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1 juin 2010
37. Vincent aux petits soins
Dans ce livre que j’ai adoré, le héros est un peu fou et pense qu’un film se tourne sur sa vie. Dans mon cas il s’agit plutôt d’une mauvaise sitcom produite pour une chaîne du câble.
J’imagine la tête des téléspectateurs en me découvrant amoché de telle sorte. Le bandage que m’a fait Vincent est sommaire, et tellement gros qu’il me fait penser à un pansement de dessin animé. Pour rester « tout public », on a viré la scène où il extrayait la balle logée dans ma poitrine, et les cris peu rassurants qu’il a poussé ensuite en contenant l’hémorragie avec ses mains.
Ça on l’a coupé au montage. L’épisode commence sur moi, allongé sur le canapé à contempler une cigarette dans ma main, me demandant à voix haute si fumer va être aussi douloureux que je me l’imagine. Les répliques sont assez décousues, et je les trouve plutôt drôles. J’espère que ça plaira au public.
Je m’allume la cigarette et souffre le martyr. Je tire quelques bouffées timides qui me font un mal de chien, et fixe mon bandage en m’attendant à en voir jaillir de la fumée. J'essaye de reporter mon attention sur l’appartement de Vincent, et de mettre des mots sur ce qui me gêne depuis mon arrivée.
J’ai tout de suite remarqué que les meubles avaient été bougés, mais il y a quelque chose de plus étrange encore. Je n’ai pas non plus été surpris de trouver une nouvelle télévision posée dans un coin, ou un deuxième canapé, connaissant les manies de mon ami. Mais c’est comme si la lumière était différente, ou les couleurs autour de moi, et que les proportions des murs fluctuaient de quelques centimètres.
-Ce n’est pas le même appartement, me lance Vincent en faisant irruption dans la pièce. T’es vraiment trop con de fumer, mec.
Un petit générique accompagne son entrée, parce qu’au fond c’est un personnage populaire. Il va remplir un verre d’eau, et vient le poser sur une table basse devant moi. Concentré, il commence à trier plusieurs boîtes de médicaments selon un ordre qui n’a du sens que pour lui, relisant chaque notice avec attention.
-Commence par celui-là, m’ordonne-t-il en me tendant une petite pilule verte.
-C’est pas le même appartement ?
-C’est celui du voisin du dessous. On trouvait ça moins chiant pour déménager.
-Pourquoi vous vouliez déménager ?
Il fronce les sourcils nerveusement. J’ai à peine avalé la pilule verte qu’il m’en présente une blanche, en me rappelant que depuis ma dernière « action d’éclat » Irving Rutherford est bien décidé à me tuer, et que je dois me cacher. Il continue ensuite de parler mais sa voix se perd dans un grondement étouffé, tandis que la pièce s'assombrit dans un plan accéléré.
La caméra fait un fondu au noir pendant que je m’endors, et Vincent fait une remarque humoristique sur l’efficacité des médicaments.
C’est avec Xavier que je me réveille. Il est d’humeur joyeuse, et me demande si j’ai confondu « écrivain guerrier » et « écrivain kamikaze ». Silencieusement, j’écoute ensuite son sermon que je trouve mal écrit et moralisateur, priant pour que la coupure publicité arrive vite.
Tu m’étonnes que le show perde de l’audience. Les gens se lassent de ce que les critiques appellent « la violence gratuite et l'auto-complaisance » de mon histoire. Mon personnage a tendance à faire franchement n’importe quoi.
La prochaine scène ne va pas plaire, mais je veux qu’elle ait lieu. Je monte sur le toit, pour aller respirer un peu d’air frais. Je remarque que Paris est plus amochée de jour en jour.
Comme des pestiférés, les immeubles semblent s’émietter lentement par petits bouts, ou noircir tels des grands brûlés. Le paysage est saisissant, et je commence à comprendre maintenant que je ne dois plus me risquer à descendre dans la rue. J’admets avec difficulté que la ville est en guerre.
Ma barre de tractions en fer est toujours fixée entre deux cheminées. D'un pas chancelant, j'escalade les quelques mètres du toit qui m'en séparent. C'est approximativement le moment où les gens se demandent si je suis vraiment con à ce point là.
Je le suis. J'agrippe la barre et mes pieds quittent le sol. Immédiatement je sens mes côtes s'écarter, et ma peau tirer sur les points de suture sommaires que Vincent m'a appliqué. Je me mords la langue par réflexe, comme pour situer la douleur ailleurs. Quand je me hisse à la force des bras, je sens les fils de nylon qu'a utilisé le moustachu craquer, et ma plaie se rouvrir. Mon bandage change de teinte, en prend une plus foncée, plus rouge.
J'éxécute une deuxième traction pour en mettre plein la vue à ceux qui n'ont pas encore zappé. J'ai envie de crier au monde que je l'emmerde, mais ma langue est encore trop endolorie. Je souffre maintenant mais c'est rien comparé à ce que je vais infliger à celui qui m'a fait ça. Il n'y a plus d' « écrivain guerrier » qui tienne. Il n'y a même plus d'écrivain.
À la troisième traction, je sens comme un fusible sauter dans mon cerveau, comme si la douleur était parvenu au point de surchauffe et que la machine s'éteignait. Mon cerveau, déjà spongieux, devient presque gazeux. Mes pensées, bonnes ou mauvaises, se changent en brume, et mon système nerveux part en fumée. Mes mains molles glissent sur la barre et je m'écroule inerte sur le toit, avant de commencer à glisser vers le parapet.
Mon corps roule jusqu'au vide sans douleur, inconscient de sa fin prochaine, mou comme jamais. Lorsqu'entraîné par l'élan je bascule par dessus la gouttière, je découvre ce qu'est le vrai vide. Ce n'est pas une métaphore à la con, ou un sentiment de manque. Ce n'est pas un petit connard qui veut faire l'acteur ou écrire, par peur d'admettre qu'il ne sait pas faire grand chose. Surtout, ce n'est pas un terme poétique qui nous parle de ce sentiment que l'on éprouve quand on réalise que les jours meilleurs ne viendront pas jusqu'à nous.
Bordel, le vrai vide c'est ce grand corps inerte qui se casse la gueule du haut d'un immeuble, et qui voit le trottoir venir à lui en quelques secondes.
Tout va si vite que je n'ai le temps de pousser qu'un seul et unique juron, auquel je ne réfléchis pas, qui est « Crotte ». À croire que je me suis assagi sur la fin de ma vie.
La tête la première, je m'écrase sur le béton avec un fracas démoniaque. Je sens mon corps s'enfoncer dans le trottoir comme un clou. Très vite je suis stoppé sur ma lancée, et je m'arrête une fois enfoncé jusqu'à la ceinture.
Encore un peu brumeux, je me dégage tant bien que mal, remuant comme un ver pour me sortir du trou que j'ai creusé. En m'extirpant je détache du trottoir des petites plaques de béton.
Ce que je fais ensuite est assez inhabituel : Je regarde la caméra en face. Je plonge mon regard dans l'objectif, et le gratifie du sourire le plus provocateur dont je sois capable.
Mes tempes palpitent au rythme d'une soirée disco qui n'a pas lieu. Je crois bien que c'est le début du plus spectaculaire mal de crâne que j'aie jamais connu.
Vincent me demande d'arrêter de remuer pendant qu'il examine ma blessure. Il sort une aiguille et du fil de nylon, et je le préviens que s'il me touche je lui arrache sa putain de moustache à mains nues. Il repose son matériel d'un air blasé.
-Laisse-moi au moins désinfecter, plaide-t-il.
Pendant qu'il charge un bout de coton en alcool, je commence à retirer mon bandage. Il a aussitôt une sorte de réaction de panique, et me demande avec un air pressé de le laisser enlever le pansement lui-même. Ses paupières inférieures remontent légèrement, tic que je ne connais que trop bien chez mon ami.
-Qu'est-ce que je dois pas voir ? je demande.
-Rien, marmonne-t-il.
Je comprends sans qu'il ne me le dise. Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois pas mes tatouages. À vrai dire ils ne se rappellent à moi que lorsque quelqu'un m'en parle. Je réalise soudain à quel endroit est passée la balle qui m'a traversé.
Précipitamment, je retire mon bandage pour me rendre compte de l'étendue des dégâts. À l'endroit ou s'étalait une phrase de mon poète underground préféré que j'avais prise pour leitmotiv, se trouve un petit cratère rond, qui à coup sûr donnera une cicatrice. L'ironie du sort veut que le sens de la phrase ait changé : Au lieu de « Chaque jour sera dur », on peut dorénavant lire « Chaque jour sera dor ».
Je lève la tête vers Vincent, qui a l'air sincèrement désolé pour moi. Il me console à sa manière, m'explique que j'avais un tatouage à la con, et que maintenant j'ai un tatouage à la con niais et mal orthographié.
Chaque jour sera dor, mon cul. J'ai mal à la tête et aux côtes, et je ne guérirai jamais assez vite. Peut-être même que je vais devoir abandonner les tractions. D'une voix lasse, je demande à Vincent où est encore passé Xavier.
-Il est parti, me répond-il. Il a dit que tu étais trop décevant.
Je m'enfonce dans le canapé, et tente de dissiper la brume dans ma tête. Je pourrais sans doute dormir si la douleur était moins forte. Mes yeux sont gonflés et humides, et j'ai comme une envie de les arracher pour aller touiller avec mes doigts ce gros cerveau qui fonctionne si mal. Vincent perd son sourire, et pose une main sur mon épaule d'un air qui se veut rassurant.
-Je déconne, dit-il, il est juste parti installer une antenne sur le toit.
Xavier descend quelques minutes plus tard, et m'explique qu'il a dû utiliser ma barre de tractions pour son installation. Il fait courir un câble dans le salon, qu'il branche sur la télévision du voisin.
-On va capter les chaînes étrangères, annonce-t-il fièrement.
Pendant qu'il se bat avec la télécommande et les derniers réglages de l'appareil, Vincent et moi avançons les suppositions les plus folles. Nous nous demandons où en sont les Nations Unies par rapport à la France, et quand l'aide internationale va enfin arriver. Le moustachu pense que l'ONU va encore nous voir comme un pays de chieurs.
Xavier allume le poste, et tombe sur une émission de cuisine espagnole. Il zappe et débouche sur un télé-achat allemand ou autrichien.
-Je vais mettre les chaînes d'information.
La caméra, qui nous filmait d'assez près, commence à dézoomer. Elle nous montre de dos, face à la télévision, pendant que Xavier zappe toutes les cinq secondes à la recherche d'un journal télévisé qui veuille bien parler de la France.
Bientôt, le plan englobe tout l'appartement, et les images sortant du poste deviennent minuscules. On entend simplement plusieurs présentateurs parler dans plusieurs langues de la crise économique ou des futurs jeux olympiques. Un reportage belge relate les aventures d'un chien qui fait du skate-board.
Nos trois protagonistes restent immobiles, les épaules tombantes, comme vaincus. La caméra s'éloigne d'eux, passe par la fenêtre, et les abandonne comme le reste du monde. Elle s'élève et nous fait découvrir un plan aérien de Paris, gris et délabré.
Au loin, un immeuble finit de brûler. Une chanson à peine mélancolique fait entendre ses premiers accords. L'immeuble s'écroule, et c'est le noir.
Notes : -Tu vas encore perdre des lecteurs (mais bon...)
-Pourquoi « crotte » ?
Prochainement : Xavier ne sait pas ce qu'il rate
11 mai 2010
34. Xavier est toujours mon agent littéraire.
Xavier compte mes tractions avec dédain. Dans un râle, je lui dis que je peux le faire tout seul, et il me répond que si je le faisais, je tricherais certainement. Arrivé au nombre prévu, je me laisse tomber de la barre, et fais attention à ne pas glisser du toit.
J'enlève mon t-shirt pour éponger la sueur de mon visage, et mon ami me demande comment je fais pour être un tel exhibitionniste.
-C'est ce qu'a répondu ta mère quand je lui ai demandé de nous filmer en train de le faire.
-La tienne est pas aussi pudique. Ça doit être de famille.
Le souffle encore irrégulier, je recommence une série de tractions, que Xavier compte encore à voix haute. Cette fois je m'écroule presque lorsque j'ai fini, et manque de dégringoler du toit en lâchant la barre.
-Je crois que ça suffit, m'ordonne Xavier.
-Encore une petite série.
Il se pince l'arrête du nez, juste entre les deux yeux, et ses épaules remontent imperceptiblement. En faisant visiblement un effort pour être poli, il me demande de me rhabiller. Je crois que si j'en avais la force, je remonterai à la barre sans attendre. Je pense qu'il le comprend en me regardant.
-C'est ton ninpo à toi, bougonne-t-il, comme si l'évidence l'accablait.
-Arrête avec tes trucs de ninja.
-L'écrivain-guerrier, murmure-t-il.
Ses yeux ont l'air de m'interroger, comme pour s'assurer que sa formulation a produit son petit effet. Je tâte mes bras, pour vérifier si par le plus grand des hasards ils n’ont pas augmenté de volume. Mais non.
Mon ami s’assoit en tailleur, et avec un ton qui se veut mystérieux, m’engage à prêter attention à ses paroles. Sur la planète de Xavier, « l’écrivain-guerrier » est un peu comme un chevalier jedi. Il pourfend l’injustice et pourchasse l’infamie, usant tour à tour de sa plume et de son épée.
-De son épée ?
-C’est ce que tu veux faire ? me demande-t-il. Tu te reconnais dans la définition ?
-Je suis pas sûr.
-Pourquoi tu enchaînes les pompes et les tractions depuis que t’es rentré ?
Je prends le temps de réfléchir, pour mettre des mots sur mon objectif, chose que je n’ai pas encore faite. Il ne me faut pas longtemps pour y parvenir.
-Je veux que la vie soit meilleure, dis-je. Je veux en foutre plein la gueule à ceux qui la pourrissent.
-On va t’apprendre à te servir d’une épée.
Vincent fait semblant de ne pas avoir entendu Xavier, qui est pourtant juste à côté de lui. Il lisse sa moustache d’un geste machinal, et s’absorbe dans l’inventaire d’un carton rempli de denrées, mettant à la poubelle celles qui sont périmées.
-Je suis sûr qu’une épée c’est pas si compliqué à trouver, insiste Xavier.
Vincent jette un pot de yaourt et un paquet de pain brioché. Je récupère le pot, en expliquant que les dates de péremption des produits laitiers prévoient une marge importante.
-Je rentre pas dans votre délire, les mecs, marmonne finalement le moustachu. Il n’y a plus d’armes nulle part, et vouloir une épée pour lutter contre des flingues c’est complètement con.
Je plonge une cuillère dans le pot de yaourt, et la porte à ma bouche. Un violent goût de moisi me fait recracher presque immédiatement, mais mes deux amis semblent trop absorbés dans leur conversation pour réagir.
-Il est très con, totalement pédé, mais je crois en lui, dit Xavier en me désignant d’un signe de tête, comme si j’étais un animal de compagnie. S’il est assez abruti pour vouloir devenir écrivain, et pour aller se faire défoncer par plus fort que lui, alors on doit raisonnablement le soutenir.
Vincent et moi cherchons un instant la logique de sa conclusion. On dirait son discours sorti d’un mauvais livre d’heroic-fantasy que j’ai adoré lire. L’émotion me noue subitement la gorge, et m’empêche de parler. J’essuie une trace de yaourt qui trône au coin de ma lèvre, et entame un sourire béat.
-Je préférais le temps où tu voulais devenir acteur, soupire Vincent.
Le futur écrivain-guerrier que je suis comprend que les réticences du moustachu ont été vaincues, ou du moins mises de côté. L’épée se rapproche, et avec elle les histoires échappées des mauvais romans que j’affectionne, et aussi des bandes dessinées.
Je vois vraiment pas ce que je pourrais écrire. Les événements à venir trépident et palpitent. Les événements passés ne me sont pas d’une grande inspiration, et manquent de sérieux.
Il reste la bataille, et avant elle l’entraînement. Finalement j’aime la formulation très synthétique de Xavier. L’écrivain-guerrier fera plus que se débattre.
Xavier perce ma défense, et m’assène un coup de manche à balai sur l’oreille, qui me fait un mal de chien. Malgré moi, je le traite de sale pédé, et il me colle un nouveau coup entre deux côtes.
-Tiens ta garde, dit-il froidement.
Je réajuste mes mains sur mon manche à balai, et jette un regard de défi à mon ami. Sans paraître impressionné, il m’écrase le gros orteil du bout de son arme de fortune. Je me mets à sautiller en lâchant une nouvelle bordée de jurons, faisant tout de même attention à ne pas glisser du toit. Avec un ton d’entraîneur, Xavier m’accorde que j’encaisse plutôt bien, mais que l’idéal serait d’éviter ses attaques.
-Je serais plus dedans si on s’entraînait avec des vraies épées, dis-je.
-Si on s’entraînait avec des vraies épées tu serais déjà mort.
Et sur ces mots, son manche à balai fuse et heurte mon épaule avec un claquement sourd. Je décèle dans son regard qu’il prend un plaisir évident à me frapper. Il continue ses assauts, faisant mouche à chaque coup, tapant de plus en plus fort. Je réalise qu’il rentre une fois de plus dans une de ses colères folles.
Sur la planète de Xavier, la faiblesse est un crime. Les gens qui hésitent, prennent des mauvaises décisions par lâcheté, et ne les assument pas par honte sont bons pour la pendaison. Ceux qui ont du mal à se défendre méritent une bonne raclée.
L’ustensile de bois vient s’aplatir contre ma tempe, et me désoriente quelques secondes, pendant que mon ami pousse un petit rire moqueur. Sur cette planète étrangère, on a pas vraiment droit à l’erreur. Ceux qui ne se plient pas aux lois édifiées par le jeune tyran sont expulsés dans le cosmos, à la dérive. Moi je m’accroche au sol comme un connard, pour ne pas être aspiré vers la stratosphère et retourner au monde tel que je le connais.
L’arme de Xavier fend l’air avec de grands sifflements, et m’assaille de tout côté. Je serre les dents, et évite de reculer vers la partie glissante du toit. Sans réfléchir, je pose mon manche à balai, ce qui désoriente mon assaillant une fraction de seconde, que je mets à profit pour lui arracher son arme, que je casse en deux sur mon genou. Xavier semble sortir d’un rêve, et pousse un gros rot, comme cela lui arrive souvent après un effort physique.
-Avec des vraies épées t’aurais pas pu faire ça, halète-t-il avant d’être pris d’un renvoi.
Comme souvent, une envie de le tuer s’empare de moi. Je contemple le vide derrière lui, réfléchissant au meilleur angle pour le pousser, et ignore le sourire narquois qui emplit son visage.
-Je t'emmerde, dis-je. J'emmerde la spiritualité, les choses qui me dépassent. Je m'acharne comme un enculé et il y a rien d'autre que je puisse faire. Et je m’en branle de savoir si pour toi c’est suffisant ou pas.
Son sourire se charge quelque peu de malice, mais ce n’est sûrement qu’une impression. Il pose sa main sur mon épaule encore meurtrie par un de ses coups, et m’annonce que je commence à comprendre le truc.
Il descend du toit, peut-être pour aller vomir. La stratosphère exerce soudain moins d’attraction sur mon corps.
Récupérant mon manche à balai, je le soupèse en me projetant dans ce futur proche où si Vincent le veut, j’aurai une putain d’épée. Je cale le tube de bois entre deux cheminées, par flemme d’escalader quelques parapets pour aller retrouver ma barre en métal. Si Xavier était encore là, son enthousiasme pour moi redescendrait.
Je commence une série de tractions, sereinement, avec la satisfaction de constater que faire de l’exercice est de plus en plus facile. Perdu dans mes pensées, je mets un seconde de trop à réaliser que le manche à balai craque sous mon poids, et que mon corps tombe et suit une pente descendante jusqu’au rebord du toit. Stupidement, je m’agrippe aux deux bouts de bois dans mes mains, comme s’ils allaient me retenir. Me pieds battent les tuiles pour ralentir ma glissade, et j’ai finalement la présence d’esprit de lâcher au dernier moment les débris de manche à balai pour m’accrocher à une gouttière.
Le sang afflue dans mon cerveau par torrents, sans que pour autant une pensée claire me vienne. Instinctivement, je regarde le vide au dessous de moi, mais ne ressent pas vraiment de peur, comme si la perspective était trompeuse, ou que l’air était mou.
Je me hisse rapidement jusqu’à une zone plate du toit, et constate que la gouttière est un peu tordue à l’endroit où je l’ai agrippée.
Derrière l’adrénaline, un petit frisson de satisfaction me parcourt quand je regarde mes bras, qui me semblent plus épais. Même si ce n’est probablement encore qu’une histoire de perspective trompeuse.
Le cœur prêt à battre des records de vitesse, je traverse un petit triomphe personnel, que je vivrai sûrement comme un échec après une bonne nuit de sommeil, ou que j’oublierai. Car l’écivain-guerrier est ainsi fait qu’il ne voit pas les ratés de la vie comme une fatalité ou un manque de force. Il ne s’en réjouit pas non plus.
En fait je crois juste qu’il s’en fout.
Note : Trop optimiste
Prochainement : Martine par paliers
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