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22 décembre 2009
15. Roger copilote
« ...Paxton Fettel rengaina son épée dans son fourreau, car tout son arsenal était bien inutile face à l'ennemi qu'il s'apprêtait à affronter. On passe notre vie à taper sur des gobelins, sans répit. On forge des armes dans la pénombre des galeries creusées à même la roche par les nains, on se ruine pour mieux s'équiper. Mais au fond rien ne nous prépare à affronter certains démons des temps anciens, et rien ne nous protège de l'absurdité du monde. Même s'il fut des jours jadis où les choses avaient un sens.
Paxton entreprit de retirer son heaume pour mieux respirer. La lassitude lui faisait les épaules tombantes, et les jambes molles. La bouffée d'air qui s'offrit à lui était viciée.
Les ennemis défilent et emportent à chaque fois un peu de notre jeunesse. On arpente les quatre royaumes de Ragnar pour se faire assaillir de tout côté par les gobelins et les fantômes de brume, juste parce qu'ils ne vous comprennent pas vraiment. On passe notre temps à combattre des adversaires toujours plus nombreux, qui se foutent pas mal de votre épée forgée dans la montagne qui vous a coûté les yeux de la tête. En vérité on a à peine commencé l'aventure qu'on a déjà tout raté, et il ne fait pas bon être chevalier par les temps qui courent.
La créature poussa un hurlement lourd et électrique. Paxton épongea la sueur de son front, et s'assit en tailleur. Il réajusta sa cotte de maille, et tenta d'ignorer le vacarme assourdissant qui emplissait la grotte. Le démon mythique s'apprêtait à le dévorer, de ses immenses lèvres verticales.
Les paysans du coin avaient pourtant prévenu Paxton qu'une bête légendaire habitait cette caverne : Le vagin géant d'Astaroth... »
Roger hurle comme si les feuilles de papier que ses mains tiennent lui brûlaient la peau. Son cri de goret égorgé me fait sursauter et le scooter fait une embardée. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et pousse mes côtes pour faire de la place. Je manœuvre le véhicule pour le remettre droit, en remerciant mon animal totem de m'avoir placé sur une route vide. Roger n'en finit pas de vociférer, et je lui décoche quelques coups de coude pour le faire taire.
-C'est du putain de n'importe quoi ! beugle-t-il.
Il jette les feuilles au vent derrière nous, en un geste théâtral. Je presse la poignée du frein un peu trop fort, et je sens la roue arrière se décoller légèrement de la route, et le casque de Roger me cogner la nuque. Je tourne le contact, sans prendre la peine de garer le scooter sur le bas-côté. J'arrache presque mon casque, et demande à Roger de me donner une seule bonne raison pour ne pas le battre à mort avec. Les larmes aux yeux, il me demande si j'ai d'autres passe-temps que de faire chier la Terre entière.
-Tu écris mal, bordel ! crie-t-il. C'est affreux, c'est à vomir ! C'est mon putain de futur qui s'échappe, tu comprends ?
-Non, dis-je sèchement.
-Tu deviendras pas un grand écrivain. Le futur duquel je viens n'existe déjà plus. J'ai cru que je pourrais y arriver, je...
Il passe sa main sur son visage, nerveusement, et découvre qu'il a gardé son casque. Je pose le mien par terre et rebrousse chemin à pied pour aller chercher mes feuilles éparpillées sur la route. Je les ramasse comme des trésors sous l'œil haineux de Roger.
C'est ça que je fais. J'écris des histoires qui m'éloignent chaque jour un peu plus de la littérature. Je pénètre pas à pas dans un monde de divinités à grosses couilles et de personnages qui subissent trop pour être sympathiques.
Certaines pages sont emportées par le vent d'hiver, et avec elles certains passages de mon histoire. Il manquera des épisodes entiers, dont je suis bizarrement incapable de me souvenir précisément, parce que je m'étonne moi-même parfois de voir le chevalier faire n'importe quoi.
Le froid vient se briser sur mon grand manteau, mais ma tête nue souffre le martyr. Mes pensées gèlent et partent en buée lorsque je respire. C'est mon putain de cerveau qui s'évapore.
Je ne suis pas inspiré. Je suis un chevalier qui part sur la route à la recherche de péripéties, parce qu'il faut bien qu'il se passe quelque chose. J'ai un nouvel ami qui vient du futur, et un animal totem sorti d'un livre pour enfants. J'ai la vie folle que je provoque par peur de la page blanche.
Je finis par déchirer les feuilles que je viens de ramasser, mais ce n'est pas pour faire plaisir à Roger.
La route de campagne attend toujours une voiture, qui ne se montre pas. La grisaille du paysage m'isole du reste du monde, me murmure que personne ne viendra me chercher ici. J'ai envie de répondre aux connards de nuages « Où que je sois, c'est la même merde ». Être écrivain c'est pourri, je le comprends peu à peu. C'est juste qu'on peut pas faire autrement.
Une fois de plus je m'assois par terre pour être démonstratif. Je masse mon genou, tripote la tumeur par réflexe, sans pour autant réfléchir à ce que je fais. Je fais semblant d'être triste pour attirer l'attention d'un public imaginaire. Je reste assis quelques milliers d'années.
Les saisons passent, et l'érosion me fait peu à peu m'enfoncer dans le sol. Mon corps se couvre de mousse, et mon sang circule de moins en moins. Lorsque mon cœur cesse de battre, un frisson me sort de ma torpeur comme une sonnette d'alarme.
Je me lève et retourne jusqu'au scooter, où m'attend Roger. Je lui annonce que c'est à son tour de conduire, et il a un rictus fatigué, qui veut dire « A quoi bon ? ». Peut-être de quoi rendre son personnage sympathique, le coup de la tristesse.
-Écoute mec, dis-je, je veux pas que tu te fasses de soucis. Le futur dont tu viens c'est encore loin, et j'ai largement le temps de devenir moins con.
Je lui colle une grande claque dans le dos, qui le fait sursauter. Je le gratifie de mon sourire le plus exagéré, plein d'incisives et de canines. Un sourire qui contient l'optimisme le plus stupide dont je sois capable.
Nous remontons sur le scooter, et cette fois Roger conduit. La campagne défile pendant quelques kilomètres avant que je ne parte dans une rêverie absurde. Je vois les mots danser et le talent venir à moi. Je vois des années de travail qui paieront, et mon style qui s'améliorera.
Les gens se déplaceront en jet-packs, et les écrivains cesseront de vivre en retrait, même si ça rendra les choses plus difficiles pour eux. Et avec le temps, cette petite douleur lorsque je dois arracher une idée de ma tête s'atténuera, et je serai moins vague dans mes descriptions.
Roger s'arrête à une station-service. Réalisant que je me suis perdu dans mes pensées pendant plus longtemps que je ne le pensais, je demande à Roger s'il a bien suivi l'itinéraire. Il m'explique fièrement qu'il a pris un raccourci, et je le laisse faire le plein.
Nous sommes maintenant dans une zone industrielle pleine d'hypermarchés et de fast-foods. Les voitures sont moins rares, et les gens remplissent leurs caddies par peur de la pénurie annoncée. Je vais me dégourdir les jambes en fumant une cigarette.
C'est alors que je remarque le numéro d'immatriculation des voitures, et une angoisse irrépressible me fait frissonner. Je retourne vers Roger pour lui demander quel est ce raccourci dont il m'a parlé.
-J'ai pris par Clermont-Ferrand, me répond-il.
« Enfer et damnation » est une expression que l'on n'utilise pas assez souvent. Pris de panique, je hurle à Roger de courir au scooter et de le démarrer. Devant son emportement et son incompréhension, je lui arrache les clefs des mains, en priant pour qu'il ne soit pas trop tard. Je crie aux gens autour de nous de se mettre à l'abri, et leur regard me fait passer pour un fou.
Le sol se met à trembler, et je pousse un soupir exaspéré. Au loin, un géant cracheur de feu que je ne connais que trop bien arrive à toute allure en écrasant voitures et fast-foods sur son passage. Sa voix retentit pour nous avertir de notre extermination imminente.
Les gens lâchent leurs caddies, et se ruent sur leurs voitures en hurlant comme des déments. Dieu carbonise le grand hypermarché auvergnat avec un rire sadique. J'enfourche le scooter et tourne le contact. Roger s'installe derrière moi précipitamment, en me demandant comment j'étais au courant.
-C'est pour ça que l'itinéraire évitait cette ville, dis-je. Parce que ça ne pouvait pas se passer autrement sinon.
Je tourne l'accélérateur à fond. Je me retrouve sur la route, parmi les voitures roulant en zigzags à pleine allure, qui veulent elles aussi échapper à ce Dieu rageur. Maîtrisant à peine mon engin, je slalome entre les véhicules pour éviter de me faire renverser, Roger beuglant dans mes oreilles qu'il ne veut pas mourir.
En jetant un coup d'œil dans mon rétroviseur, je remarque que Dieu se met à poursuivre la colonne de voitures dans laquelle je me trouve. Il écrase un monospace quelques dizaines de mètres derrière moi, et crache un jet de flamme qui vient faire exploser une berline que je tentais de doubler. La déflagration manque de renverser le scooter, et provoque un carambolage que j'évite presque par miracle.
J'ai l'impression que chaque fois que je mets les pieds en Auvergne, c'est la même merde. Je pousse une fois de plus l'accélérateur à fond, mais n'ai pas la puissance suffisante pour semer Dieu. Roger me crie que ce dernier se met à courir. Je tourne la tête une fraction de seconde, et aperçois le géant en pleine lancée qui remonte la route en écrasant les voitures. Je prends une grande inspiration, et conseille à Roger de se cramponner.
Je freine d'un coup sec, et me retrouve dans une tourmente de véhicules qui sont autant de taureaux sauvages lâchés sur la route. Nous nous faisons dépasser par quelques bêtes rugissantes, mais l'une d'elles finit par nous percuter et le scooter fait un vol plané sur le bas-côté, avec une violence qui nous éjecte Roger et moi bien plus loin que l'engin.
Je roule au sol et me retrouve sur le dos juste à temps pour voir passer au dessus de ma tête la plante de pied du géant, qui écrase une voiture à côté de moi, avant de reprendre sa course.
Je fais le mort quelques secondes, assourdi par le bruit des moteurs poussés dans leurs retranchements, et celui des hurlements de terreur. Je ferme les yeux et retiens ma respiration, me mordant les joues en espérant des jours meilleurs.
J'écrirai peut-être une nouvelle là dessus, histoire de faire croire que j'ai de l'inspiration. On me demandera où je vais chercher tout ça, et on fera la remarque que le récit part un peu dans tous les sens.
Je me relève au milieu du champ de bataille. Carcasses de voitures et débuts d'incendies s'étendent à perte de vue. Roger tremble comme une feuille, allongé par terre, et quand je tente de l'aider à se mettre debout, je réalise qu'il lui est impossible de bouger pour l'instant.
Le truc c'est qu'on s'en prend vraiment plein la gueule. A Paris ou à Clermont-Ferrand, les gobelins ne sont jamais loin. Alors on écrit pour essayer de rendre la vie un peu plus normale. Parce que c'est la vie, et pas le récit, qui part un peu dans tous les sens.
Note : Développer plus les réflexions sur l'écriture (pas très intelligentes)
Prochainement : Personne
Paxton entreprit de retirer son heaume pour mieux respirer. La lassitude lui faisait les épaules tombantes, et les jambes molles. La bouffée d'air qui s'offrit à lui était viciée.
Les ennemis défilent et emportent à chaque fois un peu de notre jeunesse. On arpente les quatre royaumes de Ragnar pour se faire assaillir de tout côté par les gobelins et les fantômes de brume, juste parce qu'ils ne vous comprennent pas vraiment. On passe notre temps à combattre des adversaires toujours plus nombreux, qui se foutent pas mal de votre épée forgée dans la montagne qui vous a coûté les yeux de la tête. En vérité on a à peine commencé l'aventure qu'on a déjà tout raté, et il ne fait pas bon être chevalier par les temps qui courent.
La créature poussa un hurlement lourd et électrique. Paxton épongea la sueur de son front, et s'assit en tailleur. Il réajusta sa cotte de maille, et tenta d'ignorer le vacarme assourdissant qui emplissait la grotte. Le démon mythique s'apprêtait à le dévorer, de ses immenses lèvres verticales.
Les paysans du coin avaient pourtant prévenu Paxton qu'une bête légendaire habitait cette caverne : Le vagin géant d'Astaroth... »
Roger hurle comme si les feuilles de papier que ses mains tiennent lui brûlaient la peau. Son cri de goret égorgé me fait sursauter et le scooter fait une embardée. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et pousse mes côtes pour faire de la place. Je manœuvre le véhicule pour le remettre droit, en remerciant mon animal totem de m'avoir placé sur une route vide. Roger n'en finit pas de vociférer, et je lui décoche quelques coups de coude pour le faire taire.
-C'est du putain de n'importe quoi ! beugle-t-il.
Il jette les feuilles au vent derrière nous, en un geste théâtral. Je presse la poignée du frein un peu trop fort, et je sens la roue arrière se décoller légèrement de la route, et le casque de Roger me cogner la nuque. Je tourne le contact, sans prendre la peine de garer le scooter sur le bas-côté. J'arrache presque mon casque, et demande à Roger de me donner une seule bonne raison pour ne pas le battre à mort avec. Les larmes aux yeux, il me demande si j'ai d'autres passe-temps que de faire chier la Terre entière.
-Tu écris mal, bordel ! crie-t-il. C'est affreux, c'est à vomir ! C'est mon putain de futur qui s'échappe, tu comprends ?
-Non, dis-je sèchement.
-Tu deviendras pas un grand écrivain. Le futur duquel je viens n'existe déjà plus. J'ai cru que je pourrais y arriver, je...
Il passe sa main sur son visage, nerveusement, et découvre qu'il a gardé son casque. Je pose le mien par terre et rebrousse chemin à pied pour aller chercher mes feuilles éparpillées sur la route. Je les ramasse comme des trésors sous l'œil haineux de Roger.
C'est ça que je fais. J'écris des histoires qui m'éloignent chaque jour un peu plus de la littérature. Je pénètre pas à pas dans un monde de divinités à grosses couilles et de personnages qui subissent trop pour être sympathiques.
Certaines pages sont emportées par le vent d'hiver, et avec elles certains passages de mon histoire. Il manquera des épisodes entiers, dont je suis bizarrement incapable de me souvenir précisément, parce que je m'étonne moi-même parfois de voir le chevalier faire n'importe quoi.
Le froid vient se briser sur mon grand manteau, mais ma tête nue souffre le martyr. Mes pensées gèlent et partent en buée lorsque je respire. C'est mon putain de cerveau qui s'évapore.
Je ne suis pas inspiré. Je suis un chevalier qui part sur la route à la recherche de péripéties, parce qu'il faut bien qu'il se passe quelque chose. J'ai un nouvel ami qui vient du futur, et un animal totem sorti d'un livre pour enfants. J'ai la vie folle que je provoque par peur de la page blanche.
Je finis par déchirer les feuilles que je viens de ramasser, mais ce n'est pas pour faire plaisir à Roger.
La route de campagne attend toujours une voiture, qui ne se montre pas. La grisaille du paysage m'isole du reste du monde, me murmure que personne ne viendra me chercher ici. J'ai envie de répondre aux connards de nuages « Où que je sois, c'est la même merde ». Être écrivain c'est pourri, je le comprends peu à peu. C'est juste qu'on peut pas faire autrement.
Une fois de plus je m'assois par terre pour être démonstratif. Je masse mon genou, tripote la tumeur par réflexe, sans pour autant réfléchir à ce que je fais. Je fais semblant d'être triste pour attirer l'attention d'un public imaginaire. Je reste assis quelques milliers d'années.
Les saisons passent, et l'érosion me fait peu à peu m'enfoncer dans le sol. Mon corps se couvre de mousse, et mon sang circule de moins en moins. Lorsque mon cœur cesse de battre, un frisson me sort de ma torpeur comme une sonnette d'alarme.
Je me lève et retourne jusqu'au scooter, où m'attend Roger. Je lui annonce que c'est à son tour de conduire, et il a un rictus fatigué, qui veut dire « A quoi bon ? ». Peut-être de quoi rendre son personnage sympathique, le coup de la tristesse.
-Écoute mec, dis-je, je veux pas que tu te fasses de soucis. Le futur dont tu viens c'est encore loin, et j'ai largement le temps de devenir moins con.
Je lui colle une grande claque dans le dos, qui le fait sursauter. Je le gratifie de mon sourire le plus exagéré, plein d'incisives et de canines. Un sourire qui contient l'optimisme le plus stupide dont je sois capable.
Nous remontons sur le scooter, et cette fois Roger conduit. La campagne défile pendant quelques kilomètres avant que je ne parte dans une rêverie absurde. Je vois les mots danser et le talent venir à moi. Je vois des années de travail qui paieront, et mon style qui s'améliorera.
Les gens se déplaceront en jet-packs, et les écrivains cesseront de vivre en retrait, même si ça rendra les choses plus difficiles pour eux. Et avec le temps, cette petite douleur lorsque je dois arracher une idée de ma tête s'atténuera, et je serai moins vague dans mes descriptions.
Roger s'arrête à une station-service. Réalisant que je me suis perdu dans mes pensées pendant plus longtemps que je ne le pensais, je demande à Roger s'il a bien suivi l'itinéraire. Il m'explique fièrement qu'il a pris un raccourci, et je le laisse faire le plein.
Nous sommes maintenant dans une zone industrielle pleine d'hypermarchés et de fast-foods. Les voitures sont moins rares, et les gens remplissent leurs caddies par peur de la pénurie annoncée. Je vais me dégourdir les jambes en fumant une cigarette.
C'est alors que je remarque le numéro d'immatriculation des voitures, et une angoisse irrépressible me fait frissonner. Je retourne vers Roger pour lui demander quel est ce raccourci dont il m'a parlé.
-J'ai pris par Clermont-Ferrand, me répond-il.
« Enfer et damnation » est une expression que l'on n'utilise pas assez souvent. Pris de panique, je hurle à Roger de courir au scooter et de le démarrer. Devant son emportement et son incompréhension, je lui arrache les clefs des mains, en priant pour qu'il ne soit pas trop tard. Je crie aux gens autour de nous de se mettre à l'abri, et leur regard me fait passer pour un fou.
Le sol se met à trembler, et je pousse un soupir exaspéré. Au loin, un géant cracheur de feu que je ne connais que trop bien arrive à toute allure en écrasant voitures et fast-foods sur son passage. Sa voix retentit pour nous avertir de notre extermination imminente.
Les gens lâchent leurs caddies, et se ruent sur leurs voitures en hurlant comme des déments. Dieu carbonise le grand hypermarché auvergnat avec un rire sadique. J'enfourche le scooter et tourne le contact. Roger s'installe derrière moi précipitamment, en me demandant comment j'étais au courant.
-C'est pour ça que l'itinéraire évitait cette ville, dis-je. Parce que ça ne pouvait pas se passer autrement sinon.
Je tourne l'accélérateur à fond. Je me retrouve sur la route, parmi les voitures roulant en zigzags à pleine allure, qui veulent elles aussi échapper à ce Dieu rageur. Maîtrisant à peine mon engin, je slalome entre les véhicules pour éviter de me faire renverser, Roger beuglant dans mes oreilles qu'il ne veut pas mourir.
En jetant un coup d'œil dans mon rétroviseur, je remarque que Dieu se met à poursuivre la colonne de voitures dans laquelle je me trouve. Il écrase un monospace quelques dizaines de mètres derrière moi, et crache un jet de flamme qui vient faire exploser une berline que je tentais de doubler. La déflagration manque de renverser le scooter, et provoque un carambolage que j'évite presque par miracle.
J'ai l'impression que chaque fois que je mets les pieds en Auvergne, c'est la même merde. Je pousse une fois de plus l'accélérateur à fond, mais n'ai pas la puissance suffisante pour semer Dieu. Roger me crie que ce dernier se met à courir. Je tourne la tête une fraction de seconde, et aperçois le géant en pleine lancée qui remonte la route en écrasant les voitures. Je prends une grande inspiration, et conseille à Roger de se cramponner.
Je freine d'un coup sec, et me retrouve dans une tourmente de véhicules qui sont autant de taureaux sauvages lâchés sur la route. Nous nous faisons dépasser par quelques bêtes rugissantes, mais l'une d'elles finit par nous percuter et le scooter fait un vol plané sur le bas-côté, avec une violence qui nous éjecte Roger et moi bien plus loin que l'engin.
Je roule au sol et me retrouve sur le dos juste à temps pour voir passer au dessus de ma tête la plante de pied du géant, qui écrase une voiture à côté de moi, avant de reprendre sa course.
Je fais le mort quelques secondes, assourdi par le bruit des moteurs poussés dans leurs retranchements, et celui des hurlements de terreur. Je ferme les yeux et retiens ma respiration, me mordant les joues en espérant des jours meilleurs.
J'écrirai peut-être une nouvelle là dessus, histoire de faire croire que j'ai de l'inspiration. On me demandera où je vais chercher tout ça, et on fera la remarque que le récit part un peu dans tous les sens.
Je me relève au milieu du champ de bataille. Carcasses de voitures et débuts d'incendies s'étendent à perte de vue. Roger tremble comme une feuille, allongé par terre, et quand je tente de l'aider à se mettre debout, je réalise qu'il lui est impossible de bouger pour l'instant.
Le truc c'est qu'on s'en prend vraiment plein la gueule. A Paris ou à Clermont-Ferrand, les gobelins ne sont jamais loin. Alors on écrit pour essayer de rendre la vie un peu plus normale. Parce que c'est la vie, et pas le récit, qui part un peu dans tous les sens.
Note : Développer plus les réflexions sur l'écriture (pas très intelligentes)
Prochainement : Personne
8 décembre 2009
13. Vincent grosses couilles
-Elles sont grosses et elles me font mal.
La salle d'attente est bondée. Les fenêtres ouvertes sur l'hiver rude qui sévit n'arrivent pas à rafraîchir la pièce. Une foule compacte et moite s'entasse depuis des heures sans discontinuer, et les rares médecins présents ont déjà conseillé plusieurs fois aux gens venus faire de simples contrôles de repartir chez eux.
Le temps n'existe plus. Il a connu les magazines, les mots fléchés, les discussions polies avec les voisins de chaises. Le temps en a eu assez, et il nous a quitté. Je ne saurais même plus dire quel jour on est. Et comme Vincent ne s'ennuyait pas assez pour lire une des bandes dessinées que j'avais amenées, il n'a plus eu d'autre choix que de me parler de ses couilles.
-Vraiment, continue-t-il, je peux pas porter de ceinture comme tout le monde. Sinon le pantalon est trop relevé et elles frottent. Elles prennent beaucoup de place.
-Il paraît que les caleçons c'est mauvais, dis-je sans réfléchir, que ça les encourage à tomber.
-Putain, tu peux pas être sérieux deux secondes ?
Les gens dans la salle d'attente sont trop fatigués pour nous prêter attention. Heureusement d'ailleurs, parce qu'on ne passe jamais autant pour un con que lorsque l'on parle de ses parties génitales. Mais la foule a d'autres préoccupations, comme de savoir si l'hôpital fonctionne encore, ou si les autorités ont engagé des comédiens en blouses blanches pour donner l'illusion qu'elles contrôlent la situation. Je répète une dernière fois à Vincent qu'il n'était pas obligé de m'accompagner.
-Tu m'écoutes ? me demande-t-il. Je te dis qu'elles me font mal.
Les filles vont chez le gynécologue. Nous autres on s'enfonce dans la honte et on meurt à petit feu. Ce n'est peut-être simplement pas le moment de tomber malade. Ni celui d'être français, ni celui de faire des projets.
-La vie d'homme est pénible, philosophe Vincent. Je voulais te parler d'une idée que j'ai eue, et que tu dois écrire, mec.
-Je suis plus écrivain, dis-je.
-Ouais, et t'es pas pédé non plus. Sérieusement. Il y a que toi qui écrit des trucs sérieux.
-Pas toujours.
-En tout cas moi j'y arrive jamais.
Une actrice costumée en radiologue vient m'annoncer que c'est à mon tour. Je me lève et abandonne Vincent à ses regrets littéraires. S'il ne peut pas écrire sérieusement, c'est peut-être justement parce qu'il prend l'écriture trop au sérieux. Je n'ai encore jamais réussi à lui faite lire une bande dessinée.
La comédienne m'emmène jusqu'à une pièce un peu plus loin, et me demande de retirer mon pantalon. Elle me fait la remarque que mon caleçon est vraiment très large, et me demande si je sais que c'est mauvais pour les parties génitales. Je réprime un éclat de rire, avant de lui répondre que j'ai du mal à être sérieux.
J'installe ma jambe sur une plaque métallique, et la comédienne va s'installer à son ordinateur pour lancer la machine.
-Vous venez au bon moment, dit-elle. Dans quelques semaines on sera certainement fermés, au rythme où vont les choses.
La machine infernale s'empare de ma jambe. Elle la sonde, traque ma tumeur pour savoir si oui ou non elle a grossi. Et la laisser grossir ce serait pas sérieux.
J'ai la sensation désagréable que la machine me mange. Qu'elle détruit le mal par le mal en mastiquant ma jambe meurtrie. La comédienne fait un commentaire stupide sur la vague de grèves qui paralyse le pays. Je n'arrive pas à mettre de mots sur ce qui me dérange dans les hôpitaux.
Soudain, des hurlements nous parviennent du couloir, ainsi que des bruits de lutte. Je reconnais la voix de Vincent qui vocifère des insanités, et m'extrais rapidement du robot traqueur de cancers. Sans prendre la peine de remettre mon pantalon, je me rue sur la porte du couloir, poursuivi par une comédienne paniquée qui se perd dans ses répliques et m'ordonne de rester à ma place. J'ouvre la porte, et découvre Vincent allongé par terre quelques mètres plus loin, se tenant les couilles à pleines mains. Deux infirmiers tentent de le maîtriser, pendant qu'il beugle « Me touchez pas, bande de pédés ! », avant de m'apercevoir et de me hurler de mettre un pantalon et de faire quelque chose.
La vie d'homme est pénible. Nous autres on s'enfonce dans la honte et on meurt à petit feu. Je n'arrive pas à mettre de mots sur ce qui me dérange dans les hôpitaux. Et puis tout se répète.
Il y en a juste qui se débattent plus que les autres.
-C'est un peu comme une crise d'appendicite, m'explique Vincent, sauf que c'est pour les couilles.
-Ca veut dire que...
Je laisse volontairement ma phrase en suspens. Il baisse les yeux et semble perdre son regard parmi les pois de sa blouse d'hôpital. Silencieusement, il actionne la commande qui abaisse son lit. Je dirais qu'il a l'air fatigué.
-Il y a ma meuf qui va pas tarder, marmonne-t-il. Je lui ai dit qu'on s'était plantés en scooter, et que c'est toi qui conduisait.
Je vérifie qu'aucune infirmière ne rôde dans les parages, avant d'aller ouvrir la fenêtre et de m'allumer une cigarette. J'en donne une à Vincent, qui peste contre le froid polaire qui a envahi la pièce en quelques secondes.
Le blizzard parisien ravage les immeubles haussmaniens et persécute les touristes. Perchés dans notre tour d'hôpital, nous attrapons la mort en observant la ville qui gèle à vue d'oeil. Vincent me donne les clefs de son scooter, en ronchonnant que de toute manière il ne va pas pouvoir s'assoir avant quelques temps.
-Il est à toi pour deux ou trois semaines, dit-il. Et t'as de la chance que Xavier soit pas à Paris, sinon c'est lui qui l'aurait eu.
Une bourrasque me fait frissonner. Il remonte son lit, et je jurerais qu'il aime jouer avec les boutons de commande. Je lui annonce que j'ai rendez-vous quelques étages plus bas dans moins de dix minutes. J'attrape mon manteau d'hiver et il me demande d'attendre.
-Je t'ai toujours pas parlé de l'idée que j'ai eue, me rappelle-t-il. Tu dois l'écrire.
-Tu pourrais l'écrire tout seul.
-Bien sûr que je pourrais. Ecoute ça : C'est un mec qui attend à un passage pour piétons. Il attend pour traverser. Et puis il commence à se faire des films, il pense que quelqu'un de très important va arriver en face. Mettons qu'il est acteur, et qu'il pense qu'un grand réalisateur vient à sa rencontre. Alors il s'assoit par terre, sur le trottoir.
-Pourquoi ?
-Parce qu'il croit que si la personne importante le voit comme ça, elle va être intriguée, et qu'elle voudra lui parler. Donc il attend.
-Et le feu piéton passe au vert ?
-Oui. Et les gens traversent. Mais il y a personne d'important. Peut-être une meuf pas trop dégueulasse.
La Martine de Vincent fait irruption dans la pièce. Elle commence par me traiter de sale pédé pour ce que j'ai fait à son mec.
Je jette ma cigarette par la fenêtre, et la regarde dégringoler les étages. Elle va se perdre en tourbillonnant dans les tornades d'hiver. Pendant que Vincent fait des mamours en racontant qu'il y a eu plus de peur que de mal, je m'éclipse pour aller à mon rendez-vous.
Je descends les étages pour aller rejoindre un médecin débordé qui n'a que des mauvaises nouvelles.
-C'est opérable, m'annonce-t-il. Mais pas ici. Pas en ce moment.
Il parle de la France et de la grève. Il explique les listes d'attente interminables et la tumeur qui n'attend pas. Il conclut que le pays ne se relèvera peut-être jamais, et que du coup moi non plus.
-Peut-être qu'en Suisse ou en Allemagne vous auriez été mieux.
Sauf que je suis français, et qu'à ce titre je prie de toutes mes forces pour des jours meilleurs. Je lui conseille de ne pas perdre espoir, parce que c'est une bonne chose que tout le monde pète un câble. Que ça veut dire qu'il y a une soupape de sécurité quand on nous fait vraiment trop chier.
Il me regarde bizarrement, et note quelque chose dans mon dossier qui est posé sur son bureau. Je sais bien que c'est un truc comme « délire » ou « incohérent », mais je jurerais qu'il écrit « connard ».
Paris est traversé par de rares voitures, et de rares passants. Je me demande parfois où tout le monde est passé. S'il n'y a vraiment que les cons qui restent ici avec toute la merde.
La ville est calme, et je regarde le scooter de Vincent de l'autre côté de la route, en attendant Martine qui est en retard. Je tente de lui envoyer un message, mais le réseau ne passe plus ici depuis un moment déjà.
Je m'assois sur le trottoir. La capitale dépeuplée m'offre ses rues fantomatiques, mais pourtant Vincent pourrait avoir raison. Je fixe le feu piéton en face de moi, qui ne retient pas un seul passant. J'attends.
C'est la scène où l'écrivain triste montre ses sentiments, pour changer. C'est un peu le moment d'émotion. Assis sur le trottoir, il attend que sa vie change, que quelqu'un vienne le chercher. Il fait un peu son intéressant.
Le feu passe au vert, et seul un vieux sac plastique porté par le vent se risque à traverser la route. J'ai la sensation de ne plus rien avoir à attendre de cette ville.
Martine s'assoit à côté de moi, sans que je l'aie vue arriver. Trop occupé à fixer le trottoir d'en face. Elle m'embrasse et me demande ce que j'attends.
-Je sais pas, dis-je. Que Paris me donne une bonne raison de rester.
-Tu pars ?
Je me lève, et elle aussi. Je passe mon bras autour de ses épaules et nous traversons la route. Arrivé au scooter, j'enfile le casque prêté par Vincent, difficilement parce que ce con a une petite tête. Martine rigole, et me fait remarquer que tout ça paraît un peu mis en scène.
-Tu fais chier à tout le temps partir, râle-t-elle.
Je l'embrasse et lui colle une claque au cul avec un sourire. Je lui demande si elle m'attendra et elle éclate de rire. J'enfourche le scooter et fais les câlins d'usage, avant de démarrer. C'est vrai que j'ai un peu écrit cette scène à l'avance.
Mais maintenant Paris s'éloigne et je sais pas par quoi commencer. Mais l'inspiration n'est pas relative à cette ville. En traversant la banlieue, je songe qu'il est peut-être temps d'avoir des grosses couilles et de redevenir écrivain.
Note : Tu vas perdre un ami
Prochainement : Caroline à la ferme
La salle d'attente est bondée. Les fenêtres ouvertes sur l'hiver rude qui sévit n'arrivent pas à rafraîchir la pièce. Une foule compacte et moite s'entasse depuis des heures sans discontinuer, et les rares médecins présents ont déjà conseillé plusieurs fois aux gens venus faire de simples contrôles de repartir chez eux.
Le temps n'existe plus. Il a connu les magazines, les mots fléchés, les discussions polies avec les voisins de chaises. Le temps en a eu assez, et il nous a quitté. Je ne saurais même plus dire quel jour on est. Et comme Vincent ne s'ennuyait pas assez pour lire une des bandes dessinées que j'avais amenées, il n'a plus eu d'autre choix que de me parler de ses couilles.
-Vraiment, continue-t-il, je peux pas porter de ceinture comme tout le monde. Sinon le pantalon est trop relevé et elles frottent. Elles prennent beaucoup de place.
-Il paraît que les caleçons c'est mauvais, dis-je sans réfléchir, que ça les encourage à tomber.
-Putain, tu peux pas être sérieux deux secondes ?
Les gens dans la salle d'attente sont trop fatigués pour nous prêter attention. Heureusement d'ailleurs, parce qu'on ne passe jamais autant pour un con que lorsque l'on parle de ses parties génitales. Mais la foule a d'autres préoccupations, comme de savoir si l'hôpital fonctionne encore, ou si les autorités ont engagé des comédiens en blouses blanches pour donner l'illusion qu'elles contrôlent la situation. Je répète une dernière fois à Vincent qu'il n'était pas obligé de m'accompagner.
-Tu m'écoutes ? me demande-t-il. Je te dis qu'elles me font mal.
Les filles vont chez le gynécologue. Nous autres on s'enfonce dans la honte et on meurt à petit feu. Ce n'est peut-être simplement pas le moment de tomber malade. Ni celui d'être français, ni celui de faire des projets.
-La vie d'homme est pénible, philosophe Vincent. Je voulais te parler d'une idée que j'ai eue, et que tu dois écrire, mec.
-Je suis plus écrivain, dis-je.
-Ouais, et t'es pas pédé non plus. Sérieusement. Il y a que toi qui écrit des trucs sérieux.
-Pas toujours.
-En tout cas moi j'y arrive jamais.
Une actrice costumée en radiologue vient m'annoncer que c'est à mon tour. Je me lève et abandonne Vincent à ses regrets littéraires. S'il ne peut pas écrire sérieusement, c'est peut-être justement parce qu'il prend l'écriture trop au sérieux. Je n'ai encore jamais réussi à lui faite lire une bande dessinée.
La comédienne m'emmène jusqu'à une pièce un peu plus loin, et me demande de retirer mon pantalon. Elle me fait la remarque que mon caleçon est vraiment très large, et me demande si je sais que c'est mauvais pour les parties génitales. Je réprime un éclat de rire, avant de lui répondre que j'ai du mal à être sérieux.
J'installe ma jambe sur une plaque métallique, et la comédienne va s'installer à son ordinateur pour lancer la machine.
-Vous venez au bon moment, dit-elle. Dans quelques semaines on sera certainement fermés, au rythme où vont les choses.
La machine infernale s'empare de ma jambe. Elle la sonde, traque ma tumeur pour savoir si oui ou non elle a grossi. Et la laisser grossir ce serait pas sérieux.
J'ai la sensation désagréable que la machine me mange. Qu'elle détruit le mal par le mal en mastiquant ma jambe meurtrie. La comédienne fait un commentaire stupide sur la vague de grèves qui paralyse le pays. Je n'arrive pas à mettre de mots sur ce qui me dérange dans les hôpitaux.
Soudain, des hurlements nous parviennent du couloir, ainsi que des bruits de lutte. Je reconnais la voix de Vincent qui vocifère des insanités, et m'extrais rapidement du robot traqueur de cancers. Sans prendre la peine de remettre mon pantalon, je me rue sur la porte du couloir, poursuivi par une comédienne paniquée qui se perd dans ses répliques et m'ordonne de rester à ma place. J'ouvre la porte, et découvre Vincent allongé par terre quelques mètres plus loin, se tenant les couilles à pleines mains. Deux infirmiers tentent de le maîtriser, pendant qu'il beugle « Me touchez pas, bande de pédés ! », avant de m'apercevoir et de me hurler de mettre un pantalon et de faire quelque chose.
La vie d'homme est pénible. Nous autres on s'enfonce dans la honte et on meurt à petit feu. Je n'arrive pas à mettre de mots sur ce qui me dérange dans les hôpitaux. Et puis tout se répète.
Il y en a juste qui se débattent plus que les autres.
-C'est un peu comme une crise d'appendicite, m'explique Vincent, sauf que c'est pour les couilles.
-Ca veut dire que...
Je laisse volontairement ma phrase en suspens. Il baisse les yeux et semble perdre son regard parmi les pois de sa blouse d'hôpital. Silencieusement, il actionne la commande qui abaisse son lit. Je dirais qu'il a l'air fatigué.
-Il y a ma meuf qui va pas tarder, marmonne-t-il. Je lui ai dit qu'on s'était plantés en scooter, et que c'est toi qui conduisait.
Je vérifie qu'aucune infirmière ne rôde dans les parages, avant d'aller ouvrir la fenêtre et de m'allumer une cigarette. J'en donne une à Vincent, qui peste contre le froid polaire qui a envahi la pièce en quelques secondes.
Le blizzard parisien ravage les immeubles haussmaniens et persécute les touristes. Perchés dans notre tour d'hôpital, nous attrapons la mort en observant la ville qui gèle à vue d'oeil. Vincent me donne les clefs de son scooter, en ronchonnant que de toute manière il ne va pas pouvoir s'assoir avant quelques temps.
-Il est à toi pour deux ou trois semaines, dit-il. Et t'as de la chance que Xavier soit pas à Paris, sinon c'est lui qui l'aurait eu.
Une bourrasque me fait frissonner. Il remonte son lit, et je jurerais qu'il aime jouer avec les boutons de commande. Je lui annonce que j'ai rendez-vous quelques étages plus bas dans moins de dix minutes. J'attrape mon manteau d'hiver et il me demande d'attendre.
-Je t'ai toujours pas parlé de l'idée que j'ai eue, me rappelle-t-il. Tu dois l'écrire.
-Tu pourrais l'écrire tout seul.
-Bien sûr que je pourrais. Ecoute ça : C'est un mec qui attend à un passage pour piétons. Il attend pour traverser. Et puis il commence à se faire des films, il pense que quelqu'un de très important va arriver en face. Mettons qu'il est acteur, et qu'il pense qu'un grand réalisateur vient à sa rencontre. Alors il s'assoit par terre, sur le trottoir.
-Pourquoi ?
-Parce qu'il croit que si la personne importante le voit comme ça, elle va être intriguée, et qu'elle voudra lui parler. Donc il attend.
-Et le feu piéton passe au vert ?
-Oui. Et les gens traversent. Mais il y a personne d'important. Peut-être une meuf pas trop dégueulasse.
La Martine de Vincent fait irruption dans la pièce. Elle commence par me traiter de sale pédé pour ce que j'ai fait à son mec.
Je jette ma cigarette par la fenêtre, et la regarde dégringoler les étages. Elle va se perdre en tourbillonnant dans les tornades d'hiver. Pendant que Vincent fait des mamours en racontant qu'il y a eu plus de peur que de mal, je m'éclipse pour aller à mon rendez-vous.
Je descends les étages pour aller rejoindre un médecin débordé qui n'a que des mauvaises nouvelles.
-C'est opérable, m'annonce-t-il. Mais pas ici. Pas en ce moment.
Il parle de la France et de la grève. Il explique les listes d'attente interminables et la tumeur qui n'attend pas. Il conclut que le pays ne se relèvera peut-être jamais, et que du coup moi non plus.
-Peut-être qu'en Suisse ou en Allemagne vous auriez été mieux.
Sauf que je suis français, et qu'à ce titre je prie de toutes mes forces pour des jours meilleurs. Je lui conseille de ne pas perdre espoir, parce que c'est une bonne chose que tout le monde pète un câble. Que ça veut dire qu'il y a une soupape de sécurité quand on nous fait vraiment trop chier.
Il me regarde bizarrement, et note quelque chose dans mon dossier qui est posé sur son bureau. Je sais bien que c'est un truc comme « délire » ou « incohérent », mais je jurerais qu'il écrit « connard ».
Paris est traversé par de rares voitures, et de rares passants. Je me demande parfois où tout le monde est passé. S'il n'y a vraiment que les cons qui restent ici avec toute la merde.
La ville est calme, et je regarde le scooter de Vincent de l'autre côté de la route, en attendant Martine qui est en retard. Je tente de lui envoyer un message, mais le réseau ne passe plus ici depuis un moment déjà.
Je m'assois sur le trottoir. La capitale dépeuplée m'offre ses rues fantomatiques, mais pourtant Vincent pourrait avoir raison. Je fixe le feu piéton en face de moi, qui ne retient pas un seul passant. J'attends.
C'est la scène où l'écrivain triste montre ses sentiments, pour changer. C'est un peu le moment d'émotion. Assis sur le trottoir, il attend que sa vie change, que quelqu'un vienne le chercher. Il fait un peu son intéressant.
Le feu passe au vert, et seul un vieux sac plastique porté par le vent se risque à traverser la route. J'ai la sensation de ne plus rien avoir à attendre de cette ville.
Martine s'assoit à côté de moi, sans que je l'aie vue arriver. Trop occupé à fixer le trottoir d'en face. Elle m'embrasse et me demande ce que j'attends.
-Je sais pas, dis-je. Que Paris me donne une bonne raison de rester.
-Tu pars ?
Je me lève, et elle aussi. Je passe mon bras autour de ses épaules et nous traversons la route. Arrivé au scooter, j'enfile le casque prêté par Vincent, difficilement parce que ce con a une petite tête. Martine rigole, et me fait remarquer que tout ça paraît un peu mis en scène.
-Tu fais chier à tout le temps partir, râle-t-elle.
Je l'embrasse et lui colle une claque au cul avec un sourire. Je lui demande si elle m'attendra et elle éclate de rire. J'enfourche le scooter et fais les câlins d'usage, avant de démarrer. C'est vrai que j'ai un peu écrit cette scène à l'avance.
Mais maintenant Paris s'éloigne et je sais pas par quoi commencer. Mais l'inspiration n'est pas relative à cette ville. En traversant la banlieue, je songe qu'il est peut-être temps d'avoir des grosses couilles et de redevenir écrivain.
Note : Tu vas perdre un ami
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