Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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22 juin 2010

40. Vincent le voyeur


La vie vous fait parfois des cadeaux. Elle vous prête une jolie fille, ou un boulot pas trop mal payé. Parfois elle vous offre des enfants qui vous aiment. Et parfois malheureusement elle vous met entre les pattes un jumeau maléfique.
-Reviens parmi nous.
Irving prend mon menton dans sa main et me relève la tête. J’ai tellement mal que je ne suis même plus tout à fait conscient de ce qui se passe autour de moi. Il essuie son scalpel sur le revers de mon pantalon, et je remarque qu’ironiquement il n’en abime pas le tissu. Puis il brandit devant mon visage le bout de peau parfaitement découpé qu’il vient de m’arracher, sur lequel se trouve un des premiers tatouages que je me suis fait faire. Il le pose sur une table en bois à côté de nous, et examine mon torse en se demandant à voix haute lequel il va arracher ensuite.
-Je n’ai jamais compris cette manie qu’on les gens de se faire inscrire des trucs sur eux, raille-t-il. Ça ne sert à rien et ça fait super mal.
La tête me tourne trop pour pouvoir réfléchir à une réponse appropriée, qui soit fière et moqueuse. Je le laisse m’insulter en priant pour vivre encore un peu. Lorsqu’il tombe sur mon tatouage balafré par un impact de balle, il explose d’un rire franc, en lisant à voix haute « chaque jour sera dor ».
-C’est mal barré, objecte-t-il.
Il m’annonce que celui-là il va me le laisser parce qu’il est vraiment trop drôle, avant de se rabattre sur le tatouage que je me suis fait il y a quelques mois sur la cuisse. Il incise la peau tout autour avec son scalpel, et je fais un effort pour ne pas crier trop fort, parce que ça le ferait sans doute bander et que je trouve ça dégueulasse. Mais en fait j’ai la tête dans du coton, et je n’ai plus aucune idée du volume de ma voix. Je sens le sang palpiter aux endroits où ma chair est à vif, et mes oreilles bourdonner comme après un concert violent. Je tire tellement fort sur mes liens que mon corps quitte le sol pour s’élever vers le crochet auquel je suis suspendu. Irving me demande si par hasard je n’ai pas pris des muscles récemment.
-J’ai fait pas mal de tractions.
-Arrête de forcer, ou ça va être encore pire.
Je dois admettre qu'il a raison. Mes bras se détendent et mes pieds retrouvent leurs appuis. Je demande à Irving ce qu'il a besoin que j'avoue pour me torturer comme ça. Bizarrement, il médite sa réponse en examinant ma peau à la recherche d'un nouveau souvenir à découper.
-En fait, réfléchit-il, rien. Rien d'essentiel. J'aimerais savoir comment tu as réussi à te faire passer pour moi ne serais-ce que quelques heures, mais je pense que je vais attribuer ça à la connerie de mes subordonnés.
Je n'ai même pas envie de lui demander pourquoi alors il s'amuse avec son scalpel, mais il semble voir la question passer entre deux neurones. Ou peut-être que je suis tellement sonné que je réfléchis à voix haute. Sancho pousse une porte, et va directement s'assoir sur un tabouret dans un coin de la pièce pour nous observer d'un œil vitreux. Irving n'y prête pas attention, et reprend son discours :
-Je te fais une faveur, clame-t-il. Si tu veux me ressembler il faut commencer par t'enlever tes putains de tatouages, tu crois pas ?
Sur ces mots, il recommence à me découper en me glissant au passage qu'il connaît déjà tout de moi, même si j'ai du mal à le croire. Sancho fouille dans mes fringues, et trouve le roman que je viens d'écrire. Il se met à le lire calmement pendant qu'Irving besogne.
Je m'évanouis à plusieurs reprises, et perds la notion du temps. À chaque fois que j'ouvre les yeux, le révolutionnaire a parcouru plus de pages de mon manuscrit, et son intérêt semble augmenter. Quand il le finit, et qu'il le pose sur la table en bois, Irving a fini de m'enlever mes tatouages.
-C'est toi qui a écrit ça ? me demande Sancho.
J'acquiesce calmement pendant qu'Irving se débarrasse de son scalpel. Mon corps entier est comme un gigantesque cœur qui bat la chamade. Je voudrais mourir maintenant.
-C'est pas mal, poursuit Sancho en désignant mon roman.
Irving lui lance un regard noir, que le révolutionnaire soutient. Les deux hommes se lancent dans une sorte de dialogue muet que je ne comprends pas. Irving finit par hausser les épaules et me détacher. À peine libérer de mes liens, je m'écroule face contre terre, et il me faut puiser dans mes dernières forces pour me relever.
Calmement, Les deux hommes me rendent mes fringues, et je souffre le martyr en les enfilant. Je ne comprends plus rien. Ils me font raccompagner dehors par un sous-fifre, et je vois de la gêne dans le dernier regard que je leur adresse, comme s'ils avaient pour la première fois honte de leur propre barbarie.
Dehors le soleil m'agresse, et chauffe ma peau comme jamais. Mes vêtements sont humides de sang, et collent à ma chair à vif. J'aurais dû rentrer à poil, parce que je vais jongler en les retirant.
C'est fini, et j'ai perdu. L'envie de me battre et de protester contre ce futur inévitable a totalement disparue. Je traîne des pieds dans la rue, en prenant soin de rester à l'ombre, et je m'enfuis honteux comme un traître à sa patrie.
Je pousse jusqu'à chez Martine, sans doute pour essayer une fois de plus de mourir sur son palier pour lui faire les pieds. Je frappe à sa porte, en pensant que c'est le moment où jamais pour elle de réapparaître. Mais l'écho sourd du silence de son appartement m'informe qu'il est vide. Je saisis un stylo, et marque « Je veux plus vivre sans toi » sur la première page de mon manuscrit, avant de le glisser sous son paillasson.
Ça, c'est fait. Maintenant il faut t'occuper de ta survie.
Je redescends les escaliers et retourne dans la rue. Je me mets à marcher en faisant des mouvements amples, pour éviter que le tissu de mon pantalon ne vienne frotter mes plaies. Les rares passants que je croise et qui me lancent des regards appuyés me font peur. Je suis terrorisé à l'idée que la douleur puisse recommencer.
Je fuis dans Paris comme un dératé, honteux et binaire. Je frissonne comme la petite merde que je suis devenu en repensant aux dernières heures que je viens de vivre, n'arrivant pas à les chasser de mon esprit alors que je devrais aller de l'avant. Je veux juste me cacher et ne plus souffrir.
Encore une fois, je vais chez Vincent. Parce que je n'ai nulle part d'autre où aller, et parce que je sais qu'il a chez lui des anti-douleurs. Je marche jusqu'à chez lui, et il me vient une idée que je n'aurai jamais pensé avoir : Le métro me manque.
Je pousse la porte du hall et remonte l'escalier en comptant chaque marche pour m'occuper l'esprit et moins penser à la douleur. Je vais frapper à la porte de l'appartement où nous avons établi nos quartiers, réalisant avec tristesse que si Irving ne m'a pas demandé notre nouvelle adresse, c'est parce qu'il ne s'est même pas rendu compte que nous avions déménagé.
On est même pas des gens importants. On est l'armée des perdants, et on se fait démolir petits bouts par petits bouts.
J'aurais dû écrire autre chose à Martine. Un truc classe, qui ne lui laisse pas non plus penser que je suis à ses ordres.
Vincent ouvre la porte, et semble ne pas me reconnaître. J'aimerais penser que c'est parce qu'il voit sur mon visage un expression qui n'y était pas avant, mais je sais que c'est juste parce que je suis bien rasé et que je porte un costard.
Il me plaque au sol comme il sait si bien le faire, en me demandant comment il peut savoir que c'est bien moi. Je suis fatigué, et incapable de répondre, car après tout il ne me reste qu'un tatouage pour me différencier d'Irving Rutherford. Ça et...
Vincent arrache mon pantalon et je comprends que Xavier lui a parlé de la différence majeure entre mon jumeau maléfique et moi. Le tissu se décolle brusquement de mes plaies, arrachant au passage des croutes de sang séché.
Je pousse un râle de douleur, et donne un coup de pied dérisoire à mon ami qui ne bouge pas d'un cil. Il fixe mes plaies et ses yeux s'emplissent de larmes, tandis que ses poings se crispent. Je l'ai rarement vu aussi impuissant qu'en cet instant.
Il murmure « Non » et c'est tout. De toute façon il n'y a rien à dire. Il place sa main devant sa bouche comme s'il allait vomir, et les larmes commencent à couler franchement sur son visage.
-Si ma bite te fait autant d'effet, tu devrais te poser des questions, dis-je avant de m'évanouir à nouveau.


Note : Retirer blague de la fin

Prochainement : Les mères

8 juin 2010

38. Xavier ne sait pas ce qu'il rate


« Tu sais, je pense que je vais arrêter d'écrire ce roman que j'ai commencé. Il n'est pas vraiment bon, et il me prend beaucoup trop de temps. Je crois que j'ai envie d'essayer la peinture, aussi, peut-être de voyager un peu.
Je voudrais faire autre chose que de glander devant mon ordinateur en attendant d'avoir quelque chose à raconter qui soit intéressant. J'en ai marre de passer des heures sans rien trouver, et quand les idées viennent de repousser sans cesse le moment de les coucher sur le papier de peur qu'elles deviennent mauvaises si je les raconte mal.
Les histoires de chevalier n'intéressent pas grand monde, et moi-même je commence à m'en lasser. J'ai l'impression de passer tout mon temps à arracher chaque ligne de texte de ma tête, parce que fondamentalement j'ai pas envie d'écrire. Je commence à m'avouer que je ferais peut-être mieux de ne rien faire.
Je vais mieux. Je respire normalement maintenant, et je n'aurai pas de séquelles à part un tatouage amoché. Je voudrais que tu sois là tout le temps. Je suis moins con quand t'es là. »
Je plie la lettre pour Martine et la range dans ma poche. Je me demande un instant si je n'en fais pas un peu trop, et si elle ne risque pas de s'inquiéter. Mais je ne pouvais décemment pas lui dire que j'écris moins depuis que mes amis et moi avons récupéré une télévision.
Xavier me fait signe du canapé que le feuilleton hollandais incompréhensible que nous adorons va bientôt commencer. J'hésite un instant à le rejoindre, mais après un coup d'œil par la fenêtre, je remarque que le soleil est déjà bas dans le ciel.
Et je commence à comprendre qu'il fait pas bon se balader la nuit en ce moment. J'enfile une veste, surpris par ma propre stupidité. La chaleur ces derniers jours atteint des summums de méchanceté et la nuit n'offre qu'un répit de façade.
Vincent est encore plus stupide que moi. Il vient chercher un épais sweat à capuche sur un dossier de chaise, et enfile un manteau en velours par dessus. Quand je lui demande s'il est malade, il me répond que contrairement à moi il préfère garder un certain style.
Il s'allume une cigarette et m'en tend une, que je refuse. Mes poumons sont encore douloureux, et fumer est devenu pour moi un supplice. Apercevant ma veste, il me questionne sur ma destination, qui s'avère être proche de la sienne.
-Tu vas où ? je demande.
-Au réapprovisionnement. Tu vas m'aider à porter des trucs.
J'ai la sensation que c'est un honneur qu'il me fait de me montrer son monde. Qu'en démystifiant la source de toute cette nourriture qu'il rapporte, il me témoigne plus de confiance que jamais. Mais en réalité il doit certainement avoir des trucs lourds à ramener.
Je propose à Xavier de nous accompagner, pour se dégourdir les jambes. Il refuse en secouant la tête imperceptiblement, suspendu aux lèvres d'un acteur hollandais qui entame un monologue les larmes aux yeux.
-Je crois qu'il vient de tout perdre, commente-t-il.
Vincent et moi sortons de l'appartement, et Xavier nous hurle de ramener des plantes aromatiques pour agrémenter les kilos de pâtes qui constituent la base de notre alimentation. Une fois dans la rue, privés de la fraicheur de l'immeuble, le moustachu marque une pause de quelques secondes, comme un palier de décompression. Puis il m'emmène à travers la capitale, vers une destination connue de lui seul.
Nous marchons jusqu'à un quartier excentré proche de celui de Martine. Vincent semble aux aguets et scrute les rares personnes que nous croisons d'un œil suspicieux. Quand un adolescent vient nous demander des cigarettes, j'ai comme l'impression qu'il s'apprête à le frapper.
-Les gens te prendront tout, maugrée Vincent un fois qu'il a chassé l'importun.
Il m'emmène jusqu'au pied d'un immeuble, et insiste pour que je ne parle pas une fois que nous pénétrons à l'intérieur. Il m'explique que ce qui va suivre concerne les grandes personnes.
-Alors pourquoi c'est toi qui t'en charges ?
-Ta gueule.
Nous montons les escaliers, et croisons plusieurs hommes qui descendent précipitamment, tous armés, portant des cartons ou des sacs de sport. Je peux voir au regard de Vincent que c'est inhabituel même pour lui. Arrivés au dernier étage, le moustachu frappe à une porte, et je peux entendre des jurons proférés de l'autre côté. Un homme vient nous ouvrir, l'œil vif et paniqué, un sac vide dans les mains.
Reconnaissant Vincent, son visage se détend un peu, et il nous fait signe d'entrer. Immédiatement, il commence à remplir son sac avec tout ce qu'il trouve sous la main : Boîtes de conserve, papier toilette, boîtes de munitions...
-C'est pas le moment, crie-t-il à 'adresse de Vincent.
Un des hommes que nous avons vu descendre fait irruption dans l'appartement, attrape deux jerrycans certainement remplis d'essence, et retourne dévaler les escaliers. La pièce est jonchée d'objets divers, et je serais bien incapable de savoir moi-même quoi emmener en premier.
L'épicier de Vincent tente de clarifier la situation tout en faisant ses bagages, mais ses paroles sont incompréhensibles. Ses mains tremblent tellement qu'il lâche un objet sur deux.
-Ils passent au niveau supérieur, geint-il. Je crois qu'ils en ont vraiment marre.
Vincent lui demande de se calmer, en vain. Un autre homme vient chercher le sac fraîchement rempli, et annonce que c'est le dernier voyage parce que l'heure tourne et que ça devient vraiment trop risqué de rester ici.
Comme pour confirmer ses affirmations, un bruit assourdissant retentit dehors. Un bruit qui me rappelle une explosion de roquette à laquelle j'ai assisté, mais en plus grandiose. J'ai la sensation que le sol tremble pendant quelques secondes. Vincent et l'homme se précipitent à la fenêtre, tandis que je reste figé sur place, incapable de bouger, ressentant chaque vibration dans l'air et attendant de voir où elles me mènent.
Sans que je comprenne pourquoi, Vincent demande à son acolyte si le quartier abrite un nid de révolutionnaires. L'homme hoche la tête d'un air grave.
-Qu'est-ce que tu crois ? rétorque-t-il. Ici c'est le seul endroit où tu peux vivre bien. On les soutient, c'est notre manière de changer des choses.
Le moustachu hurle « Bordel de merde », et m'attrape par le bras pour m'entraîner dans l'escalier. Je descends les marches quatre à quatre, guidés par l'instinct de survie, dans l'ignorance du danger qui me menace.
J'entends une deuxième détonation démentielle dehors, plus proche cette fois. Elle est si forte qu'elle couvre les jurons nerveux que beugle l'épicier derrière nous. Vincent crie lui aussi, mais je pense que ce sont des ordres destinés à notre survie. J'ai envie de lui demander ce qu'il propose concrètement à part courir se mettre à l'abri.
Nous débouchons dans la rue, et découvrons une foule en proie à la folie. Deux immeubles riverains sont déjà démolis, et un avion passe au dessus de nos têtes à une vitesse inimaginable, pour aller larguer une troisième bombe un peu plus loin, qui fait voler en éclat plusieurs bâtiments.
Certaines personnes tirent à coups de revolver en direction de l'avion, pensant réellement l'abattre, ou cherchant à évacuer leur rage et leur frustration. Les gens sont des centaines dans la rue, chose que je n'ai pas vue depuis des mois. En fait, je pensais même que tout le monde avait déserté Paris.
Des hommes armés de mitraillettes, presque tous barbus et hirsutes, exhortent la population à évacuer le quartier rapidement. Facile à dire. Comme pour se moquer de nous qui avons si peur, deux avions supplémentaires viennent bombarder les immeubles autour de nous, faisant pleuvoir un déluge de briques sur la foule.
Vincent reçoit un petit gravât qui lui ouvre le front. Son épicier n'a pas cette chance, prenant de plein fouet un amas de briques cimentées qui lui écrase le crâne sous nos yeux. Ma poitrine me brûle, et j'ai l'impression que je vais arracher mes points de suture simplement en respirant.
Autour de nous, tout n'est que cris et larmes. Complètement sonné, j'essaye de ne pas regarder les cadavres autour de moi, parmi lesquels se trouvent plusieurs enfants. Mes oreilles sifflent tellement que j'entends la nouvelle bombe comme si elle explosait dans l'eau. Cette fois-ci, elle détruit l'immeuble dans lequel Vincent et moi nous trouvions il y a encore quelques minutes.
Je sais pas si les choses changeront un jour. On est plus nombreux, mais on arrive jamais à rien. On est l'armée des perdants, on se bat avec des nunchakus contre des tanks. On survit dans l'espoir de pouvoir au moins égratigner ceux qui bousillent notre existence.
Vincent et moi nous hurlons des choses que nous ne comprenons ni l'un ni l'autre. Il finit par pointer une direction avec son doigt, et nous la suivons en courant, dépassant les autres fuyards. Nous continuons de courir bien après avoir quitté le quartier bombardé.
Quand nous nous arrêtons pour reprendre notre souffle, je remarque que ma blessure saigne à nouveau. Je convaincs Vincent de me laisser regarder l'entaille sur son front, et il se laisse faire à contrecœur.
-J'ai rien, bouillonne-t-il. C'est bourré de morts là-bas.
-J'ai vu des mecs filmer avec leurs portables. Ça va passer à la télé, partout. On va nous envoyer de l'aide.
Il ne répond rien, mais me dévisage comme si je venais d'une autre planète. Nous rentrons sans dire un mot de plus, et j'ai pourtant l'impression que c'est le trajet le plus court de ma vie.
Une fois dans l'appartement, je découvre Xavier endormi sur le canapé, devant la télévision qui diffuse les cours de la bourse en portugais. Je réalise qu'il fait maintenant nuit noire, et j'essaye de deviner combien d'heures se sont écoulées depuis notre départ. Vincent se laisse tomber dans un fauteuil, et le bruit réveille Xavier. Je lui demande la télécommande, qu'il refuse de me donner.
-Vous vous êtes pété le cul en cachette ? demande-t-il. Vous avez mis des plombes.
-Zappe sur les chaînes d'information. Tout de suite.
Le regard déterminé que je lui lance suffit à le convaincre, sans doute parce qu'il vient de se réveiller. Il bascule sur une chaîne anglaise, où nous découvrons un présentateur à l'air bienveillant qui parle d'un prochain sommet quelconque de chefs d'États. Vincent ne daigne même pas poser les yeux sur le poste.
Xavier enchaîne avec le journal espagnol, qui fait le portrait d'un joueur de foot. Vincent se lève de son fauteuil, et se dirige vers sa chambre d'un pas traînant. Xavier m'interroge du regard mais je ne décroche pas de la télévision.
Le journal belge passe en revue les grands titres, et s'attarde un peu sur les prochaines élections. Le point d'orgue des informations allemandes est la naissance d'un bébé panda.
J'ai besoin d'aide.


Note : Décrire plus

Prochainement : Irving est différent

1 juin 2010

37. Vincent aux petits soins


Dans ce livre que j’ai adoré, le héros est un peu fou et pense qu’un film se tourne sur sa vie. Dans mon cas il s’agit plutôt d’une mauvaise sitcom produite pour une chaîne du câble.
J’imagine la tête des téléspectateurs en me découvrant amoché de telle sorte. Le bandage que m’a fait Vincent est sommaire, et tellement gros qu’il me fait penser à un pansement de dessin animé. Pour rester « tout public », on a viré la scène où il extrayait la balle logée dans ma poitrine, et les cris peu rassurants qu’il a poussé ensuite en contenant l’hémorragie avec ses mains.
Ça on l’a coupé au montage. L’épisode commence sur moi, allongé sur le canapé à contempler une cigarette dans ma main, me demandant à voix haute si fumer va être aussi douloureux que je me l’imagine. Les répliques sont assez décousues, et je les trouve plutôt drôles. J’espère que ça plaira au public.
Je m’allume la cigarette et souffre le martyr. Je tire quelques bouffées timides qui me font un mal de chien, et fixe mon bandage en m’attendant à en voir jaillir de la fumée. J'essaye de reporter mon attention sur l’appartement de Vincent, et de mettre des mots sur ce qui me gêne depuis mon arrivée.
J’ai tout de suite remarqué que les meubles avaient été bougés, mais il y a quelque chose de plus étrange encore. Je n’ai pas non plus été surpris de trouver une nouvelle télévision posée dans un coin, ou un deuxième canapé, connaissant les manies de mon ami. Mais c’est comme si la lumière était différente, ou les couleurs autour de moi, et que les proportions des murs fluctuaient de quelques centimètres.
-Ce n’est pas le même appartement, me lance Vincent en faisant irruption dans la pièce. T’es vraiment trop con de fumer, mec.
Un petit générique accompagne son entrée, parce qu’au fond c’est un personnage populaire. Il va remplir un verre d’eau, et vient le poser sur une table basse devant moi. Concentré, il commence à trier plusieurs boîtes de médicaments selon un ordre qui n’a du sens que pour lui, relisant chaque notice avec attention.
-Commence par celui-là, m’ordonne-t-il en me tendant une petite pilule verte.
-C’est pas le même appartement ?
-C’est celui du voisin du dessous. On trouvait ça moins chiant pour déménager.
-Pourquoi vous vouliez déménager ?
Il fronce les sourcils nerveusement. J’ai à peine avalé la pilule verte qu’il m’en présente une blanche, en me rappelant que depuis ma dernière « action d’éclat » Irving Rutherford est bien décidé à me tuer, et que je dois me cacher. Il continue ensuite de parler mais sa voix se perd dans un grondement étouffé, tandis que la pièce s'assombrit dans un plan accéléré.
La caméra fait un fondu au noir pendant que je m’endors, et Vincent fait une remarque humoristique sur l’efficacité des médicaments.
C’est avec Xavier que je me réveille. Il est d’humeur joyeuse, et me demande si j’ai confondu « écrivain guerrier » et « écrivain kamikaze ». Silencieusement, j’écoute ensuite son sermon que je trouve mal écrit et moralisateur, priant pour que la coupure publicité arrive vite.

Tu m’étonnes que le show perde de l’audience. Les gens se lassent de ce que les critiques appellent « la violence gratuite et l'auto-complaisance » de mon histoire. Mon personnage a tendance à faire franchement n’importe quoi.
La prochaine scène ne va pas plaire, mais je veux qu’elle ait lieu. Je monte sur le toit, pour aller respirer un peu d’air frais. Je remarque que Paris est plus amochée de jour en jour.
Comme des pestiférés, les immeubles semblent s’émietter lentement par petits bouts, ou noircir tels des grands brûlés. Le paysage est saisissant, et je commence à comprendre maintenant que je ne dois plus me risquer à descendre dans la rue. J’admets avec difficulté que la ville est en guerre.
Ma barre de tractions en fer est toujours fixée entre deux cheminées. D'un pas chancelant, j'escalade les quelques mètres du toit qui m'en séparent. C'est approximativement le moment où les gens se demandent si je suis vraiment con à ce point là.
Je le suis. J'agrippe la barre et mes pieds quittent le sol. Immédiatement je sens mes côtes s'écarter, et ma peau tirer sur les points de suture sommaires que Vincent m'a appliqué. Je me mords la langue par réflexe, comme pour situer la douleur ailleurs. Quand je me hisse à la force des bras, je sens les fils de nylon qu'a utilisé le moustachu craquer, et ma plaie se rouvrir. Mon bandage change de teinte, en prend une plus foncée, plus rouge.
J'éxécute une deuxième traction pour en mettre plein la vue à ceux qui n'ont pas encore zappé. J'ai envie de crier au monde que je l'emmerde, mais ma langue est encore trop endolorie. Je souffre maintenant mais c'est rien comparé à ce que je vais infliger à celui qui m'a fait ça. Il n'y a plus d' « écrivain guerrier » qui tienne. Il n'y a même plus d'écrivain.
À la troisième traction, je sens comme un fusible sauter dans mon cerveau, comme si la douleur était parvenu au point de surchauffe et que la machine s'éteignait. Mon cerveau, déjà spongieux, devient presque gazeux. Mes pensées, bonnes ou mauvaises, se changent en brume, et mon système nerveux part en fumée. Mes mains molles glissent sur la barre et je m'écroule inerte sur le toit, avant de commencer à glisser vers le parapet.
Mon corps roule jusqu'au vide sans douleur, inconscient de sa fin prochaine, mou comme jamais. Lorsqu'entraîné par l'élan je bascule par dessus la gouttière, je découvre ce qu'est le vrai vide. Ce n'est pas une métaphore à la con, ou un sentiment de manque. Ce n'est pas un petit connard qui veut faire l'acteur ou écrire, par peur d'admettre qu'il ne sait pas faire grand chose. Surtout, ce n'est pas un terme poétique qui nous parle de ce sentiment que l'on éprouve quand on réalise que les jours meilleurs ne viendront pas jusqu'à nous.
Bordel, le vrai vide c'est ce grand corps inerte qui se casse la gueule du haut d'un immeuble, et qui voit le trottoir venir à lui en quelques secondes.
Tout va si vite que je n'ai le temps de pousser qu'un seul et unique juron, auquel je ne réfléchis pas, qui est « Crotte ». À croire que je me suis assagi sur la fin de ma vie.
La tête la première, je m'écrase sur le béton avec un fracas démoniaque. Je sens mon corps s'enfoncer dans le trottoir comme un clou. Très vite je suis stoppé sur ma lancée, et je m'arrête une fois enfoncé jusqu'à la ceinture.
Encore un peu brumeux, je me dégage tant bien que mal, remuant comme un ver pour me sortir du trou que j'ai creusé. En m'extirpant je détache du trottoir des petites plaques de béton.
Ce que je fais ensuite est assez inhabituel : Je regarde la caméra en face. Je plonge mon regard dans l'objectif, et le gratifie du sourire le plus provocateur dont je sois capable.
Mes tempes palpitent au rythme d'une soirée disco qui n'a pas lieu. Je crois bien que c'est le début du plus spectaculaire mal de crâne que j'aie jamais connu.

Vincent me demande d'arrêter de remuer pendant qu'il examine ma blessure. Il sort une aiguille et du fil de nylon, et je le préviens que s'il me touche je lui arrache sa putain de moustache à mains nues. Il repose son matériel d'un air blasé.
-Laisse-moi au moins désinfecter, plaide-t-il.
Pendant qu'il charge un bout de coton en alcool, je commence à retirer mon bandage. Il a aussitôt une sorte de réaction de panique, et me demande avec un air pressé de le laisser enlever le pansement lui-même. Ses paupières inférieures remontent légèrement, tic que je ne connais que trop bien chez mon ami.
-Qu'est-ce que je dois pas voir ? je demande.
-Rien, marmonne-t-il.
Je comprends sans qu'il ne me le dise. Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois pas mes tatouages. À vrai dire ils ne se rappellent à moi que lorsque quelqu'un m'en parle. Je réalise soudain à quel endroit est passée la balle qui m'a traversé.
Précipitamment, je retire mon bandage pour me rendre compte de l'étendue des dégâts. À l'endroit ou s'étalait une phrase de mon poète underground préféré que j'avais prise pour leitmotiv, se trouve un petit cratère rond, qui à coup sûr donnera une cicatrice. L'ironie du sort veut que le sens de la phrase ait changé : Au lieu de « Chaque jour sera dur », on peut dorénavant lire « Chaque jour sera dor ».
Je lève la tête vers Vincent, qui a l'air sincèrement désolé pour moi. Il me console à sa manière, m'explique que j'avais un tatouage à la con, et que maintenant j'ai un tatouage à la con niais et mal orthographié.
Chaque jour sera dor, mon cul. J'ai mal à la tête et aux côtes, et je ne guérirai jamais assez vite. Peut-être même que je vais devoir abandonner les tractions. D'une voix lasse, je demande à Vincent où est encore passé Xavier.
-Il est parti, me répond-il. Il a dit que tu étais trop décevant.
Je m'enfonce dans le canapé, et tente de dissiper la brume dans ma tête. Je pourrais sans doute dormir si la douleur était moins forte. Mes yeux sont gonflés et humides, et j'ai comme une envie de les arracher pour aller touiller avec mes doigts ce gros cerveau qui fonctionne si mal. Vincent perd son sourire, et pose une main sur mon épaule d'un air qui se veut rassurant.
-Je déconne, dit-il, il est juste parti installer une antenne sur le toit.
Xavier descend quelques minutes plus tard, et m'explique qu'il a dû utiliser ma barre de tractions pour son installation. Il fait courir un câble dans le salon, qu'il branche sur la télévision du voisin.
-On va capter les chaînes étrangères, annonce-t-il fièrement.
Pendant qu'il se bat avec la télécommande et les derniers réglages de l'appareil, Vincent et moi avançons les suppositions les plus folles. Nous nous demandons où en sont les Nations Unies par rapport à la France, et quand l'aide internationale va enfin arriver. Le moustachu pense que l'ONU va encore nous voir comme un pays de chieurs.
Xavier allume le poste, et tombe sur une émission de cuisine espagnole. Il zappe et débouche sur un télé-achat allemand ou autrichien.
-Je vais mettre les chaînes d'information.
La caméra, qui nous filmait d'assez près, commence à dézoomer. Elle nous montre de dos, face à la télévision, pendant que Xavier zappe toutes les cinq secondes à la recherche d'un journal télévisé qui veuille bien parler de la France.
Bientôt, le plan englobe tout l'appartement, et les images sortant du poste deviennent minuscules. On entend simplement plusieurs présentateurs parler dans plusieurs langues de la crise économique ou des futurs jeux olympiques. Un reportage belge relate les aventures d'un chien qui fait du skate-board.
Nos trois protagonistes restent immobiles, les épaules tombantes, comme vaincus. La caméra s'éloigne d'eux, passe par la fenêtre, et les abandonne comme le reste du monde. Elle s'élève et nous fait découvrir un plan aérien de Paris, gris et délabré.
Au loin, un immeuble finit de brûler. Une chanson à peine mélancolique fait entendre ses premiers accords. L'immeuble s'écroule, et c'est le noir.


Notes : -Tu vas encore perdre des lecteurs (mais bon...)
-Pourquoi « crotte » ?

Prochainement : Xavier ne sait pas ce qu'il rate

18 mai 2010

35. Martine par paliers

« Ce matin Vincent m'a apporté une épée. Il n'a pas voulu dire où il l'avait trouvée. Il a prononcé nonchalamment quelques paroles inintelligibles, et a ignoré mes remerciements. Tout ce que j'ai réussi à comprendre c'est qu'il s'est donné du mal.
Mais selon Xavier, je dois continuer à m'entraîner encore quelques temps avec un manche à balai pour apprendre attaques et parades. Puis je dois passer à la barre de fer pour me familiariser avec le poids de ma future arme. Enfin seulement, je pourrai tenir l'épée et apprivoiser son tranchant. Xavier a du mal à se détendre.
J'ai pas mal fait la gueule au dîner qui a suivi. Je n'ai pas détaché mes yeux de cette arme moyenâgeuse appuyée contre un des murs du salon. Elle paraissait vieille, à en juger par les traces de rouille qui la balafraient par endroits, et la lame semblait un peu tordue. Plus une épée de cascadeur au Puy-Du-Fou que celle d'un chevalier légendaire. Mais quand même de quoi découper quelques tranches dans un bonhomme.
Xavier a glissé dans la conversation que l'entraînement n'était pas une raison pour que j'arrête d'écrire. Je l'ai envoyé chier en sachant pourtant qu'il avait raison. Tu commences à savoir comme je suis : Quand je n'écris rien pendant longtemps je commence à me prendre au sérieux et à réfléchir bizarrement.
Une fois que mes amis ont été couchés, je me suis emparé de l'épée et suis descendu dans la rue chaude. Je trouve que l'été que nous vivons est suffoquant. Je disais la même chose l'année dernière, mais j'étais loin d'imaginer ce qu'est la vraie chaleur.
Je me suis rendu vers ce bar de révolutionnaires où j'avais rencontré Irving Rutherford pour la première fois. L'épée s'est avérée moins lourde à porter que ce que je m'étais imaginé. Quand ils m'ont vu arriver, , avec ma démarche tranquille et mon sabre au clair, les gardes postés à l'entrée se sont plus ou moins affolés. Ils ont épaulé leurs mitraillettes et m'ont ordonné de décliner mon identité et le motif de ma visite.
-Je viens voir Irving Rutherford, ai-je dit. Je suis l'écrivain guerrier.
Je suis resté planté à les toiser, fier et stupide, et j'ai crié quelques insanités pour qu'on m'entende à l'intérieur du bâtiment. J'ai attendu que le dragon sorte de la taverne. Et crois-moi j'ai attendu longtemps. Un des soldats de pacotille est rentré dans le bar pour chercher du renfort et des explications, et m'a laissé seul avec son pote qui me gratifiait d'un rictus réservé aux fous qu'on croise dans le métro. Ce que j'étais peut-être, va savoir...
C'est Irving Rutherford qui est sorti de l'antre des révolutionnaires. J'ai immédiatement lu sur son visage qu'il me croyait mort pour de bon depuis notre dernière rencontre. Je te raconterai une autre fois comment je m'en étais sorti cette fois là.
J'ai haussé un sourcil, comme pour lui signifier « Eh ouais mon pote », et j'ai brandi mon épée telle un cadeau que je lui apportais. Je te fais grâce de la conversation que nous avons eue, pleine de provocations viriles et de phrases à double sens. Simplement, nous avons discouru sur la métaphysique, et il m'a juré que cette fois il n'allait par me louper. Et très vite nous avons été à cours de mots, et n'avons plus eu d'autre choix que de nous mettre en garde.
Il a sorti un flingue, et j'ai trouvé que pour une fois il manquait de prestance, ou qu'en tout cas pour une fois j'en avais plus que lui. Ça a été ma seule victoire de la journée. Que dire ? La bataille a été moins longue que prévu, moins épique. Je pense que certains de mes coups ont fait mouche, et que j'ai pu lui arracher un peu de sang. Mais j'avais du mal à juger de la situation avec une balle dans la poitrine.
J'ai moi aussi perdu beaucoup de sang, et finalement nous avons cessé le combat, en nous promettant que ce n'était que partie remise. Chacun de son côté est rentré panser ses blessures. J'ai choisi de venir chez toi, dans le vague espoir que tu y serais peut-être.
Quand tu reviendras on reparlera de tout ça plus en détail, parce que je me rends compte que je ne suis pas très clair sur certains passages, mais j'ai du mal à me concentrer. Tu devrais rentrer vite. J'espère que tu vas bien.
Moi je vais bien mais tu me manques. »
Une goutte de sang tombe par dessus ma signature, que j'essuie sur le revers de mon pantalon. Je me dis néanmoins que ça donne un côté authentique à mon récit qui ne l'est pas vraiment. Pour commencer j'aurais pu lui dire que j'avais peur de ne jamais la revoir.
La minuterie de l'immeuble de Martine est ridiculement courte. Je me demande parfois si les gens des étages supérieurs ont le temps de monter les escaliers avant que la lumière ne s'éteigne.
Assis par terre, le dos collé au mur, je passe mon temps à appuyer sur l'interrupteur pour ne pas me faire happer par les ténèbres. C'est sans doute mon imagination, mais j'ai le sentiment que les intervalles entre chaque extinction diminuent. Le temps s'accélère lentement mais sûrement, et la nuit passe à fond la caisse, pendant que je tache le parquet avec mon sang sous une lumière presque clignotante.
Jusqu'au point où je n'ai plus la force d'appuyer sur l'interrupteur, et que l'obscurité explose silencieusement. Les craquements du bois et le son du vent qui pousse les murs deviennent les seuls signes qui m'indiquent que le monde existe encore.
Une inspiration un peu trop forte me fait sentir le trou d'air qui me traverse et que je compresse tant bien que mal avec la paume de ma main. La douleur est rassurante dans un sens.
Péniblement, je rallume la lumière pour m'octroyer un sursis. Cette fois tout est différent. Les minutes ont fini de se précipiter, et semblent se suspendre autour de moi comme des ornements sacrés appartenant à des rites inconnus. Sentant mon esprit flancher, je me fais la promesse de rester athée jusqu'au dernier souffle, de ne pas me persuader que la fin c'est le début, et toutes ces conneries.
Du bout du pied, je fais glisser la lettre que j'ai écrite sous la porte de Martine. Au fond je ne lui ai rien dit. Son palier me happe peu à peu, la lumière capricieuse est devenue permanente, et je ne lui ai rien dit. C'est le premier texte que j'écris depuis des lustres, et je n'ai même pas été inspiré.
Après une éternité de bougonnements agonisants de ma part, la minuterie finit par s'éteindre. L'obscurité est plus profonde qu'avant, sans doute parce que nous sommes à une heure avancée de la nuit. Je persiste à croire qu’il n’y a pas de monde caché sous la surface des choses, et je mets toute mon énergie dans cette certitude. C’est elle qui m’empêche de claquer tout de suite, parce que sais que quand c’est fini c’est vraiment fini.
Un soupire que je pousse fait passer un filet d’air à travers le nouveau trou d’aération que j’ai entre les côtes, et la décharge de douleur me réveille un peu. Je tâtonne le mur jusqu’à l’interrupteur, et rallume la lumière. Roger se tient face à moi, assis sur une marche de l’escalier, et affecte un air concerné.
-Tu changes pas vraiment, me reproche-t-il.
-Si, dis-je dans un souffle fatigué. Doucement.
Le son de ma propre voix me paraît étrange après cette longue période de silence. Mes yeux sont encore emplis de ténèbres et ont du mal à s’habituer à la clarté nouvelle, si bien que Roger paraît plus fantomatique que jamais. J’hésite un instant à lui dire que mes amis pensent qu’il est une manifestation de mon imagination, mais je me ravise en réalisant que cela le blesserait à coup sûr.
Je lui demande comment va le futur, et il étire ses membres avec de faux airs de sportif, comme si c’était la question qu’il attendait depuis des lustres. Il m’explique qu’il est désolé de m’avoir fait miroiter le prix Nobel et la carrière d’écrivain qui va avec, mais qu’il cherchait une solution pour changer le cours des choses sans tout bouleverser.
-C’est la loi des voyages temporels, résume-t-il.
-Dans le futur je suis devenu quoi, en vrai ?
-Tu es mort du cancer.
-Au moins c’est une chose que j’aurai empêchée.
Je renonce à boucher le trou dans ma poitrine et laisse retomber ma main, qui est pleine de picotements. Je me persuade que ça ne veut pas dire que je renonce à vivre. Lorsque je demande à Roger s’il est venu du futur pour me sauver, il a une grimace, et m’explique que c’est plus compliqué que ça.
-Il s’agit d’Irving Rutherford, admet-il. Il s’est toujours agi de lui. J’ai cru que si tu t’accomplissais comme écrivain il ne ferait pas son apparition. Et quand il est apparu, j’ai cru que si je m’intégrais à son petit groupe, je pourrais le changer lui, avant que sa personnalité ne soit bien définie. Et je pense qu’il l’a bien compris et qu’il en a abusé.
On le croirait prêt à pleurer. Malgré mon insistance, il refuse de me révéler ce qu’Irving va commettre de si abominable qui justifie un voyage temporel. Un peu fatigué, je laisse courir et m’assois sur ma curiosité. Roger a ses raisons et j’ai les miennes.
-Tu as vraiment attaqué Irving Rutherford à l’épée ? me demande-t-il avec un sourire.
-J’ai menti dans la lettre. Je lui ai pas fait une égratignure, et c’est son homme de main qui m’a tiré dessus. Je me suis enfui parce que j’étais terrifié.
Il hoche la tête, compréhensif. Il me dit qu’il va me ramener chez moi, et que ce sera une preuve qu’il existe. Mais la lumière s’éteint brusquement, et quand je la rallume il a disparu.
Je devrais être honnête avec moi-même et m’avouer que je suis venu sur ce palier pour y mourir, en pensant que ça ferait les pieds à Martine. Que je rêvasse depuis des heures en attendant d'être à court de sang, dans l'espoir de vivre ou de mourir, pensant sans relâche à ce qui pourrait être et aux gens que je pourrais croiser.
Mes yeux se ferment doucement, et je n'en finis pas d'éspérer. Une torpeur rassurante s'empare de moi sans violence, avec une logique effrayante. À travers mes paupières closes, je perçois que la lumière s'éteint, encore. Je persiste à croire que quand c'est fini c'est vraiment fini.


Note : Suspense à deux balles

Prochainement : Paxton en enfer

26 janvier 2010

20. Vincent esquive

-Fais-le.
-Faudrait peut-être aller chercher un médecin...
-Y a plus de médecins. Fais-le.
-J'aurais peut-être dû désinfecter la plaie.
-Sois pas pédé. Fais-le, bordel !
Je tire sur la pince et arrache la balle logée dans l'épaule de Xavier. Il pousse un hurlement démentiel, un cri à faire vaciller les meubles, à faire frémir les murs.
Il se met à me traiter de tous les noms, allant chercher dans les recoins de son esprit des insultes légendaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Vincent, affalé sur le canapé dans son coin, sursaute. Je demande à Xavier s'il veut récupérer le projectile que j'ai extrait de sa chair avec tant de mal.
-Qu'est-ce que tu veux que j'en foute ? grogne-t-il, les yeux humides.
-Je sais pas. En souvenir.
-T'es vraiment trop con.
Les mains de Vincent tapotent nerveusement sur ses genoux, suivant un rythme qui n'appartient qu'à elles et qui n'est pas vraiment communicatif. Notre ami jette un œil à Xavier, qui s'affaire à frotter sa plaie avec une mixture à base de plantes broyées.
Vincent ne semble pas voir la blessure. Ses yeux réverbèrent les échos d'une bataille passée, et d'une guerre qui ne finira jamais. Il a l'air d'un patriarche inquiet pour sa petite communauté.
-Ils reviendront, lâche-t-il d'un ton lointain.
Il parle peut-être des connards de révolutionnaires qui veulent mon appartement et qui ont blessé Xavier. Ou peut-être qu'il parle des jours d'avant, passés à jouer aux jeux vidéos et à se prendre au sérieux. Le monde de Vincent se recroqueville face aux attaques, à mesure que les armées d'imbéciles l'encerclent et le poussent à se retrancher.
Xavier émet l'idée que la prochaine fois, en tout cas, il faudra plus que des nunchakus et de la chance pour repousser des mecs avec des flingues. Vincent inspecte le revolver qu'il a confisqué aux forcenés, maintenant à moitié vide. Je fais remarquer à Xavier que la purée de plantes qu'il étale sur sa plaie sent la fosse commune.
-Mec, me répond-il, ça sent le cul de ta mère.
Vincent ne rit même pas. A peine esquisse-t-il un sourire figé et nerveux. Les hordes de gobelins sont à nos portes, et j'imagine qu'il se sent responsable. Xavier est amoché, et va devoir oublier le nunchaku quelques temps. Et moi en défense je vaux que dalle.
En fait on s'est perdus en chemin, et on s'est retrouvé en terrain inconnu dans notre propre demeure. Mon appartement n'est plus qu'un petit entrepôt mal rangé, où traînent des objets inutiles durement gagnés. Vincent a esquivé jusqu'ici, et espère esquiver une fois de plus. Juste une fois.
-Qu'ils reviennent, dit-il. On va se les faire.
Xavier approuve en silence, et moi aussi, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à proposer. Vincent soigne le moral des troupes en nous parlant de types qu'il connait qui peuvent peut-être nous fournir deux ou trois trucs pour nous défendre, en restant plutôt évasif.
Je goûte la mixture cicatrisante de Xavier, sous le regard atterré de ce dernier. Les plantes qu'il utilise s'avèrent n'être pas trop mauvaises, une fois le premier goût amer passé. C'est la vie parisienne qui m'avait le plus manqué, avec ses discussions à n'en plus finir sur la meilleure manière de rester en vie.

Xavier me demande d'arrêter de me faire passer pour plus débile que je suis, et de me passer le tournevis cruciforme. Je lui répète que je ne sais pas duquel il s'agit.
-Tu m'auras pas, réplique-t-il. Je croirai pas que t'es aussi con.
-Fais gaffe, dis-je, ça ressemble presque à un compliment.
Je lui donne le cruciforme, avec un sourire. Xavier sourit en retour, avec un soupir fatigué. Il me demande de tenir la vis pendant qu'il l'enfonce de son bras valide. Même une épaule en lambeaux n'est pas une excuse pour me laisser travailler tout seul en supervisant de loin. Mais il faut avouer aussi que je serais capable de me la raconter après ça.
Grimpés sur des tabourets, nous apportons une touche final à notre dispositif de défense. Vincent fait irruption dans l'appartement, et nous lui hurlons de s'arrêter sur le pas de la porte. Je lui désigne une latte du plancher un peu branlante, et lui explique que s'il marche dessus il déclenchera les enfers.
-D'abord, dis-je, il y a ce seau accroché à la poulie que Xavier finit de fixer au plafond. Il se renverse et arrose la personne qui a marché sur la latte.
-Et en quoi mouiller les éventuels agresseurs les dissuade de nous défoncer ? me demande Vincent.
-Le seau sera rempli de soude, répond Xavier sans cesser de visser, aussi droit que c'est possible avec un seul bras.
J'informe Vincent de la seconde utilité du dispositif. Une alarme se déclenchera, nous avertissant si nous dormons de la présence d'intrus. Nous pourrons alors ouvrir la cage du chien d'attaque à côté de notre lit et le lâcher sur nos agresseurs.
-Quel chien d'attaque ? nous questionne Vincent, incrédule.
Xavier lui explique qu'il compte dresser un chien dans les prochains jours. Vincent passe sa main sur son visage, un peu las. Il enjambe la latte piégée, et va prendre sa place habituelle sur le canapé. Il pose son sac sur la table basse, et nous dévoile le maigre butin qu'il a pu récolter : Une boîte de balles pour le revolver et une machette.
-Mais bon, ajoute-t-il, si on a un piège plein de soude...
-On a pas encore de soude non plus, corrige Xavier.

Je n'aurai pas dû choisir le FA-MAS de l'armée française. Xavier, avec son UZI israélien, est bien plus redoutable. Je traverse en quelques secondes les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l'abri antiaérien, pour échapper aux bombardiers que Xavier a appelés en renfort. Je saute par dessus quelques voitures, et accélère le pas, voyant se profiler au loin des formes sombres dans le ciel, chargés du feu rédempteur.
Je ne parviens pas à temps au bunker. Les avions déversent leur pluie divine qui atomise le moindre lézard à des kilomètres à la ronde, et je suis pris dans le souffle brûlant. Je n'ai même pas le temps de réaliser ce qui m'arrive.
Je me frotte les yeux et pose ma manette. Les lumières de l'appartement sont éteintes, et la lueur de la télévision nous donne à Xavier et moi des airs d'extraterrestres bleutés. J'évite de manifester mon mécontentement trop bruyamment, pour ne pas réveiller Vincent qui dort sur son canapé.
Xavier me demande si je veux refaire une partie, et je décline l'offre. Il éteint la console, et l'écran de télé devient entièrement bleu, ce qui accentue un peu plus nos gueules de visiteurs spatiaux. Je tapote légèrement les chaussures de Vincent, et ce dernier, sans avoir l'air de se réveiller, les enlève et se rendort.
-Demain tu m'accompagnes chercher de la soude ? me chuchote Xavier.
-Aucun problème. Et le chien d'attaque ?
-Un jour à la fois, d'accord ?
Il a sans doute raison. Ce soir nous dormons dans un appartement protégé par un seau vide, un porteur de revolver assoupi, et un sabreur manchot armé d'une machette. Mais chaque jour ensuite, le dispositif sera amélioré, et la révolution nous épargnera. Peut-être finirons-nous par construire des murailles, peut-être même que nous resterons fortifiés une fois que tout sera rentré dans l'ordre.
-Si tu veux des jours meilleurs, tu te bouges le cul, conclut Xavier à voix basse.
Un bruit sourd venant de dehors réveille Vincent en sursaut. Il attrape son revolver et se traîne en chaussettes jusqu'à la fenêtre, qu'il ouvre pour inspecter la rue. Une voix tonitruante, une voix connue, hurle « Par ici ». Nous apercevons la petite bande de révolutionnaires enragés postée à la fenêtre de l'immeuble d'en face.
-Mais c'est quoi votre problème ? leur crie Vincent.
-Aucun, répond leur chef. Ça finit ce soir.
Et sur ces mots, l'homme se saisit d'un lance roquette, qu'il place sur son épaule avec l'aide de ses potes. L'engin paraît lourd, et Vincent et moi restons figés sur place, pendant que Xavier renverse tant bien que mal un matelas et nous hurlant de venir se mettre dessous avec lui.
L'homme nous beugle « Mangez ça, bande de pédés » avec un sourire satisfait, et tire une roquette sur notre appartement. Il est déséquilibré par le recul de l'engin, et ses acolytes le soutiennent pour l'empêcher de tomber.
Le missile décrit une trajectoire hasardeuse. Il salue la rue endormie par une gerbe d'étincelles, et vacille vers nous, peu sûr de lui, avec un sifflement absurde. Il me fait penser à une bombe un peu ivre, totalement inconsciente de sa propre puissance. Je ne sais pas comment on va s'en sortir cette fois.
Il marche à grand pas vers nous, enjambant la rue, trottinant inexorablement vers la destruction totale du refuge que nous nous étions battis. Mais il n'a certainement même pas conscience de ses actes.
Il parvient à la fenêtre, comme pour saluer Vincent, qui reste immobile jusqu'au dernier moment, avant de se renverser en arrière pour esquiver. Les souffle de l'engin de mort qui passe au dessus de lui fait frémir sa moustache, et la flamme qui le propulse lui brûle quelques mèches de cheveux.
La roquette enjambe Vincent, à moins que ne soit Vincent qui lui cède le passage. Puis elle continue son petit bout de chemin, ne rencontrant plus d'obstacles. Xavier hurle quelque chose que je ne saisis pas bien.
Le missile rencontre le mur du fond de l'appartement. Il se compacte légèrement, se tasse contre le béton, avant de voler en éclats. Une marée de flammes jaunes et oranges en jaillit comme un geyser. Elle croît à grande vitesse, brûlant les meubles alentours, dont le précieux canapé de Vincent.
La fontaine de flammes prend ses aises, et se fait de la place. Mon champ de vision est saturé de lumière, et de formes mouvantes aux couleurs chaudes. J'ai l'impression d'assister à la naissance d'une créature monstrueuse gigantesque, constituée de magma, mais elle est bien trop lumineuse pour que je puisse la distinguer clairement.
Mon champ de vision se brouille, et je ne perçois plus que de vagues hurlements dans le lointain, au milieu de l'immensité orangée, qui vire rapidement au noir.
Puis le silence.
Je suis dans ce monde obscur et flottant qui n'existe que dans ma tête. Mon genou, celui qui s'est fait opérer, se met à me faire un mal de chien. Au milieu des ténèbres, je n'aperçois plus rien. Plus de super-héros, ni de gobelins, ni de sirènes aux gros nibards. Juste un genou de plus en plus douloureux.
J'ouvre les yeux et ne réalise pas tout de suite où je me trouve. Je suis allongé dans un lit, et Roger se trouve assis sur une chaise à mon chevet. Me voyant réveillé, il se lève avec un grand sourire et m'annonce que l'opération s'est bien passée, mais que j'ai mal réagi à l'anesthésie.
Mon genou me brûle et ma tête est ankylosée. Je lui demande ce que c'est que toute cette merde, reconnaissant peu à peu la chambre de l'hôpital suisse où je me trouvais il y a une éternité.
-Tu as fait un petit coma, m'annonce Roger. Pas long.


Note : Idée du seau un peu cartoon

Prochainement : Roger prend son temps
 
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