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17 août 2010
48. Vincent dramatise
Pousse ta brouette, abruti. Mets un pied devant l’autre, et ne t’encombre pas de réflexions sur toi ou ta place dans le monde. La route est encore longue jusqu’aux quatre royaumes de Ragnar, et encore plus jusqu’au Valhalla.
Je raconte n’importe quoi. Chaque jour sera d’or, mais pour l’instant chaque jour je suis un peu plus givré. Je suis à peine conscient de ce que je fais.
Irving Rutherford est en train de me bouffer, je le sais bien. Même à distance, il draine mes forces vitales, et ma raison avec. Je suis de moins en moins cohérent dans les histoires que je raconte. De temps en temps, un éclair de lucidité me fait me dire que j’ai imaginé la mort de Xavier, parce que les magazines de psychologie n’ont jamais tué personne.
-Toi qui avais déjà eu du mal à te faire à la mort de Roger, compatit Vincent.
-Roger n’est pas mort, dis-je, irrité. Il est retourné dans son époque, je te l’ai déjà dit.
Vincent secoue la tête d’un air las, et je vois des larmes de dépit pointer aux coins de ses yeux lorsqu’il les pose sur moi. Il détourne la tête pour ne pas avoir à contempler plus longtemps le spectacle de mon départ au large.
J’ai largué les amarres il y a longtemps déjà. J’attendais simplement qu’une bourrasque m’emmène au loin.
Pousse ta brouette, pousse ta brouette, pousse ta brouette. Le chemin qui mène au Valhalla est court, et au bout attendent la gloire, les femmes, et l’alcool artisanal à boire dans le crâne de tes ennemis. Irving Rutherford crèvera la gueule ouverte et tu pourras chier dedans.
Brusquement, une palpitation au cœur m’oblige à m’arrêter de marcher. Ma vision est troublée par des mouches obscures, et je sens assailli par la pluie qui dégringole et la certitude que je ne serai jamais un homme meilleur.
Vincent me rattrape par les épaules pour m’empêcher de tomber. Il se demande à voix haute comment il s’est retrouvé à escorter le porteur de l’anneau. Il me fait asseoir sur le bord de la route, dans l’herbe froide et mouillée.
Une bruine continuelle nous assaille depuis que nous avons abandonné la voiture, qui est tombée à court d’essence. Elle est insidieuse et persistante, et cherche à nous prouver que l’été est bel et bien fini.
Pour ne rien arranger, Vincent m’a refilé le sac le plus lourd. Quand j’ai proposé de laisser nos affaires dans la voiture, il n’a rien répondu, mais m’a fourré ce gros sac de sport entre les mains. Depuis quelques temps, chaque mot que je prononce est un mot qui me rapproche un peu plus du moment où il va m’assommer et me jeter dans un fossé, pour m’abandonner à la pluie diffuse qui me noiera calmement.
Selon les dires du moustachu, Paris n’est qu’à une bonne journée de marche. Je prie chaque seconde d’arriver à temps pour Ragnarök.
Je me relève, et nous poursuivons notre route. Vincent prend la tête, et pendant une bonne heure ne se retourne même pas vers moi. Je suis tellement trempé que j’ai l’impression de marcher dans des flaques à chaque pas. Et le bruit de mes baskets mouillées semble irriter encore plus mon ami, dont je vois les épaules se raidir progressivement.
Au loin, j’entends les cris d’Irving. Il me parle du futur diabolique qu’il est en train de mettre en place, et remet en question mon existence à moi. Je trouve quand même que c’est un comble pour un jumeau maléfique. Lorsqu’il me rétorque « C’est toi le jumeau maléfique », je lui hurle que je vais le donner à manger aux rats, ce qui fait sursauter Vincent.
Il se retourne vers moi avec rage et tristesse, sûrement furieux que ce soit Xavier qui s'en soit allé et pas moi.
-T'es un putain de givré ! me crie-t-il.
-Je fais ce que je peux.
-J'en ai marre de te ménager.
-Moi je vais te ménager la gueule, tu vas voir.
Il fait un pas vers moi, poings crispés, puis s'arrête. Si nous ne nous battons pas ici et maintenant, je ne donne pas cher de notre amitié. C'est un moment crucial que nous vivons, mais mon ami ne semble pas s'en rendre compte.
Il avance vers moi, et viens coller son visage à quelques centimètres du mien. Les muscles de sa mâchoire sont agités de tressautements, et je m'attendrais presque à voir de la fumée sortir de ses oreilles. Je réalise que maintenant, avec l'entraînement que j'ai reçu de Xavier, je pourrais sans doute envoyer le moustachu au tapis.
La pluie nous oblige à cligner des yeux sans arrêt. J'ai mal partout avant même que le combat soit commencé. Le plus dur c'est de ne pas frissonner dans mes vêtements trempés, et de ne pas songer à cette amitié qui s'enfuit.
Vincent ferme les yeux et hausse les épaules. Un fantôme de ninja plane au dessus de nous, et ne partira pas facilement. Le chagrin du deuil nous ronge pire que la pluie ou la colère.
-On réglera ça plus tard, soupire-t-il.
Et il reprend son chemin, à la tête de notre petite procession. Il fait comme si la route l'appelait, marche comme un héros romantique. Il est encore temps pour moi de le rattraper et de lui casser la gueule, pour sauver ce qui reste à sauver.
Je me remets en route. Nous traversons la campagne sinueuse et grise, d'une monotonie sans égal. Au bout de quelques heures nous croisons un homme à vélo allant en sens inverse, et Vincent en profite pour lui soutirer une cigarette.
Puis nous entrons sur l'autoroute, vide et glissante, et le le reflet que me renvoie le bitume mouillé est encore une fois celui d'Irving Rutherford. Plusieurs fois ensuite nous croisons à contresens des gens à vélo ou à pied. Vincent réussit même à négocier un peu de pain contre une paire de lacets.
Nous nous asseyons sur la rampe pour une pause pique-nique. Le pain est mou à force d'avoir traîné sous la pluie. Devant nos yeux, le nombre de passants fuyant la capitale augmente à vue d'œil.
-Ça t'étonne ? me demande Vincent.
Je vais me renseigner auprès d'une vieille femme, qui se contente de répondre « C'est grave la merde là-bas ». Ça me suffit. Je vais transmettre l'information à Vincent, qui opine calmement du chef avant de s'élancer lentement sur la route.
Je le suis, un peu moins sûr de moi à chaque enjambée. Le bitume est glissant et je manque plusieurs fois de m'étaler. A vrai dire je ne sais même pas pourquoi je reviens à Paris.
J'ai écrit un roman, créé un jumeau maléfique, cessé d'écrire. Maintenant je dois cesser d'avoir un jumeau maléfique. Un de mes amis est mort, l'autre n'est plus mon ami. Je vis dans un monde imaginaire, et l'instant d'après je suis en panne d'inspiration.
La France me fait peur parfois. J'ai l'impression de ne jamais arriver à l'envisager dans sa globalité. Mais au final je suis comme tout le monde, et j'ai quand même bien envie de tout péter. Même si je n'ai aucune idée de ce qui peut se passer ensuite.
Le vrai futur est mort, fini. Il s'en est allé avec Roger dans un déluge d'électricité. Je voudrais bien prévoir plus d'un jour à l'avance, mais il y a trop de variables et je suis pas assez intelligent.
J'ai écrit mon dernier roman, il parle de ce chevalier un peu stupide qui fonce dans le tas sans aucune stratégie. Quand tout ça sera fini, et que je me serai débarrassé d'Irving Rutherford (et que j'aurai sauvé mon pays par la même occasion), j'essayerai de le faire lire, et je suis certain que ça me redonnera confiance en moi.
Ce que je suis ?
Je fais partie de la grande armée des perdants, avec mes cicatrices, mon diplôme (non-officiel) d'écrivain-guerrier, mon manque d'ambition et la sale manie que j'ai de toujours rater tout ce que j'entreprends. C'est petit à petit que les choses s'améliorent. Un jour nous gagnerons, et c'est pour ça peut-être que je reviens à Paris.
Je n'ai qu'à claquer des doigts pour que la pluie s'arrête. Vincent dira sûrement qu'il s'agit d'une coïncidence. Je savoure quelques secondes le retour du soleil sur mon visage, sans faire attention aux gens qui passent autour de nous par dizaines.
Le moustachu me secoue l'épaule pour me faire réagir. Il me désigne du doigt la capitale à l'horizon, qui brûle et qui explose. Plusieurs avions se relaient pour la survoler, larguant leurs bombes au passage. La ville est encore loin, et aucun bruit ne parvient jusqu'à nous. C'est comme un feu d'artifice inaccessible, trop éloigné pour provoquer une réelle émotion. Je peux simplement constater que la file de réfugiés grandit de secondes en secondes.
C'est déjà Ragnarök.
-On va mourir, m'informe Vincent.
Note : Références à la mythologie trop appuyées
Prochainement : Martine au mauvais moment
10 août 2010
47. Xavier n'est plus mon agent littéraire
C'est un long deuil qui n'en finit pas de se finir. C'est un crépuscule qui prend tellement son temps qu'il en vient à se mêler avec la réalité. C'est juste une des pires journées que j'aie connu depuis longtemps.
Bordel, est-ce que tu oses dire que tu vis en société ?
Les gens me prendront tout ce qu'ils peuvent, je le sais. Il n'y aura pas de fin. Et un ami qui meurt c'est une part de vous qu'il emporte avec lui, ce fils de pute.
Le temps est magnifique aujourd'hui. Le soleil brille comme jamais, et donne à l'été déclinant un second souffle. Les rues sont envahies d'une lumière qui ravive des couleurs et donne le sourire aux passants. Je trouve ça presque déplacé.
Autrefois, Xavier m'a dit que de toute façon les gens s’en foutent de nous, et quand je lui ai demandé de quoi il parlait, il a référé ne pas répondre. Je suis tout seul et je me débrouille pour ne pas mourir. Je peux pas faire mieux.
Personne ne viendra à notre aide, et personne ne compatira plus de cinq minutes avant de penser à ses propres problèmes. Les gens prendront ce qu’il y a à prendre, et je peux difficilement leur en vouloir.
Je crois que Vincent a des doutes. Quelques minutes après la disparition de Xavier, après avoir hurlé et pleuré à en perdre conscience, il est venu me trouver. Les yeux rougis et la voix rauque, il m’a demandé très sérieusement si j’avais quoi que ce soit à voir avec la mort de notre ami. Très sérieusement, j’ai répondu que non, et qu’il était complètement taré.
Il m’a dévisagé avec insistance, pendant ce qui m’a semblé une bonne minute, et je n’ai rien osé ajouter de plus. Lui non plus d’ailleurs. Je suis allé voir le cadavre, et lui est allé faire un tour dans le jardin, et nous ne nous sommes pas revus de la journée.
Hésitant entre pleurer et vomir, et ne m’abandonnant finalement ni à l’un ni à l’autre, j’ai sorti le corps de Xavier des couvertures. J’ai attrapé des vêtements, et je l’ai habillé en me disant qu’il valait mieux que je le fasse sur le moment, avant que ses membres ne plient plus. Je me souviens avoir pensé « C’est ça. C’est exactement ça. » sans savoir vraiment à quoi je faisais référence.
J’ai été annoncer la nouvelle à ma mère et mes sœurs, qui n’ont pas voulu voir le cadavre. Puis je suis descendu à la voiture pour en décharger le coffre. Vincent était toujours dans le jardin, et me signalait sa présence par des murmures trop lointains pour que je puisse les décrypter.
J’ai ramené tout ce qui était dans la voiture à l’intérieur de la maison, et l’ai entassé dans un placard, pensant que je n’y toucherais sûrement plus jamais. Enfin, je suis allé m’asseoir sur le capot du véhicule vide, et j’ai regardé passer la journée. J’ai souhaité plus que tout que le soleil aille plus vite, être déjà la nuit, demain, la semaine prochaine, dans un an.
A ce moment là ma vie c’était ça. C’était exactement ça. Le présent m’a soudain dégoûté et j’ai voulu remettre l’existence à plus tard. J’ai voulu être seul et hors du temps, parce que les gens et les jours qui passent m’effritent et que je m’amenuise faute de savoir me préserver.
Xavier était parti, en pensant certainement qu’il n’avait plus rien à faire parmi nous. Mais je réalisais progressivement que son départ était prématuré. Je savais me servir d’une épée ou finir un roman, mais c’est juste un minimum dans le monde dans lequel nous vivons.
Au crépuscule, je suis allé rejoindre Vincent dans le jardin, et j’ai découvert qu’il avait saccagé le potager. Partout autour de lui s’étendaient les carottes arrachées, et les tomates encore vertes écrabouillées. Le moustachu fumait une cigarette, et m’a annoncé que c’était la dernière.
-Tu arrêtes de fumer ?
-Bien sûr que non, c’est un truc de pédé, ça… J’ai épuisé mon stock.
J’ai remarqué que ses yeux évitaient de se poser sur moi, et j’ai attendu quelques secondes en vain qu’il s’excuse d’avoir douté de mes prédictions sur la mort de Xavier.
Je me suis assis avec lui, et j’ai mangé une carotte minuscule en tentant d’établir le moment où tout avait commencé à déconner. Quand je lui ai demandé son avis, il m’a regardé comme si j’étais un enfant qui se retrouvait à sa charge, et dont il ne savait pas encore quoi faire.
-Depuis la mort de Roger, a-t-il dit. Ecoute, il faut ramener Xavier à ses parents…
-J’ai déjà vidé la voiture.
Tout était dit, décidé. Nous nous sommes levés, plus déterminés que jamais, et sommes montés jusqu’à la chambre du mort. Vincent n’a fait aucune remarque quant aux vêtements que j’avais passé à Xavier, qui étaient pourtant un peu trop criards vu les circonstances. Sans un bruit, nous avons descendu le corps par les escaliers, pour aller le loger dans le coffre de la voiture.
Vincent s’est ensuite installé sur le siège passager, et m’a attendu en lissant sa moustache d’un air soucieux. J’ai hésité à faire mes adieux à ma famille, puis je me suis rendu compte que de toute manière je n’aurais pas su quoi dire.
-On emporte pas de la bouffe ? ai-je demandé. Des carottes ?
-Les carottes restent ici.
Je me suis installé au volant, un peu mal à l’aise. Ni Vincent ni moi n’avons de permis de conduire. J’ai enclenché le contact, et le rugissement timide de notre engin ne m’a pas vraiment rassuré. Je me suis engagé dans l’allée, en faisant attention à ne pas caler, et à ne pas écraser le chat de ma mère qui m’a suivi sur quelques dizaines de mètres.
J’ai eu l’impression que la banlieue résidentielle était plus tentaculaire que jamais. Pensant en sortir rapidement, je me suis rendu compte que de nombreux pavillons avaient fait leur apparition sur le chemin de l’autoroute, chose que je ne remarque pas lorsque je suis simple passager.
On est plus nombreux chaque jour. C’est donc normal que ça soit toujours plus dur pour les connards misanthropes comme moi.
Nous roulons maintenant sur le grand autoroute vide qui nous emmène chez les parents de Xavier. La jauge d’essence de la voiture n’en finit pas de descendre, et Vincent résiste à toutes les tentatives que je fais pour aller vers lui. Je le plains sincèrement : Il ne se débarrassera pas de ses soupçons à mon égard, et ne sera probablement jamais autant mon ami qu’il l’a été. Et ce sera pire quand nous aurons enterré Xavier.
Au bout de quelques heures, il finit par me demander de m’arrêter pour le laisser pisser. Je m’exécute et gare la voiture sur la bande d’arrêt d’urgence. Il va se soulager dans un champ, jetant de temps à autre des regards dans son dos pour vérifier si je ne m’apprête pas à le poignarder.
Je commence à fatiguer. Il fait nuit noire, et c’est pénible pour moi de conduire. Tout est tellement triste que j’ai envie de crier et d’aller me perdre dans la campagne endormie.
Nous remontons en voiture, et Vincent retourne à son mutisme. Une phrase de ma part suffirait à tout arranger. Peut-être deux. Au lieu de ça, je laisse le moustachu s’abandonner au sommeil, malgré la peur évidente qu’il a de ne pas se réveiller.
-On aura pas assez d’essence pour rentrer sur Paris ensuite, dis-je pour moi-même.
-On rentrera à pied, somnole Vincent.
Je roule dans le noir jusqu’à ce qu’il soit totalement endormi. J’ai perdu plusieurs amis aujourd’hui. Et le deuil est loin d’être terminé.
Je coupe les phares et essaye de ressentir le vide, de me remplir de vide, de comprendre la vraie absence. Je distingue les barrières de part et d’autre du véhicule, qui me mènent en ligne droite à toute allure. J’ai le sentiment que le chemin est tout tracé maintenant, de savoir exactement comment tout ça va finir.
Je ferme les yeux. Je me retrouve dans un monde plus noir encore. Il n’y a plus ni gobelins, ni super-héros, et je ne peux même plus voler, dans ce royaume imaginaire que je m’étais bâti. Il ressemble juste à deux énormes paupières closes, à la vie après l’écriture.
J’ai réussi. J’ai tout dépeuplé autour de moi, et maintenant je suis aussi seul que je l’ai voulu. Et comme tout ne dépend plus que de moi, je sais comment tout ça va se finir.
Dans un dernier effort d’imagination, je fais apparaître Martine au beau milieu du monde noir. Ça fait tellement de temps que je ne l’ai pas vue que certains contours de son visage sont flous. Alors je me concentre sur son corps. Mentalement, je la revêt du costume de supergirl, et m’approche tendrement d’elle pour la déshabiller.
Pendant que je fais glisser une de ses bretelles, sur mon ordre, elle lâche la phrase que je rêve de l’entendre dire depuis le commencement : « Sauve-nous, homme d’acier ! »
Vincent me demande pourquoi je roule avec les phares éteints, et je rouvre immédiatement les yeux. Je constate avec soulagement qu’il n’a pas remarqué que je les avais fermés.
-De toute façon il n’y a personne dis-je.
-Il y a des gens partout, grogne-t-il en se rendormant.
Note : évites d’utiliser tes vrais fantasmes
Prochainement : Vincent dramatise
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