Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


Affichage des articles dont le libellé est voyage. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est voyage. Afficher tous les articles

25 mai 2010

36. Paxton en enfer


Paxton Fettel pensa que cette fois il l'avait bien dans le cul. Pendant toutes ces années, il avait toujours vu la mort comme un détail anodin de l'existence, comme un passage obligé vers le nexus. Sans doute parce qu'il ne réfléchissait pas vraiment à cette question.
Lorsqu'il se réveilla dans cet endroit qu'il identifia comme l'enfer, il fut d'abord frappé par l'absence de chaleur. La tête lui tournait, et il parvenait vaguement à distinguer les rochers tranchants qui se dressaient un peu partout autour de lui. Un bruit sourd de métal que l'on frappe se perdait dans le lointain. Mais la première réaction de Paxton fut d'être surpris de ne pas transpirer dans son armure.
Cet endroit mythique, plusieurs sages du pays de Fock lui en avaient parlé autrefois lorsqu'il était enfant. Terrifié, il écoutait avec fascination ces légendes sur ce pays peuplé de créatures démoniaques, où l'on brûlait pour l'éternité. Et maintenant qu'ils s'y trouvait, il retrouvait ce sentiment de peur profonde qu'il éprouvait auparavant en entendant mentionner « L'enfer existe ».
Et il existait bel et bien. Ses yeux s'habituaient progressivement à son nouvel environnement, et lorsqu'il se mit debout pour regarder au delà des rochers acérés qui l'entouraient, un dragon décharné passa au dessus de sa tête. La bête ne lui prêta pas attention. Elle était dans un état de putréfaction avancée, et l'on voyait par endroit des os apparaître sous sa chair dévorée par les mouches.
Paxton, transporté par l'odeur de l'animal qui ne le survola qu'une fraction de seconde, ne put s'empêcher de vomir. Il scruta l'horizon et réalisa qu'ils se trouvait dans une vallée entourée de falaises rougeâtres, au milieu d'une forêt de pics rocailleux. Par endroit des corps humains étaient embrochés sur des pierres particulièrement tranchantes, et quelque part cela rassura Paxton. Au moins ils n'était pas seul avec les dragons.
À sa grande surprise, il constata que des larmes coulaient sur ses joues. C'était souvent ce qui lui arrivait lorsque les évènements le dépassaient, ce qui n'était pas si fréquent.
Tout cela n'avait pas le moindre sens ! Tout le monde savait pertinemment qu'il n'existait pas de vie après la mort. Si tel était le cas, les chevaliers auraient été incapables de penser à survivre. Si la vie nous offrait une seconde chance, il devenait vain de la préserver.
Un pensée pire encore s'empara de son esprit. Si l'enfer existait indéniablement, cela voulait alors dire que ses mauvaises actions l'y avaient conduit. Il songea à la vie morose que les gens mèneraient s'ils pensaient qu'il seraient jugés à la fin, et il pleura de plus belle.
-Putain, murmura-t-il, je veux mourir...
Il retira son heaume, et donna un coup de pied dedans pour l'expédier contre un rocher. Il leva la tête vers les falaises, et commença à élaborer un plan. Pour son esprit étroit de chevalier, l'enfer ne différait pas vraiment d'un donjon sinueux ou d'une forêt magique : C'était une nouvelle mission.
Il se mit en route à travers la terre aride et inhospitalière, et calcula qu'il lui faudrait bien deux jours de marche jusqu'aux falaises.

Quand Paxton Fettel rencontra d'autres humains, il ne leur accorda au début qu'un coup d'oeil rapide, les confondant avec les cadavres qu'il croisait fréquemment depuis le début de son périple. Quand l'un d'eux héla le chevalier, ce dernier sursauta si violemment que ses plaques d'armure sonnèrent comme des cloches.
Les hommes qui s'adressaient à lui étaient rachitiques. Leur peau semblait prête à tomber, prenant par endroits des teintes violacées, et des dizaines de mouches se baladaient joyeusement sur leurs crânes dégarnis sans que cela ait eu l'air de les gêner. Paxton préféra couper court à la conversation et annonça qu'il voulait arriver aux falaises avant la nuit.
-Il n'y a pas de nuit ici, sourit l'un des hommes avec un air étonnement calme. Nous avons du feu et des paillasses, viens donc te reposer au lieu d'aller mourir d'épuisement.
-Parce qu'on peut mourir à nouveau ? demanda Paxton.
-C'est une expression, mec.
Paxton alla s'asseoir avec les hommes, qui semblaient être déjà morts quelques bonnes centaines de fois. Certains arboraient même des plaies encore sanguinolentes aux sujets desquelles ils râlaient doucement.
Ils devisèrent sur la vie après la mort, et Paxton nia l'évidence. Pour lui l'existence même d'une seconde chance était stupide, encourageait la procrastination, et était contraire au code de la chevalerie. Il alla se coucher sur un petit tas de paille qui atténuait difficilement la dureté du sol en pierre. Il tenta de fermer les yeux, mais les cris des dragons au loin, ainsi que l'odeur épouvantable que dégageaient ses compagnons d'infortune, lui tapaient sur les nerfs.
Une fois qu'il fut bien sûr que tout le monde dormait sauf lui, il prit congé des hommes putréfiés sans faire de bruit. Il retira pour cela quelques pièces de son armure, dont ses jambières et son plastron.
Il marcha pendant des heures, se cachant des créatures gigantesques qui rôdaient entre les rochers ou dans les airs. A vrai dire, plus il se rapprochait des falaises, plus leur nombre augmentait. Aux dragons venaient s'ajouter les harpies et les chimères. La main serrée sur le pommeau de son épée, il avançait tant bien que mal d'un pas lourd. La peur de finir par ressembler aux hommes qu'il avait croisé avait remplacé la peur de mourir.

Il finit par arriver aux pieds des falaises. Un mur de rocaille se dressait entre lui et la sortie, il en était persuadé. La certitude que le vrai monde se trouvait au delà de cette vallée maudite lui était venue très vite. Paxton Fettel était un chevalier qui aimait se fier à son intuition.
Il se débarrassa des dernières plaques de son armure, ainsi que de son épée et de son écu. Avec une légèreté à laquelle il n'était plus accoutumé, il se mit à gravir la falaise.
La roche coupante lui entaillait les mains et les pieds, mais Paxton continuait de monter avec détermination. L'espoir insensé d'une sortie possible le maintenait en l'air et l'empêchait de tomber. Plusieurs fois il manqua une prise, ou cassa un bout de pierre sous son poids, mais toujours il se rattrapa. « Autant le faire d'une seule traite » pensait-il.
Ce qu'il fit. Ayant perdu la notion du temps, il ne sut exactement combien d'heures il passa ainsi à escalader le mur de rocaille. Chaque fois qu'il regardait en contrebas, le sol semblait ne pas avoir bougé. Mais la persévérance d'un vrai chevalier est une chose peu commune, et il ne se décourageait pas pour autant.
Lorsque sa main tâtonna un sol terreux, d'autres larmes coulèrent encore sur ses joues. Il se hissa en puisant dans ses dernières forces, et se retrouva sur le plateau qui dominait la vallée.
Il avait eu raison : Devant lui, à perte de vue, s'étendait une épaisse forêt de chênes d'où émergeaient anarchiquement des immeubles haussmanniens. Entre les arbres poussaient les feux de circulation et les panneaux publicitaires. Il aperçut même un sanglier qui sortait d'un escalier de métro.
Avant qu'il ait eu le temps de réfléchir, une pointe de douleur l'assaillit et l'obligea à s'appuyer contre un arbre. La blessure qu'il avait à la poitrine s'était rouverte d'un coup, et son sang se répandait abondamment dans l'herbe.
Chaque inspiration était plus douloureuse que la précédente, et il regretta presque de ne pas être resté en enfer. En claudiquant, il s'engagea dans la forêt, se fiant à son sens de l'orientation pour compenser sa vue brouillée. Il tourna devant un grand chêne qu'il crut reconnaître, et remonta le boulevard Saint Martin qui était envahi par les mauvaises herbes.
Il savait pertinemment que ce n'était qu'une question de minutes avant qu'il ne soit plus capable de tenir debout. Sa main compressait la plaie entre ses côtes, tentant vainement de retenir l'hémorragie. Sa vue était était de plus trouble.
Il coupa par une ruelle, et se précipita vers cet immeuble qu'il connaissait. Il tapota le digicode à l'aveugle, et pénétra dans le hall frais et carrelé. Ses jambes le lâchèrent, et il dut faire un effort pour s'allonger doucement par terre et ne pas s'écrouler.
-C'est trop con, dit-il.
Il ne lui restait qu'un escalier à gravir, c'était tout. Il avait traversé la mer de roche, évité les chimères, gravi une putain de falaise, et il n'était même pas capable de monter quelques étages.
Quand la porte de l'immeuble s'ouvrit, Paxton Fettel était déjà inconscient. Un homme moustachu fit irruption dans le hall en tenant deux sacs de sport, qu'il lâcha en apercevant notre héros. Et malgré la spectaculaire claque qu'il reçut pour se réveiller, Paxton ne put s'empêcher de sourire.


Note : T'es pas non plus militant athée

Prochainement : Vincent aux petits soins

13 avril 2010

30. Les gens sur le chemin

J’ai tendance, lorsque j’ouvre un livre, à toujours vouloir commencer par la dernière phrase. Elle n’apprend souvent rien sur l’histoire en elle-même, et ne gâche aucune surprise. Puis je lis la première, et j’essaye de faire le rapprochement entre les deux.
Parce qu’au fond, je suis de ceux que le chemin importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est toujours de savoir comment les choses finissent. Pour moi tout est dans la première et la dernière phrase, et je me convaincs souvent que le reste n’est que du remplissage. Je devrais écrire des histoires plus courtes.
Le début est déjà loin, et je n’ai aucune idée de la façon dont les choses vont finir. D’une manière imprévue, ou totalement logique, ou les deux. En tout cas je préfère m’équiper d’une bonne mitraillette.
J’explique à Lucien que le chargeur de sa kalachnikov est légèrement abîmé, et que du coup il a du mal à s’emboîter.
-Essaye déjà de tirer sans te démettre l’épaule, répond-il un peu sombre. Le reste c’est du détail.
Il a raison. La fin de l’histoire ne dépendra sans doute pas d’un chargeur qui accroche un peu. Tout ça appartient au chemin.
Je charge la mitraillette en forçant un peu dessus, et passe à autre chose. Pour la forme, je demande à qui elle appartient. Quand il me répond « un cousin » je manque d’exploser.
-Mais vous faites des quintuplés à la chaîne, dans ta putain de famille ?
-Attention, me menace-t-il. Tu parles de ma famille.
Je soupire en maugréant qu’il est incapable de reconnaître devant moi qu’il magouille comme un enfoiré. Il marmonne quelque chose dont je ne saisis que « grande famille », en évitant de croiser mon regard. Pour un peu, je jurerais qu’il va se mettre à pleurer.
-J’ai une nouvelle idée de film, balbutie-t-il.
-Moi aussi.
-C’est l’histoire d’un négociateur. Il doit raisonner des terroristes qui ont pris une banque en otage. Sauf que sa femme est à l’intérieur et que ça obscurcit son jugement. Du coup il s’énerve pas mal. C’est un rôle puissant.
-Et ça finit comment ?
-Je sais pas encore.
Nous sortons de chez lui pour aller porter les derniers sacs dans le coffre de la voiture. J’essaye de camoufler la kalachnikov sous un vieux drap. Dans le monde des romans, ce genre de passage indiquerait qu’une fin violente est en route. Mais je ne suis vraiment sûr de rien.
Je ne parle pas à Lucien de l’idée que moi j’ai eue. De ce film qui commence par « Ils viennent pour te tuer » et qui finit par « J’ai du mal à relativiser ». Il n’a de toute manière pas l’air d’humeur à écouter. Je prends conscience que je lui fais de la peine, et qu’il aurait bien aimé m’entraîner un peu plus longtemps dans sa folie.
C’est comme un adieu avant de partir à la guerre. Il fait la remarque que j’ai emporté plus d’essence qu’il ne m’en faut, comme un enculé. Je lui conseille de mettre plus de morts dans ses films.
-Tu sais combien ça coûte un impact de balle, ma poule ? me demande-t-il.
Je monte en voiture et démarre. Il agite la main pendant une éternité, jusqu’à ce que je ne l’aperçoive plus dans mon rétroviseur. Comme pour un départ en vacances.
Je sillonne Marseille sans nostalgie. La ville est sur mon chemin, et au fond elle n’aura pas eu beaucoup d’influence sur le déroulement des choses. Mais je sais qu’elle sera toujours là si j’en ai besoin, et quelque part ça me rassure.
Je fonce récupérer Roger dans le quartier de la Pointe Rouge, parce que je suis persuadé que c'est là qu'il doit se trouver. Il aura sans doute trouvé le nom de l'endroit « approprié ».
J'ai renoncé à tenter de percer les secrets de toute cette logique d'apparitions de mon ami du futur. Nous commençons à nous connaître, à défaut de nous apprécier, et maintenant c'est comme si j'avais juste à me laisser porter par cette mécanique obscure pour anticiper certains évènements. Peut-être que c'est comme ça que ça marche dans le futur.
J'arrive dans ce quartier qui a des faux airs de carte postale, et découvre Roger qui m'attend sans bagages sur le bord de la route principale. Je m'arrête à sa hauteur, et lui demande de monter. En s'installant sur le siège passager, il me demande pourquoi je porte mon manteau d'hiver, et si je ne crève pas de chaud avec.
-J'en ai besoin, dis-je. Tu peux pas comprendre.
-Et depuis quand tu sais conduire ?
-Tu crois franchement que par les temps qui courent on va me demander mon permis ?
Il se renfrogne un peu. Sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche, je sens bien que la tournure que prennent les évènements lui déplaît. Il s'était sans doute habitué à devoir me foutre des coups de pied au cul pour que je me bouge un peu, et maintenant il se sent à la traîne.
-En gros tout va bien, grogne-t-il.
-A part qu'on a pas de musique pour le voyage. Juste la radio.
-Et que les radios n'émettent plus.
-Et que je suis un chanteur pitoyable.
Je n'ai pas croisé de voiture depuis que j'ai commencé à rouler, et les piétons sont rares à cette heure de la journée. J'en profite pour donner un petit coup d'accélérateur, et Roger me conseille de ne pas être trop confiant non plus dans ma façon de conduire.
-Ça se pilote pas comme un scooter, raille-t-il.
-Tu veux conduire, toi ?
-Pourquoi pas.
-Ça se pilote pas comme un jetpack non plus. Désolé.
Cette fois il boude complètement. Je lui annonce que j'ai une petite course à faire avant de prendre l'autoroute, et grimpe la colline de la Garde jusqu'à la basilique. Je gare la voiture sur un parking désert et vais me dégourdir un peu les jambes en attendant le rendez-vous fatidique.
Je ne saurais dire si la fin est proche, mais je commence à comprendre le truc du chemin. La vie c'est du remplissage, et au fond je ne suis pas un si mauvais écrivain si j'arrive à prévoir certaines choses.
Le vent fait frissonner le gazon autour de moi, et chasse les oiseaux dans les arbres. Même en cette saison, la basilique est baignée d'une fraicheur qui contraste avec le reste de la ville. Je ne monte pas les escaliers qui mènent à l'édifice. Je suppose que depuis que Dieu a essayé de me tuer, j'ai un peu peur des lieux de culte.
Alors je donne des coups de pieds dans les pierres, j'observe Marseille qui s'étend vraiment loin. Je remplis quelques minutes de mon existence avec des broutilles qui me rapprochent un peu plus du dénouement.
Martine déboule dans mon champ de vision, sans m'avoir remarqué. Elle marche sur le gazon en essayant, comme si c'était possible, de protéger ses cheveux du vent. Et lorsque qu'elle m'aperçoit, je me rappelle que tout est toujours dans la première et la dernière phrase.
-Viens avec moi, dis-je.
Le vent couvre mes paroles, et elle me demande de répéter, ce dont je m'abstiens car je ne suis pas assez sûr de mon coup.
-Comment tu fais pour toujours me trouver ? demande-t-elle un peu énervée.
-T'es sur ma route. Partout.
C'est pas évident de finir quelque chose. De pas passer son temps à décrire et de remuer un peu plus. J'hésite à retourner à la voiture chercher la mitraillette.
Martine me dit qu'elle m'a beaucoup attendu. J'ai envie de lui répondre que c'est vraiment pas le moment. Il y a certains rouages qui sont impossibles à comprendre. Je lui annonce que je retourne à Paris sans vraiment savoir comment elle peut réagir.
-Mais putain, s'énerve-t-elle franchement, on va quand même pas passer nos vies à s'attendre ! Tu peux continuer à faire n'importe quoi ici, t'as pas besoin de retourner là-bas.
-Je vais pas faire n'importe quoi là-bas. Vraiment.
-Tu sais rien faire d'autre. Tu fais chier.
Ses yeux s'emplissent de larmes, et elle détourne la tête. Je cherche la dernière phrase, sans arriver à la trouver. On peut pas dire que je sois un écrivain prolifique. Assez fébrile, elle s'éloigne de moi et se met à grimper les escaliers qui mènent à la basilique, là où elle sait que je ne peux pas la suivre.
Je lui hurle « Va te faire enculer », et elle se retourne pour me lancer un regard calme et triste, qui me fait me sentir comme un petit garçon. Je marche calmement jusqu'à la voiture, et hésite jusqu'au dernier moment à attraper la kalachnikov pour attaquer cette putain d'église.
Je m'installe au volant et démarre. Roger fait toujours la gueule, et regarde la route défiler par la fenêtre. La colline est plus facile à redescendre qu'à monter, et je prends vite la direction de l'autoroute.
Ce n'est pas encore la fin. Je le sais parce que « Va te faire enculer » est tout sauf une dernière phrase. Ça explique sans doute pourquoi je suis moins triste que je devrais l'être.
Je croise une voiture qui roule en sens inverse, et le conducteur me renvoie mon regard éberlué. Sans doute qu'il n'a pas l'habitude de croiser du monde non plus. Je m'engage sur l'autoroute et Roger commence enfin à se détendre. Il me demande si j'ai encore d'autres rendez-vous, et si j'ai vraiment prévu tout ce qui allait arriver.
-Je suis pas médium, ducon. C'est juste qu'il y a des gens plus prévisibles que d'autres. D'ailleurs on va faire un détour par la frontière suisse pour récupérer Joell le routier. Il doit être coincé en France.
-Tu me pourris la vie.
Il croise les bras et entonne une chanson inconnue, pour ne pas avoir à me parler. Pourtant il a tort : Je ne peux pas tout prévoir, et je suis encore plus curieux que lui de savoir comment tout ça va se terminer.
Un long convoi militaire nous croise en sens inverse. C'est sans doute pour ça que le conducteur que j'ai croisé écarquillait les yeux. Peut-être même que Marseille va perdre son calme, après tout.
J'observe les camions chargés de soldats jusqu'à ce qu'ils disparaissent de mon rétroviseur, et interroge Roger sur ce que j'appelle le « vrai futur ».
-Le vrai futur s'éloigne, répond-il laconiquement.


Note : Ne plus s'éloigner

Prochainement : Irving le dragon

22 décembre 2009

15. Roger copilote

« ...Paxton Fettel rengaina son épée dans son fourreau, car tout son arsenal était bien inutile face à l'ennemi qu'il s'apprêtait à affronter. On passe notre vie à taper sur des gobelins, sans répit. On forge des armes dans la pénombre des galeries creusées à même la roche par les nains, on se ruine pour mieux s'équiper. Mais au fond rien ne nous prépare à affronter certains démons des temps anciens, et rien ne nous protège de l'absurdité du monde. Même s'il fut des jours jadis où les choses avaient un sens.
Paxton entreprit de retirer son heaume pour mieux respirer. La lassitude lui faisait les épaules tombantes, et les jambes molles. La bouffée d'air qui s'offrit à lui était viciée.
Les ennemis défilent et emportent à chaque fois un peu de notre jeunesse. On arpente les quatre royaumes de Ragnar pour se faire assaillir de tout côté par les gobelins et les fantômes de brume, juste parce qu'ils ne vous comprennent pas vraiment. On passe notre temps à combattre des adversaires toujours plus nombreux, qui se foutent pas mal de votre épée forgée dans la montagne qui vous a coûté les yeux de la tête. En vérité on a à peine commencé l'aventure qu'on a déjà tout raté, et il ne fait pas bon être chevalier par les temps qui courent.
La créature poussa un hurlement lourd et électrique. Paxton épongea la sueur de son front, et s'assit en tailleur. Il réajusta sa cotte de maille, et tenta d'ignorer le vacarme assourdissant qui emplissait la grotte. Le démon mythique s'apprêtait à le dévorer, de ses immenses lèvres verticales.
Les paysans du coin avaient pourtant prévenu Paxton qu'une bête légendaire habitait cette caverne : Le vagin géant d'Astaroth... »
Roger hurle comme si les feuilles de papier que ses mains tiennent lui brûlaient la peau. Son cri de goret égorgé me fait sursauter et le scooter fait une embardée. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et pousse mes côtes pour faire de la place. Je manœuvre le véhicule pour le remettre droit, en remerciant mon animal totem de m'avoir placé sur une route vide. Roger n'en finit pas de vociférer, et je lui décoche quelques coups de coude pour le faire taire.
-C'est du putain de n'importe quoi ! beugle-t-il.
Il jette les feuilles au vent derrière nous, en un geste théâtral. Je presse la poignée du frein un peu trop fort, et je sens la roue arrière se décoller légèrement de la route, et le casque de Roger me cogner la nuque. Je tourne le contact, sans prendre la peine de garer le scooter sur le bas-côté. J'arrache presque mon casque, et demande à Roger de me donner une seule bonne raison pour ne pas le battre à mort avec. Les larmes aux yeux, il me demande si j'ai d'autres passe-temps que de faire chier la Terre entière.
-Tu écris mal, bordel ! crie-t-il. C'est affreux, c'est à vomir ! C'est mon putain de futur qui s'échappe, tu comprends ?
-Non, dis-je sèchement.
-Tu deviendras pas un grand écrivain. Le futur duquel je viens n'existe déjà plus. J'ai cru que je pourrais y arriver, je...
Il passe sa main sur son visage, nerveusement, et découvre qu'il a gardé son casque. Je pose le mien par terre et rebrousse chemin à pied pour aller chercher mes feuilles éparpillées sur la route. Je les ramasse comme des trésors sous l'œil haineux de Roger.
C'est ça que je fais. J'écris des histoires qui m'éloignent chaque jour un peu plus de la littérature. Je pénètre pas à pas dans un monde de divinités à grosses couilles et de personnages qui subissent trop pour être sympathiques.
Certaines pages sont emportées par le vent d'hiver, et avec elles certains passages de mon histoire. Il manquera des épisodes entiers, dont je suis bizarrement incapable de me souvenir précisément, parce que je m'étonne moi-même parfois de voir le chevalier faire n'importe quoi.
Le froid vient se briser sur mon grand manteau, mais ma tête nue souffre le martyr. Mes pensées gèlent et partent en buée lorsque je respire. C'est mon putain de cerveau qui s'évapore.
Je ne suis pas inspiré. Je suis un chevalier qui part sur la route à la recherche de péripéties, parce qu'il faut bien qu'il se passe quelque chose. J'ai un nouvel ami qui vient du futur, et un animal totem sorti d'un livre pour enfants. J'ai la vie folle que je provoque par peur de la page blanche.
Je finis par déchirer les feuilles que je viens de ramasser, mais ce n'est pas pour faire plaisir à Roger.
La route de campagne attend toujours une voiture, qui ne se montre pas. La grisaille du paysage m'isole du reste du monde, me murmure que personne ne viendra me chercher ici. J'ai envie de répondre aux connards de nuages « Où que je sois, c'est la même merde ». Être écrivain c'est pourri, je le comprends peu à peu. C'est juste qu'on peut pas faire autrement.
Une fois de plus je m'assois par terre pour être démonstratif. Je masse mon genou, tripote la tumeur par réflexe, sans pour autant réfléchir à ce que je fais. Je fais semblant d'être triste pour attirer l'attention d'un public imaginaire. Je reste assis quelques milliers d'années.
Les saisons passent, et l'érosion me fait peu à peu m'enfoncer dans le sol. Mon corps se couvre de mousse, et mon sang circule de moins en moins. Lorsque mon cœur cesse de battre, un frisson me sort de ma torpeur comme une sonnette d'alarme.
Je me lève et retourne jusqu'au scooter, où m'attend Roger. Je lui annonce que c'est à son tour de conduire, et il a un rictus fatigué, qui veut dire « A quoi bon ? ». Peut-être de quoi rendre son personnage sympathique, le coup de la tristesse.
-Écoute mec, dis-je, je veux pas que tu te fasses de soucis. Le futur dont tu viens c'est encore loin, et j'ai largement le temps de devenir moins con.
Je lui colle une grande claque dans le dos, qui le fait sursauter. Je le gratifie de mon sourire le plus exagéré, plein d'incisives et de canines. Un sourire qui contient l'optimisme le plus stupide dont je sois capable.
Nous remontons sur le scooter, et cette fois Roger conduit. La campagne défile pendant quelques kilomètres avant que je ne parte dans une rêverie absurde. Je vois les mots danser et le talent venir à moi. Je vois des années de travail qui paieront, et mon style qui s'améliorera.
Les gens se déplaceront en jet-packs, et les écrivains cesseront de vivre en retrait, même si ça rendra les choses plus difficiles pour eux. Et avec le temps, cette petite douleur lorsque je dois arracher une idée de ma tête s'atténuera, et je serai moins vague dans mes descriptions.
Roger s'arrête à une station-service. Réalisant que je me suis perdu dans mes pensées pendant plus longtemps que je ne le pensais, je demande à Roger s'il a bien suivi l'itinéraire. Il m'explique fièrement qu'il a pris un raccourci, et je le laisse faire le plein.
Nous sommes maintenant dans une zone industrielle pleine d'hypermarchés et de fast-foods. Les voitures sont moins rares, et les gens remplissent leurs caddies par peur de la pénurie annoncée. Je vais me dégourdir les jambes en fumant une cigarette.
C'est alors que je remarque le numéro d'immatriculation des voitures, et une angoisse irrépressible me fait frissonner. Je retourne vers Roger pour lui demander quel est ce raccourci dont il m'a parlé.
-J'ai pris par Clermont-Ferrand, me répond-il.
« Enfer et damnation » est une expression que l'on n'utilise pas assez souvent. Pris de panique, je hurle à Roger de courir au scooter et de le démarrer. Devant son emportement et son incompréhension, je lui arrache les clefs des mains, en priant pour qu'il ne soit pas trop tard. Je crie aux gens autour de nous de se mettre à l'abri, et leur regard me fait passer pour un fou.
Le sol se met à trembler, et je pousse un soupir exaspéré. Au loin, un géant cracheur de feu que je ne connais que trop bien arrive à toute allure en écrasant voitures et fast-foods sur son passage. Sa voix retentit pour nous avertir de notre extermination imminente.
Les gens lâchent leurs caddies, et se ruent sur leurs voitures en hurlant comme des déments. Dieu carbonise le grand hypermarché auvergnat avec un rire sadique. J'enfourche le scooter et tourne le contact. Roger s'installe derrière moi précipitamment, en me demandant comment j'étais au courant.
-C'est pour ça que l'itinéraire évitait cette ville, dis-je. Parce que ça ne pouvait pas se passer autrement sinon.
Je tourne l'accélérateur à fond. Je me retrouve sur la route, parmi les voitures roulant en zigzags à pleine allure, qui veulent elles aussi échapper à ce Dieu rageur. Maîtrisant à peine mon engin, je slalome entre les véhicules pour éviter de me faire renverser, Roger beuglant dans mes oreilles qu'il ne veut pas mourir.
En jetant un coup d'œil dans mon rétroviseur, je remarque que Dieu se met à poursuivre la colonne de voitures dans laquelle je me trouve. Il écrase un monospace quelques dizaines de mètres derrière moi, et crache un jet de flamme qui vient faire exploser une berline que je tentais de doubler. La déflagration manque de renverser le scooter, et provoque un carambolage que j'évite presque par miracle.
J'ai l'impression que chaque fois que je mets les pieds en Auvergne, c'est la même merde. Je pousse une fois de plus l'accélérateur à fond, mais n'ai pas la puissance suffisante pour semer Dieu. Roger me crie que ce dernier se met à courir. Je tourne la tête une fraction de seconde, et aperçois le géant en pleine lancée qui remonte la route en écrasant les voitures. Je prends une grande inspiration, et conseille à Roger de se cramponner.
Je freine d'un coup sec, et me retrouve dans une tourmente de véhicules qui sont autant de taureaux sauvages lâchés sur la route. Nous nous faisons dépasser par quelques bêtes rugissantes, mais l'une d'elles finit par nous percuter et le scooter fait un vol plané sur le bas-côté, avec une violence qui nous éjecte Roger et moi bien plus loin que l'engin.
Je roule au sol et me retrouve sur le dos juste à temps pour voir passer au dessus de ma tête la plante de pied du géant, qui écrase une voiture à côté de moi, avant de reprendre sa course.
Je fais le mort quelques secondes, assourdi par le bruit des moteurs poussés dans leurs retranchements, et celui des hurlements de terreur. Je ferme les yeux et retiens ma respiration, me mordant les joues en espérant des jours meilleurs.
J'écrirai peut-être une nouvelle là dessus, histoire de faire croire que j'ai de l'inspiration. On me demandera où je vais chercher tout ça, et on fera la remarque que le récit part un peu dans tous les sens.
Je me relève au milieu du champ de bataille. Carcasses de voitures et débuts d'incendies s'étendent à perte de vue. Roger tremble comme une feuille, allongé par terre, et quand je tente de l'aider à se mettre debout, je réalise qu'il lui est impossible de bouger pour l'instant.
Le truc c'est qu'on s'en prend vraiment plein la gueule. A Paris ou à Clermont-Ferrand, les gobelins ne sont jamais loin. Alors on écrit pour essayer de rendre la vie un peu plus normale. Parce que c'est la vie, et pas le récit, qui part un peu dans tous les sens.


Note : Développer plus les réflexions sur l'écriture (pas très intelligentes)

Prochainement : Personne

15 décembre 2009

14. Caroline à la ferme

La campagne humide ne m’encourage pas vraiment. Les champs se cachent derrière les rangées d’arbres, et la rosée peine à faire scintiller l’herbe dans la lumière grise. Ça et là, des chiens aboient, gardant des fermes retranchées.
Voilà bien une heure que je suis tombé en panne sèche. Ruisselant de sueur, je pousse le scooter sur le bas-côté, et les quelques voitures qui m’ont croisé se sont foutu de ma gueule. Quand on ne connaît pas le coin, il est impossible de trouver une station-service.
Paris et ses émeutes me paraissent à des années lumières. Le calme et la tristesse qui émanent du paysage me portent sur les petites routes, et m’induisent en erreur car chaque chose se ressemble ici. Et les écrivains en rade se mettent à avoir l’air de savoir où ils vont.
Je suis déjà venu ici, j’ai déjà croisé ces silos. Je m’engage dans un chemin en terre qui coupe les champs, avec la certitude d’être arrivé à destination.
Je pousse le scooter dans la boue, dans un ultime effort. A vrai dire ce n’est pas que je n’avais nulle part où aller, c’est que j’ai fait au plus simple. J’aurais sans doute dû prévenir, mais les portables ne passent plus nulle part maintenant.
Je passe la grille de la ferme que je cherchais. J’aperçois Xavier dans la cour, chaussé de bottes, qui trimballe une brouette remplie de vieux objets rouillés. Je lui fais signe de la main, et la surprise lui fait lâcher les poignées de son engin, qui déverse son contenu sur le sol.
Je pose le scooter et vais l’aider à ramasser sa cargaison pour la remettre dans la brouette. Je lui demande ce qu’il fait exactement.
-Je débarrasse une des granges, m’explique-t-il, le plafond ne va pas tarder à s’écrouler. Mec, si tu me dis que tu es venu de Paris en scooter, je crois que je mets un terme à notre amitié.
Je pose un vieux moulin à café rouillé dans la brouette, sans rien répondre. Il marmonne dans sa barbe quelque chose comme « trop con », mais ne s’étend pas sur le sujet. Je réalise que je commence à le fatiguer.
Il va ranger la brouette, et m’invite à l’intérieur. Un chien nous accueille avec des aboiements joyeux, et nous suit jusqu’à la cuisine. Xavier s’excuse de n’avoir que de la chicorée à me proposer, mais je lui dis que c’est très bien. C’est un mensonge, mais j’essaye de le ménager un peu.
Il m’explique que ses parents sont partis pour quelques jours, mais que comme on est en hiver il y a pas grand-chose à faire à part nourrir les bêtes, et qu’il s’en sort tout seul.
-Et toi, me demande-t-il, t’as eu les résultats pour ton genou ?
-Oui. C’est pour ça que je fais le voyage.
-Tu vas repartir ?
-Je préfère pas te dire où je vais, sinon, tu vas encore t’énerver.
J’attrape un exemplaire de « Caroline à la ferme » qui traîne sur le buffet. J’ouvre le livre à la page où l’on a une vue d’ensemble de la ferme de Xavier. Le mec qui écrit les « Caroline » et un de leurs voisins, et il a même placé les parents de Xavier comme oncle et tante de cette chère Caroline. A chaque fois que je viens ici, j’ai l’impression de me retrouver dans un bouquin de mon enfance.
Xavier me sert une tasse de chicorée sans décrocher un mot. Je sais qu’il ne m’adressera pas la parole tant que je ne lui aurai pas dit où je vais. Xavier pense que si je l’aime bien, c’est parce qu’il est exigeant avec moi.
Je lâche « En Suisse » timidement, et ça suffit à le mettre dans une rage folle. Il me hurle dessus, donne un coup de pied dans le buffet, et le chien se met à aboyer furieusement. La cacophonie envahit rapidement la cuisine, et j’avale une grande gorgée de chicorée pour me donner du courage.

La nuit a enveloppé la campagne, et frotte les carreaux avec de la suie, si bien que je n’ai aucune idée de ce qui se passe à l’extérieur. L’obscurité dehors ressemble au monde que je vois quand je ferme les yeux, et j’ai l’impression que si je sortais de la maison, je pourrais voler ou croiser des gobelins.
Xavier débarrasse nos assiettes pour les mettre dans l’évier. Nous allumons des cigarettes. Le chien, qui avait la tête posée sur mes genoux, semble gêné par l’odeur et sort de la cuisine.
Xavier m’annonce qu’il a prévu un truc spécial pour le dessert. Je lui réponds que malheureusement pour lui je ne mange pas de ce pain là.
-C’est moins drôle quand c’est toi qui fais la blague, me fait-il remarquer.
Il se met à fouiller dans les placards, en me demandant si j’ai bien lu le bouquin sur le chamanisme qu’il m’a prêté.
-On passe à la phase pratique, dit-il. Le truc c’est que t’es en vrac, et que tu dois retrouver de la puissance, sinon le voyage va te casser en deux.
Il finit par sortir du fond d’un placard un pot de confiture artisanale, qu’il pose sur la table devant moi d’un air satisfait. Puis il sort deux cuillères d’un tiroir. J’ouvre le pot et renifle son contenu avec méfiance.
-Confiture de framboises ? je demande.
-Il y a pas que des framboises dedans, répond-il.
Je cherche à deviner en le regardant quel peut être l’ingrédient secret dans sa recette. Depuis que Xavier s’est initié au chamanisme, ma vie est devenue un enfer. Tous les conseils et les jugements qu’il peut porter sur ma vie répondent à des schémas que je ne connais pas. J’ai lu le bouquin qu’il m’avait prêté, sauf que j’ai pas tout retenu.
Mais au point où j’en suis, tout encouragement est bon à prendre, et je plonge ma cuillère dans la confiture. Nous nous appliquons à vider le pot tous les deux, après quoi il m’annonce que nous devons sortir.
En ronchonnant, j’enfile mon immense manteau d’hiver, qui me protège d’un tas de choses, mais pas des créatures tapies dans l’obscurité dehors. Armé d’une lampe-torche, Xavier m’emmène à travers champs, fendant la nuit pour me conduire je ne sais où. La campagne est silencieuse et dense. Peu de bruits nous parviennent, et les ténèbres nous bercent, alors qu’à chaque pas je sens la confiture de framboise brouiller mes pensées et m’isoler de Xavier. Je demande à ce dernier ce qui est sensé se passer.
-Peut-être rien, répond-il. Peut-être que tu vas trouver un endroit où tu seras puissant, et recharger tes batteries. Ou peut-être que tu vas rencontrer ton animal totem.
-Tu l’as rencontré, toi ?
-Oui. Un corbeau.
Il m’apprend que le corbeau est un messager, et que son caractère n’est pas tellement d’agir, mais de mettre les autres sur la bonne voie. Il m’engage à lui faire plus confiance, mais j’ai du mal à m’en remettre entièrement à un mec qui a eu son diplôme de chaman sur internet.
-On est arrivés.
Il éclaire devant lui, et je m’aperçois que nous sommes à l’orée d’une forêt. D’un geste brusque, il me pousse entre les arbres, et me crie d’avancer. Le temps que mes yeux s’habituent à la nuit compacte, je trébuche timidement sur le sol couvert de mousse. Mes mains cherchent l’écorce des piliers qui m’entourent, et mon cœur bat à m’en fêler les côtes.
Je sens la confiture de framboise monter peu à peu en moi, à mesure que ma démarche gagne en assurance. Et c’est alors que mes yeux distinguent une forme sombre passer entre deux arbres. Je remonte la fermeture éclair de mon manteau d’hiver comme si j’enfilais une armure, même si je sais pertinemment que je ne peux rien face aux créatures tapies dans l’obscurité. Ne pas avoir tué Xavier quand j’en avais l’occasion est l’un des plus grands regrets de ma vie.
La créature refait un passage, plus près de moi. La panique m’empêche de bouger, et j’attends impuissant que la forme qui bouge entre les troncs vienne à ma rencontre.
C’est ce qu’elle fait. Elle irradie une faible lumière, et je plisse les yeux pour l’observer qui marche vers moi d’un pas gauche. Je ressasse les informations plusieurs fois dans ma tête avant d’oser m’avouer que j’ai face à moi un ourson vêtu d’un costume tyrolien. Mais pas n’importe lequel.
-Tu es Boum, dis-je. L’ours de « Caroline à la ferme ».
-Oui, répond-il calmement.
-C’est toi mon animal totem ?
-Oui.
J’ai envie de pleurer. C’est pas possible que Boum, l’ourson de Caroline, puisse m’apporter de la puissance. Enfin merde, il est même pas mignon, et il me fait même pas marrer. Boum doit certainement sentir ma déception, car il argumente que l’ours est un très bon animal totem.
-Un ours en costume tyrolien, dis-je.
-Ca veut dire que tu as raison d’aller en Suisse.
Je m’allume une cigarette, dépité. Boum pose sa patte contre mon torse, et je l’écarte d’un geste violent en lâchant un « Touche ta mère ! » par réflexe. Il m’explique qu’il doit me transmettre sa puissance, et que je dois me laisser faire. Je me mets alors à lui hurler dessus :
-Putain, Boum, me fais pas chier ! La puissance je l’ai, Xavier a rien compris, merde !
-Xavier veut ton bien. Il veut que tu prennes de meilleures décisions.
-Bordel, je sais, je fais plein de mauvais choix ! Je le sais très bien, Boum. Sauf que lui il croit que c’est parce que je manque de force. Alors que merde, si je foire aussi souvent, c’est pas parce que j’ai peur, c’est juste parce que je suis con !
Je tire une bouffée gigantesque sur ma cigarette. Boum s’en retourne dans la forêt, vexé. Mais je crois que malgré lui il m’a donné un peu de puissance. Parce que ça fait vraiment du bien d’engueuler un ourson.

-C’est de l’essence à tracteur, t’as pas le droit de rouler avec ça, alors fais gaffe.
Xavier finit de remplir le réservoir du scooter à partir d’une citerne de la cour. Emmitouflé dans mon immense manteau, je laisse le vent venir se briser contre moi, en écoutant mon ami me faire les recommandations d’usage et me demander si je suis bien sûr de ce que je fais.
-Au fait, ajoute-t-il, j’ai eu Vincent par mail. Il dit que si tu remets les pieds à Paris il te tue. D’abord parce que tu t’es barré avec son scooter, et ensuite à cause de la nouvelle que tu as écrit sur ses couilles.
-T’en as pensé quoi, toi ?
-Elle est pas mal. Sinon je t’ai aussi imprimé un itinéraire.
Il me tend une liasse de feuilles qui indiquent comment rejoindre la Suisse par les petites routes. J’essaye de le remercier aussi chaleureusement que je peux, mais ce n’est simplement pas comme ça qu’on fonctionne tous les deux, et la gratitude sonne faux dans ma bouche.
Alors je démarre le scooter. En m’éloignant de la ferme, j’entends Xavier au loin qui me traite d’abruti. Je reprends le chemin en terre, et débouche sur la route. Une personne que je connais bien m’attend sur le bas-côté, un casque à la main. Je m’arrête pour demander à Roger comment il a fait pour venir ici.
-Je n’existe pas vraiment tu sais, ricane-t-il.
-C’est vrai ?
-Mais non, je te fais marcher…
Il enfile son casque et monte avec moi sur le scooter. Je vais encore devoir me coltiner ce connard. Je lui passe l’itinéraire que m’a imprimé Xavier et lui demande de faire le GPS humain. Après un rapide coup d’œil à la première page, il m’annonce que je vais dans le mauvais sens.


Notes : -Xavier trop sérieux
-Vérifier pour les droits d’auteur du personnage de Boum

Prochainement : Roger copilote
 
Annuaire Miwim Annuaire blog Blog Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs visiter l'annuaire blog gratuit Blog Annuaire litterature Blogs Annuaire blogs Blog Annuaire litterature Annuaire de blogs Littérature sur Annuaire Tous les Blogs Blogs / Annuaire de Blogs Annuaire Webmaster g1blog Annuaire blog Rechercher rechercher sur internet plus de visites Moteur Recherche annuaire blog Référencement Gratuit Littérature sur Annuaire Koxin-L Annuaire BlogVirgule Annuaire Net Liens - L'annuaire Internet Annuaire de blogs quoi2neuf Vols Pas Chers Forum musculation hotel pas cher Watch my blog ExploseBlogs Liens Blogs Livres

Ce site est listé dans la catégorie Littérature : Atelier d'écriture en ligne de l'annuaire Seminaire referencement Duffez et Définitions Dicodunet

Votez pour ce site au Weborama