la porte. Il me voit roulé en boule dans mon gigantesque manteau, ignorant les flammes qui crépitent dans l’escalier et le bruit des dizaines d’alarmes de voitures qui nous parvient de la rue.
-Mec, dit-il d’une voix paniquée, qu’est-ce qui se passe?
-J’ai une tumeur au genou.
Note: Attention au côté «roman feuilleton»
Prochainement: Xavier n’a plus d’espace
19 novembre 2009
07. Martine
Que quelqu’un fasse quelque chose: Il y a un prétendu écrivain qui se balade ivre parmi les convives pour parler de lui.
J’explique à Martine d’où vient mon pseudo et elle explose de rire en me disant que je suis vraiment pathétique. Je me renfrogne, et voyant qu’elle m’a vexé, elle pose doucement ses lèvres sur mes joues, avant d’ajouter que je pique.
-Ce que je voulais expliquer, dis-je en faisant quelques efforts pour articuler, c’est que je veux pas m’éloigner du côté populaire de l’art.
-C’est vrai que tu étais en plein dans les émeutes?
Je baisse les yeux et souris en tentant de paraître modeste. Je réponds que j’essaye d’être un écrivain populaire, et elle me fait remarquer que je n’ai que ce mot là à la bouche. En fait je ne suis pas vraiment d’humeur à faire face à la critique, alors je lui demande si elle veut voir mes tatouages.
Son rire est des plus francs, et me désarçonne un peu. Les effets de l’alcool agrandissent son sourire, et me rapetissent un peu. Il fallait que je tombe sur la seule connasse de la soirée qui apprécie que je fasse n’importe quoi.
Un peu maladroitement je commence à défaire les boutons de ma chemise, pendant qu’elle m’observe d’un regard amusé. Je sens une main se poser sur mon épaule et me tirer vers l’arrière. Vincent me plaque contre un mur en me demandant pourquoi je ne manque jamais une occasion de me ridiculiser. Articulant à peine, je lui réponds que j’en ai rien à foutre parce que je vais conquérir le monde et forcer les gens à m’aimer.
Il me fait assoir sur une chaise en marmonnant que je tiens l’alcool comme sa sœur, et me met de petites claques pour me réveiller. La musique est trop forte, et la pièce n’est pas assez éclairée. Je crois que si on s’amuse comme ça c’est parce qu’on a pas encore trouvé d’autre manière de le faire. On danse au bord des précipices, en attendant de savoir si la guerre civile aura bien lieu.
L’ivresse brouille les couleurs autour de moi et me fait vivre dans un tableau impressionniste. La voix lointaine de Xavier m’explique que Vincent est parti se chercher un verre, avant de me demander si j’ai croisé de beaux mecs ce soir.
J’ouvre grand les yeux et le gratifie d’un doigt d’honneur avec l’annulaire. J’essuie la sueur sur mon front avec une veste qui traîne sur un dos de chaise, et râle au sujet de la musique de merde qui passe à fond.
Vincent nous rejoint et explique à Xavier que j’ai traumatisé Martine en essayant de me foutre à poil devant elle. Ce dernier lui répond que ce serait plus facile pour tout le monde si j’assumais enfin mon homosexualité. Vincent, plus sérieux, me demande pourquoi je n’ai jamais de copine.
-Parce que les meufs détestent les écrivains, dis-je en étouffant un rot alcoolisé.
Mes deux amis écarquillent les yeux, atterrés par ma bêtise. J'ai l'impression que malgré toutes les précautions que je prends, moins je bois d'alcool, et plus je finis dans des états lamentables.
Je précise que c’est une blague sur un ton d’excuse, mais Vincent et Xavier m’abandonnent seul sur ma chaise pour retourner s’amuser pour de vrai.
Les couleurs accompagnent les danseurs et contredisent le rythme de la musique. C’est pas possible que les choses soient aussi absurdes, et je me rassure en me répétant que tout rentrera dans l’ordre après un bon verre d’eau.
Je laisse mes suppositions s’évaporer dans l’ambiance de la fête, et j’aperçois de loin Martine qui danse avec un type bien moins ivre que moi. Cette chaise sur laquelle je suis assis est un trône que j’ai bâti pour être le roi des cons. Mon fief s’étend jusqu’à la cuisine et je règne sur quelques mètres carrés de champs en friche, parce qu’il faut bien laisser les cultures se reposer pour avoir de bonnes récoltes l’année d’après.
Les paysans sont armés de fourches et réclament ma tête, mais j’ai une épée,forgée en secret dans la montagne sacrée qui borde mes terres, et elle coupe la pierre comme si c’était du pudding. Alors ce n’est vraiment pas quelques simples humains qui vont me faire peur.
-Dieu merci, j’ai cru que j’avais rêvé tout ça en me branlant tout bourré…
Martine explose de rire, et je n’en reviens pas d’avoir dit ça dès le réveil. Je réalise avec effroi que je suis encore ivre. Je relève le drap et m’extrait promptement du lit pour enfiler mon maudit jogging. La station debout s’avère pénible, et je me sens incapable de regretter quoi que ce soit, parce que je suis déjà mort.
Martine m’explique que je suis moins musclé que dans ses souvenirs, pendant que je titube jusqu’à la cafetière. J’observe mon cadavre de loin, il est debout et se débat avec une situation qui le dépasse. Je me demande pourquoi il panique autant, vu qu’il ne risque plus rien maintenant.
Le mort-vivant demande poliment à sa dulcinée si elle veut du café, et vide le paquet dans un filtre sans attendre la réponse. Il met la machine en marche et retourne se mettre au lit en gardant son jogging. La fille vient se blottir contre lui en lui demandant ce qu’il fait aujourd’hui, et il répond qu’il travaille.
-Tu travailles chez toi, non? Xavier m’a dit que tu écrivais pour un blog en ce moment.
-En fait je suis serveur.
-Mais tu es aussi écrivain?
Je souris comme pour éluder la question. En fait je sais pas vraiment ce que je suis, et j’ai prétendu être écrivain pour coucher avec cette fille. Le bruit de la cafetière vient combler le vide de la conversation, pendant que j’essaye de maintenir dans mon crâne les phrases stupides qui tambourinent pour sortir.
Ma chambre tremble sur ses fondations, et je pose ma tête sur la poitrine de Martine pour cacher à ma vue ce monde qui remue parce qu’il n’a rien trouvé de plus amusant. Le soleil perce violemment les rideaux, et donne une teinte orangée à la pièce. Les feuilles des arbres font des ombres chinoises sur le mur, qui dansent comme un mobile.
-Je crois que je fais souvent n’importe quoi, dis-je.
-Ouais, répond-elle. C’est trop cool.
La cafetière a maintenant cessé son vacarme. Je rabats le drap, et Martine me traite d’enculé parce qu’il fait froid chez moi. Je crois que le café ne va pas suffire.
Je me lève pour aller nous servir deux tasses, et je l’entends dans mon dos qui me fait la remarque que j’ai une sacrée collection de bandes dessinées, avant de me demander si elle peut en lire une. Un peu revenu de mon ivresse, je retourne me mettre au lit avec les tasses, et cette fois je retire mon jogging.
-C’est trop cool, dis-je en sirotant mon café.
-Carrément.
Vincent est parti ce matin. Sa mère nous a appelés en pleurs pour nous dire qu’il allait chercher sa copine bloquée en plein dans les nouvelles émeutes qui éclatent en province, à cause de la grève générale de la SNCF. Le temps qu’on arrive pour le raisonner, il était déjà loin. Ce con a pris son scooter, en assurant qu’il ne risquait rien, avant de se précipiter vers l’œil du cyclone. Sa tendance à jouer les chevaliers est l’un de nos sujets de plaisanteries récurrents.
Je bâille à gorge déployée, en observant les reflets rougeâtres du coucher de soleil sur la capitale. Les passants mécontents m’observent d’un œil méfiant, sans doute à cause de la cigarette que je fume qui pollue l’air qu’ils respirent. Ou peut-être parce Xavier a garé la voiture de la mère de Vincent en plein milieu de la route.
J’explique à Martine qu’il ne s’agit pas vraiment d’un week-end à la campagne mais d’une opération de sauvetage, et elle se moque de ma tendance à tout dramatiser. C’est pas elle qui a dû promettre à une mère morte d’inquiétude de lui ramener son fils vivant. Xavier, lui, fait des allers-retours nerveux pour charger le coffre du véhicule de mille trucs inutiles qu’il emporte «au cas où l’on doive faire face à une guerre civile». J’ai envie de lui expliquer qu’on utilise pas de napalm pour réprimer les révolutions, et qu’il est inutile d’emporter des tenues ignifugées.
Le crépuscule assombrit le regard de Martine, et dessine des soucis sur son visage. Je lui explique que ce n’est pas grave, et que je reviendrai bien un jour.
-Je sais, répond-elle. Ce qui me rend triste c’est que je sais très bien que je ne t’attendrai pas.
Xavier me hurle de loin qu’il a fini de charger la voiture. J’aimerais que les gens voient le côté courageux de ce que je fais, même quand ce que je fais est stupide. Martine m’embrasse, un peu trop poliment à mon goût. J’aurais préféré plus de fougue pour un baiser d’adieu, mais c’est parce que je regarde trop de films américains.
Elle passe sa main sur ma joue avec douceur en me demandant pourquoi je ne suis jamais bien rasé, et ma réponse la fait rire. Elle me colle une petite claque au cul et je vais rejoindre Xavier à la voiture, un peu honteux. Il démarre et nous quittons Paris sans que j’aie pu dire à Martine que j’ai finalement changé d’avis.
L’autoroute s’ouvre à nous, dans la lumière incandescente, et nous emmène droit sur les flammes du crépuscule. J’ai subitement peur de ce qu’il y a derrière, et commence à comprendre l’utilité des combinaisons ignifugées.
-Pourquoi t’appelles toutes les filles «Martine»? me demande Xavier.
-Ca m’évite de les confondre entre elles.
-C’est une réponse de pédé.
En fait c’est certainement parce que j’envisage trop le genre humain par rapport à moi. Sur les panneaux d’indications de l’autoroute ont été accrochées des banderoles qui disent «marre de s’en prendre plein la gueule», et je crois que pour la première fois je pardonne ceux qui ont voté à droite.
Xavier semble en forme pour conduire de nuit, mais je m’efforce de garder les yeux ouverts pour lui tenir compagnie.
-Mec, dis-je, pourquoi on est incapable de réagir avec modération?
Il accélère imperceptiblement. L’autoroute est pratiquement déserte, et le soleil maintenant couché ne signale sa présence que par quelques nuages violets qui planent au dessus de la ligne d’horizon. C’est presque trop d’espace d’un seul coup.
Xavier n’a pas besoin de répondre à ma question.
Note: N’oublie pas que ta mère va lire ça.
Prochainement: Xavier dit qu’il est trop intelligent pour se suicider.
J’explique à Martine d’où vient mon pseudo et elle explose de rire en me disant que je suis vraiment pathétique. Je me renfrogne, et voyant qu’elle m’a vexé, elle pose doucement ses lèvres sur mes joues, avant d’ajouter que je pique.
-Ce que je voulais expliquer, dis-je en faisant quelques efforts pour articuler, c’est que je veux pas m’éloigner du côté populaire de l’art.
-C’est vrai que tu étais en plein dans les émeutes?
Je baisse les yeux et souris en tentant de paraître modeste. Je réponds que j’essaye d’être un écrivain populaire, et elle me fait remarquer que je n’ai que ce mot là à la bouche. En fait je ne suis pas vraiment d’humeur à faire face à la critique, alors je lui demande si elle veut voir mes tatouages.
Son rire est des plus francs, et me désarçonne un peu. Les effets de l’alcool agrandissent son sourire, et me rapetissent un peu. Il fallait que je tombe sur la seule connasse de la soirée qui apprécie que je fasse n’importe quoi.
Un peu maladroitement je commence à défaire les boutons de ma chemise, pendant qu’elle m’observe d’un regard amusé. Je sens une main se poser sur mon épaule et me tirer vers l’arrière. Vincent me plaque contre un mur en me demandant pourquoi je ne manque jamais une occasion de me ridiculiser. Articulant à peine, je lui réponds que j’en ai rien à foutre parce que je vais conquérir le monde et forcer les gens à m’aimer.
Il me fait assoir sur une chaise en marmonnant que je tiens l’alcool comme sa sœur, et me met de petites claques pour me réveiller. La musique est trop forte, et la pièce n’est pas assez éclairée. Je crois que si on s’amuse comme ça c’est parce qu’on a pas encore trouvé d’autre manière de le faire. On danse au bord des précipices, en attendant de savoir si la guerre civile aura bien lieu.
L’ivresse brouille les couleurs autour de moi et me fait vivre dans un tableau impressionniste. La voix lointaine de Xavier m’explique que Vincent est parti se chercher un verre, avant de me demander si j’ai croisé de beaux mecs ce soir.
J’ouvre grand les yeux et le gratifie d’un doigt d’honneur avec l’annulaire. J’essuie la sueur sur mon front avec une veste qui traîne sur un dos de chaise, et râle au sujet de la musique de merde qui passe à fond.
Vincent nous rejoint et explique à Xavier que j’ai traumatisé Martine en essayant de me foutre à poil devant elle. Ce dernier lui répond que ce serait plus facile pour tout le monde si j’assumais enfin mon homosexualité. Vincent, plus sérieux, me demande pourquoi je n’ai jamais de copine.
-Parce que les meufs détestent les écrivains, dis-je en étouffant un rot alcoolisé.
Mes deux amis écarquillent les yeux, atterrés par ma bêtise. J'ai l'impression que malgré toutes les précautions que je prends, moins je bois d'alcool, et plus je finis dans des états lamentables.
Je précise que c’est une blague sur un ton d’excuse, mais Vincent et Xavier m’abandonnent seul sur ma chaise pour retourner s’amuser pour de vrai.
Les couleurs accompagnent les danseurs et contredisent le rythme de la musique. C’est pas possible que les choses soient aussi absurdes, et je me rassure en me répétant que tout rentrera dans l’ordre après un bon verre d’eau.
Je laisse mes suppositions s’évaporer dans l’ambiance de la fête, et j’aperçois de loin Martine qui danse avec un type bien moins ivre que moi. Cette chaise sur laquelle je suis assis est un trône que j’ai bâti pour être le roi des cons. Mon fief s’étend jusqu’à la cuisine et je règne sur quelques mètres carrés de champs en friche, parce qu’il faut bien laisser les cultures se reposer pour avoir de bonnes récoltes l’année d’après.
Les paysans sont armés de fourches et réclament ma tête, mais j’ai une épée,forgée en secret dans la montagne sacrée qui borde mes terres, et elle coupe la pierre comme si c’était du pudding. Alors ce n’est vraiment pas quelques simples humains qui vont me faire peur.
-Dieu merci, j’ai cru que j’avais rêvé tout ça en me branlant tout bourré…
Martine explose de rire, et je n’en reviens pas d’avoir dit ça dès le réveil. Je réalise avec effroi que je suis encore ivre. Je relève le drap et m’extrait promptement du lit pour enfiler mon maudit jogging. La station debout s’avère pénible, et je me sens incapable de regretter quoi que ce soit, parce que je suis déjà mort.
Martine m’explique que je suis moins musclé que dans ses souvenirs, pendant que je titube jusqu’à la cafetière. J’observe mon cadavre de loin, il est debout et se débat avec une situation qui le dépasse. Je me demande pourquoi il panique autant, vu qu’il ne risque plus rien maintenant.
Le mort-vivant demande poliment à sa dulcinée si elle veut du café, et vide le paquet dans un filtre sans attendre la réponse. Il met la machine en marche et retourne se mettre au lit en gardant son jogging. La fille vient se blottir contre lui en lui demandant ce qu’il fait aujourd’hui, et il répond qu’il travaille.
-Tu travailles chez toi, non? Xavier m’a dit que tu écrivais pour un blog en ce moment.
-En fait je suis serveur.
-Mais tu es aussi écrivain?
Je souris comme pour éluder la question. En fait je sais pas vraiment ce que je suis, et j’ai prétendu être écrivain pour coucher avec cette fille. Le bruit de la cafetière vient combler le vide de la conversation, pendant que j’essaye de maintenir dans mon crâne les phrases stupides qui tambourinent pour sortir.
Ma chambre tremble sur ses fondations, et je pose ma tête sur la poitrine de Martine pour cacher à ma vue ce monde qui remue parce qu’il n’a rien trouvé de plus amusant. Le soleil perce violemment les rideaux, et donne une teinte orangée à la pièce. Les feuilles des arbres font des ombres chinoises sur le mur, qui dansent comme un mobile.
-Je crois que je fais souvent n’importe quoi, dis-je.
-Ouais, répond-elle. C’est trop cool.
La cafetière a maintenant cessé son vacarme. Je rabats le drap, et Martine me traite d’enculé parce qu’il fait froid chez moi. Je crois que le café ne va pas suffire.
Je me lève pour aller nous servir deux tasses, et je l’entends dans mon dos qui me fait la remarque que j’ai une sacrée collection de bandes dessinées, avant de me demander si elle peut en lire une. Un peu revenu de mon ivresse, je retourne me mettre au lit avec les tasses, et cette fois je retire mon jogging.
-C’est trop cool, dis-je en sirotant mon café.
-Carrément.
Vincent est parti ce matin. Sa mère nous a appelés en pleurs pour nous dire qu’il allait chercher sa copine bloquée en plein dans les nouvelles émeutes qui éclatent en province, à cause de la grève générale de la SNCF. Le temps qu’on arrive pour le raisonner, il était déjà loin. Ce con a pris son scooter, en assurant qu’il ne risquait rien, avant de se précipiter vers l’œil du cyclone. Sa tendance à jouer les chevaliers est l’un de nos sujets de plaisanteries récurrents.
Je bâille à gorge déployée, en observant les reflets rougeâtres du coucher de soleil sur la capitale. Les passants mécontents m’observent d’un œil méfiant, sans doute à cause de la cigarette que je fume qui pollue l’air qu’ils respirent. Ou peut-être parce Xavier a garé la voiture de la mère de Vincent en plein milieu de la route.
J’explique à Martine qu’il ne s’agit pas vraiment d’un week-end à la campagne mais d’une opération de sauvetage, et elle se moque de ma tendance à tout dramatiser. C’est pas elle qui a dû promettre à une mère morte d’inquiétude de lui ramener son fils vivant. Xavier, lui, fait des allers-retours nerveux pour charger le coffre du véhicule de mille trucs inutiles qu’il emporte «au cas où l’on doive faire face à une guerre civile». J’ai envie de lui expliquer qu’on utilise pas de napalm pour réprimer les révolutions, et qu’il est inutile d’emporter des tenues ignifugées.
Le crépuscule assombrit le regard de Martine, et dessine des soucis sur son visage. Je lui explique que ce n’est pas grave, et que je reviendrai bien un jour.
-Je sais, répond-elle. Ce qui me rend triste c’est que je sais très bien que je ne t’attendrai pas.
Xavier me hurle de loin qu’il a fini de charger la voiture. J’aimerais que les gens voient le côté courageux de ce que je fais, même quand ce que je fais est stupide. Martine m’embrasse, un peu trop poliment à mon goût. J’aurais préféré plus de fougue pour un baiser d’adieu, mais c’est parce que je regarde trop de films américains.
Elle passe sa main sur ma joue avec douceur en me demandant pourquoi je ne suis jamais bien rasé, et ma réponse la fait rire. Elle me colle une petite claque au cul et je vais rejoindre Xavier à la voiture, un peu honteux. Il démarre et nous quittons Paris sans que j’aie pu dire à Martine que j’ai finalement changé d’avis.
L’autoroute s’ouvre à nous, dans la lumière incandescente, et nous emmène droit sur les flammes du crépuscule. J’ai subitement peur de ce qu’il y a derrière, et commence à comprendre l’utilité des combinaisons ignifugées.
-Pourquoi t’appelles toutes les filles «Martine»? me demande Xavier.
-Ca m’évite de les confondre entre elles.
-C’est une réponse de pédé.
En fait c’est certainement parce que j’envisage trop le genre humain par rapport à moi. Sur les panneaux d’indications de l’autoroute ont été accrochées des banderoles qui disent «marre de s’en prendre plein la gueule», et je crois que pour la première fois je pardonne ceux qui ont voté à droite.
Xavier semble en forme pour conduire de nuit, mais je m’efforce de garder les yeux ouverts pour lui tenir compagnie.
-Mec, dis-je, pourquoi on est incapable de réagir avec modération?
Il accélère imperceptiblement. L’autoroute est pratiquement déserte, et le soleil maintenant couché ne signale sa présence que par quelques nuages violets qui planent au dessus de la ligne d’horizon. C’est presque trop d’espace d’un seul coup.
Xavier n’a pas besoin de répondre à ma question.
Note: N’oublie pas que ta mère va lire ça.
Prochainement: Xavier dit qu’il est trop intelligent pour se suicider.
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