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17 août 2010
48. Vincent dramatise
Pousse ta brouette, abruti. Mets un pied devant l’autre, et ne t’encombre pas de réflexions sur toi ou ta place dans le monde. La route est encore longue jusqu’aux quatre royaumes de Ragnar, et encore plus jusqu’au Valhalla.
Je raconte n’importe quoi. Chaque jour sera d’or, mais pour l’instant chaque jour je suis un peu plus givré. Je suis à peine conscient de ce que je fais.
Irving Rutherford est en train de me bouffer, je le sais bien. Même à distance, il draine mes forces vitales, et ma raison avec. Je suis de moins en moins cohérent dans les histoires que je raconte. De temps en temps, un éclair de lucidité me fait me dire que j’ai imaginé la mort de Xavier, parce que les magazines de psychologie n’ont jamais tué personne.
-Toi qui avais déjà eu du mal à te faire à la mort de Roger, compatit Vincent.
-Roger n’est pas mort, dis-je, irrité. Il est retourné dans son époque, je te l’ai déjà dit.
Vincent secoue la tête d’un air las, et je vois des larmes de dépit pointer aux coins de ses yeux lorsqu’il les pose sur moi. Il détourne la tête pour ne pas avoir à contempler plus longtemps le spectacle de mon départ au large.
J’ai largué les amarres il y a longtemps déjà. J’attendais simplement qu’une bourrasque m’emmène au loin.
Pousse ta brouette, pousse ta brouette, pousse ta brouette. Le chemin qui mène au Valhalla est court, et au bout attendent la gloire, les femmes, et l’alcool artisanal à boire dans le crâne de tes ennemis. Irving Rutherford crèvera la gueule ouverte et tu pourras chier dedans.
Brusquement, une palpitation au cœur m’oblige à m’arrêter de marcher. Ma vision est troublée par des mouches obscures, et je sens assailli par la pluie qui dégringole et la certitude que je ne serai jamais un homme meilleur.
Vincent me rattrape par les épaules pour m’empêcher de tomber. Il se demande à voix haute comment il s’est retrouvé à escorter le porteur de l’anneau. Il me fait asseoir sur le bord de la route, dans l’herbe froide et mouillée.
Une bruine continuelle nous assaille depuis que nous avons abandonné la voiture, qui est tombée à court d’essence. Elle est insidieuse et persistante, et cherche à nous prouver que l’été est bel et bien fini.
Pour ne rien arranger, Vincent m’a refilé le sac le plus lourd. Quand j’ai proposé de laisser nos affaires dans la voiture, il n’a rien répondu, mais m’a fourré ce gros sac de sport entre les mains. Depuis quelques temps, chaque mot que je prononce est un mot qui me rapproche un peu plus du moment où il va m’assommer et me jeter dans un fossé, pour m’abandonner à la pluie diffuse qui me noiera calmement.
Selon les dires du moustachu, Paris n’est qu’à une bonne journée de marche. Je prie chaque seconde d’arriver à temps pour Ragnarök.
Je me relève, et nous poursuivons notre route. Vincent prend la tête, et pendant une bonne heure ne se retourne même pas vers moi. Je suis tellement trempé que j’ai l’impression de marcher dans des flaques à chaque pas. Et le bruit de mes baskets mouillées semble irriter encore plus mon ami, dont je vois les épaules se raidir progressivement.
Au loin, j’entends les cris d’Irving. Il me parle du futur diabolique qu’il est en train de mettre en place, et remet en question mon existence à moi. Je trouve quand même que c’est un comble pour un jumeau maléfique. Lorsqu’il me rétorque « C’est toi le jumeau maléfique », je lui hurle que je vais le donner à manger aux rats, ce qui fait sursauter Vincent.
Il se retourne vers moi avec rage et tristesse, sûrement furieux que ce soit Xavier qui s'en soit allé et pas moi.
-T'es un putain de givré ! me crie-t-il.
-Je fais ce que je peux.
-J'en ai marre de te ménager.
-Moi je vais te ménager la gueule, tu vas voir.
Il fait un pas vers moi, poings crispés, puis s'arrête. Si nous ne nous battons pas ici et maintenant, je ne donne pas cher de notre amitié. C'est un moment crucial que nous vivons, mais mon ami ne semble pas s'en rendre compte.
Il avance vers moi, et viens coller son visage à quelques centimètres du mien. Les muscles de sa mâchoire sont agités de tressautements, et je m'attendrais presque à voir de la fumée sortir de ses oreilles. Je réalise que maintenant, avec l'entraînement que j'ai reçu de Xavier, je pourrais sans doute envoyer le moustachu au tapis.
La pluie nous oblige à cligner des yeux sans arrêt. J'ai mal partout avant même que le combat soit commencé. Le plus dur c'est de ne pas frissonner dans mes vêtements trempés, et de ne pas songer à cette amitié qui s'enfuit.
Vincent ferme les yeux et hausse les épaules. Un fantôme de ninja plane au dessus de nous, et ne partira pas facilement. Le chagrin du deuil nous ronge pire que la pluie ou la colère.
-On réglera ça plus tard, soupire-t-il.
Et il reprend son chemin, à la tête de notre petite procession. Il fait comme si la route l'appelait, marche comme un héros romantique. Il est encore temps pour moi de le rattraper et de lui casser la gueule, pour sauver ce qui reste à sauver.
Je me remets en route. Nous traversons la campagne sinueuse et grise, d'une monotonie sans égal. Au bout de quelques heures nous croisons un homme à vélo allant en sens inverse, et Vincent en profite pour lui soutirer une cigarette.
Puis nous entrons sur l'autoroute, vide et glissante, et le le reflet que me renvoie le bitume mouillé est encore une fois celui d'Irving Rutherford. Plusieurs fois ensuite nous croisons à contresens des gens à vélo ou à pied. Vincent réussit même à négocier un peu de pain contre une paire de lacets.
Nous nous asseyons sur la rampe pour une pause pique-nique. Le pain est mou à force d'avoir traîné sous la pluie. Devant nos yeux, le nombre de passants fuyant la capitale augmente à vue d'œil.
-Ça t'étonne ? me demande Vincent.
Je vais me renseigner auprès d'une vieille femme, qui se contente de répondre « C'est grave la merde là-bas ». Ça me suffit. Je vais transmettre l'information à Vincent, qui opine calmement du chef avant de s'élancer lentement sur la route.
Je le suis, un peu moins sûr de moi à chaque enjambée. Le bitume est glissant et je manque plusieurs fois de m'étaler. A vrai dire je ne sais même pas pourquoi je reviens à Paris.
J'ai écrit un roman, créé un jumeau maléfique, cessé d'écrire. Maintenant je dois cesser d'avoir un jumeau maléfique. Un de mes amis est mort, l'autre n'est plus mon ami. Je vis dans un monde imaginaire, et l'instant d'après je suis en panne d'inspiration.
La France me fait peur parfois. J'ai l'impression de ne jamais arriver à l'envisager dans sa globalité. Mais au final je suis comme tout le monde, et j'ai quand même bien envie de tout péter. Même si je n'ai aucune idée de ce qui peut se passer ensuite.
Le vrai futur est mort, fini. Il s'en est allé avec Roger dans un déluge d'électricité. Je voudrais bien prévoir plus d'un jour à l'avance, mais il y a trop de variables et je suis pas assez intelligent.
J'ai écrit mon dernier roman, il parle de ce chevalier un peu stupide qui fonce dans le tas sans aucune stratégie. Quand tout ça sera fini, et que je me serai débarrassé d'Irving Rutherford (et que j'aurai sauvé mon pays par la même occasion), j'essayerai de le faire lire, et je suis certain que ça me redonnera confiance en moi.
Ce que je suis ?
Je fais partie de la grande armée des perdants, avec mes cicatrices, mon diplôme (non-officiel) d'écrivain-guerrier, mon manque d'ambition et la sale manie que j'ai de toujours rater tout ce que j'entreprends. C'est petit à petit que les choses s'améliorent. Un jour nous gagnerons, et c'est pour ça peut-être que je reviens à Paris.
Je n'ai qu'à claquer des doigts pour que la pluie s'arrête. Vincent dira sûrement qu'il s'agit d'une coïncidence. Je savoure quelques secondes le retour du soleil sur mon visage, sans faire attention aux gens qui passent autour de nous par dizaines.
Le moustachu me secoue l'épaule pour me faire réagir. Il me désigne du doigt la capitale à l'horizon, qui brûle et qui explose. Plusieurs avions se relaient pour la survoler, larguant leurs bombes au passage. La ville est encore loin, et aucun bruit ne parvient jusqu'à nous. C'est comme un feu d'artifice inaccessible, trop éloigné pour provoquer une réelle émotion. Je peux simplement constater que la file de réfugiés grandit de secondes en secondes.
C'est déjà Ragnarök.
-On va mourir, m'informe Vincent.
Note : Références à la mythologie trop appuyées
Prochainement : Martine au mauvais moment
9 mars 2010
26. Irving Rutherford
Paris est redevenue comme avant. Je n'ai aucune explication à ça, mais je découvre avec bonheur ses boutiques réparées et ses voitures qui ont recommencé à circuler. Les gens semblent souriants, et font du shopping comme si rien ne s'était passé.
Je marche quelques minutes, me délectant du retour des beaux jours, des cyclistes qui conduisent mal et des épiciers qui fument devant leurs magasins.
J'aperçois cette boutique de bandes dessinées où j'allais souvent, et je me demande pourquoi elle a changé de place sur le boulevard. Je pénètre à l'intérieur et commence à flâner entre les rayons. Je feuillète plusieurs albums, avant d'en trouver un qui m'intéresse. Il raconte l'histoire d'un sorcier des forêts rouges qui décide de faire le bien, et qui se retrouve à combattre son propre camp.
Le vendeur me le glisse dans un sac, en me demandant où en est ma collection. Je lui réponds qu'elle a brûlé.
-C'est la pire chose qui puisse arriver à un homme, commente-t-il.
J'ouvre brusquement les yeux. Le jour pénètre doucement par la fenêtre de l'appartement de Vincent, et me fait comprendre que c'est le petit matin et que je n'ai pas beaucoup dormi. La lumière est blanche, orange, verte. Les premières heures de cette journée sont fantomatiques et un rien abrutissantes.
Je fixe le plafond en étirant mes bras engourdis. Ce lit de camp est trop petit, tout comme l'appartement de Vincent dont le plafond est trop bas. Le soleil jeune m'éblouit et me force à me lever, ce qui me permet de remarquer Roger qui m'observe, assis sur le canapé.
Je sursaute involontairement, même si au fond sa présence n'a rien de surprenant. Ses bras sont croisés et son visage est grave. Je lui demande s'il est passé à l'ennemi.
-C'est toi qui est passé à l'ennemi, me répond-il.
Je me dirige jusqu'à la cafetière sur la pointe des pieds, prenant soin de ne pas réveiller le reste de l'appartement. Je prépare assez de breuvage pour Roger et moi, puis enfile un pantalon. C'est une bonne idée l'histoire du sorcier qui se retourne contre les siens, et je devrais certainement la noter avant de l'oublier.
Je m'allume une cigarette, et fume les yeux baissés. Je commence à fatiguer. Le rythme s'intensifie, et je n'ai tout simplement pas autant d'endurance que le personnage que je me suis bâti. C'est la vraie vie ce matin, plus que les autres jours. Des gouttes de pluie viennent caresser les vitres, et éclatent les reflets du soleil en un million de petites taches lumineuses. Les rayons déformés m'enveloppent et me percent à jour.
Je demande à Roger s'il est venu me dire que je suis fou. Il a un sourire entendu, et me certifie que j'ai toute ma tête, et que je ferais bien de boire un bon café avant d'y aller.
-Je suis obligé de venir ?
-Non.
Je nous sers deux tasses, et nous les laissons refroidir quelques secondes. La fumée qui s'en échappe a l'air de chercher le chemin de la sortie elle aussi. C'est peut-être con de se résigner et de boire du café, mais je suis à court d'inspiration.
Je sirote ma tasse en observant Roger du coin de l'œil, persuadé que si je le fixe assez longtemps, je saurai s'il est réel. Les gens qui existent laissent refroidir leur tasse plus longtemps pour ne pas se brûler la langue. Les gens qui n'existent pas se réveillent sur des lits de camp et rêvent de jours meilleurs.
-Je viens avec toi, dis-je à voix basse.
Roger acquiesce d'un air satisfait. Je finis mon café en vitesse pour ne pas le boire froid. J'enfile des fringues, et embarque du papier et des stylos histoire de dire que je suis encore écrivain. Je passe mon grand manteau d'hiver, et remarque avec une pointe de tristesse que je n'ai rien d'autre à emporter.
Je laisse un mot pour mes amis sur la table : « J'ai oublié mes clopes à Genève. Je reviens ». C'est marrant. Ça les fera rire.
Nous descendons les escaliers presque à reculons. L'énergie reviendra quand le café aura fait effet. En sortant de l'immeuble, je reconnais à peine la rue. Elle est baignée de pluie et de soleil, échappant à toute logique. Les gouttes brillent comme du métal, et c'est comme si des poignards étincelants tombaient sur la ville.
Je questionne Roger sur la suite des événements. Il me propose d'aller boire encore plus de café, et je ne peux qu'accepter. Il précise qu'on a un rencard mais je ne l'écoute déjà plus. Mon esprit est accaparé par ce temps bizarre, mêlé de reflets dorés et d'ombres grises.
La pluie et le soleil n'ont rien de poétique. Leur présence simultanée n'est pas la métaphore d'un combat ou d'une valse. Ils se confrontent par hasard, et font leur vie chacun dans leur coin en feignant d'ignorer l'autre.
L'un me réchauffe et l'autre me fait grelotter. Les nuages passent et ma prétendue folie se détache par petites touffes. Tout rentre peu à peu dans l'ordre, comme dans une vie normale où l'on a pas envie d'autre chose.
Qu'est-ce qui m'a pris d'avoir envie d'autre chose ?
Roger m'indique un bistrot retranché derrière quelques sacs de sables, protégé par deux miliciens qui discutent du temps qu'il fait. L'un d'eux m'ouvre la porte, et je me laisse happer par la douce chaleur qui vient de l'intérieur. Je laisse les sons, les odeurs glisser sur moi sans s'accrocher. C'est comme une bouffée d'air après une longue apnée. Je navigue à nouveau à vue, et me demande comment j'ai pu rester aussi longtemps dans les profondeurs.
Roger me pousse jusqu'à une table, et m'invite à m'asseoir. Sancho, sur la banquette d'en face, m'adresse un clin d'œil. Un homme est assis à côté de lui, dont le visage me donne brusquement des sueurs froides.
-Irving Rutherford, présente Roger.
Ce visage c'est le mien. En mieux. L'homme qui me fait face est bien rasé, il a bonne mine, et ses vêtements sont plus élégants. Mais c'est moi.
Je prends une grande inspiration. Irving Rutherford me tend sa main, mais je refuse de la serrer, avouant que ça fait beaucoup d'un coup. Sancho fait la remarque que la ressemblance est vraiment parfaite. Franchement j'ai vraiment pas besoin qu'il le souligne.
Roger le traître, avec un sourire enfantin, explique que j'ai besoin d'être seul avec moi-même pour discuter. Le révolutionnaire et lui me laissent face à Irving Rutherford, qui me dévisage avec sérieux. C'est la vie à la surface. C'est ce qui arrive quand on sort des profondeurs.
Je demande à Irving si c'était lui qui était debout pendant que j'étais dans le coma, et si c'était lui qui a laissé un post-it dans le cercueil de Gilbert Bécaud. Il soupire comme si ma question puait la stupidité.
-Tu peux pas t'en empêcher, me répond-il. Il faut toujours que tu cherches à tout savoir.
-Ça me rassure.
-Tu fatigues.
-C'est vrai.
Il gratte une tache imaginaire sur sa chemise propre. Vincent avait tort, on ne devient pas ce qu'on projette. La vie rêvée se fait sans nous, et au mieux on peut espérer avoir moins d'ambition. Je questionne Irving sur ce qu'il écrit en ce moment, et il me fait l'ébauche d'une histoire de tragédie familiale.
-Ça a l'air cool.
Si je craque maintenant je vais paraître encore plus con. Le truc à faire c'est de se ressaisir et de soigner sa sortie. Je ne dormirai pas à Paris ce soir, et ça m'évitera sans doute de faire d'autres rêves déprimants.
-Tu vas aller où ? me demande Irving.
-J'ai quelques idées. Tu vas prendre ma place ?
-Non. Ta place ne m'intéresse pas vraiment.
Il préfère sans doute rester avec Sancho le fou et Roger le fumier. Je lui demande si mes amis à moi seront laissés tranquilles.
-C'est pas comme s'ils étaient vraiment dangereux, me répond-il.
Il fronce légèrement les sourcils, sans doute ébloui par la lumière blanche qui vient de la rue. J'éprouve soudain une grande tristesse en réalisant que j'ai enfin rencontré Irving Rutherford, et que je n'ai pas grand chose à lui dire. Mais lui aussi semble se foutre pas mal que j'existe.
Nous restons quelques minutes assis à nous échanger des banalités, sans être vraiment présents. Lui est déjà à l'assaut de sa propre existence, et je suis déjà loin de Paris. Nous discutons littérature, sans nous énerver lorsque nous ne sommes pas d'accords. Il finit par me remercier à demi-mots de lui avoir donné vie.
-Bonne chance avec tout, dis-je. Moi j'aurai essayé.
-Moi je réussirai.
-J'en doute pas.
Je me lève de la banquette, et j'ai l'impression d'avoir perdu quelques kilos ces dernières minutes. Mon manteau d'hiver me pèse, et mon genou n'est pas encore assez remis pour que je puisse marcher totalement droit. Irving me raccompagne vers la sortie, et j'adresse un signe de la main à Sancho et Roger qui m'observent d'un air un peu sadique.
Nous débouchons sur la rue fraîche, et quelques gouttes de lumière viennent attaquer mon visage. Irving ne semble pas dérangé par le froid. Je m'éloigne de quelques pas incertains, avant de me retourner vers lui pour lui poser une dernière question. Je lui avoue qu'avec toutes ces histoires de téléportations et de comas, je ne sais plus très bien qui de lui ou moi a fait quoi.
-C'est pas très clair comme question, plaisante-t-il.
Je continue ma route en me rabâchant que de toute manière j'ai tout le temps maintenant de préciser mes pensées. Je passe mes mains sur mon visage, et le frotte comme pour en gommer toute émotion. La pluie et le soleil n'en finissent pas de se chamailler, et les poignards étincelants fondent sur nous sans la moindre pitié. C'est un combat qui nous dépasse, et on fait juste partie des dégâts collatéraux.
Fin de la première partie
Je marche quelques minutes, me délectant du retour des beaux jours, des cyclistes qui conduisent mal et des épiciers qui fument devant leurs magasins.
J'aperçois cette boutique de bandes dessinées où j'allais souvent, et je me demande pourquoi elle a changé de place sur le boulevard. Je pénètre à l'intérieur et commence à flâner entre les rayons. Je feuillète plusieurs albums, avant d'en trouver un qui m'intéresse. Il raconte l'histoire d'un sorcier des forêts rouges qui décide de faire le bien, et qui se retrouve à combattre son propre camp.
Le vendeur me le glisse dans un sac, en me demandant où en est ma collection. Je lui réponds qu'elle a brûlé.
-C'est la pire chose qui puisse arriver à un homme, commente-t-il.
J'ouvre brusquement les yeux. Le jour pénètre doucement par la fenêtre de l'appartement de Vincent, et me fait comprendre que c'est le petit matin et que je n'ai pas beaucoup dormi. La lumière est blanche, orange, verte. Les premières heures de cette journée sont fantomatiques et un rien abrutissantes.
Je fixe le plafond en étirant mes bras engourdis. Ce lit de camp est trop petit, tout comme l'appartement de Vincent dont le plafond est trop bas. Le soleil jeune m'éblouit et me force à me lever, ce qui me permet de remarquer Roger qui m'observe, assis sur le canapé.
Je sursaute involontairement, même si au fond sa présence n'a rien de surprenant. Ses bras sont croisés et son visage est grave. Je lui demande s'il est passé à l'ennemi.
-C'est toi qui est passé à l'ennemi, me répond-il.
Je me dirige jusqu'à la cafetière sur la pointe des pieds, prenant soin de ne pas réveiller le reste de l'appartement. Je prépare assez de breuvage pour Roger et moi, puis enfile un pantalon. C'est une bonne idée l'histoire du sorcier qui se retourne contre les siens, et je devrais certainement la noter avant de l'oublier.
Je m'allume une cigarette, et fume les yeux baissés. Je commence à fatiguer. Le rythme s'intensifie, et je n'ai tout simplement pas autant d'endurance que le personnage que je me suis bâti. C'est la vraie vie ce matin, plus que les autres jours. Des gouttes de pluie viennent caresser les vitres, et éclatent les reflets du soleil en un million de petites taches lumineuses. Les rayons déformés m'enveloppent et me percent à jour.
Je demande à Roger s'il est venu me dire que je suis fou. Il a un sourire entendu, et me certifie que j'ai toute ma tête, et que je ferais bien de boire un bon café avant d'y aller.
-Je suis obligé de venir ?
-Non.
Je nous sers deux tasses, et nous les laissons refroidir quelques secondes. La fumée qui s'en échappe a l'air de chercher le chemin de la sortie elle aussi. C'est peut-être con de se résigner et de boire du café, mais je suis à court d'inspiration.
Je sirote ma tasse en observant Roger du coin de l'œil, persuadé que si je le fixe assez longtemps, je saurai s'il est réel. Les gens qui existent laissent refroidir leur tasse plus longtemps pour ne pas se brûler la langue. Les gens qui n'existent pas se réveillent sur des lits de camp et rêvent de jours meilleurs.
-Je viens avec toi, dis-je à voix basse.
Roger acquiesce d'un air satisfait. Je finis mon café en vitesse pour ne pas le boire froid. J'enfile des fringues, et embarque du papier et des stylos histoire de dire que je suis encore écrivain. Je passe mon grand manteau d'hiver, et remarque avec une pointe de tristesse que je n'ai rien d'autre à emporter.
Je laisse un mot pour mes amis sur la table : « J'ai oublié mes clopes à Genève. Je reviens ». C'est marrant. Ça les fera rire.
Nous descendons les escaliers presque à reculons. L'énergie reviendra quand le café aura fait effet. En sortant de l'immeuble, je reconnais à peine la rue. Elle est baignée de pluie et de soleil, échappant à toute logique. Les gouttes brillent comme du métal, et c'est comme si des poignards étincelants tombaient sur la ville.
Je questionne Roger sur la suite des événements. Il me propose d'aller boire encore plus de café, et je ne peux qu'accepter. Il précise qu'on a un rencard mais je ne l'écoute déjà plus. Mon esprit est accaparé par ce temps bizarre, mêlé de reflets dorés et d'ombres grises.
La pluie et le soleil n'ont rien de poétique. Leur présence simultanée n'est pas la métaphore d'un combat ou d'une valse. Ils se confrontent par hasard, et font leur vie chacun dans leur coin en feignant d'ignorer l'autre.
L'un me réchauffe et l'autre me fait grelotter. Les nuages passent et ma prétendue folie se détache par petites touffes. Tout rentre peu à peu dans l'ordre, comme dans une vie normale où l'on a pas envie d'autre chose.
Qu'est-ce qui m'a pris d'avoir envie d'autre chose ?
Roger m'indique un bistrot retranché derrière quelques sacs de sables, protégé par deux miliciens qui discutent du temps qu'il fait. L'un d'eux m'ouvre la porte, et je me laisse happer par la douce chaleur qui vient de l'intérieur. Je laisse les sons, les odeurs glisser sur moi sans s'accrocher. C'est comme une bouffée d'air après une longue apnée. Je navigue à nouveau à vue, et me demande comment j'ai pu rester aussi longtemps dans les profondeurs.
Roger me pousse jusqu'à une table, et m'invite à m'asseoir. Sancho, sur la banquette d'en face, m'adresse un clin d'œil. Un homme est assis à côté de lui, dont le visage me donne brusquement des sueurs froides.
-Irving Rutherford, présente Roger.
Ce visage c'est le mien. En mieux. L'homme qui me fait face est bien rasé, il a bonne mine, et ses vêtements sont plus élégants. Mais c'est moi.
Je prends une grande inspiration. Irving Rutherford me tend sa main, mais je refuse de la serrer, avouant que ça fait beaucoup d'un coup. Sancho fait la remarque que la ressemblance est vraiment parfaite. Franchement j'ai vraiment pas besoin qu'il le souligne.
Roger le traître, avec un sourire enfantin, explique que j'ai besoin d'être seul avec moi-même pour discuter. Le révolutionnaire et lui me laissent face à Irving Rutherford, qui me dévisage avec sérieux. C'est la vie à la surface. C'est ce qui arrive quand on sort des profondeurs.
Je demande à Irving si c'était lui qui était debout pendant que j'étais dans le coma, et si c'était lui qui a laissé un post-it dans le cercueil de Gilbert Bécaud. Il soupire comme si ma question puait la stupidité.
-Tu peux pas t'en empêcher, me répond-il. Il faut toujours que tu cherches à tout savoir.
-Ça me rassure.
-Tu fatigues.
-C'est vrai.
Il gratte une tache imaginaire sur sa chemise propre. Vincent avait tort, on ne devient pas ce qu'on projette. La vie rêvée se fait sans nous, et au mieux on peut espérer avoir moins d'ambition. Je questionne Irving sur ce qu'il écrit en ce moment, et il me fait l'ébauche d'une histoire de tragédie familiale.
-Ça a l'air cool.
Si je craque maintenant je vais paraître encore plus con. Le truc à faire c'est de se ressaisir et de soigner sa sortie. Je ne dormirai pas à Paris ce soir, et ça m'évitera sans doute de faire d'autres rêves déprimants.
-Tu vas aller où ? me demande Irving.
-J'ai quelques idées. Tu vas prendre ma place ?
-Non. Ta place ne m'intéresse pas vraiment.
Il préfère sans doute rester avec Sancho le fou et Roger le fumier. Je lui demande si mes amis à moi seront laissés tranquilles.
-C'est pas comme s'ils étaient vraiment dangereux, me répond-il.
Il fronce légèrement les sourcils, sans doute ébloui par la lumière blanche qui vient de la rue. J'éprouve soudain une grande tristesse en réalisant que j'ai enfin rencontré Irving Rutherford, et que je n'ai pas grand chose à lui dire. Mais lui aussi semble se foutre pas mal que j'existe.
Nous restons quelques minutes assis à nous échanger des banalités, sans être vraiment présents. Lui est déjà à l'assaut de sa propre existence, et je suis déjà loin de Paris. Nous discutons littérature, sans nous énerver lorsque nous ne sommes pas d'accords. Il finit par me remercier à demi-mots de lui avoir donné vie.
-Bonne chance avec tout, dis-je. Moi j'aurai essayé.
-Moi je réussirai.
-J'en doute pas.
Je me lève de la banquette, et j'ai l'impression d'avoir perdu quelques kilos ces dernières minutes. Mon manteau d'hiver me pèse, et mon genou n'est pas encore assez remis pour que je puisse marcher totalement droit. Irving me raccompagne vers la sortie, et j'adresse un signe de la main à Sancho et Roger qui m'observent d'un air un peu sadique.
Nous débouchons sur la rue fraîche, et quelques gouttes de lumière viennent attaquer mon visage. Irving ne semble pas dérangé par le froid. Je m'éloigne de quelques pas incertains, avant de me retourner vers lui pour lui poser une dernière question. Je lui avoue qu'avec toutes ces histoires de téléportations et de comas, je ne sais plus très bien qui de lui ou moi a fait quoi.
-C'est pas très clair comme question, plaisante-t-il.
Je continue ma route en me rabâchant que de toute manière j'ai tout le temps maintenant de préciser mes pensées. Je passe mes mains sur mon visage, et le frotte comme pour en gommer toute émotion. La pluie et le soleil n'en finissent pas de se chamailler, et les poignards étincelants fondent sur nous sans la moindre pitié. C'est un combat qui nous dépasse, et on fait juste partie des dégâts collatéraux.
Fin de la première partie
Libellés :
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paris,
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