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15 juin 2010
39. Irving est différent
J'ai décidé de revoir un peu mes priorités. J'ai commencé par mettre ma carrière littéraire naissante entre parenthèses, pour pouvoir regarder la télévision toute la journée. Je note les idées qui me viennent sur des bouts de papiers en me disant que je les écrirai le jour où je me remettrai au travail, si tant est que ce jour arrive. La plupart du temps je perds ces bouts de papier.
J'en ai trouvé un ce matin au pied du canapé sur lequel j'ai dormi. J'ai reconnu mon écriture, même si je n'avais aucun souvenir du moment où j'avais pu l'écrire. Sans doute après un réveil en sursaut. Le papier disait « Raconter un truc avec des apaches ». Je l'ai chiffonné et jeté à la poubelle.
Il est tard maintenant, et la journée est passée discrètement. La télévision diffuse un feuilleton australien sur lequel mes amis et moi sommes concentrés, en partie parce notre anglais est un peu rouillé.
Chacun de nous surveille l'heure en attendant les informations du soir. Même si c'est inutile, et que la guerre civile française semble être écartée de l'actualité internationale, nous regardons maintenant le journal tous les soirs. Xavier et Vincent, secrètement, le regardent aussi pour s'assurer que le reste du monde se porte bien, et que leurs copines parties à l'étranger ne sont pas victimes d'un tremblement de terre ou d'une pluie de météorites.
La montre de Vincent sonne, et Xavier zappe sur un journal télévisé. Nous regardons les gros titres pour nous assurer que le monde existe encore, et que la France, elle, n'existe plus. Nous changeons plusieurs fois de chaîne pour recouper les informations.
-Demain je vais essayer de récupérer un lecteur DVD, nous apprend Vincent.
Xavier et moi acquiesçons d'un air satisfait. Les journées deviennent plutôt ennuyeuses ces temps-ci. Nous avons arrêté les cours d'escrime, et mon ami mes fait plus ou moins la gueule depuis que j'ai décidé de mettre un terme à ma vocation d'écrivain-guerrier de façon brutale. « Pour faire quoi ? » m'a-t-il demandé avec froideur.
Une image attire l'attention de Vincent, et il prend la télécommande des mains de Xavier pour augmenter le son. La voix d'un commentateur japonais emplit la pièce, et ne nous est pas d'une grande utilité. À l'écran, nous découvrons une manifestation de ce que nous prenons d'abord pour des naturistes. Puis je comprends ce qui a arrêté le regard de Vincent : Un homme s'avance, nu lui aussi, à la tête de la foule, et je reconnais Sancho le révolutionnaire.
Je remarque alors que la scène se passe à Paris, et que toutes les personnes qui défilent à poil sont plus ou moins armées. Certains portent des foulards sur le visage, et d'autres brandissent des pistolets en l'air en marchant le bassin en avant. Le rire du présentateur japonais ne nous renseigne pas vraiment sur le but de la manifestation.
Xavier donne un coup de coude à Vincent, et lui montre un coin de l'écran. Le moustachu plisse les yeux comme si ça compensais sa myopie, et s'approche de la télévision pour mieux voir. Avec le premier rang des révolutionnaires, l'intimité à l'air comme les autres, se trouve Irving Rutherford. Il marche fièrement un flingue à la main, et nous sommes immédiatement sidérés par un détail.
Mes amis se retournent vers moi avec des yeux écarquillés. Xavier a même la bouche entrouverte, et bégaie, incapable de parler. Je jurerais que Vincent va se mettre à pleurer.
-Il n'a pas de tatouages, dis-je comme s'il s'agissait d'une révélation.
Ils me dissèquent mentalement, comme s'ils me rencontraient pour la première fois. Je déteste cette situation. Je voudrais être un intellectuel, et je fais constamment des efforts pour lutter contre la stupidité. Je n'ai vraiment pas envie de disserter sur certains sujets qui manquent cruellement de profondeur.
-Mec, m'interpelle Xavier, t'as vu la taille de ce truc ? C'est monstrueux !
Je frotte mon visage nerveusement. Je me recroqueville sur moi-même, comme si je cherchais à disparaître entre deux coussins du canapé. Il y a la guerre civile à Paris, j'ai un jumeau maléfique, et je n'arrive plus à écrire. Ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent.
Xavier me pose la main sur l'épaule, et réprime un sourire pour teinter le moment de gravité. Vincent se lance dans une argumentation hasardeuse sur la profondeur de notre amitié, et la nécessité de tout se dire.
-Sérieusement mec. Dis-nous juste « Plus petite » ou « Pareille ».
Ce roman que je veux écrire raconte l'histoire de l'homme qui découvre le remède contre le cancer. C'est un personnage atypique, et l'intrigue a un rythme lent pour mieux mettre en valeur le caractère du héros face aux évènements.
Quand il devient célèbre, et que les gens commencent à lui adresser des milliers de lettres de remerciement, il rayonne. Il est invité à dîner chez les plus grands chefs d'États, et le tout Hollywood. A un moment, il guérit Britney Spears d'un cancer du sein, et tombe amoureux d'elle. Il perd un peu les pédales. Il se met à vivre de manière un peu inconséquente, et ne traite pas Britney avec les égards qu'elle mérite.
Lui qui est si bizarre se met à rentrer dans le rang : Il achète une grosse voiture et adopte un enfant éthiopien, qu'il nomme Léonard, comme son père. Puis il se rend compte qu'il est floué par les grands laboratoires pharmaceutiques, qui commercialisent son remède à des prix exorbitants, et que seuls les riches peuvent se l'offrir.
À la fin du livre, il fait don de sa fortune à un organisme caritatif, et tente de sauver son couple avec Britney. La mort de Léonard, ironiquement emporté par le sida, les rapproche.
Je n'écrirai pas ce roman, parce que le rythme en est vraiment trop lent, et parce qu'au fond je ne sais pas moi-même où je veux en venir.
Cet autre roman que je veux écrire est un roman fantastique. Un jour, un ours se change en homme, et il doit apprendre à vivre avec nous. Il trouve du travail comme apiculteur, s'achète une maison, et fonde une famille. Les gens l'aiment bien même si ses manières restent un peu frustres. Parfois son regard se charge de mélancolie quand il repense aux montagnes dans lesquelles il a grandi.
Dans ces moments-là, il va passer une nuit dans les bois pour se requinquer.
À la fin, il meurt en tant qu'homme, mais l'épitaphe sur sa tombe nous rappelle qu'il n'a jamais véritablement été à l'aise avec sa condition.
Je n'écrirai certainement pas ce roman. Il est trop personnel, et terriblement prétentieux.
Le dernier roman que je veux écrire serait mieux en bande-dessinée. Il parle d'une cité imaginaire gouvernée par des elfes. La cité appartenait auparavant aux orcs, et ces derniers se sont retrouvés asservis. Les elfes sont un peuple sage et prospère : Ils construisent des routes et des écoles.
Nous suivons un jeune héros orc, qui va rejoindre la révolte de son peuple face à l'envahisseur. Par quelques scènes bien senties, la bande dessinée va nous apprendre qu'il ne faut pas se fier aux apparences : Que les elfes maintiennent volontairement les orcs en bas de l'échelle sociale, en leur faisant croire qu'ils ont la possibilité de grimper. C'est une satyre sociale, et je n'ai pas encore trouvé la fin.
Mais je n'écrirai pas cette histoire non plus, parce que je ne sais pas dessiner.
J'ai fini un roman cette nuit. Ce sont les aventures de ce chevalier, Paxton Fettel, qui se bat contre les gobelins. Le fil de l'histoire est un peu décousu, et les scènes de combat un peu répétitives, mais sinon ça va.
J'ai fini le roman cette nuit car il n'y avait vraiment rien à la télé, et que je n'étais pas loin de la fin. J'ai fait une entorse à mon congé sabbatique, et j'ai été jusqu'au bout de l'épopée de Paxton.
Maintenant je suis dans les vapes. Le soleil se lève dehors, et annonce une journée chaude comme jamais. J'ai vidé les stocks d'encre et de papier de Vincent, et j'ai imprimé mon livre, avant de le relier sommairement avec des agrafes. Je ne me suis même pas relu. Je serais prêt à parier que certaines pages ne sont pas dans le bon ordre.
Mes yeux ne se détachent pas de l'objet pendant que je me rase, si bien que j'en arrive à me couper. Je suis ailleurs et vide. J'ai écrit un deuxième roman.
J'ai la satisfaction de savoir que pendant quelques temps, les post-its vont cesser de s'entasser pendant la nuit. Je vais enfin avoir du temps pour apprendre à dessiner.
Je pose le rasoir et me rince le visage. Le miroir a l'air de me demander si je pense vraiment que mon plan va marcher. Il reflète mes tatouages comme des preuves de mon existence propre, et je passe ma main sur la cicatrice ronde qui barre l'un d'eux en changeant son sens. J'enfile un caleçon, et me glisse à tâtons dans la chambre de Xavier pour ne pas le réveiller. Mon ami, qui d'habitude a le sommeil lourd et les ronflements tonitruants, sort du sommeil instantanément.
-Qu'est-ce que tu fais ? me demande-t-il.
-Je voulais te dire...
Je réfléchis à ma réponse, parce qu'au fond je ne voulais rien lui dire. Je déambule jusqu'au placard, et attrape un costard, une chemise, et des chaussures.
-Plus petite, dis-je parce que c'est la première chose qui me passe par la tête.
-Petite ?
-Pas « petite ». Juste plus petite.
Xavier se rendort avec un sourire ironique aux lèvres, et je réalise que pour une fois il n'a rien compris à rien. Je sors de la chambre et m'habille dans le salon.
Je décide de ne pas retourner me regarder dans le miroir, parce que je risquerai de renoncer à mes résolutions. Je me convaincs que je ressemble maintenant à s'y méprendre à Irving Rutherford.
J'attrape mon roman, comme pour me rassurer. Je descend dans la rue avec, pensant sans doute sortir armé. Mais en vérité j'ai juste besoin de le garder avec moi pour me donner du courage.
Un groupe de jeunes révolutionnaires passe un peu plus loin sur le boulevard. Ils vont torses nus, et se sont dessiné des peintures de guerres sur le visage. Il me font penser à des apaches.
Je prends une grande inspiration, et vais à leur rencontre. J'essaye d'adopter une démarche pleine d'assurance, et le roman que je trimballe avec moi m'y aide un peu. Je me demande comment Irving fait pour porter des costards en été. À peine ai-je fait quelques pas au soleil que je ruisselle déjà de sueur.
Tout est limpide, c'est juste moi qui ait du mal à appréhender certains trucs. Je vais faire des efforts, et chaque jour sera d'or.
Note : Retenir les idées de romans
Prochainement : Vincent est un voyeur
5 mai 2010
33. Vincent a du mal à porter les choses lourdes
Vincent descend péniblement la brouette dans les escaliers, la cognant contre les murs et la laissant parfois échapper sur quelques marches. Il se plaint de la lourdeur de l'outil, et Xavier lui demande s'il préfère porter le cadavre. Bien entendu le moustachu ne trouve rien à y redire.
Je réajuste ma prise sur les pieds de Joell. Xavier, qui descend en marche arrière en tenant les bras du routier, me demande d'aller moins vite si je ne veux pas qu'on se casse la gueule. La manœuvre est délicate car nous évitons tous deux de regarder le cadavre, et la plaie béante qui lui tient lieu de parties génitales.
Vincent fait un bordel pas croyable avec la brouette. Nous n'en sommes qu'à la moitié du chemin et c'est un miracle qu'aucun voisin ne se soit encore risqué à sortir de chez lui.
Je presse un peu trop le pas, et me rapproche sans le vouloir de Xavier. Les fesses du cadavre viennent heurter les marches, et mon partenaire me réprimande. Vincent fait remarquer qu'il n'y a pas que lui qui fait du bruit.
J'ai l'impression que nous mettons une éternité à arriver en bas. Le corps pèse une tonne, et le visage de Xavier est fermé. Nous n'avons pas pu dormir cette nuit.
Une fois dans le hall, nous installons le cadavre châtré dans la brouette, et reprenons quelques secondes notre souffle. Le carrelage dégage une fraîcheur rassurante, mais nous savons que la journée va être étouffante. Nous savourons ce moment car c'est sans doute le meilleur que nous vivrons aujourd'hui.
Vincent sort son revolver, et nous précède dans la rue, pour dégager la voie. Xavier et moi le suivons, portant chacun une poignée de la brouette. Dehors le jour se lève à peine, et déjà la chaleur est désagréable.
Il faut vivre les mauvaises journées, on a pas le choix. Nous partons dans les rues de Paris en guettant chaque bruit suspect, effrayé par l'idée d'être découverts et de passer pour des cons. Ainsi débute l'épopée du cadavre sans bite.
Elle se poursuit dans les ruelles, que nos protagonistes empruntent pour être discrets. Ils ne croisent que quelques rats attirés par les tas d'ordures qui jonchent les trottoirs. Nos trois amis circulent à l'ombre, et essayent de respirer le moins possible.
L'épopée prend une tournure différente quand ils arrivent sur un boulevard sur lequel ils n'étaient pas venu depuis des semaines. Plusieurs cadavres les y attendent, plus ou moins mutilés, comme sur un champ de bataille abandonné par des soldats qui ne prennent pas la peine d'enterrer leurs morts. Certaines façades d'immeubles sont noircies, et presque toutes les portes sont fracturées.
-On se rapproche du centre, tente d'expliquer un des amis.
Et ils poussent leur périple un peu plus loin, avec moins d'appréhension. Car au fond, le cadavre qu'ils transportent leur paraît moins exceptionnel maintenant.
Chaque rue de la ville dévastée les renvoie à la nostalgie d'une époque révolue : La rue du premier baiser avec cette Martine, le bar où un certain soir Vincent s'était battu avec un inconnu...
L'immeuble tenu par les révolutionnaires.
L'épopée marque une pause, pendant que nous regardons la façade lacérée d'impacts de balles et de traces de sang. Je n'ai vu cet immeuble qu'une fois, de nuit, mais dans mon souvenir il était intact. J'interroge Xavier du regard, et il hoche la tête nerveusement, en se mordant la lèvre. Il emprunte le flingue de Vincent, qui le lui cède à contrecœur, et pénètre par un trou dans le mur du rez-de-chaussée. Sans doute un trou de roquette.
Je m'assois sur la brouette sans quitter la façade des yeux, m'attendant peut-être à voir Xavier passer à travers une fenêtre. Vincent allume deux cigarettes et m'en donne une, puis se moque de moi quand je lui dis que je suis presque prêt à arrêter de nouveau.
-Tu me parles de ça comme si c'était une envie que je respectais, me réprimande-t-il.
Le soleil est un peu plus agressif qu'à notre départ, et l'ombre des immeubles est moins envahissante. Je redoute le moment ou le corps de Joell va commencer à pourrir pour de bon. C'était la petite surprise qu'on réservait à ces connards d'activistes pour le réveil.
Xavier sort de l'immeuble en nous faisant signe que celui-ci est vide. Il rend son flingue à Vincent, et me vole ma cigarette quand ce dernier lui parle de notre conversation. Je regarde les yeux vides de Joell, et chasse la première mouche de la journée qui vient se poser sur son visage figé.
-Allons le balancer à la Seine, dis-je comme si c'était une évidence.
L'épopée reprend. Nos héros s'enfoncent un peu plus dans le cœur de la capitale et découvrent des rues de plus en plus dévastées, dans un silence qui n'est troublé que par le bruit d'un hélicoptère trop lointain pour être aperçu. La ville est imprégnée d'odeurs de bataille, des odeurs qui auront du mal à partir, ils le savent.
Sans crier gare, le fleuve apparaît. Il semble une oasis dans un désert vicié. « C'est un comble, quand on sait comme la Seine est dégueulasse », pensent-ils. Mais en cet instant précis, elle leur paraît cristalline et purifiante, et ils ont presque honte de venir y jeter un cadavre, même s'ils savent pertinemment qu'elle en a vu d'autres.
Ils avancent sur le Pont-Neuf, Vincent en tête de ligne, et les deux autres remorquant le corps, sur ce même pont duquel Roger était tombé il y a longtemps. La matinée est déjà bien entamée. Les gens vont commencer à sortir de chez eux, et les militaires à faire leurs patrouilles. Ainsi finit l'épopée du cadavre sans bite.
Je mens quand je dis que Roger est tombé, parce que c'est moi qui l'ai poussé. Je demande à Xavier s'il pense que cet ami du futur dont je lui parle parfois est encore passé à l'ennemi.
-Mec, s'attriste-t-il, faut que tu comprennes qu'il existe pas vraiment.
-On verra.
C'est vrai, quoi... Il l'a jamais rencontré, comment il peut dire s'il existe ?
Je lui demande de m'aider à soulever le corps, ainsi qu'à Vincent. Ce dernier s'y colle avec nous, mais ne nous aide qu'à moitié, et je lui conseille de se rabattre plutôt sur l'oraison funèbre. Pendant que Xavier et moi installons Joell sur le parapet, je le vois chercher ses mots en triturant son flingue.
-Il avait du bon en lui, commence-t-il, puisqu'il a renoncé à nous tuer au dernier moment. C'est pour ça, Joell, que nous avons décidé de ne pas te laisser pourrir au soleil.
-C'est ce qu'on voulait faire au début, rectifie Xavier.
-Ta gueule.
Nous poussons le corps, qui fait une chute hasardeuse, suivie d'un gigantesque éclaboussement. Joell sombre et nous offre un geyser d'adieux, avant de sombrer dans les eaux du fleuve sale. Nous contemplons les ondes troubler la surface de l'eau, qui semblent ne pas avoir de fin.
Il y a quelque chose de plus dur dans l'air maintenant, peut-être ce putain de soleil, ou les émanations de la ville pourrissante.
Nous avons mis trop de temps. Il est encore tôt mais les milices sont de sortie. En plissant les yeux, je distingue un groupe de quatre hommes à l'autre bout du pont, dont l'un d'eux tient ce qui ressemble à un club de golf.
Je déglutis péniblement, en indiquant ma découverte du doigt à mes amis. Leurs épaules se raidissent, et Vincent murmure une phrase agressive que je n'écoute pas vraiment. Les yeux fixés sur ces hommes qui viennent à notre rencontre, le soleil nous aveuglant un peu, nous attendons patiemment de savoir à quoi nous en tenir. Vincent serre son revolver et crispe les mâchoires.
C'est comme si le Pont-Neuf se rallongeait à chaque seconde. Les hommes marchent vers nous comme s'ils s'éloignaient, et nous ne les distinguons précisément que quand ils arrivent à notre niveau. Ils portent des vestes militaires usées, posées sur des t-shirts aux couleurs passées. L'un d'eux, celui au club de golf, est même en sandales.
-Qu'est-ce que vous venez de jeter ? nous demande-t-il agressivement.
Nous ne répondons rien. Xavier met toute la dureté qu'il peut dans son regard, et ses yeux ne lâchent pas le club de golf. J'imagine qu'il réfléchit à la meilleure manière de désarmer notre interlocuteur. Deux des sbires me dévisagent, et l'un chuchote à l'autre une phrase dont je ne saisis que « Tu crois que... ».
Le chef de la troupe marche jusqu'à la brouette, et la soulève d'une main pour l'examiner, ce qui énerve Vincent. L'homme pousse un petit sifflement, comme s'il caressait une ferrari.
-On va la réquisitionner pour la révolution, mon pote, dit-il.
Vincent, imperturbable, va poser la main sur l'outil. Le révolutionnaire, examinant les biceps de mon ami, a un sourire qui se veut ironique. Il amène la brouette vers lui. Le moustachu, sans hésiter, lui tire une balle dans le pied.
La détonation fait sursauter tout le monde, moi le premier. L'homme pousse un cri, suivi d'un flot d'injures, et lâche son arme pour compresser sa plaie. Xavier, le corps entier tendu, a l'air d'un animal prêt à bondir. Il ramasse le club de golf d'un geste prompt, et se place en position de combat.
-C'est notre brouette, grogne Vincent.
L'homme s'appuie sur un de ses camarades, et le petit groupe s'éloigne plus vite qu'il n'est arrivé, en nous traitant de tous les noms. Xavier fait la remarque que dans dix minutes ils reviennent avec des mitraillettes, et nous hochons la tête. Pourtant nous prenons le temps de les regarder s'éloigner, vers la rive pleine de soleil, emportant avec eux un peu de ce qu'il y a de bon chez nous.
On va pas y arriver. On peut pas se cacher, et on peut pas résoudre les choses calmement. Ceux d'en face sont fous et contagieux.
Le bonheur se fait la malle à une vitesse inimaginable, et nous on s'endurcit de jour en jour. On se lève jamais assez tôt, et on a jamais assez de scrupules. On est devenu des personnes qu'on était pas avant.
On jette plus que des cadavres à la Seine.
Note : Ça s'arrange pas
Prochainement : Xavier est toujours mon agent littéraire
9 février 2010
22. Xavier doute
-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
11 novembre 2009
03. Xavier agent litteraire
Xavier est un putain d’enculé de sa mère. J’aurais dû le tuer quand j’en avais l’occasion.
Le téléphone n’en finit pas de sonner, et pourtant je ne décrocherai pas. Jamais. Je mets un point d’honneur à rompre l’engagement débile que j’ai pris avec mon soi-disant agent littéraire.
Mon téléphone cesse de sonner, et j’avale une grande gorgée de café en fixant la page blanche du traitement de texte de mon ordinateur. Je devrais écrire sur du papier comme un vrai écrivain.
Je peux pas écrire quand j’ai rien à dire, c’est pas possible. Il devrait le comprendre et cesser de me harceler. Je devrais pas m’énerver tout seul devant mon ordinateur à cause des délais imposés par ce connard, je devrais aller lire une bande dessinée, ou télécharger une de ces nouvelles séries américaines.
Je reçois un message de Xavier qui dit «Je savais pas que tu préférais juste jouer à l’écrivain». Je lance le téléphone contre le mur, et réalisant la stupidité de mon geste, je me précipite pour le ramasser et vérifier qu’il n’est pas cassé.
Franchement c’est pas une vie. J’ai autre chose à faire que de rester à contempler la page blanche virtuelle sur l’écran de l’ordinateur. C’est même pas impressionnant, une page blanche virtuelle.
Une douleur violente s’empare de mon ventre. J’essaye de l’ignorer, mais bientôt elle m’oblige à m’assoir. C’est pas possible de se mettre dans des états pareils. La douleur grimpe en flèche, et je presse mon estomac de mes deux mains pour tenter de contenir l’alien qui est en train de me bouffer.
Les spasmes me forcent maintenant à m’allonger par terre. Ma respiration s’accélère, et me reprendre paraît de plus en plus difficile. Je hurle «maman» parce qu’après réflexion c’est le seul truc sensé à faire. Mes tripes palpitent et la peau de mon ventre gonfle à vue d’œil.
Je tente péniblement de ramper jusqu’à la fenêtre, espérant avoir encore la force de l’ouvrir et de sauter pour abréger mes souffrances. S’il était là, Vincent dirait que je fais mon cinéma.
La douleur devient si forte que je ne trouve même plus la force de ramper, à peine celle de rouler sur le dos. Une certaine sérénité s’empare immédiatement de moi, car j’ai fini par comprendre ce qui se passe: Je vais exploser.
Je hurle de plus belle, comme un goret qu’on égorge. Pas le temps de faire évacuer l’immeuble, ni de rédiger un testament. Je vais emplir le quartier de tripes en fusion, dans une fulgurante déflagration de stress.
Si seulement je n’avais pas eu cette idée à la con d’accepter d’écrire pour un blog…
Mon ventre cède et le souffle de l’explosion fait voler mon corps en éclats. Mes membres volent aux quatre coins de la pièce, et ma tête est projetée si violemment contre le mur qu’elle le transperce. C’est juste avant que le souffle de l’explosion ne balaie l’appartement.
Dans la rue, un passant observe d’un œil circonspect mon immeuble se disperser en un feu d’artifice de briques, et ça lui rappelle les bouses de vaches qu’il faisait exploser avec des pétards étant enfant, mais en plus grand.
Putain de bouseux.
Je monte péniblement les escaliers, trempé par la pluie diluvienne qui s’abat dans la rue, et qui m’est tombé dessus juste pour me faire chier. Je récupère douloureusement depuis mon explosion, et chaque goutte qui s’est aplatie sur moi aura été un coup de marteau pour m’enfoncer un peu plus dans le trottoir. Mais maintenant je suis à l’abri.
Je frappe à la porte, et Xavier vient m’ouvrir.
-Je venais voir Vincent, dis-je.
Il sourit en m’annonçant que j’ai une sale gueule, avant de me faire rentrer. Je lui demande un café, et il me répond que je peux m’en faire un si j’ai le courage de toucher au paquet qui traîne sur l’étagère depuis deux ans. Je m’affale dans le canapé, tentant d’attirer l’attention ou la pitié. Xavier, lui, s’assoit à son ordinateur et se met à surfer sur internet, apparemment à la recherche du dernier épisode de son manga du moment.
Je soupire fort mais il fait mine de ne pas m’entendre. J’attrape une bande dessinée et tente de me concentrer pour la lire, en vain. Et puis je suis pas venu pour ça.
-Au fait, dis-je en tentant de paraître détendu, je crois pas que je vais te rendre de texte cette semaine.
-C’est pas grave, répond-il, je comptais mettre un extrait de ton bouquin…
Il me lance un paquet de feuilles agrafées, et je reconnais l’extrait dès la première ligne:
" ...Floyd fit une chute vertigineuse d’environ huit étages. La tempête de neige le fit dévier, et il atterrit sur le toit de la rue d’en face. La violence du choc lui cassa les deux jambes. Il roula sur quelques mètres, avant d’aller s’écraser contre un mur de briques.
S’il avait été totalement humain, il serait certainement mort sur le coup.
Le corps meurtri, il resta ainsi une bonne heure à contempler les flocons se disperser sur cette ville qui avait eu sa peau. Son monde se changeait en coton, et plus les minutes passaient, plus il abandonnait l’espoir de se relever un jour pour se venger de l’infâme Wolfgang.
Les flocons étaient maintenant des étoiles filantes, et la vie folle passait bien trop vite pour le pauvre Floyd, lorsqu’un visage connu se pencha au dessus de lui.
-Helena de Suza, murmura-t-il.
La jeune femme lui sourit, et passa sa main sur le visage du malheureux.
-Je vous aime, confia-t-il. Je vous ai aimé depuis le premier jour, même si pour le cacher j’ai tenté de vous vendre à Wolfgang. Maintenant toute la ville est à mes trousses, et je n’ai plus rien à vous offrir, sauf une vieille Cadillac blanche garée au bas de l’immeuble. Je veux dire… Je sais que je ne suis pas le plus honnête des hommes, mais putain, je n’ai jamais voulu vous faire du mal, et vu le monde dans lequel on vit je trouve que c’est un bon début. Je vous promets pas le bonheur, mais dès que je pourrai me lever je vous emmènerai ailleurs, et vous serez un peu moins triste, ça je vous le promets.
Une rafale de mitrailleuse coupa net son discours. Un hélicoptère de combat approchait de l’immeuble dans un fracas d’enfer. L’engin était peint de jaune et de rouge, des couleurs qui étaient hélas bien trop familières à Floyd.
-Wolfgang! sursauta Helena de Suza."
Je regarde Xavier, en lui montrant les feuilles que je tiens en main.
-Enculé de ta mère, dis-je d’une voix blanche, tu peux pas mettre ça sur internet.
Terrifié, ne sachant sans doute plus ce que je fais, je jette les feuilles à la gueule de mon ami. Il me jette la souris de l’ordinateur, et je me réfugie derrière de canapé pour éviter un boitier de disque lancé comme un freesbe. J’attrape une chaussure qui traîne et vise Xavier avec, mais manque mon coup.
-Tu sais pourtant très bien que tu sais pas viser, se moque-t-il.
Je lui demande des parlementassions et il me rappelle que je ne suis pas en position de force. Je lui réponds que je pourrais tout à fait mettre le feu à son appartement.
-Avec quel briquet? T’as arrêté de fumer. Tu as encore deux jours.
Les vagues apportent des nouvelles de la mer, plus ou moins fameuses. Le vent fait voler mon écharpe, et onduler mes vêtements. Me pieds se fondent avec le sable, et toute trace de mon passage sera bientôt recouverte par la marée.
C’est pas la méditerranée de pédé. C’est une mer agitée de vagues grises et vertes. C’est le froid et les bateaux qui peinent vraiment à la tâche. C’est un des endroits que je préfère au monde.
Mes chaussures s’enfoncent un peu plus dans le sable humide à chaque pas que je fais. Un char à voile arrive vers moi à toute vitesse, et je n’y prête pas attention. J’avais tort de vouloir écrire, et je pense que je vais passer ma vie ici.
Le char à voile manque de me rentrer dedans, et je lui hurle des insanités. Il tente de faire demi-tour et se renverse, ce qui me fait rire jusqu’à ce que je reconnaisse le conducteur accidenté.
Je sais pas ce qui a fait penser à Xavier que ce serait facile de conduire ce truc. Je l’aide à se relever, et il râle au sujet de la caution qu’il a laissée pour le char. Je lui demande comment il m’a trouvé.
-Satellite espion, répond-il en marmonnant.
-Sérieux?
-Mais non, pauvre con, j’ai appelé ta mère.
Je tire sur mes jambes pour décoller mes pieds du sable boueux. C’est un choix que j’ai fait. J’aurais très bien pu rester collé ici quelques heures de plus.
Xavier et moi nous mettons en route vers le parking au loin. Je lui demande s’il est venu me chercher parce qu’il est secrètement amoureux de moi, et il me répond que je prends mes désirs pour des réalités.
Il me tend un paquet de feuilles imprimées que je reconnais à une phrase surlignée en jaune: «Floyd décida de se mesurer au monde». Je déchire les feuilles en deux et les jette en direction de a mer, dans un geste que je veux romantique et désespéré. Mais le vent souffle dans le mauvais sens, et elles me reviennent en pleine figure, avant d’aller effectuer une danse folle sur le sable.
-J’ai écrit un bouquin de merde, dis-je.
-Il est pas si merdique, corrige Xavier. Et puis c’est pas grave.
Il ajoute que ma mère nous invite à manger. Nous continuons notre route jusqu’à la voiture, agressés par un froid polaire et la certitude de ne pas être invincibles.
Note: Idée du char à voile complètement débile.
Prochainement: Vincent me casse la gueule.
Le téléphone n’en finit pas de sonner, et pourtant je ne décrocherai pas. Jamais. Je mets un point d’honneur à rompre l’engagement débile que j’ai pris avec mon soi-disant agent littéraire.
Mon téléphone cesse de sonner, et j’avale une grande gorgée de café en fixant la page blanche du traitement de texte de mon ordinateur. Je devrais écrire sur du papier comme un vrai écrivain.
Je peux pas écrire quand j’ai rien à dire, c’est pas possible. Il devrait le comprendre et cesser de me harceler. Je devrais pas m’énerver tout seul devant mon ordinateur à cause des délais imposés par ce connard, je devrais aller lire une bande dessinée, ou télécharger une de ces nouvelles séries américaines.
Je reçois un message de Xavier qui dit «Je savais pas que tu préférais juste jouer à l’écrivain». Je lance le téléphone contre le mur, et réalisant la stupidité de mon geste, je me précipite pour le ramasser et vérifier qu’il n’est pas cassé.
Franchement c’est pas une vie. J’ai autre chose à faire que de rester à contempler la page blanche virtuelle sur l’écran de l’ordinateur. C’est même pas impressionnant, une page blanche virtuelle.
Une douleur violente s’empare de mon ventre. J’essaye de l’ignorer, mais bientôt elle m’oblige à m’assoir. C’est pas possible de se mettre dans des états pareils. La douleur grimpe en flèche, et je presse mon estomac de mes deux mains pour tenter de contenir l’alien qui est en train de me bouffer.
Les spasmes me forcent maintenant à m’allonger par terre. Ma respiration s’accélère, et me reprendre paraît de plus en plus difficile. Je hurle «maman» parce qu’après réflexion c’est le seul truc sensé à faire. Mes tripes palpitent et la peau de mon ventre gonfle à vue d’œil.
Je tente péniblement de ramper jusqu’à la fenêtre, espérant avoir encore la force de l’ouvrir et de sauter pour abréger mes souffrances. S’il était là, Vincent dirait que je fais mon cinéma.
La douleur devient si forte que je ne trouve même plus la force de ramper, à peine celle de rouler sur le dos. Une certaine sérénité s’empare immédiatement de moi, car j’ai fini par comprendre ce qui se passe: Je vais exploser.
Je hurle de plus belle, comme un goret qu’on égorge. Pas le temps de faire évacuer l’immeuble, ni de rédiger un testament. Je vais emplir le quartier de tripes en fusion, dans une fulgurante déflagration de stress.
Si seulement je n’avais pas eu cette idée à la con d’accepter d’écrire pour un blog…
Mon ventre cède et le souffle de l’explosion fait voler mon corps en éclats. Mes membres volent aux quatre coins de la pièce, et ma tête est projetée si violemment contre le mur qu’elle le transperce. C’est juste avant que le souffle de l’explosion ne balaie l’appartement.
Dans la rue, un passant observe d’un œil circonspect mon immeuble se disperser en un feu d’artifice de briques, et ça lui rappelle les bouses de vaches qu’il faisait exploser avec des pétards étant enfant, mais en plus grand.
Putain de bouseux.
Je monte péniblement les escaliers, trempé par la pluie diluvienne qui s’abat dans la rue, et qui m’est tombé dessus juste pour me faire chier. Je récupère douloureusement depuis mon explosion, et chaque goutte qui s’est aplatie sur moi aura été un coup de marteau pour m’enfoncer un peu plus dans le trottoir. Mais maintenant je suis à l’abri.
Je frappe à la porte, et Xavier vient m’ouvrir.
-Je venais voir Vincent, dis-je.
Il sourit en m’annonçant que j’ai une sale gueule, avant de me faire rentrer. Je lui demande un café, et il me répond que je peux m’en faire un si j’ai le courage de toucher au paquet qui traîne sur l’étagère depuis deux ans. Je m’affale dans le canapé, tentant d’attirer l’attention ou la pitié. Xavier, lui, s’assoit à son ordinateur et se met à surfer sur internet, apparemment à la recherche du dernier épisode de son manga du moment.
Je soupire fort mais il fait mine de ne pas m’entendre. J’attrape une bande dessinée et tente de me concentrer pour la lire, en vain. Et puis je suis pas venu pour ça.
-Au fait, dis-je en tentant de paraître détendu, je crois pas que je vais te rendre de texte cette semaine.
-C’est pas grave, répond-il, je comptais mettre un extrait de ton bouquin…
Il me lance un paquet de feuilles agrafées, et je reconnais l’extrait dès la première ligne:
" ...Floyd fit une chute vertigineuse d’environ huit étages. La tempête de neige le fit dévier, et il atterrit sur le toit de la rue d’en face. La violence du choc lui cassa les deux jambes. Il roula sur quelques mètres, avant d’aller s’écraser contre un mur de briques.
S’il avait été totalement humain, il serait certainement mort sur le coup.
Le corps meurtri, il resta ainsi une bonne heure à contempler les flocons se disperser sur cette ville qui avait eu sa peau. Son monde se changeait en coton, et plus les minutes passaient, plus il abandonnait l’espoir de se relever un jour pour se venger de l’infâme Wolfgang.
Les flocons étaient maintenant des étoiles filantes, et la vie folle passait bien trop vite pour le pauvre Floyd, lorsqu’un visage connu se pencha au dessus de lui.
-Helena de Suza, murmura-t-il.
La jeune femme lui sourit, et passa sa main sur le visage du malheureux.
-Je vous aime, confia-t-il. Je vous ai aimé depuis le premier jour, même si pour le cacher j’ai tenté de vous vendre à Wolfgang. Maintenant toute la ville est à mes trousses, et je n’ai plus rien à vous offrir, sauf une vieille Cadillac blanche garée au bas de l’immeuble. Je veux dire… Je sais que je ne suis pas le plus honnête des hommes, mais putain, je n’ai jamais voulu vous faire du mal, et vu le monde dans lequel on vit je trouve que c’est un bon début. Je vous promets pas le bonheur, mais dès que je pourrai me lever je vous emmènerai ailleurs, et vous serez un peu moins triste, ça je vous le promets.
Une rafale de mitrailleuse coupa net son discours. Un hélicoptère de combat approchait de l’immeuble dans un fracas d’enfer. L’engin était peint de jaune et de rouge, des couleurs qui étaient hélas bien trop familières à Floyd.
-Wolfgang! sursauta Helena de Suza."
Je regarde Xavier, en lui montrant les feuilles que je tiens en main.
-Enculé de ta mère, dis-je d’une voix blanche, tu peux pas mettre ça sur internet.
Terrifié, ne sachant sans doute plus ce que je fais, je jette les feuilles à la gueule de mon ami. Il me jette la souris de l’ordinateur, et je me réfugie derrière de canapé pour éviter un boitier de disque lancé comme un freesbe. J’attrape une chaussure qui traîne et vise Xavier avec, mais manque mon coup.
-Tu sais pourtant très bien que tu sais pas viser, se moque-t-il.
Je lui demande des parlementassions et il me rappelle que je ne suis pas en position de force. Je lui réponds que je pourrais tout à fait mettre le feu à son appartement.
-Avec quel briquet? T’as arrêté de fumer. Tu as encore deux jours.
Les vagues apportent des nouvelles de la mer, plus ou moins fameuses. Le vent fait voler mon écharpe, et onduler mes vêtements. Me pieds se fondent avec le sable, et toute trace de mon passage sera bientôt recouverte par la marée.
C’est pas la méditerranée de pédé. C’est une mer agitée de vagues grises et vertes. C’est le froid et les bateaux qui peinent vraiment à la tâche. C’est un des endroits que je préfère au monde.
Mes chaussures s’enfoncent un peu plus dans le sable humide à chaque pas que je fais. Un char à voile arrive vers moi à toute vitesse, et je n’y prête pas attention. J’avais tort de vouloir écrire, et je pense que je vais passer ma vie ici.
Le char à voile manque de me rentrer dedans, et je lui hurle des insanités. Il tente de faire demi-tour et se renverse, ce qui me fait rire jusqu’à ce que je reconnaisse le conducteur accidenté.
Je sais pas ce qui a fait penser à Xavier que ce serait facile de conduire ce truc. Je l’aide à se relever, et il râle au sujet de la caution qu’il a laissée pour le char. Je lui demande comment il m’a trouvé.
-Satellite espion, répond-il en marmonnant.
-Sérieux?
-Mais non, pauvre con, j’ai appelé ta mère.
Je tire sur mes jambes pour décoller mes pieds du sable boueux. C’est un choix que j’ai fait. J’aurais très bien pu rester collé ici quelques heures de plus.
Xavier et moi nous mettons en route vers le parking au loin. Je lui demande s’il est venu me chercher parce qu’il est secrètement amoureux de moi, et il me répond que je prends mes désirs pour des réalités.
Il me tend un paquet de feuilles imprimées que je reconnais à une phrase surlignée en jaune: «Floyd décida de se mesurer au monde». Je déchire les feuilles en deux et les jette en direction de a mer, dans un geste que je veux romantique et désespéré. Mais le vent souffle dans le mauvais sens, et elles me reviennent en pleine figure, avant d’aller effectuer une danse folle sur le sable.
-J’ai écrit un bouquin de merde, dis-je.
-Il est pas si merdique, corrige Xavier. Et puis c’est pas grave.
Il ajoute que ma mère nous invite à manger. Nous continuons notre route jusqu’à la voiture, agressés par un froid polaire et la certitude de ne pas être invincibles.
Note: Idée du char à voile complètement débile.
Prochainement: Vincent me casse la gueule.
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