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15 juin 2010
39. Irving est différent
J'ai décidé de revoir un peu mes priorités. J'ai commencé par mettre ma carrière littéraire naissante entre parenthèses, pour pouvoir regarder la télévision toute la journée. Je note les idées qui me viennent sur des bouts de papiers en me disant que je les écrirai le jour où je me remettrai au travail, si tant est que ce jour arrive. La plupart du temps je perds ces bouts de papier.
J'en ai trouvé un ce matin au pied du canapé sur lequel j'ai dormi. J'ai reconnu mon écriture, même si je n'avais aucun souvenir du moment où j'avais pu l'écrire. Sans doute après un réveil en sursaut. Le papier disait « Raconter un truc avec des apaches ». Je l'ai chiffonné et jeté à la poubelle.
Il est tard maintenant, et la journée est passée discrètement. La télévision diffuse un feuilleton australien sur lequel mes amis et moi sommes concentrés, en partie parce notre anglais est un peu rouillé.
Chacun de nous surveille l'heure en attendant les informations du soir. Même si c'est inutile, et que la guerre civile française semble être écartée de l'actualité internationale, nous regardons maintenant le journal tous les soirs. Xavier et Vincent, secrètement, le regardent aussi pour s'assurer que le reste du monde se porte bien, et que leurs copines parties à l'étranger ne sont pas victimes d'un tremblement de terre ou d'une pluie de météorites.
La montre de Vincent sonne, et Xavier zappe sur un journal télévisé. Nous regardons les gros titres pour nous assurer que le monde existe encore, et que la France, elle, n'existe plus. Nous changeons plusieurs fois de chaîne pour recouper les informations.
-Demain je vais essayer de récupérer un lecteur DVD, nous apprend Vincent.
Xavier et moi acquiesçons d'un air satisfait. Les journées deviennent plutôt ennuyeuses ces temps-ci. Nous avons arrêté les cours d'escrime, et mon ami mes fait plus ou moins la gueule depuis que j'ai décidé de mettre un terme à ma vocation d'écrivain-guerrier de façon brutale. « Pour faire quoi ? » m'a-t-il demandé avec froideur.
Une image attire l'attention de Vincent, et il prend la télécommande des mains de Xavier pour augmenter le son. La voix d'un commentateur japonais emplit la pièce, et ne nous est pas d'une grande utilité. À l'écran, nous découvrons une manifestation de ce que nous prenons d'abord pour des naturistes. Puis je comprends ce qui a arrêté le regard de Vincent : Un homme s'avance, nu lui aussi, à la tête de la foule, et je reconnais Sancho le révolutionnaire.
Je remarque alors que la scène se passe à Paris, et que toutes les personnes qui défilent à poil sont plus ou moins armées. Certains portent des foulards sur le visage, et d'autres brandissent des pistolets en l'air en marchant le bassin en avant. Le rire du présentateur japonais ne nous renseigne pas vraiment sur le but de la manifestation.
Xavier donne un coup de coude à Vincent, et lui montre un coin de l'écran. Le moustachu plisse les yeux comme si ça compensais sa myopie, et s'approche de la télévision pour mieux voir. Avec le premier rang des révolutionnaires, l'intimité à l'air comme les autres, se trouve Irving Rutherford. Il marche fièrement un flingue à la main, et nous sommes immédiatement sidérés par un détail.
Mes amis se retournent vers moi avec des yeux écarquillés. Xavier a même la bouche entrouverte, et bégaie, incapable de parler. Je jurerais que Vincent va se mettre à pleurer.
-Il n'a pas de tatouages, dis-je comme s'il s'agissait d'une révélation.
Ils me dissèquent mentalement, comme s'ils me rencontraient pour la première fois. Je déteste cette situation. Je voudrais être un intellectuel, et je fais constamment des efforts pour lutter contre la stupidité. Je n'ai vraiment pas envie de disserter sur certains sujets qui manquent cruellement de profondeur.
-Mec, m'interpelle Xavier, t'as vu la taille de ce truc ? C'est monstrueux !
Je frotte mon visage nerveusement. Je me recroqueville sur moi-même, comme si je cherchais à disparaître entre deux coussins du canapé. Il y a la guerre civile à Paris, j'ai un jumeau maléfique, et je n'arrive plus à écrire. Ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent.
Xavier me pose la main sur l'épaule, et réprime un sourire pour teinter le moment de gravité. Vincent se lance dans une argumentation hasardeuse sur la profondeur de notre amitié, et la nécessité de tout se dire.
-Sérieusement mec. Dis-nous juste « Plus petite » ou « Pareille ».
Ce roman que je veux écrire raconte l'histoire de l'homme qui découvre le remède contre le cancer. C'est un personnage atypique, et l'intrigue a un rythme lent pour mieux mettre en valeur le caractère du héros face aux évènements.
Quand il devient célèbre, et que les gens commencent à lui adresser des milliers de lettres de remerciement, il rayonne. Il est invité à dîner chez les plus grands chefs d'États, et le tout Hollywood. A un moment, il guérit Britney Spears d'un cancer du sein, et tombe amoureux d'elle. Il perd un peu les pédales. Il se met à vivre de manière un peu inconséquente, et ne traite pas Britney avec les égards qu'elle mérite.
Lui qui est si bizarre se met à rentrer dans le rang : Il achète une grosse voiture et adopte un enfant éthiopien, qu'il nomme Léonard, comme son père. Puis il se rend compte qu'il est floué par les grands laboratoires pharmaceutiques, qui commercialisent son remède à des prix exorbitants, et que seuls les riches peuvent se l'offrir.
À la fin du livre, il fait don de sa fortune à un organisme caritatif, et tente de sauver son couple avec Britney. La mort de Léonard, ironiquement emporté par le sida, les rapproche.
Je n'écrirai pas ce roman, parce que le rythme en est vraiment trop lent, et parce qu'au fond je ne sais pas moi-même où je veux en venir.
Cet autre roman que je veux écrire est un roman fantastique. Un jour, un ours se change en homme, et il doit apprendre à vivre avec nous. Il trouve du travail comme apiculteur, s'achète une maison, et fonde une famille. Les gens l'aiment bien même si ses manières restent un peu frustres. Parfois son regard se charge de mélancolie quand il repense aux montagnes dans lesquelles il a grandi.
Dans ces moments-là, il va passer une nuit dans les bois pour se requinquer.
À la fin, il meurt en tant qu'homme, mais l'épitaphe sur sa tombe nous rappelle qu'il n'a jamais véritablement été à l'aise avec sa condition.
Je n'écrirai certainement pas ce roman. Il est trop personnel, et terriblement prétentieux.
Le dernier roman que je veux écrire serait mieux en bande-dessinée. Il parle d'une cité imaginaire gouvernée par des elfes. La cité appartenait auparavant aux orcs, et ces derniers se sont retrouvés asservis. Les elfes sont un peuple sage et prospère : Ils construisent des routes et des écoles.
Nous suivons un jeune héros orc, qui va rejoindre la révolte de son peuple face à l'envahisseur. Par quelques scènes bien senties, la bande dessinée va nous apprendre qu'il ne faut pas se fier aux apparences : Que les elfes maintiennent volontairement les orcs en bas de l'échelle sociale, en leur faisant croire qu'ils ont la possibilité de grimper. C'est une satyre sociale, et je n'ai pas encore trouvé la fin.
Mais je n'écrirai pas cette histoire non plus, parce que je ne sais pas dessiner.
J'ai fini un roman cette nuit. Ce sont les aventures de ce chevalier, Paxton Fettel, qui se bat contre les gobelins. Le fil de l'histoire est un peu décousu, et les scènes de combat un peu répétitives, mais sinon ça va.
J'ai fini le roman cette nuit car il n'y avait vraiment rien à la télé, et que je n'étais pas loin de la fin. J'ai fait une entorse à mon congé sabbatique, et j'ai été jusqu'au bout de l'épopée de Paxton.
Maintenant je suis dans les vapes. Le soleil se lève dehors, et annonce une journée chaude comme jamais. J'ai vidé les stocks d'encre et de papier de Vincent, et j'ai imprimé mon livre, avant de le relier sommairement avec des agrafes. Je ne me suis même pas relu. Je serais prêt à parier que certaines pages ne sont pas dans le bon ordre.
Mes yeux ne se détachent pas de l'objet pendant que je me rase, si bien que j'en arrive à me couper. Je suis ailleurs et vide. J'ai écrit un deuxième roman.
J'ai la satisfaction de savoir que pendant quelques temps, les post-its vont cesser de s'entasser pendant la nuit. Je vais enfin avoir du temps pour apprendre à dessiner.
Je pose le rasoir et me rince le visage. Le miroir a l'air de me demander si je pense vraiment que mon plan va marcher. Il reflète mes tatouages comme des preuves de mon existence propre, et je passe ma main sur la cicatrice ronde qui barre l'un d'eux en changeant son sens. J'enfile un caleçon, et me glisse à tâtons dans la chambre de Xavier pour ne pas le réveiller. Mon ami, qui d'habitude a le sommeil lourd et les ronflements tonitruants, sort du sommeil instantanément.
-Qu'est-ce que tu fais ? me demande-t-il.
-Je voulais te dire...
Je réfléchis à ma réponse, parce qu'au fond je ne voulais rien lui dire. Je déambule jusqu'au placard, et attrape un costard, une chemise, et des chaussures.
-Plus petite, dis-je parce que c'est la première chose qui me passe par la tête.
-Petite ?
-Pas « petite ». Juste plus petite.
Xavier se rendort avec un sourire ironique aux lèvres, et je réalise que pour une fois il n'a rien compris à rien. Je sors de la chambre et m'habille dans le salon.
Je décide de ne pas retourner me regarder dans le miroir, parce que je risquerai de renoncer à mes résolutions. Je me convaincs que je ressemble maintenant à s'y méprendre à Irving Rutherford.
J'attrape mon roman, comme pour me rassurer. Je descend dans la rue avec, pensant sans doute sortir armé. Mais en vérité j'ai juste besoin de le garder avec moi pour me donner du courage.
Un groupe de jeunes révolutionnaires passe un peu plus loin sur le boulevard. Ils vont torses nus, et se sont dessiné des peintures de guerres sur le visage. Il me font penser à des apaches.
Je prends une grande inspiration, et vais à leur rencontre. J'essaye d'adopter une démarche pleine d'assurance, et le roman que je trimballe avec moi m'y aide un peu. Je me demande comment Irving fait pour porter des costards en été. À peine ai-je fait quelques pas au soleil que je ruisselle déjà de sueur.
Tout est limpide, c'est juste moi qui ait du mal à appréhender certains trucs. Je vais faire des efforts, et chaque jour sera d'or.
Note : Retenir les idées de romans
Prochainement : Vincent est un voyeur
1 juin 2010
37. Vincent aux petits soins
Dans ce livre que j’ai adoré, le héros est un peu fou et pense qu’un film se tourne sur sa vie. Dans mon cas il s’agit plutôt d’une mauvaise sitcom produite pour une chaîne du câble.
J’imagine la tête des téléspectateurs en me découvrant amoché de telle sorte. Le bandage que m’a fait Vincent est sommaire, et tellement gros qu’il me fait penser à un pansement de dessin animé. Pour rester « tout public », on a viré la scène où il extrayait la balle logée dans ma poitrine, et les cris peu rassurants qu’il a poussé ensuite en contenant l’hémorragie avec ses mains.
Ça on l’a coupé au montage. L’épisode commence sur moi, allongé sur le canapé à contempler une cigarette dans ma main, me demandant à voix haute si fumer va être aussi douloureux que je me l’imagine. Les répliques sont assez décousues, et je les trouve plutôt drôles. J’espère que ça plaira au public.
Je m’allume la cigarette et souffre le martyr. Je tire quelques bouffées timides qui me font un mal de chien, et fixe mon bandage en m’attendant à en voir jaillir de la fumée. J'essaye de reporter mon attention sur l’appartement de Vincent, et de mettre des mots sur ce qui me gêne depuis mon arrivée.
J’ai tout de suite remarqué que les meubles avaient été bougés, mais il y a quelque chose de plus étrange encore. Je n’ai pas non plus été surpris de trouver une nouvelle télévision posée dans un coin, ou un deuxième canapé, connaissant les manies de mon ami. Mais c’est comme si la lumière était différente, ou les couleurs autour de moi, et que les proportions des murs fluctuaient de quelques centimètres.
-Ce n’est pas le même appartement, me lance Vincent en faisant irruption dans la pièce. T’es vraiment trop con de fumer, mec.
Un petit générique accompagne son entrée, parce qu’au fond c’est un personnage populaire. Il va remplir un verre d’eau, et vient le poser sur une table basse devant moi. Concentré, il commence à trier plusieurs boîtes de médicaments selon un ordre qui n’a du sens que pour lui, relisant chaque notice avec attention.
-Commence par celui-là, m’ordonne-t-il en me tendant une petite pilule verte.
-C’est pas le même appartement ?
-C’est celui du voisin du dessous. On trouvait ça moins chiant pour déménager.
-Pourquoi vous vouliez déménager ?
Il fronce les sourcils nerveusement. J’ai à peine avalé la pilule verte qu’il m’en présente une blanche, en me rappelant que depuis ma dernière « action d’éclat » Irving Rutherford est bien décidé à me tuer, et que je dois me cacher. Il continue ensuite de parler mais sa voix se perd dans un grondement étouffé, tandis que la pièce s'assombrit dans un plan accéléré.
La caméra fait un fondu au noir pendant que je m’endors, et Vincent fait une remarque humoristique sur l’efficacité des médicaments.
C’est avec Xavier que je me réveille. Il est d’humeur joyeuse, et me demande si j’ai confondu « écrivain guerrier » et « écrivain kamikaze ». Silencieusement, j’écoute ensuite son sermon que je trouve mal écrit et moralisateur, priant pour que la coupure publicité arrive vite.
Tu m’étonnes que le show perde de l’audience. Les gens se lassent de ce que les critiques appellent « la violence gratuite et l'auto-complaisance » de mon histoire. Mon personnage a tendance à faire franchement n’importe quoi.
La prochaine scène ne va pas plaire, mais je veux qu’elle ait lieu. Je monte sur le toit, pour aller respirer un peu d’air frais. Je remarque que Paris est plus amochée de jour en jour.
Comme des pestiférés, les immeubles semblent s’émietter lentement par petits bouts, ou noircir tels des grands brûlés. Le paysage est saisissant, et je commence à comprendre maintenant que je ne dois plus me risquer à descendre dans la rue. J’admets avec difficulté que la ville est en guerre.
Ma barre de tractions en fer est toujours fixée entre deux cheminées. D'un pas chancelant, j'escalade les quelques mètres du toit qui m'en séparent. C'est approximativement le moment où les gens se demandent si je suis vraiment con à ce point là.
Je le suis. J'agrippe la barre et mes pieds quittent le sol. Immédiatement je sens mes côtes s'écarter, et ma peau tirer sur les points de suture sommaires que Vincent m'a appliqué. Je me mords la langue par réflexe, comme pour situer la douleur ailleurs. Quand je me hisse à la force des bras, je sens les fils de nylon qu'a utilisé le moustachu craquer, et ma plaie se rouvrir. Mon bandage change de teinte, en prend une plus foncée, plus rouge.
J'éxécute une deuxième traction pour en mettre plein la vue à ceux qui n'ont pas encore zappé. J'ai envie de crier au monde que je l'emmerde, mais ma langue est encore trop endolorie. Je souffre maintenant mais c'est rien comparé à ce que je vais infliger à celui qui m'a fait ça. Il n'y a plus d' « écrivain guerrier » qui tienne. Il n'y a même plus d'écrivain.
À la troisième traction, je sens comme un fusible sauter dans mon cerveau, comme si la douleur était parvenu au point de surchauffe et que la machine s'éteignait. Mon cerveau, déjà spongieux, devient presque gazeux. Mes pensées, bonnes ou mauvaises, se changent en brume, et mon système nerveux part en fumée. Mes mains molles glissent sur la barre et je m'écroule inerte sur le toit, avant de commencer à glisser vers le parapet.
Mon corps roule jusqu'au vide sans douleur, inconscient de sa fin prochaine, mou comme jamais. Lorsqu'entraîné par l'élan je bascule par dessus la gouttière, je découvre ce qu'est le vrai vide. Ce n'est pas une métaphore à la con, ou un sentiment de manque. Ce n'est pas un petit connard qui veut faire l'acteur ou écrire, par peur d'admettre qu'il ne sait pas faire grand chose. Surtout, ce n'est pas un terme poétique qui nous parle de ce sentiment que l'on éprouve quand on réalise que les jours meilleurs ne viendront pas jusqu'à nous.
Bordel, le vrai vide c'est ce grand corps inerte qui se casse la gueule du haut d'un immeuble, et qui voit le trottoir venir à lui en quelques secondes.
Tout va si vite que je n'ai le temps de pousser qu'un seul et unique juron, auquel je ne réfléchis pas, qui est « Crotte ». À croire que je me suis assagi sur la fin de ma vie.
La tête la première, je m'écrase sur le béton avec un fracas démoniaque. Je sens mon corps s'enfoncer dans le trottoir comme un clou. Très vite je suis stoppé sur ma lancée, et je m'arrête une fois enfoncé jusqu'à la ceinture.
Encore un peu brumeux, je me dégage tant bien que mal, remuant comme un ver pour me sortir du trou que j'ai creusé. En m'extirpant je détache du trottoir des petites plaques de béton.
Ce que je fais ensuite est assez inhabituel : Je regarde la caméra en face. Je plonge mon regard dans l'objectif, et le gratifie du sourire le plus provocateur dont je sois capable.
Mes tempes palpitent au rythme d'une soirée disco qui n'a pas lieu. Je crois bien que c'est le début du plus spectaculaire mal de crâne que j'aie jamais connu.
Vincent me demande d'arrêter de remuer pendant qu'il examine ma blessure. Il sort une aiguille et du fil de nylon, et je le préviens que s'il me touche je lui arrache sa putain de moustache à mains nues. Il repose son matériel d'un air blasé.
-Laisse-moi au moins désinfecter, plaide-t-il.
Pendant qu'il charge un bout de coton en alcool, je commence à retirer mon bandage. Il a aussitôt une sorte de réaction de panique, et me demande avec un air pressé de le laisser enlever le pansement lui-même. Ses paupières inférieures remontent légèrement, tic que je ne connais que trop bien chez mon ami.
-Qu'est-ce que je dois pas voir ? je demande.
-Rien, marmonne-t-il.
Je comprends sans qu'il ne me le dise. Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois pas mes tatouages. À vrai dire ils ne se rappellent à moi que lorsque quelqu'un m'en parle. Je réalise soudain à quel endroit est passée la balle qui m'a traversé.
Précipitamment, je retire mon bandage pour me rendre compte de l'étendue des dégâts. À l'endroit ou s'étalait une phrase de mon poète underground préféré que j'avais prise pour leitmotiv, se trouve un petit cratère rond, qui à coup sûr donnera une cicatrice. L'ironie du sort veut que le sens de la phrase ait changé : Au lieu de « Chaque jour sera dur », on peut dorénavant lire « Chaque jour sera dor ».
Je lève la tête vers Vincent, qui a l'air sincèrement désolé pour moi. Il me console à sa manière, m'explique que j'avais un tatouage à la con, et que maintenant j'ai un tatouage à la con niais et mal orthographié.
Chaque jour sera dor, mon cul. J'ai mal à la tête et aux côtes, et je ne guérirai jamais assez vite. Peut-être même que je vais devoir abandonner les tractions. D'une voix lasse, je demande à Vincent où est encore passé Xavier.
-Il est parti, me répond-il. Il a dit que tu étais trop décevant.
Je m'enfonce dans le canapé, et tente de dissiper la brume dans ma tête. Je pourrais sans doute dormir si la douleur était moins forte. Mes yeux sont gonflés et humides, et j'ai comme une envie de les arracher pour aller touiller avec mes doigts ce gros cerveau qui fonctionne si mal. Vincent perd son sourire, et pose une main sur mon épaule d'un air qui se veut rassurant.
-Je déconne, dit-il, il est juste parti installer une antenne sur le toit.
Xavier descend quelques minutes plus tard, et m'explique qu'il a dû utiliser ma barre de tractions pour son installation. Il fait courir un câble dans le salon, qu'il branche sur la télévision du voisin.
-On va capter les chaînes étrangères, annonce-t-il fièrement.
Pendant qu'il se bat avec la télécommande et les derniers réglages de l'appareil, Vincent et moi avançons les suppositions les plus folles. Nous nous demandons où en sont les Nations Unies par rapport à la France, et quand l'aide internationale va enfin arriver. Le moustachu pense que l'ONU va encore nous voir comme un pays de chieurs.
Xavier allume le poste, et tombe sur une émission de cuisine espagnole. Il zappe et débouche sur un télé-achat allemand ou autrichien.
-Je vais mettre les chaînes d'information.
La caméra, qui nous filmait d'assez près, commence à dézoomer. Elle nous montre de dos, face à la télévision, pendant que Xavier zappe toutes les cinq secondes à la recherche d'un journal télévisé qui veuille bien parler de la France.
Bientôt, le plan englobe tout l'appartement, et les images sortant du poste deviennent minuscules. On entend simplement plusieurs présentateurs parler dans plusieurs langues de la crise économique ou des futurs jeux olympiques. Un reportage belge relate les aventures d'un chien qui fait du skate-board.
Nos trois protagonistes restent immobiles, les épaules tombantes, comme vaincus. La caméra s'éloigne d'eux, passe par la fenêtre, et les abandonne comme le reste du monde. Elle s'élève et nous fait découvrir un plan aérien de Paris, gris et délabré.
Au loin, un immeuble finit de brûler. Une chanson à peine mélancolique fait entendre ses premiers accords. L'immeuble s'écroule, et c'est le noir.
Notes : -Tu vas encore perdre des lecteurs (mais bon...)
-Pourquoi « crotte » ?
Prochainement : Xavier ne sait pas ce qu'il rate
2 mars 2010
25. Xavier le ninja
-L'idée, c'est de rien laisser passer, jamais.
J'explique à Xavier que c'est impossible, qu'on a des faiblesses et que donc des fois on passe des journées sur son canapé. Il m'observe d'un œil amusé, et me fait remarquer que j'ai ressorti mon jogging infâme. Il commence à remplir un sac de sport avec des objet divers : Lampe, tournevis, corde...
-C'est possible mec, poursuit-il. Je dis pas qu'on est pas faible, je dis qu'on doit jamais se laisser aller.
-Ouais. Super facile.
Il m'énerve. Il veut notre bien, et du coup il passe son temps à nous faire chier. Je le regarde charger son sac avec sérieux, y rajoutant cette fois ses nunchakus fétiches. Je pourrais juste arrêter de porter des joggings quand j'ai décidé de ne rien faire. Je pourrais arrêter de ne rien faire.
Je crois qu'on est pas des chevaliers, et qu'on est pas des magiciens. On est des faibles en guerre avec la peur du vide, et si on flippait pas de mourir et de retourner au néant, sans doute qu'on passerait nos vies sur des canapés.
Je me lève péniblement, et vais ouvrir la fenêtre pour avoir un peu d'air. Je m'allume une cigarette, et la première bouffée me brûle un peu la gorge. Dehors tout est calme, parce que tout le monde est cloitré sur son propre canapé. J'ai besoin de sortir.
-Tu veux venir ? me propose Xavier.
J'acquiesce silencieusement, en regardant le soleil se coucher sur Paris. Il peint les immeubles avec des couleurs brûlantes, et souligne tout ce qui est beau. Je retire mon jogging pour passer un jean, et Xavier me fait remarquer que j'aurais pu passer dans la pièce d'à côté pour me changer.
-Mais c'est peut-être ta manière d'essayer de me draguer.
Je devrais peut-être commencer par me raser convenablement et arrêter de laisser traîner un peu partout des tasses de café à moitié bues. Et accompagner Xavier dans ses croisades absurdes, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à faire.
Nous quittons l'appartement et allons marcher dans les rues crépusculaires. Il n'y a personne dehors, et trop de gens dans nos vies. Le soleil faiblit chaque seconde, et nous traçons la route pour aller nous cogner contre tous les abrutis du monde. Je devrais écrire au lieu de chercher à vivre les choses.
Paris ne va pas mieux. Les mêmes boulevards dévastés s'offrent à nous, les mêmes solitudes incompréhensibles. Les guerres n'ont pas de fin.
Xavier me parle de l'art du ninja, le ninpo. Il m'explique que le but avoué n'est pas de faire étalage de son courage, mais de chercher l'efficacité.
-Il faut toujours se protéger, s'endurcir. Et ensuite il faut arriver à prévoir les trucs qui vont te tomber dessus pour pouvoir les empêcher.
-C'est aussi ce que font les écrivains.
-Alors t'es un mauvais écrivain.
Je souris à pleines dents. L'air est doux et les rues deviennent un peu plus sombres à chaque pas. Mon ami m'emmène dans les profondeurs de la capitale, vers la Seine, en ajoutant qu'une bonne connaissance de l'ennemi est aussi très importante dans le ninpo.
-Tu sais où ils sont ?
-Ils sont pas très discrets, me répond-il.
Les jours passent tellement vite que je ne me rends plus compte de rien. Il fait presque nuit maintenant, et je ne me souviens plus très bien de ce que j'ai fait aujourd'hui. J'ai même du mal à savoir ce que je fais en ce moment.
Je perds mon temps pendant que le monde avance. Et si demain je trébuche, je donne pas cher de ma peau.
Nous arrivons dans le centre de Paris, en piteux état. On a pas idée de saccager une ville comme ça. Xavier, sûr de lui, me guide à travers les petites rues, évitant certaines artères qu'il juge trop dangereuses.
Il m'emmène jusqu'à un immeuble qui ne se différencie en rien des autres, et sort un grappin de son sac. Je lui demande s'il se fout de ma gueule. Avec un rictus, il commence à faire tournoyer son grappin, et le lance assez haut pour qu'il s'accroche au balcon d'une fenêtre ouverte du deuxième étage.
-Si je te dis que je sais pas grimper à la corde, dis-je, tu me traites de pédé ?
-Oui.
Et sans plus attendre, il se hisse le long de la liane qui mène au deuxième étage. Je crois que ce connard a encore pris du muscle. Il grimpe à la force des bras, sans même s'aider de ses pieds, et je suis certain qu'il le fait juste pour m'énerver.
Je me saisis de la corde et commence à escalader l'immeuble péniblement. J'aperçois Xavier, qui enjambe la rambarde du balcon et inspecte l'intérieur de l'immeuble. Je le rejoins à bout de souffle et il m'ordonne de faire moins de bruit.
Puis il pénètre par la fenêtre, silencieux comme un ninja, et me fait signe que la voie est libre. Nous nous retrouvons dans un appartement presque vide, où trônent simplement une table et quelques chaises, ainsi que plusieurs caisses entassées dans un coin.
Xavier sort ses nunchakus de son sac et me les donne. Il se réserve le flingue que Vincent a confisqué à Sancho le révolutionnaire.
-Mec, dis-je un peu apeuré, je suis pas sûr que...
-Tu sais qu'on a pas le choix, me coupe-t-il en me faisant signe de me taire.
Il va ouvrir délicatement l'unique porte de la pièce, qui donne sur un couloir vide. Nous le remontons lentement, écoutant à chaque porte sans trouver de signe de vie. Jusqu'à ce bruit bien caractéristique qui vient de la dernière porte. Un son de chasse que l'on tire.
Xavier m'explique quelque chose par signes, que je ne comprends absolument pas. Et avant que j'aie eu le temps de lui demander de préciser sa pensée, il ouvre brusquement la porte des toilettes.
Sancho se retrouve face nous, à peine reboutonné, surpris comme devant une invasion extraterrestre. D'un mouvement brusque, Xavier l'attrape à la gorge pour le plaquer contre le mur, avant de lui braquer son revolver entre les deux yeux.
-Je te conseille de te taire et de pas appeler tes potes, chuchote-t-il.
-Je suis tout seul, répond Sancho d'une voix claire et forte qui fissure le silence et me fait sursauter.
Xavier lui met la main sur la bouche et écoute les alentours. Il semble vouloir s'assurer que l'appartement est bien vide. Pendant ce temps, je joue un peu avec mes nunchakus, cherchant la meilleure manière de les tenir, pas tant pour être plus combatif que pour avoir l'air moins ridicule. Sancho marmonne une phrase incompréhensible, et Xavier ôte sa main de son visage.
-Vous êtes tarés de venir ici, recommence-t-il. J'ai bien envie de vous tuer pour ça.
Xavier lui colle un coup dans le nez avec la crosse de son arme, et j'entends un petit craquement. Sancho réprime un cri de douleur et porte ses mains à son visage en plissant les yeux. Xavier se retourne vers moi et me demande de dire quelque chose.
-Quoi ?
-Un truc impressionnant pour qu'il comprenne, me répond-il. Moi je sais pas quoi dire.
Je triture les nunchakus en cherchant mes mots. Mon ami a sans doute raison. Que ces fils de putes viennent chez nous, ça veut dire « Je sais où t'habites ». Venir chez eux, c'est répondre « J'en ai rien à foutre ». Les ninjas prévoient les trucs qui vont leur tomber dessus pour pouvoir les empêcher.
-D'accord, dis-je en fixant Sancho dans les yeux. Le truc c'est que tu t'attaques à des abrutis. Moi je suis stupide comme c'est pas permis, et Vincent il est d'une fierté démesurée. Le truc qui rend Xavier trop con c'est qu'il laisse jamais rien passer.
Je déglutis péniblement. Xavier lève les yeux au ciel, comme si je lui faisais un peu honte. Les yeux de Sancho sont ronds, comme s'il s'attendait à tout sauf à ça comme menace. Mais lui ne me connaît pas vraiment. Je poursuis mon discours en découvrant mes mots une fois qu'ils ont été prononcés.
-Et comme Xavier est un con, tu peux pas t'attaquer à lui. Si tu lui coupes le bras, il te foutra des coups de moignon dans la gueule. Et crois-moi, il n'y a aucun moyen de le raisonner.
Je jette un regard à mon ami, comme pour lui faire comprendre que j'ai terminé. Sancho a une expression indéfinissable, sans doute parce que ses mains cachent son visage en sang. Xavier me réconforte en me disant que c'était pas si mal.
Soudain, la porte d'entrée au fond du couloir s'ouvre. Xavier lâche brusquement Sancho, et m'attrape par l'épaule pour m'entraîner avec lui sur la porte entrouverte, dans laquelle il donne un grand coup de pied pour bousculer la personne qui se trouve derrière.
Nous déboulons dans la cage d'escalier comme des vikings à l'attaque d'un village. Je hurle à en vomir mes tripes, pendant que Xavier tire à l'aveuglette des balles derrière lui. Et puis je fais l'erreur de me retourner une fraction de seconde, et de reconnaître la personne qui se trouvait derrière la porte.
Mes jambes deviennent presque molles, et je m'appuie sur Xavier pour ne pas tomber en dévalant l'escalier. Les coups de feu, les cris, les larmes qui pointent et que l'on réprime. Les personnes qui ne savent pas se faire oublier.
-C'était Roger, dis-je dans un souffle.
Xavier me demande si je parle de Roger mon ami imaginaire, en me portant presque pour sortir de l'immeuble. Arrivés dans la rue, nous nous faisons canarder de la fenêtre par Sancho, qui s'est armé d'une carabine pour changer.
Nous courons à nous en faire éclater les poumons. Nous slalomons entre les poubelles renversées et les voitures éventrées, en hurlant comme des ninjas. Nous mettons bien quelques minutes à nous apercevoir que personne ne nous suit.
Tout va toujours de travers, alors autant ne pas s'attendre à autre chose, et ne pas espérer tout et n'importe quoi. On veut que certains partent, que d'autres reviennent, mais au fond les gens s'en foutent et font ce qu'ils veulent. Les ninjas l'ont accepté depuis longtemps. Ce serait complètement con de dire que je suis malheureux.
Notes : -Discours face à Sancho un peu maladroit
-Tu ne sais pas monter à la corde
Prochainement : Irving Rutherford
J'explique à Xavier que c'est impossible, qu'on a des faiblesses et que donc des fois on passe des journées sur son canapé. Il m'observe d'un œil amusé, et me fait remarquer que j'ai ressorti mon jogging infâme. Il commence à remplir un sac de sport avec des objet divers : Lampe, tournevis, corde...
-C'est possible mec, poursuit-il. Je dis pas qu'on est pas faible, je dis qu'on doit jamais se laisser aller.
-Ouais. Super facile.
Il m'énerve. Il veut notre bien, et du coup il passe son temps à nous faire chier. Je le regarde charger son sac avec sérieux, y rajoutant cette fois ses nunchakus fétiches. Je pourrais juste arrêter de porter des joggings quand j'ai décidé de ne rien faire. Je pourrais arrêter de ne rien faire.
Je crois qu'on est pas des chevaliers, et qu'on est pas des magiciens. On est des faibles en guerre avec la peur du vide, et si on flippait pas de mourir et de retourner au néant, sans doute qu'on passerait nos vies sur des canapés.
Je me lève péniblement, et vais ouvrir la fenêtre pour avoir un peu d'air. Je m'allume une cigarette, et la première bouffée me brûle un peu la gorge. Dehors tout est calme, parce que tout le monde est cloitré sur son propre canapé. J'ai besoin de sortir.
-Tu veux venir ? me propose Xavier.
J'acquiesce silencieusement, en regardant le soleil se coucher sur Paris. Il peint les immeubles avec des couleurs brûlantes, et souligne tout ce qui est beau. Je retire mon jogging pour passer un jean, et Xavier me fait remarquer que j'aurais pu passer dans la pièce d'à côté pour me changer.
-Mais c'est peut-être ta manière d'essayer de me draguer.
Je devrais peut-être commencer par me raser convenablement et arrêter de laisser traîner un peu partout des tasses de café à moitié bues. Et accompagner Xavier dans ses croisades absurdes, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à faire.
Nous quittons l'appartement et allons marcher dans les rues crépusculaires. Il n'y a personne dehors, et trop de gens dans nos vies. Le soleil faiblit chaque seconde, et nous traçons la route pour aller nous cogner contre tous les abrutis du monde. Je devrais écrire au lieu de chercher à vivre les choses.
Paris ne va pas mieux. Les mêmes boulevards dévastés s'offrent à nous, les mêmes solitudes incompréhensibles. Les guerres n'ont pas de fin.
Xavier me parle de l'art du ninja, le ninpo. Il m'explique que le but avoué n'est pas de faire étalage de son courage, mais de chercher l'efficacité.
-Il faut toujours se protéger, s'endurcir. Et ensuite il faut arriver à prévoir les trucs qui vont te tomber dessus pour pouvoir les empêcher.
-C'est aussi ce que font les écrivains.
-Alors t'es un mauvais écrivain.
Je souris à pleines dents. L'air est doux et les rues deviennent un peu plus sombres à chaque pas. Mon ami m'emmène dans les profondeurs de la capitale, vers la Seine, en ajoutant qu'une bonne connaissance de l'ennemi est aussi très importante dans le ninpo.
-Tu sais où ils sont ?
-Ils sont pas très discrets, me répond-il.
Les jours passent tellement vite que je ne me rends plus compte de rien. Il fait presque nuit maintenant, et je ne me souviens plus très bien de ce que j'ai fait aujourd'hui. J'ai même du mal à savoir ce que je fais en ce moment.
Je perds mon temps pendant que le monde avance. Et si demain je trébuche, je donne pas cher de ma peau.
Nous arrivons dans le centre de Paris, en piteux état. On a pas idée de saccager une ville comme ça. Xavier, sûr de lui, me guide à travers les petites rues, évitant certaines artères qu'il juge trop dangereuses.
Il m'emmène jusqu'à un immeuble qui ne se différencie en rien des autres, et sort un grappin de son sac. Je lui demande s'il se fout de ma gueule. Avec un rictus, il commence à faire tournoyer son grappin, et le lance assez haut pour qu'il s'accroche au balcon d'une fenêtre ouverte du deuxième étage.
-Si je te dis que je sais pas grimper à la corde, dis-je, tu me traites de pédé ?
-Oui.
Et sans plus attendre, il se hisse le long de la liane qui mène au deuxième étage. Je crois que ce connard a encore pris du muscle. Il grimpe à la force des bras, sans même s'aider de ses pieds, et je suis certain qu'il le fait juste pour m'énerver.
Je me saisis de la corde et commence à escalader l'immeuble péniblement. J'aperçois Xavier, qui enjambe la rambarde du balcon et inspecte l'intérieur de l'immeuble. Je le rejoins à bout de souffle et il m'ordonne de faire moins de bruit.
Puis il pénètre par la fenêtre, silencieux comme un ninja, et me fait signe que la voie est libre. Nous nous retrouvons dans un appartement presque vide, où trônent simplement une table et quelques chaises, ainsi que plusieurs caisses entassées dans un coin.
Xavier sort ses nunchakus de son sac et me les donne. Il se réserve le flingue que Vincent a confisqué à Sancho le révolutionnaire.
-Mec, dis-je un peu apeuré, je suis pas sûr que...
-Tu sais qu'on a pas le choix, me coupe-t-il en me faisant signe de me taire.
Il va ouvrir délicatement l'unique porte de la pièce, qui donne sur un couloir vide. Nous le remontons lentement, écoutant à chaque porte sans trouver de signe de vie. Jusqu'à ce bruit bien caractéristique qui vient de la dernière porte. Un son de chasse que l'on tire.
Xavier m'explique quelque chose par signes, que je ne comprends absolument pas. Et avant que j'aie eu le temps de lui demander de préciser sa pensée, il ouvre brusquement la porte des toilettes.
Sancho se retrouve face nous, à peine reboutonné, surpris comme devant une invasion extraterrestre. D'un mouvement brusque, Xavier l'attrape à la gorge pour le plaquer contre le mur, avant de lui braquer son revolver entre les deux yeux.
-Je te conseille de te taire et de pas appeler tes potes, chuchote-t-il.
-Je suis tout seul, répond Sancho d'une voix claire et forte qui fissure le silence et me fait sursauter.
Xavier lui met la main sur la bouche et écoute les alentours. Il semble vouloir s'assurer que l'appartement est bien vide. Pendant ce temps, je joue un peu avec mes nunchakus, cherchant la meilleure manière de les tenir, pas tant pour être plus combatif que pour avoir l'air moins ridicule. Sancho marmonne une phrase incompréhensible, et Xavier ôte sa main de son visage.
-Vous êtes tarés de venir ici, recommence-t-il. J'ai bien envie de vous tuer pour ça.
Xavier lui colle un coup dans le nez avec la crosse de son arme, et j'entends un petit craquement. Sancho réprime un cri de douleur et porte ses mains à son visage en plissant les yeux. Xavier se retourne vers moi et me demande de dire quelque chose.
-Quoi ?
-Un truc impressionnant pour qu'il comprenne, me répond-il. Moi je sais pas quoi dire.
Je triture les nunchakus en cherchant mes mots. Mon ami a sans doute raison. Que ces fils de putes viennent chez nous, ça veut dire « Je sais où t'habites ». Venir chez eux, c'est répondre « J'en ai rien à foutre ». Les ninjas prévoient les trucs qui vont leur tomber dessus pour pouvoir les empêcher.
-D'accord, dis-je en fixant Sancho dans les yeux. Le truc c'est que tu t'attaques à des abrutis. Moi je suis stupide comme c'est pas permis, et Vincent il est d'une fierté démesurée. Le truc qui rend Xavier trop con c'est qu'il laisse jamais rien passer.
Je déglutis péniblement. Xavier lève les yeux au ciel, comme si je lui faisais un peu honte. Les yeux de Sancho sont ronds, comme s'il s'attendait à tout sauf à ça comme menace. Mais lui ne me connaît pas vraiment. Je poursuis mon discours en découvrant mes mots une fois qu'ils ont été prononcés.
-Et comme Xavier est un con, tu peux pas t'attaquer à lui. Si tu lui coupes le bras, il te foutra des coups de moignon dans la gueule. Et crois-moi, il n'y a aucun moyen de le raisonner.
Je jette un regard à mon ami, comme pour lui faire comprendre que j'ai terminé. Sancho a une expression indéfinissable, sans doute parce que ses mains cachent son visage en sang. Xavier me réconforte en me disant que c'était pas si mal.
Soudain, la porte d'entrée au fond du couloir s'ouvre. Xavier lâche brusquement Sancho, et m'attrape par l'épaule pour m'entraîner avec lui sur la porte entrouverte, dans laquelle il donne un grand coup de pied pour bousculer la personne qui se trouve derrière.
Nous déboulons dans la cage d'escalier comme des vikings à l'attaque d'un village. Je hurle à en vomir mes tripes, pendant que Xavier tire à l'aveuglette des balles derrière lui. Et puis je fais l'erreur de me retourner une fraction de seconde, et de reconnaître la personne qui se trouvait derrière la porte.
Mes jambes deviennent presque molles, et je m'appuie sur Xavier pour ne pas tomber en dévalant l'escalier. Les coups de feu, les cris, les larmes qui pointent et que l'on réprime. Les personnes qui ne savent pas se faire oublier.
-C'était Roger, dis-je dans un souffle.
Xavier me demande si je parle de Roger mon ami imaginaire, en me portant presque pour sortir de l'immeuble. Arrivés dans la rue, nous nous faisons canarder de la fenêtre par Sancho, qui s'est armé d'une carabine pour changer.
Nous courons à nous en faire éclater les poumons. Nous slalomons entre les poubelles renversées et les voitures éventrées, en hurlant comme des ninjas. Nous mettons bien quelques minutes à nous apercevoir que personne ne nous suit.
Tout va toujours de travers, alors autant ne pas s'attendre à autre chose, et ne pas espérer tout et n'importe quoi. On veut que certains partent, que d'autres reviennent, mais au fond les gens s'en foutent et font ce qu'ils veulent. Les ninjas l'ont accepté depuis longtemps. Ce serait complètement con de dire que je suis malheureux.
Notes : -Discours face à Sancho un peu maladroit
-Tu ne sais pas monter à la corde
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