Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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22 décembre 2009

15. Roger copilote

« ...Paxton Fettel rengaina son épée dans son fourreau, car tout son arsenal était bien inutile face à l'ennemi qu'il s'apprêtait à affronter. On passe notre vie à taper sur des gobelins, sans répit. On forge des armes dans la pénombre des galeries creusées à même la roche par les nains, on se ruine pour mieux s'équiper. Mais au fond rien ne nous prépare à affronter certains démons des temps anciens, et rien ne nous protège de l'absurdité du monde. Même s'il fut des jours jadis où les choses avaient un sens.
Paxton entreprit de retirer son heaume pour mieux respirer. La lassitude lui faisait les épaules tombantes, et les jambes molles. La bouffée d'air qui s'offrit à lui était viciée.
Les ennemis défilent et emportent à chaque fois un peu de notre jeunesse. On arpente les quatre royaumes de Ragnar pour se faire assaillir de tout côté par les gobelins et les fantômes de brume, juste parce qu'ils ne vous comprennent pas vraiment. On passe notre temps à combattre des adversaires toujours plus nombreux, qui se foutent pas mal de votre épée forgée dans la montagne qui vous a coûté les yeux de la tête. En vérité on a à peine commencé l'aventure qu'on a déjà tout raté, et il ne fait pas bon être chevalier par les temps qui courent.
La créature poussa un hurlement lourd et électrique. Paxton épongea la sueur de son front, et s'assit en tailleur. Il réajusta sa cotte de maille, et tenta d'ignorer le vacarme assourdissant qui emplissait la grotte. Le démon mythique s'apprêtait à le dévorer, de ses immenses lèvres verticales.
Les paysans du coin avaient pourtant prévenu Paxton qu'une bête légendaire habitait cette caverne : Le vagin géant d'Astaroth... »
Roger hurle comme si les feuilles de papier que ses mains tiennent lui brûlaient la peau. Son cri de goret égorgé me fait sursauter et le scooter fait une embardée. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et pousse mes côtes pour faire de la place. Je manœuvre le véhicule pour le remettre droit, en remerciant mon animal totem de m'avoir placé sur une route vide. Roger n'en finit pas de vociférer, et je lui décoche quelques coups de coude pour le faire taire.
-C'est du putain de n'importe quoi ! beugle-t-il.
Il jette les feuilles au vent derrière nous, en un geste théâtral. Je presse la poignée du frein un peu trop fort, et je sens la roue arrière se décoller légèrement de la route, et le casque de Roger me cogner la nuque. Je tourne le contact, sans prendre la peine de garer le scooter sur le bas-côté. J'arrache presque mon casque, et demande à Roger de me donner une seule bonne raison pour ne pas le battre à mort avec. Les larmes aux yeux, il me demande si j'ai d'autres passe-temps que de faire chier la Terre entière.
-Tu écris mal, bordel ! crie-t-il. C'est affreux, c'est à vomir ! C'est mon putain de futur qui s'échappe, tu comprends ?
-Non, dis-je sèchement.
-Tu deviendras pas un grand écrivain. Le futur duquel je viens n'existe déjà plus. J'ai cru que je pourrais y arriver, je...
Il passe sa main sur son visage, nerveusement, et découvre qu'il a gardé son casque. Je pose le mien par terre et rebrousse chemin à pied pour aller chercher mes feuilles éparpillées sur la route. Je les ramasse comme des trésors sous l'œil haineux de Roger.
C'est ça que je fais. J'écris des histoires qui m'éloignent chaque jour un peu plus de la littérature. Je pénètre pas à pas dans un monde de divinités à grosses couilles et de personnages qui subissent trop pour être sympathiques.
Certaines pages sont emportées par le vent d'hiver, et avec elles certains passages de mon histoire. Il manquera des épisodes entiers, dont je suis bizarrement incapable de me souvenir précisément, parce que je m'étonne moi-même parfois de voir le chevalier faire n'importe quoi.
Le froid vient se briser sur mon grand manteau, mais ma tête nue souffre le martyr. Mes pensées gèlent et partent en buée lorsque je respire. C'est mon putain de cerveau qui s'évapore.
Je ne suis pas inspiré. Je suis un chevalier qui part sur la route à la recherche de péripéties, parce qu'il faut bien qu'il se passe quelque chose. J'ai un nouvel ami qui vient du futur, et un animal totem sorti d'un livre pour enfants. J'ai la vie folle que je provoque par peur de la page blanche.
Je finis par déchirer les feuilles que je viens de ramasser, mais ce n'est pas pour faire plaisir à Roger.
La route de campagne attend toujours une voiture, qui ne se montre pas. La grisaille du paysage m'isole du reste du monde, me murmure que personne ne viendra me chercher ici. J'ai envie de répondre aux connards de nuages « Où que je sois, c'est la même merde ». Être écrivain c'est pourri, je le comprends peu à peu. C'est juste qu'on peut pas faire autrement.
Une fois de plus je m'assois par terre pour être démonstratif. Je masse mon genou, tripote la tumeur par réflexe, sans pour autant réfléchir à ce que je fais. Je fais semblant d'être triste pour attirer l'attention d'un public imaginaire. Je reste assis quelques milliers d'années.
Les saisons passent, et l'érosion me fait peu à peu m'enfoncer dans le sol. Mon corps se couvre de mousse, et mon sang circule de moins en moins. Lorsque mon cœur cesse de battre, un frisson me sort de ma torpeur comme une sonnette d'alarme.
Je me lève et retourne jusqu'au scooter, où m'attend Roger. Je lui annonce que c'est à son tour de conduire, et il a un rictus fatigué, qui veut dire « A quoi bon ? ». Peut-être de quoi rendre son personnage sympathique, le coup de la tristesse.
-Écoute mec, dis-je, je veux pas que tu te fasses de soucis. Le futur dont tu viens c'est encore loin, et j'ai largement le temps de devenir moins con.
Je lui colle une grande claque dans le dos, qui le fait sursauter. Je le gratifie de mon sourire le plus exagéré, plein d'incisives et de canines. Un sourire qui contient l'optimisme le plus stupide dont je sois capable.
Nous remontons sur le scooter, et cette fois Roger conduit. La campagne défile pendant quelques kilomètres avant que je ne parte dans une rêverie absurde. Je vois les mots danser et le talent venir à moi. Je vois des années de travail qui paieront, et mon style qui s'améliorera.
Les gens se déplaceront en jet-packs, et les écrivains cesseront de vivre en retrait, même si ça rendra les choses plus difficiles pour eux. Et avec le temps, cette petite douleur lorsque je dois arracher une idée de ma tête s'atténuera, et je serai moins vague dans mes descriptions.
Roger s'arrête à une station-service. Réalisant que je me suis perdu dans mes pensées pendant plus longtemps que je ne le pensais, je demande à Roger s'il a bien suivi l'itinéraire. Il m'explique fièrement qu'il a pris un raccourci, et je le laisse faire le plein.
Nous sommes maintenant dans une zone industrielle pleine d'hypermarchés et de fast-foods. Les voitures sont moins rares, et les gens remplissent leurs caddies par peur de la pénurie annoncée. Je vais me dégourdir les jambes en fumant une cigarette.
C'est alors que je remarque le numéro d'immatriculation des voitures, et une angoisse irrépressible me fait frissonner. Je retourne vers Roger pour lui demander quel est ce raccourci dont il m'a parlé.
-J'ai pris par Clermont-Ferrand, me répond-il.
« Enfer et damnation » est une expression que l'on n'utilise pas assez souvent. Pris de panique, je hurle à Roger de courir au scooter et de le démarrer. Devant son emportement et son incompréhension, je lui arrache les clefs des mains, en priant pour qu'il ne soit pas trop tard. Je crie aux gens autour de nous de se mettre à l'abri, et leur regard me fait passer pour un fou.
Le sol se met à trembler, et je pousse un soupir exaspéré. Au loin, un géant cracheur de feu que je ne connais que trop bien arrive à toute allure en écrasant voitures et fast-foods sur son passage. Sa voix retentit pour nous avertir de notre extermination imminente.
Les gens lâchent leurs caddies, et se ruent sur leurs voitures en hurlant comme des déments. Dieu carbonise le grand hypermarché auvergnat avec un rire sadique. J'enfourche le scooter et tourne le contact. Roger s'installe derrière moi précipitamment, en me demandant comment j'étais au courant.
-C'est pour ça que l'itinéraire évitait cette ville, dis-je. Parce que ça ne pouvait pas se passer autrement sinon.
Je tourne l'accélérateur à fond. Je me retrouve sur la route, parmi les voitures roulant en zigzags à pleine allure, qui veulent elles aussi échapper à ce Dieu rageur. Maîtrisant à peine mon engin, je slalome entre les véhicules pour éviter de me faire renverser, Roger beuglant dans mes oreilles qu'il ne veut pas mourir.
En jetant un coup d'œil dans mon rétroviseur, je remarque que Dieu se met à poursuivre la colonne de voitures dans laquelle je me trouve. Il écrase un monospace quelques dizaines de mètres derrière moi, et crache un jet de flamme qui vient faire exploser une berline que je tentais de doubler. La déflagration manque de renverser le scooter, et provoque un carambolage que j'évite presque par miracle.
J'ai l'impression que chaque fois que je mets les pieds en Auvergne, c'est la même merde. Je pousse une fois de plus l'accélérateur à fond, mais n'ai pas la puissance suffisante pour semer Dieu. Roger me crie que ce dernier se met à courir. Je tourne la tête une fraction de seconde, et aperçois le géant en pleine lancée qui remonte la route en écrasant les voitures. Je prends une grande inspiration, et conseille à Roger de se cramponner.
Je freine d'un coup sec, et me retrouve dans une tourmente de véhicules qui sont autant de taureaux sauvages lâchés sur la route. Nous nous faisons dépasser par quelques bêtes rugissantes, mais l'une d'elles finit par nous percuter et le scooter fait un vol plané sur le bas-côté, avec une violence qui nous éjecte Roger et moi bien plus loin que l'engin.
Je roule au sol et me retrouve sur le dos juste à temps pour voir passer au dessus de ma tête la plante de pied du géant, qui écrase une voiture à côté de moi, avant de reprendre sa course.
Je fais le mort quelques secondes, assourdi par le bruit des moteurs poussés dans leurs retranchements, et celui des hurlements de terreur. Je ferme les yeux et retiens ma respiration, me mordant les joues en espérant des jours meilleurs.
J'écrirai peut-être une nouvelle là dessus, histoire de faire croire que j'ai de l'inspiration. On me demandera où je vais chercher tout ça, et on fera la remarque que le récit part un peu dans tous les sens.
Je me relève au milieu du champ de bataille. Carcasses de voitures et débuts d'incendies s'étendent à perte de vue. Roger tremble comme une feuille, allongé par terre, et quand je tente de l'aider à se mettre debout, je réalise qu'il lui est impossible de bouger pour l'instant.
Le truc c'est qu'on s'en prend vraiment plein la gueule. A Paris ou à Clermont-Ferrand, les gobelins ne sont jamais loin. Alors on écrit pour essayer de rendre la vie un peu plus normale. Parce que c'est la vie, et pas le récit, qui part un peu dans tous les sens.


Note : Développer plus les réflexions sur l'écriture (pas très intelligentes)

Prochainement : Personne

1 décembre 2009

12. Dieu existe

Je crois que les gens aiment souffrir. On fait des tas de mauvais choix qu’on excuse comme on peut, mais en vérité on fait semblant d’être cons pour justifier notre masochisme. C’est pour ça que les gens se pressent pour faire la maison des poupées à Disneyland.
Mes sœurs me reprochent d’avoir une théorie sur tout. La grande argumente que c’est juste la putain de maison des poupées, pas une étude sociologique. La petite m’explique que ça fait plaisir à notre frère. Je regarde ce dernier trépigner d’impatience. J’ébouriffe un peu ses cheveux avec ma main, et il lève sa tête vers moi.
-Ça va être bien ? me demande-t-il.
-Tout ce que je peux te révéler, dis-je, c’est que tu seras plus jamais le même après ça, petit mec.
-Quoi ?
La grande me donne un coup de coude, en me reprochant de vouloir embrouiller notre frère. Elle insiste que l’attraction est faite pour les enfants de son âge. La petite ajoute qu’elle est aussi faite pour les attardés mentaux, et qu’elle ne voit pas pourquoi je ne l’aime pas.
Notre tour arrive de monter dans les nacelles. Je prends place avec mon frère, qui trépigne plus que jamais. J’ai envie de l’arracher maintenant à cet enfer, mais mieux vaut qu’il fasse ses propres expériences. La nacelle démarre et nous pénétrons dans l’antre des poupées débiles. Elles chantent leur abominable litanie dans toutes les langues de la planète, comme pour nous prouver que la bêtise est universelle. Mon frère se liquéfie, car même lui est trop vieux pour ce genre de conneries.
Les poupées nous persécutent de leur bonheur illusoire. Elles nous chantent un monde qui n’existe pas, dans des langues que nous ne parlons pas. Parce qu’au fond, elles se foutent pas mal de notre présence, et font leur vie folle sans nous. C’est juste un mauvais moment à passer.
L’attraction semble durer des heures, et lorsque nous revenons à l’air libre, abrutis de musique pesante, nous allons rejoindre mes sœurs. Leur visage est défait, comme la plupart des rescapés de la maison des poupées. J’aperçois même un touriste qui vomit dans les buissons.
Le choc a été rude, et je tente de rassembler mes esprits. La petite ressemble à une victime de viol, tandis que la grande fait des efforts pour affirmer sans trembler que ce n’était pas si terrible.
Les gens autour de nous se mettent brusquement à hurler, sans que je comprenne pourquoi. Ils courent se réfugier dans tous les sens, et pour une fois je suis d’accord avec ma sœur pour dire que c’est une réaction démesurée en regard du traumatisme subi. C’est alors que le sol se met à trembler violemment. Mon frère tire sur ma manche et pointe son doigt vers quelque chose derrière moi.
-C’est quoi comme attraction ? me questionne-t-il.
Je fais l’erreur de me retourner. Dressé à côté du château de la Belle au bois dormant, j’aperçois un géant haut d’une bonne centaine de mètres, vêtu d’une toge, et portant une longue barbe blanche. A vrai dire j’étais persuadé que ce jour n’arriverait jamais.
-Bordel, dis-je à mon frère, je crois que c’est Dieu…
C’est fini. Plus rien n’aura jamais de sens, car la logique vient de prendre un coup fatal. Dieu existe, et mon univers s’écroule.
Le géant barbu scrute Disneyland de ses yeux haineux, observant avec mépris les minuscules fourmis que nous sommes courir dans tous les sens. Il fait sonner sa voix caverneuse, qui emplit tout le parc.
-Je suis Dieu, crie-t-il pour ceux qui n’ont pas encore compris. Et je vais vous détruire.
Sur ces mots, il se met à cracher une colonne de flammes, et embrase le château de la Belle au bois dormant. Les gens à l’intérieur hurlent et s’enfuient en beuglant. Une tour s’effondre avec fracas. Puis il écrase d’un coup de talon l’auberge de Blanche neige, et pousse un rire démoniaque.
-C’est toi qui a fait ça ? me demande calmement la petite. Tu l’as forcément imaginé.
Les gens me reprochent souvent d’agir sans le vouloir sur l’état du monde, comme si ma compagnie les entraînait dans un univers parallèle. Xavier dirait que je suis trop volontariste et que j’ai amené Dieu à Disneyland pour appuyer un point de vue. Et qu’il crache du feu parce que c’est comme ça que je me l’imagine. Je hurle à mes sœurs de se mettre à l’abri avec mon frère, et que je vais me charger de tout.
-Encore une de tes théories ? raille la grande. C’est parce que c’est ton devoir d’écrivain, c’est ça ?
-Non. C’est parce que c’est mon devoir d’athée.
Tout ça n’est qu’un vieux débat millénaire. Je m’élance vers le château en flammes, la rage me tiraillant le ventre. Je refuse catégoriquement que Dieu existe, parce que c’est vraiment trop con. Il n’y a absolument rien qui laisse penser à une entité suprême, et ce n’est pas la destruction d’un parc d’attraction qui va me faire changer d’avis.
-Connards de français, vocifère Dieu, vous pouvez jamais vous empêcher de faire chier ! J’ai pas créé la Terre pour voir un peuple comme le vôtre émerger ! Avec vos révolutions de merde, parce que vous êtes jamais contents ! Ça s’arrête aujourd’hui.
Il se saisit de deux tasses géantes sur un manège, et s’en sert pour bombarder les gens cachés dans le labyrinthe d’Alice au pays des merveilles. Puis de son souffle enflammé, il carbonise une mascotte Donald qui fuyait pour sa vie.
Juste au moment où les athées s’étaient intégrés, voilà que le grand barbu revient faire du prosélytisme. L’idée m’est insupportable. Je refuse que les gens recommencent à utiliser leur croyance pour faire des trucs stupides. Car c’est la malédiction des athées : Ils partagent la planète avec des tarés.
Je fais un bond sur le côté pour éviter une tasse géante lancée au hasard par Dieu. Je reprends mon souffle, et tente d’élaborer un plan. Le barbu doit repartir d’où il est venu, et vite, parce que sinon les gens vont savoir qu’il existe. Et les chrétiens vont plus se sentir pisser.
J’attrape mon portable et envoie un texto à Xavier qui dit « Dieu existe, mec. C’est la merde, mais je m’en charge ».
Le parc brûle et les gens courent en vain, tentant d’échapper au géant furieux. En y réfléchissant bien, il ne pouvait pas apparaître ailleurs qu’ici. J’aurais presque pu le deviner avant d’acheter mon ticket, parce que c’est exactement ce que j’aurais écrit. Arrivé à ses pieds, je hurle son nom assez fort pour qu’il m’entende. Il baisse les yeux vers moi et je sens mon sang cesser de circuler.
-Tu veux quoi, le cloporte ? me demande-t-il.
-Tu dois repartir, dis-je en avalant douloureusement ma salive.
Il tente de m’écraser avec son pied, mais je l’esquive d’une roulade. Il se met à cracher du feu, et je prends mes jambes à mon cou, hurlant « Négocions ! », avant d’aller me réfugier derrière le rocher dans lequel est plantée l’épée du roi Arthur. Je l’entends me répondre de sa voix tonitruante « Négocier que dalle. Tu vas mourir, sale français ! ».
C’est dingue que même Dieu déteste notre peuple. C’est pas juste parce que nos dirigeants nous font passer pour des cons, ou que nos émeutes sont mal perçues. C’est plus profond que ça. Voilà des siècles que nous passons notre temps à tout contredire, pour le plaisir de faire avancer les débats ou pour rappeler notre existence.
Mon portable sonne et je reçois un texto de réponse de Xavier qui dit « Il faut que tu t’éloignes de ce que tu écris, mec ». J’ai envie de lui répondre que c’est trop tard, mais mes doigts tremblent bien trop pour écrire un message convenablement.
Je grimpe sur le rocher du roi Arthur, et me saisis du manche de l’épée prisonnière. Je tire dessus de toutes mes forces, tentant de l’arracher à la roche, mais elle ne bouge pas d’un pouce. Le problème c’est que mon plan s’arrête là. Dieu pousse une fois de plus son rire dément, en me regardant lutter pour ma vie.
Il m’attrape de sa gigantesque main, et presse mon corps dans sa paume, ne laissant dépasser que ma tête. Il me soulève dans les airs jusqu’à m’amener à quelques mètres de son visage. Avec un plaisir sadique, il resserre son étreinte sur mon corps. J’ai l’impression de passer sous un rouleau compresseur. Visiblement contrarié, il serre un peu plus fort.
-Pourquoi tes os ne craquent pas, cloporte ? me demande-t-il irrité.
-C’est le manteau d’hiver que ma mère m’a fait, dis-je. Il est putain de solide.
Il a un rictus méprisant, et murmure « Alors brûle » avant de prendre une grande inspiration. Je hurle « Pas Disneyland ! » et il s’arrête net, prenant un air intrigué. Capter l’attention de Dieu, c’est quand même pas donné à tout le monde.
-Comment ça, cloporte ?
J’essaye d’articuler d’une voix tremblante et suraigüe qu’en détruisant cet endroit il ne s’attaque pas vraiment aux français. Parce qu’au fond il va surtout dégommer des touristes, et que le parc n’est pas notre fierté nationale. Un rapide coup d’œil en contrebas me donne le vertige, mais je vois mal comment je pourrais lui demander de me reposer par terre.
-Je vais m’attaquer à Paris, conclut Dieu.
-Surtout pas ! Paris non plus c’est pas la France ! Il y a encore trop de touristes et d’immigrés ! La vraie identité nationale tu la connais, c’est la province. Enfin merde, c’est les montagnes, les ancêtres gaulois, la potée, le fromage …
Ma voix est plus implorante que jamais. Dieu lève les yeux au ciel d’un air pensif, comme s’il interrogeait une puissance supérieure. Il reste quelques instants ainsi, attendant un signe qui ne peut pas venir. Le bruit du château qui brûle et la musique débile qui passe dans le parc meublent à peine le silence. Je sais pas pourquoi je m’obstine à venir ici, cet endroit me fatigue.
Dieu finit par me reposer au sol, à mon grand soulagement. De joie, je lui ferais presque un câlin. Sauf que mes bras ne font pas le tour de sa cheville.
Il fixe une direction précise, et l’espace d’un instant j’ai l’impression qu’il va prendre le Space Mountain pour retourner chez lui, avant de me rendre compte qu’il voit beaucoup plus loin que moi.
-Je vais détruire Clermont-Ferrand, grogne-t-il. Ça vous apprendra.
En quelques enjambées, il sort du parc et s’éloigne dans la forêt, en direction du lointain. Tout s’est passé vite, et j’ai pas tout compris. J’ai l’impression que si Dieu est aussi con, c’est parce que ça me fait plaisir. Qu’il est ce qu’on attend de lui, et que c’est pour ça que j’ai pu le vaincre.
Je vois l’auteur, pas l’histoire. Je suis paumé dans les chapitres, et je comprends plus certains passages.
Xavier a raison, il faut que je m’éloigne de ce que j’écris. C’est trop volontaire, pas assez évident. Dieu qui attaque un parc d’attraction, ça dénote trop clairement mes opinions.
Je m’assois par terre et m’allume une cigarette, parce que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. C’est la première fois que je rencontre un écrivain qui me soit sympathique. Parce que c’est lui aussi un connard égocentrique, qui a perdu tout contrôle sur sa création. Et son œuvre vaut mille fois mieux que lui.


Note : Le parallèle de la fin est un peu trop prétentieux.

Prochainement : Vincent grosses couilles
 
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