Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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10 août 2010

47. Xavier n'est plus mon agent littéraire


C'est un long deuil qui n'en finit pas de se finir. C'est un crépuscule qui prend tellement son temps qu'il en vient à se mêler avec la réalité. C'est juste une des pires journées que j'aie connu depuis longtemps.
Bordel, est-ce que tu oses dire que tu vis en société ?
Les gens me prendront tout ce qu'ils peuvent, je le sais. Il n'y aura pas de fin. Et un ami qui meurt c'est une part de vous qu'il emporte avec lui, ce fils de pute.
Le temps est magnifique aujourd'hui. Le soleil brille comme jamais, et donne à l'été déclinant un second souffle. Les rues sont envahies d'une lumière qui ravive des couleurs et donne le sourire aux passants. Je trouve ça presque déplacé.
Autrefois, Xavier m'a dit que de toute façon les gens s’en foutent de nous, et quand je lui ai demandé de quoi il parlait, il a référé ne pas répondre. Je suis tout seul et je me débrouille pour ne pas mourir. Je peux pas faire mieux.
Personne ne viendra à notre aide, et personne ne compatira plus de cinq minutes avant de penser à ses propres problèmes. Les gens prendront ce qu’il y a à prendre, et je peux difficilement leur en vouloir.

Je crois que Vincent a des doutes. Quelques minutes après la disparition de Xavier, après avoir hurlé et pleuré à en perdre conscience, il est venu me trouver. Les yeux rougis et la voix rauque, il m’a demandé très sérieusement si j’avais quoi que ce soit à voir avec la mort de notre ami. Très sérieusement, j’ai répondu que non, et qu’il était complètement taré.
Il m’a dévisagé avec insistance, pendant ce qui m’a semblé une bonne minute, et je n’ai rien osé ajouter de plus. Lui non plus d’ailleurs. Je suis allé voir le cadavre, et lui est allé faire un tour dans le jardin, et nous ne nous sommes pas revus de la journée.
Hésitant entre pleurer et vomir, et ne m’abandonnant finalement ni à l’un ni à l’autre, j’ai sorti le corps de Xavier des couvertures. J’ai attrapé des vêtements, et je l’ai habillé en me disant qu’il valait mieux que je le fasse sur le moment, avant que ses membres ne plient plus. Je me souviens avoir pensé « C’est ça. C’est exactement ça. » sans savoir vraiment à quoi je faisais référence.
J’ai été annoncer la nouvelle à ma mère et mes sœurs, qui n’ont pas voulu voir le cadavre. Puis je suis descendu à la voiture pour en décharger le coffre. Vincent était toujours dans le jardin, et me signalait sa présence par des murmures trop lointains pour que je puisse les décrypter.
J’ai ramené tout ce qui était dans la voiture à l’intérieur de la maison, et l’ai entassé dans un placard, pensant que je n’y toucherais sûrement plus jamais. Enfin, je suis allé m’asseoir sur le capot du véhicule vide, et j’ai regardé passer la journée. J’ai souhaité plus que tout que le soleil aille plus vite, être déjà la nuit, demain, la semaine prochaine, dans un an.
A ce moment là ma vie c’était ça. C’était exactement ça. Le présent m’a soudain dégoûté et j’ai voulu remettre l’existence à plus tard. J’ai voulu être seul et hors du temps, parce que les gens et les jours qui passent m’effritent et que je m’amenuise faute de savoir me préserver.
Xavier était parti, en pensant certainement qu’il n’avait plus rien à faire parmi nous. Mais je réalisais progressivement que son départ était prématuré. Je savais me servir d’une épée ou finir un roman, mais c’est juste un minimum dans le monde dans lequel nous vivons.
Au crépuscule, je suis allé rejoindre Vincent dans le jardin, et j’ai découvert qu’il avait saccagé le potager. Partout autour de lui s’étendaient les carottes arrachées, et les tomates encore vertes écrabouillées. Le moustachu fumait une cigarette, et m’a annoncé que c’était la dernière.
-Tu arrêtes de fumer ?
-Bien sûr que non, c’est un truc de pédé, ça… J’ai épuisé mon stock.
J’ai remarqué que ses yeux évitaient de se poser sur moi, et j’ai attendu quelques secondes en vain qu’il s’excuse d’avoir douté de mes prédictions sur la mort de Xavier.
Je me suis assis avec lui, et j’ai mangé une carotte minuscule en tentant d’établir le moment où tout avait commencé à déconner. Quand je lui ai demandé son avis, il m’a regardé comme si j’étais un enfant qui se retrouvait à sa charge, et dont il ne savait pas encore quoi faire.
-Depuis la mort de Roger, a-t-il dit. Ecoute, il faut ramener Xavier à ses parents…
-J’ai déjà vidé la voiture.
Tout était dit, décidé. Nous nous sommes levés, plus déterminés que jamais, et sommes montés jusqu’à la chambre du mort. Vincent n’a fait aucune remarque quant aux vêtements que j’avais passé à Xavier, qui étaient pourtant un peu trop criards vu les circonstances. Sans un bruit, nous avons descendu le corps par les escaliers, pour aller le loger dans le coffre de la voiture.
Vincent s’est ensuite installé sur le siège passager, et m’a attendu en lissant sa moustache d’un air soucieux. J’ai hésité à faire mes adieux à ma famille, puis je me suis rendu compte que de toute manière je n’aurais pas su quoi dire.
-On emporte pas de la bouffe ? ai-je demandé. Des carottes ?
-Les carottes restent ici.
Je me suis installé au volant, un peu mal à l’aise. Ni Vincent ni moi n’avons de permis de conduire. J’ai enclenché le contact, et le rugissement timide de notre engin ne m’a pas vraiment rassuré. Je me suis engagé dans l’allée, en faisant attention à ne pas caler, et à ne pas écraser le chat de ma mère qui m’a suivi sur quelques dizaines de mètres.
J’ai eu l’impression que la banlieue résidentielle était plus tentaculaire que jamais. Pensant en sortir rapidement, je me suis rendu compte que de nombreux pavillons avaient fait leur apparition sur le chemin de l’autoroute, chose que je ne remarque pas lorsque je suis simple passager.
On est plus nombreux chaque jour. C’est donc normal que ça soit toujours plus dur pour les connards misanthropes comme moi.
Nous roulons maintenant sur le grand autoroute vide qui nous emmène chez les parents de Xavier. La jauge d’essence de la voiture n’en finit pas de descendre, et Vincent résiste à toutes les tentatives que je fais pour aller vers lui. Je le plains sincèrement : Il ne se débarrassera pas de ses soupçons à mon égard, et ne sera probablement jamais autant mon ami qu’il l’a été. Et ce sera pire quand nous aurons enterré Xavier.
Au bout de quelques heures, il finit par me demander de m’arrêter pour le laisser pisser. Je m’exécute et gare la voiture sur la bande d’arrêt d’urgence. Il va se soulager dans un champ, jetant de temps à autre des regards dans son dos pour vérifier si je ne m’apprête pas à le poignarder.
Je commence à fatiguer. Il fait nuit noire, et c’est pénible pour moi de conduire. Tout est tellement triste que j’ai envie de crier et d’aller me perdre dans la campagne endormie.
Nous remontons en voiture, et Vincent retourne à son mutisme. Une phrase de ma part suffirait à tout arranger. Peut-être deux. Au lieu de ça, je laisse le moustachu s’abandonner au sommeil, malgré la peur évidente qu’il a de ne pas se réveiller.
-On aura pas assez d’essence pour rentrer sur Paris ensuite, dis-je pour moi-même.
-On rentrera à pied, somnole Vincent.
Je roule dans le noir jusqu’à ce qu’il soit totalement endormi. J’ai perdu plusieurs amis aujourd’hui. Et le deuil est loin d’être terminé.
Je coupe les phares et essaye de ressentir le vide, de me remplir de vide, de comprendre la vraie absence. Je distingue les barrières de part et d’autre du véhicule, qui me mènent en ligne droite à toute allure. J’ai le sentiment que le chemin est tout tracé maintenant, de savoir exactement comment tout ça va finir.
Je ferme les yeux. Je me retrouve dans un monde plus noir encore. Il n’y a plus ni gobelins, ni super-héros, et je ne peux même plus voler, dans ce royaume imaginaire que je m’étais bâti. Il ressemble juste à deux énormes paupières closes, à la vie après l’écriture.
J’ai réussi. J’ai tout dépeuplé autour de moi, et maintenant je suis aussi seul que je l’ai voulu. Et comme tout ne dépend plus que de moi, je sais comment tout ça va se finir.
Dans un dernier effort d’imagination, je fais apparaître Martine au beau milieu du monde noir. Ça fait tellement de temps que je ne l’ai pas vue que certains contours de son visage sont flous. Alors je me concentre sur son corps. Mentalement, je la revêt du costume de supergirl, et m’approche tendrement d’elle pour la déshabiller.
Pendant que je fais glisser une de ses bretelles, sur mon ordre, elle lâche la phrase que je rêve de l’entendre dire depuis le commencement : « Sauve-nous, homme d’acier ! »
Vincent me demande pourquoi je roule avec les phares éteints, et je rouvre immédiatement les yeux. Je constate avec soulagement qu’il n’a pas remarqué que je les avais fermés.
-De toute façon il n’y a personne dis-je.
-Il y a des gens partout, grogne-t-il en se rendormant.


Note : évites d’utiliser tes vrais fantasmes

Prochainement : Vincent dramatise

27 juillet 2010

45. Roger nous dit adieu


« Vous appréhendez les échecs avec philosophie »
Xavier me dit que ce résultat c'est bien la preuve que ce magazine est un gigantesque foutage de gueule, et que je ferais mieux de m'en tenir là. Mais un nouveau test « Qu'est-ce qui vous motive vraiment ? » attire mon regard, et malgré moi je me remets à cocher des cases frénétiquement.
J'ai passé une bonne partie de la matinée sur ce supplément de l'été qui date de quelques années, et maintenant je sais que ma couleur est le vert, que je dois améliorer mon quotient émotionnel, et que je suis un acheteur compulsif.
Je frotte ma barbe sous l'œil critique de Xavier. Il me demande s'il n'y a pas un test qui s'intitule « Savez-vous vous reprendre en main », et j'évite de lui répondre qu'il a vu juste, mais que c'est un test que je ne ferai pas.
Après avoir découvert que je suis motivé par le besoin de sécurité, je pose le magazine et propose à Xavier une petite séance d'entraînement dehors. Nous sortons dans le jardin, et je me fais la remarque que le potager a meilleure allure à chaque fois que je le vois. Après nous être équipés de barres de fer, mon ami m'oblige à faire une sorte de salut rituel dont je n'ai toujours pas compris s'il est de son invention ou traditionnel.
-En garde !
-Si tu le dis.
Il attaque fort dès le départ, sans doute pour me faire rentrer dans le combat plus vite. Je repousse plusieurs assauts avec calme, et il décide d'accélérer le rythme. Nous armes s'entrechoquent dans un fracas métallique, mais je ne cède pas de terrain.
Xavier prépare son départ et veut parachever mon entraînement, je le sais. Je tente un feinte par le côté, qu'il repousse in extremis avec un juron amusé. Il fait tournoyer sa barre de fer au dessus de sa tête et l'abat dans ma direction. Je pare le coup et la violence du choc me fait trembler jusqu'aux épaules.
Je le pousse d'un coup de pied pour reprendre mes esprits. Il se déplace sur le côté et tente de me toucher aux côtes, mais j'esquive en reculant. Il me rappelle de ne pas marcher sur le potager.
« Vous êtes d'une nature combative »
Cette fois c'est moi qui attaque fort. Je rentre dans une frénésie guerrière, l'acculant pour ne pas lui laisser le temps d'élaborer de stratégie. Dans un effort imbécile, il essaye de placer une attaque frontale, et j'attrape d'une main sa barre de fer, tandis que de l'autre je le frappe au visage avec la mienne.
Un son creux et mat résonne, et Xavier pousse un cri haineux. Il m'arrache son arme, et me fauche les jambes pour me faire chuter. Mon dos vient heurter le sol, et j'ai juste le temps de voir le pied de mon entraîneur s'abattre sur ma poitrine.
C'est comme si l'air était chassé de mes poumons, et avec lui quelques organes vitaux. Je reste quelques secondes incapable de respirer, avec la vision trouble de Xavier penché sur moi, un hématome violet gonflant à vue d'œil au niveau de la pommette.
Il me sourit quand je recommence à respirer péniblement, et m'explique que nous ne combattrons sans doute jamais plus. Mais je sais qu'il a peur maintenant qu'il a compris que j'arrivais à rendre les coups.
La vision toujours trouble, je vois le visage de mon ami se déformer, prendre des teintes et des formes saugrenues, jusqu'à me révéler sa vraie nature. Sa peau est translucide, et laisse voir un crâne d'une blancheur qui me fait froid dans le dos. Ses mâchoires se mettent à bouger, et émettent des sons qui ressemblent à des râles plaintifs, à des cris de corbeaux. Puis elles deviennent des paroles, et il me faut quelques secondes pour arriver à intégrer ce que le squelette vient de me dire :
-Ça c'est fait. Maintenant il faut qu'on parle de la mort de Roger.

Un peu retourné par la discussion que je viens d'avoir, je quitte la maison de ma mère, pensant aller faire une petite balade, pourquoi pas même aller rendre visite à mon père. Dans l'allée je croise ma petite sœur qui court après un chat en l'appelant avec une voix douce. Je lui demande si c'est pour le manger.
-T'es trop con, me répond-elle.
Je pousse à travers les pavillons de banlieue, qui se ressemblent mais que je connais par cœur. Sans voitures, le quartier paraît encore plus abandonné qu'à l'accoutumée. En vérité je cherche quelqu'un qui tarde à arriver.
« Vous n'aimez pas attendre trop longtemps »
Au bout de la rue, deux gamins sont en train de trafiquer un baril de désherbant. En m'approchant d'eux, il baissent la voix sans cesser leur manège. Quand je leur demande ce qu'ils construisent, l'un d'eux, le plus âgé, lâche « une bombe » sans lever les yeux vers moi.
Une sorte de yéti vêtu d'un vieux pardessus sort d'une haie de jardin en poussant un hurlement guttural. Il fonce sur les deux gosses, qui s'enfuient en appelant à l'aide. Il crache par terre, se mouche dans ses doigts, et grogne une phrase incompréhensible. Sa barbe et ses longs cheveux sont parsemés de brindilles et de graisse.
-Roger, dis-je...
Pour toute réponse, il râle en borborygmes en se rendant compte que la bombe artisanale est plus lourde qu'il se l'imaginait. Il lève le bidon au dessus de sa tête, et me crie qu'il va tout faire péter.
-Tu es venu m'annoncer que tu retournes dans ton époque, dis-je calmement.
-Pas du tout.
-Je te comprends.
-Je vais t'exploser la gueule, à toi et ton monde de merde.
Il se mouche une nouvelle fois dans ses doigts. Son regard est chargée d'une folie peu commune, mais je ne m'en soucie pas vraiment. Des petits éclairs bleus commencent à l'entourer, et nous parlent de ces temps futurs où tout va mal.
Roger remarque lui aussi les arcs électriques annonciateurs. Il se met à pleurer doucement, bavant et tapant du pied. Il jette le baril de désherbant par terre, dans un dernier effort désespéré, espérant sans doute que ce dernier explose.
-Au revoir Roger. Tu as pris la bonne décision.
-Je l'ai pas décidé, sanglote-t-il. Tu comprends pas que si tu fais rien ce sont les autres qui vont gagner...
-Qui ça ?
L'électricité commence à crépiter autour de lui, comme une crécelle. Il semble réfléchir à sa réponse, mais abandonne très vite pour se contenter de « Les gauchistes. ». Mon esprit va dans tous les sens, tandis que Roger se fait happer par sa propre époque. Un vortex le recouvre, aspirant l'électricité avec lui, et tous les réverbères de la rue, pourtant éteints, explosent. Le vortex se contracte sur lui-même et subitement il n'y a plus rien ni personne.
« Vous avez du mal à accepter la réalité »
Certainement un des plus gros connards que j'aie jamais rencontré. Je ramasse le bidon de désherbant, pour ne pas que les gamins viennent le rechercher. Je l'abandonne quelques centaines de mètres plus loin, dans le jardin d'un pavillon que je sais abandonné. Et bizarrement, en me délestant de la bombe artisanale, je me sens plus léger pour de vrai.
Je marche jusqu'à chez mon père en flottant sur les trottoirs, et le trouve dans le jardin comme de coutume, en train de s'affairer sur son barbecue. Je lui demande ce qu'il prépare et il m'adresse un clin d'œil.
-Un chat que j'ai trouvé, me chuchote-t-il. Le dis pas à ton frère.

À mon retour la maison est endormie. Vincent dort sur le canapé devant un menu DVD qui tourne en boucle, et grommelle lorsque j'éteins la télé, arguant qu'il veut regarder la fin de son film, avant de retourner au sommeil aussi sec.
Je monte les escaliers jusqu'à ma chambre, et trouve sur mon lit le magazine de tests psychologiques. J'en fais quelques uns pour me changer les idées, allant de « Êtes-vous un vrai gentil ? » à « Êtes-vous stressé au travail ? ».
Puis, le magazine à la main, je me rends silencieusement jusqu'à la chambre de Xavier. Il a des ronflements sonores et je vois toujours son crâne à travers la peau de son visage. Hormis les bruits irritants qu'il produit, mon ami a déjà tout d'un cadavre.
Lentement, j'approche mon magazine de sa bouche, et commence à faire des va-et-viens vers son visage en me calant sur sa respiration. Je reste immobile, ne bougeant que la main, pendant vingt bonnes minutes.
« Vous n'êtes pas le dixième de ce que vous voudriez être »
On prend des décisions, c'est tout ce qu'on fait. Moi en tout cas. Et lorsque je retire le magazine, c'est comme si je mourrais un peu.


Note : Attention aux nouveaux lecteurs

Prochainement : Vincent s'impatiente

13 juillet 2010

43. Xavier n'est rien sans moi


-Défends-toi !
Je reçois le premier tome du Seigneur des anneaux en pleine tronche, une édition avec couverture en cuir. Je lève la tête pour apercevoir Xavier, qui s'est déjà armé des tomes deux et trois. Je me réfugie sous mes draps pour mieux encaisser les projectiles suivants, qui viennent ricocher sur ma nuque.
-Debout, et défends-toi ! mugit Xavier.
Je renverse brusquement les draps, et me dresse sur le lit avec un bouquin dans chaque main. Mes yeux sont encore ensommeillés, et si l'on ajoute à ça mon adresse légendaire, je n'ai aucune chance contre l'autre connard.
Placé à côté de ma bibliothèque, il attrape plusieurs livres à la chaîne, et me les lance avec une rapidité qui me prend de court. J'évite Le royaume des orcs et L'enchanteur, mais L'encyclopédie des dragons m'atteint en pleine poire, et c'est le plus gros projectile. Je demande à Xavier, en faisant des efforts pour ne pas crier, s'il n'a pas autre chose à foutre.
-T'es mou, répond-il en me lançant un bouclier en plastique qui traînait par terre.
Je ramasse le jouet et le passe à mon bras, en m'avançant avec précaution vers Xavier. Il attrape quelques livres pour me les lancer, mais je les dévie à coups de boucliers, et il est obligé de reculer un peu, jusqu'à se retrouver au fond de ma chambre, là où se trouvent les restes de ma collection de bandes dessinées.
Il en attrape une et je secoue la tête pour lui signifier que c'est une très mauvaise idée. Il la brandit avec un regard de défi, pendant que je m'approche de lui à pas de loup.
-C'est une édition collector, dis-je sans desserrer les dents.
Je ne saurais dire s'il sait vraiment ce qu'il fait, ni s'il a une idée de la valeur de l'objet qu'il a dans les mains, mais toujours est-il qu'il la jette dans ma direction. La bande dessinée fend l'air et frôle mon visage, pour aller finalement s'aplatir contre le mur.
Sans réfléchir, je fonce sur Xavier avec la ferme intention de lui arracher les yeux. Nous nous entrechoquons avec un bruit sourd, pour aller cogner contre le mur. Xavier, un peu sonné, parvient néanmoins à m'attraper la tête sous son bras, et à ouvrir en même temps la fenêtre. Le temps que je me dégage il m'a déjà fait basculer dehors.
Je roule sur le gazon et me relève immédiatement. Mon ami m'a déjà rejoint, et me demande pourquoi je ne me défends pas. Pour toute réponse, je casse une branche fine du cerisier de ma mère, et l'élague en vitesse pour m'en faire un bâton, que je brandis en essayant d'avoir l'air menaçant.
-T'appelle ça « se défendre » ? raille-t-il.
-Mais enfin merde, c'est quoi ton problème avec ça ?
Aussi rapide qu'un ninja, il sort ses nunchakus artisanaux de la poche arrière de son short, et commence à les faire tournoyer. Je vois tout de suite qu'il a encore fait des progrès dans le maniement de cette arme étrange.
Il vient vers moi, faisant passer son fléau sous un bras, sous l'autre... Il frappe comme un éclair et je dévie son coup avec mon bâton. Il attaque encore, et je pousse un cri aigu en le contrant à nouveau. Je ruisselle déjà de sueur, et mes bras semblent avoir doublé de volume tant ils sont contractés.
Xavier ne relâche pas la pression, et tente encore plusieurs percées. Je recule mais ne plie pas, contrant les mains tremblantes ses nunchakus sifflants. Mais si je passe mon temps à encaisser je suis foutu.
Je réajuste mes mains sur le bâton. J'inspire profondément, et fait virevolter mon arme vers mon assaillant, en perçant sa défense. J'arrive à toucher Xavier au menton, et il se fige un instant avec un air surpris. Puis il sourit, et repart à l'attaque.
Nous combattons comme des chevaliers, invoquant des forces qui nous dépassent. Nous nous approprions le jardin entier comme une arène, prenant bien garde à ne pas marcher sur les légumes du potager.
Tout se brouille : Le bruit du bois qui fend l'air, le pourquoi du comment, les éditions collectors... Je me défends et ça me fait un bien fou. Il ne me faut que quelques minutes pour cesser de trembler et rentrer dans le vif du sujet, ce qui me prend une éternité d'habitude.
On va pas prendre du recul, plus maintenant. On est dans la bataille jusqu'au cou, et je commence à peine à comprendre que je devrai continuer à me défendre quelle qu'en soit l'issue.
Mes sœurs pénètrent dans le jardin, livres en main, sans doute intéressées par les hamacs baignés par l'ombre du cerisier. Elle marquent un temps d'arrêt, jaugeant la situation avec une grimace, comme si elles assistaient à un combat d'attardés. Mais très vite elles se prennent au jeu et se mettent à nous encourager. J'ai de la peine en constatant qu'il ne fait aucun doute pour elles que Xavier va gagner.
C'est la plus vieille histoire du monde, et tout nous ramène toujours à ça. Ceux qui se croient trop intelligents pour se défendre finissent par se faire démolir. Je pense que c'est ce que Xavier essaye de me faire comprendre. Mais après tout il a peut-être juste envie de me taper dessus.
-C'est qui ton agent littéraire, salope ? me crie-t-il.
-Si t'étais vraiment mon agent littéraire je me serais déjà suicidé depuis longtemps.
Joute verbale pour le déconcentrer. Je tente un coup au ventre qu'il esquive en reculant. La plus jeune de mes sœurs traite l'un de nous de pédé.
La chaleur du matin arrive à grands pas, à moins que ce ne soit l'exercice qui nous mette en nage. Nous continuons d'attaquer sans relâche pourtant, affrontant plus que ce que nous pensons. Nous nous retrouvons vite dégoulinants et puants.
Bientôt nous nous arrêtons, à bout de souffle. Nous jetons nos armes, et ma sœur la plus grande va s'installer dans un hamac, un peu déçue.
-Vincent a dit qu'il fallait rationner l'eau pour la douche, nous lance-t-elle d'un ton moqueur.
Je m'allonge dans l'herbe et Xavier reste debout, plié en deux. Il m'observe agoniser avec un regard que je ne lui connaissais pas.
-Tu t'es défendu, halète-t-il.
-C'est que le premier jour. Attends de voir la suite.
-Le premier jour c'est le plus facile.
Vincent, réveillé par la chaleur ou par nos cris, vient nous rejoindre dans le jardin. Il peste sur le manque de cigarettes, sans se douter que j'ai décidé de refaire une tentative pour arrêter de fumer. Xavier ne dit rien, mais affiche un sourire satisfait entre deux quintes de toux.
-Je vais aller faire un footing, nous annonce-t-il.
C'est pas ça la vraie force. En tout cas c'est pas la mienne. J'empêcherai pas ma vie de partir en couilles avec des tractions ou des abdos. Je suis allongé sur le sol, dans un état lamentable, mais l'écrivain-guerrier est avec moi.
Il est répétitif. Il n'a pas beaucoup d'imagination, alors il se contente de faire toujours la même chose. Il se défend sans relâche, et bien souvent il se fait démolir. Il panse se plaies et il repart au feu. Fin de l'histoire.
En vérité il n'y a pas de stratagème ou de péripéties qui tiennent dans la vraie vie. On s'en prend plein la gueule tout le temps, mais si on est acharné et qu'on évite de se faire tuer, on finit bien un jour par rendre un ou deux coups.
Xavier l'a compris. Il me jette un regard à la fois triste et fier, en me demandant où j'ai rangé mon short de pédé. J'ai tout compris. J'ai tellement compris que j'en ai envie de pleurer. Mon ami me conseille de continuer à m'entraîner et sort du jardin.
Vincent me demande pourquoi j'ai l'air bizarre, et je lui ordonne d'accompagner Xavier dans son footing. Il maugrée et me demande si j'ai pété un câble, jusqu'à ce que je lui hurle dessus.
-Mais pourquoi, putain ?
-Accompagne-le, c'est tout !
-Je serai dans la cuisine si tu me cherches et que t'es calmé.
Il me laisse seul avec mes sœurs, qui elles non plus ne comprennent pas ma conduite. J'ai envie d'enfouir ma tête dans le gazon, d'y creuser un trou de ver pour m'échapper sans être vu, ni suivi.
En tournant la tête je vois passer Xavier derrière la haie du jardin, qui trottine dans son short de pédé. Il s'engouffre dans l'allée et va se perdre dans la jungle épaisse des pavillons de banlieue. Il est happé par le lotissement, et va courir en circuit fermé, sans pouvoir faire autre chose que de revenir au point de départ.
Mon ami va bientôt mourir.


Note : Les branches du cerisier de ta mère sont nulles pour faire des bâtons

Prochainement : Vincent ne joue pas selon les règles
 
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