Affichage des articles dont le libellé est rasage. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est rasage. Afficher tous les articles
15 juin 2010
39. Irving est différent
J'ai décidé de revoir un peu mes priorités. J'ai commencé par mettre ma carrière littéraire naissante entre parenthèses, pour pouvoir regarder la télévision toute la journée. Je note les idées qui me viennent sur des bouts de papiers en me disant que je les écrirai le jour où je me remettrai au travail, si tant est que ce jour arrive. La plupart du temps je perds ces bouts de papier.
J'en ai trouvé un ce matin au pied du canapé sur lequel j'ai dormi. J'ai reconnu mon écriture, même si je n'avais aucun souvenir du moment où j'avais pu l'écrire. Sans doute après un réveil en sursaut. Le papier disait « Raconter un truc avec des apaches ». Je l'ai chiffonné et jeté à la poubelle.
Il est tard maintenant, et la journée est passée discrètement. La télévision diffuse un feuilleton australien sur lequel mes amis et moi sommes concentrés, en partie parce notre anglais est un peu rouillé.
Chacun de nous surveille l'heure en attendant les informations du soir. Même si c'est inutile, et que la guerre civile française semble être écartée de l'actualité internationale, nous regardons maintenant le journal tous les soirs. Xavier et Vincent, secrètement, le regardent aussi pour s'assurer que le reste du monde se porte bien, et que leurs copines parties à l'étranger ne sont pas victimes d'un tremblement de terre ou d'une pluie de météorites.
La montre de Vincent sonne, et Xavier zappe sur un journal télévisé. Nous regardons les gros titres pour nous assurer que le monde existe encore, et que la France, elle, n'existe plus. Nous changeons plusieurs fois de chaîne pour recouper les informations.
-Demain je vais essayer de récupérer un lecteur DVD, nous apprend Vincent.
Xavier et moi acquiesçons d'un air satisfait. Les journées deviennent plutôt ennuyeuses ces temps-ci. Nous avons arrêté les cours d'escrime, et mon ami mes fait plus ou moins la gueule depuis que j'ai décidé de mettre un terme à ma vocation d'écrivain-guerrier de façon brutale. « Pour faire quoi ? » m'a-t-il demandé avec froideur.
Une image attire l'attention de Vincent, et il prend la télécommande des mains de Xavier pour augmenter le son. La voix d'un commentateur japonais emplit la pièce, et ne nous est pas d'une grande utilité. À l'écran, nous découvrons une manifestation de ce que nous prenons d'abord pour des naturistes. Puis je comprends ce qui a arrêté le regard de Vincent : Un homme s'avance, nu lui aussi, à la tête de la foule, et je reconnais Sancho le révolutionnaire.
Je remarque alors que la scène se passe à Paris, et que toutes les personnes qui défilent à poil sont plus ou moins armées. Certains portent des foulards sur le visage, et d'autres brandissent des pistolets en l'air en marchant le bassin en avant. Le rire du présentateur japonais ne nous renseigne pas vraiment sur le but de la manifestation.
Xavier donne un coup de coude à Vincent, et lui montre un coin de l'écran. Le moustachu plisse les yeux comme si ça compensais sa myopie, et s'approche de la télévision pour mieux voir. Avec le premier rang des révolutionnaires, l'intimité à l'air comme les autres, se trouve Irving Rutherford. Il marche fièrement un flingue à la main, et nous sommes immédiatement sidérés par un détail.
Mes amis se retournent vers moi avec des yeux écarquillés. Xavier a même la bouche entrouverte, et bégaie, incapable de parler. Je jurerais que Vincent va se mettre à pleurer.
-Il n'a pas de tatouages, dis-je comme s'il s'agissait d'une révélation.
Ils me dissèquent mentalement, comme s'ils me rencontraient pour la première fois. Je déteste cette situation. Je voudrais être un intellectuel, et je fais constamment des efforts pour lutter contre la stupidité. Je n'ai vraiment pas envie de disserter sur certains sujets qui manquent cruellement de profondeur.
-Mec, m'interpelle Xavier, t'as vu la taille de ce truc ? C'est monstrueux !
Je frotte mon visage nerveusement. Je me recroqueville sur moi-même, comme si je cherchais à disparaître entre deux coussins du canapé. Il y a la guerre civile à Paris, j'ai un jumeau maléfique, et je n'arrive plus à écrire. Ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent.
Xavier me pose la main sur l'épaule, et réprime un sourire pour teinter le moment de gravité. Vincent se lance dans une argumentation hasardeuse sur la profondeur de notre amitié, et la nécessité de tout se dire.
-Sérieusement mec. Dis-nous juste « Plus petite » ou « Pareille ».
Ce roman que je veux écrire raconte l'histoire de l'homme qui découvre le remède contre le cancer. C'est un personnage atypique, et l'intrigue a un rythme lent pour mieux mettre en valeur le caractère du héros face aux évènements.
Quand il devient célèbre, et que les gens commencent à lui adresser des milliers de lettres de remerciement, il rayonne. Il est invité à dîner chez les plus grands chefs d'États, et le tout Hollywood. A un moment, il guérit Britney Spears d'un cancer du sein, et tombe amoureux d'elle. Il perd un peu les pédales. Il se met à vivre de manière un peu inconséquente, et ne traite pas Britney avec les égards qu'elle mérite.
Lui qui est si bizarre se met à rentrer dans le rang : Il achète une grosse voiture et adopte un enfant éthiopien, qu'il nomme Léonard, comme son père. Puis il se rend compte qu'il est floué par les grands laboratoires pharmaceutiques, qui commercialisent son remède à des prix exorbitants, et que seuls les riches peuvent se l'offrir.
À la fin du livre, il fait don de sa fortune à un organisme caritatif, et tente de sauver son couple avec Britney. La mort de Léonard, ironiquement emporté par le sida, les rapproche.
Je n'écrirai pas ce roman, parce que le rythme en est vraiment trop lent, et parce qu'au fond je ne sais pas moi-même où je veux en venir.
Cet autre roman que je veux écrire est un roman fantastique. Un jour, un ours se change en homme, et il doit apprendre à vivre avec nous. Il trouve du travail comme apiculteur, s'achète une maison, et fonde une famille. Les gens l'aiment bien même si ses manières restent un peu frustres. Parfois son regard se charge de mélancolie quand il repense aux montagnes dans lesquelles il a grandi.
Dans ces moments-là, il va passer une nuit dans les bois pour se requinquer.
À la fin, il meurt en tant qu'homme, mais l'épitaphe sur sa tombe nous rappelle qu'il n'a jamais véritablement été à l'aise avec sa condition.
Je n'écrirai certainement pas ce roman. Il est trop personnel, et terriblement prétentieux.
Le dernier roman que je veux écrire serait mieux en bande-dessinée. Il parle d'une cité imaginaire gouvernée par des elfes. La cité appartenait auparavant aux orcs, et ces derniers se sont retrouvés asservis. Les elfes sont un peuple sage et prospère : Ils construisent des routes et des écoles.
Nous suivons un jeune héros orc, qui va rejoindre la révolte de son peuple face à l'envahisseur. Par quelques scènes bien senties, la bande dessinée va nous apprendre qu'il ne faut pas se fier aux apparences : Que les elfes maintiennent volontairement les orcs en bas de l'échelle sociale, en leur faisant croire qu'ils ont la possibilité de grimper. C'est une satyre sociale, et je n'ai pas encore trouvé la fin.
Mais je n'écrirai pas cette histoire non plus, parce que je ne sais pas dessiner.
J'ai fini un roman cette nuit. Ce sont les aventures de ce chevalier, Paxton Fettel, qui se bat contre les gobelins. Le fil de l'histoire est un peu décousu, et les scènes de combat un peu répétitives, mais sinon ça va.
J'ai fini le roman cette nuit car il n'y avait vraiment rien à la télé, et que je n'étais pas loin de la fin. J'ai fait une entorse à mon congé sabbatique, et j'ai été jusqu'au bout de l'épopée de Paxton.
Maintenant je suis dans les vapes. Le soleil se lève dehors, et annonce une journée chaude comme jamais. J'ai vidé les stocks d'encre et de papier de Vincent, et j'ai imprimé mon livre, avant de le relier sommairement avec des agrafes. Je ne me suis même pas relu. Je serais prêt à parier que certaines pages ne sont pas dans le bon ordre.
Mes yeux ne se détachent pas de l'objet pendant que je me rase, si bien que j'en arrive à me couper. Je suis ailleurs et vide. J'ai écrit un deuxième roman.
J'ai la satisfaction de savoir que pendant quelques temps, les post-its vont cesser de s'entasser pendant la nuit. Je vais enfin avoir du temps pour apprendre à dessiner.
Je pose le rasoir et me rince le visage. Le miroir a l'air de me demander si je pense vraiment que mon plan va marcher. Il reflète mes tatouages comme des preuves de mon existence propre, et je passe ma main sur la cicatrice ronde qui barre l'un d'eux en changeant son sens. J'enfile un caleçon, et me glisse à tâtons dans la chambre de Xavier pour ne pas le réveiller. Mon ami, qui d'habitude a le sommeil lourd et les ronflements tonitruants, sort du sommeil instantanément.
-Qu'est-ce que tu fais ? me demande-t-il.
-Je voulais te dire...
Je réfléchis à ma réponse, parce qu'au fond je ne voulais rien lui dire. Je déambule jusqu'au placard, et attrape un costard, une chemise, et des chaussures.
-Plus petite, dis-je parce que c'est la première chose qui me passe par la tête.
-Petite ?
-Pas « petite ». Juste plus petite.
Xavier se rendort avec un sourire ironique aux lèvres, et je réalise que pour une fois il n'a rien compris à rien. Je sors de la chambre et m'habille dans le salon.
Je décide de ne pas retourner me regarder dans le miroir, parce que je risquerai de renoncer à mes résolutions. Je me convaincs que je ressemble maintenant à s'y méprendre à Irving Rutherford.
J'attrape mon roman, comme pour me rassurer. Je descend dans la rue avec, pensant sans doute sortir armé. Mais en vérité j'ai juste besoin de le garder avec moi pour me donner du courage.
Un groupe de jeunes révolutionnaires passe un peu plus loin sur le boulevard. Ils vont torses nus, et se sont dessiné des peintures de guerres sur le visage. Il me font penser à des apaches.
Je prends une grande inspiration, et vais à leur rencontre. J'essaye d'adopter une démarche pleine d'assurance, et le roman que je trimballe avec moi m'y aide un peu. Je me demande comment Irving fait pour porter des costards en été. À peine ai-je fait quelques pas au soleil que je ruisselle déjà de sueur.
Tout est limpide, c'est juste moi qui ait du mal à appréhender certains trucs. Je vais faire des efforts, et chaque jour sera d'or.
Note : Retenir les idées de romans
Prochainement : Vincent est un voyeur
9 mars 2010
26. Irving Rutherford
Paris est redevenue comme avant. Je n'ai aucune explication à ça, mais je découvre avec bonheur ses boutiques réparées et ses voitures qui ont recommencé à circuler. Les gens semblent souriants, et font du shopping comme si rien ne s'était passé.
Je marche quelques minutes, me délectant du retour des beaux jours, des cyclistes qui conduisent mal et des épiciers qui fument devant leurs magasins.
J'aperçois cette boutique de bandes dessinées où j'allais souvent, et je me demande pourquoi elle a changé de place sur le boulevard. Je pénètre à l'intérieur et commence à flâner entre les rayons. Je feuillète plusieurs albums, avant d'en trouver un qui m'intéresse. Il raconte l'histoire d'un sorcier des forêts rouges qui décide de faire le bien, et qui se retrouve à combattre son propre camp.
Le vendeur me le glisse dans un sac, en me demandant où en est ma collection. Je lui réponds qu'elle a brûlé.
-C'est la pire chose qui puisse arriver à un homme, commente-t-il.
J'ouvre brusquement les yeux. Le jour pénètre doucement par la fenêtre de l'appartement de Vincent, et me fait comprendre que c'est le petit matin et que je n'ai pas beaucoup dormi. La lumière est blanche, orange, verte. Les premières heures de cette journée sont fantomatiques et un rien abrutissantes.
Je fixe le plafond en étirant mes bras engourdis. Ce lit de camp est trop petit, tout comme l'appartement de Vincent dont le plafond est trop bas. Le soleil jeune m'éblouit et me force à me lever, ce qui me permet de remarquer Roger qui m'observe, assis sur le canapé.
Je sursaute involontairement, même si au fond sa présence n'a rien de surprenant. Ses bras sont croisés et son visage est grave. Je lui demande s'il est passé à l'ennemi.
-C'est toi qui est passé à l'ennemi, me répond-il.
Je me dirige jusqu'à la cafetière sur la pointe des pieds, prenant soin de ne pas réveiller le reste de l'appartement. Je prépare assez de breuvage pour Roger et moi, puis enfile un pantalon. C'est une bonne idée l'histoire du sorcier qui se retourne contre les siens, et je devrais certainement la noter avant de l'oublier.
Je m'allume une cigarette, et fume les yeux baissés. Je commence à fatiguer. Le rythme s'intensifie, et je n'ai tout simplement pas autant d'endurance que le personnage que je me suis bâti. C'est la vraie vie ce matin, plus que les autres jours. Des gouttes de pluie viennent caresser les vitres, et éclatent les reflets du soleil en un million de petites taches lumineuses. Les rayons déformés m'enveloppent et me percent à jour.
Je demande à Roger s'il est venu me dire que je suis fou. Il a un sourire entendu, et me certifie que j'ai toute ma tête, et que je ferais bien de boire un bon café avant d'y aller.
-Je suis obligé de venir ?
-Non.
Je nous sers deux tasses, et nous les laissons refroidir quelques secondes. La fumée qui s'en échappe a l'air de chercher le chemin de la sortie elle aussi. C'est peut-être con de se résigner et de boire du café, mais je suis à court d'inspiration.
Je sirote ma tasse en observant Roger du coin de l'œil, persuadé que si je le fixe assez longtemps, je saurai s'il est réel. Les gens qui existent laissent refroidir leur tasse plus longtemps pour ne pas se brûler la langue. Les gens qui n'existent pas se réveillent sur des lits de camp et rêvent de jours meilleurs.
-Je viens avec toi, dis-je à voix basse.
Roger acquiesce d'un air satisfait. Je finis mon café en vitesse pour ne pas le boire froid. J'enfile des fringues, et embarque du papier et des stylos histoire de dire que je suis encore écrivain. Je passe mon grand manteau d'hiver, et remarque avec une pointe de tristesse que je n'ai rien d'autre à emporter.
Je laisse un mot pour mes amis sur la table : « J'ai oublié mes clopes à Genève. Je reviens ». C'est marrant. Ça les fera rire.
Nous descendons les escaliers presque à reculons. L'énergie reviendra quand le café aura fait effet. En sortant de l'immeuble, je reconnais à peine la rue. Elle est baignée de pluie et de soleil, échappant à toute logique. Les gouttes brillent comme du métal, et c'est comme si des poignards étincelants tombaient sur la ville.
Je questionne Roger sur la suite des événements. Il me propose d'aller boire encore plus de café, et je ne peux qu'accepter. Il précise qu'on a un rencard mais je ne l'écoute déjà plus. Mon esprit est accaparé par ce temps bizarre, mêlé de reflets dorés et d'ombres grises.
La pluie et le soleil n'ont rien de poétique. Leur présence simultanée n'est pas la métaphore d'un combat ou d'une valse. Ils se confrontent par hasard, et font leur vie chacun dans leur coin en feignant d'ignorer l'autre.
L'un me réchauffe et l'autre me fait grelotter. Les nuages passent et ma prétendue folie se détache par petites touffes. Tout rentre peu à peu dans l'ordre, comme dans une vie normale où l'on a pas envie d'autre chose.
Qu'est-ce qui m'a pris d'avoir envie d'autre chose ?
Roger m'indique un bistrot retranché derrière quelques sacs de sables, protégé par deux miliciens qui discutent du temps qu'il fait. L'un d'eux m'ouvre la porte, et je me laisse happer par la douce chaleur qui vient de l'intérieur. Je laisse les sons, les odeurs glisser sur moi sans s'accrocher. C'est comme une bouffée d'air après une longue apnée. Je navigue à nouveau à vue, et me demande comment j'ai pu rester aussi longtemps dans les profondeurs.
Roger me pousse jusqu'à une table, et m'invite à m'asseoir. Sancho, sur la banquette d'en face, m'adresse un clin d'œil. Un homme est assis à côté de lui, dont le visage me donne brusquement des sueurs froides.
-Irving Rutherford, présente Roger.
Ce visage c'est le mien. En mieux. L'homme qui me fait face est bien rasé, il a bonne mine, et ses vêtements sont plus élégants. Mais c'est moi.
Je prends une grande inspiration. Irving Rutherford me tend sa main, mais je refuse de la serrer, avouant que ça fait beaucoup d'un coup. Sancho fait la remarque que la ressemblance est vraiment parfaite. Franchement j'ai vraiment pas besoin qu'il le souligne.
Roger le traître, avec un sourire enfantin, explique que j'ai besoin d'être seul avec moi-même pour discuter. Le révolutionnaire et lui me laissent face à Irving Rutherford, qui me dévisage avec sérieux. C'est la vie à la surface. C'est ce qui arrive quand on sort des profondeurs.
Je demande à Irving si c'était lui qui était debout pendant que j'étais dans le coma, et si c'était lui qui a laissé un post-it dans le cercueil de Gilbert Bécaud. Il soupire comme si ma question puait la stupidité.
-Tu peux pas t'en empêcher, me répond-il. Il faut toujours que tu cherches à tout savoir.
-Ça me rassure.
-Tu fatigues.
-C'est vrai.
Il gratte une tache imaginaire sur sa chemise propre. Vincent avait tort, on ne devient pas ce qu'on projette. La vie rêvée se fait sans nous, et au mieux on peut espérer avoir moins d'ambition. Je questionne Irving sur ce qu'il écrit en ce moment, et il me fait l'ébauche d'une histoire de tragédie familiale.
-Ça a l'air cool.
Si je craque maintenant je vais paraître encore plus con. Le truc à faire c'est de se ressaisir et de soigner sa sortie. Je ne dormirai pas à Paris ce soir, et ça m'évitera sans doute de faire d'autres rêves déprimants.
-Tu vas aller où ? me demande Irving.
-J'ai quelques idées. Tu vas prendre ma place ?
-Non. Ta place ne m'intéresse pas vraiment.
Il préfère sans doute rester avec Sancho le fou et Roger le fumier. Je lui demande si mes amis à moi seront laissés tranquilles.
-C'est pas comme s'ils étaient vraiment dangereux, me répond-il.
Il fronce légèrement les sourcils, sans doute ébloui par la lumière blanche qui vient de la rue. J'éprouve soudain une grande tristesse en réalisant que j'ai enfin rencontré Irving Rutherford, et que je n'ai pas grand chose à lui dire. Mais lui aussi semble se foutre pas mal que j'existe.
Nous restons quelques minutes assis à nous échanger des banalités, sans être vraiment présents. Lui est déjà à l'assaut de sa propre existence, et je suis déjà loin de Paris. Nous discutons littérature, sans nous énerver lorsque nous ne sommes pas d'accords. Il finit par me remercier à demi-mots de lui avoir donné vie.
-Bonne chance avec tout, dis-je. Moi j'aurai essayé.
-Moi je réussirai.
-J'en doute pas.
Je me lève de la banquette, et j'ai l'impression d'avoir perdu quelques kilos ces dernières minutes. Mon manteau d'hiver me pèse, et mon genou n'est pas encore assez remis pour que je puisse marcher totalement droit. Irving me raccompagne vers la sortie, et j'adresse un signe de la main à Sancho et Roger qui m'observent d'un air un peu sadique.
Nous débouchons sur la rue fraîche, et quelques gouttes de lumière viennent attaquer mon visage. Irving ne semble pas dérangé par le froid. Je m'éloigne de quelques pas incertains, avant de me retourner vers lui pour lui poser une dernière question. Je lui avoue qu'avec toutes ces histoires de téléportations et de comas, je ne sais plus très bien qui de lui ou moi a fait quoi.
-C'est pas très clair comme question, plaisante-t-il.
Je continue ma route en me rabâchant que de toute manière j'ai tout le temps maintenant de préciser mes pensées. Je passe mes mains sur mon visage, et le frotte comme pour en gommer toute émotion. La pluie et le soleil n'en finissent pas de se chamailler, et les poignards étincelants fondent sur nous sans la moindre pitié. C'est un combat qui nous dépasse, et on fait juste partie des dégâts collatéraux.
Fin de la première partie
Je marche quelques minutes, me délectant du retour des beaux jours, des cyclistes qui conduisent mal et des épiciers qui fument devant leurs magasins.
J'aperçois cette boutique de bandes dessinées où j'allais souvent, et je me demande pourquoi elle a changé de place sur le boulevard. Je pénètre à l'intérieur et commence à flâner entre les rayons. Je feuillète plusieurs albums, avant d'en trouver un qui m'intéresse. Il raconte l'histoire d'un sorcier des forêts rouges qui décide de faire le bien, et qui se retrouve à combattre son propre camp.
Le vendeur me le glisse dans un sac, en me demandant où en est ma collection. Je lui réponds qu'elle a brûlé.
-C'est la pire chose qui puisse arriver à un homme, commente-t-il.
J'ouvre brusquement les yeux. Le jour pénètre doucement par la fenêtre de l'appartement de Vincent, et me fait comprendre que c'est le petit matin et que je n'ai pas beaucoup dormi. La lumière est blanche, orange, verte. Les premières heures de cette journée sont fantomatiques et un rien abrutissantes.
Je fixe le plafond en étirant mes bras engourdis. Ce lit de camp est trop petit, tout comme l'appartement de Vincent dont le plafond est trop bas. Le soleil jeune m'éblouit et me force à me lever, ce qui me permet de remarquer Roger qui m'observe, assis sur le canapé.
Je sursaute involontairement, même si au fond sa présence n'a rien de surprenant. Ses bras sont croisés et son visage est grave. Je lui demande s'il est passé à l'ennemi.
-C'est toi qui est passé à l'ennemi, me répond-il.
Je me dirige jusqu'à la cafetière sur la pointe des pieds, prenant soin de ne pas réveiller le reste de l'appartement. Je prépare assez de breuvage pour Roger et moi, puis enfile un pantalon. C'est une bonne idée l'histoire du sorcier qui se retourne contre les siens, et je devrais certainement la noter avant de l'oublier.
Je m'allume une cigarette, et fume les yeux baissés. Je commence à fatiguer. Le rythme s'intensifie, et je n'ai tout simplement pas autant d'endurance que le personnage que je me suis bâti. C'est la vraie vie ce matin, plus que les autres jours. Des gouttes de pluie viennent caresser les vitres, et éclatent les reflets du soleil en un million de petites taches lumineuses. Les rayons déformés m'enveloppent et me percent à jour.
Je demande à Roger s'il est venu me dire que je suis fou. Il a un sourire entendu, et me certifie que j'ai toute ma tête, et que je ferais bien de boire un bon café avant d'y aller.
-Je suis obligé de venir ?
-Non.
Je nous sers deux tasses, et nous les laissons refroidir quelques secondes. La fumée qui s'en échappe a l'air de chercher le chemin de la sortie elle aussi. C'est peut-être con de se résigner et de boire du café, mais je suis à court d'inspiration.
Je sirote ma tasse en observant Roger du coin de l'œil, persuadé que si je le fixe assez longtemps, je saurai s'il est réel. Les gens qui existent laissent refroidir leur tasse plus longtemps pour ne pas se brûler la langue. Les gens qui n'existent pas se réveillent sur des lits de camp et rêvent de jours meilleurs.
-Je viens avec toi, dis-je à voix basse.
Roger acquiesce d'un air satisfait. Je finis mon café en vitesse pour ne pas le boire froid. J'enfile des fringues, et embarque du papier et des stylos histoire de dire que je suis encore écrivain. Je passe mon grand manteau d'hiver, et remarque avec une pointe de tristesse que je n'ai rien d'autre à emporter.
Je laisse un mot pour mes amis sur la table : « J'ai oublié mes clopes à Genève. Je reviens ». C'est marrant. Ça les fera rire.
Nous descendons les escaliers presque à reculons. L'énergie reviendra quand le café aura fait effet. En sortant de l'immeuble, je reconnais à peine la rue. Elle est baignée de pluie et de soleil, échappant à toute logique. Les gouttes brillent comme du métal, et c'est comme si des poignards étincelants tombaient sur la ville.
Je questionne Roger sur la suite des événements. Il me propose d'aller boire encore plus de café, et je ne peux qu'accepter. Il précise qu'on a un rencard mais je ne l'écoute déjà plus. Mon esprit est accaparé par ce temps bizarre, mêlé de reflets dorés et d'ombres grises.
La pluie et le soleil n'ont rien de poétique. Leur présence simultanée n'est pas la métaphore d'un combat ou d'une valse. Ils se confrontent par hasard, et font leur vie chacun dans leur coin en feignant d'ignorer l'autre.
L'un me réchauffe et l'autre me fait grelotter. Les nuages passent et ma prétendue folie se détache par petites touffes. Tout rentre peu à peu dans l'ordre, comme dans une vie normale où l'on a pas envie d'autre chose.
Qu'est-ce qui m'a pris d'avoir envie d'autre chose ?
Roger m'indique un bistrot retranché derrière quelques sacs de sables, protégé par deux miliciens qui discutent du temps qu'il fait. L'un d'eux m'ouvre la porte, et je me laisse happer par la douce chaleur qui vient de l'intérieur. Je laisse les sons, les odeurs glisser sur moi sans s'accrocher. C'est comme une bouffée d'air après une longue apnée. Je navigue à nouveau à vue, et me demande comment j'ai pu rester aussi longtemps dans les profondeurs.
Roger me pousse jusqu'à une table, et m'invite à m'asseoir. Sancho, sur la banquette d'en face, m'adresse un clin d'œil. Un homme est assis à côté de lui, dont le visage me donne brusquement des sueurs froides.
-Irving Rutherford, présente Roger.
Ce visage c'est le mien. En mieux. L'homme qui me fait face est bien rasé, il a bonne mine, et ses vêtements sont plus élégants. Mais c'est moi.
Je prends une grande inspiration. Irving Rutherford me tend sa main, mais je refuse de la serrer, avouant que ça fait beaucoup d'un coup. Sancho fait la remarque que la ressemblance est vraiment parfaite. Franchement j'ai vraiment pas besoin qu'il le souligne.
Roger le traître, avec un sourire enfantin, explique que j'ai besoin d'être seul avec moi-même pour discuter. Le révolutionnaire et lui me laissent face à Irving Rutherford, qui me dévisage avec sérieux. C'est la vie à la surface. C'est ce qui arrive quand on sort des profondeurs.
Je demande à Irving si c'était lui qui était debout pendant que j'étais dans le coma, et si c'était lui qui a laissé un post-it dans le cercueil de Gilbert Bécaud. Il soupire comme si ma question puait la stupidité.
-Tu peux pas t'en empêcher, me répond-il. Il faut toujours que tu cherches à tout savoir.
-Ça me rassure.
-Tu fatigues.
-C'est vrai.
Il gratte une tache imaginaire sur sa chemise propre. Vincent avait tort, on ne devient pas ce qu'on projette. La vie rêvée se fait sans nous, et au mieux on peut espérer avoir moins d'ambition. Je questionne Irving sur ce qu'il écrit en ce moment, et il me fait l'ébauche d'une histoire de tragédie familiale.
-Ça a l'air cool.
Si je craque maintenant je vais paraître encore plus con. Le truc à faire c'est de se ressaisir et de soigner sa sortie. Je ne dormirai pas à Paris ce soir, et ça m'évitera sans doute de faire d'autres rêves déprimants.
-Tu vas aller où ? me demande Irving.
-J'ai quelques idées. Tu vas prendre ma place ?
-Non. Ta place ne m'intéresse pas vraiment.
Il préfère sans doute rester avec Sancho le fou et Roger le fumier. Je lui demande si mes amis à moi seront laissés tranquilles.
-C'est pas comme s'ils étaient vraiment dangereux, me répond-il.
Il fronce légèrement les sourcils, sans doute ébloui par la lumière blanche qui vient de la rue. J'éprouve soudain une grande tristesse en réalisant que j'ai enfin rencontré Irving Rutherford, et que je n'ai pas grand chose à lui dire. Mais lui aussi semble se foutre pas mal que j'existe.
Nous restons quelques minutes assis à nous échanger des banalités, sans être vraiment présents. Lui est déjà à l'assaut de sa propre existence, et je suis déjà loin de Paris. Nous discutons littérature, sans nous énerver lorsque nous ne sommes pas d'accords. Il finit par me remercier à demi-mots de lui avoir donné vie.
-Bonne chance avec tout, dis-je. Moi j'aurai essayé.
-Moi je réussirai.
-J'en doute pas.
Je me lève de la banquette, et j'ai l'impression d'avoir perdu quelques kilos ces dernières minutes. Mon manteau d'hiver me pèse, et mon genou n'est pas encore assez remis pour que je puisse marcher totalement droit. Irving me raccompagne vers la sortie, et j'adresse un signe de la main à Sancho et Roger qui m'observent d'un air un peu sadique.
Nous débouchons sur la rue fraîche, et quelques gouttes de lumière viennent attaquer mon visage. Irving ne semble pas dérangé par le froid. Je m'éloigne de quelques pas incertains, avant de me retourner vers lui pour lui poser une dernière question. Je lui avoue qu'avec toutes ces histoires de téléportations et de comas, je ne sais plus très bien qui de lui ou moi a fait quoi.
-C'est pas très clair comme question, plaisante-t-il.
Je continue ma route en me rabâchant que de toute manière j'ai tout le temps maintenant de préciser mes pensées. Je passe mes mains sur mon visage, et le frotte comme pour en gommer toute émotion. La pluie et le soleil n'en finissent pas de se chamailler, et les poignards étincelants fondent sur nous sans la moindre pitié. C'est un combat qui nous dépasse, et on fait juste partie des dégâts collatéraux.
Fin de la première partie
Libellés :
bande dessinée,
cafe,
cigarettes,
collection,
coma,
depart,
double,
ecrivain,
manteau,
paris,
personnage,
pluie,
post-it,
rasage,
reve,
soleil,
teletransportation
Inscription à :
Articles (Atom)