Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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24 août 2010

49. Martine au mauvais moment


-Alors tu n'as pas lu mon manuscrit ?
-Non.
Je me rends subitement compte que Martine doit me prendre pour un connard, de parler de moi dans un moment pareil. Mais comme je suis un de mes principaux centres d'intérêts, je ne me rends pas compte.
Elle remet ses cheveux en place avec gêne, et croise ses bras sur sa poitrine en regardant le sol entre nous. Et moi je ne sais toujours pas comment aborder le problème.
Autour de nous les gens hurlent sur les militaires alignés en une ligne compacte, la main sur la gâchette de leurs mitraillettes, qui bloquent le boulevard. Quelques kilomètres plus loin, les bombes  déchiquettent les immeubles haussmanniens, mais ne semblent pas inquiéter qui que ce soit. On s'habitue à tout.
Je demande à Martine pourquoi elle veut rentrer chez elle, m'attendant à ce qu'elle me réponde tout simplement « Parce que c'est chez moi, Ducon. », mais elle m'annonce qu'elle a finalement changé d'avis. Je jette un regard à Vincent, assis sur un trottoir quelques mètres plus loin, et lui demande par télépathie si Martine est bien réelle. Le moustachu ne saisit pas ce que je veux lui dire, et me fait signe de me démerder tout seul.
Tout est toujours une question de timing. Si j'étais arrivé plus tôt, j'aurais pu rentrer dans la capitale avant l'évacuation, et si ça avait été plus tard la fille de mes rêves aurait lu les lettres que j'ai glissées sous sa porte pour lui dire à quel point c'était stupide d'être séparés.
Je repense à cet exemplaire de mon manuscrit que j'ai glissé également, et regrette soudainement plus que tout de l'y avoir laissé. Je devrais m'en foutre mais une petite voix me chuchote que je suis capable d'écrire mieux, et que ce roman laissera une piètre image de moi. Et dieu sait si j'aime qu'on parle de moi en bien.
-Je peux pas faire mieux, dis-je.
Martine lève les yeux, surprise. Elle me sonde quelques instants, et passe sa main sur ma barbe. J'ai envie de m'enfuir en courant, ou de me réduire en cendres. Je voudrais dire un tas de trucs, faire un tas de truc, mais la vérité c'est que je reste planté là comme un gland, et que ma force d'inertie est telle que je ne bougerai pas tant que rien ne viendra me bousculer.
-Je vais y aller, m'annonce-t-elle.
-Je crois que je vais rester ici. J'ai pas le choix.
-T'es de ceux qui peuvent toujours faire mieux.
Au moment où elle dit ça je me sens encore plus faible que d'habitude. La ville et moi frissonnons à l'unisson. Mes épaules ont un soubresaut, et les immeubles tremblent sur leurs fondations. Quelques uns s'écroulent. L'instant passe comme un rêve, comme un petit tremblement de terre qui n'est perceptible qu'avec des sismographes. Un immeuble plus proche que les autres se casse la gueule, et une sorte de souffle vient caresser nos corps, et fait voleter les cheveux de Martine.
Le timing est mauvais, toujours. Je vais rester ici et regarder les bombes tomber, en attendant d'être enseveli, en pleurant comme un enfant. Je pleurerai si fort qu'on devra me soigner ensuite. Alors Martine viendra me rendre visite, et je mourrai dans ses bras. Et ça me suffira, parce que de toute manière je ne peux pas faire mieux.
Je la prends dans mes bras, et elle se dégage en m'expliquant que ce n'est pas une bonne idée. Je sais très bien ce qu'elle est en train de faire : Elle est en train de me quitter, encore. Dans quelques minutes je serai tout seul et je n'aurai plus de force.
Elle passe sa main sur mon visage, comme elle le fait tout le temps, et j'ai envie de lui arracher le bras. Je lui fais remarquer à quel point notre relation n'a été qu'une longue évolution vers le platonisme, et elle me demande d'un air absent pourquoi je gâche toujours les moments importants.
-Je suis...
En le disant, je cherche la réponse dans ma tête, sans succès. Je regarde son visage pour le graver dans ma mémoire, même si je sais très bien que le temps l'effacera.
Le sol s'effrite sous moi, se réduit en poudre et se disperse avec le vent. Je fais un pas de côté, puis deux, mais partout où je pose le pied le bitume part en cendres.
-Je retourne en province, me dit Martine. Je reviendrai quand ça se sera calmé.
-J'ai peur que ça se calme pas.
-Sois pas peureux.
Je ne pourrai supporter une banalité de plus. On est là comme deux cons à se regarder dans le blanc des yeux, en débitant des politesses, alors qu'on garde le plus important pour nous.
-J’ai vraiment peur que ça se calme pas.
Elle sourit, et me conseille de garder la barbe parce que ça me va bien. Elle m’embrasse une dernière fois, plus pour faire la paix avec moi que par envie. Elle rebrousse chemin et s’éloigne pour aller se perdre dans la foule des réfugiés.
Les immeubles n’en finissent pas de voler en éclats. Le son des bombes se rapproche, et les militaires avancent pour nous faire reculer. Le sol continue à se dissoudre sous mes pieds, et lorsque je vais m’assoir sur un banc, ce dernier s’embrase calmement, rongé par des petites flammes vertes.
Vincent vient me rejoindre, portant ses deux gros sacs de sport. Il m’explique qu’il ne me suivra pas plus loin, et me donne un milliard de raisons qui sont toutes légitimes. Je ne l’écoute même pas, car au fond je sais pourquoi il ne m’accompagnera pas.
Il me demande si je vais vraiment passer au plan B, alors que rien ne m’y oblige. Je lui réponds que je commence à peine à comprendre pourquoi je fais tout ça, et que pour cette fois je dois aller au bout des choses.
Il soupire, et ouvre un de ses sacs. Il en sort plusieurs trésors de sa collection, comme un costard et un rasoir. Je le remercie poliment, et nous marchons jusqu’à des toilettes publiques qui ont été épargnées par les pillages.
Pendant que le moustachu fait le guet, je rase ma barbe, sans mousse, et me coupe plusieurs fois. J’enfile ensuite une chemise, et m’escrime quelques minutes à faire un nœud de cravate, pendant que Vincent tambourine à la porte pour m’obliger à me dépêcher. Il me dit que les militaires avancent encore, et que les réfugiés commencent à fuir eux aussi.
Je passe un pantalon, une veste, et observe mon image dans le miroir. Pour la première fois, je ne reconnais pas Irving Rutherford. Je ne me reconnais pas non plus. Je vois en face de moi une personne étrange et déterminée, qui a un sourire rassurant. La personne que je suis devenu.
Quand je sors, Vincent le remarque aussi. Nous nous prenons dans les bras sans oser nous toucher, comme deux étrangers. Il m’annonce qu’il a un dernier cadeau pour moi.
Il sort de son sac une épée rutilante, au pommeau incrusté de pierres précieuses. Il me la tend, et en la saisissant je suis surpris de la trouver aussi légère. Je donne quelques coups avec contre le vent, et constate à quelle point elle est maniable. Je passe mon doigt sur le tranchant, et des gouttes de sang perlent de la ligne parfaitement dessinée qui est apparue sur ma peau.
Vincent baisse les yeux honteusement quand je le questionne sur la provenance de l’objet. Il marmonne quelque chose que je ne comprends pas bien, et grogne lorsque je lui demande de répéter.
­-Elle a… commence-­t-il. Elle a été forgée en secret dans la montagne sacrée de Helgafel, par les nains.
-Ah bon ?
-Elle est faite d’un alliage à la fois léger et indestructible. Rien ne pourra la briser. Et je crois bien que les joyaux sur le pommeau sont des pierres magiques. Je peux pas faire mieux.
Il déglutit péniblement, comme s’il allait vomir. Je sais à quel point ça a été dur pour lui de prononcer ces derniers mots. Son pragmatisme en a pris un sacré coup, et j’ai peur qu’il m’en veuille pour ça.
Mais nous échangeons une poignée de main cordiale, sans rancœur ni regret. Il me donne un fourreau pour ma nouvelle épée, et me souhaite bonne chance avec un air sincère.
-Je trouve rien à te dire de profond, s’excuse-t-il.
-C’est pas grave.
-Foutre.
Il me colle une petite claque sur la joue, et en tente une deuxième que j’esquive. Il tourne les talons et reprend sa propre route. Je me prends à espérer le revoir un jour.
Je range mon épée dans mon fourreau, et me retourne pour contempler Paris. C’est comme si la ville avait vieilli de mille ans aujourd’hui. Tout s’effrite autour de moi parce que je suis incapable d’embellir le monde qui m’entoure.
Je vais au devant de la colonne de militaires qui continue à faire reculer les gens. Je tombe sur un jeune soldat, qui pointe son arme sur moi, en m’ordonnant de rebrousser chemin.
-Tu sais qui je suis ? dis-je.
Il me dévisage quelques secondes, et ses sourcils font des va-et-vient sur son front. Il finit par me laisser passer, et je ne sais pas trop si c’est parce qu’il croit m’avoir reconnu, ou parce qu’il a eu peur de passer pour un con en demandant à un supérieur.
Les rues sont dégagées comme jamais. On voit que des tanks sont déjà passés aux traces de chenilles sur le sol, et aux voitures écrasées. La fumée des immeubles qui achèvent de brûler fait des ombres sur le sol, et cache le soleil.
Je me dis que c’est juste un mauvais moment à passer.


Note : Rendre le tout moins sentimental

Prochainement : Seul en piste (1)

17 août 2010

48. Vincent dramatise


Pousse ta brouette, abruti. Mets un pied devant l’autre, et ne t’encombre pas de réflexions sur toi ou ta place dans le monde. La route est encore longue jusqu’aux quatre royaumes de Ragnar, et encore plus jusqu’au Valhalla.
Je raconte n’importe quoi. Chaque jour sera d’or, mais pour l’instant chaque jour je suis un peu plus givré. Je suis à peine conscient de ce que je fais.
Irving Rutherford est en train de me bouffer, je le sais bien. Même à distance, il draine mes forces vitales, et ma raison avec. Je suis de moins en moins cohérent dans les histoires que je raconte. De temps en temps, un éclair de lucidité me fait me dire que j’ai imaginé la mort de Xavier, parce que les magazines de psychologie n’ont jamais tué personne.
-Toi qui avais déjà eu du mal à te faire à la mort de Roger, compatit Vincent.
-Roger n’est pas mort, dis-je, irrité. Il est retourné dans son époque, je te l’ai déjà dit.
Vincent secoue la tête d’un air las, et je vois des larmes de dépit pointer aux coins de ses yeux lorsqu’il les pose sur moi. Il détourne la tête pour ne pas avoir à contempler plus longtemps le spectacle de mon départ au large.
J’ai largué les amarres il y a longtemps déjà. J’attendais simplement qu’une bourrasque m’emmène au loin.
Pousse ta brouette, pousse ta brouette, pousse ta brouette. Le chemin qui mène au Valhalla est court, et au bout attendent la gloire, les femmes, et l’alcool artisanal à boire dans le crâne de tes ennemis. Irving Rutherford crèvera la gueule ouverte et tu pourras chier dedans.
Brusquement, une palpitation au cœur m’oblige à m’arrêter de marcher. Ma vision est troublée par des mouches obscures, et je sens assailli par la pluie qui dégringole et la certitude que je ne serai jamais un homme meilleur.
Vincent me rattrape par les épaules pour m’empêcher de tomber. Il se demande à voix haute comment il s’est retrouvé à escorter le porteur de l’anneau. Il me fait asseoir sur le bord de la route, dans l’herbe froide et mouillée.
Une bruine continuelle nous assaille depuis que nous avons abandonné la voiture, qui est tombée à court d’essence. Elle est insidieuse et persistante, et cherche à nous prouver que l’été est bel et bien fini.
Pour ne rien arranger, Vincent m’a refilé le sac le plus lourd. Quand j’ai proposé de laisser nos affaires dans la voiture, il n’a rien répondu, mais m’a fourré ce gros sac de sport entre les mains. Depuis quelques temps, chaque mot que je prononce est un mot qui me rapproche un peu plus du moment où il va m’assommer et me jeter dans un fossé, pour m’abandonner à la pluie diffuse qui me noiera calmement.
Selon les dires du moustachu, Paris n’est qu’à une bonne journée de marche. Je prie chaque seconde d’arriver à temps pour Ragnarök.
Je me relève, et nous poursuivons notre route. Vincent prend la tête, et pendant une bonne heure ne se retourne même pas vers moi. Je suis tellement trempé que j’ai l’impression de marcher dans des flaques à chaque pas. Et le bruit de mes baskets mouillées semble irriter encore plus mon ami, dont je vois les épaules se raidir progressivement.
Au loin, j’entends les cris d’Irving. Il me parle du futur diabolique qu’il est en train de mettre en place, et remet en question mon existence à moi. Je trouve quand même que c’est un comble pour un jumeau maléfique. Lorsqu’il me rétorque « C’est toi le jumeau maléfique », je lui hurle que je vais le donner à manger aux rats, ce qui fait sursauter Vincent.
Il se retourne vers moi avec rage et tristesse, sûrement furieux que ce soit Xavier qui s'en soit allé et pas moi.
-T'es un putain de givré ! me crie-t-il.
-Je fais ce que je peux.
-J'en ai marre de te ménager.
-Moi je vais te ménager la gueule, tu vas voir.
Il fait un pas vers moi, poings crispés, puis s'arrête. Si nous ne nous battons pas ici et maintenant, je ne donne pas cher de notre amitié. C'est un moment crucial que nous vivons, mais mon ami ne semble pas s'en rendre compte.
Il avance vers moi, et viens coller son visage à quelques centimètres du mien. Les muscles de sa mâchoire sont agités de tressautements, et je m'attendrais presque à voir de la fumée sortir de ses oreilles. Je réalise que maintenant, avec l'entraînement que j'ai reçu de Xavier, je pourrais sans doute envoyer le moustachu au tapis.
La pluie nous oblige à cligner des yeux sans arrêt. J'ai mal partout avant même que le combat soit commencé. Le plus dur c'est de ne pas frissonner dans mes vêtements trempés, et de ne pas songer à cette amitié qui s'enfuit.
Vincent ferme les yeux et hausse les épaules. Un fantôme de ninja plane au dessus de nous, et ne partira pas facilement. Le chagrin du deuil nous ronge pire que la pluie ou la colère.
-On réglera ça plus tard, soupire-t-il.
Et il reprend son chemin, à la tête de notre petite procession. Il fait comme si la route l'appelait, marche comme un héros romantique. Il est encore temps pour moi de le rattraper et de lui casser la gueule, pour sauver ce qui reste à sauver.
Je me remets en route. Nous traversons la campagne sinueuse et grise, d'une monotonie sans égal. Au bout de quelques heures nous croisons un homme à vélo allant en sens inverse, et Vincent en profite pour lui soutirer une cigarette.
Puis nous entrons sur l'autoroute, vide et glissante, et le le reflet que me renvoie le bitume mouillé est encore une fois celui d'Irving Rutherford. Plusieurs fois ensuite nous croisons à contresens des gens à vélo ou à pied. Vincent réussit même à négocier un peu de pain contre une paire de lacets.
Nous nous asseyons sur la rampe pour une pause pique-nique. Le pain est mou à force d'avoir traîné sous la pluie. Devant nos yeux, le nombre de passants fuyant la capitale augmente à vue d'œil.
-Ça t'étonne ? me demande Vincent.
Je vais me renseigner auprès d'une vieille femme, qui se contente de répondre « C'est grave la merde là-bas ». Ça me suffit. Je vais transmettre l'information à Vincent, qui opine calmement du chef avant de s'élancer lentement sur la route.
Je le suis, un peu moins sûr de moi à chaque enjambée. Le bitume est glissant et je manque plusieurs fois de m'étaler. A vrai dire je ne sais même pas pourquoi je reviens à Paris.
J'ai écrit un roman, créé un jumeau maléfique, cessé d'écrire. Maintenant je dois cesser d'avoir un jumeau maléfique. Un de mes amis est mort, l'autre n'est plus mon ami. Je vis dans un monde imaginaire, et l'instant d'après je suis en panne d'inspiration.
La France me fait peur parfois. J'ai l'impression de ne jamais arriver à l'envisager dans sa globalité. Mais au final je suis comme tout le monde, et j'ai quand même bien envie de tout péter. Même si je n'ai aucune idée de ce qui peut se passer ensuite.
Le vrai futur est mort, fini. Il s'en est allé avec Roger dans un déluge d'électricité. Je voudrais bien prévoir plus d'un jour à l'avance, mais il y a trop de variables et je suis pas assez intelligent.
J'ai écrit mon dernier roman, il parle de ce chevalier un peu stupide qui fonce dans le tas sans aucune stratégie. Quand tout ça sera fini, et que je me serai débarrassé d'Irving Rutherford (et que j'aurai sauvé mon pays par la même occasion), j'essayerai de le faire lire, et je suis certain que ça me redonnera confiance en moi.
Ce que je suis ?
Je fais partie de la grande armée des perdants, avec mes cicatrices, mon diplôme (non-officiel) d'écrivain-guerrier, mon manque d'ambition et la sale manie que j'ai de toujours rater tout ce que j'entreprends. C'est petit à petit que les choses s'améliorent. Un jour nous gagnerons, et c'est pour ça peut-être que je reviens à Paris.
Je n'ai qu'à claquer des doigts pour que la pluie s'arrête. Vincent dira sûrement qu'il s'agit d'une coïncidence. Je savoure quelques secondes le retour du soleil sur mon visage, sans faire attention aux gens qui passent autour de nous par dizaines.
Le moustachu me secoue l'épaule pour me faire réagir. Il me désigne du doigt la capitale à l'horizon, qui brûle et qui explose. Plusieurs avions se relaient pour la survoler, larguant leurs bombes au passage. La ville est encore loin, et aucun bruit ne parvient jusqu'à nous. C'est comme un feu d'artifice inaccessible, trop éloigné pour provoquer une réelle émotion. Je peux simplement constater que la file de réfugiés grandit de secondes en secondes.
C'est déjà Ragnarök.
-On va mourir, m'informe Vincent.


Note : Références à la mythologie trop appuyées

Prochainement : Martine au mauvais moment

11 mai 2010

34. Xavier est toujours mon agent littéraire.

Xavier compte mes tractions avec dédain. Dans un râle, je lui dis que je peux le faire tout seul, et il me répond que si je le faisais, je tricherais certainement. Arrivé au nombre prévu, je me laisse tomber de la barre, et fais attention à ne pas glisser du toit.
J'enlève mon t-shirt pour éponger la sueur de mon visage, et mon ami me demande comment je fais pour être un tel exhibitionniste.
-C'est ce qu'a répondu ta mère quand je lui ai demandé de nous filmer en train de le faire.
-La tienne est pas aussi pudique. Ça doit être de famille.
Le souffle encore irrégulier, je recommence une série de tractions, que Xavier compte encore à voix haute. Cette fois je m'écroule presque lorsque j'ai fini, et manque de dégringoler du toit en lâchant la barre.
-Je crois que ça suffit, m'ordonne Xavier.
-Encore une petite série.
Il se pince l'arrête du nez, juste entre les deux yeux, et ses épaules remontent imperceptiblement. En faisant visiblement un effort pour être poli, il me demande de me rhabiller. Je crois que si j'en avais la force, je remonterai à la barre sans attendre. Je pense qu'il le comprend en me regardant.
-C'est ton ninpo à toi, bougonne-t-il, comme si l'évidence l'accablait.
-Arrête avec tes trucs de ninja.
-L'écrivain-guerrier, murmure-t-il.
Ses yeux ont l'air de m'interroger, comme pour s'assurer que sa formulation a produit son petit effet. Je tâte mes bras, pour vérifier si par le plus grand des hasards ils n’ont pas augmenté de volume. Mais non.
Mon ami s’assoit en tailleur, et avec un ton qui se veut mystérieux, m’engage à prêter attention à ses paroles. Sur la planète de Xavier, « l’écrivain-guerrier » est un peu comme un chevalier jedi. Il pourfend l’injustice et pourchasse l’infamie, usant tour à tour de sa plume et de son épée.
-De son épée ?
-C’est ce que tu veux faire ? me demande-t-il. Tu te reconnais dans la définition ?
-Je suis pas sûr.
-Pourquoi tu enchaînes les pompes et les tractions depuis que t’es rentré ?
Je prends le temps de réfléchir, pour mettre des mots sur mon objectif, chose que je n’ai pas encore faite. Il ne me faut pas longtemps pour y parvenir.
-Je veux que la vie soit meilleure, dis-je. Je veux en foutre plein la gueule à ceux qui la pourrissent.
-On va t’apprendre à te servir d’une épée.

Vincent fait semblant de ne pas avoir entendu Xavier, qui est pourtant juste à côté de lui. Il lisse sa moustache d’un geste machinal, et s’absorbe dans l’inventaire d’un carton rempli de denrées, mettant à la poubelle celles qui sont périmées.
-Je suis sûr qu’une épée c’est pas si compliqué à trouver, insiste Xavier.
Vincent jette un pot de yaourt et un paquet de pain brioché. Je récupère le pot, en expliquant que les dates de péremption des produits laitiers prévoient une marge importante.
-Je rentre pas dans votre délire, les mecs, marmonne finalement le moustachu. Il n’y a plus d’armes nulle part, et vouloir une épée pour lutter contre des flingues c’est complètement con.
Je plonge une cuillère dans le pot de yaourt, et la porte à ma bouche. Un violent goût de moisi me fait recracher presque immédiatement, mais mes deux amis semblent trop absorbés dans leur conversation pour réagir.
-Il est très con, totalement pédé, mais je crois en lui, dit Xavier en me désignant d’un signe de tête, comme si j’étais un animal de compagnie. S’il est assez abruti pour vouloir devenir écrivain, et pour aller se faire défoncer par plus fort que lui, alors on doit raisonnablement le soutenir.
Vincent et moi cherchons un instant la logique de sa conclusion. On dirait son discours sorti d’un mauvais livre d’heroic-fantasy que j’ai adoré lire. L’émotion me noue subitement la gorge, et m’empêche de parler. J’essuie une trace de yaourt qui trône au coin de ma lèvre, et entame un sourire béat.
-Je préférais le temps où tu voulais devenir acteur, soupire Vincent.
Le futur écrivain-guerrier que je suis comprend que les réticences du moustachu ont été vaincues, ou du moins mises de côté. L’épée se rapproche, et avec elle les histoires échappées des mauvais romans que j’affectionne, et aussi des bandes dessinées.
Je vois vraiment pas ce que je pourrais écrire. Les événements à venir trépident et palpitent. Les événements passés ne me sont pas d’une grande inspiration, et manquent de sérieux.
Il reste la bataille, et avant elle l’entraînement. Finalement j’aime la formulation très synthétique de Xavier. L’écrivain-guerrier fera plus que se débattre.

Xavier perce ma défense, et m’assène un coup de manche à balai sur l’oreille, qui me fait un mal de chien. Malgré moi, je le traite de sale pédé, et il me colle un nouveau coup entre deux côtes.
-Tiens ta garde, dit-il froidement.
Je réajuste mes mains sur mon manche à balai, et jette un regard de défi à mon ami. Sans paraître impressionné, il m’écrase le gros orteil du bout de son arme de fortune. Je me mets à sautiller en lâchant une nouvelle bordée de jurons, faisant tout de même attention à ne pas glisser du toit. Avec un ton d’entraîneur, Xavier m’accorde que j’encaisse plutôt bien, mais que l’idéal serait d’éviter ses attaques.
-Je serais plus dedans si on s’entraînait avec des vraies épées, dis-je.
-Si on s’entraînait avec des vraies épées tu serais déjà mort.
Et sur ces mots, son manche à balai fuse et heurte mon épaule avec un claquement sourd. Je décèle dans son regard qu’il prend un plaisir évident à me frapper. Il continue ses assauts, faisant mouche à chaque coup, tapant de plus en plus fort. Je réalise qu’il rentre une fois de plus dans une de ses colères folles.
Sur la planète de Xavier, la faiblesse est un crime. Les gens qui hésitent, prennent des mauvaises décisions par lâcheté, et ne les assument pas par honte sont bons pour la pendaison. Ceux qui ont du mal à se défendre méritent une bonne raclée.
L’ustensile de bois vient s’aplatir contre ma tempe, et me désoriente quelques secondes, pendant que mon ami pousse un petit rire moqueur.  Sur cette planète étrangère, on a pas vraiment droit à l’erreur. Ceux qui ne se plient pas aux lois édifiées par le jeune tyran sont expulsés dans le cosmos, à la dérive.  Moi je m’accroche au sol comme un connard, pour ne pas être aspiré vers la stratosphère et retourner au monde tel que je le connais.
L’arme de Xavier fend l’air avec de grands sifflements, et m’assaille de tout côté. Je serre les dents, et évite de reculer vers la partie glissante du toit.  Sans réfléchir, je pose mon manche à balai, ce qui désoriente mon assaillant une fraction de seconde, que je mets à profit pour lui arracher son arme, que je casse en deux sur mon genou. Xavier semble sortir d’un rêve, et pousse un gros rot, comme cela lui arrive souvent après un effort physique.
-Avec des vraies épées t’aurais pas pu faire ça, halète-t-il avant d’être pris d’un renvoi.
Comme souvent, une envie de le tuer s’empare de moi. Je contemple le vide derrière lui, réfléchissant au meilleur angle pour le pousser, et ignore le sourire narquois qui emplit son visage.
-Je t'emmerde, dis-je. J'emmerde la spiritualité, les choses qui me dépassent. Je m'acharne comme un enculé et il y a rien d'autre que je puisse faire. Et je m’en branle de savoir si pour toi c’est suffisant ou pas.
Son sourire se charge quelque peu de malice, mais ce n’est sûrement qu’une impression. Il pose sa main sur mon épaule encore meurtrie par un de ses coups, et m’annonce que je commence à comprendre le truc.
Il descend du toit, peut-être pour aller vomir. La stratosphère exerce soudain moins d’attraction sur mon corps.
Récupérant mon manche à balai, je le soupèse en me projetant dans ce futur proche où si Vincent le veut, j’aurai une putain d’épée. Je cale le tube de bois entre deux cheminées, par flemme d’escalader quelques parapets pour aller retrouver ma barre en métal. Si Xavier était encore là, son enthousiasme pour moi redescendrait.
Je commence une série de tractions, sereinement, avec la satisfaction de constater que faire de l’exercice est de plus en plus facile. Perdu dans mes pensées, je mets un seconde de trop à réaliser que le manche à balai craque sous mon poids, et que mon corps tombe et suit une pente descendante jusqu’au rebord du toit. Stupidement, je m’agrippe aux deux bouts de bois dans mes mains, comme s’ils allaient me retenir. Me pieds battent les tuiles pour ralentir ma glissade, et j’ai finalement la présence d’esprit de lâcher au dernier moment les débris de manche à balai pour m’accrocher à une gouttière.
Le sang afflue dans mon cerveau par torrents, sans que pour autant une pensée claire me vienne. Instinctivement, je regarde le vide au dessous de moi, mais ne ressent pas vraiment de peur, comme si la perspective était trompeuse, ou que l’air était mou.
Je me hisse rapidement jusqu’à une zone plate du toit, et constate que la gouttière est un peu tordue à l’endroit où je l’ai agrippée.
Derrière l’adrénaline, un petit frisson de satisfaction me parcourt quand je regarde mes bras, qui me semblent plus épais. Même si ce n’est probablement encore qu’une histoire de perspective trompeuse.
Le cœur prêt à battre des records de vitesse, je traverse un petit triomphe personnel, que je vivrai sûrement comme un échec après une bonne nuit de sommeil, ou que j’oublierai. Car l’écivain-guerrier est ainsi fait qu’il ne voit pas les ratés de la vie comme une fatalité ou un manque de force. Il ne s’en réjouit pas non plus. 
En fait je crois juste qu’il s’en fout.


Note : Trop optimiste

Prochainement : Martine par paliers
 
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