Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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1 septembre 2010

50. Seul en piste (1)


Le nord m'appelle, sans que je sache pourquoi. Ça fait quelques temps déjà que je ne prends plus de décisions réfléchies. Je me dirige simplement en direction des bombardements, en quête du champ de bataille où les choses importantes se passent.
L'épée à la main et la peur au ventre, j'avance inexorablement vers la Seine, à la recherche d'un sens à donner à mes actions. Rien de ce que j'ai vécu jusqu'ici n'a réussi à me mettre sur la bonne voie, ni même sur une voie quelconque.
Je suis le chômeur qui t'emmerde. Je suis l'électeur qui ne vote jamais pour celui qui se fait élire. Je prends des crédits sur trente ans, et j'espère un monde meilleur sans pour autant ériger des barricades. L'armée des perdants est composée de fantassins maladroits et peu convaincus.
Enfin merde, quand est-ce qu'on y arrivera ? Je suis pas plus impatient qu'un autre, mais ça commence à bien faire. Il faudrait peut-être faire quelque chose de nos vies.
La fumée a envahi la ville, et me cache le ciel. Les incendies autour de moi ne produisent plus que de la noirceur, parce que tout a déjà brûlé. Je me dis que si j'atteins la Seine j'y verrai un peu plus clair.
Je remonte le boulevard en ignorant les protestations des bâtiments, et les pans de murs qui s'écroulent. Je ne suis pas revenu pour faire du tourisme. J'ai un fils de pute à descendre, et j'en viendrai à bout même si c'est la seule chose bien que je dois accomplir dans ma vie.
De ma faute ?
La ville tremble comme après un long hiver. La fumée est suffocante, et je me fie au trottoir que je longe pour m'emmener vers des jours meilleurs. Je range mon épée dans son fourreau, pour ne plus avoir l'air du connard qui fonce sabre au clair, sans réfléchir.
Peut-être que c'est à ce moment, quand je me préoccupe de la manière dont je fais les choses plutôt que pourquoi je les fais, que je suis plus écrivain que je ne l'ai jamais été. Ou peut-être pas.
Je débouche enfin sur la Seine, et obtiens une vue un peu plus dégagée. Des avions sillonnent l'altitude comme des harpies, trop hauts pour qu'on ne les entendent. Ils larguent ça et là des feux d'artifices qui n'émerveillent personne. Un régiment d'hélicoptères arrive par l'ouest, longeant le fleuve et dissipant la fumée.
Ils semblent écarter les nuages bas qui jalonnent les toits des immeubles, et viennent cracher sur le Pont Royal des hordes de soldats. Des lianes jaillissent des engins, du long desquelles se laissent glisser les hommes. A peine ont-ils touché le sol que chacun va déjà poser des sortes de petits transistors aux quatre coins du pont.
Puis, abandonnée par ses anges d'acier qui s'en retournent déjà par là où ils sont venus, la petite troupe déserte le pont en quatrième vitesse, se réfugiant de l'autre côté de la rive. J'aperçois vaguement une silhouette au loin qui déballe une petite mallette, et appuie sur un bouton si gros que j'arrive à la distinguer malgré la distance.
Je murmure un « Non » étouffé.
Le Pont Royal explose de part en part, projetant des débris de pierre si haut dans le ciel qu'ils semblent y rester suspendus. Puis une pluie de pierre s'abat dans la Seine, et un peu sur la rive aussi. Des colonnes d'eau se dressent pour s'écrouler immédiatement.
Les militaires sont déjà rentrés dans le Jardin des Tuileries. Je me mets à courir le long du quai, pour rejoindre la passerelle piétons quelques centaines de mètres plus loin. Franchement, s'il faut pas être con, vu le nombre de ponts qu'il y a à Paris, d'en faire sauter qu'un seul.
Je commence à entendre des coups de feu venant d'en face. Je m'engouffre sur la passerelle à toute allure, la main sur le pommeau de l'épée, persuadé comme un abruti que c'est mon heure.
Dans les Tuileries la bataille fait rage. La plupart des révolutionnaires qui font face à l'armée ont le visage masqué ou cagoulé à cause de la fumée environnante. Des cocktails molotovs répondent aux grenades militaires, et ils mesurent leurs fusils de chasse aux mitraillettes.
Je me fous de savoir qui va gagner la bataille. En me faufilant derrière une haie, je scrute le champ de bataille du regard, à la recherche d'Irving Rutherford. Je cherche le dragon à pourfendre qui fera de moi un véritable chevalier.
Aucun des deux camps ne gagne du terrain. C'est une bataille qui n'a rien de mythique ou de grandiose. Elle est vieille comme le monde, et continuera encore des millénaires. Ce n'est jamais sur le terrain que les guerres se jouent.
J'aperçois Sancho qui charge à la tête d'une colonne. Ses homme le suivent en criant, avec une confiance effrayante, et viennent grossir les rangs des guérilleros de fortune. Les militaires font grise mine, et cèdent mine de rien quelques pouces de terrain. Il n'en faut pas plus pour que la bataille penche définitivement en faveur des indisciplinés.
Je sors de ma cachette, et dégaine mon épée. Je fends la fumée pour aller à la rencontre du confrère d'Irving Rutherford. Je pousse les personnes sur mon passage, hésitant à donner des coups d'épée, mais préférant la réserver pour Sancho.
Quand j'arrive à hauteur de ce dernier, sans qu'il m'ait remarqué, je brandis ma lame en m'apprêtant à l'abattre sur son crâne. Une rafale de balle vient le faucher au niveau de l'abdomen avant que j'ai eu le temps de frapper, et il s'écroule sans un cri.
L'air est trop opaque, et la situation trop folle pour que ses compatriote ne l'aient remarqué. Je m'agenouille près de lui, et lui colle de grandes claques pour l'obliger à se concentrer sur moi plutôt que sur les flots de sang qui s'échappent de lui.
-Qu'est-ce que tu fais là, Irving ? me demande-t-il avec un sourire réprobateur.
-Je suis pas Irving. Où est-il ?
-Irving c'est Irving. Il est comme ça. T'es l'écrivain raté ? Tu lui ressembles.
-C'est lui qui me ressemble.
-Où est Irving ?
-C'est ce que je veux savoir.
Il lève un pistolet vers mon visage, mais sa main est si tremblante, et son bras si mou, qu'il me manque de vingt bons centimètres lorsqu'il tire. Le bruit de la détonation m'assourdit quelques instants, et Sancho en profite pour me dire où se cache Irving Rutherford.
Depuis peu, l'écrivain guerrier sait lire sur les lèvres, mais je ne crois pas vraiment ce que je lis. Je comprends une insulte que j'oublie instantanément, et un lieu : La maison de la Radio. Quand je demande au révolutionnaire pourquoi Irving ne charge pas aux côtés de ses troupes, il a une moue de dégout.
-C'est un sous-fifre, m'informe-t-il. Il fait ce que je lui demande.
-L'histoire retiendra son nom. Je le sais de source sûre.
-C'est moi le chef, agonise-t-il.
-Plus maintenant.
Je vois ses yeux se recouvrir d'un voile incolore et pourtant chargé d'un foisonnement d'images. J'essaye de me convaincre que si j'ai gâché ses derniers instants, c'est qu'il le méritait. Les bruits de coups de feu se font brusquement plus rares, et l'armée semble en déroute face aux rebelles. Encore un martyr de la révolution de mes couilles.
Je me relève pour avoir une meilleure perspective. Je remarque alors que les militaires ne sont pas les seuls à fuir. Les révolutionnaires, que j'avais pris pour leurs poursuivants, sont eux aussi effrayés et pressés de s'échapper des Tuileries.
Je me retourne avec appréhension, et vois se dessiner dans la brume du combat la silhouette d'un reptile géant qui glisse pourtant silencieusement sur le sol. Sa langue siffle comme un couteau qu'on aiguise. Pire que l'anaconda de dix mètres que j'ai vu dans un film d'horreur : Le Serpent-Monde.
-Je suis Jörmungand ! hurle-t-il. Je vous mangerai !
J'ai autre chose à faire que d'écouter ces conneries. Je ne suis même pas sûr que ça soit vraiment en train d'arriver. Prenant mon élan, je fonce sur lui tête baissée, la pointe de mon épée raclant le sol.
Il pousse un sifflement strident qui me fait presque lâcher prise. D'une ondulation brusque, il projette ses crocs vers moi, prêts à se refermer. Mais je n'ai pas fait tout ce chemin pour me faire bouffer comme un mulot.
Je relève soudainement mon épée, sans cesser de courir. Je me précipite vers sa gueule ouverte et y plante ma lame. L'épée se met à rougir et fumer au contact du serpent géant, qui se tord de douleur. Mon arme magique fait le bruit d'une cocotte minute oubliée sur le feu, et couvre les hurlements du reptile.
Finalement, l'épée explose, et sa tête avec. Une giclée gigantesque de bouillie nauséabonde et verdâtre m'asperge tout entier. Le corps décapité de Jörmungand s'écroule, inerte.
Et évidemment, personne n'a assisté à cela.
Je fais neuf pas avant de m'écrouler. Je me recroqueville sur moi même, pétri d'angoisses et de regrets, et pas mal incrédule. J'ai envie de me compresser jusqu'à ne puis exister. De rester là et de ne pas insister comme je le fais toujours.
Une main se pose sur mon épaule. Je la repousse d'abord, puis une voix familière m'oblige à lever la tête :
-Tu as besoin de mon aide.
Xavier est debout à côté de moi. Il est engoncé dans une tenue de cosmonaute, et j'espère un instant qu'il soit venu m'annoncer s'être fait passer pour mort pour aller mener une mission secrète dans l'espace.
Mais il n'en est rien, et je sens même que je vais me mettre à chialer. Mon ami décédé m'explique avec le plus grand sérieux qu'il vient du futur, d'un futur où je suis devenu un grand écrivain, et qu'il est venu m'aider à me débarrasser d'Irving Rutherford.
J'éclate littéralement en sanglots. Je me recroqueville à nouveau, déversant des torrents de larmes rageuses contre moi-même, et contre ce putain de futur qui s'éloigne, se rapproche, fait des allers-retours, et me file la gerbe.
Xavier m'observe avec circonspection, et me demande poliment pourquoi je pleure. Je lui réponds la voix chevrotante qu'il me rappelle quelqu'un, avant de m'en retourner à mes sanglots.
La tristesse qui m'étreint n'a pas de fond, c'est une chute libre sans parachute qui dure des heures, des années. Je pleure comme jamais, et je ne pleurerai plus jamais comme ça. Je suis malheureux comme peut l'être quelqu'un avec des vrais problèmes.


Partie 1

24 août 2010

49. Martine au mauvais moment


-Alors tu n'as pas lu mon manuscrit ?
-Non.
Je me rends subitement compte que Martine doit me prendre pour un connard, de parler de moi dans un moment pareil. Mais comme je suis un de mes principaux centres d'intérêts, je ne me rends pas compte.
Elle remet ses cheveux en place avec gêne, et croise ses bras sur sa poitrine en regardant le sol entre nous. Et moi je ne sais toujours pas comment aborder le problème.
Autour de nous les gens hurlent sur les militaires alignés en une ligne compacte, la main sur la gâchette de leurs mitraillettes, qui bloquent le boulevard. Quelques kilomètres plus loin, les bombes  déchiquettent les immeubles haussmanniens, mais ne semblent pas inquiéter qui que ce soit. On s'habitue à tout.
Je demande à Martine pourquoi elle veut rentrer chez elle, m'attendant à ce qu'elle me réponde tout simplement « Parce que c'est chez moi, Ducon. », mais elle m'annonce qu'elle a finalement changé d'avis. Je jette un regard à Vincent, assis sur un trottoir quelques mètres plus loin, et lui demande par télépathie si Martine est bien réelle. Le moustachu ne saisit pas ce que je veux lui dire, et me fait signe de me démerder tout seul.
Tout est toujours une question de timing. Si j'étais arrivé plus tôt, j'aurais pu rentrer dans la capitale avant l'évacuation, et si ça avait été plus tard la fille de mes rêves aurait lu les lettres que j'ai glissées sous sa porte pour lui dire à quel point c'était stupide d'être séparés.
Je repense à cet exemplaire de mon manuscrit que j'ai glissé également, et regrette soudainement plus que tout de l'y avoir laissé. Je devrais m'en foutre mais une petite voix me chuchote que je suis capable d'écrire mieux, et que ce roman laissera une piètre image de moi. Et dieu sait si j'aime qu'on parle de moi en bien.
-Je peux pas faire mieux, dis-je.
Martine lève les yeux, surprise. Elle me sonde quelques instants, et passe sa main sur ma barbe. J'ai envie de m'enfuir en courant, ou de me réduire en cendres. Je voudrais dire un tas de trucs, faire un tas de truc, mais la vérité c'est que je reste planté là comme un gland, et que ma force d'inertie est telle que je ne bougerai pas tant que rien ne viendra me bousculer.
-Je vais y aller, m'annonce-t-elle.
-Je crois que je vais rester ici. J'ai pas le choix.
-T'es de ceux qui peuvent toujours faire mieux.
Au moment où elle dit ça je me sens encore plus faible que d'habitude. La ville et moi frissonnons à l'unisson. Mes épaules ont un soubresaut, et les immeubles tremblent sur leurs fondations. Quelques uns s'écroulent. L'instant passe comme un rêve, comme un petit tremblement de terre qui n'est perceptible qu'avec des sismographes. Un immeuble plus proche que les autres se casse la gueule, et une sorte de souffle vient caresser nos corps, et fait voleter les cheveux de Martine.
Le timing est mauvais, toujours. Je vais rester ici et regarder les bombes tomber, en attendant d'être enseveli, en pleurant comme un enfant. Je pleurerai si fort qu'on devra me soigner ensuite. Alors Martine viendra me rendre visite, et je mourrai dans ses bras. Et ça me suffira, parce que de toute manière je ne peux pas faire mieux.
Je la prends dans mes bras, et elle se dégage en m'expliquant que ce n'est pas une bonne idée. Je sais très bien ce qu'elle est en train de faire : Elle est en train de me quitter, encore. Dans quelques minutes je serai tout seul et je n'aurai plus de force.
Elle passe sa main sur mon visage, comme elle le fait tout le temps, et j'ai envie de lui arracher le bras. Je lui fais remarquer à quel point notre relation n'a été qu'une longue évolution vers le platonisme, et elle me demande d'un air absent pourquoi je gâche toujours les moments importants.
-Je suis...
En le disant, je cherche la réponse dans ma tête, sans succès. Je regarde son visage pour le graver dans ma mémoire, même si je sais très bien que le temps l'effacera.
Le sol s'effrite sous moi, se réduit en poudre et se disperse avec le vent. Je fais un pas de côté, puis deux, mais partout où je pose le pied le bitume part en cendres.
-Je retourne en province, me dit Martine. Je reviendrai quand ça se sera calmé.
-J'ai peur que ça se calme pas.
-Sois pas peureux.
Je ne pourrai supporter une banalité de plus. On est là comme deux cons à se regarder dans le blanc des yeux, en débitant des politesses, alors qu'on garde le plus important pour nous.
-J’ai vraiment peur que ça se calme pas.
Elle sourit, et me conseille de garder la barbe parce que ça me va bien. Elle m’embrasse une dernière fois, plus pour faire la paix avec moi que par envie. Elle rebrousse chemin et s’éloigne pour aller se perdre dans la foule des réfugiés.
Les immeubles n’en finissent pas de voler en éclats. Le son des bombes se rapproche, et les militaires avancent pour nous faire reculer. Le sol continue à se dissoudre sous mes pieds, et lorsque je vais m’assoir sur un banc, ce dernier s’embrase calmement, rongé par des petites flammes vertes.
Vincent vient me rejoindre, portant ses deux gros sacs de sport. Il m’explique qu’il ne me suivra pas plus loin, et me donne un milliard de raisons qui sont toutes légitimes. Je ne l’écoute même pas, car au fond je sais pourquoi il ne m’accompagnera pas.
Il me demande si je vais vraiment passer au plan B, alors que rien ne m’y oblige. Je lui réponds que je commence à peine à comprendre pourquoi je fais tout ça, et que pour cette fois je dois aller au bout des choses.
Il soupire, et ouvre un de ses sacs. Il en sort plusieurs trésors de sa collection, comme un costard et un rasoir. Je le remercie poliment, et nous marchons jusqu’à des toilettes publiques qui ont été épargnées par les pillages.
Pendant que le moustachu fait le guet, je rase ma barbe, sans mousse, et me coupe plusieurs fois. J’enfile ensuite une chemise, et m’escrime quelques minutes à faire un nœud de cravate, pendant que Vincent tambourine à la porte pour m’obliger à me dépêcher. Il me dit que les militaires avancent encore, et que les réfugiés commencent à fuir eux aussi.
Je passe un pantalon, une veste, et observe mon image dans le miroir. Pour la première fois, je ne reconnais pas Irving Rutherford. Je ne me reconnais pas non plus. Je vois en face de moi une personne étrange et déterminée, qui a un sourire rassurant. La personne que je suis devenu.
Quand je sors, Vincent le remarque aussi. Nous nous prenons dans les bras sans oser nous toucher, comme deux étrangers. Il m’annonce qu’il a un dernier cadeau pour moi.
Il sort de son sac une épée rutilante, au pommeau incrusté de pierres précieuses. Il me la tend, et en la saisissant je suis surpris de la trouver aussi légère. Je donne quelques coups avec contre le vent, et constate à quelle point elle est maniable. Je passe mon doigt sur le tranchant, et des gouttes de sang perlent de la ligne parfaitement dessinée qui est apparue sur ma peau.
Vincent baisse les yeux honteusement quand je le questionne sur la provenance de l’objet. Il marmonne quelque chose que je ne comprends pas bien, et grogne lorsque je lui demande de répéter.
­-Elle a… commence-­t-il. Elle a été forgée en secret dans la montagne sacrée de Helgafel, par les nains.
-Ah bon ?
-Elle est faite d’un alliage à la fois léger et indestructible. Rien ne pourra la briser. Et je crois bien que les joyaux sur le pommeau sont des pierres magiques. Je peux pas faire mieux.
Il déglutit péniblement, comme s’il allait vomir. Je sais à quel point ça a été dur pour lui de prononcer ces derniers mots. Son pragmatisme en a pris un sacré coup, et j’ai peur qu’il m’en veuille pour ça.
Mais nous échangeons une poignée de main cordiale, sans rancœur ni regret. Il me donne un fourreau pour ma nouvelle épée, et me souhaite bonne chance avec un air sincère.
-Je trouve rien à te dire de profond, s’excuse-t-il.
-C’est pas grave.
-Foutre.
Il me colle une petite claque sur la joue, et en tente une deuxième que j’esquive. Il tourne les talons et reprend sa propre route. Je me prends à espérer le revoir un jour.
Je range mon épée dans mon fourreau, et me retourne pour contempler Paris. C’est comme si la ville avait vieilli de mille ans aujourd’hui. Tout s’effrite autour de moi parce que je suis incapable d’embellir le monde qui m’entoure.
Je vais au devant de la colonne de militaires qui continue à faire reculer les gens. Je tombe sur un jeune soldat, qui pointe son arme sur moi, en m’ordonnant de rebrousser chemin.
-Tu sais qui je suis ? dis-je.
Il me dévisage quelques secondes, et ses sourcils font des va-et-vient sur son front. Il finit par me laisser passer, et je ne sais pas trop si c’est parce qu’il croit m’avoir reconnu, ou parce qu’il a eu peur de passer pour un con en demandant à un supérieur.
Les rues sont dégagées comme jamais. On voit que des tanks sont déjà passés aux traces de chenilles sur le sol, et aux voitures écrasées. La fumée des immeubles qui achèvent de brûler fait des ombres sur le sol, et cache le soleil.
Je me dis que c’est juste un mauvais moment à passer.


Note : Rendre le tout moins sentimental

Prochainement : Seul en piste (1)

11 mai 2010

34. Xavier est toujours mon agent littéraire.

Xavier compte mes tractions avec dédain. Dans un râle, je lui dis que je peux le faire tout seul, et il me répond que si je le faisais, je tricherais certainement. Arrivé au nombre prévu, je me laisse tomber de la barre, et fais attention à ne pas glisser du toit.
J'enlève mon t-shirt pour éponger la sueur de mon visage, et mon ami me demande comment je fais pour être un tel exhibitionniste.
-C'est ce qu'a répondu ta mère quand je lui ai demandé de nous filmer en train de le faire.
-La tienne est pas aussi pudique. Ça doit être de famille.
Le souffle encore irrégulier, je recommence une série de tractions, que Xavier compte encore à voix haute. Cette fois je m'écroule presque lorsque j'ai fini, et manque de dégringoler du toit en lâchant la barre.
-Je crois que ça suffit, m'ordonne Xavier.
-Encore une petite série.
Il se pince l'arrête du nez, juste entre les deux yeux, et ses épaules remontent imperceptiblement. En faisant visiblement un effort pour être poli, il me demande de me rhabiller. Je crois que si j'en avais la force, je remonterai à la barre sans attendre. Je pense qu'il le comprend en me regardant.
-C'est ton ninpo à toi, bougonne-t-il, comme si l'évidence l'accablait.
-Arrête avec tes trucs de ninja.
-L'écrivain-guerrier, murmure-t-il.
Ses yeux ont l'air de m'interroger, comme pour s'assurer que sa formulation a produit son petit effet. Je tâte mes bras, pour vérifier si par le plus grand des hasards ils n’ont pas augmenté de volume. Mais non.
Mon ami s’assoit en tailleur, et avec un ton qui se veut mystérieux, m’engage à prêter attention à ses paroles. Sur la planète de Xavier, « l’écrivain-guerrier » est un peu comme un chevalier jedi. Il pourfend l’injustice et pourchasse l’infamie, usant tour à tour de sa plume et de son épée.
-De son épée ?
-C’est ce que tu veux faire ? me demande-t-il. Tu te reconnais dans la définition ?
-Je suis pas sûr.
-Pourquoi tu enchaînes les pompes et les tractions depuis que t’es rentré ?
Je prends le temps de réfléchir, pour mettre des mots sur mon objectif, chose que je n’ai pas encore faite. Il ne me faut pas longtemps pour y parvenir.
-Je veux que la vie soit meilleure, dis-je. Je veux en foutre plein la gueule à ceux qui la pourrissent.
-On va t’apprendre à te servir d’une épée.

Vincent fait semblant de ne pas avoir entendu Xavier, qui est pourtant juste à côté de lui. Il lisse sa moustache d’un geste machinal, et s’absorbe dans l’inventaire d’un carton rempli de denrées, mettant à la poubelle celles qui sont périmées.
-Je suis sûr qu’une épée c’est pas si compliqué à trouver, insiste Xavier.
Vincent jette un pot de yaourt et un paquet de pain brioché. Je récupère le pot, en expliquant que les dates de péremption des produits laitiers prévoient une marge importante.
-Je rentre pas dans votre délire, les mecs, marmonne finalement le moustachu. Il n’y a plus d’armes nulle part, et vouloir une épée pour lutter contre des flingues c’est complètement con.
Je plonge une cuillère dans le pot de yaourt, et la porte à ma bouche. Un violent goût de moisi me fait recracher presque immédiatement, mais mes deux amis semblent trop absorbés dans leur conversation pour réagir.
-Il est très con, totalement pédé, mais je crois en lui, dit Xavier en me désignant d’un signe de tête, comme si j’étais un animal de compagnie. S’il est assez abruti pour vouloir devenir écrivain, et pour aller se faire défoncer par plus fort que lui, alors on doit raisonnablement le soutenir.
Vincent et moi cherchons un instant la logique de sa conclusion. On dirait son discours sorti d’un mauvais livre d’heroic-fantasy que j’ai adoré lire. L’émotion me noue subitement la gorge, et m’empêche de parler. J’essuie une trace de yaourt qui trône au coin de ma lèvre, et entame un sourire béat.
-Je préférais le temps où tu voulais devenir acteur, soupire Vincent.
Le futur écrivain-guerrier que je suis comprend que les réticences du moustachu ont été vaincues, ou du moins mises de côté. L’épée se rapproche, et avec elle les histoires échappées des mauvais romans que j’affectionne, et aussi des bandes dessinées.
Je vois vraiment pas ce que je pourrais écrire. Les événements à venir trépident et palpitent. Les événements passés ne me sont pas d’une grande inspiration, et manquent de sérieux.
Il reste la bataille, et avant elle l’entraînement. Finalement j’aime la formulation très synthétique de Xavier. L’écrivain-guerrier fera plus que se débattre.

Xavier perce ma défense, et m’assène un coup de manche à balai sur l’oreille, qui me fait un mal de chien. Malgré moi, je le traite de sale pédé, et il me colle un nouveau coup entre deux côtes.
-Tiens ta garde, dit-il froidement.
Je réajuste mes mains sur mon manche à balai, et jette un regard de défi à mon ami. Sans paraître impressionné, il m’écrase le gros orteil du bout de son arme de fortune. Je me mets à sautiller en lâchant une nouvelle bordée de jurons, faisant tout de même attention à ne pas glisser du toit. Avec un ton d’entraîneur, Xavier m’accorde que j’encaisse plutôt bien, mais que l’idéal serait d’éviter ses attaques.
-Je serais plus dedans si on s’entraînait avec des vraies épées, dis-je.
-Si on s’entraînait avec des vraies épées tu serais déjà mort.
Et sur ces mots, son manche à balai fuse et heurte mon épaule avec un claquement sourd. Je décèle dans son regard qu’il prend un plaisir évident à me frapper. Il continue ses assauts, faisant mouche à chaque coup, tapant de plus en plus fort. Je réalise qu’il rentre une fois de plus dans une de ses colères folles.
Sur la planète de Xavier, la faiblesse est un crime. Les gens qui hésitent, prennent des mauvaises décisions par lâcheté, et ne les assument pas par honte sont bons pour la pendaison. Ceux qui ont du mal à se défendre méritent une bonne raclée.
L’ustensile de bois vient s’aplatir contre ma tempe, et me désoriente quelques secondes, pendant que mon ami pousse un petit rire moqueur.  Sur cette planète étrangère, on a pas vraiment droit à l’erreur. Ceux qui ne se plient pas aux lois édifiées par le jeune tyran sont expulsés dans le cosmos, à la dérive.  Moi je m’accroche au sol comme un connard, pour ne pas être aspiré vers la stratosphère et retourner au monde tel que je le connais.
L’arme de Xavier fend l’air avec de grands sifflements, et m’assaille de tout côté. Je serre les dents, et évite de reculer vers la partie glissante du toit.  Sans réfléchir, je pose mon manche à balai, ce qui désoriente mon assaillant une fraction de seconde, que je mets à profit pour lui arracher son arme, que je casse en deux sur mon genou. Xavier semble sortir d’un rêve, et pousse un gros rot, comme cela lui arrive souvent après un effort physique.
-Avec des vraies épées t’aurais pas pu faire ça, halète-t-il avant d’être pris d’un renvoi.
Comme souvent, une envie de le tuer s’empare de moi. Je contemple le vide derrière lui, réfléchissant au meilleur angle pour le pousser, et ignore le sourire narquois qui emplit son visage.
-Je t'emmerde, dis-je. J'emmerde la spiritualité, les choses qui me dépassent. Je m'acharne comme un enculé et il y a rien d'autre que je puisse faire. Et je m’en branle de savoir si pour toi c’est suffisant ou pas.
Son sourire se charge quelque peu de malice, mais ce n’est sûrement qu’une impression. Il pose sa main sur mon épaule encore meurtrie par un de ses coups, et m’annonce que je commence à comprendre le truc.
Il descend du toit, peut-être pour aller vomir. La stratosphère exerce soudain moins d’attraction sur mon corps.
Récupérant mon manche à balai, je le soupèse en me projetant dans ce futur proche où si Vincent le veut, j’aurai une putain d’épée. Je cale le tube de bois entre deux cheminées, par flemme d’escalader quelques parapets pour aller retrouver ma barre en métal. Si Xavier était encore là, son enthousiasme pour moi redescendrait.
Je commence une série de tractions, sereinement, avec la satisfaction de constater que faire de l’exercice est de plus en plus facile. Perdu dans mes pensées, je mets un seconde de trop à réaliser que le manche à balai craque sous mon poids, et que mon corps tombe et suit une pente descendante jusqu’au rebord du toit. Stupidement, je m’agrippe aux deux bouts de bois dans mes mains, comme s’ils allaient me retenir. Me pieds battent les tuiles pour ralentir ma glissade, et j’ai finalement la présence d’esprit de lâcher au dernier moment les débris de manche à balai pour m’accrocher à une gouttière.
Le sang afflue dans mon cerveau par torrents, sans que pour autant une pensée claire me vienne. Instinctivement, je regarde le vide au dessous de moi, mais ne ressent pas vraiment de peur, comme si la perspective était trompeuse, ou que l’air était mou.
Je me hisse rapidement jusqu’à une zone plate du toit, et constate que la gouttière est un peu tordue à l’endroit où je l’ai agrippée.
Derrière l’adrénaline, un petit frisson de satisfaction me parcourt quand je regarde mes bras, qui me semblent plus épais. Même si ce n’est probablement encore qu’une histoire de perspective trompeuse.
Le cœur prêt à battre des records de vitesse, je traverse un petit triomphe personnel, que je vivrai sûrement comme un échec après une bonne nuit de sommeil, ou que j’oublierai. Car l’écivain-guerrier est ainsi fait qu’il ne voit pas les ratés de la vie comme une fatalité ou un manque de force. Il ne s’en réjouit pas non plus. 
En fait je crois juste qu’il s’en fout.


Note : Trop optimiste

Prochainement : Martine par paliers
 
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