Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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12 janvier 2010

18. Martine introuvable

Marseille pour moi, c'est un peu comme Bagdad pour le reste du monde. C'est une ville qui me veut du mal, et j'avais juré de ne jamais y retourner. Putain, Martine, qu'est-ce que tu avais besoin de venir ici...
C'est le début de l'après-midi, mais les terrasses du vieux port sont déjà pleines. Un soleil anormal pour cette période de l'hiver fait étinceler les milliards de bateaux amarrés, comme un gigantesque garage de voitures de luxe.
Je réajuste la capuche de mon manteau d'hiver pour mieux cacher mon visage. La chaleur me pèse, et je remarque que beaucoup de gens portent de simples chemises. Ici l'été est permanent, mais les gens qui vivent dans la région ne le réalisent même pas. C'est peut-être pour ça qu'ils deviennent tous fous.
Je rentre dans un café et vais jusqu'au téléphone. Le patron m'interpelle pour me dire que toutes les lignes sont coupées, et je lui réponds que je cherche juste une adresse dans l'annuaire. Puis il me dévisage, et me demande si on se connait.
-Je ressemble à beaucoup de gens, dis-je en rougissant.
-Je dirais pas ça pourtant, objecte-t-il. Vous avez un visage particulier.
-C'est parce que je suis assez pâle.
Je baisse les yeux et m'intéresse au bottin. En l'épluchant, je cherche le nom de Martine, priant pour qu'elle soit hébergée par un membre de sa famille. Je trouve une dizaine de personnes correspondant à son patronyme, éparpillées aux quatre coins de la ville.
Je referme l'annuaire, et remarque que le parton m'observe toujours de derrière son comptoir. Il interpelle son serveur et me désigne du doigt. Je m'empresse de sortir du café, sans rien commander.
Dehors le soleil ne faiblit pas. La ville est suspendue à la mer, et c'est comme si chaque habitant était en instance de partir. Ici rien n'a d'importance, parce qu'on peut s'échapper à tout moment, et c'est ce qui me fait péter les plombs.
Je presse le pas pour me rendre à la première adresse que j'ai notée. Il faut que je quitte la ville avant la tombée de la nuit, sinon je risque de ne plus pouvoir me cacher. Les gobelins fondent sur Marseille aux premiers signes du crépuscule, et persécutent les gens un peu sérieux comme moi. Les bars s'emplissent d'une furie sans nom, d'une clameur inconsciente de tout danger, et inondent les rues de couleurs absurdes et de récitals mal composés.
Je prends quelques raccourcis que je connais, pour éviter les grandes artères. J'arrive au premier immeuble de ma liste, et sonne. Je tapote légèrement du pied, comme pour dire aux occupants de ne pas me faire attendre trop longtemps dans la rue.
Un homme ouvre la porte, et paraît stupéfait de me voir. Je lui demande à voix basse si Martine se trouve chez lui, et il reste muet. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me gratifie d'un sourire enfantin.
-Vous êtes Barry, dit-il.
Je détale comme un lapin. Je cours aussi vite que je peux, murmurant « putain de merde » en boucle, et vais me réfugier dans une ruelle vide. Un besoin irrépressible de hurler vers le ciel monte en moi, que je réprime parce qu'il faut bien rester caché. Alors je sors un marqueur de ma poche et commence à inscrire « j'encule Barry » sur le mur d'un immeuble.
Un vieil homme qui passe à ce moment là murmure « traître », sans s'arrêter. C'est pas possible que je soie là. Ça n'a aucun sens que mes baskets viennent fouler à nouveau ces rues, et que je respire encore l'air de la méditerranée.
Comment faire confiance à une mer sans marée, à une ville plus étendue que Paris, et à un peuple qui porte chaque vêtement une taille trop petite ?
Je range mon marqueur et m'allume une cigarette. J'essaye encore une fois de faire des ronds de fumée, sans y arriver. La prochaine fois que je croiserai Vincent, je lui demanderai de m'apprendre.
Je chasse la pensée de ma tête. Au fond, je crois que je ne suis plus si loin de Paris. Le soleil décline peu à peu sur la cité phocéenne, me faisant comprendre que je n'échapperai pas aux gobelins, et que je vais devoir combattre. Que le temps s'échappe trop vite pour qu'on aie pas l'impression de le perdre, et que du coup tout ce qu'on peut faire, c'est sauver quelques meubles en évacuant constamment, comme des réfugiés.

C'est les quartiers nord. C'est un enchevêtrement de petites tours bétonnées, beaucoup moins impressionnantes que celles de chez moi. C'est beaucoup moins de monde, aussi. Mais y venir la nuit c'est du suicide.
J'arrive à la dernière adresse sur ma liste, à la dernière chance de trouver Martine. Aussi peut-être la fin du chemin, parce que je commence sérieusement à penser que je vais me faire buter. Je rentre les épaules et enfonce ma capuche sur mes yeux. J'avance entre les tours sans faire de vagues, m'imaginant des snipers postés sur les toits, prêts à m'abattre, et des enfants sur les starting-blocks pour venir détrousser mon cadavre. J'en viens même à me figurer les pittbulls qui se chargeront de faire disparaître mon corps. Marseille c'est Bagdad.
Je finis par trouver la tour que je cherchais. Beaucoup de lumières sont encore allumées, et je me demande un instant pourquoi je n'ai croisé personne dehors. Je pousse la porte du hall, et étouffe un cri de stupeur. Assis un peu partout, dos contre le mur, des bières à la main, sont disposés une dizaine de jeunes marseillais.
-Mais putain, vous m'avez fait peur les mecs, dis-je d'une voix blanche. Pourquoi vous êtes pas dehors ?
L'un d'eux m'examine comme si je venais d'une autre planète, et avale une gorgée de bière. Un autre me rappelle en passant sa main sur son crâne rasé qu'il fait super froid dehors. Puis il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de retirer ma capuche.
-J'ai pas trop envie, dis-je d'une voix tremblante.
-Retire-la, putain, fais pas chier !
C'est finalement arrivé : Je vais mourir. Je retire ma capuche et vois les visages s'illuminer autour de moi. Plusieurs crient « C'est Barry ! » pendant que la honte presse mon cœur pour en faire de la purée. Je vais crever comme un chien, rougissant à en cuire, vomissant ma honte jusqu'à ce que je n'existe plus.
-Putain, crie l'homme au crâne rasé, t'es une vraie star ici, mec !
-Je sais, dis-je en baissant les yeux.
-On a vu le film au moins cent fois ! Tu joues comme De Niro, frangin ! Putain, la scène du m16...
Il mime le bruit du m16, et me colle une grande claque dans le dos. Les autres sortent leurs portables et commencent à me prendre en photo, me demandant si ça me dérange pas. Puis ils demandent à un dénommé « Joe » d'aller chercher un m16 pour les photos.
-Et vous voulez que je le trouve où, le m16 ? répond Joe.
-Putain, c'est pourtant pas compliqué !
Joe sort de l'immeuble en pestant contre le froid. Je passe quelques minutes à signer des autographes en dissimulant mon malaise. On me demande de refaire certaines répliques cultes du film, comme « S'il y a une chose que j'ai apprise au centre de détention pour mineurs, c'est de ne jamais faire affaire avec les japonais, Mickey... ». On m'offre une bière et je me détends un peu.
Je sympathise avec mes nouveaux amis. Nous parlons de films de Scorsese et de bandes dessinées pendant quelques minutes. Je finis par avouer que je suis écrivain maintenant. Ça siffle et ça m'encourage de tous les côtés, et on me fait promettre de ne jamais écrire de trucs chiants.
Joe finit par revenir, et explique qu'il a pas pu trouver de m16, et qu'il a pris une kalashnikov à la place, en me posant l'engin dans les mains. Je pose pour quelques photos, et Joe me prévient que la mitraillette est chargée, et qu'on va aller tirer quelques balles dehors, pour faire des vidéos.
-Attends, dis-je, je dois d'abord vérifier quelque chose.
Je vais sonner à l'interphone qui porte le nom de Martine, et Joe m'apprend que plus personne n'habite ici. L'homme à la tête rasée me demande qui je cherche, tandis que nous sortons dehors avec toute la troupe. Je lui explique je cherche une fille, en visant le ciel avec la mitraillette.
Je tire quelques rafales pendant qu'on me filme. L'homme à la tête rasée m'informe qu'il connaît peut-être quelqu'un qui pourrait m'aider. Quelqu'un qui a pas mal de contacts.
-Je vois de qui tu parles, dis-je en tirant une rafale. Mais c'est un mec que j'avais juré de ne plus revoir.
La fraîcheur de la nuit n'est pas si terrible quand on est pas marseillais. Je refile la mitraillette à Joe, avec délicatesse. Mais à vrai dire je sais que je n'ai plus le choix. Barry est revenu, et tout ce qui va avec. Marseille est immense, et je n'ai plus qu'une carte à jouer.
Je reprends une bière pour me donner du courage, et observe la lune qui éclaire les quartiers nord. Je me laisse envahir par le fracas des coups de feu. J'ai rejoint les gobelins dans leur croisade absurde, et le seul moyen de m'en sortir, c'est de les suivre jusqu'au bout.

Je remue mes tagliatelles au saumon du bout de ma fourchette, comme un enfant renfrogné. Lucien m'observe d'un air amusé, et me demande non sans ironie si j'ai vraiment décidé de devenir écrivain.
-Je sais pas si je l'ai vraiment décidé, dis-je.
-En tout cas t'auras toujours ta place à Marseille. T'as une petite notoriété ici, tu sais ?
-Je sais.
Quelle différence, après tout ? Je pourrais m'installer ici, et publier des poèmes narcissiques et mal écrits, en râlant gentiment sur les occasions ratées. Tirer à la mitraillette dans la journée et envahir les bars le soir, en portant des fringues trop petites.
Lucien me parle de son prochain film, qui sort en dvd dans deux mois. Il m'offre un rôle dedans, et me propose de me montrer la bande-annonce.
-Tu as tourné la bande-annonce avant le film ?
-C'est un rôle de flic, continue-t-il. Il se fait casser les genoux au début du film, et il revient à la fin pour se venger.
J'avale une bouchée de saumon, comme si c'était tout ce qu'il me restait. Les lumières du restaurant deviennent plus tamisées, imperceptiblement. Un serveur passe et informe Lucien que le patron nous offre une bouteille de vin. À la table voisine, un couple nous observe avec admiration.
J'ai du mal à manger. Lucien me sert un verre, et me confie que ça lui fait très plaisir de me revoir. Qu'il pense que j'irai loin, avec ou sans lui.
-Si tu veux jouer à l'écrivain ma poule, s'esclaffe-t-il, tu nous pondras des putains de best-sellers ! Putain, je me souviens de la première fois que je t'ai vu, quand tu venais de débarquer à Marseille, t'étais encore tout minot...
-C'était au casting, non ?
-Tu rigoles ? Je t'ai jamais fait passer de casting pour jouer Barry. C'est fou, je te jure, j'ai l'impression que tu as pris dix ans...
C'est peut-être ça la vie d'adulte : Arrêter de tirer à la mitraillette à tout bout de champ. Un homme rentre dans le restaurant, et vient déposer un papier à Lucien. Ce dernier me le tend, et m'annonce qu'il a retrouvé ma copine. Je fourre l'adresse dans ma poche, et remercie chaudement mon ancien réalisateur.
-T'es un mec bien, Lucien.
-Toi t'es toujours aussi marrant, ma poule.
Je sors du restaurant, un peu ragaillardi. Je ne prends pas la peine de rabattre ma capuche, et marche sereinement jusqu'à l'adresse indiquée sur le papier. Au final, je n'ai pas habité longtemps ici, mais je connais les rues. Sauf que Marseille passe comme un fleuve. Elle est calme et furieuse, et si je voulais m'y intégrer, je serais certainement emporté par le courant.
Alors que j'arrive à destination, j'aperçois Martine qui sort de son immeuble, sans prêter attention à cette ville fantasmagorique, à ces passants en transit, ou à moi. Je cours vers elle et la prends dans mes bras. Une fois la surprise passée, elle éclate de rire, et je la soulève un peu démonstrativement, comme pour montrer à Marseille que je l'ai vaincue.
-Comment tu m'as trouvée ? me demande Martine.
-Je savais que tu étais à Marseille.
-Et comment tu savais que j'étais à Marseille ?
Je préfère ne pas lui répondre. Je la repose par terre et l'embrasse. Je lui raconte que je ne sais même pas comment j'ai fait pour venir jusqu'ici depuis la Suisse, et que je suis un peu à côté de mes pompes depuis l'opération.
-Au fait, tu boites ?
-Même pas, dis-je fièrement. J'ai un secret à partager.
-Vas-y.
-Je suis une star de film d'action marseillais.
Son rire redonne des couleurs à la rue. Nous partons en balade pour tenter de rattraper le temps perdu. La mer sans vagues, la chaleur douce de la nuit, et les contretemps de la ville me semblent un peu plus familiers à chaque pas.


Note : Impossible de décrire Marseille

Prochainement : Sans moi

11 novembre 2009

02. Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge

Vincent se roule en boule sur le dos et pousse des petits cris suraigus en direction du plafond. Ses petits bras sont agités de spasmes et ses doigts forment des griffes. Il bouge dans tous les sens, vérifiant de temps à autre que je le regarde toujours, et que son manège me fait toujours rire. A vrai dire il en fait un peu trop.
-Mais putain, hurle-t-il, tu préfères Xavier à moi!
-Mais non.
Xavier fait comme s’il ne se trouvait pas dans la pièce avec nous. Il écrit consciencieusement un e-mail d’insultes à son banquier.
Vincent me reproche d’être plus inspiré par Xavier pour écrire. Je soupire en l’écoutant répéter «tu m’aimes pas» d’un air plaintif. Je lui réponds qu’il se trompe.
-Non mec, persiste-t-il, tu m’aimes pas.
-Mais si, je…
-Tu quoi?
-Enfin, tu sais bien…
-Non, je sais pas.
-Je t’aime, pauvre connard! Voilà, t’es content?
Il recommence à se rouler en boule en rabâchant que je préfère Xavier et que je suis un enculé. Je lui rétorque que si j’écris sur Xavier, c’est pour dire que je le déteste.
-N’empêche qu’à tes yeux, je suis pas un mec intéressant, boude-t-il.
Xavier me demande de corriger l’orthographe de son message avant qu’il ne l’envoie. Pendant que je relis le tissu d’insanités qu’il vient de taper, il me demande quand je compte me remettre à écrire.
Il faudrait que j’arrête de dire aux autres que je veux devenir écrivain. Je pourrais simplement leur faire la surprise de leur montrer des romans que j’ai écrits lorsqu’ils sont finis. Je pourrais prétendre que j’en ai rien à foutre, et faire carrière à la Fnac. Le problème avec la vie d’adulte, c’est qu’elle est livrée sans mode d’emploi.
La pluie tombe contre la fenêtre, nous rappelant que l’automne arrive et qu’il va nous mettre à terre. Il faudrait faire front mais les jeux vidéos nous prennent beaucoup de temps.
Je demande à Vincent quelle genre d’histoire il est sensé m’inspirer, et je vois son visage s’illuminer. En triturant sa moustache, il commence à parler des aventures d’un mec beau, riche, et intelligent, avec une femme superbe, qui gagne toujours au casino et reverse l’argent aux pauvres.
-C’est pas super intéressant, dis-je.
Je demande à Xavier s’il est bien sûr de vouloir envoyer le mail, et il me conseille de ne pas être aussi pédé si je veux faire quelque chose de ma vie.
-Alors parle de ma bataille contre les zoulous, insiste Vincent.
-Quels zoulous?
-Les zoulous mutants.
-Les quoi?
Ses yeux projettent des étoiles. Je m’attendrais presque à l’entendre crier «Eurêka», puis à réclamer un prix Nobel de littérature. Il me fait signe d’être bien attentif à ses paroles, avant de déclamer:
-Les zoulous mutants du Cambodge.
-Vincent, dis-je en grinçant des dents, les zoulous habitent en…
«Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge» murmure-t-il pour lui-même. Il hoche la tête comme pour se confirmer qu’il est parfaitement d’accord avec ce qu’il vient de dire.

-Mec, tu veux pas acheter des pop corns?
Je lui réponds que non droit dans les yeux, et m’aperçois en examinant son visage que sa barbe a tellement poussé qu’elle camoufle complètement sa moustache. Je lui annonce que je n’ai pas faim en retirant nos tickets à la borne automatique. Mais c’est mal connaître Vincent: Il ne s’avoue pas vaincu et me supplie d’acheter les fameux pop corns, avançant que ca donne un petit côté rétro au film qu’on va voir, qu’il ne fera pas de bruit en mangeant, et qu’il me rendra l’argent plus tard. Je me demande s’il se roulait par terre étant petit.
Je lui donne ma carte bancaire et vais l’attendre dans la salle, en lui rappelant qu’on est déjà en retard. Quelques minutes plus tard, il me rejoint avec ses victuailles et se moque de mon empressement puisque le film n’a pas commencé.
-J’aime pas rater les bandes annonces, dis-je en grognant.
-On s’en fout des bandes annonces, se moque-t-il.
Il s’assoit et commence à faire des commentaires sur les publicités à l’écran, tout en piochant dans ses pop corns. Je lui fais remarquer qu’il fait un peu de bruit en mangeant et il me traite de pédé.
-Au fait, me rappelle-t-il, t’en es où de mes aventures avec les zoulous?
-Je crois pas que je vais les écrire.
Il s’énerve et râle à voix assez haute pour que nos voisins de derrière nous entendent. Il me reproche de vouloir le priver d’un truc qui ne me prendrait que quelques heures. Puis il me fait son sourire de Vincent, qui veut dire «je t’en supplie», et je lui demande pourquoi c’est aussi important pour lui.
-Parce que c’est cool, répond-il, d’avoir quelqu’un qui écrit sur toi. Il voit des trucs que tu remarques pas à propos de toi-même, tout ça...
Je lui fais signe de se taire car le film commence. Alors que les logos des majors américaines défilent devant nous, il se sent obligé de rajouter:
-Et puis parce que j’aime qu’on parle de moi.
-Ta gueule.

«…Les larmes aux yeux, Vincent pensa que ces zoulous mutants étaient décidément increvables. Il se résolut à en emporter le plus possible avec lui dans la mort. Se dressant sur ses jambes, il passa la tête hors de son abri de fortune, et cria aux zoulous de venir se mesurer à lui si seulement ils l’osaient.
Ces derniers ne se firent pas prier, et se ruèrent sur notre héros avec des cris de guerre qui le firent frissonner. Les combattants s’abattirent sur lui avec la violence sourde d’un ouragan. Il tira plusieurs balles sur les zoulous et en blessa plusieurs. Il crut même en tuer un qui avait l’air un peu chétif, mais sa nature de mutant le remit bientôt sur pied.
«Je dois les entrainer loin des villageois» pensa-t-il, en se dégageant de l’emprise d’un zoulou qui tentait de lui arracher la tête à mains nues. Vincent commença alors à courir parmi les champs inondés, chacun de ses pas s’enfonçant un peu plus dans l’eau. Des bœufs l’observaient passer d’un regard éteint en mâchant ce qui semblait être des algues.
Ce jour là, le Cambodge vit passer à toute allure un brave poursuivi par une horde de guerriers ancestraux génétiquement améliorés. Hors d’haleine, Vincent peinait de plus en plus à courir et l’eau, qui lui arrivait maintenant à mi-cuisses, ne lui facilitait pas la tâche. Les zoulous lancés à sa poursuite gagnaient peu à peu du terrain.
Il inspecta le barillet de son revolver et n’y trouva qu’une balle. Il songea qu’il était peut-être préférable de mourir de sa propre main plutôt que de celle d’un zoulou mutant du Cambodge.
Les larmes ruisselaient maintenant sur ses joues, tandis que de sa voix aigue il fredonnait une chanson de Sinatra pour se donner du courage, et tenter d’oublier que les chants guerriers de ses adversaires prenaient la dimension de la vallée.
Il n’y avait plus de monde extérieur, de pays, de planètes. Il n’y avait que la vallée humide et les bœufs placides qui assistaient à sa chute. Il n’y avait que le canon froid du revolver contre sa tempe qui palpitait, et l’armée de zoulous mutants qui achevait sa course folle.
Il passa la main sur sa moustache, et essuya les larmes de ses joues. Il s’échappa de la vallée un instant, pour goûter aux vapeurs d’opium de Singapour et aux femmes caractérielles de Mexico. La lumière orangée de la fin du jour révélait des nuées de moustiques à la surface de l’eau, et enflammait les nénuphars. Il se demanda pourquoi le crépuscule avait cette beauté sauvage à ses yeux, et pourquoi Sinatra l’accompagnait toujours dans les moments difficiles.
Il pressa la détente, et sa tête devint un feu d’artifice qui fit trembler la vallée, abandonnant le reste de son corps à une eau sombre recouverte de plantes étranges. Les zoulous ne purent jamais retrouver sa trace.»

Xavier relève les yeux de l’ordinateur et me fixe comme s’il me rencontrait pour la première fois. Il me dévisage longuement, semblant chercher une réponse dans mon regard.
-J’ai rarement lu un truc aussi stupide, finit-il par dire.
Le ton de sa voix est plutôt triste, et je le sens sincèrement désolé pour moi. Je m’allonge sur le canapé et fixe le plafond, me concentrant pour m’envoler et passer à travers. Vincent, qui n’a pas décroché un mot depuis qu’il a lu ce que j’ai écrit, s’installe à l’ordinateur dès que Xavier se lève, et commence à surfer sur internet.
-Ca dit rien sur moi, marmonne-t-il.
Xavier lui répond que à la limite le plus grave c’est que j’écrive de la merde. Le plafond n’est qu’à quelques mètres et déjà je sens la gravité s’inverser. Les lois de la physique je les baise, et mon corps s’élève lentement vers cette sortie improbable. Je suis à peine tangible, et en forçant un peu je devrais arriver à passer au travers.
C’est pas grave que ça ne dise rien sur mon pote, ce que j’écris. C’est lui. Il court à toute vitesse pour essayer de semer ses poursuivants, et serait capable de leur montrer ses fesses pour les énerver un peu plus.
Vincent me dit que je ne vis pas dans le monde réel. De mon point de vue, c’est lui qui vit dans un monde de zoulous mutants. Et il se débat courageusement.


Note: Rajouter scène où il montre ses fesses aux zoulous.

Prochainement: Xavier agent littéraire
 
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