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13 avril 2010
30. Les gens sur le chemin
J’ai tendance, lorsque j’ouvre un livre, à toujours vouloir commencer par la dernière phrase. Elle n’apprend souvent rien sur l’histoire en elle-même, et ne gâche aucune surprise. Puis je lis la première, et j’essaye de faire le rapprochement entre les deux.
Parce qu’au fond, je suis de ceux que le chemin importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est toujours de savoir comment les choses finissent. Pour moi tout est dans la première et la dernière phrase, et je me convaincs souvent que le reste n’est que du remplissage. Je devrais écrire des histoires plus courtes.
Le début est déjà loin, et je n’ai aucune idée de la façon dont les choses vont finir. D’une manière imprévue, ou totalement logique, ou les deux. En tout cas je préfère m’équiper d’une bonne mitraillette.
J’explique à Lucien que le chargeur de sa kalachnikov est légèrement abîmé, et que du coup il a du mal à s’emboîter.
-Essaye déjà de tirer sans te démettre l’épaule, répond-il un peu sombre. Le reste c’est du détail.
Il a raison. La fin de l’histoire ne dépendra sans doute pas d’un chargeur qui accroche un peu. Tout ça appartient au chemin.
Je charge la mitraillette en forçant un peu dessus, et passe à autre chose. Pour la forme, je demande à qui elle appartient. Quand il me répond « un cousin » je manque d’exploser.
-Mais vous faites des quintuplés à la chaîne, dans ta putain de famille ?
-Attention, me menace-t-il. Tu parles de ma famille.
Je soupire en maugréant qu’il est incapable de reconnaître devant moi qu’il magouille comme un enfoiré. Il marmonne quelque chose dont je ne saisis que « grande famille », en évitant de croiser mon regard. Pour un peu, je jurerais qu’il va se mettre à pleurer.
-J’ai une nouvelle idée de film, balbutie-t-il.
-Moi aussi.
-C’est l’histoire d’un négociateur. Il doit raisonner des terroristes qui ont pris une banque en otage. Sauf que sa femme est à l’intérieur et que ça obscurcit son jugement. Du coup il s’énerve pas mal. C’est un rôle puissant.
-Et ça finit comment ?
-Je sais pas encore.
Nous sortons de chez lui pour aller porter les derniers sacs dans le coffre de la voiture. J’essaye de camoufler la kalachnikov sous un vieux drap. Dans le monde des romans, ce genre de passage indiquerait qu’une fin violente est en route. Mais je ne suis vraiment sûr de rien.
Je ne parle pas à Lucien de l’idée que moi j’ai eue. De ce film qui commence par « Ils viennent pour te tuer » et qui finit par « J’ai du mal à relativiser ». Il n’a de toute manière pas l’air d’humeur à écouter. Je prends conscience que je lui fais de la peine, et qu’il aurait bien aimé m’entraîner un peu plus longtemps dans sa folie.
C’est comme un adieu avant de partir à la guerre. Il fait la remarque que j’ai emporté plus d’essence qu’il ne m’en faut, comme un enculé. Je lui conseille de mettre plus de morts dans ses films.
-Tu sais combien ça coûte un impact de balle, ma poule ? me demande-t-il.
Je monte en voiture et démarre. Il agite la main pendant une éternité, jusqu’à ce que je ne l’aperçoive plus dans mon rétroviseur. Comme pour un départ en vacances.
Je sillonne Marseille sans nostalgie. La ville est sur mon chemin, et au fond elle n’aura pas eu beaucoup d’influence sur le déroulement des choses. Mais je sais qu’elle sera toujours là si j’en ai besoin, et quelque part ça me rassure.
Je fonce récupérer Roger dans le quartier de la Pointe Rouge, parce que je suis persuadé que c'est là qu'il doit se trouver. Il aura sans doute trouvé le nom de l'endroit « approprié ».
J'ai renoncé à tenter de percer les secrets de toute cette logique d'apparitions de mon ami du futur. Nous commençons à nous connaître, à défaut de nous apprécier, et maintenant c'est comme si j'avais juste à me laisser porter par cette mécanique obscure pour anticiper certains évènements. Peut-être que c'est comme ça que ça marche dans le futur.
J'arrive dans ce quartier qui a des faux airs de carte postale, et découvre Roger qui m'attend sans bagages sur le bord de la route principale. Je m'arrête à sa hauteur, et lui demande de monter. En s'installant sur le siège passager, il me demande pourquoi je porte mon manteau d'hiver, et si je ne crève pas de chaud avec.
-J'en ai besoin, dis-je. Tu peux pas comprendre.
-Et depuis quand tu sais conduire ?
-Tu crois franchement que par les temps qui courent on va me demander mon permis ?
Il se renfrogne un peu. Sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche, je sens bien que la tournure que prennent les évènements lui déplaît. Il s'était sans doute habitué à devoir me foutre des coups de pied au cul pour que je me bouge un peu, et maintenant il se sent à la traîne.
-En gros tout va bien, grogne-t-il.
-A part qu'on a pas de musique pour le voyage. Juste la radio.
-Et que les radios n'émettent plus.
-Et que je suis un chanteur pitoyable.
Je n'ai pas croisé de voiture depuis que j'ai commencé à rouler, et les piétons sont rares à cette heure de la journée. J'en profite pour donner un petit coup d'accélérateur, et Roger me conseille de ne pas être trop confiant non plus dans ma façon de conduire.
-Ça se pilote pas comme un scooter, raille-t-il.
-Tu veux conduire, toi ?
-Pourquoi pas.
-Ça se pilote pas comme un jetpack non plus. Désolé.
Cette fois il boude complètement. Je lui annonce que j'ai une petite course à faire avant de prendre l'autoroute, et grimpe la colline de la Garde jusqu'à la basilique. Je gare la voiture sur un parking désert et vais me dégourdir un peu les jambes en attendant le rendez-vous fatidique.
Je ne saurais dire si la fin est proche, mais je commence à comprendre le truc du chemin. La vie c'est du remplissage, et au fond je ne suis pas un si mauvais écrivain si j'arrive à prévoir certaines choses.
Le vent fait frissonner le gazon autour de moi, et chasse les oiseaux dans les arbres. Même en cette saison, la basilique est baignée d'une fraicheur qui contraste avec le reste de la ville. Je ne monte pas les escaliers qui mènent à l'édifice. Je suppose que depuis que Dieu a essayé de me tuer, j'ai un peu peur des lieux de culte.
Alors je donne des coups de pieds dans les pierres, j'observe Marseille qui s'étend vraiment loin. Je remplis quelques minutes de mon existence avec des broutilles qui me rapprochent un peu plus du dénouement.
Martine déboule dans mon champ de vision, sans m'avoir remarqué. Elle marche sur le gazon en essayant, comme si c'était possible, de protéger ses cheveux du vent. Et lorsque qu'elle m'aperçoit, je me rappelle que tout est toujours dans la première et la dernière phrase.
-Viens avec moi, dis-je.
Le vent couvre mes paroles, et elle me demande de répéter, ce dont je m'abstiens car je ne suis pas assez sûr de mon coup.
-Comment tu fais pour toujours me trouver ? demande-t-elle un peu énervée.
-T'es sur ma route. Partout.
C'est pas évident de finir quelque chose. De pas passer son temps à décrire et de remuer un peu plus. J'hésite à retourner à la voiture chercher la mitraillette.
Martine me dit qu'elle m'a beaucoup attendu. J'ai envie de lui répondre que c'est vraiment pas le moment. Il y a certains rouages qui sont impossibles à comprendre. Je lui annonce que je retourne à Paris sans vraiment savoir comment elle peut réagir.
-Mais putain, s'énerve-t-elle franchement, on va quand même pas passer nos vies à s'attendre ! Tu peux continuer à faire n'importe quoi ici, t'as pas besoin de retourner là-bas.
-Je vais pas faire n'importe quoi là-bas. Vraiment.
-Tu sais rien faire d'autre. Tu fais chier.
Ses yeux s'emplissent de larmes, et elle détourne la tête. Je cherche la dernière phrase, sans arriver à la trouver. On peut pas dire que je sois un écrivain prolifique. Assez fébrile, elle s'éloigne de moi et se met à grimper les escaliers qui mènent à la basilique, là où elle sait que je ne peux pas la suivre.
Je lui hurle « Va te faire enculer », et elle se retourne pour me lancer un regard calme et triste, qui me fait me sentir comme un petit garçon. Je marche calmement jusqu'à la voiture, et hésite jusqu'au dernier moment à attraper la kalachnikov pour attaquer cette putain d'église.
Je m'installe au volant et démarre. Roger fait toujours la gueule, et regarde la route défiler par la fenêtre. La colline est plus facile à redescendre qu'à monter, et je prends vite la direction de l'autoroute.
Ce n'est pas encore la fin. Je le sais parce que « Va te faire enculer » est tout sauf une dernière phrase. Ça explique sans doute pourquoi je suis moins triste que je devrais l'être.
Je croise une voiture qui roule en sens inverse, et le conducteur me renvoie mon regard éberlué. Sans doute qu'il n'a pas l'habitude de croiser du monde non plus. Je m'engage sur l'autoroute et Roger commence enfin à se détendre. Il me demande si j'ai encore d'autres rendez-vous, et si j'ai vraiment prévu tout ce qui allait arriver.
-Je suis pas médium, ducon. C'est juste qu'il y a des gens plus prévisibles que d'autres. D'ailleurs on va faire un détour par la frontière suisse pour récupérer Joell le routier. Il doit être coincé en France.
-Tu me pourris la vie.
Il croise les bras et entonne une chanson inconnue, pour ne pas avoir à me parler. Pourtant il a tort : Je ne peux pas tout prévoir, et je suis encore plus curieux que lui de savoir comment tout ça va se terminer.
Un long convoi militaire nous croise en sens inverse. C'est sans doute pour ça que le conducteur que j'ai croisé écarquillait les yeux. Peut-être même que Marseille va perdre son calme, après tout.
J'observe les camions chargés de soldats jusqu'à ce qu'ils disparaissent de mon rétroviseur, et interroge Roger sur ce que j'appelle le « vrai futur ».
-Le vrai futur s'éloigne, répond-il laconiquement.
Note : Ne plus s'éloigner
Prochainement : Irving le dragon
Parce qu’au fond, je suis de ceux que le chemin importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est toujours de savoir comment les choses finissent. Pour moi tout est dans la première et la dernière phrase, et je me convaincs souvent que le reste n’est que du remplissage. Je devrais écrire des histoires plus courtes.
Le début est déjà loin, et je n’ai aucune idée de la façon dont les choses vont finir. D’une manière imprévue, ou totalement logique, ou les deux. En tout cas je préfère m’équiper d’une bonne mitraillette.
J’explique à Lucien que le chargeur de sa kalachnikov est légèrement abîmé, et que du coup il a du mal à s’emboîter.
-Essaye déjà de tirer sans te démettre l’épaule, répond-il un peu sombre. Le reste c’est du détail.
Il a raison. La fin de l’histoire ne dépendra sans doute pas d’un chargeur qui accroche un peu. Tout ça appartient au chemin.
Je charge la mitraillette en forçant un peu dessus, et passe à autre chose. Pour la forme, je demande à qui elle appartient. Quand il me répond « un cousin » je manque d’exploser.
-Mais vous faites des quintuplés à la chaîne, dans ta putain de famille ?
-Attention, me menace-t-il. Tu parles de ma famille.
Je soupire en maugréant qu’il est incapable de reconnaître devant moi qu’il magouille comme un enfoiré. Il marmonne quelque chose dont je ne saisis que « grande famille », en évitant de croiser mon regard. Pour un peu, je jurerais qu’il va se mettre à pleurer.
-J’ai une nouvelle idée de film, balbutie-t-il.
-Moi aussi.
-C’est l’histoire d’un négociateur. Il doit raisonner des terroristes qui ont pris une banque en otage. Sauf que sa femme est à l’intérieur et que ça obscurcit son jugement. Du coup il s’énerve pas mal. C’est un rôle puissant.
-Et ça finit comment ?
-Je sais pas encore.
Nous sortons de chez lui pour aller porter les derniers sacs dans le coffre de la voiture. J’essaye de camoufler la kalachnikov sous un vieux drap. Dans le monde des romans, ce genre de passage indiquerait qu’une fin violente est en route. Mais je ne suis vraiment sûr de rien.
Je ne parle pas à Lucien de l’idée que moi j’ai eue. De ce film qui commence par « Ils viennent pour te tuer » et qui finit par « J’ai du mal à relativiser ». Il n’a de toute manière pas l’air d’humeur à écouter. Je prends conscience que je lui fais de la peine, et qu’il aurait bien aimé m’entraîner un peu plus longtemps dans sa folie.
C’est comme un adieu avant de partir à la guerre. Il fait la remarque que j’ai emporté plus d’essence qu’il ne m’en faut, comme un enculé. Je lui conseille de mettre plus de morts dans ses films.
-Tu sais combien ça coûte un impact de balle, ma poule ? me demande-t-il.
Je monte en voiture et démarre. Il agite la main pendant une éternité, jusqu’à ce que je ne l’aperçoive plus dans mon rétroviseur. Comme pour un départ en vacances.
Je sillonne Marseille sans nostalgie. La ville est sur mon chemin, et au fond elle n’aura pas eu beaucoup d’influence sur le déroulement des choses. Mais je sais qu’elle sera toujours là si j’en ai besoin, et quelque part ça me rassure.
Je fonce récupérer Roger dans le quartier de la Pointe Rouge, parce que je suis persuadé que c'est là qu'il doit se trouver. Il aura sans doute trouvé le nom de l'endroit « approprié ».
J'ai renoncé à tenter de percer les secrets de toute cette logique d'apparitions de mon ami du futur. Nous commençons à nous connaître, à défaut de nous apprécier, et maintenant c'est comme si j'avais juste à me laisser porter par cette mécanique obscure pour anticiper certains évènements. Peut-être que c'est comme ça que ça marche dans le futur.
J'arrive dans ce quartier qui a des faux airs de carte postale, et découvre Roger qui m'attend sans bagages sur le bord de la route principale. Je m'arrête à sa hauteur, et lui demande de monter. En s'installant sur le siège passager, il me demande pourquoi je porte mon manteau d'hiver, et si je ne crève pas de chaud avec.
-J'en ai besoin, dis-je. Tu peux pas comprendre.
-Et depuis quand tu sais conduire ?
-Tu crois franchement que par les temps qui courent on va me demander mon permis ?
Il se renfrogne un peu. Sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche, je sens bien que la tournure que prennent les évènements lui déplaît. Il s'était sans doute habitué à devoir me foutre des coups de pied au cul pour que je me bouge un peu, et maintenant il se sent à la traîne.
-En gros tout va bien, grogne-t-il.
-A part qu'on a pas de musique pour le voyage. Juste la radio.
-Et que les radios n'émettent plus.
-Et que je suis un chanteur pitoyable.
Je n'ai pas croisé de voiture depuis que j'ai commencé à rouler, et les piétons sont rares à cette heure de la journée. J'en profite pour donner un petit coup d'accélérateur, et Roger me conseille de ne pas être trop confiant non plus dans ma façon de conduire.
-Ça se pilote pas comme un scooter, raille-t-il.
-Tu veux conduire, toi ?
-Pourquoi pas.
-Ça se pilote pas comme un jetpack non plus. Désolé.
Cette fois il boude complètement. Je lui annonce que j'ai une petite course à faire avant de prendre l'autoroute, et grimpe la colline de la Garde jusqu'à la basilique. Je gare la voiture sur un parking désert et vais me dégourdir un peu les jambes en attendant le rendez-vous fatidique.
Je ne saurais dire si la fin est proche, mais je commence à comprendre le truc du chemin. La vie c'est du remplissage, et au fond je ne suis pas un si mauvais écrivain si j'arrive à prévoir certaines choses.
Le vent fait frissonner le gazon autour de moi, et chasse les oiseaux dans les arbres. Même en cette saison, la basilique est baignée d'une fraicheur qui contraste avec le reste de la ville. Je ne monte pas les escaliers qui mènent à l'édifice. Je suppose que depuis que Dieu a essayé de me tuer, j'ai un peu peur des lieux de culte.
Alors je donne des coups de pieds dans les pierres, j'observe Marseille qui s'étend vraiment loin. Je remplis quelques minutes de mon existence avec des broutilles qui me rapprochent un peu plus du dénouement.
Martine déboule dans mon champ de vision, sans m'avoir remarqué. Elle marche sur le gazon en essayant, comme si c'était possible, de protéger ses cheveux du vent. Et lorsque qu'elle m'aperçoit, je me rappelle que tout est toujours dans la première et la dernière phrase.
-Viens avec moi, dis-je.
Le vent couvre mes paroles, et elle me demande de répéter, ce dont je m'abstiens car je ne suis pas assez sûr de mon coup.
-Comment tu fais pour toujours me trouver ? demande-t-elle un peu énervée.
-T'es sur ma route. Partout.
C'est pas évident de finir quelque chose. De pas passer son temps à décrire et de remuer un peu plus. J'hésite à retourner à la voiture chercher la mitraillette.
Martine me dit qu'elle m'a beaucoup attendu. J'ai envie de lui répondre que c'est vraiment pas le moment. Il y a certains rouages qui sont impossibles à comprendre. Je lui annonce que je retourne à Paris sans vraiment savoir comment elle peut réagir.
-Mais putain, s'énerve-t-elle franchement, on va quand même pas passer nos vies à s'attendre ! Tu peux continuer à faire n'importe quoi ici, t'as pas besoin de retourner là-bas.
-Je vais pas faire n'importe quoi là-bas. Vraiment.
-Tu sais rien faire d'autre. Tu fais chier.
Ses yeux s'emplissent de larmes, et elle détourne la tête. Je cherche la dernière phrase, sans arriver à la trouver. On peut pas dire que je sois un écrivain prolifique. Assez fébrile, elle s'éloigne de moi et se met à grimper les escaliers qui mènent à la basilique, là où elle sait que je ne peux pas la suivre.
Je lui hurle « Va te faire enculer », et elle se retourne pour me lancer un regard calme et triste, qui me fait me sentir comme un petit garçon. Je marche calmement jusqu'à la voiture, et hésite jusqu'au dernier moment à attraper la kalachnikov pour attaquer cette putain d'église.
Je m'installe au volant et démarre. Roger fait toujours la gueule, et regarde la route défiler par la fenêtre. La colline est plus facile à redescendre qu'à monter, et je prends vite la direction de l'autoroute.
Ce n'est pas encore la fin. Je le sais parce que « Va te faire enculer » est tout sauf une dernière phrase. Ça explique sans doute pourquoi je suis moins triste que je devrais l'être.
Je croise une voiture qui roule en sens inverse, et le conducteur me renvoie mon regard éberlué. Sans doute qu'il n'a pas l'habitude de croiser du monde non plus. Je m'engage sur l'autoroute et Roger commence enfin à se détendre. Il me demande si j'ai encore d'autres rendez-vous, et si j'ai vraiment prévu tout ce qui allait arriver.
-Je suis pas médium, ducon. C'est juste qu'il y a des gens plus prévisibles que d'autres. D'ailleurs on va faire un détour par la frontière suisse pour récupérer Joell le routier. Il doit être coincé en France.
-Tu me pourris la vie.
Il croise les bras et entonne une chanson inconnue, pour ne pas avoir à me parler. Pourtant il a tort : Je ne peux pas tout prévoir, et je suis encore plus curieux que lui de savoir comment tout ça va se terminer.
Un long convoi militaire nous croise en sens inverse. C'est sans doute pour ça que le conducteur que j'ai croisé écarquillait les yeux. Peut-être même que Marseille va perdre son calme, après tout.
J'observe les camions chargés de soldats jusqu'à ce qu'ils disparaissent de mon rétroviseur, et interroge Roger sur ce que j'appelle le « vrai futur ».
-Le vrai futur s'éloigne, répond-il laconiquement.
Note : Ne plus s'éloigner
Prochainement : Irving le dragon
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6 avril 2010
29. Roger cherche l'imprévu
-C'est qui le photographe ?
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
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30 mars 2010
28. Lucien insiste
-Bah alors, ma poule, je croyais que les écrivains adoraient les chemises blanches ?
Lucien me colle une gigantesque claque sur l'épaule, et s'amuse à me donner des petits coups de poings dans les côtes, juste pour voir comment je me défends. J'ai l'impression qu'à chaque mouvement que je fais, la chemise que je porte va se rompre tant elle me paraît fragile.
Mon réalisateur attrape un vendeur qui passe et lui demande une cravate pour aller avec le costard que je porte. Il me chahute encore un peu, me questionnant avec insistance sur la cavalière que je compte amener pour monter le tapis rouge.
-Il y aura un tapis rouge ?
-Je vais en louer un, me répond-il. Et puis des plantes aussi, parce que la salle des fêtes est un peu morne.
-La salle des fêtes ?
Il rit de bon cœur, comme un gosse excité à l'idée de jouer dans le spectacle de son école. Il me parle du film qui va faire un carton en DVD, et de l'aventure humaine qu'aura été le tournage.
-Tu m'as scotché, s'exclame-t-il. La scène avec le commissaire, là... Et puis cette scène aussi où tu as improvisé une réplique...
Je lui rappelle la phrase exacte, qui est « Si j'étais un homme bon, je pourrais me dire que je ne mérite pas tout ce qui m'arrive ». Il s'esclaffe comme si j'avais sorti la blague de l'année, et soliloque sur la colère dans mes yeux qui passe bien à l'image.
Le vendeur revient et me propose plusieurs cravates. Lucien en choisit une pour moi, un peu trop bariolée à mon goût. J'aperçois mon reflet dans le miroir, et ce n'est pas moi que je vois mais Irving Rutherford. Il m'observe en retour, avec un air perdu, se demandant pourquoi je m'habille comme lui.
Lucien revient à la charge au sujet de ma cavalière, et je suis forcé de lui avouer que je comptais venir seul. Il me fait comprendre avec insistance que c'est impossible.
-Du glamour, ma poule.
Je remarque que le vendeur, maintenant retranché derrière son comptoir, se fout de ma gueule. Sans doute la cravate. Le miroir s'assombrit, et Irving Rutherford, lassé, fout le camp. La glace obscurcie ne me renvoie plus qu'un reflet vide dans lequel je ne suis pas. Mon ego crie au scandale.
Mon réalisateur a des mots rassurants, et me console en me proposant d'aller en boîte ce soir pour me chercher une cavalière. Je l'écoute à peine, trop obnubilé que je suis à scruter le miroir à la recherche de mon reflet. J'ai beau savoir que c'est un peu narcissique, j'aimerais qu'il renvoie mon image, même floue, même incomplète.
Je voudrais exister toujours plus, jusqu'à devenir aussi important qu'Irving.
Enfin, je voudrais savoir pourquoi je n'appartiens pas au monde du miroir. Calmement, je m'avance vers la glace vide. Derrière se trouvent certaines réponses, et probablement un univers parallèle. Il est habité par des êtres qui nous ressemblent, et qui sont pratiquement tous gauchers. De l'autre côté du miroir, mes tatouages sont illisibles, et c'est une manière comme une autre de tirer un trait sur le passé.
Je ferme les yeux. Les sons autour de moi sont déformés par l'atmosphère mystique que j'ai créée en quelques secondes. C'est presque un moment solennel, et sûrement aussi un nouveau départ.
Je marche vers le miroir, sans peur, et me cogne de plein fouet. Mon front fait un bruit sourd qui résonne dans le magasin, et je sens mon nez s'aplatir violemment.
Je pousse un juron en ouvrant les yeux, et frotte mon visage endolori. Lucien pousse un éclat de rire retentissant, tandis que les clients braquent leurs yeux sur moi comme des phares. Je rougis un peu, observant mon réalisateur se tordre de rire.
-Cette fois tu t'es surpassé, s'esclaffe-t-il.
-Qu'est-ce que tu prends, ma poule ?
-Comme toi.
-Ça m'étonnerait, t'aimes pas la bière.
-Prends-moi une putain de bière.
Sans chercher à comprendre, Lucien se faufile dans la foule amassée près du comptoir, et tente de capter l'attention d'un serveur. Tout le monde boit de la bière putain, alors moi aussi.
Le DJ lance une chanson à la mode, qui fait rugir la salle. Les gens se mettent à se trémousser, plus ou moins en cadence. Certains font des efforts pour ne pas renverser leurs verres, d'autres frottent leurs culs par terre. L'air se fait rare, mais il est agréable à respirer. Il est chargé d'odeurs concrètes et de sons graves qui font vibrer les tripes.
Lucien semble perdu dans la foule. Je joue des coudes pour le rejoindre, et interpelle un serveur d'un signe de la main. Ma chemise blanche irradie sous la lumière ultraviolette, et fait de moi un néon humain. Je lance un sourire provocateur à Lucien.
-C'est juste parce que t'es plus grand que moi, grogne-t-il.
J'attrape nos verres et le laisse payer. Il me demande ensuite si ça me plairait d'aller m'installer au carré VIP. Il me désigne un coin de la boîte où sont disposés quelques canapés, accessibles à tout le monde. Je prends sur moi pour ne pas faire de sarcasmes, car le nouveau moi est plus tolérant.
Nous allons nous installer sur un canapé, et instantanément Lucien commence à me désigner des filles qui dansent en me demandant laquelle m'intéresse. J'avale une gorgée de bière dégueulasse en temporisant ma réponse. Je suis sauvé par un homme qui vient s'assoir à côté de nous pour prendre des nouvelles de Lucien, et réclamer un quad qui devait semble-t-il arriver aujourd'hui. Mon réalisateur le congédie poliment, en lui demandant de repasser plus tard dans la soirée.
-C'était qui ? je demande une fois que l'homme est parti.
-Un cousin. T'as l'air triste, ma poule.
-J'ai perdu mes pouvoirs. Avant je pouvais faire du deltaplane avec un manteau, ou me téléporter. Je pouvais même visiter des mondes parallèles. Maintenant je suis comme tout le monde.
-C'est pas ce que tu voulais ?
Il sourit avec bienveillance, et nous buvons nos bières en regardant quelques filles frotter leurs culs par terre. Il se sent obligé d'ajouter « Bienvenue dans la vie d'adulte », probablement pour faire un bon mot. Et le pire c'est que je ne trouve rien à y redire.
Ce serait prétentieux d'avoir peur de la normalité. Je déteste les gens comme ça. Il faut être abruti pour vouloir être différent des autres.
Je me lève pour aller danser. Je vais me mêler à la foule et fais semblant de connaître les paroles de la chanson qui passe. Je me surprends à pousser des cris inutiles et à sourire pour faire plaisir aux autres.
J'essaye de toutes mes forces de rentrer en transe. Je tente de suivre ce rythme mystérieux et de ne pas me cogner contre les autres danseurs. À vrai dire je ne suis pas très doué.
Lucien vient me rejoindre, hilare. Il me montre quelques pas, et capte immédiatement l'attention autour de lui. Il m'encourage en tapant des mains, avant de retomber dans un fou-rire.
-Comment tu veux être normal si tu bouges comme ça, ma poule ?
J'essaye encore plus fort. La musique reste à apprivoiser, mais je suis patient et je n'ai rien de mieux à faire. Je l'aurai à l'usure.
Et pour commencer je frotte mon cul par terre.
La rue est chaude et compacte. Les murs de la boîte grondent et semblent prêts à s'écrouler sous le poids de la musique.
Je fume normalement. Je songe à tenter à nouveau d'arrêter. Si je le fais je vais encore devenir irascible.
J'observe Lucien de loin. Il explique à son cousin comment se servir du quad posé devant eux. L'engin est neuf et étincelle dans la nuit. Je n'arrive cependant pas à m'y intéresser.
Les gens fument autour de moi avec calme. Si j'arrête je pourrai dire adieu à ces moments de repos au milieu des soirées trop bruyantes. Mais peut-être que le nouveau moi aime le bruit.
Je pose les yeux sur une poubelle de l'autre côté de la rue, et décide de tester mes pouvoirs. Je me convaincs que si je la fixe suffisamment longtemps j'arriverai à lui faire prendre feu. Mon cerveau se met à bouillonner, et inconscient du ridicule de la situation, je tends la main pour mieux diriger l'énergie.
Le sang vient chatouiller l'intérieur de mes doigts crispés, et je jurerai que la poubelle chauffe un peu. J'aperçois du coin de l'œil le cousin de Lucien qui l'interroge du regard à mon sujet, et ce dernier qui lui répond par un geste qui veut certainement dire que je suis un peu allumé.
Un homme ivre vient uriner contre ma poubelle, que j'aurais juré prête à s'enflammer. J'abandonne pour cette fois, mais bizarrement je ne m'avoue pas vaincu. Mes pouvoirs sont plus subtils que ça. Il agissent sur le cours même des choses.
Par exemple, la scène du mec qui fume tout seul à la sortie d'une boîte manque de rebondissements. Un personnage va certainement faire son apparition, et bouleverser le héros.
Je fixe intensément le bout de la rue, m'attendant à voir débarquer Roger ou Martine au tournant. J'espère que ce sera Martine. Peut-être qu'en me concentrant suffisamment...
Je finis ma cigarette sans que personne n'ai montré le bout de son nez. J'essaye, putain, je fais que ça. Mais la rue reste vide et mes forces s'amenuisent, qu'est-ce que j'y peux ?
Je ferme les yeux pour aller me reposer quelques secondes dans mon monde intérieur. Mais rien n'apparaît, ni gobelin ni chevalier. Je suis seul et sans inspiration. Plus rien de dingue ne peut arriver maintenant.
Le cousin de Lucien passe lentement devant moi en chevauchant son quad rutilant. Son allure est lente et zigzaguante. Il répète sans cesse « Oh putain » en tentant de garder son guidon droit. Pourtant je pourrais le dépasser en marchant un peu vite.
Lentement mais surement, il va encastrer son véhicule dans un panneau de signalisation, se hurlant à lui-même de freiner, sans succès. Le moteur du quad s'arrête après avoir reçu le choc. Lucien va rejoindre son cousin d'un air atterré.
-Putain, Selym, dit-il, C'est quand même pas compliqué de savoir où on va.
Parle pour toi. Moi je suis vulnérable avec cette putain de chemise blanche. Si le danger arrive, je ne pourrai sans doute pas m'en dépêtrer comme avant. Pas comme avec un manteau indestructible et un peu d'inspiration.
La vraie vie est plus coriace qu'un écrivain peut l'imaginer. Elle est moins drôle aussi.
Note : Évite de parler de « frotter son cul par terre »
Prochainement : Roger cherche l'imprévu
Lucien me colle une gigantesque claque sur l'épaule, et s'amuse à me donner des petits coups de poings dans les côtes, juste pour voir comment je me défends. J'ai l'impression qu'à chaque mouvement que je fais, la chemise que je porte va se rompre tant elle me paraît fragile.
Mon réalisateur attrape un vendeur qui passe et lui demande une cravate pour aller avec le costard que je porte. Il me chahute encore un peu, me questionnant avec insistance sur la cavalière que je compte amener pour monter le tapis rouge.
-Il y aura un tapis rouge ?
-Je vais en louer un, me répond-il. Et puis des plantes aussi, parce que la salle des fêtes est un peu morne.
-La salle des fêtes ?
Il rit de bon cœur, comme un gosse excité à l'idée de jouer dans le spectacle de son école. Il me parle du film qui va faire un carton en DVD, et de l'aventure humaine qu'aura été le tournage.
-Tu m'as scotché, s'exclame-t-il. La scène avec le commissaire, là... Et puis cette scène aussi où tu as improvisé une réplique...
Je lui rappelle la phrase exacte, qui est « Si j'étais un homme bon, je pourrais me dire que je ne mérite pas tout ce qui m'arrive ». Il s'esclaffe comme si j'avais sorti la blague de l'année, et soliloque sur la colère dans mes yeux qui passe bien à l'image.
Le vendeur revient et me propose plusieurs cravates. Lucien en choisit une pour moi, un peu trop bariolée à mon goût. J'aperçois mon reflet dans le miroir, et ce n'est pas moi que je vois mais Irving Rutherford. Il m'observe en retour, avec un air perdu, se demandant pourquoi je m'habille comme lui.
Lucien revient à la charge au sujet de ma cavalière, et je suis forcé de lui avouer que je comptais venir seul. Il me fait comprendre avec insistance que c'est impossible.
-Du glamour, ma poule.
Je remarque que le vendeur, maintenant retranché derrière son comptoir, se fout de ma gueule. Sans doute la cravate. Le miroir s'assombrit, et Irving Rutherford, lassé, fout le camp. La glace obscurcie ne me renvoie plus qu'un reflet vide dans lequel je ne suis pas. Mon ego crie au scandale.
Mon réalisateur a des mots rassurants, et me console en me proposant d'aller en boîte ce soir pour me chercher une cavalière. Je l'écoute à peine, trop obnubilé que je suis à scruter le miroir à la recherche de mon reflet. J'ai beau savoir que c'est un peu narcissique, j'aimerais qu'il renvoie mon image, même floue, même incomplète.
Je voudrais exister toujours plus, jusqu'à devenir aussi important qu'Irving.
Enfin, je voudrais savoir pourquoi je n'appartiens pas au monde du miroir. Calmement, je m'avance vers la glace vide. Derrière se trouvent certaines réponses, et probablement un univers parallèle. Il est habité par des êtres qui nous ressemblent, et qui sont pratiquement tous gauchers. De l'autre côté du miroir, mes tatouages sont illisibles, et c'est une manière comme une autre de tirer un trait sur le passé.
Je ferme les yeux. Les sons autour de moi sont déformés par l'atmosphère mystique que j'ai créée en quelques secondes. C'est presque un moment solennel, et sûrement aussi un nouveau départ.
Je marche vers le miroir, sans peur, et me cogne de plein fouet. Mon front fait un bruit sourd qui résonne dans le magasin, et je sens mon nez s'aplatir violemment.
Je pousse un juron en ouvrant les yeux, et frotte mon visage endolori. Lucien pousse un éclat de rire retentissant, tandis que les clients braquent leurs yeux sur moi comme des phares. Je rougis un peu, observant mon réalisateur se tordre de rire.
-Cette fois tu t'es surpassé, s'esclaffe-t-il.
-Qu'est-ce que tu prends, ma poule ?
-Comme toi.
-Ça m'étonnerait, t'aimes pas la bière.
-Prends-moi une putain de bière.
Sans chercher à comprendre, Lucien se faufile dans la foule amassée près du comptoir, et tente de capter l'attention d'un serveur. Tout le monde boit de la bière putain, alors moi aussi.
Le DJ lance une chanson à la mode, qui fait rugir la salle. Les gens se mettent à se trémousser, plus ou moins en cadence. Certains font des efforts pour ne pas renverser leurs verres, d'autres frottent leurs culs par terre. L'air se fait rare, mais il est agréable à respirer. Il est chargé d'odeurs concrètes et de sons graves qui font vibrer les tripes.
Lucien semble perdu dans la foule. Je joue des coudes pour le rejoindre, et interpelle un serveur d'un signe de la main. Ma chemise blanche irradie sous la lumière ultraviolette, et fait de moi un néon humain. Je lance un sourire provocateur à Lucien.
-C'est juste parce que t'es plus grand que moi, grogne-t-il.
J'attrape nos verres et le laisse payer. Il me demande ensuite si ça me plairait d'aller m'installer au carré VIP. Il me désigne un coin de la boîte où sont disposés quelques canapés, accessibles à tout le monde. Je prends sur moi pour ne pas faire de sarcasmes, car le nouveau moi est plus tolérant.
Nous allons nous installer sur un canapé, et instantanément Lucien commence à me désigner des filles qui dansent en me demandant laquelle m'intéresse. J'avale une gorgée de bière dégueulasse en temporisant ma réponse. Je suis sauvé par un homme qui vient s'assoir à côté de nous pour prendre des nouvelles de Lucien, et réclamer un quad qui devait semble-t-il arriver aujourd'hui. Mon réalisateur le congédie poliment, en lui demandant de repasser plus tard dans la soirée.
-C'était qui ? je demande une fois que l'homme est parti.
-Un cousin. T'as l'air triste, ma poule.
-J'ai perdu mes pouvoirs. Avant je pouvais faire du deltaplane avec un manteau, ou me téléporter. Je pouvais même visiter des mondes parallèles. Maintenant je suis comme tout le monde.
-C'est pas ce que tu voulais ?
Il sourit avec bienveillance, et nous buvons nos bières en regardant quelques filles frotter leurs culs par terre. Il se sent obligé d'ajouter « Bienvenue dans la vie d'adulte », probablement pour faire un bon mot. Et le pire c'est que je ne trouve rien à y redire.
Ce serait prétentieux d'avoir peur de la normalité. Je déteste les gens comme ça. Il faut être abruti pour vouloir être différent des autres.
Je me lève pour aller danser. Je vais me mêler à la foule et fais semblant de connaître les paroles de la chanson qui passe. Je me surprends à pousser des cris inutiles et à sourire pour faire plaisir aux autres.
J'essaye de toutes mes forces de rentrer en transe. Je tente de suivre ce rythme mystérieux et de ne pas me cogner contre les autres danseurs. À vrai dire je ne suis pas très doué.
Lucien vient me rejoindre, hilare. Il me montre quelques pas, et capte immédiatement l'attention autour de lui. Il m'encourage en tapant des mains, avant de retomber dans un fou-rire.
-Comment tu veux être normal si tu bouges comme ça, ma poule ?
J'essaye encore plus fort. La musique reste à apprivoiser, mais je suis patient et je n'ai rien de mieux à faire. Je l'aurai à l'usure.
Et pour commencer je frotte mon cul par terre.
La rue est chaude et compacte. Les murs de la boîte grondent et semblent prêts à s'écrouler sous le poids de la musique.
Je fume normalement. Je songe à tenter à nouveau d'arrêter. Si je le fais je vais encore devenir irascible.
J'observe Lucien de loin. Il explique à son cousin comment se servir du quad posé devant eux. L'engin est neuf et étincelle dans la nuit. Je n'arrive cependant pas à m'y intéresser.
Les gens fument autour de moi avec calme. Si j'arrête je pourrai dire adieu à ces moments de repos au milieu des soirées trop bruyantes. Mais peut-être que le nouveau moi aime le bruit.
Je pose les yeux sur une poubelle de l'autre côté de la rue, et décide de tester mes pouvoirs. Je me convaincs que si je la fixe suffisamment longtemps j'arriverai à lui faire prendre feu. Mon cerveau se met à bouillonner, et inconscient du ridicule de la situation, je tends la main pour mieux diriger l'énergie.
Le sang vient chatouiller l'intérieur de mes doigts crispés, et je jurerai que la poubelle chauffe un peu. J'aperçois du coin de l'œil le cousin de Lucien qui l'interroge du regard à mon sujet, et ce dernier qui lui répond par un geste qui veut certainement dire que je suis un peu allumé.
Un homme ivre vient uriner contre ma poubelle, que j'aurais juré prête à s'enflammer. J'abandonne pour cette fois, mais bizarrement je ne m'avoue pas vaincu. Mes pouvoirs sont plus subtils que ça. Il agissent sur le cours même des choses.
Par exemple, la scène du mec qui fume tout seul à la sortie d'une boîte manque de rebondissements. Un personnage va certainement faire son apparition, et bouleverser le héros.
Je fixe intensément le bout de la rue, m'attendant à voir débarquer Roger ou Martine au tournant. J'espère que ce sera Martine. Peut-être qu'en me concentrant suffisamment...
Je finis ma cigarette sans que personne n'ai montré le bout de son nez. J'essaye, putain, je fais que ça. Mais la rue reste vide et mes forces s'amenuisent, qu'est-ce que j'y peux ?
Je ferme les yeux pour aller me reposer quelques secondes dans mon monde intérieur. Mais rien n'apparaît, ni gobelin ni chevalier. Je suis seul et sans inspiration. Plus rien de dingue ne peut arriver maintenant.
Le cousin de Lucien passe lentement devant moi en chevauchant son quad rutilant. Son allure est lente et zigzaguante. Il répète sans cesse « Oh putain » en tentant de garder son guidon droit. Pourtant je pourrais le dépasser en marchant un peu vite.
Lentement mais surement, il va encastrer son véhicule dans un panneau de signalisation, se hurlant à lui-même de freiner, sans succès. Le moteur du quad s'arrête après avoir reçu le choc. Lucien va rejoindre son cousin d'un air atterré.
-Putain, Selym, dit-il, C'est quand même pas compliqué de savoir où on va.
Parle pour toi. Moi je suis vulnérable avec cette putain de chemise blanche. Si le danger arrive, je ne pourrai sans doute pas m'en dépêtrer comme avant. Pas comme avec un manteau indestructible et un peu d'inspiration.
La vraie vie est plus coriace qu'un écrivain peut l'imaginer. Elle est moins drôle aussi.
Note : Évite de parler de « frotter son cul par terre »
Prochainement : Roger cherche l'imprévu
23 mars 2010
27. Barry me poursuit
Le fusil à pompe étincelle dans mes mains, comme une créature un peu folle. Il renvoie le soleil brutal qui passe entre les branches des arbres, et me fait froncer les sourcils. Mon arme fume encore et je suis couvert de sang.
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.
Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.
Note : Brouillard un peu trop appuyé
Prochainement : Lucien insiste
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.
Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.
Note : Brouillard un peu trop appuyé
Prochainement : Lucien insiste
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12 janvier 2010
18. Martine introuvable
Marseille pour moi, c'est un peu comme Bagdad pour le reste du monde. C'est une ville qui me veut du mal, et j'avais juré de ne jamais y retourner. Putain, Martine, qu'est-ce que tu avais besoin de venir ici...
C'est le début de l'après-midi, mais les terrasses du vieux port sont déjà pleines. Un soleil anormal pour cette période de l'hiver fait étinceler les milliards de bateaux amarrés, comme un gigantesque garage de voitures de luxe.
Je réajuste la capuche de mon manteau d'hiver pour mieux cacher mon visage. La chaleur me pèse, et je remarque que beaucoup de gens portent de simples chemises. Ici l'été est permanent, mais les gens qui vivent dans la région ne le réalisent même pas. C'est peut-être pour ça qu'ils deviennent tous fous.
Je rentre dans un café et vais jusqu'au téléphone. Le patron m'interpelle pour me dire que toutes les lignes sont coupées, et je lui réponds que je cherche juste une adresse dans l'annuaire. Puis il me dévisage, et me demande si on se connait.
-Je ressemble à beaucoup de gens, dis-je en rougissant.
-Je dirais pas ça pourtant, objecte-t-il. Vous avez un visage particulier.
-C'est parce que je suis assez pâle.
Je baisse les yeux et m'intéresse au bottin. En l'épluchant, je cherche le nom de Martine, priant pour qu'elle soit hébergée par un membre de sa famille. Je trouve une dizaine de personnes correspondant à son patronyme, éparpillées aux quatre coins de la ville.
Je referme l'annuaire, et remarque que le parton m'observe toujours de derrière son comptoir. Il interpelle son serveur et me désigne du doigt. Je m'empresse de sortir du café, sans rien commander.
Dehors le soleil ne faiblit pas. La ville est suspendue à la mer, et c'est comme si chaque habitant était en instance de partir. Ici rien n'a d'importance, parce qu'on peut s'échapper à tout moment, et c'est ce qui me fait péter les plombs.
Je presse le pas pour me rendre à la première adresse que j'ai notée. Il faut que je quitte la ville avant la tombée de la nuit, sinon je risque de ne plus pouvoir me cacher. Les gobelins fondent sur Marseille aux premiers signes du crépuscule, et persécutent les gens un peu sérieux comme moi. Les bars s'emplissent d'une furie sans nom, d'une clameur inconsciente de tout danger, et inondent les rues de couleurs absurdes et de récitals mal composés.
Je prends quelques raccourcis que je connais, pour éviter les grandes artères. J'arrive au premier immeuble de ma liste, et sonne. Je tapote légèrement du pied, comme pour dire aux occupants de ne pas me faire attendre trop longtemps dans la rue.
Un homme ouvre la porte, et paraît stupéfait de me voir. Je lui demande à voix basse si Martine se trouve chez lui, et il reste muet. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me gratifie d'un sourire enfantin.
-Vous êtes Barry, dit-il.
Je détale comme un lapin. Je cours aussi vite que je peux, murmurant « putain de merde » en boucle, et vais me réfugier dans une ruelle vide. Un besoin irrépressible de hurler vers le ciel monte en moi, que je réprime parce qu'il faut bien rester caché. Alors je sors un marqueur de ma poche et commence à inscrire « j'encule Barry » sur le mur d'un immeuble.
Un vieil homme qui passe à ce moment là murmure « traître », sans s'arrêter. C'est pas possible que je soie là. Ça n'a aucun sens que mes baskets viennent fouler à nouveau ces rues, et que je respire encore l'air de la méditerranée.
Comment faire confiance à une mer sans marée, à une ville plus étendue que Paris, et à un peuple qui porte chaque vêtement une taille trop petite ?
Je range mon marqueur et m'allume une cigarette. J'essaye encore une fois de faire des ronds de fumée, sans y arriver. La prochaine fois que je croiserai Vincent, je lui demanderai de m'apprendre.
Je chasse la pensée de ma tête. Au fond, je crois que je ne suis plus si loin de Paris. Le soleil décline peu à peu sur la cité phocéenne, me faisant comprendre que je n'échapperai pas aux gobelins, et que je vais devoir combattre. Que le temps s'échappe trop vite pour qu'on aie pas l'impression de le perdre, et que du coup tout ce qu'on peut faire, c'est sauver quelques meubles en évacuant constamment, comme des réfugiés.
C'est les quartiers nord. C'est un enchevêtrement de petites tours bétonnées, beaucoup moins impressionnantes que celles de chez moi. C'est beaucoup moins de monde, aussi. Mais y venir la nuit c'est du suicide.
J'arrive à la dernière adresse sur ma liste, à la dernière chance de trouver Martine. Aussi peut-être la fin du chemin, parce que je commence sérieusement à penser que je vais me faire buter. Je rentre les épaules et enfonce ma capuche sur mes yeux. J'avance entre les tours sans faire de vagues, m'imaginant des snipers postés sur les toits, prêts à m'abattre, et des enfants sur les starting-blocks pour venir détrousser mon cadavre. J'en viens même à me figurer les pittbulls qui se chargeront de faire disparaître mon corps. Marseille c'est Bagdad.
Je finis par trouver la tour que je cherchais. Beaucoup de lumières sont encore allumées, et je me demande un instant pourquoi je n'ai croisé personne dehors. Je pousse la porte du hall, et étouffe un cri de stupeur. Assis un peu partout, dos contre le mur, des bières à la main, sont disposés une dizaine de jeunes marseillais.
-Mais putain, vous m'avez fait peur les mecs, dis-je d'une voix blanche. Pourquoi vous êtes pas dehors ?
L'un d'eux m'examine comme si je venais d'une autre planète, et avale une gorgée de bière. Un autre me rappelle en passant sa main sur son crâne rasé qu'il fait super froid dehors. Puis il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de retirer ma capuche.
-J'ai pas trop envie, dis-je d'une voix tremblante.
-Retire-la, putain, fais pas chier !
C'est finalement arrivé : Je vais mourir. Je retire ma capuche et vois les visages s'illuminer autour de moi. Plusieurs crient « C'est Barry ! » pendant que la honte presse mon cœur pour en faire de la purée. Je vais crever comme un chien, rougissant à en cuire, vomissant ma honte jusqu'à ce que je n'existe plus.
-Putain, crie l'homme au crâne rasé, t'es une vraie star ici, mec !
-Je sais, dis-je en baissant les yeux.
-On a vu le film au moins cent fois ! Tu joues comme De Niro, frangin ! Putain, la scène du m16...
Il mime le bruit du m16, et me colle une grande claque dans le dos. Les autres sortent leurs portables et commencent à me prendre en photo, me demandant si ça me dérange pas. Puis ils demandent à un dénommé « Joe » d'aller chercher un m16 pour les photos.
-Et vous voulez que je le trouve où, le m16 ? répond Joe.
-Putain, c'est pourtant pas compliqué !
Joe sort de l'immeuble en pestant contre le froid. Je passe quelques minutes à signer des autographes en dissimulant mon malaise. On me demande de refaire certaines répliques cultes du film, comme « S'il y a une chose que j'ai apprise au centre de détention pour mineurs, c'est de ne jamais faire affaire avec les japonais, Mickey... ». On m'offre une bière et je me détends un peu.
Je sympathise avec mes nouveaux amis. Nous parlons de films de Scorsese et de bandes dessinées pendant quelques minutes. Je finis par avouer que je suis écrivain maintenant. Ça siffle et ça m'encourage de tous les côtés, et on me fait promettre de ne jamais écrire de trucs chiants.
Joe finit par revenir, et explique qu'il a pas pu trouver de m16, et qu'il a pris une kalashnikov à la place, en me posant l'engin dans les mains. Je pose pour quelques photos, et Joe me prévient que la mitraillette est chargée, et qu'on va aller tirer quelques balles dehors, pour faire des vidéos.
-Attends, dis-je, je dois d'abord vérifier quelque chose.
Je vais sonner à l'interphone qui porte le nom de Martine, et Joe m'apprend que plus personne n'habite ici. L'homme à la tête rasée me demande qui je cherche, tandis que nous sortons dehors avec toute la troupe. Je lui explique je cherche une fille, en visant le ciel avec la mitraillette.
Je tire quelques rafales pendant qu'on me filme. L'homme à la tête rasée m'informe qu'il connaît peut-être quelqu'un qui pourrait m'aider. Quelqu'un qui a pas mal de contacts.
-Je vois de qui tu parles, dis-je en tirant une rafale. Mais c'est un mec que j'avais juré de ne plus revoir.
La fraîcheur de la nuit n'est pas si terrible quand on est pas marseillais. Je refile la mitraillette à Joe, avec délicatesse. Mais à vrai dire je sais que je n'ai plus le choix. Barry est revenu, et tout ce qui va avec. Marseille est immense, et je n'ai plus qu'une carte à jouer.
Je reprends une bière pour me donner du courage, et observe la lune qui éclaire les quartiers nord. Je me laisse envahir par le fracas des coups de feu. J'ai rejoint les gobelins dans leur croisade absurde, et le seul moyen de m'en sortir, c'est de les suivre jusqu'au bout.
Je remue mes tagliatelles au saumon du bout de ma fourchette, comme un enfant renfrogné. Lucien m'observe d'un air amusé, et me demande non sans ironie si j'ai vraiment décidé de devenir écrivain.
-Je sais pas si je l'ai vraiment décidé, dis-je.
-En tout cas t'auras toujours ta place à Marseille. T'as une petite notoriété ici, tu sais ?
-Je sais.
Quelle différence, après tout ? Je pourrais m'installer ici, et publier des poèmes narcissiques et mal écrits, en râlant gentiment sur les occasions ratées. Tirer à la mitraillette dans la journée et envahir les bars le soir, en portant des fringues trop petites.
Lucien me parle de son prochain film, qui sort en dvd dans deux mois. Il m'offre un rôle dedans, et me propose de me montrer la bande-annonce.
-Tu as tourné la bande-annonce avant le film ?
-C'est un rôle de flic, continue-t-il. Il se fait casser les genoux au début du film, et il revient à la fin pour se venger.
J'avale une bouchée de saumon, comme si c'était tout ce qu'il me restait. Les lumières du restaurant deviennent plus tamisées, imperceptiblement. Un serveur passe et informe Lucien que le patron nous offre une bouteille de vin. À la table voisine, un couple nous observe avec admiration.
J'ai du mal à manger. Lucien me sert un verre, et me confie que ça lui fait très plaisir de me revoir. Qu'il pense que j'irai loin, avec ou sans lui.
-Si tu veux jouer à l'écrivain ma poule, s'esclaffe-t-il, tu nous pondras des putains de best-sellers ! Putain, je me souviens de la première fois que je t'ai vu, quand tu venais de débarquer à Marseille, t'étais encore tout minot...
-C'était au casting, non ?
-Tu rigoles ? Je t'ai jamais fait passer de casting pour jouer Barry. C'est fou, je te jure, j'ai l'impression que tu as pris dix ans...
C'est peut-être ça la vie d'adulte : Arrêter de tirer à la mitraillette à tout bout de champ. Un homme rentre dans le restaurant, et vient déposer un papier à Lucien. Ce dernier me le tend, et m'annonce qu'il a retrouvé ma copine. Je fourre l'adresse dans ma poche, et remercie chaudement mon ancien réalisateur.
-T'es un mec bien, Lucien.
-Toi t'es toujours aussi marrant, ma poule.
Je sors du restaurant, un peu ragaillardi. Je ne prends pas la peine de rabattre ma capuche, et marche sereinement jusqu'à l'adresse indiquée sur le papier. Au final, je n'ai pas habité longtemps ici, mais je connais les rues. Sauf que Marseille passe comme un fleuve. Elle est calme et furieuse, et si je voulais m'y intégrer, je serais certainement emporté par le courant.
Alors que j'arrive à destination, j'aperçois Martine qui sort de son immeuble, sans prêter attention à cette ville fantasmagorique, à ces passants en transit, ou à moi. Je cours vers elle et la prends dans mes bras. Une fois la surprise passée, elle éclate de rire, et je la soulève un peu démonstrativement, comme pour montrer à Marseille que je l'ai vaincue.
-Comment tu m'as trouvée ? me demande Martine.
-Je savais que tu étais à Marseille.
-Et comment tu savais que j'étais à Marseille ?
Je préfère ne pas lui répondre. Je la repose par terre et l'embrasse. Je lui raconte que je ne sais même pas comment j'ai fait pour venir jusqu'ici depuis la Suisse, et que je suis un peu à côté de mes pompes depuis l'opération.
-Au fait, tu boites ?
-Même pas, dis-je fièrement. J'ai un secret à partager.
-Vas-y.
-Je suis une star de film d'action marseillais.
Son rire redonne des couleurs à la rue. Nous partons en balade pour tenter de rattraper le temps perdu. La mer sans vagues, la chaleur douce de la nuit, et les contretemps de la ville me semblent un peu plus familiers à chaque pas.
Note : Impossible de décrire Marseille
Prochainement : Sans moi
C'est le début de l'après-midi, mais les terrasses du vieux port sont déjà pleines. Un soleil anormal pour cette période de l'hiver fait étinceler les milliards de bateaux amarrés, comme un gigantesque garage de voitures de luxe.
Je réajuste la capuche de mon manteau d'hiver pour mieux cacher mon visage. La chaleur me pèse, et je remarque que beaucoup de gens portent de simples chemises. Ici l'été est permanent, mais les gens qui vivent dans la région ne le réalisent même pas. C'est peut-être pour ça qu'ils deviennent tous fous.
Je rentre dans un café et vais jusqu'au téléphone. Le patron m'interpelle pour me dire que toutes les lignes sont coupées, et je lui réponds que je cherche juste une adresse dans l'annuaire. Puis il me dévisage, et me demande si on se connait.
-Je ressemble à beaucoup de gens, dis-je en rougissant.
-Je dirais pas ça pourtant, objecte-t-il. Vous avez un visage particulier.
-C'est parce que je suis assez pâle.
Je baisse les yeux et m'intéresse au bottin. En l'épluchant, je cherche le nom de Martine, priant pour qu'elle soit hébergée par un membre de sa famille. Je trouve une dizaine de personnes correspondant à son patronyme, éparpillées aux quatre coins de la ville.
Je referme l'annuaire, et remarque que le parton m'observe toujours de derrière son comptoir. Il interpelle son serveur et me désigne du doigt. Je m'empresse de sortir du café, sans rien commander.
Dehors le soleil ne faiblit pas. La ville est suspendue à la mer, et c'est comme si chaque habitant était en instance de partir. Ici rien n'a d'importance, parce qu'on peut s'échapper à tout moment, et c'est ce qui me fait péter les plombs.
Je presse le pas pour me rendre à la première adresse que j'ai notée. Il faut que je quitte la ville avant la tombée de la nuit, sinon je risque de ne plus pouvoir me cacher. Les gobelins fondent sur Marseille aux premiers signes du crépuscule, et persécutent les gens un peu sérieux comme moi. Les bars s'emplissent d'une furie sans nom, d'une clameur inconsciente de tout danger, et inondent les rues de couleurs absurdes et de récitals mal composés.
Je prends quelques raccourcis que je connais, pour éviter les grandes artères. J'arrive au premier immeuble de ma liste, et sonne. Je tapote légèrement du pied, comme pour dire aux occupants de ne pas me faire attendre trop longtemps dans la rue.
Un homme ouvre la porte, et paraît stupéfait de me voir. Je lui demande à voix basse si Martine se trouve chez lui, et il reste muet. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me gratifie d'un sourire enfantin.
-Vous êtes Barry, dit-il.
Je détale comme un lapin. Je cours aussi vite que je peux, murmurant « putain de merde » en boucle, et vais me réfugier dans une ruelle vide. Un besoin irrépressible de hurler vers le ciel monte en moi, que je réprime parce qu'il faut bien rester caché. Alors je sors un marqueur de ma poche et commence à inscrire « j'encule Barry » sur le mur d'un immeuble.
Un vieil homme qui passe à ce moment là murmure « traître », sans s'arrêter. C'est pas possible que je soie là. Ça n'a aucun sens que mes baskets viennent fouler à nouveau ces rues, et que je respire encore l'air de la méditerranée.
Comment faire confiance à une mer sans marée, à une ville plus étendue que Paris, et à un peuple qui porte chaque vêtement une taille trop petite ?
Je range mon marqueur et m'allume une cigarette. J'essaye encore une fois de faire des ronds de fumée, sans y arriver. La prochaine fois que je croiserai Vincent, je lui demanderai de m'apprendre.
Je chasse la pensée de ma tête. Au fond, je crois que je ne suis plus si loin de Paris. Le soleil décline peu à peu sur la cité phocéenne, me faisant comprendre que je n'échapperai pas aux gobelins, et que je vais devoir combattre. Que le temps s'échappe trop vite pour qu'on aie pas l'impression de le perdre, et que du coup tout ce qu'on peut faire, c'est sauver quelques meubles en évacuant constamment, comme des réfugiés.
C'est les quartiers nord. C'est un enchevêtrement de petites tours bétonnées, beaucoup moins impressionnantes que celles de chez moi. C'est beaucoup moins de monde, aussi. Mais y venir la nuit c'est du suicide.
J'arrive à la dernière adresse sur ma liste, à la dernière chance de trouver Martine. Aussi peut-être la fin du chemin, parce que je commence sérieusement à penser que je vais me faire buter. Je rentre les épaules et enfonce ma capuche sur mes yeux. J'avance entre les tours sans faire de vagues, m'imaginant des snipers postés sur les toits, prêts à m'abattre, et des enfants sur les starting-blocks pour venir détrousser mon cadavre. J'en viens même à me figurer les pittbulls qui se chargeront de faire disparaître mon corps. Marseille c'est Bagdad.
Je finis par trouver la tour que je cherchais. Beaucoup de lumières sont encore allumées, et je me demande un instant pourquoi je n'ai croisé personne dehors. Je pousse la porte du hall, et étouffe un cri de stupeur. Assis un peu partout, dos contre le mur, des bières à la main, sont disposés une dizaine de jeunes marseillais.
-Mais putain, vous m'avez fait peur les mecs, dis-je d'une voix blanche. Pourquoi vous êtes pas dehors ?
L'un d'eux m'examine comme si je venais d'une autre planète, et avale une gorgée de bière. Un autre me rappelle en passant sa main sur son crâne rasé qu'il fait super froid dehors. Puis il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de retirer ma capuche.
-J'ai pas trop envie, dis-je d'une voix tremblante.
-Retire-la, putain, fais pas chier !
C'est finalement arrivé : Je vais mourir. Je retire ma capuche et vois les visages s'illuminer autour de moi. Plusieurs crient « C'est Barry ! » pendant que la honte presse mon cœur pour en faire de la purée. Je vais crever comme un chien, rougissant à en cuire, vomissant ma honte jusqu'à ce que je n'existe plus.
-Putain, crie l'homme au crâne rasé, t'es une vraie star ici, mec !
-Je sais, dis-je en baissant les yeux.
-On a vu le film au moins cent fois ! Tu joues comme De Niro, frangin ! Putain, la scène du m16...
Il mime le bruit du m16, et me colle une grande claque dans le dos. Les autres sortent leurs portables et commencent à me prendre en photo, me demandant si ça me dérange pas. Puis ils demandent à un dénommé « Joe » d'aller chercher un m16 pour les photos.
-Et vous voulez que je le trouve où, le m16 ? répond Joe.
-Putain, c'est pourtant pas compliqué !
Joe sort de l'immeuble en pestant contre le froid. Je passe quelques minutes à signer des autographes en dissimulant mon malaise. On me demande de refaire certaines répliques cultes du film, comme « S'il y a une chose que j'ai apprise au centre de détention pour mineurs, c'est de ne jamais faire affaire avec les japonais, Mickey... ». On m'offre une bière et je me détends un peu.
Je sympathise avec mes nouveaux amis. Nous parlons de films de Scorsese et de bandes dessinées pendant quelques minutes. Je finis par avouer que je suis écrivain maintenant. Ça siffle et ça m'encourage de tous les côtés, et on me fait promettre de ne jamais écrire de trucs chiants.
Joe finit par revenir, et explique qu'il a pas pu trouver de m16, et qu'il a pris une kalashnikov à la place, en me posant l'engin dans les mains. Je pose pour quelques photos, et Joe me prévient que la mitraillette est chargée, et qu'on va aller tirer quelques balles dehors, pour faire des vidéos.
-Attends, dis-je, je dois d'abord vérifier quelque chose.
Je vais sonner à l'interphone qui porte le nom de Martine, et Joe m'apprend que plus personne n'habite ici. L'homme à la tête rasée me demande qui je cherche, tandis que nous sortons dehors avec toute la troupe. Je lui explique je cherche une fille, en visant le ciel avec la mitraillette.
Je tire quelques rafales pendant qu'on me filme. L'homme à la tête rasée m'informe qu'il connaît peut-être quelqu'un qui pourrait m'aider. Quelqu'un qui a pas mal de contacts.
-Je vois de qui tu parles, dis-je en tirant une rafale. Mais c'est un mec que j'avais juré de ne plus revoir.
La fraîcheur de la nuit n'est pas si terrible quand on est pas marseillais. Je refile la mitraillette à Joe, avec délicatesse. Mais à vrai dire je sais que je n'ai plus le choix. Barry est revenu, et tout ce qui va avec. Marseille est immense, et je n'ai plus qu'une carte à jouer.
Je reprends une bière pour me donner du courage, et observe la lune qui éclaire les quartiers nord. Je me laisse envahir par le fracas des coups de feu. J'ai rejoint les gobelins dans leur croisade absurde, et le seul moyen de m'en sortir, c'est de les suivre jusqu'au bout.
Je remue mes tagliatelles au saumon du bout de ma fourchette, comme un enfant renfrogné. Lucien m'observe d'un air amusé, et me demande non sans ironie si j'ai vraiment décidé de devenir écrivain.
-Je sais pas si je l'ai vraiment décidé, dis-je.
-En tout cas t'auras toujours ta place à Marseille. T'as une petite notoriété ici, tu sais ?
-Je sais.
Quelle différence, après tout ? Je pourrais m'installer ici, et publier des poèmes narcissiques et mal écrits, en râlant gentiment sur les occasions ratées. Tirer à la mitraillette dans la journée et envahir les bars le soir, en portant des fringues trop petites.
Lucien me parle de son prochain film, qui sort en dvd dans deux mois. Il m'offre un rôle dedans, et me propose de me montrer la bande-annonce.
-Tu as tourné la bande-annonce avant le film ?
-C'est un rôle de flic, continue-t-il. Il se fait casser les genoux au début du film, et il revient à la fin pour se venger.
J'avale une bouchée de saumon, comme si c'était tout ce qu'il me restait. Les lumières du restaurant deviennent plus tamisées, imperceptiblement. Un serveur passe et informe Lucien que le patron nous offre une bouteille de vin. À la table voisine, un couple nous observe avec admiration.
J'ai du mal à manger. Lucien me sert un verre, et me confie que ça lui fait très plaisir de me revoir. Qu'il pense que j'irai loin, avec ou sans lui.
-Si tu veux jouer à l'écrivain ma poule, s'esclaffe-t-il, tu nous pondras des putains de best-sellers ! Putain, je me souviens de la première fois que je t'ai vu, quand tu venais de débarquer à Marseille, t'étais encore tout minot...
-C'était au casting, non ?
-Tu rigoles ? Je t'ai jamais fait passer de casting pour jouer Barry. C'est fou, je te jure, j'ai l'impression que tu as pris dix ans...
C'est peut-être ça la vie d'adulte : Arrêter de tirer à la mitraillette à tout bout de champ. Un homme rentre dans le restaurant, et vient déposer un papier à Lucien. Ce dernier me le tend, et m'annonce qu'il a retrouvé ma copine. Je fourre l'adresse dans ma poche, et remercie chaudement mon ancien réalisateur.
-T'es un mec bien, Lucien.
-Toi t'es toujours aussi marrant, ma poule.
Je sors du restaurant, un peu ragaillardi. Je ne prends pas la peine de rabattre ma capuche, et marche sereinement jusqu'à l'adresse indiquée sur le papier. Au final, je n'ai pas habité longtemps ici, mais je connais les rues. Sauf que Marseille passe comme un fleuve. Elle est calme et furieuse, et si je voulais m'y intégrer, je serais certainement emporté par le courant.
Alors que j'arrive à destination, j'aperçois Martine qui sort de son immeuble, sans prêter attention à cette ville fantasmagorique, à ces passants en transit, ou à moi. Je cours vers elle et la prends dans mes bras. Une fois la surprise passée, elle éclate de rire, et je la soulève un peu démonstrativement, comme pour montrer à Marseille que je l'ai vaincue.
-Comment tu m'as trouvée ? me demande Martine.
-Je savais que tu étais à Marseille.
-Et comment tu savais que j'étais à Marseille ?
Je préfère ne pas lui répondre. Je la repose par terre et l'embrasse. Je lui raconte que je ne sais même pas comment j'ai fait pour venir jusqu'ici depuis la Suisse, et que je suis un peu à côté de mes pompes depuis l'opération.
-Au fait, tu boites ?
-Même pas, dis-je fièrement. J'ai un secret à partager.
-Vas-y.
-Je suis une star de film d'action marseillais.
Son rire redonne des couleurs à la rue. Nous partons en balade pour tenter de rattraper le temps perdu. La mer sans vagues, la chaleur douce de la nuit, et les contretemps de la ville me semblent un peu plus familiers à chaque pas.
Note : Impossible de décrire Marseille
Prochainement : Sans moi
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