Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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2 février 2010

21. Roger prend son temps

Ça passe jamais vraiment loin. On déploie pas mal d'efforts, mais on a jamais suffisamment de temps au fond, parce qu'une fois qu'on a terminé il faut recommencer un autre truc. Alors on se presse et on cherche pas à comprendre.
Pourtant c'est pas l'envie qui nous manque.
Je sais plus vraiment si je suis en Suisse ou à Paris. Je sais pas si la douleur dans mon genou est réelle ou si c'est un mauvais rêve. Et j'en viens même à douter de l'existence de Roger.
-Tu étais pas à l'hosto ?
-Inverse pas les rôles, me répond-il.
Roger marche vite dans les couloirs de l'hôpital, et je peine à le suivre avec mes béquilles. C'est peut-être l'effet de la morphine, mais je commence à me demander si c'est moi qui suis imaginé. Les fenêtres laissent passer une lumière inquiétante, qui pourrait paraître irréelle. Je commence à avoir envie de tout casser.
J'annonce à Roger qu'on rentre à Paris, et il a une moue dubitative. Je lui demande ce qu'il a, et il prend un air faussement mystérieux en regardant les montagnes par la fenêtre. Les montagnes sont tapissées d'herbe et de neige, et baignent elles aussi dans la lumière étrange. Mais c'est peut-être simplement la Suisse qui est comme ça, et il suffit de s'habituer.
-En théorie c'est une bonne idée, sifflote Roger en faisant l'intéressant.
Un peu maladroitement à cause de mes béquilles, je l'attrape par le col et le plaque contre le mur. Je sens mon corps se tendre dans un irrépressible besoin de taper dans quelque chose ou quelqu'un, ne serais-ce que pour me prouver que mes poings sont réels. J'ordonne à Roger de cesser de jouer au ténébreux de merde, et de répondre franchement.
-Mais putain, grogne-t-il, essaye pour une fois de réfléchir un peu avant de foncer comme un con.
Rien à foutre. On va pas se poser pour s'interroger sur la meilleure chose à faire, parce que ça changera rien et qu'on a pas toutes les informations. On fonce sur les murs parce qu'on veut savoir ce qu'il y a derrière. Ce qui est con c'est de rester planté à essayer de le deviner.
-On rentre, dis-je. Point barre.
Je reprends ma marche à béquilles jusqu'à ma chambre. Roger me suit en flânant, comme s'il avait largement le temps de me rattraper plus tard. Et même si c'est vrai, c'est quand même vexant. J'attrape mon manteau d'hiver, parce que je risque d'en avoir sacrément besoin.
Je jette un dernier regard à la chambre, qui perd peu à peu en consistance, jusqu'à devenir légèrement transparente. Elle se range dans mes souvenirs, et il est probable que je finisse par oublier cet épisode de mes aventures.
Si tout n'était pas toujours aussi flou, on aurait certainement plus de mal à se souvenir. Parce que la mémoire est ainsi faite qu'elle a besoin d'être réécrite pour exister. Enfin j'espère.
Putain, faites que je sois pas en train de délirer, je crois pas que je supporterais de me planter une fois de plus.

Je commence à m'habituer aux béquilles, et j'ai déjà presque oublié pourquoi j'ai mal au genou. Mais je reconnais ce sentier, ainsi que cette montagne sur ma gauche. J'ai déjà vu cette rangée d'arbres et même la lumière me paraît plus familière. Le soleil a des rayons bas et chauds, qui se dessinent entre les nuages, et nous parlent de la France.
-Tu dis que la lumière a l'air française ? me demande Roger avec un rictus.
-Je dis rien. La Suisse finit par là-bas.
Un détour du sentier m'induit en erreur. Ça ressemble à tout sauf à une frontière. Ce sont des baraquements bourrés de soldats qui attendent eux aussi des jours meilleurs. Ils jouent aux cartes, rigolent dans des langues étrangères, et ne se soucient pas de ce pays au delà des montagnes qui bascule.
Peut-être que Roger Federer a un jet privé qui pourrait nous ramener chez nous, mais maintenant je sais que je ne l'ai jamais rencontré. J'essaye de toutes mes forces de me dire qu'après tout ce n'est qu'une frontière, et qu'au pire ce n'est pas un soldat suisse qui peut vous empêcher de passer. Et puis je remarque les casques bleus des hommes postés en garnison.
J'ai envie d'aller pleurnicher à l'ONU en leur demandant pourquoi mon peuple est à ce point détesté. Pourquoi on ne nous laisse pas laver notre linge sale en famille. Roger me demande si je pensais que je pourrais rentrer en France sans obstacle.
-Enfin merde, dis-je, c'est juste des émeutes. Je vois pas pourquoi le reste du monde s'en mêlerait...
-Arrête de jouer à l'abruti. Tu sais que c'est pas « juste des émeutes ».
Je sais pas ce que c'est. Honnêtement. Je dirais que ça vaut la peine d'être raconté, mais j'ai pas assez de recul pour dire ce que c'est, et puis encore une fois j'ai pas toutes les clefs pour comprendre.
Le trucs c'est qu'on est tout petit. On est au milieu de la tourmente, et on pige que dalle parce que tout nous dépasse. Alors les ogres en profitent pour nous gouverner. Il savent qu'on manque de force et ils nous expliquent que c'est pour ça qu'ils vont décider à notre place. Et quand enfin on atteint le point où on en a marre de s'en prendre plein la gueule et qu'on commence à rendre les coups, les ogres d'autres pays nous envoient les casques bleus.
Nous sommes tout petits et les montagnes sont immenses. Mais nous sommes beaucoup et nous n'avons pas peur. Nous continuerons à rendre les coups. Je voudrais que tout ce qu'on fait ait un réel impact, mais je me contenterai de casser un ou deux genoux.
Roger et moi allons à la rencontre des soldats, sans peur, puisque de toute façon un casque bleu n'est pas autorisé à ouvrir le feu. Je demande à ce qui semble être un groupe de soldats belges si je peux passer la frontière et ils explosent de rire.
-Bien sûr, plaisante l'un d'eux. C'est pas dans ce sens là que la frontière est bloquée. Vous réfléchissez, vous les français ?
-On se pose la même question à votre sujet. Sauf que nous on a plus de prix Nobels.
Ils rient de bon cœur, et me conseillent de faire gaffe à pas me faire piquer mes béquilles dans mon pays d'enragés. Roger tente lui aussi une blague, qui tombe à plat.
Puis nous nous remettons en route. Nous passons entre les baraquements improvisés et les caisses de matériel empilées. Le sol est étonnamment plat pour une route de montagne. Roger est encore à la traine, mais je n'ai vraiment pas envie de passer mon temps à l'attendre, et j'accélère le rythme.
Je passe devant plusieurs rangées de soldats hilares, qui se foutent de moi dans plusieurs langues, et lorsque j'arrive à la frontière un anglais m'ouvre la barrière en tentant de garder son sérieux. Il me souhaite bon courage, et j'entends derrière-moi des soldats applaudir.
Roger me rattrape en trottinant, lui aussi un peu amusé par mon obstination. Je suis un infirme qui court se faire amocher, c'est drôle après tout. Mais mes enjambées à béquilles sont vastes, et j'ai la rage de ne pas tout comprendre. Je suis haineux et revanchard, et je vais me frayer un chemin à travers le monde réel, parce que j'en ai décidément marre de ne rien connaître à rien.
J'explique à Roger que si je suis pressé, c'est parce que la vie file comme une roquette sans système de guidage, et que cette roquette est peut-être imaginée, ou pas, et que de toute manière la plupart du temps elle manque sa cible. Mais qu'elle explose toujours.
-Tu devrais le reformuler, me conseille Roger. C'est pas très clair.
Je pose mes béquilles, et prends quelques secondes pour reposer mon genou. Le temps dévale les montagnes, la lumière nous écorche, et les gens passent leur existence à essayer de rattraper leur retard. Je vais pas hurler, parce que ce serait exagéré.
Roger me fait remarquer que j'ai besoin de repos, et me rappelle qu'il y a quelques heures à peine je sortais du coma. Mais je ne sais pas si j'ai continué à exister pendant que je dormais. Moi qui n'envisage même pas d'être tangible avant un bon café.
-T'es jeune, me rassure Roger avec un air soudain un peu inquiet. T'as le temps de te planter mille fois.
-Le problème c'est que je vais certainement continuer à écrire des histoires de chevaliers et me faire faire d'autres tatouages.
-Et alors ?
Un avion de chasse passe au dessus de nos têtes, avec un bruit assourdissant. C'est la merde partout et c'est pas un apprenti écrivain qui va aggraver la situation.
Les montagnes qui nous entourent se font moins menaçantes, et je commence à comprendre qu'elles existent vraiment. Le vent et la lumière ne sont pas imaginés, parce que mon esprit n'est pas aussi fou et changeant.
C'est la vraie vie qui m'attend ensuite, avec ses douleurs au genou et ses guerres civiles. Et elle m'attendra même si je prend mon temps.


Note : Attention à ne pas se mettre les belges à dos

Prochainement : Xavier doute

5 janvier 2010

17. Roger Federer

Roger Federer visite l'hôpital aujourd'hui, mais c'est pas comme si j'aimais le tennis. Mon voisin de lit m'a rabâché le nom du sportif toute la matinée, tant et si bien que j'en suis venu à demander aux infirmières de lui donner un sédatif. Mais entre suisses ils ont préféré s'entraider, et c'est moi qui y ai eu droit.
Un anesthésiste m'explique que je me sens persécuté, en me demandant de cracher mon chewing-gum. Il me tend une poubelle, et déplore que l'opération ait lieu aujourd'hui pendant la visite de Federer.
-Moi je le verrai, ajoute-t-il, mais vous quand vous vous réveillerez il sera sans doute parti.
-Je regarde pas le tennis.
-Moi non plus. Mais ici il est plus aimé que Gandhi. Il donne une image glorieuse de notre peuple à l'étranger.
-Pas tant que ça, vous savez. On continue à se foutre pas mal de vous.
Il me jette un coup d'œil un peu haineux, en me demandant de compter jusqu'à dix. Il pose un tuyaux géant sur mon visage, qui englobe ma bouche et mon nez. J'arrive pas à croire que la dernière phrase que je laisserai à la postérité si je meurs pendant l'opération soit pour pour rabaisser les suisses.
Je n'ai pas le temps de compter jusqu'à dix que je sombre dans un profond sommeil. Juste au moment ou je change d'avis et décide de vivre avec ma tumeur.
Je plonge la tête la première dans le monde abyssal contenu dans mon crâne. L'obscurité est plus palpable que d'habitude, plus sombre. Elle est dense comme de l'eau, et je lutte pour avancer car chacun de mes mouvements créé un courant qui m'emporte. Je distingue des silhouettes qui nagent autour de moi, avec des rires moqueurs qui me parviennent déformés et monstrueux. Certainement des gobelins.
C'est comme si j'allais me noyer dans le monde pesant de mon esprit, comme si mes os allaient céder sous la pression et la noirceur de certaines certitudes. On flotte parce que c'est tout ce qu'on sait faire. Et on veut pas savoir ce qu'il y a au fond de l'abysse, alors on raconte à tout le monde qu'il n'y a ni haut ni bas.
Mais pas moi. J'agite les jambes pour plonger vers ce qui me semble être le fond de l'univers. Il fait de plus en plus sombre à mesure que j'avance. Après quelques brasses, j'aperçois une ville au loin, qui me redonne le sens des perspectives.
C'est alors que je réalise à quelle vitesse vertigineuse je chute vers l'abysse. La ville se rapproche à toute allure, et très vite je comprends que c'est Paris. Avec le néant au delà du périphérique, parce que j'ai un esprit assez étriqué. Les immeubles haussmaniens deviennent des camion lancés à pleine vitesse contre moi, et c'est lorsque j'arrive à finalement distinguer des piétons que j'en viens à admettre que je vais me crasher la gueule.
Je ferme les yeux aussi puissamment que possible. Je mets mes bras devant ma tête, comme si ils pouvaient me protéger d'une chute de plusieurs kilomètres. Je sens un choc sourd qui engourdit tout mon corps, comme si je passais d'une densité de liquide à une autre. Le nouveau liquide c'est de l'eau, je le sais avant même d'ouvrir les yeux.
Mon dos vient doucement heurter une surface solide, et mes poumons se remettent à fonctionner normalement. Je commence à étouffer, et me débats vigoureusement, ce qui me fait très vite sortir de l'eau. En aspirant une grande gorgée d'air, j'inspecte les environs autour de moi.
Je suis chez moi. Littéralement.
Je suis dans ma baignoire, dans ma salle de bain, dans mon appartement. Je m'extrais de l'eau, et tente de reprendre mes esprits. Des bruits me parviennent du salon, à travers la porte. Des bruits de combats et de créatures hurlantes.
Je réajuste ma robe d'hôpital trempée, et je pousse la porte. Xavier est en train de jouer sur mon ordinateur, pendant que Vincent dort tout habillé sur mon lit. Je donne des petits coups sur le mur pour capter l'attention de Xavier. Il se retourne vers moi, et m'annonce qu'il a emprunté mon personnage.
-Je comprends pas pourquoi tu prends toujours le magicien, râle-t-il. Un chevalier c'est tellement plus efficace...
-Moi je suis le magicien, pas le chevalier, dis-je.
-C'est sensé être profond, comme phrase ?
Vincent grogne dans son sommeil, et se retourne. Je vais m'assoir sur le canapé, un peu chancelant. La vie va comme ça, on est à Genève mais on est aussi à Paris. On est partout à la fois, et c'est épuisant. J'attrape une cigarette dans le paquet de Xavier, qui me reproche de ne pas attendre sa permission. Je lui demande pourquoi ils sont chez moi.
-On est plus en sécurité ici, m'explique-t-il. Tu verras quand tu rentreras que c'est vraiment la merde à Paris. Alors, c'est bien la Suisse ?
-Je suis en train de me faire opérer.
-C'est bien, mec. Ça veut dire que t'as fait le bon choix.
-Ouais.
Vincent peste contre un serveur imaginaire qui lui a apporté de la salade, et demande un steak avant de s'installer sur le dos. J'essaye de faire des ronds de fumée, pour me donner un air décontracté, mais sans succès. Je crois que je sais de quoi j'ai envie.
J'annonce à Xavier que j'ai un truc à faire, en attrapant des vêtements. Je regrette un peu d'avoir laissé mon manteau d'hiver à Genève. Je confie à mon ami que Roger Federer visite l'hôpital dans lequel je suis.
-Franchement, le monde tourne un peu trop autour des tennismen, me répond-il. Tu vas quand même pas sortir ?
-Si.
-Fais-moi confiance, tu ferais mieux de rester ici.
J'enfile le plus gros pull que je trouve et me dirige vers la porte. Vincent maugrée que son steak pue le foutre et traite son serveur de pédé. Xavier m'avoue que je manque un peu au moustachu. Je souris et réponds que je finirai par rentrer, avant de sortir de l'appartement.
Je descends les escaliers quatre à quatre, et me laisse cueillir par la fraîcheur de la rue. Je me presse vers le métro pour le trouver fermé.
Je décide de faire preuve de courage et de me lancer à l'assaut de la ville. J'accélère mon pas et rencontre sur ma route des rues désertes, jonchées de débris. Je passe devant plusieurs boutiques éventrées, et de nombreuses voitures retournées.
C'est comme si Paris avait été bombardée, c'est le même calme froid et cinglé qui y règne. Le soleil bas de l'après-midi se reflète sur les débris de verre dont les trottoirs sont couverts, et la rue est envahie par une lumière aveuglante. Je marche pendant une bonne heure sans croiser personne, et je ne sais pas trop si je traverse le répit d'après ou d'avant la catastrophe.
Je pousse la porte de l'immeuble que je cherchais, qui a l'air relativement épargné, malgré quelques tags qui proclament la mort prochaine du président. Je monte les escaliers et remarque qu'un léger picotement se fait sentir dans mon genou, à l'endroit où se trouve ma tumeur. Je sonne chez Martine, et elle m'ouvre d'un air surpris.
-Tu es pas vraiment là, c'est ça ? me demande-t-elle.
-Je suis en train de me faire opérer.
Elle a un sourire un peu mélancolique, que je ne lui avais jamais vu. Elle m'invite à rentrer, et je vais m'assoir sur le canapé pour masser mon genou, qui me brûle un peu. Je lui demande pour l'emmerder gentiment si cette fois elle m'a attendu.
-Le problème, répond-elle, c'est que j'arrive pas à trouver quelqu'un d'aussi con. Alors je t'attends.
-Je rentre bientôt.
-De toute façon, je vais aller passer un mois ou deux à Marseille, il paraît que c'est plus sûr. Alors rentre pas trop vite.
-Je ferai ce que je peux.
Elle s'allume une cigarette, et me fait le plus beau sourire de la journée. Elle m'embrasse du bout des lèvres, comme si elle craignait que je sois un fantôme. Et soudain, une douleur fulgurante s'empare de mon genou. Je hurle par réflexe, et Martine écarte ses bras de moi subitement, et fait tomber un bibelot.
Je me recroqueville sur le canapé, sentant une lame entailler ma chair au niveau de la rotule. Je crois que dès que je reviendrai, je vais avoir une longue discussion avec l'anesthésiste. J'annonce à Martine que l'opération commence, et sans rien dire, elle s'assoit à côté de moi et passe sa main sur ma joue. Je m'excuse de n'être toujours pas bien rasé, mais elle me répond qu'elle s'en fout.
Je prends mon mal en patience. En position fœtale, la tête posée sur les cuisses de Martine, j'essaye de ne pas penser à mon genou. J'ai l'impression que nous restons des années ainsi, comme des statues affaiblies. Imperceptiblement, je sens des frissons parcourir son corps chaque fois je pousse un petit gémissement, et si je ne la connaissais pas un peu je jurerais qu'elle va se mettre à pleurer.
Les nuages défilent par la fenêtre, ça et là contrecarrés par des colonnes de fumée s'élevant de la capitale. Les heures passent pendant que je serre les dents, et ni Martine ni moi n'osons dire un mot.
Puis la douleur s'estompe un peu, après une attente interminable. Je prends de grandes inspirations, et déplie péniblement mon corps trop grand. Comme tout à l'heure dans la rue, je n'arrive pas à me situer avant ou après la catastrophe.
Martine me demande comment elle aura de mes nouvelles maintenant qu'il n'y a plus ni internet ni téléphone. Je lui explique qu'elle n'aura pas besoin d'être rassurée, parce que j'irai forcément bien. Que je me serais pas fait chier comme ça pour aller en Suisse, sinon.
Je sens mon corps devenir plus léger, plus flottant. Comme si l'air devenait peu à peu liquide. J'explique avec empressement à Martine que je vais devoir y retourner. Elle m'embrasse et me demande de lui ramener du chocolat.
-Fais gaffe pendant le trajet, dis-je.
-C'est à toi qu'il faut dire ça.
Elle a raison. Un courant violent m'emmène en tourbillonnant vers le plafond, que je traverse sans abîmer. Je passe ainsi plusieurs étages, et me retrouve projeté au dessus de Paris. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le clapotis de l'air dans mes oreilles. Mon corps est transporté à toute vitesse dans l'univers intangible.
Le truc c'est qu'on ne sait jamais se situer par rapport aux catastrophes, c'est pour ça que toutes les prédictions sont fausses, et que le futur nous échappe autant. On est trimballé à pleine vitesse à travers des océans inconnus, et même si souvent on a des intuitions, au final on sait jamais où on va atterrir.
J'ouvre les yeux. Mon genou me brûle, et le visage de Roger Federer m'observe avec bienveillance. Ce n'est pas que le monde tourne autour des tennismen, c'est qu'il ne tourne que pour eux. Et que je n'arrive pas à tenir une raquette correctement.
Aux côtés de Federer se trouve une infirmière qui m'explique que le sportif a accepté d'attendre que je me réveille pour venir me visiter.
-Tu vas le faire, mec ! m'encourage-t-il.
Faire quoi, ça j'en sais rien.


Notes : -Rendre scène avec Martine moins niaise
-Développer le personnage de Roger Federer

Prochainement : Martine introuvable

8 décembre 2009

13. Vincent grosses couilles

-Elles sont grosses et elles me font mal.
La salle d'attente est bondée. Les fenêtres ouvertes sur l'hiver rude qui sévit n'arrivent pas à rafraîchir la pièce. Une foule compacte et moite s'entasse depuis des heures sans discontinuer, et les rares médecins présents ont déjà conseillé plusieurs fois aux gens venus faire de simples contrôles de repartir chez eux.
Le temps n'existe plus. Il a connu les magazines, les mots fléchés, les discussions polies avec les voisins de chaises. Le temps en a eu assez, et il nous a quitté. Je ne saurais même plus dire quel jour on est. Et comme Vincent ne s'ennuyait pas assez pour lire une des bandes dessinées que j'avais amenées, il n'a plus eu d'autre choix que de me parler de ses couilles.
-Vraiment, continue-t-il, je peux pas porter de ceinture comme tout le monde. Sinon le pantalon est trop relevé et elles frottent. Elles prennent beaucoup de place.
-Il paraît que les caleçons c'est mauvais, dis-je sans réfléchir, que ça les encourage à tomber.
-Putain, tu peux pas être sérieux deux secondes ?
Les gens dans la salle d'attente sont trop fatigués pour nous prêter attention. Heureusement d'ailleurs, parce qu'on ne passe jamais autant pour un con que lorsque l'on parle de ses parties génitales. Mais la foule a d'autres préoccupations, comme de savoir si l'hôpital fonctionne encore, ou si les autorités ont engagé des comédiens en blouses blanches pour donner l'illusion qu'elles contrôlent la situation. Je répète une dernière fois à Vincent qu'il n'était pas obligé de m'accompagner.
-Tu m'écoutes ? me demande-t-il. Je te dis qu'elles me font mal.
Les filles vont chez le gynécologue. Nous autres on s'enfonce dans la honte et on meurt à petit feu. Ce n'est peut-être simplement pas le moment de tomber malade. Ni celui d'être français, ni celui de faire des projets.
-La vie d'homme est pénible, philosophe Vincent. Je voulais te parler d'une idée que j'ai eue, et que tu dois écrire, mec.
-Je suis plus écrivain, dis-je.
-Ouais, et t'es pas pédé non plus. Sérieusement. Il y a que toi qui écrit des trucs sérieux.
-Pas toujours.
-En tout cas moi j'y arrive jamais.
Une actrice costumée en radiologue vient m'annoncer que c'est à mon tour. Je me lève et abandonne Vincent à ses regrets littéraires. S'il ne peut pas écrire sérieusement, c'est peut-être justement parce qu'il prend l'écriture trop au sérieux. Je n'ai encore jamais réussi à lui faite lire une bande dessinée.
La comédienne m'emmène jusqu'à une pièce un peu plus loin, et me demande de retirer mon pantalon. Elle me fait la remarque que mon caleçon est vraiment très large, et me demande si je sais que c'est mauvais pour les parties génitales. Je réprime un éclat de rire, avant de lui répondre que j'ai du mal à être sérieux.
J'installe ma jambe sur une plaque métallique, et la comédienne va s'installer à son ordinateur pour lancer la machine.
-Vous venez au bon moment, dit-elle. Dans quelques semaines on sera certainement fermés, au rythme où vont les choses.
La machine infernale s'empare de ma jambe. Elle la sonde, traque ma tumeur pour savoir si oui ou non elle a grossi. Et la laisser grossir ce serait pas sérieux.
J'ai la sensation désagréable que la machine me mange. Qu'elle détruit le mal par le mal en mastiquant ma jambe meurtrie. La comédienne fait un commentaire stupide sur la vague de grèves qui paralyse le pays. Je n'arrive pas à mettre de mots sur ce qui me dérange dans les hôpitaux.
Soudain, des hurlements nous parviennent du couloir, ainsi que des bruits de lutte. Je reconnais la voix de Vincent qui vocifère des insanités, et m'extrais rapidement du robot traqueur de cancers. Sans prendre la peine de remettre mon pantalon, je me rue sur la porte du couloir, poursuivi par une comédienne paniquée qui se perd dans ses répliques et m'ordonne de rester à ma place. J'ouvre la porte, et découvre Vincent allongé par terre quelques mètres plus loin, se tenant les couilles à pleines mains. Deux infirmiers tentent de le maîtriser, pendant qu'il beugle « Me touchez pas, bande de pédés ! », avant de m'apercevoir et de me hurler de mettre un pantalon et de faire quelque chose.
La vie d'homme est pénible. Nous autres on s'enfonce dans la honte et on meurt à petit feu. Je n'arrive pas à mettre de mots sur ce qui me dérange dans les hôpitaux. Et puis tout se répète.
Il y en a juste qui se débattent plus que les autres.

-C'est un peu comme une crise d'appendicite, m'explique Vincent, sauf que c'est pour les couilles.
-Ca veut dire que...
Je laisse volontairement ma phrase en suspens. Il baisse les yeux et semble perdre son regard parmi les pois de sa blouse d'hôpital. Silencieusement, il actionne la commande qui abaisse son lit. Je dirais qu'il a l'air fatigué.
-Il y a ma meuf qui va pas tarder, marmonne-t-il. Je lui ai dit qu'on s'était plantés en scooter, et que c'est toi qui conduisait.
Je vérifie qu'aucune infirmière ne rôde dans les parages, avant d'aller ouvrir la fenêtre et de m'allumer une cigarette. J'en donne une à Vincent, qui peste contre le froid polaire qui a envahi la pièce en quelques secondes.
Le blizzard parisien ravage les immeubles haussmaniens et persécute les touristes. Perchés dans notre tour d'hôpital, nous attrapons la mort en observant la ville qui gèle à vue d'oeil. Vincent me donne les clefs de son scooter, en ronchonnant que de toute manière il ne va pas pouvoir s'assoir avant quelques temps.
-Il est à toi pour deux ou trois semaines, dit-il. Et t'as de la chance que Xavier soit pas à Paris, sinon c'est lui qui l'aurait eu.
Une bourrasque me fait frissonner. Il remonte son lit, et je jurerais qu'il aime jouer avec les boutons de commande. Je lui annonce que j'ai rendez-vous quelques étages plus bas dans moins de dix minutes. J'attrape mon manteau d'hiver et il me demande d'attendre.
-Je t'ai toujours pas parlé de l'idée que j'ai eue, me rappelle-t-il. Tu dois l'écrire.
-Tu pourrais l'écrire tout seul.
-Bien sûr que je pourrais. Ecoute ça : C'est un mec qui attend à un passage pour piétons. Il attend pour traverser. Et puis il commence à se faire des films, il pense que quelqu'un de très important va arriver en face. Mettons qu'il est acteur, et qu'il pense qu'un grand réalisateur vient à sa rencontre. Alors il s'assoit par terre, sur le trottoir.
-Pourquoi ?
-Parce qu'il croit que si la personne importante le voit comme ça, elle va être intriguée, et qu'elle voudra lui parler. Donc il attend.
-Et le feu piéton passe au vert ?
-Oui. Et les gens traversent. Mais il y a personne d'important. Peut-être une meuf pas trop dégueulasse.
La Martine de Vincent fait irruption dans la pièce. Elle commence par me traiter de sale pédé pour ce que j'ai fait à son mec.
Je jette ma cigarette par la fenêtre, et la regarde dégringoler les étages. Elle va se perdre en tourbillonnant dans les tornades d'hiver. Pendant que Vincent fait des mamours en racontant qu'il y a eu plus de peur que de mal, je m'éclipse pour aller à mon rendez-vous.
Je descends les étages pour aller rejoindre un médecin débordé qui n'a que des mauvaises nouvelles.
-C'est opérable, m'annonce-t-il. Mais pas ici. Pas en ce moment.
Il parle de la France et de la grève. Il explique les listes d'attente interminables et la tumeur qui n'attend pas. Il conclut que le pays ne se relèvera peut-être jamais, et que du coup moi non plus.
-Peut-être qu'en Suisse ou en Allemagne vous auriez été mieux.
Sauf que je suis français, et qu'à ce titre je prie de toutes mes forces pour des jours meilleurs. Je lui conseille de ne pas perdre espoir, parce que c'est une bonne chose que tout le monde pète un câble. Que ça veut dire qu'il y a une soupape de sécurité quand on nous fait vraiment trop chier.
Il me regarde bizarrement, et note quelque chose dans mon dossier qui est posé sur son bureau. Je sais bien que c'est un truc comme « délire » ou « incohérent », mais je jurerais qu'il écrit « connard ».

Paris est traversé par de rares voitures, et de rares passants. Je me demande parfois où tout le monde est passé. S'il n'y a vraiment que les cons qui restent ici avec toute la merde.
La ville est calme, et je regarde le scooter de Vincent de l'autre côté de la route, en attendant Martine qui est en retard. Je tente de lui envoyer un message, mais le réseau ne passe plus ici depuis un moment déjà.
Je m'assois sur le trottoir. La capitale dépeuplée m'offre ses rues fantomatiques, mais pourtant Vincent pourrait avoir raison. Je fixe le feu piéton en face de moi, qui ne retient pas un seul passant. J'attends.
C'est la scène où l'écrivain triste montre ses sentiments, pour changer. C'est un peu le moment d'émotion. Assis sur le trottoir, il attend que sa vie change, que quelqu'un vienne le chercher. Il fait un peu son intéressant.
Le feu passe au vert, et seul un vieux sac plastique porté par le vent se risque à traverser la route. J'ai la sensation de ne plus rien avoir à attendre de cette ville.
Martine s'assoit à côté de moi, sans que je l'aie vue arriver. Trop occupé à fixer le trottoir d'en face. Elle m'embrasse et me demande ce que j'attends.
-Je sais pas, dis-je. Que Paris me donne une bonne raison de rester.
-Tu pars ?
Je me lève, et elle aussi. Je passe mon bras autour de ses épaules et nous traversons la route. Arrivé au scooter, j'enfile le casque prêté par Vincent, difficilement parce que ce con a une petite tête. Martine rigole, et me fait remarquer que tout ça paraît un peu mis en scène.
-Tu fais chier à tout le temps partir, râle-t-elle.
Je l'embrasse et lui colle une claque au cul avec un sourire. Je lui demande si elle m'attendra et elle éclate de rire. J'enfourche le scooter et fais les câlins d'usage, avant de démarrer. C'est vrai que j'ai un peu écrit cette scène à l'avance.
Mais maintenant Paris s'éloigne et je sais pas par quoi commencer. Mais l'inspiration n'est pas relative à cette ville. En traversant la banlieue, je songe qu'il est peut-être temps d'avoir des grosses couilles et de redevenir écrivain.


Note : Tu vas perdre un ami

Prochainement : Caroline à la ferme
 
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