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5 mai 2010
33. Vincent a du mal à porter les choses lourdes
Vincent descend péniblement la brouette dans les escaliers, la cognant contre les murs et la laissant parfois échapper sur quelques marches. Il se plaint de la lourdeur de l'outil, et Xavier lui demande s'il préfère porter le cadavre. Bien entendu le moustachu ne trouve rien à y redire.
Je réajuste ma prise sur les pieds de Joell. Xavier, qui descend en marche arrière en tenant les bras du routier, me demande d'aller moins vite si je ne veux pas qu'on se casse la gueule. La manœuvre est délicate car nous évitons tous deux de regarder le cadavre, et la plaie béante qui lui tient lieu de parties génitales.
Vincent fait un bordel pas croyable avec la brouette. Nous n'en sommes qu'à la moitié du chemin et c'est un miracle qu'aucun voisin ne se soit encore risqué à sortir de chez lui.
Je presse un peu trop le pas, et me rapproche sans le vouloir de Xavier. Les fesses du cadavre viennent heurter les marches, et mon partenaire me réprimande. Vincent fait remarquer qu'il n'y a pas que lui qui fait du bruit.
J'ai l'impression que nous mettons une éternité à arriver en bas. Le corps pèse une tonne, et le visage de Xavier est fermé. Nous n'avons pas pu dormir cette nuit.
Une fois dans le hall, nous installons le cadavre châtré dans la brouette, et reprenons quelques secondes notre souffle. Le carrelage dégage une fraîcheur rassurante, mais nous savons que la journée va être étouffante. Nous savourons ce moment car c'est sans doute le meilleur que nous vivrons aujourd'hui.
Vincent sort son revolver, et nous précède dans la rue, pour dégager la voie. Xavier et moi le suivons, portant chacun une poignée de la brouette. Dehors le jour se lève à peine, et déjà la chaleur est désagréable.
Il faut vivre les mauvaises journées, on a pas le choix. Nous partons dans les rues de Paris en guettant chaque bruit suspect, effrayé par l'idée d'être découverts et de passer pour des cons. Ainsi débute l'épopée du cadavre sans bite.
Elle se poursuit dans les ruelles, que nos protagonistes empruntent pour être discrets. Ils ne croisent que quelques rats attirés par les tas d'ordures qui jonchent les trottoirs. Nos trois amis circulent à l'ombre, et essayent de respirer le moins possible.
L'épopée prend une tournure différente quand ils arrivent sur un boulevard sur lequel ils n'étaient pas venu depuis des semaines. Plusieurs cadavres les y attendent, plus ou moins mutilés, comme sur un champ de bataille abandonné par des soldats qui ne prennent pas la peine d'enterrer leurs morts. Certaines façades d'immeubles sont noircies, et presque toutes les portes sont fracturées.
-On se rapproche du centre, tente d'expliquer un des amis.
Et ils poussent leur périple un peu plus loin, avec moins d'appréhension. Car au fond, le cadavre qu'ils transportent leur paraît moins exceptionnel maintenant.
Chaque rue de la ville dévastée les renvoie à la nostalgie d'une époque révolue : La rue du premier baiser avec cette Martine, le bar où un certain soir Vincent s'était battu avec un inconnu...
L'immeuble tenu par les révolutionnaires.
L'épopée marque une pause, pendant que nous regardons la façade lacérée d'impacts de balles et de traces de sang. Je n'ai vu cet immeuble qu'une fois, de nuit, mais dans mon souvenir il était intact. J'interroge Xavier du regard, et il hoche la tête nerveusement, en se mordant la lèvre. Il emprunte le flingue de Vincent, qui le lui cède à contrecœur, et pénètre par un trou dans le mur du rez-de-chaussée. Sans doute un trou de roquette.
Je m'assois sur la brouette sans quitter la façade des yeux, m'attendant peut-être à voir Xavier passer à travers une fenêtre. Vincent allume deux cigarettes et m'en donne une, puis se moque de moi quand je lui dis que je suis presque prêt à arrêter de nouveau.
-Tu me parles de ça comme si c'était une envie que je respectais, me réprimande-t-il.
Le soleil est un peu plus agressif qu'à notre départ, et l'ombre des immeubles est moins envahissante. Je redoute le moment ou le corps de Joell va commencer à pourrir pour de bon. C'était la petite surprise qu'on réservait à ces connards d'activistes pour le réveil.
Xavier sort de l'immeuble en nous faisant signe que celui-ci est vide. Il rend son flingue à Vincent, et me vole ma cigarette quand ce dernier lui parle de notre conversation. Je regarde les yeux vides de Joell, et chasse la première mouche de la journée qui vient se poser sur son visage figé.
-Allons le balancer à la Seine, dis-je comme si c'était une évidence.
L'épopée reprend. Nos héros s'enfoncent un peu plus dans le cœur de la capitale et découvrent des rues de plus en plus dévastées, dans un silence qui n'est troublé que par le bruit d'un hélicoptère trop lointain pour être aperçu. La ville est imprégnée d'odeurs de bataille, des odeurs qui auront du mal à partir, ils le savent.
Sans crier gare, le fleuve apparaît. Il semble une oasis dans un désert vicié. « C'est un comble, quand on sait comme la Seine est dégueulasse », pensent-ils. Mais en cet instant précis, elle leur paraît cristalline et purifiante, et ils ont presque honte de venir y jeter un cadavre, même s'ils savent pertinemment qu'elle en a vu d'autres.
Ils avancent sur le Pont-Neuf, Vincent en tête de ligne, et les deux autres remorquant le corps, sur ce même pont duquel Roger était tombé il y a longtemps. La matinée est déjà bien entamée. Les gens vont commencer à sortir de chez eux, et les militaires à faire leurs patrouilles. Ainsi finit l'épopée du cadavre sans bite.
Je mens quand je dis que Roger est tombé, parce que c'est moi qui l'ai poussé. Je demande à Xavier s'il pense que cet ami du futur dont je lui parle parfois est encore passé à l'ennemi.
-Mec, s'attriste-t-il, faut que tu comprennes qu'il existe pas vraiment.
-On verra.
C'est vrai, quoi... Il l'a jamais rencontré, comment il peut dire s'il existe ?
Je lui demande de m'aider à soulever le corps, ainsi qu'à Vincent. Ce dernier s'y colle avec nous, mais ne nous aide qu'à moitié, et je lui conseille de se rabattre plutôt sur l'oraison funèbre. Pendant que Xavier et moi installons Joell sur le parapet, je le vois chercher ses mots en triturant son flingue.
-Il avait du bon en lui, commence-t-il, puisqu'il a renoncé à nous tuer au dernier moment. C'est pour ça, Joell, que nous avons décidé de ne pas te laisser pourrir au soleil.
-C'est ce qu'on voulait faire au début, rectifie Xavier.
-Ta gueule.
Nous poussons le corps, qui fait une chute hasardeuse, suivie d'un gigantesque éclaboussement. Joell sombre et nous offre un geyser d'adieux, avant de sombrer dans les eaux du fleuve sale. Nous contemplons les ondes troubler la surface de l'eau, qui semblent ne pas avoir de fin.
Il y a quelque chose de plus dur dans l'air maintenant, peut-être ce putain de soleil, ou les émanations de la ville pourrissante.
Nous avons mis trop de temps. Il est encore tôt mais les milices sont de sortie. En plissant les yeux, je distingue un groupe de quatre hommes à l'autre bout du pont, dont l'un d'eux tient ce qui ressemble à un club de golf.
Je déglutis péniblement, en indiquant ma découverte du doigt à mes amis. Leurs épaules se raidissent, et Vincent murmure une phrase agressive que je n'écoute pas vraiment. Les yeux fixés sur ces hommes qui viennent à notre rencontre, le soleil nous aveuglant un peu, nous attendons patiemment de savoir à quoi nous en tenir. Vincent serre son revolver et crispe les mâchoires.
C'est comme si le Pont-Neuf se rallongeait à chaque seconde. Les hommes marchent vers nous comme s'ils s'éloignaient, et nous ne les distinguons précisément que quand ils arrivent à notre niveau. Ils portent des vestes militaires usées, posées sur des t-shirts aux couleurs passées. L'un d'eux, celui au club de golf, est même en sandales.
-Qu'est-ce que vous venez de jeter ? nous demande-t-il agressivement.
Nous ne répondons rien. Xavier met toute la dureté qu'il peut dans son regard, et ses yeux ne lâchent pas le club de golf. J'imagine qu'il réfléchit à la meilleure manière de désarmer notre interlocuteur. Deux des sbires me dévisagent, et l'un chuchote à l'autre une phrase dont je ne saisis que « Tu crois que... ».
Le chef de la troupe marche jusqu'à la brouette, et la soulève d'une main pour l'examiner, ce qui énerve Vincent. L'homme pousse un petit sifflement, comme s'il caressait une ferrari.
-On va la réquisitionner pour la révolution, mon pote, dit-il.
Vincent, imperturbable, va poser la main sur l'outil. Le révolutionnaire, examinant les biceps de mon ami, a un sourire qui se veut ironique. Il amène la brouette vers lui. Le moustachu, sans hésiter, lui tire une balle dans le pied.
La détonation fait sursauter tout le monde, moi le premier. L'homme pousse un cri, suivi d'un flot d'injures, et lâche son arme pour compresser sa plaie. Xavier, le corps entier tendu, a l'air d'un animal prêt à bondir. Il ramasse le club de golf d'un geste prompt, et se place en position de combat.
-C'est notre brouette, grogne Vincent.
L'homme s'appuie sur un de ses camarades, et le petit groupe s'éloigne plus vite qu'il n'est arrivé, en nous traitant de tous les noms. Xavier fait la remarque que dans dix minutes ils reviennent avec des mitraillettes, et nous hochons la tête. Pourtant nous prenons le temps de les regarder s'éloigner, vers la rive pleine de soleil, emportant avec eux un peu de ce qu'il y a de bon chez nous.
On va pas y arriver. On peut pas se cacher, et on peut pas résoudre les choses calmement. Ceux d'en face sont fous et contagieux.
Le bonheur se fait la malle à une vitesse inimaginable, et nous on s'endurcit de jour en jour. On se lève jamais assez tôt, et on a jamais assez de scrupules. On est devenu des personnes qu'on était pas avant.
On jette plus que des cadavres à la Seine.
Note : Ça s'arrange pas
Prochainement : Xavier est toujours mon agent littéraire
19 janvier 2010
19. Sans moi
Dans ce rêve que j'ai fait, la terre tournait parce que je courais. Je traçais la route à toute vitesse par la campagne, croisant de temps à autre un petit village. Et au début je croyais que c'était simplement moi qui avançait. Puis je me suis mis à grandir, à moins que ce n'ai été la planète se soit mise à rétrécir. Je grandissais tellement que je devenais plus grand qu'elle.
Mais je continuais à courir, et je réalisais que c'était mes enjambées qui la faisaient tourner. Et ravi, je poursuivais mon effort de plus belle, juché sur cette grosse boule, comme un artiste de cirque. Et la terre roulait sous mes pieds.
Puis je me suis réveillé, et me suis demandé si je n'était pas un peu mégalomane.
La vérité c'est que je ne fais pas tourner le monde, et que chaque chose continue d'exister pendant mon absence.
Souvent, j'essaye de m'imaginer ce que font les gens quand je ne suis pas là. Dieu vit avec ses regrets. Ma mère tricote un pull avec une tête de mort dessus, pour me faire plaisir. Roger cicatrise.
Et Vincent et Xavier sont solidaires. Ils habitent mon appartement à Paris, et occupent leurs journées comme ils peuvent depuis que la ville est paralysée. Ils voient chacun leur Martine, et j'imagine Vincent être plus investi que Xavier, et Xavier être plus sérieux que Vincent.
Xavier s'occupe de ses plantes, et fabrique des armes artisanales pour faire face à la révolution qui va avoir lieu. Vincent cherche de la compagnie, et arrive à faire passer pas mal d'amis à lui dans mon appartement, malgré les communications coupées. Il discute avec eux de politique, et avance des idées pas trop idiotes, pendant que Xavier fabrique des nunchakus dans son coin en l'écoutant d'une oreille distraite.
Parfois Vincent sort voir sa copine, et Xavier fait venir la sienne, mais passe d'abord une bonne heure à faire le ménage. La vie s'organise peu à peu, et souvent Xavier va jusqu'au centre de Paris à pied, puis revient à l'appartement avec quelques informations qu'il a pu glaner. Vincent, pendant ce temps, s'entraîne au nunchaku en privé.
Et je parierais qu'un beau jour, alors que Xavier est posté à l'ordinateur, et que Vincent fume sur le canapé, il remarque que mon blog s'affiche sur l'écran.
-C'est quoi ça ? demande-t-il alors, incrédule.
-C'est le blog du cancéreux, répond Xavier. Je fais mon devoir d'agent, je poste ses nouvelles en ligne en attendant qu'il revienne.
-Comment c'est possible ?
-Il avait pris de l'avance.
-Non, je veux dire « Comment tu fais pour avoir internet ? ».
-Je bricole.
C'est probablement le moment où Vincent se prend la tête dans les mains en se demandant s'il va faire manger ses nunchakus à Xavier. Alors pour se calmer il se met à lire un bouquin au hasard dans ceux qui traînent chez moi, ou peut-être qu'il vérifie que Xavier ne le regarde pas pour feuilleter une bande dessinée. Mais je suis certain qu'il relit quelques passages d'un livre de Bret Easton Ellis.
Les jours passent, et les idées germent dans la tête de Vincent, pendant que Xavier profite de son accès à internet pour regarder des matchs de rugby. L'hiver dehors est toujours aussi rude, et mes deux amis occupent le temps qui leur est attribué à tenter de percer l'incertitude des mois qui vont suivre. Parfois ils discutent de moi à demi-mots, se demandant ce que je peux bien foutre pour mettre autant de temps à rentrer.
-Vu la dégaine qu'il se tape, avance Xavier, il doit avoir du mal à être pris en stop.
Vincent fait des allers-retours dehors, de plus en plus fréquents. Il explique qu'une idée lui est venue, et qu'il en parlera bientôt. « Il faut continuer sur sa lancée, toujours », lâche-t-il de temps en temps d'une voix mystique qui fait rire Xavier. Parce qu'en fait ça tombe sous le sens.
Xavier réserve son jugement sur les choses, pour être sûr de ne pas dire de conneries. Il se prépare en silence à défendre les siens, et même s'il a souvent des idées arrêtées, il se tait pour ne pas prendre le risque de se tromper. Mais si j'étais là j'aurais droit à l'exposition de ses théories, et à une initiation au nunchaku.
Un jour Vincent rentre plus tard que d'habitude, et rassure Xavier qui s'inquiétait.
-Y a plus grand chose à piller, alors les méchants restent chez eux. Maintenant je vais te dire ce que je préparais.
L'idée de Vincent m'est un peu obscure. Peut-être bien qu'il a trouvé un moyen de faire fructifier le travail de Xavier. Toujours est-il que dans les jours qui suivent, des personnes inconnues défilent à l'appartement pour utiliser la connexion internet. Certains pour communiquer avec leur famille, d'autres pour poster des photos de Paris, et quelques uns pour mettre à jour leur profil facebook.
Xavier observe les gens défiler d'un œil un peu méfiant, mais Vincent le rassure et le félicite si souvent qu'il finit par abandonner ses réticences. Après tout lui-même n'a aucun sens commercial. C'est une des raisons pour lesquelles il est mon agent littéraire.
La petite vie de l'appartement prend un tour différent. Le mot se propage un peu rapidement au goût de Xavier, mais grâce aux efforts de Vincent il y a toujours à manger sur la table, des cigarettes, et quelques jerricanes d'essence entassés dans un placard. Mes deux amis font aussi pas mal de rencontres, allant de l'étudiant étranger qui leur enseigne quelques notions d'espagnol, au trader au chômage technique qui vient suivre les cours de la bourse par nostalgie, en expliquant qu'il est sur liste d'attente pour l'évacuation vers les États-Unis.
C'est en parlant avec lui que Xavier a une pensée pour moi, se demandant comment j'ai seulement pu passer la frontière suisse. Il confie à Vincent qu'il a oublié de me le demander la fois où je me suis téléporté.
-Tu vas arrêter avec cette histoire de merde ? lui demande ce dernier, irrité.
-J'ai été voir des articles sur le sujet, et aucun scientifique n'exclut que ce soit possible techniquement.
Vincent hausse les épaules, et va annoncer à un journaliste installé à l'ordinateur que son temps de connexion touche à sa fin. L'homme lui demande un délai, arguant qu'il doit finir un article pour un grand quotidien, et Vincent, pris de scrupules, lui accorde quelques minutes.
L'hiver est plus long que prévu, et la situation prend de l'ampleur. L'intimité de mes amis est chaque jour un peu plus mise à l'épreuve. Il prennent leurs douches la nuit, et partagent leurs repas avec des politiciens et des manifestants.
C'est d'ailleurs les rebelles qui finissent par poser problème. Un jour que Vincent est enfermé dans la salle de bain, occupé avec mon rasoir à faire renaître une moustache de la barbe touffue qui a envahi son visage, pendant que Xavier transfère un cactus dans un plus grand pot, un homme connu pour prendre part aux émeutes vient frapper à la porte.
Vincent va ouvrir à la hâte, et réalise un peu honteux qu'il est torse nu. L'homme est accompagné de deux amis à lui, peut-être trois, et somme mes amis de prendre part à la révolution qui est en marche.
-Mais on ne fait que ça, réplique Vincent.
L'homme lui explique qu'il compte venir installer une sorte de quartier général dans mon appartement, et que grâce à internet et aux vivres présentes, la rébellion va pouvoir s'organiser efficacement. Que plusieurs camionnettes sont en route, chargées d'armes et d'ordinateurs, sans doute volés pendant la première vague de pillages.
C'est probablement à ce moment là que l'utopie du moustachu devient bancale. Il tente de justifier son refus en pesant ses mots, s'efforçant de ne pas avouer au résistant qu'il le trouve complètement malade. Mais malgré tout le ton monte, et les hommes forcent le passage vers l'intérieur de l'appartement, imposant une réquisition du lieu au nom de la « cause révolutionnaire ».
Leur surprise est grande lorsqu'ils tombent sur un Xavier armé de nunchakus, un bandeau noué sur le front. Vincent, plus pragmatique, attrape son bon vieux casque de moto, qu'il brandit d'un air menaçant.
L'homme a un rire nerveux, et leur demande s'ils comptent vraiment les impressionner avec des armes aussi miteuses, en leur conseillant de les lâcher s'ils ne veulent pas le voir revenir avec un lance-roquette. Puis, comme pour étayer son point de vue, il sort un revolver de son blouson, sans pour autant le diriger sur qui que ce soit.
La suite est un peu floue. Xavier fonce sur l'homme armé, et plusieurs balles sont tirées. Vincent hésite bien quelques secondes, et les hommes accompagnant le révolutionnaire aussi. Il pense qu'après tout les choses continuent simplement sur leur lancée.
Sans savoir ce qu'il fait, ou ne le sachant que trop, il fonce dans le tas à grands coups de casque de moto. L'entrainement paye, et Xavier désarme le forcené en lui cassant la main au passage. Le revolver reste une éternité par terre avant que Vincent ait la présence d'esprit de le ramasser.
Le moustachu pacifie la situation. Il reconduit les rebelles vers la sortie en leur hurlant qu'il ne plaisante pas, comme pour s'en convaincre lui-même. Les deux sous-fifres soutiennent leur chef un peu sonné, qui le gratifie d'un sourire ensanglanté.
Vincent les fait descendre dans la rue, sans prudence, sans ressentiment, et le vide s'empare de lui. Il reste planté à les regarder s'éloigner d'un œil acéré, vérifiant qu'ils ne rebroussent pas chemin. Le revolver pèse des tonnes et le vent froid vient cogner son front brûlant.
Il s'assoit sur le trottoir et s'allume une cigarette. Les jours sont mouvementés, et il essaye de ne pas sombrer avec le commun des mortels. Mais Xavier est là pour le protéger, et il a assez de nourriture pour tenir l'hiver.
La vie est le rêve que j'en fais, et j'observe mon ami de loin, avec attention. Il passe la main sur sa barbe qu'il n'a pas fini de raser. Il frissonne, et sourit en réalisant qu'il est toujours torse nu. Il décide de tout de même finir sa cigarette dehors. De toute façon la rue en a vu d'autres.
Il lève les yeux vers moi, et plisse les paupières. Il ne semble pas étonné. Je marche dans sa direction, et j'ai beau réfléchir, je ne peux pas m'imaginer un meilleur moment pour faire mon grand retour.
-T'as pas l'air de boiter, me dit-il d'un air bienveillant.
-T'as pas l'air de tout maîtriser.
Il jette sa cigarette au loin, le plus loin possible, comme si elle le dégoûtait. Il pose la tête entre ses genoux, cherchant un réconfort qui prend son temps pour arriver.
-On finit par devenir ce qu'on projette mec, me répond-il. T'es bien placé pour le savoir.
Les secours ne viendront pas, mais je dirais qu'il s'en fout. On va pas attendre que les tempêtes passent, parce que sinon elles nous emporteront dans leur sillage. On ne sera pas charriés par les marées, on n'abandonnera pas nos corps au roulis, et on encaissera les vagues.
On ne laissera pas les choses continuer sur leur lancée.
Note : Attention aux clichés
Prochainement : Vincent esquive
Mais je continuais à courir, et je réalisais que c'était mes enjambées qui la faisaient tourner. Et ravi, je poursuivais mon effort de plus belle, juché sur cette grosse boule, comme un artiste de cirque. Et la terre roulait sous mes pieds.
Puis je me suis réveillé, et me suis demandé si je n'était pas un peu mégalomane.
La vérité c'est que je ne fais pas tourner le monde, et que chaque chose continue d'exister pendant mon absence.
Souvent, j'essaye de m'imaginer ce que font les gens quand je ne suis pas là. Dieu vit avec ses regrets. Ma mère tricote un pull avec une tête de mort dessus, pour me faire plaisir. Roger cicatrise.
Et Vincent et Xavier sont solidaires. Ils habitent mon appartement à Paris, et occupent leurs journées comme ils peuvent depuis que la ville est paralysée. Ils voient chacun leur Martine, et j'imagine Vincent être plus investi que Xavier, et Xavier être plus sérieux que Vincent.
Xavier s'occupe de ses plantes, et fabrique des armes artisanales pour faire face à la révolution qui va avoir lieu. Vincent cherche de la compagnie, et arrive à faire passer pas mal d'amis à lui dans mon appartement, malgré les communications coupées. Il discute avec eux de politique, et avance des idées pas trop idiotes, pendant que Xavier fabrique des nunchakus dans son coin en l'écoutant d'une oreille distraite.
Parfois Vincent sort voir sa copine, et Xavier fait venir la sienne, mais passe d'abord une bonne heure à faire le ménage. La vie s'organise peu à peu, et souvent Xavier va jusqu'au centre de Paris à pied, puis revient à l'appartement avec quelques informations qu'il a pu glaner. Vincent, pendant ce temps, s'entraîne au nunchaku en privé.
Et je parierais qu'un beau jour, alors que Xavier est posté à l'ordinateur, et que Vincent fume sur le canapé, il remarque que mon blog s'affiche sur l'écran.
-C'est quoi ça ? demande-t-il alors, incrédule.
-C'est le blog du cancéreux, répond Xavier. Je fais mon devoir d'agent, je poste ses nouvelles en ligne en attendant qu'il revienne.
-Comment c'est possible ?
-Il avait pris de l'avance.
-Non, je veux dire « Comment tu fais pour avoir internet ? ».
-Je bricole.
C'est probablement le moment où Vincent se prend la tête dans les mains en se demandant s'il va faire manger ses nunchakus à Xavier. Alors pour se calmer il se met à lire un bouquin au hasard dans ceux qui traînent chez moi, ou peut-être qu'il vérifie que Xavier ne le regarde pas pour feuilleter une bande dessinée. Mais je suis certain qu'il relit quelques passages d'un livre de Bret Easton Ellis.
Les jours passent, et les idées germent dans la tête de Vincent, pendant que Xavier profite de son accès à internet pour regarder des matchs de rugby. L'hiver dehors est toujours aussi rude, et mes deux amis occupent le temps qui leur est attribué à tenter de percer l'incertitude des mois qui vont suivre. Parfois ils discutent de moi à demi-mots, se demandant ce que je peux bien foutre pour mettre autant de temps à rentrer.
-Vu la dégaine qu'il se tape, avance Xavier, il doit avoir du mal à être pris en stop.
Vincent fait des allers-retours dehors, de plus en plus fréquents. Il explique qu'une idée lui est venue, et qu'il en parlera bientôt. « Il faut continuer sur sa lancée, toujours », lâche-t-il de temps en temps d'une voix mystique qui fait rire Xavier. Parce qu'en fait ça tombe sous le sens.
Xavier réserve son jugement sur les choses, pour être sûr de ne pas dire de conneries. Il se prépare en silence à défendre les siens, et même s'il a souvent des idées arrêtées, il se tait pour ne pas prendre le risque de se tromper. Mais si j'étais là j'aurais droit à l'exposition de ses théories, et à une initiation au nunchaku.
Un jour Vincent rentre plus tard que d'habitude, et rassure Xavier qui s'inquiétait.
-Y a plus grand chose à piller, alors les méchants restent chez eux. Maintenant je vais te dire ce que je préparais.
L'idée de Vincent m'est un peu obscure. Peut-être bien qu'il a trouvé un moyen de faire fructifier le travail de Xavier. Toujours est-il que dans les jours qui suivent, des personnes inconnues défilent à l'appartement pour utiliser la connexion internet. Certains pour communiquer avec leur famille, d'autres pour poster des photos de Paris, et quelques uns pour mettre à jour leur profil facebook.
Xavier observe les gens défiler d'un œil un peu méfiant, mais Vincent le rassure et le félicite si souvent qu'il finit par abandonner ses réticences. Après tout lui-même n'a aucun sens commercial. C'est une des raisons pour lesquelles il est mon agent littéraire.
La petite vie de l'appartement prend un tour différent. Le mot se propage un peu rapidement au goût de Xavier, mais grâce aux efforts de Vincent il y a toujours à manger sur la table, des cigarettes, et quelques jerricanes d'essence entassés dans un placard. Mes deux amis font aussi pas mal de rencontres, allant de l'étudiant étranger qui leur enseigne quelques notions d'espagnol, au trader au chômage technique qui vient suivre les cours de la bourse par nostalgie, en expliquant qu'il est sur liste d'attente pour l'évacuation vers les États-Unis.
C'est en parlant avec lui que Xavier a une pensée pour moi, se demandant comment j'ai seulement pu passer la frontière suisse. Il confie à Vincent qu'il a oublié de me le demander la fois où je me suis téléporté.
-Tu vas arrêter avec cette histoire de merde ? lui demande ce dernier, irrité.
-J'ai été voir des articles sur le sujet, et aucun scientifique n'exclut que ce soit possible techniquement.
Vincent hausse les épaules, et va annoncer à un journaliste installé à l'ordinateur que son temps de connexion touche à sa fin. L'homme lui demande un délai, arguant qu'il doit finir un article pour un grand quotidien, et Vincent, pris de scrupules, lui accorde quelques minutes.
L'hiver est plus long que prévu, et la situation prend de l'ampleur. L'intimité de mes amis est chaque jour un peu plus mise à l'épreuve. Il prennent leurs douches la nuit, et partagent leurs repas avec des politiciens et des manifestants.
C'est d'ailleurs les rebelles qui finissent par poser problème. Un jour que Vincent est enfermé dans la salle de bain, occupé avec mon rasoir à faire renaître une moustache de la barbe touffue qui a envahi son visage, pendant que Xavier transfère un cactus dans un plus grand pot, un homme connu pour prendre part aux émeutes vient frapper à la porte.
Vincent va ouvrir à la hâte, et réalise un peu honteux qu'il est torse nu. L'homme est accompagné de deux amis à lui, peut-être trois, et somme mes amis de prendre part à la révolution qui est en marche.
-Mais on ne fait que ça, réplique Vincent.
L'homme lui explique qu'il compte venir installer une sorte de quartier général dans mon appartement, et que grâce à internet et aux vivres présentes, la rébellion va pouvoir s'organiser efficacement. Que plusieurs camionnettes sont en route, chargées d'armes et d'ordinateurs, sans doute volés pendant la première vague de pillages.
C'est probablement à ce moment là que l'utopie du moustachu devient bancale. Il tente de justifier son refus en pesant ses mots, s'efforçant de ne pas avouer au résistant qu'il le trouve complètement malade. Mais malgré tout le ton monte, et les hommes forcent le passage vers l'intérieur de l'appartement, imposant une réquisition du lieu au nom de la « cause révolutionnaire ».
Leur surprise est grande lorsqu'ils tombent sur un Xavier armé de nunchakus, un bandeau noué sur le front. Vincent, plus pragmatique, attrape son bon vieux casque de moto, qu'il brandit d'un air menaçant.
L'homme a un rire nerveux, et leur demande s'ils comptent vraiment les impressionner avec des armes aussi miteuses, en leur conseillant de les lâcher s'ils ne veulent pas le voir revenir avec un lance-roquette. Puis, comme pour étayer son point de vue, il sort un revolver de son blouson, sans pour autant le diriger sur qui que ce soit.
La suite est un peu floue. Xavier fonce sur l'homme armé, et plusieurs balles sont tirées. Vincent hésite bien quelques secondes, et les hommes accompagnant le révolutionnaire aussi. Il pense qu'après tout les choses continuent simplement sur leur lancée.
Sans savoir ce qu'il fait, ou ne le sachant que trop, il fonce dans le tas à grands coups de casque de moto. L'entrainement paye, et Xavier désarme le forcené en lui cassant la main au passage. Le revolver reste une éternité par terre avant que Vincent ait la présence d'esprit de le ramasser.
Le moustachu pacifie la situation. Il reconduit les rebelles vers la sortie en leur hurlant qu'il ne plaisante pas, comme pour s'en convaincre lui-même. Les deux sous-fifres soutiennent leur chef un peu sonné, qui le gratifie d'un sourire ensanglanté.
Vincent les fait descendre dans la rue, sans prudence, sans ressentiment, et le vide s'empare de lui. Il reste planté à les regarder s'éloigner d'un œil acéré, vérifiant qu'ils ne rebroussent pas chemin. Le revolver pèse des tonnes et le vent froid vient cogner son front brûlant.
Il s'assoit sur le trottoir et s'allume une cigarette. Les jours sont mouvementés, et il essaye de ne pas sombrer avec le commun des mortels. Mais Xavier est là pour le protéger, et il a assez de nourriture pour tenir l'hiver.
La vie est le rêve que j'en fais, et j'observe mon ami de loin, avec attention. Il passe la main sur sa barbe qu'il n'a pas fini de raser. Il frissonne, et sourit en réalisant qu'il est toujours torse nu. Il décide de tout de même finir sa cigarette dehors. De toute façon la rue en a vu d'autres.
Il lève les yeux vers moi, et plisse les paupières. Il ne semble pas étonné. Je marche dans sa direction, et j'ai beau réfléchir, je ne peux pas m'imaginer un meilleur moment pour faire mon grand retour.
-T'as pas l'air de boiter, me dit-il d'un air bienveillant.
-T'as pas l'air de tout maîtriser.
Il jette sa cigarette au loin, le plus loin possible, comme si elle le dégoûtait. Il pose la tête entre ses genoux, cherchant un réconfort qui prend son temps pour arriver.
-On finit par devenir ce qu'on projette mec, me répond-il. T'es bien placé pour le savoir.
Les secours ne viendront pas, mais je dirais qu'il s'en fout. On va pas attendre que les tempêtes passent, parce que sinon elles nous emporteront dans leur sillage. On ne sera pas charriés par les marées, on n'abandonnera pas nos corps au roulis, et on encaissera les vagues.
On ne laissera pas les choses continuer sur leur lancée.
Note : Attention aux clichés
Prochainement : Vincent esquive
11 novembre 2009
02. Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge
Vincent se roule en boule sur le dos et pousse des petits cris suraigus en direction du plafond. Ses petits bras sont agités de spasmes et ses doigts forment des griffes. Il bouge dans tous les sens, vérifiant de temps à autre que je le regarde toujours, et que son manège me fait toujours rire. A vrai dire il en fait un peu trop.
-Mais putain, hurle-t-il, tu préfères Xavier à moi!
-Mais non.
Xavier fait comme s’il ne se trouvait pas dans la pièce avec nous. Il écrit consciencieusement un e-mail d’insultes à son banquier.
Vincent me reproche d’être plus inspiré par Xavier pour écrire. Je soupire en l’écoutant répéter «tu m’aimes pas» d’un air plaintif. Je lui réponds qu’il se trompe.
-Non mec, persiste-t-il, tu m’aimes pas.
-Mais si, je…
-Tu quoi?
-Enfin, tu sais bien…
-Non, je sais pas.
-Je t’aime, pauvre connard! Voilà, t’es content?
Il recommence à se rouler en boule en rabâchant que je préfère Xavier et que je suis un enculé. Je lui rétorque que si j’écris sur Xavier, c’est pour dire que je le déteste.
-N’empêche qu’à tes yeux, je suis pas un mec intéressant, boude-t-il.
Xavier me demande de corriger l’orthographe de son message avant qu’il ne l’envoie. Pendant que je relis le tissu d’insanités qu’il vient de taper, il me demande quand je compte me remettre à écrire.
Il faudrait que j’arrête de dire aux autres que je veux devenir écrivain. Je pourrais simplement leur faire la surprise de leur montrer des romans que j’ai écrits lorsqu’ils sont finis. Je pourrais prétendre que j’en ai rien à foutre, et faire carrière à la Fnac. Le problème avec la vie d’adulte, c’est qu’elle est livrée sans mode d’emploi.
La pluie tombe contre la fenêtre, nous rappelant que l’automne arrive et qu’il va nous mettre à terre. Il faudrait faire front mais les jeux vidéos nous prennent beaucoup de temps.
Je demande à Vincent quelle genre d’histoire il est sensé m’inspirer, et je vois son visage s’illuminer. En triturant sa moustache, il commence à parler des aventures d’un mec beau, riche, et intelligent, avec une femme superbe, qui gagne toujours au casino et reverse l’argent aux pauvres.
-C’est pas super intéressant, dis-je.
Je demande à Xavier s’il est bien sûr de vouloir envoyer le mail, et il me conseille de ne pas être aussi pédé si je veux faire quelque chose de ma vie.
-Alors parle de ma bataille contre les zoulous, insiste Vincent.
-Quels zoulous?
-Les zoulous mutants.
-Les quoi?
Ses yeux projettent des étoiles. Je m’attendrais presque à l’entendre crier «Eurêka», puis à réclamer un prix Nobel de littérature. Il me fait signe d’être bien attentif à ses paroles, avant de déclamer:
-Les zoulous mutants du Cambodge.
-Vincent, dis-je en grinçant des dents, les zoulous habitent en…
«Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge» murmure-t-il pour lui-même. Il hoche la tête comme pour se confirmer qu’il est parfaitement d’accord avec ce qu’il vient de dire.
-Mec, tu veux pas acheter des pop corns?
Je lui réponds que non droit dans les yeux, et m’aperçois en examinant son visage que sa barbe a tellement poussé qu’elle camoufle complètement sa moustache. Je lui annonce que je n’ai pas faim en retirant nos tickets à la borne automatique. Mais c’est mal connaître Vincent: Il ne s’avoue pas vaincu et me supplie d’acheter les fameux pop corns, avançant que ca donne un petit côté rétro au film qu’on va voir, qu’il ne fera pas de bruit en mangeant, et qu’il me rendra l’argent plus tard. Je me demande s’il se roulait par terre étant petit.
Je lui donne ma carte bancaire et vais l’attendre dans la salle, en lui rappelant qu’on est déjà en retard. Quelques minutes plus tard, il me rejoint avec ses victuailles et se moque de mon empressement puisque le film n’a pas commencé.
-J’aime pas rater les bandes annonces, dis-je en grognant.
-On s’en fout des bandes annonces, se moque-t-il.
Il s’assoit et commence à faire des commentaires sur les publicités à l’écran, tout en piochant dans ses pop corns. Je lui fais remarquer qu’il fait un peu de bruit en mangeant et il me traite de pédé.
-Au fait, me rappelle-t-il, t’en es où de mes aventures avec les zoulous?
-Je crois pas que je vais les écrire.
Il s’énerve et râle à voix assez haute pour que nos voisins de derrière nous entendent. Il me reproche de vouloir le priver d’un truc qui ne me prendrait que quelques heures. Puis il me fait son sourire de Vincent, qui veut dire «je t’en supplie», et je lui demande pourquoi c’est aussi important pour lui.
-Parce que c’est cool, répond-il, d’avoir quelqu’un qui écrit sur toi. Il voit des trucs que tu remarques pas à propos de toi-même, tout ça...
Je lui fais signe de se taire car le film commence. Alors que les logos des majors américaines défilent devant nous, il se sent obligé de rajouter:
-Et puis parce que j’aime qu’on parle de moi.
-Ta gueule.
«…Les larmes aux yeux, Vincent pensa que ces zoulous mutants étaient décidément increvables. Il se résolut à en emporter le plus possible avec lui dans la mort. Se dressant sur ses jambes, il passa la tête hors de son abri de fortune, et cria aux zoulous de venir se mesurer à lui si seulement ils l’osaient.
Ces derniers ne se firent pas prier, et se ruèrent sur notre héros avec des cris de guerre qui le firent frissonner. Les combattants s’abattirent sur lui avec la violence sourde d’un ouragan. Il tira plusieurs balles sur les zoulous et en blessa plusieurs. Il crut même en tuer un qui avait l’air un peu chétif, mais sa nature de mutant le remit bientôt sur pied.
«Je dois les entrainer loin des villageois» pensa-t-il, en se dégageant de l’emprise d’un zoulou qui tentait de lui arracher la tête à mains nues. Vincent commença alors à courir parmi les champs inondés, chacun de ses pas s’enfonçant un peu plus dans l’eau. Des bœufs l’observaient passer d’un regard éteint en mâchant ce qui semblait être des algues.
Ce jour là, le Cambodge vit passer à toute allure un brave poursuivi par une horde de guerriers ancestraux génétiquement améliorés. Hors d’haleine, Vincent peinait de plus en plus à courir et l’eau, qui lui arrivait maintenant à mi-cuisses, ne lui facilitait pas la tâche. Les zoulous lancés à sa poursuite gagnaient peu à peu du terrain.
Il inspecta le barillet de son revolver et n’y trouva qu’une balle. Il songea qu’il était peut-être préférable de mourir de sa propre main plutôt que de celle d’un zoulou mutant du Cambodge.
Les larmes ruisselaient maintenant sur ses joues, tandis que de sa voix aigue il fredonnait une chanson de Sinatra pour se donner du courage, et tenter d’oublier que les chants guerriers de ses adversaires prenaient la dimension de la vallée.
Il n’y avait plus de monde extérieur, de pays, de planètes. Il n’y avait que la vallée humide et les bœufs placides qui assistaient à sa chute. Il n’y avait que le canon froid du revolver contre sa tempe qui palpitait, et l’armée de zoulous mutants qui achevait sa course folle.
Il passa la main sur sa moustache, et essuya les larmes de ses joues. Il s’échappa de la vallée un instant, pour goûter aux vapeurs d’opium de Singapour et aux femmes caractérielles de Mexico. La lumière orangée de la fin du jour révélait des nuées de moustiques à la surface de l’eau, et enflammait les nénuphars. Il se demanda pourquoi le crépuscule avait cette beauté sauvage à ses yeux, et pourquoi Sinatra l’accompagnait toujours dans les moments difficiles.
Il pressa la détente, et sa tête devint un feu d’artifice qui fit trembler la vallée, abandonnant le reste de son corps à une eau sombre recouverte de plantes étranges. Les zoulous ne purent jamais retrouver sa trace.»
Xavier relève les yeux de l’ordinateur et me fixe comme s’il me rencontrait pour la première fois. Il me dévisage longuement, semblant chercher une réponse dans mon regard.
-J’ai rarement lu un truc aussi stupide, finit-il par dire.
Le ton de sa voix est plutôt triste, et je le sens sincèrement désolé pour moi. Je m’allonge sur le canapé et fixe le plafond, me concentrant pour m’envoler et passer à travers. Vincent, qui n’a pas décroché un mot depuis qu’il a lu ce que j’ai écrit, s’installe à l’ordinateur dès que Xavier se lève, et commence à surfer sur internet.
-Ca dit rien sur moi, marmonne-t-il.
Xavier lui répond que à la limite le plus grave c’est que j’écrive de la merde. Le plafond n’est qu’à quelques mètres et déjà je sens la gravité s’inverser. Les lois de la physique je les baise, et mon corps s’élève lentement vers cette sortie improbable. Je suis à peine tangible, et en forçant un peu je devrais arriver à passer au travers.
C’est pas grave que ça ne dise rien sur mon pote, ce que j’écris. C’est lui. Il court à toute vitesse pour essayer de semer ses poursuivants, et serait capable de leur montrer ses fesses pour les énerver un peu plus.
Vincent me dit que je ne vis pas dans le monde réel. De mon point de vue, c’est lui qui vit dans un monde de zoulous mutants. Et il se débat courageusement.
Note: Rajouter scène où il montre ses fesses aux zoulous.
Prochainement: Xavier agent littéraire
-Mais putain, hurle-t-il, tu préfères Xavier à moi!
-Mais non.
Xavier fait comme s’il ne se trouvait pas dans la pièce avec nous. Il écrit consciencieusement un e-mail d’insultes à son banquier.
Vincent me reproche d’être plus inspiré par Xavier pour écrire. Je soupire en l’écoutant répéter «tu m’aimes pas» d’un air plaintif. Je lui réponds qu’il se trompe.
-Non mec, persiste-t-il, tu m’aimes pas.
-Mais si, je…
-Tu quoi?
-Enfin, tu sais bien…
-Non, je sais pas.
-Je t’aime, pauvre connard! Voilà, t’es content?
Il recommence à se rouler en boule en rabâchant que je préfère Xavier et que je suis un enculé. Je lui rétorque que si j’écris sur Xavier, c’est pour dire que je le déteste.
-N’empêche qu’à tes yeux, je suis pas un mec intéressant, boude-t-il.
Xavier me demande de corriger l’orthographe de son message avant qu’il ne l’envoie. Pendant que je relis le tissu d’insanités qu’il vient de taper, il me demande quand je compte me remettre à écrire.
Il faudrait que j’arrête de dire aux autres que je veux devenir écrivain. Je pourrais simplement leur faire la surprise de leur montrer des romans que j’ai écrits lorsqu’ils sont finis. Je pourrais prétendre que j’en ai rien à foutre, et faire carrière à la Fnac. Le problème avec la vie d’adulte, c’est qu’elle est livrée sans mode d’emploi.
La pluie tombe contre la fenêtre, nous rappelant que l’automne arrive et qu’il va nous mettre à terre. Il faudrait faire front mais les jeux vidéos nous prennent beaucoup de temps.
Je demande à Vincent quelle genre d’histoire il est sensé m’inspirer, et je vois son visage s’illuminer. En triturant sa moustache, il commence à parler des aventures d’un mec beau, riche, et intelligent, avec une femme superbe, qui gagne toujours au casino et reverse l’argent aux pauvres.
-C’est pas super intéressant, dis-je.
Je demande à Xavier s’il est bien sûr de vouloir envoyer le mail, et il me conseille de ne pas être aussi pédé si je veux faire quelque chose de ma vie.
-Alors parle de ma bataille contre les zoulous, insiste Vincent.
-Quels zoulous?
-Les zoulous mutants.
-Les quoi?
Ses yeux projettent des étoiles. Je m’attendrais presque à l’entendre crier «Eurêka», puis à réclamer un prix Nobel de littérature. Il me fait signe d’être bien attentif à ses paroles, avant de déclamer:
-Les zoulous mutants du Cambodge.
-Vincent, dis-je en grinçant des dents, les zoulous habitent en…
«Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge» murmure-t-il pour lui-même. Il hoche la tête comme pour se confirmer qu’il est parfaitement d’accord avec ce qu’il vient de dire.
-Mec, tu veux pas acheter des pop corns?
Je lui réponds que non droit dans les yeux, et m’aperçois en examinant son visage que sa barbe a tellement poussé qu’elle camoufle complètement sa moustache. Je lui annonce que je n’ai pas faim en retirant nos tickets à la borne automatique. Mais c’est mal connaître Vincent: Il ne s’avoue pas vaincu et me supplie d’acheter les fameux pop corns, avançant que ca donne un petit côté rétro au film qu’on va voir, qu’il ne fera pas de bruit en mangeant, et qu’il me rendra l’argent plus tard. Je me demande s’il se roulait par terre étant petit.
Je lui donne ma carte bancaire et vais l’attendre dans la salle, en lui rappelant qu’on est déjà en retard. Quelques minutes plus tard, il me rejoint avec ses victuailles et se moque de mon empressement puisque le film n’a pas commencé.
-J’aime pas rater les bandes annonces, dis-je en grognant.
-On s’en fout des bandes annonces, se moque-t-il.
Il s’assoit et commence à faire des commentaires sur les publicités à l’écran, tout en piochant dans ses pop corns. Je lui fais remarquer qu’il fait un peu de bruit en mangeant et il me traite de pédé.
-Au fait, me rappelle-t-il, t’en es où de mes aventures avec les zoulous?
-Je crois pas que je vais les écrire.
Il s’énerve et râle à voix assez haute pour que nos voisins de derrière nous entendent. Il me reproche de vouloir le priver d’un truc qui ne me prendrait que quelques heures. Puis il me fait son sourire de Vincent, qui veut dire «je t’en supplie», et je lui demande pourquoi c’est aussi important pour lui.
-Parce que c’est cool, répond-il, d’avoir quelqu’un qui écrit sur toi. Il voit des trucs que tu remarques pas à propos de toi-même, tout ça...
Je lui fais signe de se taire car le film commence. Alors que les logos des majors américaines défilent devant nous, il se sent obligé de rajouter:
-Et puis parce que j’aime qu’on parle de moi.
-Ta gueule.
«…Les larmes aux yeux, Vincent pensa que ces zoulous mutants étaient décidément increvables. Il se résolut à en emporter le plus possible avec lui dans la mort. Se dressant sur ses jambes, il passa la tête hors de son abri de fortune, et cria aux zoulous de venir se mesurer à lui si seulement ils l’osaient.
Ces derniers ne se firent pas prier, et se ruèrent sur notre héros avec des cris de guerre qui le firent frissonner. Les combattants s’abattirent sur lui avec la violence sourde d’un ouragan. Il tira plusieurs balles sur les zoulous et en blessa plusieurs. Il crut même en tuer un qui avait l’air un peu chétif, mais sa nature de mutant le remit bientôt sur pied.
«Je dois les entrainer loin des villageois» pensa-t-il, en se dégageant de l’emprise d’un zoulou qui tentait de lui arracher la tête à mains nues. Vincent commença alors à courir parmi les champs inondés, chacun de ses pas s’enfonçant un peu plus dans l’eau. Des bœufs l’observaient passer d’un regard éteint en mâchant ce qui semblait être des algues.
Ce jour là, le Cambodge vit passer à toute allure un brave poursuivi par une horde de guerriers ancestraux génétiquement améliorés. Hors d’haleine, Vincent peinait de plus en plus à courir et l’eau, qui lui arrivait maintenant à mi-cuisses, ne lui facilitait pas la tâche. Les zoulous lancés à sa poursuite gagnaient peu à peu du terrain.
Il inspecta le barillet de son revolver et n’y trouva qu’une balle. Il songea qu’il était peut-être préférable de mourir de sa propre main plutôt que de celle d’un zoulou mutant du Cambodge.
Les larmes ruisselaient maintenant sur ses joues, tandis que de sa voix aigue il fredonnait une chanson de Sinatra pour se donner du courage, et tenter d’oublier que les chants guerriers de ses adversaires prenaient la dimension de la vallée.
Il n’y avait plus de monde extérieur, de pays, de planètes. Il n’y avait que la vallée humide et les bœufs placides qui assistaient à sa chute. Il n’y avait que le canon froid du revolver contre sa tempe qui palpitait, et l’armée de zoulous mutants qui achevait sa course folle.
Il passa la main sur sa moustache, et essuya les larmes de ses joues. Il s’échappa de la vallée un instant, pour goûter aux vapeurs d’opium de Singapour et aux femmes caractérielles de Mexico. La lumière orangée de la fin du jour révélait des nuées de moustiques à la surface de l’eau, et enflammait les nénuphars. Il se demanda pourquoi le crépuscule avait cette beauté sauvage à ses yeux, et pourquoi Sinatra l’accompagnait toujours dans les moments difficiles.
Il pressa la détente, et sa tête devint un feu d’artifice qui fit trembler la vallée, abandonnant le reste de son corps à une eau sombre recouverte de plantes étranges. Les zoulous ne purent jamais retrouver sa trace.»
Xavier relève les yeux de l’ordinateur et me fixe comme s’il me rencontrait pour la première fois. Il me dévisage longuement, semblant chercher une réponse dans mon regard.
-J’ai rarement lu un truc aussi stupide, finit-il par dire.
Le ton de sa voix est plutôt triste, et je le sens sincèrement désolé pour moi. Je m’allonge sur le canapé et fixe le plafond, me concentrant pour m’envoler et passer à travers. Vincent, qui n’a pas décroché un mot depuis qu’il a lu ce que j’ai écrit, s’installe à l’ordinateur dès que Xavier se lève, et commence à surfer sur internet.
-Ca dit rien sur moi, marmonne-t-il.
Xavier lui répond que à la limite le plus grave c’est que j’écrive de la merde. Le plafond n’est qu’à quelques mètres et déjà je sens la gravité s’inverser. Les lois de la physique je les baise, et mon corps s’élève lentement vers cette sortie improbable. Je suis à peine tangible, et en forçant un peu je devrais arriver à passer au travers.
C’est pas grave que ça ne dise rien sur mon pote, ce que j’écris. C’est lui. Il court à toute vitesse pour essayer de semer ses poursuivants, et serait capable de leur montrer ses fesses pour les énerver un peu plus.
Vincent me dit que je ne vis pas dans le monde réel. De mon point de vue, c’est lui qui vit dans un monde de zoulous mutants. Et il se débat courageusement.
Note: Rajouter scène où il montre ses fesses aux zoulous.
Prochainement: Xavier agent littéraire
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