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9 septembre 2010
51. Seul en piste (2)
-Le futur, c'est le seul truc auquel tu penses, c'est pour ça que je suis là. Tu en parles tout le temps, du futur. Tu rabâches sur les choses que tu voudrais faire, que tu devrais faire, et au final tu reportes. Et tu sais pourquoi tu les reportes ? Parce que tu aimes l'idée d'être une personne en devenir. Tu te réjouis en voyant le chemin qui reste à parcourir. Le futur, putain, tu l'aimes tellement...
Je sais pourquoi tu pleures, et tu le sais aussi. Aujourd'hui il n'y a plus de futur. La seule perspective qu'il te reste, c'est la fin de la journée, et au delà que dalle. Je suis venu te parler du vrai futur.
-Tu as fini ?
-Le vrai futur s'éloigne, continue Xavier.
Roger a déjà dit ça avant lui. Combien d'autres encore ? Je ne suis pas d'accord, dans tous les cas. Je viendrai à bout de cette journée, et il y aura un après.
Xavier se met à m'expliquer que dans le futur dont il vient, j'ai réussi à empêcher la catastrophe qui se produit aujourd'hui; mais ça aussi je le savais déjà.
Je sèche mes larmes et ravale ma tristesse, pour un temps. La fumée se dissipe peu à peu, révélant un champ de bataille vide, parsemé de cadavres, dont celui d'un serpent géant. Même si j'y ai participé à ma manière, j'ai l'impression d'arriver après la bataille.
Xavier avance que nous devrions nous remettre en route, et aller affronter Irving Rutherford à la maison de la Radio. Encore une chose que je savais déjà.
Je secoue mon corps, m'ébroue comme un chien mouillé pour me débarrasser de l'épaisse masse gélatineuse dont je suis couvert. La fatigue me tourmente plus que les regrets ou la peur. Je voudrais simplement m'allonger et dormir, et quelque chose me dit que si je ne le fais pas bientôt, je ne serai plus jamais en phase avec ce qui m'entoure. Que dans quelques heures j'oublierai même qui est réellement Xavier.
Mon compagnon le voyageur temporel ramasse une mitraillette sur le corps d'un soldat tombé au combat, et me suggère de faire de même. Quand je refuse poliment, il me demande avec ironie si je préfère les épées. Un nouveau sanglot me remonte dans la gorge quand je réalise que c'est lui qui m'a appris l'escrime.
Nous nous remettons en route. Je passe mon temps à me remettre en route. Je m'arrête jamais et ça aussi ça me fatigue. Dans quelques heures je cesserai de me plaindre.
Je traverse un long chemin geignard et nombriliste, qui touche à sa fin. J'ai essayé de devenir adulte, mais maintenant, au point où j'en suis, je me contenterai de rester jeune. De sortir boire des verres avec des amis et d'aller au cinéma. Vivre de petits boulots me suffirait, sans que j'espère quoi que ce soit d'autre, et sans que cela me peine non plus. Perdre mes gallons et redevenir un simple troufion dans l'armée des perdants.
Honnêtement, j'aurais voulu être un homme meilleur, mais mon échec dans ma tentative pour y parvenir ne m'affecte plus vraiment.
-Allons exploser la gueule de ce mec, dis-je.
Nous longeons la Seine vers les beaux quartiers, qui eux non plus n'ont pas été épargnés par les bombardements. A peine si les avions ont eu la délicatesse de préserver la tour Eiffel. Lorsque parfois un obus tombe un peu trop près de nous, Xavier sursaute et se demande à haute voix à quel moment tout a pu merder à ce point. Je finis par lui répondre qu'auparavant je croyais que ça avait commencé quand les gens ont voté à droite aux dernières élections, mais que j'ai dorénavant compris que les gens ont pratiquement toujours voté à droite.
-Il n'y a pas de moment précis, dis-je. Ça se fait petit à petit. Je vois même pas pourquoi tu es revenu aujourd'hui, parce que c'est pas un jour plus crucial qu'un autre.
Il cogne du pied dans une canette vide, et l'envoie valser devant nous, tellement loin que je la perds de vue. J'ai brusquement envie de courir après pour la rattraper, en criant « Reviens ! » comme l'abruti que je suis.
-Un peu d'amour propre, me conseille Xavier, qui a toujours su lire les pensées.
-C'est pas mon fort.
Et pourtant, en le disant, je me rends compte que j'arrive plus ou moins à me supporter ces jours-ci. Je me dis que ça va durer.
Nous abordons la maison de la Radio par l'entrée principale, éventrée par une roquette. Le hall d'accueil est recouvert par une poudre grise, faite de briques réduites en cendres. Des câbles arrachés derrière un bureau témoignent du vol des ordinateurs.
-C'est grand, remarque Xavier en jetant un coup d'œil au plan du lieu.
-On va se séparer.
Il rechigne face à ma proposition. Il argumente, essaye d'imposer son point de vue, mais je reste catégorique. Finalement, il part de son côté, suivant un long couloir, en me disant qu'il me retrouvera plus tard.
-Je le sais bien.
Je me laisse glisser le long d'un mur, pour m'asseoir en tailleur. Je frotte mes mains sur mon visage, puis reste quelques secondes à fixer le sol, les yeux et la tête vides.
Il n'y aura pas de final grandiose. Irving me trouvera, ou je le trouverai, mais rien ne presse. Nous sommes chacun deux pions sur l'échiquier, et tout ce que je fais là c'est m'occuper de mes histoires personnelles, qui n'auront aucune incidence sur rien.
Je me lève et vais déambuler dans les couloirs. Je passe devant le studio d'enregistrement d'une de mes émissions préférées, qui a miraculeusement été épargné par les pillages, et cela suffit à me faire plaisir. Brusquement, un déclic se fait dans ma tête.
Je me mets en quête du studio de France Info, sachant qu'Irving s'y trouve. Je le sais parce que c'est une idée que j'aurais eu, même si j'y aurais renoncé. Plus grand monde n'écoute la radio en temps normal, alors ces temps-ci...
Sans m'en rendre compte, je commence à courir dans la maison de la Radio, priant pour ne pas croiser Xavier, et pour en finir vite et aller me coucher. Je sillonne le grand bâtiment vide, enflammant parfois la moquette lorsque je cours trop vite.
Je brûle pas mal de trucs, mais je me console en me disant que si je ne fais rien, l'autre connard finira par incendier le monde entier.
Je débouche chez France Info. Je m'arrête devant la porte pour reprendre mon souffle, en me donnant des petites claques sur le visage pour me réveiller. Je sens la présence de mon jumeau maléfique à travers le mur, plus forte que jamais. Elle m'appelle et me nargue, et si j'étais un peu moins peureux j'entrerai tout de suite pour affronter mon destin.
Mais je reporte encore un peu. J'ouvre une fenêtre pour respirer l'air frais, et fumer une cigarette imaginaire. Je réalise avec stupeur que ma dernière tentative pour arrêter la clope s'est avérée fructueuse. Bercé par le vent frais qui aspire avec lui les ondes maléfiques provenant du studio d'enregistrement, je me demande pour la première fois depuis longtemps ce que je ferai demain.
La porte s'ouvre, et Irving fait irruption dans le couloir. Instinctivement, je forme une petite boule de feu entre mes doigts, que je lance sur lui. Il bondit en l'air, et esquive mon projectile pour aller s'accrocher au plafond comme une araignée.
-Bordel, mais je pourrai jamais me débarrasser de toi ? me demande-t-il.
-Tu prends tout à l'envers, mon pote.
Je jette une deuxième boule de feu, qu'il esquive encore en se laissant tomber pour m'écraser son talon sur le front. Je tombe à la renverse, et il profite que je sois à terre pour me rouer de coups. Je sens un léger craquement au niveau d'une côte, et maudit mon jumeau maléfique pour m'avoir cassé un os qu'on ne peut pas plâtrer.
Il me soulève à bout de bras, et je me débats quelques instants, avant qu'il ne me projette contre un mur, qui se casse sous la violence du choc. Je roule par terre, et tousse à cause de la poussière de brique. Cette fois j’évite de faire l’inventaire de mes os bisés.
Je vole à sa rencontre, la tête la première dans son ventre, et il pousse un cri étouffé, signe qu’il n’arrive plus à respirer. Je l’attrape par le col et lui colle un coup de genou dans le nez. Sa main agrippe mon visage, et des griffes lui poussent qui m'entaillent jusqu’au sang, mais je ne lâche pas prise et lui donne un autre coup.
Il finit par retrouver son souffle, et attrape mon pied pour me projeter en l’air, avant de me rabattre violemment sur le sol. Il recommence l’opération plusieurs fois, se servant de moi comme d’une massue pour démolir un obstacle imaginaire.
Je roule sur le dos, mais il est obstiné et bloque mes bras avec ses genoux pour m’immobiliser. Il entreprend ensuite de me démolir le visage à coups de poings, et me casse une ou deux dents.
Haletant, ruisselant de sueur, il finit par sortir un revolver, qu’il arme avec un bruit métallique strident. Complètement sonné, son image me paraît lointaine, et je le distingue vaguement pointer son arme sur mon front. Sans réfléchir, je lui crache un long jet de flammes au visage, et il me lâche pour aller se rouler par terre dans un hurlement de douleur.
-Tu connais l’écrivain guerrier ?
Il ne me répond pas. Nous restons allongés quelques instants, épuisés. Quand il me propose une petite pause, je lui rétorque que de toute manière ce combat est gagné d’avance pour moi, puisqu’il sort directement de mon imagination.
Une grande tristesse s’empare de moi. Je jette un coup d’œil à mon jumeau maléfique, qui a les mains posées sur son visage brûlé et ensanglanté. J’y vois mon propre reflet.
-Personne n’écoute plus la radio, dis-je. A part les riches et les bricoleurs.
-Et les militaires, sanglote-t-il.
Subitement, tout s’éclaire. Un vague sentiment de compassion s’empare de moi, en regardant cet autre moi-même déchu qui s’occupe lui aussi de ses histoires personnelles. Au fond je n’ai jamais pris le temps de le connaître.
-Disparais.
A peine ai-je prononcé ces mots qu’Irving part en fumée. Même si je sais que c’est passager, j’ai les idées claires. Je sais pour un temps qui je suis, et pourquoi je suis ici. Je sais ce qui me reste à faire.
Je me relève et pénètre dans le studio, dont Irving avait déjà allumé tous les appareils. Je vais jusqu’au micro, et hésite une seconde, avant de regretter d’avoir hésité.
-Je suis Irving Rutherford, dis-je calmement. Les rebelles ont pris toutes les places fortes de la capitale, comme vous pouvez le constater. Je demande aux forces armées une reddition immédiate, et je promets qu’aucun mal ne leur sera fait. C’est fini. Nous avons gagné.
Je coupe le micro et m’allonge par terre, en fermant les yeux. Je fais des efforts pour ne pas m’endormir. Mes idées recommencent petit à petit à perdre leur clarté, et je retombe progressivement dans ce monde obscur que je connais si bien. Je me demande un instant si ce que j’ai accompli aujourd’hui était sensé.
La voix d’un homme me tire de ma rêverie. J’ouvre les yeux, et le découvre qui m’observe avec curiosité. Quand je lui demande ce qu’il fiche ici, il me répond qu’il s’adapte à l’air du temps. J’essaye d’ignorer sa remarque bizarre, et lui demande son nom.
-Xavier, m’informe-t-il.
-Irving.
Note : Réécris tout depuis le début
Prochainement : Irving a gagné
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17 août 2010
48. Vincent dramatise
Pousse ta brouette, abruti. Mets un pied devant l’autre, et ne t’encombre pas de réflexions sur toi ou ta place dans le monde. La route est encore longue jusqu’aux quatre royaumes de Ragnar, et encore plus jusqu’au Valhalla.
Je raconte n’importe quoi. Chaque jour sera d’or, mais pour l’instant chaque jour je suis un peu plus givré. Je suis à peine conscient de ce que je fais.
Irving Rutherford est en train de me bouffer, je le sais bien. Même à distance, il draine mes forces vitales, et ma raison avec. Je suis de moins en moins cohérent dans les histoires que je raconte. De temps en temps, un éclair de lucidité me fait me dire que j’ai imaginé la mort de Xavier, parce que les magazines de psychologie n’ont jamais tué personne.
-Toi qui avais déjà eu du mal à te faire à la mort de Roger, compatit Vincent.
-Roger n’est pas mort, dis-je, irrité. Il est retourné dans son époque, je te l’ai déjà dit.
Vincent secoue la tête d’un air las, et je vois des larmes de dépit pointer aux coins de ses yeux lorsqu’il les pose sur moi. Il détourne la tête pour ne pas avoir à contempler plus longtemps le spectacle de mon départ au large.
J’ai largué les amarres il y a longtemps déjà. J’attendais simplement qu’une bourrasque m’emmène au loin.
Pousse ta brouette, pousse ta brouette, pousse ta brouette. Le chemin qui mène au Valhalla est court, et au bout attendent la gloire, les femmes, et l’alcool artisanal à boire dans le crâne de tes ennemis. Irving Rutherford crèvera la gueule ouverte et tu pourras chier dedans.
Brusquement, une palpitation au cœur m’oblige à m’arrêter de marcher. Ma vision est troublée par des mouches obscures, et je sens assailli par la pluie qui dégringole et la certitude que je ne serai jamais un homme meilleur.
Vincent me rattrape par les épaules pour m’empêcher de tomber. Il se demande à voix haute comment il s’est retrouvé à escorter le porteur de l’anneau. Il me fait asseoir sur le bord de la route, dans l’herbe froide et mouillée.
Une bruine continuelle nous assaille depuis que nous avons abandonné la voiture, qui est tombée à court d’essence. Elle est insidieuse et persistante, et cherche à nous prouver que l’été est bel et bien fini.
Pour ne rien arranger, Vincent m’a refilé le sac le plus lourd. Quand j’ai proposé de laisser nos affaires dans la voiture, il n’a rien répondu, mais m’a fourré ce gros sac de sport entre les mains. Depuis quelques temps, chaque mot que je prononce est un mot qui me rapproche un peu plus du moment où il va m’assommer et me jeter dans un fossé, pour m’abandonner à la pluie diffuse qui me noiera calmement.
Selon les dires du moustachu, Paris n’est qu’à une bonne journée de marche. Je prie chaque seconde d’arriver à temps pour Ragnarök.
Je me relève, et nous poursuivons notre route. Vincent prend la tête, et pendant une bonne heure ne se retourne même pas vers moi. Je suis tellement trempé que j’ai l’impression de marcher dans des flaques à chaque pas. Et le bruit de mes baskets mouillées semble irriter encore plus mon ami, dont je vois les épaules se raidir progressivement.
Au loin, j’entends les cris d’Irving. Il me parle du futur diabolique qu’il est en train de mettre en place, et remet en question mon existence à moi. Je trouve quand même que c’est un comble pour un jumeau maléfique. Lorsqu’il me rétorque « C’est toi le jumeau maléfique », je lui hurle que je vais le donner à manger aux rats, ce qui fait sursauter Vincent.
Il se retourne vers moi avec rage et tristesse, sûrement furieux que ce soit Xavier qui s'en soit allé et pas moi.
-T'es un putain de givré ! me crie-t-il.
-Je fais ce que je peux.
-J'en ai marre de te ménager.
-Moi je vais te ménager la gueule, tu vas voir.
Il fait un pas vers moi, poings crispés, puis s'arrête. Si nous ne nous battons pas ici et maintenant, je ne donne pas cher de notre amitié. C'est un moment crucial que nous vivons, mais mon ami ne semble pas s'en rendre compte.
Il avance vers moi, et viens coller son visage à quelques centimètres du mien. Les muscles de sa mâchoire sont agités de tressautements, et je m'attendrais presque à voir de la fumée sortir de ses oreilles. Je réalise que maintenant, avec l'entraînement que j'ai reçu de Xavier, je pourrais sans doute envoyer le moustachu au tapis.
La pluie nous oblige à cligner des yeux sans arrêt. J'ai mal partout avant même que le combat soit commencé. Le plus dur c'est de ne pas frissonner dans mes vêtements trempés, et de ne pas songer à cette amitié qui s'enfuit.
Vincent ferme les yeux et hausse les épaules. Un fantôme de ninja plane au dessus de nous, et ne partira pas facilement. Le chagrin du deuil nous ronge pire que la pluie ou la colère.
-On réglera ça plus tard, soupire-t-il.
Et il reprend son chemin, à la tête de notre petite procession. Il fait comme si la route l'appelait, marche comme un héros romantique. Il est encore temps pour moi de le rattraper et de lui casser la gueule, pour sauver ce qui reste à sauver.
Je me remets en route. Nous traversons la campagne sinueuse et grise, d'une monotonie sans égal. Au bout de quelques heures nous croisons un homme à vélo allant en sens inverse, et Vincent en profite pour lui soutirer une cigarette.
Puis nous entrons sur l'autoroute, vide et glissante, et le le reflet que me renvoie le bitume mouillé est encore une fois celui d'Irving Rutherford. Plusieurs fois ensuite nous croisons à contresens des gens à vélo ou à pied. Vincent réussit même à négocier un peu de pain contre une paire de lacets.
Nous nous asseyons sur la rampe pour une pause pique-nique. Le pain est mou à force d'avoir traîné sous la pluie. Devant nos yeux, le nombre de passants fuyant la capitale augmente à vue d'œil.
-Ça t'étonne ? me demande Vincent.
Je vais me renseigner auprès d'une vieille femme, qui se contente de répondre « C'est grave la merde là-bas ». Ça me suffit. Je vais transmettre l'information à Vincent, qui opine calmement du chef avant de s'élancer lentement sur la route.
Je le suis, un peu moins sûr de moi à chaque enjambée. Le bitume est glissant et je manque plusieurs fois de m'étaler. A vrai dire je ne sais même pas pourquoi je reviens à Paris.
J'ai écrit un roman, créé un jumeau maléfique, cessé d'écrire. Maintenant je dois cesser d'avoir un jumeau maléfique. Un de mes amis est mort, l'autre n'est plus mon ami. Je vis dans un monde imaginaire, et l'instant d'après je suis en panne d'inspiration.
La France me fait peur parfois. J'ai l'impression de ne jamais arriver à l'envisager dans sa globalité. Mais au final je suis comme tout le monde, et j'ai quand même bien envie de tout péter. Même si je n'ai aucune idée de ce qui peut se passer ensuite.
Le vrai futur est mort, fini. Il s'en est allé avec Roger dans un déluge d'électricité. Je voudrais bien prévoir plus d'un jour à l'avance, mais il y a trop de variables et je suis pas assez intelligent.
J'ai écrit mon dernier roman, il parle de ce chevalier un peu stupide qui fonce dans le tas sans aucune stratégie. Quand tout ça sera fini, et que je me serai débarrassé d'Irving Rutherford (et que j'aurai sauvé mon pays par la même occasion), j'essayerai de le faire lire, et je suis certain que ça me redonnera confiance en moi.
Ce que je suis ?
Je fais partie de la grande armée des perdants, avec mes cicatrices, mon diplôme (non-officiel) d'écrivain-guerrier, mon manque d'ambition et la sale manie que j'ai de toujours rater tout ce que j'entreprends. C'est petit à petit que les choses s'améliorent. Un jour nous gagnerons, et c'est pour ça peut-être que je reviens à Paris.
Je n'ai qu'à claquer des doigts pour que la pluie s'arrête. Vincent dira sûrement qu'il s'agit d'une coïncidence. Je savoure quelques secondes le retour du soleil sur mon visage, sans faire attention aux gens qui passent autour de nous par dizaines.
Le moustachu me secoue l'épaule pour me faire réagir. Il me désigne du doigt la capitale à l'horizon, qui brûle et qui explose. Plusieurs avions se relaient pour la survoler, larguant leurs bombes au passage. La ville est encore loin, et aucun bruit ne parvient jusqu'à nous. C'est comme un feu d'artifice inaccessible, trop éloigné pour provoquer une réelle émotion. Je peux simplement constater que la file de réfugiés grandit de secondes en secondes.
C'est déjà Ragnarök.
-On va mourir, m'informe Vincent.
Note : Références à la mythologie trop appuyées
Prochainement : Martine au mauvais moment
6 avril 2010
29. Roger cherche l'imprévu
-C'est qui le photographe ?
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
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16 février 2010
23. Gilbert Bécaud
Et maintenant, que vais-je faire ? En tout cas je ne vais certainement pas profaner Gilbert Bécaud, parce que c'est vraiment monstrueux de faire ça.
Vincent m'entraîne entre les tombes du Père Lachaise, pendant que Xavier traîne des pieds. Je crois que ma présence trouble un peu mes deux amis, qui semblent murés dans leur silence. Mais Vincent finit par m'avouer qu'à la base, son premier choix n'était pas porté sur Gilbert Bécaud.
-J'avais pensé à Oscar Wilde ou à Balzac, enfin à un écrivain, quoi...
J'en ai rien à foutre. Je serai intraitable là-dessus. Ça partait d'une bonne attention mais le résultat est abominable.
Nous passons près de la tombe de Georges Perec, et Vincent demande le paquet de post-its à Xavier. Nous le regardons écrire en silence sa citation et la coller sur la tombe de l'écrivain : « Rien ne sert de rien, cependant tout arrive ». Ses yeux restent baissés, et je jurerais qu'il essaye d'éviter de croiser mon regard.
Puis nous reprenons notre chemin dans le cimetière de luxe, et le moustachu m'explique que les tombes les plus connues, dans les allées prestigieuses, sont encore surveillées la nuit par les rares employés de la mairie qui travaillent encore. Il ajoute que les autorités n'ont qu'une peur, c'est que quelqu'un saccage la tombe de Molière ou d'Apollinaire.
En parlant du loup. En voyant la tombe du poète, Xavier va coller un post-it dessus, qui dit « Les jours s'en vont, je demeure ». Je lui fais remarquer que c'est un peu facile, et qu'il a pris la citation la plus connue, et il me répond que je suis jaloux parce que je n'ai pas encore marqué de point.
Je shoote dans un caillou, qui va se perde dans une pente, et roule jusqu'à disparaître. Je pourrais me contenter de la certitude d'être vivant, et ne pas chercher à percer le mystère de la vie après la mort. Je devrais même me réjouir d'avoir eu une seconde chance.
Mais c'est pas possible de vivre en acceptant d'être ignorant des choses qui nous dépassent, parce que ce serait se résigner à rester con. On meurt, c'est comme ça. Parfois on ressuscite, parce qu'en fait on était pas vraiment mort. Alors on va profaner la tombe d'un chanteur pour en avoir le cœur net.
Nous arrivons à la sépulture de Gilbert Bécaud. Vincent, un peu gêné, me demande de considérer que les enterrements ne sont plus assurés nulle part, et qu'ils ne pouvaient pas me laisser pourrir au soleil. Xavier précise que ça reste une des tombes les plus fleuries du Père Lachaise. Je crispe les mâchoires, observant une petite plaque de marbre sur laquelle est gravée « Merci Gilbert. Ton public ne t'oublie pas ». Je lui demande le paquet de post-its, pendant qu'il poursuit ses explications.
-On s'est dit que tu aimerais être visité souvent, me dit-il.
-Je m'en fous. Je suis athée et je m'en fous. Il y a rien après la mort, mec, vous auriez pu me laisser pourrir au soleil.
-Il y a forcément quelque chose après, mec. Sinon ça voudrait dire qu'on a vraiment pas assez de temps.
Je pose un post-it sur la tombe, sur lequel j'ai inscrit « Je reviens te chercher ». Vincent m'accorde un demi-point, sous prétexte que la citation n'a pas un rapport avec la mort de l'auteur, mais avec la situation présente.
Xavier et lui commencent à pousser la dalle qui recouvre la tombe. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. Les athées sont à côté de leurs pompes parce qu'ils savent qu'on est là par hasard, et qu'on effectue juste un passage éclair.
Mes amis réclament mon aide pour faire pivoter la lourde plaque de marbre. Je leur prête main forte, et la dalle finit par bouger un peu. Nous poussons de toutes nos forces, et bientôt nous découvrons le cercueil de Gilbert Bécaud.
-Tu méritais mieux que de pourrir au soleil connard, me dit abruptement Vincent, d'une voix mal assurée.
Xavier descend dans la petite fosse, et hésite quelques secondes en contemplant le cercueil. Des démons nous attendent à l'intérieur, ou des certitudes prêtes à voler en éclats. Je sais qu'il préfèrerait laisser la caisse de bois fermée, et se contenter de ma présence. C'est comme si je risquais de mourir à nouveau si la réponse n'était pas la bonne.
Vincent fait les cent pas, et demande à Xavier de se décider. Ce dernier me regarde comme si c'était la dernière fois, et ouvre le cercueil, qui est vide. Nous restons tous trois silencieux, à contempler cette grande boîte dans laquelle j'espérais trouver des explications, mais qui ne me renvoie que de nouvelles questions. Xavier décolle un post-it collé sur le bois, et me le tend avec un air dépassé.
Une phrase est inscrite dessus, avec mon écriture : « Il faut plus qu'une roquette pour m'abattre ». Vincent lit par dessus mon épaule, et me demande avec irritation comment j'ai fait.
-Où vous avez mis Gilbert Bécaud ?
-Dans un caveau familial, me répond Xavier d'un air las. Comment t'as fait, mec ?
Je préviens mes amis que j'ai besoin de marcher un peu, avant de les laisser seuls. Je les abandonne brusquement à leur hébétement, et cours presque, tant leurs questions me sont douloureuses. Je fuis entre les tombes, perdu, et croise un fossoyeur à l'œil inquiet qui me prend sans doute pour un pilleur de sarcophages.
Ce cœur qui bat, pour qui, pourquoi ?
On va pas paniquer, et on va pas fuir les problèmes. On est en vie et on a pas peur. Ma marche me mène jusqu'à la tombe de Jim Morrisson, et je reste quelques instants à me recueillir en réfléchissant à mon retour un peu précipité à Paris.
Je colle un post-it sur la stèle du chanteur, en écrivant « Strange days have found us » dessus. Au fond le vrai mystère c'est la vie avant la mort. Ça fait un point pour moi.
Cette nuit ressemble à d'autres que j'ai connues, mais je ne sais plus très bien lesquelles. Les réverbères sont éteints, et les rares lumières qui filtrent par les fenêtres des immeubles sont comme des vies lointaines et paisibles que je ne peux pas atteindre. Ce quartier ressemble à celui dans lequel j'habitais, en plus sombre.
Les bars sont tous fermés, et plusieurs vitrines brisées sont là pour me rappeler qu'il n'y a de toute façon rien à célébrer. J'avale une grande gorgée de vodka au goulot, comme pour célébrer la fin d'un monde.
Je ne suis peut-être jamais vraiment mort, et je n'ai aucune raison de m'infliger ça. Les fenêtres dansent comme des reflets sur l'eau, et me rappellent certains ports, mais pas ceux de méditerranée. Les immeubles plient sous le vent, et laissent entrevoir les étoiles filantes qu'ils nous cachaient.
Mes pieds font onduler le bitume. Glissant presque, je traine mon corps à travers les rues désertes qui ont décidément besoin de plus de lumière. Même si ça veut dire ne plus voir les étoiles. Bordel, la vie est belle, et pourtant tout va mal.
Les panneaux de signalisation m'escortent comme des gardes du corps jusqu'à une rue un peu plus fréquentée. Un attroupement s'est formé autour d'un petit orchestre, qui joue des vieux standards français. Les gens ont allumé un feu et écoutent la musique en battant tranquillement la mesure du pied.
Je me rapproche du groupe et demande à un homme qui tape dans ses mains si c'est une occasion spéciale. Il me répond que c'est samedi soir.
-On est samedi ?
La chanson finit et une femme réclame aux musiciens un tube d'Eddy Mitchell. Je me mets à battre la mesure moi aussi, mais je suis légèrement à contretemps, et ma tête tourne un peu trop. Je propose un peu de vodka à mon voisin, qui se trouve ravi.
-Où est-ce que vous avez réussi à en trouver ? me demande-t-il.
-J'ai un ami débrouillard.
J'avale une grande rasade. Je me persuade que c'est une renaissance que je vis, et que ça ne peut être que positif. Et que j'ai le droit de commencer ma nouvelle vie en merdant un peu, parce que je ne suis encore qu'un enfant.
On me demande si j'ai une idée pour la chanson suivante. Je propose les Doors, et on me répond que ça doit être une chanson française. Alors je propose « Et maintenant ? », et on trouve que c'est un très bon choix.
Tout peut pas être marrant tout le temps. Je pose la bouteille vide sur le trottoir et pénètre dans l'immeuble. Les escaliers semblent infranchissables, et les murs sont agités de secousses. Je ne suis pas le seul a avoir un cœur qui bat, parce que tout vit autour de moi.
Je m'attèle à grimper les marches, une par une. Le bois ciré est percé par endroit de jeunes branches qui donneront des feuilles au printemps. La rampe est rugueuse et abrite des colonies de termites qui parlent dans ma tête et me déconcentrent dans mon ascension.
Les genoux faibles, le cerveau en feu, j'arrive devant la porte de Martine, et sonne. Je vais pas hurler à l'aide, ni me frapper la tête contre le mur. Je vais juste attendre qu'elle ouvre et qu'elle me fasse une petite place dans son lit.
Elle est partie, pauvre con, tu le sais bien.
Je m'assois et supplie le monde de s'arrêter de tourner. Je pourrais me dire que tout ça n'est pas réel, que je vais encore me réveiller dans un hôpital en Suisse...
Mais je n'ai jamais réussi à me mentir convenablement à moi-même. Le choses qui ne me font pas plaisir sont aussi réelles que tout le reste. Je ne suis plus un enfant.
Le vrai monde c'est ce palier vide, et cette nuit qui ne ressemble pas à un samedi. Xavier a tort quand il dit qu'on a pas assez de temps. Moi j'en ai tellement que je ne sais plus quoi en faire. Le chemin s'étend à perte de vue devant moi et tout reste à construire, sauf que je n'ai aucune idée de ce que je veux faire, et que je refuse de me laisser porter par les évènements.
Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps ? Je vais voyager, je vais rester ici, persévérer et renoncer. Je vais écrire et je vais abandonner l'idée, puis je vais écrire encore. Je vais me tromper souvent.
Je vais essayer de ne pas mourir encore.
Note : Manque de blagues
Prochainement : Vincent fée du logis
Vincent m'entraîne entre les tombes du Père Lachaise, pendant que Xavier traîne des pieds. Je crois que ma présence trouble un peu mes deux amis, qui semblent murés dans leur silence. Mais Vincent finit par m'avouer qu'à la base, son premier choix n'était pas porté sur Gilbert Bécaud.
-J'avais pensé à Oscar Wilde ou à Balzac, enfin à un écrivain, quoi...
J'en ai rien à foutre. Je serai intraitable là-dessus. Ça partait d'une bonne attention mais le résultat est abominable.
Nous passons près de la tombe de Georges Perec, et Vincent demande le paquet de post-its à Xavier. Nous le regardons écrire en silence sa citation et la coller sur la tombe de l'écrivain : « Rien ne sert de rien, cependant tout arrive ». Ses yeux restent baissés, et je jurerais qu'il essaye d'éviter de croiser mon regard.
Puis nous reprenons notre chemin dans le cimetière de luxe, et le moustachu m'explique que les tombes les plus connues, dans les allées prestigieuses, sont encore surveillées la nuit par les rares employés de la mairie qui travaillent encore. Il ajoute que les autorités n'ont qu'une peur, c'est que quelqu'un saccage la tombe de Molière ou d'Apollinaire.
En parlant du loup. En voyant la tombe du poète, Xavier va coller un post-it dessus, qui dit « Les jours s'en vont, je demeure ». Je lui fais remarquer que c'est un peu facile, et qu'il a pris la citation la plus connue, et il me répond que je suis jaloux parce que je n'ai pas encore marqué de point.
Je shoote dans un caillou, qui va se perde dans une pente, et roule jusqu'à disparaître. Je pourrais me contenter de la certitude d'être vivant, et ne pas chercher à percer le mystère de la vie après la mort. Je devrais même me réjouir d'avoir eu une seconde chance.
Mais c'est pas possible de vivre en acceptant d'être ignorant des choses qui nous dépassent, parce que ce serait se résigner à rester con. On meurt, c'est comme ça. Parfois on ressuscite, parce qu'en fait on était pas vraiment mort. Alors on va profaner la tombe d'un chanteur pour en avoir le cœur net.
Nous arrivons à la sépulture de Gilbert Bécaud. Vincent, un peu gêné, me demande de considérer que les enterrements ne sont plus assurés nulle part, et qu'ils ne pouvaient pas me laisser pourrir au soleil. Xavier précise que ça reste une des tombes les plus fleuries du Père Lachaise. Je crispe les mâchoires, observant une petite plaque de marbre sur laquelle est gravée « Merci Gilbert. Ton public ne t'oublie pas ». Je lui demande le paquet de post-its, pendant qu'il poursuit ses explications.
-On s'est dit que tu aimerais être visité souvent, me dit-il.
-Je m'en fous. Je suis athée et je m'en fous. Il y a rien après la mort, mec, vous auriez pu me laisser pourrir au soleil.
-Il y a forcément quelque chose après, mec. Sinon ça voudrait dire qu'on a vraiment pas assez de temps.
Je pose un post-it sur la tombe, sur lequel j'ai inscrit « Je reviens te chercher ». Vincent m'accorde un demi-point, sous prétexte que la citation n'a pas un rapport avec la mort de l'auteur, mais avec la situation présente.
Xavier et lui commencent à pousser la dalle qui recouvre la tombe. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. Les athées sont à côté de leurs pompes parce qu'ils savent qu'on est là par hasard, et qu'on effectue juste un passage éclair.
Mes amis réclament mon aide pour faire pivoter la lourde plaque de marbre. Je leur prête main forte, et la dalle finit par bouger un peu. Nous poussons de toutes nos forces, et bientôt nous découvrons le cercueil de Gilbert Bécaud.
-Tu méritais mieux que de pourrir au soleil connard, me dit abruptement Vincent, d'une voix mal assurée.
Xavier descend dans la petite fosse, et hésite quelques secondes en contemplant le cercueil. Des démons nous attendent à l'intérieur, ou des certitudes prêtes à voler en éclats. Je sais qu'il préfèrerait laisser la caisse de bois fermée, et se contenter de ma présence. C'est comme si je risquais de mourir à nouveau si la réponse n'était pas la bonne.
Vincent fait les cent pas, et demande à Xavier de se décider. Ce dernier me regarde comme si c'était la dernière fois, et ouvre le cercueil, qui est vide. Nous restons tous trois silencieux, à contempler cette grande boîte dans laquelle j'espérais trouver des explications, mais qui ne me renvoie que de nouvelles questions. Xavier décolle un post-it collé sur le bois, et me le tend avec un air dépassé.
Une phrase est inscrite dessus, avec mon écriture : « Il faut plus qu'une roquette pour m'abattre ». Vincent lit par dessus mon épaule, et me demande avec irritation comment j'ai fait.
-Où vous avez mis Gilbert Bécaud ?
-Dans un caveau familial, me répond Xavier d'un air las. Comment t'as fait, mec ?
Je préviens mes amis que j'ai besoin de marcher un peu, avant de les laisser seuls. Je les abandonne brusquement à leur hébétement, et cours presque, tant leurs questions me sont douloureuses. Je fuis entre les tombes, perdu, et croise un fossoyeur à l'œil inquiet qui me prend sans doute pour un pilleur de sarcophages.
Ce cœur qui bat, pour qui, pourquoi ?
On va pas paniquer, et on va pas fuir les problèmes. On est en vie et on a pas peur. Ma marche me mène jusqu'à la tombe de Jim Morrisson, et je reste quelques instants à me recueillir en réfléchissant à mon retour un peu précipité à Paris.
Je colle un post-it sur la stèle du chanteur, en écrivant « Strange days have found us » dessus. Au fond le vrai mystère c'est la vie avant la mort. Ça fait un point pour moi.
Cette nuit ressemble à d'autres que j'ai connues, mais je ne sais plus très bien lesquelles. Les réverbères sont éteints, et les rares lumières qui filtrent par les fenêtres des immeubles sont comme des vies lointaines et paisibles que je ne peux pas atteindre. Ce quartier ressemble à celui dans lequel j'habitais, en plus sombre.
Les bars sont tous fermés, et plusieurs vitrines brisées sont là pour me rappeler qu'il n'y a de toute façon rien à célébrer. J'avale une grande gorgée de vodka au goulot, comme pour célébrer la fin d'un monde.
Je ne suis peut-être jamais vraiment mort, et je n'ai aucune raison de m'infliger ça. Les fenêtres dansent comme des reflets sur l'eau, et me rappellent certains ports, mais pas ceux de méditerranée. Les immeubles plient sous le vent, et laissent entrevoir les étoiles filantes qu'ils nous cachaient.
Mes pieds font onduler le bitume. Glissant presque, je traine mon corps à travers les rues désertes qui ont décidément besoin de plus de lumière. Même si ça veut dire ne plus voir les étoiles. Bordel, la vie est belle, et pourtant tout va mal.
Les panneaux de signalisation m'escortent comme des gardes du corps jusqu'à une rue un peu plus fréquentée. Un attroupement s'est formé autour d'un petit orchestre, qui joue des vieux standards français. Les gens ont allumé un feu et écoutent la musique en battant tranquillement la mesure du pied.
Je me rapproche du groupe et demande à un homme qui tape dans ses mains si c'est une occasion spéciale. Il me répond que c'est samedi soir.
-On est samedi ?
La chanson finit et une femme réclame aux musiciens un tube d'Eddy Mitchell. Je me mets à battre la mesure moi aussi, mais je suis légèrement à contretemps, et ma tête tourne un peu trop. Je propose un peu de vodka à mon voisin, qui se trouve ravi.
-Où est-ce que vous avez réussi à en trouver ? me demande-t-il.
-J'ai un ami débrouillard.
J'avale une grande rasade. Je me persuade que c'est une renaissance que je vis, et que ça ne peut être que positif. Et que j'ai le droit de commencer ma nouvelle vie en merdant un peu, parce que je ne suis encore qu'un enfant.
On me demande si j'ai une idée pour la chanson suivante. Je propose les Doors, et on me répond que ça doit être une chanson française. Alors je propose « Et maintenant ? », et on trouve que c'est un très bon choix.
Tout peut pas être marrant tout le temps. Je pose la bouteille vide sur le trottoir et pénètre dans l'immeuble. Les escaliers semblent infranchissables, et les murs sont agités de secousses. Je ne suis pas le seul a avoir un cœur qui bat, parce que tout vit autour de moi.
Je m'attèle à grimper les marches, une par une. Le bois ciré est percé par endroit de jeunes branches qui donneront des feuilles au printemps. La rampe est rugueuse et abrite des colonies de termites qui parlent dans ma tête et me déconcentrent dans mon ascension.
Les genoux faibles, le cerveau en feu, j'arrive devant la porte de Martine, et sonne. Je vais pas hurler à l'aide, ni me frapper la tête contre le mur. Je vais juste attendre qu'elle ouvre et qu'elle me fasse une petite place dans son lit.
Elle est partie, pauvre con, tu le sais bien.
Je m'assois et supplie le monde de s'arrêter de tourner. Je pourrais me dire que tout ça n'est pas réel, que je vais encore me réveiller dans un hôpital en Suisse...
Mais je n'ai jamais réussi à me mentir convenablement à moi-même. Le choses qui ne me font pas plaisir sont aussi réelles que tout le reste. Je ne suis plus un enfant.
Le vrai monde c'est ce palier vide, et cette nuit qui ne ressemble pas à un samedi. Xavier a tort quand il dit qu'on a pas assez de temps. Moi j'en ai tellement que je ne sais plus quoi en faire. Le chemin s'étend à perte de vue devant moi et tout reste à construire, sauf que je n'ai aucune idée de ce que je veux faire, et que je refuse de me laisser porter par les évènements.
Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps ? Je vais voyager, je vais rester ici, persévérer et renoncer. Je vais écrire et je vais abandonner l'idée, puis je vais écrire encore. Je vais me tromper souvent.
Je vais essayer de ne pas mourir encore.
Note : Manque de blagues
Prochainement : Vincent fée du logis
9 février 2010
22. Xavier doute
-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
1 décembre 2009
12. Dieu existe
Je crois que les gens aiment souffrir. On fait des tas de mauvais choix qu’on excuse comme on peut, mais en vérité on fait semblant d’être cons pour justifier notre masochisme. C’est pour ça que les gens se pressent pour faire la maison des poupées à Disneyland.
Mes sœurs me reprochent d’avoir une théorie sur tout. La grande argumente que c’est juste la putain de maison des poupées, pas une étude sociologique. La petite m’explique que ça fait plaisir à notre frère. Je regarde ce dernier trépigner d’impatience. J’ébouriffe un peu ses cheveux avec ma main, et il lève sa tête vers moi.
-Ça va être bien ? me demande-t-il.
-Tout ce que je peux te révéler, dis-je, c’est que tu seras plus jamais le même après ça, petit mec.
-Quoi ?
La grande me donne un coup de coude, en me reprochant de vouloir embrouiller notre frère. Elle insiste que l’attraction est faite pour les enfants de son âge. La petite ajoute qu’elle est aussi faite pour les attardés mentaux, et qu’elle ne voit pas pourquoi je ne l’aime pas.
Notre tour arrive de monter dans les nacelles. Je prends place avec mon frère, qui trépigne plus que jamais. J’ai envie de l’arracher maintenant à cet enfer, mais mieux vaut qu’il fasse ses propres expériences. La nacelle démarre et nous pénétrons dans l’antre des poupées débiles. Elles chantent leur abominable litanie dans toutes les langues de la planète, comme pour nous prouver que la bêtise est universelle. Mon frère se liquéfie, car même lui est trop vieux pour ce genre de conneries.
Les poupées nous persécutent de leur bonheur illusoire. Elles nous chantent un monde qui n’existe pas, dans des langues que nous ne parlons pas. Parce qu’au fond, elles se foutent pas mal de notre présence, et font leur vie folle sans nous. C’est juste un mauvais moment à passer.
L’attraction semble durer des heures, et lorsque nous revenons à l’air libre, abrutis de musique pesante, nous allons rejoindre mes sœurs. Leur visage est défait, comme la plupart des rescapés de la maison des poupées. J’aperçois même un touriste qui vomit dans les buissons.
Le choc a été rude, et je tente de rassembler mes esprits. La petite ressemble à une victime de viol, tandis que la grande fait des efforts pour affirmer sans trembler que ce n’était pas si terrible.
Les gens autour de nous se mettent brusquement à hurler, sans que je comprenne pourquoi. Ils courent se réfugier dans tous les sens, et pour une fois je suis d’accord avec ma sœur pour dire que c’est une réaction démesurée en regard du traumatisme subi. C’est alors que le sol se met à trembler violemment. Mon frère tire sur ma manche et pointe son doigt vers quelque chose derrière moi.
-C’est quoi comme attraction ? me questionne-t-il.
Je fais l’erreur de me retourner. Dressé à côté du château de la Belle au bois dormant, j’aperçois un géant haut d’une bonne centaine de mètres, vêtu d’une toge, et portant une longue barbe blanche. A vrai dire j’étais persuadé que ce jour n’arriverait jamais.
-Bordel, dis-je à mon frère, je crois que c’est Dieu…
C’est fini. Plus rien n’aura jamais de sens, car la logique vient de prendre un coup fatal. Dieu existe, et mon univers s’écroule.
Le géant barbu scrute Disneyland de ses yeux haineux, observant avec mépris les minuscules fourmis que nous sommes courir dans tous les sens. Il fait sonner sa voix caverneuse, qui emplit tout le parc.
-Je suis Dieu, crie-t-il pour ceux qui n’ont pas encore compris. Et je vais vous détruire.
Sur ces mots, il se met à cracher une colonne de flammes, et embrase le château de la Belle au bois dormant. Les gens à l’intérieur hurlent et s’enfuient en beuglant. Une tour s’effondre avec fracas. Puis il écrase d’un coup de talon l’auberge de Blanche neige, et pousse un rire démoniaque.
-C’est toi qui a fait ça ? me demande calmement la petite. Tu l’as forcément imaginé.
Les gens me reprochent souvent d’agir sans le vouloir sur l’état du monde, comme si ma compagnie les entraînait dans un univers parallèle. Xavier dirait que je suis trop volontariste et que j’ai amené Dieu à Disneyland pour appuyer un point de vue. Et qu’il crache du feu parce que c’est comme ça que je me l’imagine. Je hurle à mes sœurs de se mettre à l’abri avec mon frère, et que je vais me charger de tout.
-Encore une de tes théories ? raille la grande. C’est parce que c’est ton devoir d’écrivain, c’est ça ?
-Non. C’est parce que c’est mon devoir d’athée.
Tout ça n’est qu’un vieux débat millénaire. Je m’élance vers le château en flammes, la rage me tiraillant le ventre. Je refuse catégoriquement que Dieu existe, parce que c’est vraiment trop con. Il n’y a absolument rien qui laisse penser à une entité suprême, et ce n’est pas la destruction d’un parc d’attraction qui va me faire changer d’avis.
-Connards de français, vocifère Dieu, vous pouvez jamais vous empêcher de faire chier ! J’ai pas créé la Terre pour voir un peuple comme le vôtre émerger ! Avec vos révolutions de merde, parce que vous êtes jamais contents ! Ça s’arrête aujourd’hui.
Il se saisit de deux tasses géantes sur un manège, et s’en sert pour bombarder les gens cachés dans le labyrinthe d’Alice au pays des merveilles. Puis de son souffle enflammé, il carbonise une mascotte Donald qui fuyait pour sa vie.
Juste au moment où les athées s’étaient intégrés, voilà que le grand barbu revient faire du prosélytisme. L’idée m’est insupportable. Je refuse que les gens recommencent à utiliser leur croyance pour faire des trucs stupides. Car c’est la malédiction des athées : Ils partagent la planète avec des tarés.
Je fais un bond sur le côté pour éviter une tasse géante lancée au hasard par Dieu. Je reprends mon souffle, et tente d’élaborer un plan. Le barbu doit repartir d’où il est venu, et vite, parce que sinon les gens vont savoir qu’il existe. Et les chrétiens vont plus se sentir pisser.
J’attrape mon portable et envoie un texto à Xavier qui dit « Dieu existe, mec. C’est la merde, mais je m’en charge ».
Le parc brûle et les gens courent en vain, tentant d’échapper au géant furieux. En y réfléchissant bien, il ne pouvait pas apparaître ailleurs qu’ici. J’aurais presque pu le deviner avant d’acheter mon ticket, parce que c’est exactement ce que j’aurais écrit. Arrivé à ses pieds, je hurle son nom assez fort pour qu’il m’entende. Il baisse les yeux vers moi et je sens mon sang cesser de circuler.
-Tu veux quoi, le cloporte ? me demande-t-il.
-Tu dois repartir, dis-je en avalant douloureusement ma salive.
Il tente de m’écraser avec son pied, mais je l’esquive d’une roulade. Il se met à cracher du feu, et je prends mes jambes à mon cou, hurlant « Négocions ! », avant d’aller me réfugier derrière le rocher dans lequel est plantée l’épée du roi Arthur. Je l’entends me répondre de sa voix tonitruante « Négocier que dalle. Tu vas mourir, sale français ! ».
C’est dingue que même Dieu déteste notre peuple. C’est pas juste parce que nos dirigeants nous font passer pour des cons, ou que nos émeutes sont mal perçues. C’est plus profond que ça. Voilà des siècles que nous passons notre temps à tout contredire, pour le plaisir de faire avancer les débats ou pour rappeler notre existence.
Mon portable sonne et je reçois un texto de réponse de Xavier qui dit « Il faut que tu t’éloignes de ce que tu écris, mec ». J’ai envie de lui répondre que c’est trop tard, mais mes doigts tremblent bien trop pour écrire un message convenablement.
Je grimpe sur le rocher du roi Arthur, et me saisis du manche de l’épée prisonnière. Je tire dessus de toutes mes forces, tentant de l’arracher à la roche, mais elle ne bouge pas d’un pouce. Le problème c’est que mon plan s’arrête là. Dieu pousse une fois de plus son rire dément, en me regardant lutter pour ma vie.
Il m’attrape de sa gigantesque main, et presse mon corps dans sa paume, ne laissant dépasser que ma tête. Il me soulève dans les airs jusqu’à m’amener à quelques mètres de son visage. Avec un plaisir sadique, il resserre son étreinte sur mon corps. J’ai l’impression de passer sous un rouleau compresseur. Visiblement contrarié, il serre un peu plus fort.
-Pourquoi tes os ne craquent pas, cloporte ? me demande-t-il irrité.
-C’est le manteau d’hiver que ma mère m’a fait, dis-je. Il est putain de solide.
Il a un rictus méprisant, et murmure « Alors brûle » avant de prendre une grande inspiration. Je hurle « Pas Disneyland ! » et il s’arrête net, prenant un air intrigué. Capter l’attention de Dieu, c’est quand même pas donné à tout le monde.
-Comment ça, cloporte ?
J’essaye d’articuler d’une voix tremblante et suraigüe qu’en détruisant cet endroit il ne s’attaque pas vraiment aux français. Parce qu’au fond il va surtout dégommer des touristes, et que le parc n’est pas notre fierté nationale. Un rapide coup d’œil en contrebas me donne le vertige, mais je vois mal comment je pourrais lui demander de me reposer par terre.
-Je vais m’attaquer à Paris, conclut Dieu.
-Surtout pas ! Paris non plus c’est pas la France ! Il y a encore trop de touristes et d’immigrés ! La vraie identité nationale tu la connais, c’est la province. Enfin merde, c’est les montagnes, les ancêtres gaulois, la potée, le fromage …
Ma voix est plus implorante que jamais. Dieu lève les yeux au ciel d’un air pensif, comme s’il interrogeait une puissance supérieure. Il reste quelques instants ainsi, attendant un signe qui ne peut pas venir. Le bruit du château qui brûle et la musique débile qui passe dans le parc meublent à peine le silence. Je sais pas pourquoi je m’obstine à venir ici, cet endroit me fatigue.
Dieu finit par me reposer au sol, à mon grand soulagement. De joie, je lui ferais presque un câlin. Sauf que mes bras ne font pas le tour de sa cheville.
Il fixe une direction précise, et l’espace d’un instant j’ai l’impression qu’il va prendre le Space Mountain pour retourner chez lui, avant de me rendre compte qu’il voit beaucoup plus loin que moi.
-Je vais détruire Clermont-Ferrand, grogne-t-il. Ça vous apprendra.
En quelques enjambées, il sort du parc et s’éloigne dans la forêt, en direction du lointain. Tout s’est passé vite, et j’ai pas tout compris. J’ai l’impression que si Dieu est aussi con, c’est parce que ça me fait plaisir. Qu’il est ce qu’on attend de lui, et que c’est pour ça que j’ai pu le vaincre.
Je vois l’auteur, pas l’histoire. Je suis paumé dans les chapitres, et je comprends plus certains passages.
Xavier a raison, il faut que je m’éloigne de ce que j’écris. C’est trop volontaire, pas assez évident. Dieu qui attaque un parc d’attraction, ça dénote trop clairement mes opinions.
Je m’assois par terre et m’allume une cigarette, parce que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. C’est la première fois que je rencontre un écrivain qui me soit sympathique. Parce que c’est lui aussi un connard égocentrique, qui a perdu tout contrôle sur sa création. Et son œuvre vaut mille fois mieux que lui.
Note : Le parallèle de la fin est un peu trop prétentieux.
Prochainement : Vincent grosses couilles
Mes sœurs me reprochent d’avoir une théorie sur tout. La grande argumente que c’est juste la putain de maison des poupées, pas une étude sociologique. La petite m’explique que ça fait plaisir à notre frère. Je regarde ce dernier trépigner d’impatience. J’ébouriffe un peu ses cheveux avec ma main, et il lève sa tête vers moi.
-Ça va être bien ? me demande-t-il.
-Tout ce que je peux te révéler, dis-je, c’est que tu seras plus jamais le même après ça, petit mec.
-Quoi ?
La grande me donne un coup de coude, en me reprochant de vouloir embrouiller notre frère. Elle insiste que l’attraction est faite pour les enfants de son âge. La petite ajoute qu’elle est aussi faite pour les attardés mentaux, et qu’elle ne voit pas pourquoi je ne l’aime pas.
Notre tour arrive de monter dans les nacelles. Je prends place avec mon frère, qui trépigne plus que jamais. J’ai envie de l’arracher maintenant à cet enfer, mais mieux vaut qu’il fasse ses propres expériences. La nacelle démarre et nous pénétrons dans l’antre des poupées débiles. Elles chantent leur abominable litanie dans toutes les langues de la planète, comme pour nous prouver que la bêtise est universelle. Mon frère se liquéfie, car même lui est trop vieux pour ce genre de conneries.
Les poupées nous persécutent de leur bonheur illusoire. Elles nous chantent un monde qui n’existe pas, dans des langues que nous ne parlons pas. Parce qu’au fond, elles se foutent pas mal de notre présence, et font leur vie folle sans nous. C’est juste un mauvais moment à passer.
L’attraction semble durer des heures, et lorsque nous revenons à l’air libre, abrutis de musique pesante, nous allons rejoindre mes sœurs. Leur visage est défait, comme la plupart des rescapés de la maison des poupées. J’aperçois même un touriste qui vomit dans les buissons.
Le choc a été rude, et je tente de rassembler mes esprits. La petite ressemble à une victime de viol, tandis que la grande fait des efforts pour affirmer sans trembler que ce n’était pas si terrible.
Les gens autour de nous se mettent brusquement à hurler, sans que je comprenne pourquoi. Ils courent se réfugier dans tous les sens, et pour une fois je suis d’accord avec ma sœur pour dire que c’est une réaction démesurée en regard du traumatisme subi. C’est alors que le sol se met à trembler violemment. Mon frère tire sur ma manche et pointe son doigt vers quelque chose derrière moi.
-C’est quoi comme attraction ? me questionne-t-il.
Je fais l’erreur de me retourner. Dressé à côté du château de la Belle au bois dormant, j’aperçois un géant haut d’une bonne centaine de mètres, vêtu d’une toge, et portant une longue barbe blanche. A vrai dire j’étais persuadé que ce jour n’arriverait jamais.
-Bordel, dis-je à mon frère, je crois que c’est Dieu…
C’est fini. Plus rien n’aura jamais de sens, car la logique vient de prendre un coup fatal. Dieu existe, et mon univers s’écroule.
Le géant barbu scrute Disneyland de ses yeux haineux, observant avec mépris les minuscules fourmis que nous sommes courir dans tous les sens. Il fait sonner sa voix caverneuse, qui emplit tout le parc.
-Je suis Dieu, crie-t-il pour ceux qui n’ont pas encore compris. Et je vais vous détruire.
Sur ces mots, il se met à cracher une colonne de flammes, et embrase le château de la Belle au bois dormant. Les gens à l’intérieur hurlent et s’enfuient en beuglant. Une tour s’effondre avec fracas. Puis il écrase d’un coup de talon l’auberge de Blanche neige, et pousse un rire démoniaque.
-C’est toi qui a fait ça ? me demande calmement la petite. Tu l’as forcément imaginé.
Les gens me reprochent souvent d’agir sans le vouloir sur l’état du monde, comme si ma compagnie les entraînait dans un univers parallèle. Xavier dirait que je suis trop volontariste et que j’ai amené Dieu à Disneyland pour appuyer un point de vue. Et qu’il crache du feu parce que c’est comme ça que je me l’imagine. Je hurle à mes sœurs de se mettre à l’abri avec mon frère, et que je vais me charger de tout.
-Encore une de tes théories ? raille la grande. C’est parce que c’est ton devoir d’écrivain, c’est ça ?
-Non. C’est parce que c’est mon devoir d’athée.
Tout ça n’est qu’un vieux débat millénaire. Je m’élance vers le château en flammes, la rage me tiraillant le ventre. Je refuse catégoriquement que Dieu existe, parce que c’est vraiment trop con. Il n’y a absolument rien qui laisse penser à une entité suprême, et ce n’est pas la destruction d’un parc d’attraction qui va me faire changer d’avis.
-Connards de français, vocifère Dieu, vous pouvez jamais vous empêcher de faire chier ! J’ai pas créé la Terre pour voir un peuple comme le vôtre émerger ! Avec vos révolutions de merde, parce que vous êtes jamais contents ! Ça s’arrête aujourd’hui.
Il se saisit de deux tasses géantes sur un manège, et s’en sert pour bombarder les gens cachés dans le labyrinthe d’Alice au pays des merveilles. Puis de son souffle enflammé, il carbonise une mascotte Donald qui fuyait pour sa vie.
Juste au moment où les athées s’étaient intégrés, voilà que le grand barbu revient faire du prosélytisme. L’idée m’est insupportable. Je refuse que les gens recommencent à utiliser leur croyance pour faire des trucs stupides. Car c’est la malédiction des athées : Ils partagent la planète avec des tarés.
Je fais un bond sur le côté pour éviter une tasse géante lancée au hasard par Dieu. Je reprends mon souffle, et tente d’élaborer un plan. Le barbu doit repartir d’où il est venu, et vite, parce que sinon les gens vont savoir qu’il existe. Et les chrétiens vont plus se sentir pisser.
J’attrape mon portable et envoie un texto à Xavier qui dit « Dieu existe, mec. C’est la merde, mais je m’en charge ».
Le parc brûle et les gens courent en vain, tentant d’échapper au géant furieux. En y réfléchissant bien, il ne pouvait pas apparaître ailleurs qu’ici. J’aurais presque pu le deviner avant d’acheter mon ticket, parce que c’est exactement ce que j’aurais écrit. Arrivé à ses pieds, je hurle son nom assez fort pour qu’il m’entende. Il baisse les yeux vers moi et je sens mon sang cesser de circuler.
-Tu veux quoi, le cloporte ? me demande-t-il.
-Tu dois repartir, dis-je en avalant douloureusement ma salive.
Il tente de m’écraser avec son pied, mais je l’esquive d’une roulade. Il se met à cracher du feu, et je prends mes jambes à mon cou, hurlant « Négocions ! », avant d’aller me réfugier derrière le rocher dans lequel est plantée l’épée du roi Arthur. Je l’entends me répondre de sa voix tonitruante « Négocier que dalle. Tu vas mourir, sale français ! ».
C’est dingue que même Dieu déteste notre peuple. C’est pas juste parce que nos dirigeants nous font passer pour des cons, ou que nos émeutes sont mal perçues. C’est plus profond que ça. Voilà des siècles que nous passons notre temps à tout contredire, pour le plaisir de faire avancer les débats ou pour rappeler notre existence.
Mon portable sonne et je reçois un texto de réponse de Xavier qui dit « Il faut que tu t’éloignes de ce que tu écris, mec ». J’ai envie de lui répondre que c’est trop tard, mais mes doigts tremblent bien trop pour écrire un message convenablement.
Je grimpe sur le rocher du roi Arthur, et me saisis du manche de l’épée prisonnière. Je tire dessus de toutes mes forces, tentant de l’arracher à la roche, mais elle ne bouge pas d’un pouce. Le problème c’est que mon plan s’arrête là. Dieu pousse une fois de plus son rire dément, en me regardant lutter pour ma vie.
Il m’attrape de sa gigantesque main, et presse mon corps dans sa paume, ne laissant dépasser que ma tête. Il me soulève dans les airs jusqu’à m’amener à quelques mètres de son visage. Avec un plaisir sadique, il resserre son étreinte sur mon corps. J’ai l’impression de passer sous un rouleau compresseur. Visiblement contrarié, il serre un peu plus fort.
-Pourquoi tes os ne craquent pas, cloporte ? me demande-t-il irrité.
-C’est le manteau d’hiver que ma mère m’a fait, dis-je. Il est putain de solide.
Il a un rictus méprisant, et murmure « Alors brûle » avant de prendre une grande inspiration. Je hurle « Pas Disneyland ! » et il s’arrête net, prenant un air intrigué. Capter l’attention de Dieu, c’est quand même pas donné à tout le monde.
-Comment ça, cloporte ?
J’essaye d’articuler d’une voix tremblante et suraigüe qu’en détruisant cet endroit il ne s’attaque pas vraiment aux français. Parce qu’au fond il va surtout dégommer des touristes, et que le parc n’est pas notre fierté nationale. Un rapide coup d’œil en contrebas me donne le vertige, mais je vois mal comment je pourrais lui demander de me reposer par terre.
-Je vais m’attaquer à Paris, conclut Dieu.
-Surtout pas ! Paris non plus c’est pas la France ! Il y a encore trop de touristes et d’immigrés ! La vraie identité nationale tu la connais, c’est la province. Enfin merde, c’est les montagnes, les ancêtres gaulois, la potée, le fromage …
Ma voix est plus implorante que jamais. Dieu lève les yeux au ciel d’un air pensif, comme s’il interrogeait une puissance supérieure. Il reste quelques instants ainsi, attendant un signe qui ne peut pas venir. Le bruit du château qui brûle et la musique débile qui passe dans le parc meublent à peine le silence. Je sais pas pourquoi je m’obstine à venir ici, cet endroit me fatigue.
Dieu finit par me reposer au sol, à mon grand soulagement. De joie, je lui ferais presque un câlin. Sauf que mes bras ne font pas le tour de sa cheville.
Il fixe une direction précise, et l’espace d’un instant j’ai l’impression qu’il va prendre le Space Mountain pour retourner chez lui, avant de me rendre compte qu’il voit beaucoup plus loin que moi.
-Je vais détruire Clermont-Ferrand, grogne-t-il. Ça vous apprendra.
En quelques enjambées, il sort du parc et s’éloigne dans la forêt, en direction du lointain. Tout s’est passé vite, et j’ai pas tout compris. J’ai l’impression que si Dieu est aussi con, c’est parce que ça me fait plaisir. Qu’il est ce qu’on attend de lui, et que c’est pour ça que j’ai pu le vaincre.
Je vois l’auteur, pas l’histoire. Je suis paumé dans les chapitres, et je comprends plus certains passages.
Xavier a raison, il faut que je m’éloigne de ce que j’écris. C’est trop volontaire, pas assez évident. Dieu qui attaque un parc d’attraction, ça dénote trop clairement mes opinions.
Je m’assois par terre et m’allume une cigarette, parce que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. C’est la première fois que je rencontre un écrivain qui me soit sympathique. Parce que c’est lui aussi un connard égocentrique, qui a perdu tout contrôle sur sa création. Et son œuvre vaut mille fois mieux que lui.
Note : Le parallèle de la fin est un peu trop prétentieux.
Prochainement : Vincent grosses couilles
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