Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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10 août 2010

47. Xavier n'est plus mon agent littéraire


C'est un long deuil qui n'en finit pas de se finir. C'est un crépuscule qui prend tellement son temps qu'il en vient à se mêler avec la réalité. C'est juste une des pires journées que j'aie connu depuis longtemps.
Bordel, est-ce que tu oses dire que tu vis en société ?
Les gens me prendront tout ce qu'ils peuvent, je le sais. Il n'y aura pas de fin. Et un ami qui meurt c'est une part de vous qu'il emporte avec lui, ce fils de pute.
Le temps est magnifique aujourd'hui. Le soleil brille comme jamais, et donne à l'été déclinant un second souffle. Les rues sont envahies d'une lumière qui ravive des couleurs et donne le sourire aux passants. Je trouve ça presque déplacé.
Autrefois, Xavier m'a dit que de toute façon les gens s’en foutent de nous, et quand je lui ai demandé de quoi il parlait, il a référé ne pas répondre. Je suis tout seul et je me débrouille pour ne pas mourir. Je peux pas faire mieux.
Personne ne viendra à notre aide, et personne ne compatira plus de cinq minutes avant de penser à ses propres problèmes. Les gens prendront ce qu’il y a à prendre, et je peux difficilement leur en vouloir.

Je crois que Vincent a des doutes. Quelques minutes après la disparition de Xavier, après avoir hurlé et pleuré à en perdre conscience, il est venu me trouver. Les yeux rougis et la voix rauque, il m’a demandé très sérieusement si j’avais quoi que ce soit à voir avec la mort de notre ami. Très sérieusement, j’ai répondu que non, et qu’il était complètement taré.
Il m’a dévisagé avec insistance, pendant ce qui m’a semblé une bonne minute, et je n’ai rien osé ajouter de plus. Lui non plus d’ailleurs. Je suis allé voir le cadavre, et lui est allé faire un tour dans le jardin, et nous ne nous sommes pas revus de la journée.
Hésitant entre pleurer et vomir, et ne m’abandonnant finalement ni à l’un ni à l’autre, j’ai sorti le corps de Xavier des couvertures. J’ai attrapé des vêtements, et je l’ai habillé en me disant qu’il valait mieux que je le fasse sur le moment, avant que ses membres ne plient plus. Je me souviens avoir pensé « C’est ça. C’est exactement ça. » sans savoir vraiment à quoi je faisais référence.
J’ai été annoncer la nouvelle à ma mère et mes sœurs, qui n’ont pas voulu voir le cadavre. Puis je suis descendu à la voiture pour en décharger le coffre. Vincent était toujours dans le jardin, et me signalait sa présence par des murmures trop lointains pour que je puisse les décrypter.
J’ai ramené tout ce qui était dans la voiture à l’intérieur de la maison, et l’ai entassé dans un placard, pensant que je n’y toucherais sûrement plus jamais. Enfin, je suis allé m’asseoir sur le capot du véhicule vide, et j’ai regardé passer la journée. J’ai souhaité plus que tout que le soleil aille plus vite, être déjà la nuit, demain, la semaine prochaine, dans un an.
A ce moment là ma vie c’était ça. C’était exactement ça. Le présent m’a soudain dégoûté et j’ai voulu remettre l’existence à plus tard. J’ai voulu être seul et hors du temps, parce que les gens et les jours qui passent m’effritent et que je m’amenuise faute de savoir me préserver.
Xavier était parti, en pensant certainement qu’il n’avait plus rien à faire parmi nous. Mais je réalisais progressivement que son départ était prématuré. Je savais me servir d’une épée ou finir un roman, mais c’est juste un minimum dans le monde dans lequel nous vivons.
Au crépuscule, je suis allé rejoindre Vincent dans le jardin, et j’ai découvert qu’il avait saccagé le potager. Partout autour de lui s’étendaient les carottes arrachées, et les tomates encore vertes écrabouillées. Le moustachu fumait une cigarette, et m’a annoncé que c’était la dernière.
-Tu arrêtes de fumer ?
-Bien sûr que non, c’est un truc de pédé, ça… J’ai épuisé mon stock.
J’ai remarqué que ses yeux évitaient de se poser sur moi, et j’ai attendu quelques secondes en vain qu’il s’excuse d’avoir douté de mes prédictions sur la mort de Xavier.
Je me suis assis avec lui, et j’ai mangé une carotte minuscule en tentant d’établir le moment où tout avait commencé à déconner. Quand je lui ai demandé son avis, il m’a regardé comme si j’étais un enfant qui se retrouvait à sa charge, et dont il ne savait pas encore quoi faire.
-Depuis la mort de Roger, a-t-il dit. Ecoute, il faut ramener Xavier à ses parents…
-J’ai déjà vidé la voiture.
Tout était dit, décidé. Nous nous sommes levés, plus déterminés que jamais, et sommes montés jusqu’à la chambre du mort. Vincent n’a fait aucune remarque quant aux vêtements que j’avais passé à Xavier, qui étaient pourtant un peu trop criards vu les circonstances. Sans un bruit, nous avons descendu le corps par les escaliers, pour aller le loger dans le coffre de la voiture.
Vincent s’est ensuite installé sur le siège passager, et m’a attendu en lissant sa moustache d’un air soucieux. J’ai hésité à faire mes adieux à ma famille, puis je me suis rendu compte que de toute manière je n’aurais pas su quoi dire.
-On emporte pas de la bouffe ? ai-je demandé. Des carottes ?
-Les carottes restent ici.
Je me suis installé au volant, un peu mal à l’aise. Ni Vincent ni moi n’avons de permis de conduire. J’ai enclenché le contact, et le rugissement timide de notre engin ne m’a pas vraiment rassuré. Je me suis engagé dans l’allée, en faisant attention à ne pas caler, et à ne pas écraser le chat de ma mère qui m’a suivi sur quelques dizaines de mètres.
J’ai eu l’impression que la banlieue résidentielle était plus tentaculaire que jamais. Pensant en sortir rapidement, je me suis rendu compte que de nombreux pavillons avaient fait leur apparition sur le chemin de l’autoroute, chose que je ne remarque pas lorsque je suis simple passager.
On est plus nombreux chaque jour. C’est donc normal que ça soit toujours plus dur pour les connards misanthropes comme moi.
Nous roulons maintenant sur le grand autoroute vide qui nous emmène chez les parents de Xavier. La jauge d’essence de la voiture n’en finit pas de descendre, et Vincent résiste à toutes les tentatives que je fais pour aller vers lui. Je le plains sincèrement : Il ne se débarrassera pas de ses soupçons à mon égard, et ne sera probablement jamais autant mon ami qu’il l’a été. Et ce sera pire quand nous aurons enterré Xavier.
Au bout de quelques heures, il finit par me demander de m’arrêter pour le laisser pisser. Je m’exécute et gare la voiture sur la bande d’arrêt d’urgence. Il va se soulager dans un champ, jetant de temps à autre des regards dans son dos pour vérifier si je ne m’apprête pas à le poignarder.
Je commence à fatiguer. Il fait nuit noire, et c’est pénible pour moi de conduire. Tout est tellement triste que j’ai envie de crier et d’aller me perdre dans la campagne endormie.
Nous remontons en voiture, et Vincent retourne à son mutisme. Une phrase de ma part suffirait à tout arranger. Peut-être deux. Au lieu de ça, je laisse le moustachu s’abandonner au sommeil, malgré la peur évidente qu’il a de ne pas se réveiller.
-On aura pas assez d’essence pour rentrer sur Paris ensuite, dis-je pour moi-même.
-On rentrera à pied, somnole Vincent.
Je roule dans le noir jusqu’à ce qu’il soit totalement endormi. J’ai perdu plusieurs amis aujourd’hui. Et le deuil est loin d’être terminé.
Je coupe les phares et essaye de ressentir le vide, de me remplir de vide, de comprendre la vraie absence. Je distingue les barrières de part et d’autre du véhicule, qui me mènent en ligne droite à toute allure. J’ai le sentiment que le chemin est tout tracé maintenant, de savoir exactement comment tout ça va finir.
Je ferme les yeux. Je me retrouve dans un monde plus noir encore. Il n’y a plus ni gobelins, ni super-héros, et je ne peux même plus voler, dans ce royaume imaginaire que je m’étais bâti. Il ressemble juste à deux énormes paupières closes, à la vie après l’écriture.
J’ai réussi. J’ai tout dépeuplé autour de moi, et maintenant je suis aussi seul que je l’ai voulu. Et comme tout ne dépend plus que de moi, je sais comment tout ça va se finir.
Dans un dernier effort d’imagination, je fais apparaître Martine au beau milieu du monde noir. Ça fait tellement de temps que je ne l’ai pas vue que certains contours de son visage sont flous. Alors je me concentre sur son corps. Mentalement, je la revêt du costume de supergirl, et m’approche tendrement d’elle pour la déshabiller.
Pendant que je fais glisser une de ses bretelles, sur mon ordre, elle lâche la phrase que je rêve de l’entendre dire depuis le commencement : « Sauve-nous, homme d’acier ! »
Vincent me demande pourquoi je roule avec les phares éteints, et je rouvre immédiatement les yeux. Je constate avec soulagement qu’il n’a pas remarqué que je les avais fermés.
-De toute façon il n’y a personne dis-je.
-Il y a des gens partout, grogne-t-il en se rendormant.


Note : évites d’utiliser tes vrais fantasmes

Prochainement : Vincent dramatise

27 juillet 2010

45. Roger nous dit adieu


« Vous appréhendez les échecs avec philosophie »
Xavier me dit que ce résultat c'est bien la preuve que ce magazine est un gigantesque foutage de gueule, et que je ferais mieux de m'en tenir là. Mais un nouveau test « Qu'est-ce qui vous motive vraiment ? » attire mon regard, et malgré moi je me remets à cocher des cases frénétiquement.
J'ai passé une bonne partie de la matinée sur ce supplément de l'été qui date de quelques années, et maintenant je sais que ma couleur est le vert, que je dois améliorer mon quotient émotionnel, et que je suis un acheteur compulsif.
Je frotte ma barbe sous l'œil critique de Xavier. Il me demande s'il n'y a pas un test qui s'intitule « Savez-vous vous reprendre en main », et j'évite de lui répondre qu'il a vu juste, mais que c'est un test que je ne ferai pas.
Après avoir découvert que je suis motivé par le besoin de sécurité, je pose le magazine et propose à Xavier une petite séance d'entraînement dehors. Nous sortons dans le jardin, et je me fais la remarque que le potager a meilleure allure à chaque fois que je le vois. Après nous être équipés de barres de fer, mon ami m'oblige à faire une sorte de salut rituel dont je n'ai toujours pas compris s'il est de son invention ou traditionnel.
-En garde !
-Si tu le dis.
Il attaque fort dès le départ, sans doute pour me faire rentrer dans le combat plus vite. Je repousse plusieurs assauts avec calme, et il décide d'accélérer le rythme. Nous armes s'entrechoquent dans un fracas métallique, mais je ne cède pas de terrain.
Xavier prépare son départ et veut parachever mon entraînement, je le sais. Je tente un feinte par le côté, qu'il repousse in extremis avec un juron amusé. Il fait tournoyer sa barre de fer au dessus de sa tête et l'abat dans ma direction. Je pare le coup et la violence du choc me fait trembler jusqu'aux épaules.
Je le pousse d'un coup de pied pour reprendre mes esprits. Il se déplace sur le côté et tente de me toucher aux côtes, mais j'esquive en reculant. Il me rappelle de ne pas marcher sur le potager.
« Vous êtes d'une nature combative »
Cette fois c'est moi qui attaque fort. Je rentre dans une frénésie guerrière, l'acculant pour ne pas lui laisser le temps d'élaborer de stratégie. Dans un effort imbécile, il essaye de placer une attaque frontale, et j'attrape d'une main sa barre de fer, tandis que de l'autre je le frappe au visage avec la mienne.
Un son creux et mat résonne, et Xavier pousse un cri haineux. Il m'arrache son arme, et me fauche les jambes pour me faire chuter. Mon dos vient heurter le sol, et j'ai juste le temps de voir le pied de mon entraîneur s'abattre sur ma poitrine.
C'est comme si l'air était chassé de mes poumons, et avec lui quelques organes vitaux. Je reste quelques secondes incapable de respirer, avec la vision trouble de Xavier penché sur moi, un hématome violet gonflant à vue d'œil au niveau de la pommette.
Il me sourit quand je recommence à respirer péniblement, et m'explique que nous ne combattrons sans doute jamais plus. Mais je sais qu'il a peur maintenant qu'il a compris que j'arrivais à rendre les coups.
La vision toujours trouble, je vois le visage de mon ami se déformer, prendre des teintes et des formes saugrenues, jusqu'à me révéler sa vraie nature. Sa peau est translucide, et laisse voir un crâne d'une blancheur qui me fait froid dans le dos. Ses mâchoires se mettent à bouger, et émettent des sons qui ressemblent à des râles plaintifs, à des cris de corbeaux. Puis elles deviennent des paroles, et il me faut quelques secondes pour arriver à intégrer ce que le squelette vient de me dire :
-Ça c'est fait. Maintenant il faut qu'on parle de la mort de Roger.

Un peu retourné par la discussion que je viens d'avoir, je quitte la maison de ma mère, pensant aller faire une petite balade, pourquoi pas même aller rendre visite à mon père. Dans l'allée je croise ma petite sœur qui court après un chat en l'appelant avec une voix douce. Je lui demande si c'est pour le manger.
-T'es trop con, me répond-elle.
Je pousse à travers les pavillons de banlieue, qui se ressemblent mais que je connais par cœur. Sans voitures, le quartier paraît encore plus abandonné qu'à l'accoutumée. En vérité je cherche quelqu'un qui tarde à arriver.
« Vous n'aimez pas attendre trop longtemps »
Au bout de la rue, deux gamins sont en train de trafiquer un baril de désherbant. En m'approchant d'eux, il baissent la voix sans cesser leur manège. Quand je leur demande ce qu'ils construisent, l'un d'eux, le plus âgé, lâche « une bombe » sans lever les yeux vers moi.
Une sorte de yéti vêtu d'un vieux pardessus sort d'une haie de jardin en poussant un hurlement guttural. Il fonce sur les deux gosses, qui s'enfuient en appelant à l'aide. Il crache par terre, se mouche dans ses doigts, et grogne une phrase incompréhensible. Sa barbe et ses longs cheveux sont parsemés de brindilles et de graisse.
-Roger, dis-je...
Pour toute réponse, il râle en borborygmes en se rendant compte que la bombe artisanale est plus lourde qu'il se l'imaginait. Il lève le bidon au dessus de sa tête, et me crie qu'il va tout faire péter.
-Tu es venu m'annoncer que tu retournes dans ton époque, dis-je calmement.
-Pas du tout.
-Je te comprends.
-Je vais t'exploser la gueule, à toi et ton monde de merde.
Il se mouche une nouvelle fois dans ses doigts. Son regard est chargée d'une folie peu commune, mais je ne m'en soucie pas vraiment. Des petits éclairs bleus commencent à l'entourer, et nous parlent de ces temps futurs où tout va mal.
Roger remarque lui aussi les arcs électriques annonciateurs. Il se met à pleurer doucement, bavant et tapant du pied. Il jette le baril de désherbant par terre, dans un dernier effort désespéré, espérant sans doute que ce dernier explose.
-Au revoir Roger. Tu as pris la bonne décision.
-Je l'ai pas décidé, sanglote-t-il. Tu comprends pas que si tu fais rien ce sont les autres qui vont gagner...
-Qui ça ?
L'électricité commence à crépiter autour de lui, comme une crécelle. Il semble réfléchir à sa réponse, mais abandonne très vite pour se contenter de « Les gauchistes. ». Mon esprit va dans tous les sens, tandis que Roger se fait happer par sa propre époque. Un vortex le recouvre, aspirant l'électricité avec lui, et tous les réverbères de la rue, pourtant éteints, explosent. Le vortex se contracte sur lui-même et subitement il n'y a plus rien ni personne.
« Vous avez du mal à accepter la réalité »
Certainement un des plus gros connards que j'aie jamais rencontré. Je ramasse le bidon de désherbant, pour ne pas que les gamins viennent le rechercher. Je l'abandonne quelques centaines de mètres plus loin, dans le jardin d'un pavillon que je sais abandonné. Et bizarrement, en me délestant de la bombe artisanale, je me sens plus léger pour de vrai.
Je marche jusqu'à chez mon père en flottant sur les trottoirs, et le trouve dans le jardin comme de coutume, en train de s'affairer sur son barbecue. Je lui demande ce qu'il prépare et il m'adresse un clin d'œil.
-Un chat que j'ai trouvé, me chuchote-t-il. Le dis pas à ton frère.

À mon retour la maison est endormie. Vincent dort sur le canapé devant un menu DVD qui tourne en boucle, et grommelle lorsque j'éteins la télé, arguant qu'il veut regarder la fin de son film, avant de retourner au sommeil aussi sec.
Je monte les escaliers jusqu'à ma chambre, et trouve sur mon lit le magazine de tests psychologiques. J'en fais quelques uns pour me changer les idées, allant de « Êtes-vous un vrai gentil ? » à « Êtes-vous stressé au travail ? ».
Puis, le magazine à la main, je me rends silencieusement jusqu'à la chambre de Xavier. Il a des ronflements sonores et je vois toujours son crâne à travers la peau de son visage. Hormis les bruits irritants qu'il produit, mon ami a déjà tout d'un cadavre.
Lentement, j'approche mon magazine de sa bouche, et commence à faire des va-et-viens vers son visage en me calant sur sa respiration. Je reste immobile, ne bougeant que la main, pendant vingt bonnes minutes.
« Vous n'êtes pas le dixième de ce que vous voudriez être »
On prend des décisions, c'est tout ce qu'on fait. Moi en tout cas. Et lorsque je retire le magazine, c'est comme si je mourrais un peu.


Note : Attention aux nouveaux lecteurs

Prochainement : Vincent s'impatiente

20 juillet 2010

44. Vincent ne joue pas selon les règles


-Avoue que tu rêverais de le tuer.
-C'est pas le sujet.
Je fourre mes mains dans mes poches et hâte le pas, tentant de distancer Vincent. Mais il ne semble pas gêné le moins du monde par cette accélération subite, et me poursuit calmement avec le sourire qu'ont les petits diables perchés sur votre épaule dans les dessins animés.
-T'as déjà essayé de le tuer, me rappelle-t-il.
La route de campagne résonne du juron que je pousse. Il ricoche sur les pommiers et manque sa cible première. Le moustachu, narquois, me demande pourquoi Xavier devrait mourir. La mâchoire crispée, je lui donne un coup dans l'épaule, me retenant de viser plus haut.
-Xavier doit mourir depuis le début, dis-je. C'est juste que c'était tellement évident qu'on l'a pas vu. Il le sait aussi. Il fait le ménage avant de partir.
Vincent passe le kilomètre suivant à se foutre de ma gueule. Il cavale derrière moi en faisant mine de s'étouffer, ou de se tirer une balle dans la tête. Je fais semblant de ne pas le voir, attendant qu'il se lasse de lui-même, mais c'est sans compter sur son exceptionnelle ténacité.
Dépassant les bornes du supportable, il en vient même à inventer une chanson qu'il baptise « La vie n'est pas métaphysique ». à chaque refrain il emmène sa voix dans les profondeurs, avec un swing de jazzman :
« La vie n'est pas métaphysique
Comme dans un de tes romans pourris
Il n'y a pas d'enchaînements logiques
Tes certitudes je les vomis »
Vincent ne voit pas les signes. Le seul qui les voit, c'est Xavier, et Xavier ne nous avouera pas de lui-même qu'il va mourir.
Le temps se couvre, et la grisaille vient s'accorder avec le paysage que nous traversons. L'air devient étouffant d'humidité. Le bitume abimé craque presque sous nos pas, tandis que nous nous enfonçons plus avant dans les pâturages désertés et les champs en jachère.
-Mais c'est quoi cet endroit ? crise Vincent, visiblement mal à l'aise.
-C'est toi qui m'a demandé de t'emmener.
-J'aurais jamais trouvé tout seul, tout se ressemble dans ta région de merde !
-C'est juste que t'es pas assez attentif.
Une pluie chaude et diffuse se met à tomber timidement. Elle est fine et insidieuse, et nous trempe sans que nous ne nous en rendions compte. Le moustachu me demande si nous sommes encore loin, tandis que je bifurque sur un chemin en terre.
-Quelques kilomètres, dis-je.
Il grimace en regardant ses chaussures blanches vernies, déjà parsemées de brins d'herbes. Puis il scrute le chemin devant nous qui va se perdre entre les champs, que la pluie change déjà en boue.
-C'est moi qui vais mourir, soupire-t-il.

Fernandel me présente Sangoku, un homme d'une trentaine d'années à la barbe garnie, coiffé d'une casquette de baseball. Puis il m'introduit à Hannibal, un gros fermier quadragénaire. Je lui demande si il a choisi son nom pour Hannibal le carthaginois.
-Plutôt pour Hannibal Lecter, me répond-il très sérieux.
Fernandel, paysan à la retraite, me désigne du doigt des gens déjà assis autour d'une table, me conseillant de ne pas les déranger car ils se concentrent : Nixon et Ragnarök.
Je fausse compagnie au maître de maison, et me réfugie auprès de Vincent. Je lui avoue que je ne m'étais pas du tout imaginé ça comme ça.
-Comment, alors ? répond-il d'un air moqueur.
-C'est quoi ton pseudonyme à toi ?
Il plisse les yeux, et me tire sur l'oreille pour l'amener près de sa bouche. Il me chuchote « Celui dont on ne doit pas prononcer le nom », comme une confidence volée. Je lui demande s'il parle de Yahvé, et il me colle une claque derrière la tête.
-Voldemort, pauvre con...
Tout ça m'énerve un peu. Les pseudonymes ne disent rien, et les gens semblent trop sérieux. Le petit groupe s'installe à la table où étaient déjà assis Nixon et Ragnarök, et commence à parler affaires. Fernandel propose des mises peu élevées pour commencer, et parie cinq kilos de carottes. Nixon met en jeu des pommes de terre et du maïs, suivi par Ragnarök. Hannibal propose quelques litres d'essence.
Vincent coupe la parole à Sangoku, et déballe d'un petit sac sa collection de jeux-vidéos. Il doit argumenter dur pour prouver qu'elle vaut autant que cinq kilos de carottes.
L'humeur maussade, je décide de les laisser jouer et d'aller faire un tour dehors. Vincent approuve en ajoutant à la cantonade que c'est meilleur pour son moral quand je ne suis pas dans les parages. Je lui adresse un doigt d'honneur sans me retourner.
Dehors l'air est toujours étouffant d'humidité. La cour de la ferme de Fernandel est beaucoup moins bien entretenue que son potager. Ça et là s'entassent des objets hétéroclites en proie à la rouille ou à la moisissure. Je tape dans un ballon crevé, qui ne me fait même pas le plaisir de rouer plus de quelques mètres.
Par la fenêtre, j'aperçois Vincent qui distribue des cartes à jouer en affectant un air sérieux. Il regarde les siennes, puis demande à Nixon de commencer à jouer. Je réalise soudainement que les gens autour de la table ne connaissent pas les règles.
Je contourne une haie mal entretenue qui pousse à la diable, pour avoir un meilleur panorama que celui d'une cour de ferme. Les champs en friche s'étendent à perte de vue, coiffés par la grisaille. Par endroits de petites plantations de légumes surgissent fugitivement. Une silhouette se détache sur un chemin en terre, gauche et recroquevillée.
Je pense d'abord avoir affaire à une vieille dame, et vais à sa rencontre pour l'aider à marcher. Très vite je m'aperçois que la silhouette est masculine, et je comprends immédiatement qui se trouve en face de moi. Il a maigri, et semble plier sous le poids d'une force invisible.
-Qu'est-ce qui t'es arrivé, Roger ?
Il lève la tête vers moi avec des yeux rougis et à demi-clos, et crache par terre avec violence. Il fait un effort pour se redresser avant de me répondre d'un air fier : « Ta putain d'époque. Voilà ce qui m'est arrivé ».
Je le constate. Les jours que nous vivons ne sont pas faits pour les gens qui connaissent mieux. Je lui demande calmement où est-ce qu'il s'est trompé.
-D'un bout à l'autre, répond-il. Je voulais améliorer le futur et finalement je me rends compte qu'il n'était pas si mal. Mais toi ! Toi tu pourrais, je sais pas...
-C'est fini, Roger, faut que tu t'en ailles. Ton futur est trop vaste pour moi qui prends les problèmes au jour le jour.
Je le jurerais prêt à me mordre. Il retrousse sa lèvre supérieure, me laissant voir des dents jaunies, et pousse une sorte de sifflement félin. J'ai l'impression qu'il pourrit littéralement sur place. Comme une bête traquée, il s'approche précautionneusement de moi comme si j'étais un prédateur qui mettait en danger sa progéniture.
J'enlève une chaussure, et la brandit en le priant une dernière fois de s'en aller. Comme il marche vers moi, je me retrouve obligé de lancer mon projectile, qu'il reçoit sur le coin du visage. Il pousse un gémissement, et ramasse la chaussure, prêt à me la renvoyer, mais se ravise lorsque je le menace avec un rugissement bestial.
Sans demander son reste, il s'enfuit sur le chemin en terre, en claudiquant, façon Cour des miracles. Je le regarde s'éloigner, et rebrousse chemin une fois qu'il est sorti de mon champ de vision, avec la certitude d'avoir progressé dans un sens.

Alors que nous arrivons dans mon quartier, Vincent me demande si je veux qu'il porte mon sac de pommes de terre. Surpris par sa gentillesse, je me prends à penser que lui aussi mûrit. Mais la raison en est toute autre.
-Comme ça ta mère et tes sœurs croiront que j'ai tout porté seul depuis le début, m'explique-t-il.
Je lui jette un regard éberlué qui le fait rire. Sans réfléchir, je lui donne mon sac de victuailles, qu'il vide dans le sien. Avachi sous le poids de son chargement, il traîne ensuite des pieds et peine à rester à ma hauteur. Et pourtant il me manque une chaussure.
Vincent aussi progresse dans un sens. Autrefois il ne m'aurait demandé mon sac que pour les derniers mètres.
-Du gâteau, souffle-t-il.
-Tu parles de ta partie de poker ?
-Ça aussi.
-Tu as inventé des règles ?
-J'améliore le jeu.
Nous tournons à un croisement et débouchons dans ma rue. La pluie a cessé depuis longtemps, et l'air est un peu plus respirable. En pénétrant dans ma cour, nous retrouvons Xavier qui est occupé à ce qui ressemble à un exercice de tai chi. En apercevant le sac plein de Vincent, il lui demande s'il a gagné à la loyale. Le moustachu se retourne vers moi, cherchant un appui, et je confirme que la partie s'est déroulée dans les règles.
Vincent pose son chargement, et s'essuie le front d'un revers de manche. Il explique à Xavier que je pense qu'il va mourir. Mes deux amis partent dans un fou-rire dingue. J'attrape une carotte et me mets à grignoter en regardant mes pieds.
-C'est la grande vie, clame Xavier entre deux pouffements.
Et je n'ai aucune idée de ce qu'il veut dire par là.


Notes : -Roger caricatural
-Développer la chanson

Prochainement : Roger nous dit adieu

13 juillet 2010

43. Xavier n'est rien sans moi


-Défends-toi !
Je reçois le premier tome du Seigneur des anneaux en pleine tronche, une édition avec couverture en cuir. Je lève la tête pour apercevoir Xavier, qui s'est déjà armé des tomes deux et trois. Je me réfugie sous mes draps pour mieux encaisser les projectiles suivants, qui viennent ricocher sur ma nuque.
-Debout, et défends-toi ! mugit Xavier.
Je renverse brusquement les draps, et me dresse sur le lit avec un bouquin dans chaque main. Mes yeux sont encore ensommeillés, et si l'on ajoute à ça mon adresse légendaire, je n'ai aucune chance contre l'autre connard.
Placé à côté de ma bibliothèque, il attrape plusieurs livres à la chaîne, et me les lance avec une rapidité qui me prend de court. J'évite Le royaume des orcs et L'enchanteur, mais L'encyclopédie des dragons m'atteint en pleine poire, et c'est le plus gros projectile. Je demande à Xavier, en faisant des efforts pour ne pas crier, s'il n'a pas autre chose à foutre.
-T'es mou, répond-il en me lançant un bouclier en plastique qui traînait par terre.
Je ramasse le jouet et le passe à mon bras, en m'avançant avec précaution vers Xavier. Il attrape quelques livres pour me les lancer, mais je les dévie à coups de boucliers, et il est obligé de reculer un peu, jusqu'à se retrouver au fond de ma chambre, là où se trouvent les restes de ma collection de bandes dessinées.
Il en attrape une et je secoue la tête pour lui signifier que c'est une très mauvaise idée. Il la brandit avec un regard de défi, pendant que je m'approche de lui à pas de loup.
-C'est une édition collector, dis-je sans desserrer les dents.
Je ne saurais dire s'il sait vraiment ce qu'il fait, ni s'il a une idée de la valeur de l'objet qu'il a dans les mains, mais toujours est-il qu'il la jette dans ma direction. La bande dessinée fend l'air et frôle mon visage, pour aller finalement s'aplatir contre le mur.
Sans réfléchir, je fonce sur Xavier avec la ferme intention de lui arracher les yeux. Nous nous entrechoquons avec un bruit sourd, pour aller cogner contre le mur. Xavier, un peu sonné, parvient néanmoins à m'attraper la tête sous son bras, et à ouvrir en même temps la fenêtre. Le temps que je me dégage il m'a déjà fait basculer dehors.
Je roule sur le gazon et me relève immédiatement. Mon ami m'a déjà rejoint, et me demande pourquoi je ne me défends pas. Pour toute réponse, je casse une branche fine du cerisier de ma mère, et l'élague en vitesse pour m'en faire un bâton, que je brandis en essayant d'avoir l'air menaçant.
-T'appelle ça « se défendre » ? raille-t-il.
-Mais enfin merde, c'est quoi ton problème avec ça ?
Aussi rapide qu'un ninja, il sort ses nunchakus artisanaux de la poche arrière de son short, et commence à les faire tournoyer. Je vois tout de suite qu'il a encore fait des progrès dans le maniement de cette arme étrange.
Il vient vers moi, faisant passer son fléau sous un bras, sous l'autre... Il frappe comme un éclair et je dévie son coup avec mon bâton. Il attaque encore, et je pousse un cri aigu en le contrant à nouveau. Je ruisselle déjà de sueur, et mes bras semblent avoir doublé de volume tant ils sont contractés.
Xavier ne relâche pas la pression, et tente encore plusieurs percées. Je recule mais ne plie pas, contrant les mains tremblantes ses nunchakus sifflants. Mais si je passe mon temps à encaisser je suis foutu.
Je réajuste mes mains sur le bâton. J'inspire profondément, et fait virevolter mon arme vers mon assaillant, en perçant sa défense. J'arrive à toucher Xavier au menton, et il se fige un instant avec un air surpris. Puis il sourit, et repart à l'attaque.
Nous combattons comme des chevaliers, invoquant des forces qui nous dépassent. Nous nous approprions le jardin entier comme une arène, prenant bien garde à ne pas marcher sur les légumes du potager.
Tout se brouille : Le bruit du bois qui fend l'air, le pourquoi du comment, les éditions collectors... Je me défends et ça me fait un bien fou. Il ne me faut que quelques minutes pour cesser de trembler et rentrer dans le vif du sujet, ce qui me prend une éternité d'habitude.
On va pas prendre du recul, plus maintenant. On est dans la bataille jusqu'au cou, et je commence à peine à comprendre que je devrai continuer à me défendre quelle qu'en soit l'issue.
Mes sœurs pénètrent dans le jardin, livres en main, sans doute intéressées par les hamacs baignés par l'ombre du cerisier. Elle marquent un temps d'arrêt, jaugeant la situation avec une grimace, comme si elles assistaient à un combat d'attardés. Mais très vite elles se prennent au jeu et se mettent à nous encourager. J'ai de la peine en constatant qu'il ne fait aucun doute pour elles que Xavier va gagner.
C'est la plus vieille histoire du monde, et tout nous ramène toujours à ça. Ceux qui se croient trop intelligents pour se défendre finissent par se faire démolir. Je pense que c'est ce que Xavier essaye de me faire comprendre. Mais après tout il a peut-être juste envie de me taper dessus.
-C'est qui ton agent littéraire, salope ? me crie-t-il.
-Si t'étais vraiment mon agent littéraire je me serais déjà suicidé depuis longtemps.
Joute verbale pour le déconcentrer. Je tente un coup au ventre qu'il esquive en reculant. La plus jeune de mes sœurs traite l'un de nous de pédé.
La chaleur du matin arrive à grands pas, à moins que ce ne soit l'exercice qui nous mette en nage. Nous continuons d'attaquer sans relâche pourtant, affrontant plus que ce que nous pensons. Nous nous retrouvons vite dégoulinants et puants.
Bientôt nous nous arrêtons, à bout de souffle. Nous jetons nos armes, et ma sœur la plus grande va s'installer dans un hamac, un peu déçue.
-Vincent a dit qu'il fallait rationner l'eau pour la douche, nous lance-t-elle d'un ton moqueur.
Je m'allonge dans l'herbe et Xavier reste debout, plié en deux. Il m'observe agoniser avec un regard que je ne lui connaissais pas.
-Tu t'es défendu, halète-t-il.
-C'est que le premier jour. Attends de voir la suite.
-Le premier jour c'est le plus facile.
Vincent, réveillé par la chaleur ou par nos cris, vient nous rejoindre dans le jardin. Il peste sur le manque de cigarettes, sans se douter que j'ai décidé de refaire une tentative pour arrêter de fumer. Xavier ne dit rien, mais affiche un sourire satisfait entre deux quintes de toux.
-Je vais aller faire un footing, nous annonce-t-il.
C'est pas ça la vraie force. En tout cas c'est pas la mienne. J'empêcherai pas ma vie de partir en couilles avec des tractions ou des abdos. Je suis allongé sur le sol, dans un état lamentable, mais l'écrivain-guerrier est avec moi.
Il est répétitif. Il n'a pas beaucoup d'imagination, alors il se contente de faire toujours la même chose. Il se défend sans relâche, et bien souvent il se fait démolir. Il panse se plaies et il repart au feu. Fin de l'histoire.
En vérité il n'y a pas de stratagème ou de péripéties qui tiennent dans la vraie vie. On s'en prend plein la gueule tout le temps, mais si on est acharné et qu'on évite de se faire tuer, on finit bien un jour par rendre un ou deux coups.
Xavier l'a compris. Il me jette un regard à la fois triste et fier, en me demandant où j'ai rangé mon short de pédé. J'ai tout compris. J'ai tellement compris que j'en ai envie de pleurer. Mon ami me conseille de continuer à m'entraîner et sort du jardin.
Vincent me demande pourquoi j'ai l'air bizarre, et je lui ordonne d'accompagner Xavier dans son footing. Il maugrée et me demande si j'ai pété un câble, jusqu'à ce que je lui hurle dessus.
-Mais pourquoi, putain ?
-Accompagne-le, c'est tout !
-Je serai dans la cuisine si tu me cherches et que t'es calmé.
Il me laisse seul avec mes sœurs, qui elles non plus ne comprennent pas ma conduite. J'ai envie d'enfouir ma tête dans le gazon, d'y creuser un trou de ver pour m'échapper sans être vu, ni suivi.
En tournant la tête je vois passer Xavier derrière la haie du jardin, qui trottine dans son short de pédé. Il s'engouffre dans l'allée et va se perdre dans la jungle épaisse des pavillons de banlieue. Il est happé par le lotissement, et va courir en circuit fermé, sans pouvoir faire autre chose que de revenir au point de départ.
Mon ami va bientôt mourir.


Note : Les branches du cerisier de ta mère sont nulles pour faire des bâtons

Prochainement : Vincent ne joue pas selon les règles

25 mai 2010

36. Paxton en enfer


Paxton Fettel pensa que cette fois il l'avait bien dans le cul. Pendant toutes ces années, il avait toujours vu la mort comme un détail anodin de l'existence, comme un passage obligé vers le nexus. Sans doute parce qu'il ne réfléchissait pas vraiment à cette question.
Lorsqu'il se réveilla dans cet endroit qu'il identifia comme l'enfer, il fut d'abord frappé par l'absence de chaleur. La tête lui tournait, et il parvenait vaguement à distinguer les rochers tranchants qui se dressaient un peu partout autour de lui. Un bruit sourd de métal que l'on frappe se perdait dans le lointain. Mais la première réaction de Paxton fut d'être surpris de ne pas transpirer dans son armure.
Cet endroit mythique, plusieurs sages du pays de Fock lui en avaient parlé autrefois lorsqu'il était enfant. Terrifié, il écoutait avec fascination ces légendes sur ce pays peuplé de créatures démoniaques, où l'on brûlait pour l'éternité. Et maintenant qu'ils s'y trouvait, il retrouvait ce sentiment de peur profonde qu'il éprouvait auparavant en entendant mentionner « L'enfer existe ».
Et il existait bel et bien. Ses yeux s'habituaient progressivement à son nouvel environnement, et lorsqu'il se mit debout pour regarder au delà des rochers acérés qui l'entouraient, un dragon décharné passa au dessus de sa tête. La bête ne lui prêta pas attention. Elle était dans un état de putréfaction avancée, et l'on voyait par endroit des os apparaître sous sa chair dévorée par les mouches.
Paxton, transporté par l'odeur de l'animal qui ne le survola qu'une fraction de seconde, ne put s'empêcher de vomir. Il scruta l'horizon et réalisa qu'ils se trouvait dans une vallée entourée de falaises rougeâtres, au milieu d'une forêt de pics rocailleux. Par endroit des corps humains étaient embrochés sur des pierres particulièrement tranchantes, et quelque part cela rassura Paxton. Au moins ils n'était pas seul avec les dragons.
À sa grande surprise, il constata que des larmes coulaient sur ses joues. C'était souvent ce qui lui arrivait lorsque les évènements le dépassaient, ce qui n'était pas si fréquent.
Tout cela n'avait pas le moindre sens ! Tout le monde savait pertinemment qu'il n'existait pas de vie après la mort. Si tel était le cas, les chevaliers auraient été incapables de penser à survivre. Si la vie nous offrait une seconde chance, il devenait vain de la préserver.
Un pensée pire encore s'empara de son esprit. Si l'enfer existait indéniablement, cela voulait alors dire que ses mauvaises actions l'y avaient conduit. Il songea à la vie morose que les gens mèneraient s'ils pensaient qu'il seraient jugés à la fin, et il pleura de plus belle.
-Putain, murmura-t-il, je veux mourir...
Il retira son heaume, et donna un coup de pied dedans pour l'expédier contre un rocher. Il leva la tête vers les falaises, et commença à élaborer un plan. Pour son esprit étroit de chevalier, l'enfer ne différait pas vraiment d'un donjon sinueux ou d'une forêt magique : C'était une nouvelle mission.
Il se mit en route à travers la terre aride et inhospitalière, et calcula qu'il lui faudrait bien deux jours de marche jusqu'aux falaises.

Quand Paxton Fettel rencontra d'autres humains, il ne leur accorda au début qu'un coup d'oeil rapide, les confondant avec les cadavres qu'il croisait fréquemment depuis le début de son périple. Quand l'un d'eux héla le chevalier, ce dernier sursauta si violemment que ses plaques d'armure sonnèrent comme des cloches.
Les hommes qui s'adressaient à lui étaient rachitiques. Leur peau semblait prête à tomber, prenant par endroits des teintes violacées, et des dizaines de mouches se baladaient joyeusement sur leurs crânes dégarnis sans que cela ait eu l'air de les gêner. Paxton préféra couper court à la conversation et annonça qu'il voulait arriver aux falaises avant la nuit.
-Il n'y a pas de nuit ici, sourit l'un des hommes avec un air étonnement calme. Nous avons du feu et des paillasses, viens donc te reposer au lieu d'aller mourir d'épuisement.
-Parce qu'on peut mourir à nouveau ? demanda Paxton.
-C'est une expression, mec.
Paxton alla s'asseoir avec les hommes, qui semblaient être déjà morts quelques bonnes centaines de fois. Certains arboraient même des plaies encore sanguinolentes aux sujets desquelles ils râlaient doucement.
Ils devisèrent sur la vie après la mort, et Paxton nia l'évidence. Pour lui l'existence même d'une seconde chance était stupide, encourageait la procrastination, et était contraire au code de la chevalerie. Il alla se coucher sur un petit tas de paille qui atténuait difficilement la dureté du sol en pierre. Il tenta de fermer les yeux, mais les cris des dragons au loin, ainsi que l'odeur épouvantable que dégageaient ses compagnons d'infortune, lui tapaient sur les nerfs.
Une fois qu'il fut bien sûr que tout le monde dormait sauf lui, il prit congé des hommes putréfiés sans faire de bruit. Il retira pour cela quelques pièces de son armure, dont ses jambières et son plastron.
Il marcha pendant des heures, se cachant des créatures gigantesques qui rôdaient entre les rochers ou dans les airs. A vrai dire, plus il se rapprochait des falaises, plus leur nombre augmentait. Aux dragons venaient s'ajouter les harpies et les chimères. La main serrée sur le pommeau de son épée, il avançait tant bien que mal d'un pas lourd. La peur de finir par ressembler aux hommes qu'il avait croisé avait remplacé la peur de mourir.

Il finit par arriver aux pieds des falaises. Un mur de rocaille se dressait entre lui et la sortie, il en était persuadé. La certitude que le vrai monde se trouvait au delà de cette vallée maudite lui était venue très vite. Paxton Fettel était un chevalier qui aimait se fier à son intuition.
Il se débarrassa des dernières plaques de son armure, ainsi que de son épée et de son écu. Avec une légèreté à laquelle il n'était plus accoutumé, il se mit à gravir la falaise.
La roche coupante lui entaillait les mains et les pieds, mais Paxton continuait de monter avec détermination. L'espoir insensé d'une sortie possible le maintenait en l'air et l'empêchait de tomber. Plusieurs fois il manqua une prise, ou cassa un bout de pierre sous son poids, mais toujours il se rattrapa. « Autant le faire d'une seule traite » pensait-il.
Ce qu'il fit. Ayant perdu la notion du temps, il ne sut exactement combien d'heures il passa ainsi à escalader le mur de rocaille. Chaque fois qu'il regardait en contrebas, le sol semblait ne pas avoir bougé. Mais la persévérance d'un vrai chevalier est une chose peu commune, et il ne se décourageait pas pour autant.
Lorsque sa main tâtonna un sol terreux, d'autres larmes coulèrent encore sur ses joues. Il se hissa en puisant dans ses dernières forces, et se retrouva sur le plateau qui dominait la vallée.
Il avait eu raison : Devant lui, à perte de vue, s'étendait une épaisse forêt de chênes d'où émergeaient anarchiquement des immeubles haussmanniens. Entre les arbres poussaient les feux de circulation et les panneaux publicitaires. Il aperçut même un sanglier qui sortait d'un escalier de métro.
Avant qu'il ait eu le temps de réfléchir, une pointe de douleur l'assaillit et l'obligea à s'appuyer contre un arbre. La blessure qu'il avait à la poitrine s'était rouverte d'un coup, et son sang se répandait abondamment dans l'herbe.
Chaque inspiration était plus douloureuse que la précédente, et il regretta presque de ne pas être resté en enfer. En claudiquant, il s'engagea dans la forêt, se fiant à son sens de l'orientation pour compenser sa vue brouillée. Il tourna devant un grand chêne qu'il crut reconnaître, et remonta le boulevard Saint Martin qui était envahi par les mauvaises herbes.
Il savait pertinemment que ce n'était qu'une question de minutes avant qu'il ne soit plus capable de tenir debout. Sa main compressait la plaie entre ses côtes, tentant vainement de retenir l'hémorragie. Sa vue était était de plus trouble.
Il coupa par une ruelle, et se précipita vers cet immeuble qu'il connaissait. Il tapota le digicode à l'aveugle, et pénétra dans le hall frais et carrelé. Ses jambes le lâchèrent, et il dut faire un effort pour s'allonger doucement par terre et ne pas s'écrouler.
-C'est trop con, dit-il.
Il ne lui restait qu'un escalier à gravir, c'était tout. Il avait traversé la mer de roche, évité les chimères, gravi une putain de falaise, et il n'était même pas capable de monter quelques étages.
Quand la porte de l'immeuble s'ouvrit, Paxton Fettel était déjà inconscient. Un homme moustachu fit irruption dans le hall en tenant deux sacs de sport, qu'il lâcha en apercevant notre héros. Et malgré la spectaculaire claque qu'il reçut pour se réveiller, Paxton ne put s'empêcher de sourire.


Note : T'es pas non plus militant athée

Prochainement : Vincent aux petits soins

18 mai 2010

35. Martine par paliers

« Ce matin Vincent m'a apporté une épée. Il n'a pas voulu dire où il l'avait trouvée. Il a prononcé nonchalamment quelques paroles inintelligibles, et a ignoré mes remerciements. Tout ce que j'ai réussi à comprendre c'est qu'il s'est donné du mal.
Mais selon Xavier, je dois continuer à m'entraîner encore quelques temps avec un manche à balai pour apprendre attaques et parades. Puis je dois passer à la barre de fer pour me familiariser avec le poids de ma future arme. Enfin seulement, je pourrai tenir l'épée et apprivoiser son tranchant. Xavier a du mal à se détendre.
J'ai pas mal fait la gueule au dîner qui a suivi. Je n'ai pas détaché mes yeux de cette arme moyenâgeuse appuyée contre un des murs du salon. Elle paraissait vieille, à en juger par les traces de rouille qui la balafraient par endroits, et la lame semblait un peu tordue. Plus une épée de cascadeur au Puy-Du-Fou que celle d'un chevalier légendaire. Mais quand même de quoi découper quelques tranches dans un bonhomme.
Xavier a glissé dans la conversation que l'entraînement n'était pas une raison pour que j'arrête d'écrire. Je l'ai envoyé chier en sachant pourtant qu'il avait raison. Tu commences à savoir comme je suis : Quand je n'écris rien pendant longtemps je commence à me prendre au sérieux et à réfléchir bizarrement.
Une fois que mes amis ont été couchés, je me suis emparé de l'épée et suis descendu dans la rue chaude. Je trouve que l'été que nous vivons est suffoquant. Je disais la même chose l'année dernière, mais j'étais loin d'imaginer ce qu'est la vraie chaleur.
Je me suis rendu vers ce bar de révolutionnaires où j'avais rencontré Irving Rutherford pour la première fois. L'épée s'est avérée moins lourde à porter que ce que je m'étais imaginé. Quand ils m'ont vu arriver, , avec ma démarche tranquille et mon sabre au clair, les gardes postés à l'entrée se sont plus ou moins affolés. Ils ont épaulé leurs mitraillettes et m'ont ordonné de décliner mon identité et le motif de ma visite.
-Je viens voir Irving Rutherford, ai-je dit. Je suis l'écrivain guerrier.
Je suis resté planté à les toiser, fier et stupide, et j'ai crié quelques insanités pour qu'on m'entende à l'intérieur du bâtiment. J'ai attendu que le dragon sorte de la taverne. Et crois-moi j'ai attendu longtemps. Un des soldats de pacotille est rentré dans le bar pour chercher du renfort et des explications, et m'a laissé seul avec son pote qui me gratifiait d'un rictus réservé aux fous qu'on croise dans le métro. Ce que j'étais peut-être, va savoir...
C'est Irving Rutherford qui est sorti de l'antre des révolutionnaires. J'ai immédiatement lu sur son visage qu'il me croyait mort pour de bon depuis notre dernière rencontre. Je te raconterai une autre fois comment je m'en étais sorti cette fois là.
J'ai haussé un sourcil, comme pour lui signifier « Eh ouais mon pote », et j'ai brandi mon épée telle un cadeau que je lui apportais. Je te fais grâce de la conversation que nous avons eue, pleine de provocations viriles et de phrases à double sens. Simplement, nous avons discouru sur la métaphysique, et il m'a juré que cette fois il n'allait par me louper. Et très vite nous avons été à cours de mots, et n'avons plus eu d'autre choix que de nous mettre en garde.
Il a sorti un flingue, et j'ai trouvé que pour une fois il manquait de prestance, ou qu'en tout cas pour une fois j'en avais plus que lui. Ça a été ma seule victoire de la journée. Que dire ? La bataille a été moins longue que prévu, moins épique. Je pense que certains de mes coups ont fait mouche, et que j'ai pu lui arracher un peu de sang. Mais j'avais du mal à juger de la situation avec une balle dans la poitrine.
J'ai moi aussi perdu beaucoup de sang, et finalement nous avons cessé le combat, en nous promettant que ce n'était que partie remise. Chacun de son côté est rentré panser ses blessures. J'ai choisi de venir chez toi, dans le vague espoir que tu y serais peut-être.
Quand tu reviendras on reparlera de tout ça plus en détail, parce que je me rends compte que je ne suis pas très clair sur certains passages, mais j'ai du mal à me concentrer. Tu devrais rentrer vite. J'espère que tu vas bien.
Moi je vais bien mais tu me manques. »
Une goutte de sang tombe par dessus ma signature, que j'essuie sur le revers de mon pantalon. Je me dis néanmoins que ça donne un côté authentique à mon récit qui ne l'est pas vraiment. Pour commencer j'aurais pu lui dire que j'avais peur de ne jamais la revoir.
La minuterie de l'immeuble de Martine est ridiculement courte. Je me demande parfois si les gens des étages supérieurs ont le temps de monter les escaliers avant que la lumière ne s'éteigne.
Assis par terre, le dos collé au mur, je passe mon temps à appuyer sur l'interrupteur pour ne pas me faire happer par les ténèbres. C'est sans doute mon imagination, mais j'ai le sentiment que les intervalles entre chaque extinction diminuent. Le temps s'accélère lentement mais sûrement, et la nuit passe à fond la caisse, pendant que je tache le parquet avec mon sang sous une lumière presque clignotante.
Jusqu'au point où je n'ai plus la force d'appuyer sur l'interrupteur, et que l'obscurité explose silencieusement. Les craquements du bois et le son du vent qui pousse les murs deviennent les seuls signes qui m'indiquent que le monde existe encore.
Une inspiration un peu trop forte me fait sentir le trou d'air qui me traverse et que je compresse tant bien que mal avec la paume de ma main. La douleur est rassurante dans un sens.
Péniblement, je rallume la lumière pour m'octroyer un sursis. Cette fois tout est différent. Les minutes ont fini de se précipiter, et semblent se suspendre autour de moi comme des ornements sacrés appartenant à des rites inconnus. Sentant mon esprit flancher, je me fais la promesse de rester athée jusqu'au dernier souffle, de ne pas me persuader que la fin c'est le début, et toutes ces conneries.
Du bout du pied, je fais glisser la lettre que j'ai écrite sous la porte de Martine. Au fond je ne lui ai rien dit. Son palier me happe peu à peu, la lumière capricieuse est devenue permanente, et je ne lui ai rien dit. C'est le premier texte que j'écris depuis des lustres, et je n'ai même pas été inspiré.
Après une éternité de bougonnements agonisants de ma part, la minuterie finit par s'éteindre. L'obscurité est plus profonde qu'avant, sans doute parce que nous sommes à une heure avancée de la nuit. Je persiste à croire qu’il n’y a pas de monde caché sous la surface des choses, et je mets toute mon énergie dans cette certitude. C’est elle qui m’empêche de claquer tout de suite, parce que sais que quand c’est fini c’est vraiment fini.
Un soupire que je pousse fait passer un filet d’air à travers le nouveau trou d’aération que j’ai entre les côtes, et la décharge de douleur me réveille un peu. Je tâtonne le mur jusqu’à l’interrupteur, et rallume la lumière. Roger se tient face à moi, assis sur une marche de l’escalier, et affecte un air concerné.
-Tu changes pas vraiment, me reproche-t-il.
-Si, dis-je dans un souffle fatigué. Doucement.
Le son de ma propre voix me paraît étrange après cette longue période de silence. Mes yeux sont encore emplis de ténèbres et ont du mal à s’habituer à la clarté nouvelle, si bien que Roger paraît plus fantomatique que jamais. J’hésite un instant à lui dire que mes amis pensent qu’il est une manifestation de mon imagination, mais je me ravise en réalisant que cela le blesserait à coup sûr.
Je lui demande comment va le futur, et il étire ses membres avec de faux airs de sportif, comme si c’était la question qu’il attendait depuis des lustres. Il m’explique qu’il est désolé de m’avoir fait miroiter le prix Nobel et la carrière d’écrivain qui va avec, mais qu’il cherchait une solution pour changer le cours des choses sans tout bouleverser.
-C’est la loi des voyages temporels, résume-t-il.
-Dans le futur je suis devenu quoi, en vrai ?
-Tu es mort du cancer.
-Au moins c’est une chose que j’aurai empêchée.
Je renonce à boucher le trou dans ma poitrine et laisse retomber ma main, qui est pleine de picotements. Je me persuade que ça ne veut pas dire que je renonce à vivre. Lorsque je demande à Roger s’il est venu du futur pour me sauver, il a une grimace, et m’explique que c’est plus compliqué que ça.
-Il s’agit d’Irving Rutherford, admet-il. Il s’est toujours agi de lui. J’ai cru que si tu t’accomplissais comme écrivain il ne ferait pas son apparition. Et quand il est apparu, j’ai cru que si je m’intégrais à son petit groupe, je pourrais le changer lui, avant que sa personnalité ne soit bien définie. Et je pense qu’il l’a bien compris et qu’il en a abusé.
On le croirait prêt à pleurer. Malgré mon insistance, il refuse de me révéler ce qu’Irving va commettre de si abominable qui justifie un voyage temporel. Un peu fatigué, je laisse courir et m’assois sur ma curiosité. Roger a ses raisons et j’ai les miennes.
-Tu as vraiment attaqué Irving Rutherford à l’épée ? me demande-t-il avec un sourire.
-J’ai menti dans la lettre. Je lui ai pas fait une égratignure, et c’est son homme de main qui m’a tiré dessus. Je me suis enfui parce que j’étais terrifié.
Il hoche la tête, compréhensif. Il me dit qu’il va me ramener chez moi, et que ce sera une preuve qu’il existe. Mais la lumière s’éteint brusquement, et quand je la rallume il a disparu.
Je devrais être honnête avec moi-même et m’avouer que je suis venu sur ce palier pour y mourir, en pensant que ça ferait les pieds à Martine. Que je rêvasse depuis des heures en attendant d'être à court de sang, dans l'espoir de vivre ou de mourir, pensant sans relâche à ce qui pourrait être et aux gens que je pourrais croiser.
Mes yeux se ferment doucement, et je n'en finis pas d'éspérer. Une torpeur rassurante s'empare de moi sans violence, avec une logique effrayante. À travers mes paupières closes, je perçois que la lumière s'éteint, encore. Je persiste à croire que quand c'est fini c'est vraiment fini.


Note : Suspense à deux balles

Prochainement : Paxton en enfer

5 mai 2010

33. Vincent a du mal à porter les choses lourdes

Vincent descend péniblement la brouette dans les escaliers, la cognant contre les murs et la laissant parfois échapper sur quelques marches. Il se plaint de la lourdeur de l'outil, et Xavier lui demande s'il préfère porter le cadavre. Bien entendu le moustachu ne trouve rien à y redire.
Je réajuste ma prise sur les pieds de Joell. Xavier, qui descend en marche arrière en tenant les bras du routier, me demande d'aller moins vite si je ne veux pas qu'on se casse la gueule. La manœuvre est délicate car nous évitons tous deux de regarder le cadavre, et la plaie béante qui lui tient lieu de parties génitales.
Vincent fait un bordel pas croyable avec la brouette. Nous n'en sommes qu'à la moitié du chemin et c'est un miracle qu'aucun voisin ne se soit encore risqué à sortir de chez lui.
Je presse un peu trop le pas, et me rapproche sans le vouloir de Xavier. Les fesses du cadavre viennent heurter les marches, et mon partenaire me réprimande. Vincent fait remarquer qu'il n'y a pas que lui qui fait du bruit.
J'ai l'impression que nous mettons une éternité à arriver en bas. Le corps pèse une tonne, et le visage de Xavier est fermé. Nous n'avons pas pu dormir cette nuit.
Une fois dans le hall, nous installons le cadavre châtré dans la brouette, et reprenons quelques secondes notre souffle. Le carrelage dégage une fraîcheur rassurante, mais nous savons que la journée va être étouffante. Nous savourons ce moment car c'est sans doute le meilleur que nous vivrons aujourd'hui.
Vincent sort son revolver, et nous précède dans la rue, pour dégager la voie. Xavier et moi le suivons, portant chacun une poignée de la brouette. Dehors le jour se lève à peine, et déjà la chaleur est désagréable.
Il faut vivre les mauvaises journées, on a pas le choix. Nous partons dans les rues de Paris en guettant chaque bruit suspect, effrayé par l'idée d'être découverts et de passer pour des cons. Ainsi débute l'épopée du cadavre sans bite.
Elle se poursuit dans les ruelles, que nos protagonistes empruntent pour être discrets. Ils ne croisent que quelques rats attirés par les tas d'ordures qui jonchent les trottoirs. Nos trois amis circulent à l'ombre, et essayent de respirer le moins possible.
L'épopée prend une tournure différente quand ils arrivent sur un boulevard sur lequel ils n'étaient pas venu depuis des semaines. Plusieurs cadavres les y attendent, plus ou moins mutilés, comme sur un champ de bataille abandonné par des soldats qui ne prennent pas la peine d'enterrer leurs morts. Certaines façades d'immeubles sont noircies, et presque toutes les portes sont fracturées.
-On se rapproche du centre, tente d'expliquer un des amis.
Et ils poussent leur périple un peu plus loin, avec moins d'appréhension. Car au fond, le cadavre qu'ils transportent leur paraît moins exceptionnel maintenant.
Chaque rue de la ville dévastée les renvoie à la nostalgie d'une époque révolue : La rue du premier baiser avec cette Martine, le bar où un certain soir Vincent s'était battu avec un inconnu...
L'immeuble tenu par les révolutionnaires.
L'épopée marque une pause, pendant que nous regardons la façade lacérée d'impacts de balles et de traces de sang. Je n'ai vu cet immeuble qu'une fois, de nuit, mais dans mon souvenir il était intact. J'interroge Xavier du regard, et il hoche la tête nerveusement, en se mordant la lèvre. Il emprunte le flingue de Vincent, qui le lui cède à contrecœur, et pénètre par un trou dans le mur du rez-de-chaussée. Sans doute un trou de roquette.
Je m'assois sur la brouette sans quitter la façade des yeux, m'attendant peut-être à voir Xavier passer à travers une fenêtre. Vincent allume deux cigarettes et m'en donne une, puis se moque de moi quand je lui dis que je suis presque prêt à arrêter de nouveau.
-Tu me parles de ça comme si c'était une envie que je respectais, me réprimande-t-il.
Le soleil est un peu plus agressif qu'à notre départ, et l'ombre des immeubles est moins envahissante. Je redoute le moment ou le corps de Joell va commencer à pourrir pour de bon. C'était la petite surprise qu'on réservait à ces connards d'activistes pour le réveil.
Xavier sort de l'immeuble en nous faisant signe que celui-ci est vide. Il rend son flingue à Vincent, et me vole ma cigarette quand ce dernier lui parle de notre conversation. Je regarde les yeux vides de Joell, et chasse la première mouche de la journée qui vient se poser sur son visage figé.
-Allons le balancer à la Seine, dis-je comme si c'était une évidence.
L'épopée reprend. Nos héros s'enfoncent un peu plus dans le cœur de la capitale et découvrent des rues de plus en plus dévastées, dans un silence qui n'est troublé que par le bruit d'un hélicoptère trop lointain pour être aperçu. La ville est imprégnée d'odeurs de bataille, des odeurs qui auront du mal à partir, ils le savent.
Sans crier gare, le fleuve apparaît. Il semble une oasis dans un désert vicié. « C'est un comble, quand on sait comme la Seine est dégueulasse », pensent-ils. Mais en cet instant précis, elle leur paraît cristalline et purifiante, et ils ont presque honte de venir y jeter un cadavre, même s'ils savent pertinemment qu'elle en a vu d'autres.
Ils avancent sur le Pont-Neuf, Vincent en tête de ligne, et les deux autres remorquant le corps, sur ce même pont duquel Roger était tombé il y a longtemps. La matinée est déjà bien entamée. Les gens vont commencer à sortir de chez eux, et les militaires à faire leurs patrouilles. Ainsi finit l'épopée du cadavre sans bite.
Je mens quand je dis que Roger est tombé, parce que c'est moi qui l'ai poussé. Je demande à Xavier s'il pense que cet ami du futur dont je lui parle parfois est encore passé à l'ennemi.
-Mec, s'attriste-t-il, faut que tu comprennes qu'il existe pas vraiment.
-On verra.
C'est vrai, quoi... Il l'a jamais rencontré, comment il peut dire s'il existe ?
Je lui demande de m'aider à soulever le corps, ainsi qu'à Vincent. Ce dernier s'y colle avec nous, mais ne nous aide qu'à moitié, et je lui conseille de se rabattre plutôt sur l'oraison funèbre. Pendant que Xavier et moi installons Joell sur le parapet, je le vois chercher ses mots en triturant son flingue.
-Il avait du bon en lui, commence-t-il, puisqu'il a renoncé à nous tuer au dernier moment. C'est pour ça, Joell, que nous avons décidé de ne pas te laisser pourrir au soleil.
-C'est ce qu'on voulait faire au début, rectifie Xavier.
-Ta gueule.
Nous poussons le corps, qui fait une chute hasardeuse, suivie d'un gigantesque éclaboussement. Joell sombre et nous offre un geyser d'adieux, avant de sombrer dans les eaux du fleuve sale. Nous contemplons les ondes troubler la surface de l'eau, qui semblent ne pas avoir de fin.
Il y a quelque chose de plus dur dans l'air maintenant, peut-être ce putain de soleil, ou les émanations de la ville pourrissante.
Nous avons mis trop de temps. Il est encore tôt mais les milices sont de sortie. En plissant les yeux, je distingue un groupe de quatre hommes à l'autre bout du pont, dont l'un d'eux tient ce qui ressemble à un club de golf.
Je déglutis péniblement, en indiquant ma découverte du doigt à mes amis. Leurs épaules se raidissent, et Vincent murmure une phrase agressive que je n'écoute pas vraiment. Les yeux fixés sur ces hommes qui viennent à notre rencontre, le soleil nous aveuglant un peu, nous attendons patiemment de savoir à quoi nous en tenir. Vincent serre son revolver et crispe les mâchoires.
C'est comme si le Pont-Neuf se rallongeait à chaque seconde. Les hommes marchent vers nous comme s'ils s'éloignaient, et nous ne les distinguons précisément que quand ils arrivent à notre niveau. Ils portent des vestes militaires usées, posées sur des t-shirts aux couleurs passées. L'un d'eux, celui au club de golf, est même en sandales.
-Qu'est-ce que vous venez de jeter ? nous demande-t-il agressivement.
Nous ne répondons rien. Xavier met toute la dureté qu'il peut dans son regard, et ses yeux ne lâchent pas le club de golf. J'imagine qu'il réfléchit à la meilleure manière de désarmer notre interlocuteur. Deux des sbires me dévisagent, et l'un chuchote à l'autre une phrase dont je ne saisis que « Tu crois que... ».
Le chef de la troupe marche jusqu'à la brouette, et la soulève d'une main pour l'examiner, ce qui énerve Vincent. L'homme pousse un petit sifflement, comme s'il caressait une ferrari.
-On va la réquisitionner pour la révolution, mon pote, dit-il.
Vincent, imperturbable, va poser la main sur l'outil. Le révolutionnaire, examinant les biceps de mon ami, a un sourire qui se veut ironique. Il amène la brouette vers lui. Le moustachu, sans hésiter, lui tire une balle dans le pied.
La détonation fait sursauter tout le monde, moi le premier. L'homme pousse un cri, suivi d'un flot d'injures, et lâche son arme pour compresser sa plaie. Xavier, le corps entier tendu, a l'air d'un animal prêt à bondir. Il ramasse le club de golf d'un geste prompt, et se place en position de combat.
-C'est notre brouette, grogne Vincent.
L'homme s'appuie sur un de ses camarades, et le petit groupe s'éloigne plus vite qu'il n'est arrivé, en nous traitant de tous les noms. Xavier fait la remarque que dans dix minutes ils reviennent avec des mitraillettes, et nous hochons la tête. Pourtant nous prenons le temps de les regarder s'éloigner, vers la rive pleine de soleil, emportant avec eux un peu de ce qu'il y a de bon chez nous.
On va pas y arriver. On peut pas se cacher, et on peut pas résoudre les choses calmement. Ceux d'en face sont fous et contagieux.
Le bonheur se fait la malle à une vitesse inimaginable, et nous on s'endurcit de jour en jour. On se lève jamais assez tôt, et on a jamais assez de scrupules. On est devenu des personnes qu'on était pas avant.
On jette plus que des cadavres à la Seine.


Note : Ça s'arrange pas

Prochainement : Xavier est toujours mon agent littéraire
 
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