Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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27 juillet 2010

45. Roger nous dit adieu


« Vous appréhendez les échecs avec philosophie »
Xavier me dit que ce résultat c'est bien la preuve que ce magazine est un gigantesque foutage de gueule, et que je ferais mieux de m'en tenir là. Mais un nouveau test « Qu'est-ce qui vous motive vraiment ? » attire mon regard, et malgré moi je me remets à cocher des cases frénétiquement.
J'ai passé une bonne partie de la matinée sur ce supplément de l'été qui date de quelques années, et maintenant je sais que ma couleur est le vert, que je dois améliorer mon quotient émotionnel, et que je suis un acheteur compulsif.
Je frotte ma barbe sous l'œil critique de Xavier. Il me demande s'il n'y a pas un test qui s'intitule « Savez-vous vous reprendre en main », et j'évite de lui répondre qu'il a vu juste, mais que c'est un test que je ne ferai pas.
Après avoir découvert que je suis motivé par le besoin de sécurité, je pose le magazine et propose à Xavier une petite séance d'entraînement dehors. Nous sortons dans le jardin, et je me fais la remarque que le potager a meilleure allure à chaque fois que je le vois. Après nous être équipés de barres de fer, mon ami m'oblige à faire une sorte de salut rituel dont je n'ai toujours pas compris s'il est de son invention ou traditionnel.
-En garde !
-Si tu le dis.
Il attaque fort dès le départ, sans doute pour me faire rentrer dans le combat plus vite. Je repousse plusieurs assauts avec calme, et il décide d'accélérer le rythme. Nous armes s'entrechoquent dans un fracas métallique, mais je ne cède pas de terrain.
Xavier prépare son départ et veut parachever mon entraînement, je le sais. Je tente un feinte par le côté, qu'il repousse in extremis avec un juron amusé. Il fait tournoyer sa barre de fer au dessus de sa tête et l'abat dans ma direction. Je pare le coup et la violence du choc me fait trembler jusqu'aux épaules.
Je le pousse d'un coup de pied pour reprendre mes esprits. Il se déplace sur le côté et tente de me toucher aux côtes, mais j'esquive en reculant. Il me rappelle de ne pas marcher sur le potager.
« Vous êtes d'une nature combative »
Cette fois c'est moi qui attaque fort. Je rentre dans une frénésie guerrière, l'acculant pour ne pas lui laisser le temps d'élaborer de stratégie. Dans un effort imbécile, il essaye de placer une attaque frontale, et j'attrape d'une main sa barre de fer, tandis que de l'autre je le frappe au visage avec la mienne.
Un son creux et mat résonne, et Xavier pousse un cri haineux. Il m'arrache son arme, et me fauche les jambes pour me faire chuter. Mon dos vient heurter le sol, et j'ai juste le temps de voir le pied de mon entraîneur s'abattre sur ma poitrine.
C'est comme si l'air était chassé de mes poumons, et avec lui quelques organes vitaux. Je reste quelques secondes incapable de respirer, avec la vision trouble de Xavier penché sur moi, un hématome violet gonflant à vue d'œil au niveau de la pommette.
Il me sourit quand je recommence à respirer péniblement, et m'explique que nous ne combattrons sans doute jamais plus. Mais je sais qu'il a peur maintenant qu'il a compris que j'arrivais à rendre les coups.
La vision toujours trouble, je vois le visage de mon ami se déformer, prendre des teintes et des formes saugrenues, jusqu'à me révéler sa vraie nature. Sa peau est translucide, et laisse voir un crâne d'une blancheur qui me fait froid dans le dos. Ses mâchoires se mettent à bouger, et émettent des sons qui ressemblent à des râles plaintifs, à des cris de corbeaux. Puis elles deviennent des paroles, et il me faut quelques secondes pour arriver à intégrer ce que le squelette vient de me dire :
-Ça c'est fait. Maintenant il faut qu'on parle de la mort de Roger.

Un peu retourné par la discussion que je viens d'avoir, je quitte la maison de ma mère, pensant aller faire une petite balade, pourquoi pas même aller rendre visite à mon père. Dans l'allée je croise ma petite sœur qui court après un chat en l'appelant avec une voix douce. Je lui demande si c'est pour le manger.
-T'es trop con, me répond-elle.
Je pousse à travers les pavillons de banlieue, qui se ressemblent mais que je connais par cœur. Sans voitures, le quartier paraît encore plus abandonné qu'à l'accoutumée. En vérité je cherche quelqu'un qui tarde à arriver.
« Vous n'aimez pas attendre trop longtemps »
Au bout de la rue, deux gamins sont en train de trafiquer un baril de désherbant. En m'approchant d'eux, il baissent la voix sans cesser leur manège. Quand je leur demande ce qu'ils construisent, l'un d'eux, le plus âgé, lâche « une bombe » sans lever les yeux vers moi.
Une sorte de yéti vêtu d'un vieux pardessus sort d'une haie de jardin en poussant un hurlement guttural. Il fonce sur les deux gosses, qui s'enfuient en appelant à l'aide. Il crache par terre, se mouche dans ses doigts, et grogne une phrase incompréhensible. Sa barbe et ses longs cheveux sont parsemés de brindilles et de graisse.
-Roger, dis-je...
Pour toute réponse, il râle en borborygmes en se rendant compte que la bombe artisanale est plus lourde qu'il se l'imaginait. Il lève le bidon au dessus de sa tête, et me crie qu'il va tout faire péter.
-Tu es venu m'annoncer que tu retournes dans ton époque, dis-je calmement.
-Pas du tout.
-Je te comprends.
-Je vais t'exploser la gueule, à toi et ton monde de merde.
Il se mouche une nouvelle fois dans ses doigts. Son regard est chargée d'une folie peu commune, mais je ne m'en soucie pas vraiment. Des petits éclairs bleus commencent à l'entourer, et nous parlent de ces temps futurs où tout va mal.
Roger remarque lui aussi les arcs électriques annonciateurs. Il se met à pleurer doucement, bavant et tapant du pied. Il jette le baril de désherbant par terre, dans un dernier effort désespéré, espérant sans doute que ce dernier explose.
-Au revoir Roger. Tu as pris la bonne décision.
-Je l'ai pas décidé, sanglote-t-il. Tu comprends pas que si tu fais rien ce sont les autres qui vont gagner...
-Qui ça ?
L'électricité commence à crépiter autour de lui, comme une crécelle. Il semble réfléchir à sa réponse, mais abandonne très vite pour se contenter de « Les gauchistes. ». Mon esprit va dans tous les sens, tandis que Roger se fait happer par sa propre époque. Un vortex le recouvre, aspirant l'électricité avec lui, et tous les réverbères de la rue, pourtant éteints, explosent. Le vortex se contracte sur lui-même et subitement il n'y a plus rien ni personne.
« Vous avez du mal à accepter la réalité »
Certainement un des plus gros connards que j'aie jamais rencontré. Je ramasse le bidon de désherbant, pour ne pas que les gamins viennent le rechercher. Je l'abandonne quelques centaines de mètres plus loin, dans le jardin d'un pavillon que je sais abandonné. Et bizarrement, en me délestant de la bombe artisanale, je me sens plus léger pour de vrai.
Je marche jusqu'à chez mon père en flottant sur les trottoirs, et le trouve dans le jardin comme de coutume, en train de s'affairer sur son barbecue. Je lui demande ce qu'il prépare et il m'adresse un clin d'œil.
-Un chat que j'ai trouvé, me chuchote-t-il. Le dis pas à ton frère.

À mon retour la maison est endormie. Vincent dort sur le canapé devant un menu DVD qui tourne en boucle, et grommelle lorsque j'éteins la télé, arguant qu'il veut regarder la fin de son film, avant de retourner au sommeil aussi sec.
Je monte les escaliers jusqu'à ma chambre, et trouve sur mon lit le magazine de tests psychologiques. J'en fais quelques uns pour me changer les idées, allant de « Êtes-vous un vrai gentil ? » à « Êtes-vous stressé au travail ? ».
Puis, le magazine à la main, je me rends silencieusement jusqu'à la chambre de Xavier. Il a des ronflements sonores et je vois toujours son crâne à travers la peau de son visage. Hormis les bruits irritants qu'il produit, mon ami a déjà tout d'un cadavre.
Lentement, j'approche mon magazine de sa bouche, et commence à faire des va-et-viens vers son visage en me calant sur sa respiration. Je reste immobile, ne bougeant que la main, pendant vingt bonnes minutes.
« Vous n'êtes pas le dixième de ce que vous voudriez être »
On prend des décisions, c'est tout ce qu'on fait. Moi en tout cas. Et lorsque je retire le magazine, c'est comme si je mourrais un peu.


Note : Attention aux nouveaux lecteurs

Prochainement : Vincent s'impatiente

24 novembre 2009

09. Roger est de retour

-Et sinon, tu continues toujours la musculation?
-Un peu.
-Il me semblait bien que tu avais pris un peu d’épaisseur.
-C’est le manteau qui fait ça.
Je fais un tour sur moi-même pour montrer à mon père comment ma mère a encore rembourré mon gros anorak. Xavier baisse les yeux pour cacher son sourire. Selon lui, j’ai l’air d’un ours aux jambes maigres dans ce manteau. Mon père nous sert des cafés pendant que nous posons nos affaires. On s’installe à table, et il nous demande si ça ne pète pas trop à Paris.
-En tout cas quand on est partis ça allait encore, dis-je.
Mais chaque jour les images des émeutes à la télévision me font flipper un peu plus. Les choses prennent une ampleur que je n’attendais pas, et je préfère encore me cacher chez mon père ou ma mère.
Nous finissons nos cafés en écoutant mon paternel parler de la nécessité de faire gaffe à pas se faire démolir, puis ce dernier se lève et va s’installer dans le canapé pour lire son journal sportif. Xavier m’annonce qu’il va prendre une douche, et je monte jusqu’à la chambre de mon père dans l’espoir de lui voler quelques sous-vêtements.
La pièce est peu éclairée, un peu comme le reste de la maison, et le rideau que j’ouvre m’offre un ciel blanc qui m’aveugle un peu. Le brouillard a envahi la campagne ce matin, et persécute la maison de mon père de son armée de fantômes de brumes. Ils tapent aux fenêtres pour réclamer sa tête, font grincer les volets, et parfois je me dis qu’il a raison de ne pas beaucoup sortir de l’abri qu’il s’est construit.
J’ouvre la porte du placard et pousse un cri d’horreur. Roger, mon ami du futur, se trouve à l’intérieur, trempé de la tête aux pieds et dégageant une odeur nauséabonde. Je m’empresse de refermer la porte et recule de quelques pas, le cœur battant la chamade.
-Ouvre moi connard, grogne Roger de l’intérieur du placard.
Je m’exécute et lui demande ce qu’il fout au milieu des chaussettes de mon père, et surtout pourquoi il ne s’est pas noyé dans la Seine comme je l’espérais.
-Dans le futur on sait toujours nager, ironise-t-il. Franchement, tu t’attendais à quoi?
C’est triste à dire mais je m’attendais à ce qu’il reste mort, et la responsabilité de ce meurtre ne m’empêchait pas de dormir. C’est vraiment ridicule qu’il revienne, parce que c’est un personnage de second plan et que c’est lui accorder trop d’importance. Le futur duquel il vient n’existe plus. Sa présence ne veut plus rien dire.
La vie que je m’écris n’est pas très agréable à la lecture. La science-fiction sort de nulle part, et les émeutes qui secouent le pays ressemblent à des fantasmes d’adolescent. Le roman m’échappe et ça me rend fou.
-Tu es en train de merder, me dit Roger.
Impossible de cloisonner. Tous les futurs du Monde s’échappent dans tous les sens parce que rien n’est suffisamment solide pour les contenir. Roger me reproche de laisser l’écriture partir en roue libre, et je lui avoue que ça fait bien longtemps que je n’ai rien écrit.
-Et le texte de cette semaine, pour le blog?
-J’avais pris de l’avance. Je dois en publier un demain et je n’ai encore rien pondu.
Il me gratifie d’un sourire narquois et jette un coup d’œil aux fantômes de brume qui tambourinent à la fenêtre. Peut-être des amis à lui. Ils portent avec eux toute la mélancolie de la province par mauvais temps. Les maisons aux alentours semblent inhabitées, et les feux de circulation dans la rue changent de couleur dans l’indifférence générale. J’imagine que si je me sens en sécurité ici, c’est parce que j’ai l’impression que personne ne connaît l’existence de ce quartier.
Mon ami du futur a maintenant allumé l’ordinateur vétuste de mon père, et me conseille de me remettre au travail.
-Si tu laisses courir tout ce qui se passe autour, soupire-t-il, tu vas te faire démolir.
C’est vraiment nul comme scène, le coup du pseudo-mentor qui encourage le jeune mec paumé à s’accrocher et à ne pas perdre espoir. C’est bien trop cliché, et j’ai vraiment beaucoup de mal à trouver le personnage principal sympathique. Je m’installe au clavier et décide de renoncer à devenir écrivain.
«...Paxton Fettel sortit son épée de son fourreau et s’élança en hurlant vers les gobelins brigands, car après tout il savait pertinemment que la mort l’amènerait au nexus. Son cri de guerre fit frissonner les créatures écailleuses. C’était un hurlement presque chantant, traditionnel, et sincère.
Être chevalier en ces temps troublés signifiait présentement se débarrasser des créatures du mal, mais dans l’absolu il ne savait pas vraiment où sa destinée l’entraînait. Car les batailles ne dureraient qu’un temps, et bientôt la question se poserait de trouver sa place dans un monde gouverné par les hommes et la paix.
Et il se demandait si cela ne serait pas plus dur que de massacrer des gobelins.»

Roger retourne s’enfermer dans le placard avec un air désespéré. Le brouillard dehors a presque disparu, et des gouttes de pluie timides commencent à arroser le quartier abandonné. Je me remets au travail et conte l’histoire de ce chevalier qui peine à trouver sa place dans le monde des hommes. Au bout de quelques pages il rencontre un magicien qui enchante son épée pour la rendre incassable. Paxton Fettel n’en fait qu’à sa tête et va jusqu’à s’aventurer en pays gobelin. Il essuie les flèches empoisonnées et la dysenterie, et finit par affronter des fantômes de brume qui l’empêchent de passer.
Mon père fait irruption dans la pièce et me demande si je n’ai pas besoin de chaussettes. Je lui réponds que non, préférant qu’il ne trouve pas Roger en train de ruminer dans le placard.
Plus tard dans la journée, je fais lire mon histoire de chevalier à Xavier. Celui-ci m’annonce que les gobelins n’ont pas l’air assez menaçants, et que du coup Paxton Fettel passe un peu pour un trouillard.
-Tu verras la semaine prochaine, dis-je, les fantômes seront des adversaires beaucoup plus coriaces.
J’y crois vraiment. La semaine prochaine il y aura des combats qui ne seront pas gagnés d’avance, et beaucoup moins d’interrogations métaphysiques. Peut-être même que le chevalier retournera à Paris.
Mon père me crie d’en bas qu’un ami à moi est à la porte. Le moustachu qu’il n’aime pas beaucoup.
Xavier et moi descendons les escaliers quatre à quatre, et je manque de trébucher à plusieurs reprises. Vincent nous attend dans l’entrée, sans autre bagage que son casque de moto. J’ai l’impression qu’il a maigri, et ses yeux nous renvoient une tristesse peu commune.
-Sa lut, murmure-t-il d’une voix éteinte.
Encore une scène qui laisse à désirer. Il aurait fallu un retour plus impressionnant. Peut-être au milieu des coups de feu, poursuivi par des insurgés ou des loups, portant sa dulcinée dans ses bras. Sa Martine à lui qu’il aurait arrachée aux griffes des émeutiers.
-Et Martine? je demande.
Ses yeux s’humidifient très légèrement, en tout cas beaucoup moins qu’à l’accoutumée. Il pose son casque par terre et passe ses mains sur son visage. Il ne s’est pas rasé depuis son départ de Paris, et sa moustache se confond presque maintenant avec les longs poils qui ont poussé sur ses joues.
-Martine est morte, dit-il pour le carrelage.
C’est mauvais. Mauvais. C’est gratuit, ça fait du mal à l’un des personnages principaux au nom d’un rebondissement de merde. Ca se lit mal, ça sort de nulle part, c’est brusque et inutile. C’est de la terrible littérature.
Les autres personnages ne savent pas quoi répondre, pendant que le moustachu devenu barbu passe dans le salon et s’allonge sur le canapé comme pour y dormir, alors qu’on voit à ses yeux qu’il ne dort plus.
La pluie se met à frapper violemment aux carreaux, comme pour ponctuer le pathétique de la situation. Le personnage de l’écrivain raté va s’asseoir à côté de son ami qui fait semblant de dormir en se cachant la tête dans un coussin.
-Vincent, dit-il, je suis vraiment désolé mec. Vraiment. Je sais pas quoi dire.
-Alors dis moi que tu m’aimes.
-Je t’aime mec.
Vincent se retourne vers moi, hilare, en m’annonçant que je suis complètement pédé. Xavier derrière moi éclate de rire également, et vient taper dans sa main.
-Je t’ai eu mec.
Les deux, toujours pliés en deux, se prennent dans les bras en se gratifiant de grandes claques dans le dos. Ils me jettent un regard et leur fou rire repart de plus belle. Les ombres portées sur leur visage par la lumière qui filtre entre les gouttes de pluie leur donnent un air presque démoniaque.
C’est pas de la littérature, c’est pire. C’est des mots et des situations qui s’enchaînent dans une foire pas possible, et moi au milieu qui ne pige rien. C’est le roman qui m’échappe, c’est le style approximatif, c’est le danger de reprendre la route. Enfin merde, c’est le putain de Tout. Ca sera plus intéressant la prochaine fois.
-On rentre à Paris, les mecs, clame Vincent.


Note: Ecrit trop vite pour le rendre à temps. Reprendre plus calmement.

Prochainement: Vincent déteste mes tatouages

15 novembre 2009

05. Roger mon nouvel ami

-Tu devrais vraiment lire ce livre, me conseille Roger.
Et il me tend le bouquin d’un auteur torturé qui raconte son enfance traumatisée par une mère alcoolique et un père absent. Je lui demande s’il me prend pour un français moyen.
Roger est arrivé il y a quelques jours d’un futur alternatif où je suis prix Nobel de littérature. Depuis, il essaye de me remettre dans le droit chemin littéraire. J’ai commencé par arrêter de voir Vincent et Xavier, qui selon Roger «me détournent de la poésie et de l’approche humaniste du monde qui m’ont valu mon prix Nobel».
En parcourant la quatrième de couverture du bouquin, je peux lire une petite profession de foi de l’auteur qui explique qu’il a voulu «exorciser les démons de son enfance par une écriture salvatrice». Roger, qui lit par-dessus mon épaule, explique que c’est un livre qui m’a énormément influencé.
Je repose le livre, et inspecte les étagères de la bibliothèque à la recherche de quelque chose qui pourrait me plaire. Je flâne dans les rayons pendant que Roger feuillète le roman que j’ai écrit, qu’il a apporté avec lui.
Dans le futur je n’ai jamais écrit ce premier roman foireux, et Roger le tient pour responsable du changement de trajectoire temporelle qui a motivé son voyage. Je finis par accepter de lire le livre que Roger m’a conseillé, écrit par cet auteur torturé, et il paie pour moi.
-J’ai du mal avec les écrivains qui racontent leur vie, dis-je en grommelant.
-C’est un peu ce que tu fais.
Et il a raison. Il m’annonce que je dois me débarrasser de la colère que j’ai accumulée, qui me fait écrire sur des sujets qui n’intéressent pas vraiment les gens. Que le lecteur mérite une élévation.
Dans la rue, les bruits de scooters et de personnes emplissent les trottoirs et font que j’ai envie de marcher plus vite. C’est comme si les passants riaient de moi parce que je ne les envisage pas vraiment. C’est la ville elle-même qui fait un concert pour ma gueule en me rappelant qu’elle existe, que je le veuille ou non.
Je ne peux simplement pas m’empêcher de parler des odeurs, des sons, et l’incapacité de retranscrire une lumière d’hiver par des mots me rend parfois malade.
La ville défile sous mes pas, et en passant la Seine j’ai l’impression de laisser certaines ambitions derrière moi. J’ai vraiment besoin de ce prix Nobel.
-Tiens, ce passage, par exemple, dit Roger en me pointant un paragraphe de mon manuscrit qu’il a entouré:
" ...Helena de Suza appuya sur la détente, et trouva le geste plus facile à effectuer qu’elle ne l’aurait crû. La tête de Gregor partit dans une rafale de chair folle qui barbouilla les murs immaculés. Elle lâcha son arme et observa ce corps décapité qui restait debout. Puis dans un son de viande broyée, la tête de Gregor se mit à repousser à toute vitesse. Bientôt entièrement rétabli, ce dernier la gratifia d’un sourire vicieux avant de lui demander si elle avait vraiment pensé que ce serait aussi facile."
Roger me demande si j’ai compris pourquoi ce passage cloche. Je lui prends le manuscrit des mains et le jette à la Seine.
-On va faire de la putain de littérature, mon pote, dis-je.
Je suis un peu trop sûr de moi, mais c’est parce que je reçois trop d’encouragements. J’ai longtemps cru que ma tendance à dévaluer mon travail venait de ces conneries psychologiques de manque de confiance. Mais maintenant je sais que les vrais responsables sont mes soi-disant amis qui m’encouragent à écrire de la merde.
Dans le futur de Roger, je n’ai jamais touché une cigarette et je raconte des histoires sensibles et réalistes. Les gens se déplacent en jet-pack et lisent réellement des livres. Et je n’ai aucune raison d’être en colère tout le temps.

-Ferme les yeux et essaye d’imaginer que ton corps est plus lourd.
J’ai envie de répondre à Roger que je trouve mon corps plus lourd à chaque instant. Qu’en se frottant à la vie on gagne en consistance. Mais ce serait foutre en l’air son exercice de relaxation.
Il me demande d’imaginer que mes pieds sont lourds, puis mes jambes, puis mon pubis, et je crois qu’avant qu’il arrive à me tête je vais exploser de rire. Et s’il me demande encore de me calmer je vais lui sauter à la gorge.
-Ta tête est lourde, murmure-t-il.
Evidemment que ma tête est lourde. Elle se charge de toutes les merdes qui passent, et gonfle à en péter à force d’essayer d’emmagasiner le monde entier. Elle voudrait savoir décrire Paris, parler de tristesse explicite ou maîtriser l’envolée lyrique. C’est peine perdue d’essayer d’expliquer le monde par les mots, et c’est uniquement parce que je ne sais pas dessiner que j’ai voulu devenir écrivain.
Roger me demande si je suis bien recentré avec moi-même. Le truc, c’est qu’avec les yeux fermés je ne vois qu’un foutu infini obscur dans lequel je navigue en volant. Ça et là, des sirènes aux gros nibards se baignent dans des trous noirs. Je manque de percuter Superman qui arrive en sens inverse et qui vole bien trop vite. Je sais pas trop si c’est ce qu’on appelle se recentrer avec soi-même.
Mon ami du futur me rappelle à l’ordre. Il m’invite à visualiser les causes de ma colère permanente, et par paresse je commence par imaginer notre président qui danse sur une montagne de crânes humains en riant. Roger me demande de me concentrer sur mes anciens amis.
Vincent et Xavier font irruption dans le vide sidéral. Ils me font un signe de la main qui est bien loin du salut amical. Je tente de voler vers eux mais le vide est comme de la gelée et il me faut redoubler d’effort pour avancer de quelques centimètres. Je me débats dans un néant mou et opaque, et j’aimerais en cet instant être plus puissant dans ce monde qui est le mien. Certainement un problème de confiance.
-Pourquoi tu en veux à tes amis? me questionne Roger.
-Parce qu’ils sont pas d’accords avec moi.
Mes mains se chargent d’énergie cosmique que j’alimente de mes certitudes de débutant. Je tente de projeter des rayons mortels sur leur gueule mais l’obscurité solide m’en empêche. Même mon monde imaginaire ne m’approuve pas vraiment.
Roger me dit que ça veut peut-être dire que je ne suis pas d’accord avec moi-même. Je me sens forcé de lui avouer que je suis rarement sûr de quoi que ce soit. Il me demande d’évacuer ma colère.
Je regarde mes bras qui se couvrent de chair de poule. Je tente d’irradier par chaque pore de ma peau, d’évacuer cette rage qui me fait exploser parfois. Un liquide brun et nauséabond commence à suinter par mon front et mes aisselles. Il est visqueux et brûlant, et bientôt il se met à couler partout sur ma peau. Mes poils et mes sourcils se carbonisent, effacés par une coulée de lave sombre.
Chaque parcelle de mon corps expulse des flots de cette bouillie purulente qui me met au supplice. Le feu ronge mon épiderme comme un enculé.
J’ouvre brusquement les yeux et c’est le futur lui-même qui bascule pour m’inonder de prix Nobels.

C’est la deuxième fois que je passe la Seine aujourd’hui. Roger dit que le Pont Neuf est bon pour mon inspiration. Que je dois m’attarder sur les moments de grâce.
-Tu dois arriver à voir la beauté d’une rue, ou d’un baiser volé à la sortie d’une station de métro. Pas celle d’une tête qui explose et qui repousse.
Le vent me fouette le visage et me fait plisser les yeux. Les rayons du soleil de dessinent parmi les nuages bas et la brume légère qui s’échappe du fleuve. Ils deviennent des herbes folles un peu jaunes, et je suis forcé de constater que Roger a eu raison de m’amener sur ce pont.
Il se penche sur la rambarde pour observer les bateaux. J’en profite pour le pousser et il va s’aplatir dans l’eau dans un bruit sourd. Je crois que je sais pas vraiment ce que je veux.
Le problème c’est que je vois la beauté partout, et pas juste au Pont Neuf. J’ai envie de parler des événements qui font basculer des vies et de ceux qui ne changent rien. Je veux raconter des histoires de pirates modernes et de zombies qui s’ignorent.
Et plus que tout, je veux que la colère gronde. Qu’elle envahisse ce monde horrible pour le faire trembler sur ses fondations.
Je vais tenter d’obtenir le prix Nobel malgré elle, et malgré mes amis qui aiment trop que j’écrive autre chose que de la littérature. Je vais peut-être même viser le prix de médecine.
Je demande une cigarette à une fille qui passe, qu’elle me donne avec un regard de dédain, en me demandant si je ne peux pas bouger mon cul jusqu’au tabac.
Je n’aurais pas dû lancer mon manuscrit à la Seine. En m’éloignant du Pont Neuf, je trouve Paris baigné de cette lumière d’hiver que je n’arrive pas à décrire, et les passants engoncés dans leur foi en des jours meilleurs. Et je vois la beauté dans ce futur soudain incertain, avec ou sans prix Nobel, qui échappe totalement à ma perception.
Il est changeant et se fout pas mal de nous qui sommes terrorisés. Mais on peut pas passer son temps à avoir peur, et fondamentalement c’est une bonne chose de faire n’importe quoi.


Note: Creuser le côté science-fiction.

Prochainement: Vincent le négociateur
 
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