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24 août 2010
49. Martine au mauvais moment
-Alors tu n'as pas lu mon manuscrit ?
-Non.
Je me rends subitement compte que Martine doit me prendre pour un connard, de parler de moi dans un moment pareil. Mais comme je suis un de mes principaux centres d'intérêts, je ne me rends pas compte.
Elle remet ses cheveux en place avec gêne, et croise ses bras sur sa poitrine en regardant le sol entre nous. Et moi je ne sais toujours pas comment aborder le problème.
Autour de nous les gens hurlent sur les militaires alignés en une ligne compacte, la main sur la gâchette de leurs mitraillettes, qui bloquent le boulevard. Quelques kilomètres plus loin, les bombes déchiquettent les immeubles haussmanniens, mais ne semblent pas inquiéter qui que ce soit. On s'habitue à tout.
Je demande à Martine pourquoi elle veut rentrer chez elle, m'attendant à ce qu'elle me réponde tout simplement « Parce que c'est chez moi, Ducon. », mais elle m'annonce qu'elle a finalement changé d'avis. Je jette un regard à Vincent, assis sur un trottoir quelques mètres plus loin, et lui demande par télépathie si Martine est bien réelle. Le moustachu ne saisit pas ce que je veux lui dire, et me fait signe de me démerder tout seul.
Tout est toujours une question de timing. Si j'étais arrivé plus tôt, j'aurais pu rentrer dans la capitale avant l'évacuation, et si ça avait été plus tard la fille de mes rêves aurait lu les lettres que j'ai glissées sous sa porte pour lui dire à quel point c'était stupide d'être séparés.
Je repense à cet exemplaire de mon manuscrit que j'ai glissé également, et regrette soudainement plus que tout de l'y avoir laissé. Je devrais m'en foutre mais une petite voix me chuchote que je suis capable d'écrire mieux, et que ce roman laissera une piètre image de moi. Et dieu sait si j'aime qu'on parle de moi en bien.
-Je peux pas faire mieux, dis-je.
Martine lève les yeux, surprise. Elle me sonde quelques instants, et passe sa main sur ma barbe. J'ai envie de m'enfuir en courant, ou de me réduire en cendres. Je voudrais dire un tas de trucs, faire un tas de truc, mais la vérité c'est que je reste planté là comme un gland, et que ma force d'inertie est telle que je ne bougerai pas tant que rien ne viendra me bousculer.
-Je vais y aller, m'annonce-t-elle.
-Je crois que je vais rester ici. J'ai pas le choix.
-T'es de ceux qui peuvent toujours faire mieux.
Au moment où elle dit ça je me sens encore plus faible que d'habitude. La ville et moi frissonnons à l'unisson. Mes épaules ont un soubresaut, et les immeubles tremblent sur leurs fondations. Quelques uns s'écroulent. L'instant passe comme un rêve, comme un petit tremblement de terre qui n'est perceptible qu'avec des sismographes. Un immeuble plus proche que les autres se casse la gueule, et une sorte de souffle vient caresser nos corps, et fait voleter les cheveux de Martine.
Le timing est mauvais, toujours. Je vais rester ici et regarder les bombes tomber, en attendant d'être enseveli, en pleurant comme un enfant. Je pleurerai si fort qu'on devra me soigner ensuite. Alors Martine viendra me rendre visite, et je mourrai dans ses bras. Et ça me suffira, parce que de toute manière je ne peux pas faire mieux.
Je la prends dans mes bras, et elle se dégage en m'expliquant que ce n'est pas une bonne idée. Je sais très bien ce qu'elle est en train de faire : Elle est en train de me quitter, encore. Dans quelques minutes je serai tout seul et je n'aurai plus de force.
Elle passe sa main sur mon visage, comme elle le fait tout le temps, et j'ai envie de lui arracher le bras. Je lui fais remarquer à quel point notre relation n'a été qu'une longue évolution vers le platonisme, et elle me demande d'un air absent pourquoi je gâche toujours les moments importants.
-Je suis...
En le disant, je cherche la réponse dans ma tête, sans succès. Je regarde son visage pour le graver dans ma mémoire, même si je sais très bien que le temps l'effacera.
Le sol s'effrite sous moi, se réduit en poudre et se disperse avec le vent. Je fais un pas de côté, puis deux, mais partout où je pose le pied le bitume part en cendres.
-Je retourne en province, me dit Martine. Je reviendrai quand ça se sera calmé.
-J'ai peur que ça se calme pas.
-Sois pas peureux.
Je ne pourrai supporter une banalité de plus. On est là comme deux cons à se regarder dans le blanc des yeux, en débitant des politesses, alors qu'on garde le plus important pour nous.
-J’ai vraiment peur que ça se calme pas.
Elle sourit, et me conseille de garder la barbe parce que ça me va bien. Elle m’embrasse une dernière fois, plus pour faire la paix avec moi que par envie. Elle rebrousse chemin et s’éloigne pour aller se perdre dans la foule des réfugiés.
Les immeubles n’en finissent pas de voler en éclats. Le son des bombes se rapproche, et les militaires avancent pour nous faire reculer. Le sol continue à se dissoudre sous mes pieds, et lorsque je vais m’assoir sur un banc, ce dernier s’embrase calmement, rongé par des petites flammes vertes.
Vincent vient me rejoindre, portant ses deux gros sacs de sport. Il m’explique qu’il ne me suivra pas plus loin, et me donne un milliard de raisons qui sont toutes légitimes. Je ne l’écoute même pas, car au fond je sais pourquoi il ne m’accompagnera pas.
Il me demande si je vais vraiment passer au plan B, alors que rien ne m’y oblige. Je lui réponds que je commence à peine à comprendre pourquoi je fais tout ça, et que pour cette fois je dois aller au bout des choses.
Il soupire, et ouvre un de ses sacs. Il en sort plusieurs trésors de sa collection, comme un costard et un rasoir. Je le remercie poliment, et nous marchons jusqu’à des toilettes publiques qui ont été épargnées par les pillages.
Pendant que le moustachu fait le guet, je rase ma barbe, sans mousse, et me coupe plusieurs fois. J’enfile ensuite une chemise, et m’escrime quelques minutes à faire un nœud de cravate, pendant que Vincent tambourine à la porte pour m’obliger à me dépêcher. Il me dit que les militaires avancent encore, et que les réfugiés commencent à fuir eux aussi.
Je passe un pantalon, une veste, et observe mon image dans le miroir. Pour la première fois, je ne reconnais pas Irving Rutherford. Je ne me reconnais pas non plus. Je vois en face de moi une personne étrange et déterminée, qui a un sourire rassurant. La personne que je suis devenu.
Quand je sors, Vincent le remarque aussi. Nous nous prenons dans les bras sans oser nous toucher, comme deux étrangers. Il m’annonce qu’il a un dernier cadeau pour moi.
Il sort de son sac une épée rutilante, au pommeau incrusté de pierres précieuses. Il me la tend, et en la saisissant je suis surpris de la trouver aussi légère. Je donne quelques coups avec contre le vent, et constate à quelle point elle est maniable. Je passe mon doigt sur le tranchant, et des gouttes de sang perlent de la ligne parfaitement dessinée qui est apparue sur ma peau.
Vincent baisse les yeux honteusement quand je le questionne sur la provenance de l’objet. Il marmonne quelque chose que je ne comprends pas bien, et grogne lorsque je lui demande de répéter.
-Elle a… commence-t-il. Elle a été forgée en secret dans la montagne sacrée de Helgafel, par les nains.
-Ah bon ?
-Elle est faite d’un alliage à la fois léger et indestructible. Rien ne pourra la briser. Et je crois bien que les joyaux sur le pommeau sont des pierres magiques. Je peux pas faire mieux.
Il déglutit péniblement, comme s’il allait vomir. Je sais à quel point ça a été dur pour lui de prononcer ces derniers mots. Son pragmatisme en a pris un sacré coup, et j’ai peur qu’il m’en veuille pour ça.
Mais nous échangeons une poignée de main cordiale, sans rancœur ni regret. Il me donne un fourreau pour ma nouvelle épée, et me souhaite bonne chance avec un air sincère.
-Je trouve rien à te dire de profond, s’excuse-t-il.
-C’est pas grave.
-Foutre.
Il me colle une petite claque sur la joue, et en tente une deuxième que j’esquive. Il tourne les talons et reprend sa propre route. Je me prends à espérer le revoir un jour.
Je range mon épée dans mon fourreau, et me retourne pour contempler Paris. C’est comme si la ville avait vieilli de mille ans aujourd’hui. Tout s’effrite autour de moi parce que je suis incapable d’embellir le monde qui m’entoure.
Je vais au devant de la colonne de militaires qui continue à faire reculer les gens. Je tombe sur un jeune soldat, qui pointe son arme sur moi, en m’ordonnant de rebrousser chemin.
-Tu sais qui je suis ? dis-je.
Il me dévisage quelques secondes, et ses sourcils font des va-et-vient sur son front. Il finit par me laisser passer, et je ne sais pas trop si c’est parce qu’il croit m’avoir reconnu, ou parce qu’il a eu peur de passer pour un con en demandant à un supérieur.
Les rues sont dégagées comme jamais. On voit que des tanks sont déjà passés aux traces de chenilles sur le sol, et aux voitures écrasées. La fumée des immeubles qui achèvent de brûler fait des ombres sur le sol, et cache le soleil.
Je me dis que c’est juste un mauvais moment à passer.
Note : Rendre le tout moins sentimental
Prochainement : Seul en piste (1)
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20 avril 2010
31. Irving le dragon
« -Je crois que je regrette l'époque où je devais simplement crever des gobelins.
Depuis que les forces du mal avaient déferlé sur les quatre royaumes de Ragnar, Paxton Fettel se sentait à la fois motivé et dépassé par les évènements. Le temps des donjons et des chasses aux trolls appartenait dorénavant à l'histoire ancienne.
Son fidèle compagnon Morgados lui fit remarquer qu'il avait pourfendu un ogre il y a à peine deux jours de cela. Mais pour Paxton le ciel s'emplissait de dragons invincibles. Son épée n'était plus si aiguisée, et les meilleurs affûteurs avaient péri dans l'incendie de Samarcande.
-Qu'est-ce que tu veux faire face à un dragon ? pleurnicha Paxton.
-Survivre c'est déjà pas mal. Ça leur fait les pieds.
Être chevalier en ces temps relevait presque de l'inconscience. Car les armures fondent sous le souffle brûlant des lézards géants, et les épées écorchent à peine leurs écailles. Au fond il était inutile de se voiler la face, Paxton Fettel risquait d'être mangé avant même d'avoir sorti son arme de son fourreau.
-Dans le meilleur des cas, ironisa-t-il, tout ce que je peux faire c'est ralentir un dragon pas trop balèze pendant deux minutes.
-Deux minutes c'est déjà ça, répondit Morgados. »
Joell pose les feuilles et me fait remarquer que c'est un peu faible pour une fin de chapitre. Il pose le texte sur la banquette arrière, et Roger n'y prête pas attention. Je demande à ce dernier s'il ne veut pas sauter en marche pour me faire plaisir.
-Je sais pourquoi tu gardes ton putain de manteau d'hiver, dit-il en tirant sur ma capuche.
-Non tu sais pas.
Je me rabats sur la conversation de Joell, qui n'est pas non plus très riche. Il m'annonce ravi qu'il me croit maintenant quand je dis que je suis Irving Rutherford. Je soupire et me concentre sur la route, longue et monotone. Il ajoute qu'il ne sait jamais quand j'écris sur moi ou pas, et que de toute façon il préfère quand je raconte les aventures de mes amis.
-Comment il s'appelle déjà, le ninja ?
-Xavier.
-Non, c'est pas lui. C'est... Vincent. Non ?
-Vincent c'est l'autre.
Je sais pas si on a le public que l'on mérite. Pour faire plaisir à Roger, je le questionne sur sa mission, et sur le futur dont il vient. Toujours aussi distant, il m'explique péniblement que le monde duquel il vient n'existera sans doute jamais. Pas depuis que je me suis accidentellement créé un double maléfique.
-Irving Rutherford perturbe l'équation, résume-t-il. C'est pas juste une histoire de littérature.
Ça n'a jamais été qu'une question de littérature. Paris est proche maintenant, et je ne sais pas exactement quel type de combat nous allons y mener. Mais je compte plus sur la kalachnikov que j'ai dans le coffre que sur ma prose feignante.
Une balle perdue vient crever un des pneus de la voiture, qui fait une embardée que je ne contrôle pas. Je manque d'heures de conduite. Le véhicule renverse un révolutionnaire armé d'un pistolet mitrailleur, qui vient heurter notre pare-brise et passe à travers. Roger hurle depuis la banquette arrière, tandis que Joell donne de grands coups de coudes à notre passager clandestin pour lui faire lâcher son arme. Et moi-même je crie comme une fillette lorsque la voiture s'encastre dans un lampadaire.
La tête enfoncée dans l'airbag, je me dis qu'au moins nous sommes arrivés à Paris.
Je détache ma ceinture et sors du véhicule pour courir me mettre à l'abri, en intimant à mes complices de me suivre. Je me rue derrière une camionnette en évitant les balles qui sifflent, sans me retourner. Bravo, t'as réussi à te planter juste entre les révolutionnaires et l'armée.
Les cris résonnent et une clameur sourde pointe son nez par dessus le bruit des rafales. Elle est pleine d'une fureur qui m'aurait terrorisé autrefois. Les murs des immeubles haussmanniens sont criblés d'impacts de balles qui ont l'air anciens. Paris reste Paris.
Je me retourne vers la voiture et observe Joell qui se débat avec le corps inerte du révolutionnaire. Roger, lui, a purement et simplement disparu. Je fais signe au routier de venir me rejoindre à l'abri, et après un petit temps d'hésitation, il s'élance pour me rejoindre.
C'est un miracle, vu comme il se traîne, qu'il arrive jusqu'à moi indemne. Il halète comme un phoque, pendant que les révolutionnaires se mettent à scander des hymnes de leur cru, en dégommant quelques militaires. Mais ces derniers sont mieux équipés, et la riposte est terrible.
Un escadron de grenades fumigènes survole la rue, et obscurcit tout sur son passage. Le mugissement d'un véhicule blindé couvre un instant le son de la fusillade, et un silence de mort s'installe pour quelques secondes, troublé par les craquements de débris de verre écrasés sous les chenilles de l'engin démoniaque.
Je demande à Joell où est passé ce connard de Roger.
-Qui ça ?
Je laisse tomber, et cherche de mes yeux embrumés une issue possible. Les deux forces en présence n'en finissent pas d'avancer l'une vers l'autre, et aucune ne semble décidée à lâcher du terrain. Je suis juste au milieu.
Roger a dû trouver une sortie à tout ça. J'inspecte rapidement les portes des immeubles, et en trouve une entrouverte un peu plus loin à découvert.
La rue est remplie de fumée, et je ne vois pas venir la roquette qui vient percuter le véhicule blindé. Les militaires se crient des ordres dans tous les sens, comme si la discipline allait leur sauver la vie. Les émeutiers se contentent de pousser des cris de joie.
Quelques uns montent sur des voitures, pleins d'allégresse, avant de foncer vers leurs adversaires. Plusieurs sont fauchés par des rafales avant d'avoir fait dix mètres. J'attrape Joell et cours comme un dératé jusqu'à la porte que j'ai vue. Le routier pleure comme un enfant.
Je le pousse presque à l'intérieur de l'immeuble, et referme la porte derrière nous. Il s'écroule sur le sol, et pousse des gémissements incohérents. J'aurais sans doute dû le laisser à la frontière suisse.
-Tu es avec eux, bégaye-t-il.
-Je suis avec personne, Joell.
-Tu es dans la rue avec eux.
Une décharge passe entre mes deux oreilles, et je me mords la langue. Poussé par un besoin irrépressible, j'ouvre la porte pour jeter un coup d'œil à la rue. C'est ma plus grosse erreur de la journée.
Irving Rutherford est debout sur une voiture parmi les révolutionnaires. Il brandit un pistolet en faisant de grands gestes en direction des militaires. Avec une certaine majesté, il descend de son perchoir et avance vers l'ennemi en marchant l'arme baissée, avec une confiance qui effraye un peu ses compatriotes.
Moi je trouve qu'il se la raconte un peu. J'attrape un pavé par terre, et sans réfléchir, je le jette sur lui en espérant qu'il lui fasse ravaler son sourire. Mais je n'ai jamais été foutu de viser correctement, et mon projectile le manque d'un bon mètre.
Irving se retourne vers moi, et je déchiffre un mélange de colère, de surprise, et de lassitude dans son regard reptilien. Sa bouche bave des flammes qui me consumeront si je n'y prends pas gare. J'ai trouvé mon dragon.
Je m'élance vers la voiture avec laquelle je suis venu, dansant avec les rafales, traversant la fumée. Quelques grenades volent et se dispersent en gerbes mortelles dans les deux camps, qui sont maintenant vraiment proches. Je n'ai plus beaucoup de temps.
J'ouvre à la hâte le coffre de la voiture, et soulève le drap qui recouvre la mitraillette. J'attrape un chargeur, et essaye de le faire rentrer dans son réceptacle. Mais l'arme est toujours aussi grippée, et mes doigts sont trop tremblants.
Irving fond sur moi avec une lenteur terrible. Le soleil haut fait luire ses écailles. Il marche à ma rencontre, insensible au chaos ambiant, car sûr de sa puissance, pendant que je m'affaire à charger ma kalachnikov. Il lève son flingue vers moi, et me sourit, dévoilant une rangée de crocs. Il me reproche avec raison ma stupidité d'être revenu pour le faire chier.
-Je t'ai ralenti deux minutes, dis-je dans un souffle.
-Même pas.
Ses griffes pressent la détente. Le coup part à bout portant, et je reste debout une fraction de seconde, comme suspendu par la seule force de la volonté. Puis c'est comme si je m'affaissais sur moi-même. Mes jambes plient et mon dos se courbe, et je m'écroule au sol sans bruit et sans rancœur.
Lorsque j'ouvre les yeux, la nuit est tombée. La rue est déserte, et je ne suis qu'un cadavre parmi d'autres. Ma poitrine me fait un mal de chien, et je m'assois péniblement. Quand je fouille mes poches, je réalise que mes cigarettes ont disparu.
Je retire la balle incrustée dans la doublure épaisse de mon manteau d'hiver. Jamais vu une fringue aussi solide.
Un petit vent froid me fait prendre conscience qu'on m'a aussi volé mes baskets. Je n'ai pas besoin de jeter un coup d'œil pour savoir que la mitraillette a disparu également. Maintenant je sais combien coûte un impact de balle.
Pour le reste je peux encore apprendre. Parce que tout ce qu'il me reste, c'est le besoin farouche d'être un meilleur homme, et l'envie secrète de vaincre mon jumeau maléfique. Mais c'est monstrueusement dur de sortir de la médiocrité.
Je me lève, et marche quelques mètres dans la rue dévastée. L'odeur des cadavres me brûle la gorge et des débris de verre percent mes chaussettes pour se planter dans mes pieds. Lentement, je retire le manteau qui m'a sauvé la vie et l'abandonne au champ de bataille, pensant qu'il a rempli son rôle. Je m'imagine un instant devenir cet acrobate débile qui refuse les filets de sécurité pour impressionner les cons.
Je vais jusqu'à l'immeuble où j'ai laissé Joell, et frappe à la porte d'entrée. Le suisse m'ouvre avec un teint cireux, le t-shirt souillé de vomi. Je prends ma voix la plus rassurante pour lui dire qu'on va aller retrouver des amis à moi. Voyant qu'il ne réagit pas, je le tire en lui promettant qu'il va mourir s'il reste là.
Nous remontons la capitale défigurée, la gorge nouée. Des cris nous parviennent parfois des coins de rues, que nous prenons soin d'éviter. Les lampadaires sont éteints, et les rues changées. J'ai du mal à me repérer.
Qu'est-ce que je peux faire ?
La nuit passe comme un cauchemar calme, et nous sommes bientôt chez Vincent. Le ménage n'a pas été fait dans la cage d'escalier depuis des lustres, et dans le hall les ordures s'amoncellent et semblent nier tout espoir.
Je monte les escaliers quatre à quatre, malgré mes pieds mutilés. Joell, encore un peu sonné, peine à me suivre et je prends quelques étages d'avance. Mais c'est épuisé que je frappe à la porte de Vincent.
Lorsqu'il m'ouvre je vois son visage se révulser. Avec une rage imprévue, il me renverse en arrière pour me faire tomber, et je ne trouve pas la force de lui demander pourquoi. Quand il me colle un revolver sur la tempe, je réalise qu'il l'avait en main avant d'ouvrir.
-C'est moi, dis-je, comprenant instinctivement qu'Irving Rutherford n'a pas laissé mes amis tranquilles comme il l'avait promis.
-Prouve-moi que c'est toi, m'ordonne-t-il.
-Je... Je suis la seule personne qui sait que tu fais le tapin tous les dimanches en te faisant appeler « Monica la chienne ».
Son visage se décrispe un peu. Il me répond que je confonds avec ma mère, et retire son flingue de mon visage.
Notes : -Chaos peu clair
-Vincent pas assez agressif
Prochainement : Xavier biffle
Depuis que les forces du mal avaient déferlé sur les quatre royaumes de Ragnar, Paxton Fettel se sentait à la fois motivé et dépassé par les évènements. Le temps des donjons et des chasses aux trolls appartenait dorénavant à l'histoire ancienne.
Son fidèle compagnon Morgados lui fit remarquer qu'il avait pourfendu un ogre il y a à peine deux jours de cela. Mais pour Paxton le ciel s'emplissait de dragons invincibles. Son épée n'était plus si aiguisée, et les meilleurs affûteurs avaient péri dans l'incendie de Samarcande.
-Qu'est-ce que tu veux faire face à un dragon ? pleurnicha Paxton.
-Survivre c'est déjà pas mal. Ça leur fait les pieds.
Être chevalier en ces temps relevait presque de l'inconscience. Car les armures fondent sous le souffle brûlant des lézards géants, et les épées écorchent à peine leurs écailles. Au fond il était inutile de se voiler la face, Paxton Fettel risquait d'être mangé avant même d'avoir sorti son arme de son fourreau.
-Dans le meilleur des cas, ironisa-t-il, tout ce que je peux faire c'est ralentir un dragon pas trop balèze pendant deux minutes.
-Deux minutes c'est déjà ça, répondit Morgados. »
Joell pose les feuilles et me fait remarquer que c'est un peu faible pour une fin de chapitre. Il pose le texte sur la banquette arrière, et Roger n'y prête pas attention. Je demande à ce dernier s'il ne veut pas sauter en marche pour me faire plaisir.
-Je sais pourquoi tu gardes ton putain de manteau d'hiver, dit-il en tirant sur ma capuche.
-Non tu sais pas.
Je me rabats sur la conversation de Joell, qui n'est pas non plus très riche. Il m'annonce ravi qu'il me croit maintenant quand je dis que je suis Irving Rutherford. Je soupire et me concentre sur la route, longue et monotone. Il ajoute qu'il ne sait jamais quand j'écris sur moi ou pas, et que de toute façon il préfère quand je raconte les aventures de mes amis.
-Comment il s'appelle déjà, le ninja ?
-Xavier.
-Non, c'est pas lui. C'est... Vincent. Non ?
-Vincent c'est l'autre.
Je sais pas si on a le public que l'on mérite. Pour faire plaisir à Roger, je le questionne sur sa mission, et sur le futur dont il vient. Toujours aussi distant, il m'explique péniblement que le monde duquel il vient n'existera sans doute jamais. Pas depuis que je me suis accidentellement créé un double maléfique.
-Irving Rutherford perturbe l'équation, résume-t-il. C'est pas juste une histoire de littérature.
Ça n'a jamais été qu'une question de littérature. Paris est proche maintenant, et je ne sais pas exactement quel type de combat nous allons y mener. Mais je compte plus sur la kalachnikov que j'ai dans le coffre que sur ma prose feignante.
Une balle perdue vient crever un des pneus de la voiture, qui fait une embardée que je ne contrôle pas. Je manque d'heures de conduite. Le véhicule renverse un révolutionnaire armé d'un pistolet mitrailleur, qui vient heurter notre pare-brise et passe à travers. Roger hurle depuis la banquette arrière, tandis que Joell donne de grands coups de coudes à notre passager clandestin pour lui faire lâcher son arme. Et moi-même je crie comme une fillette lorsque la voiture s'encastre dans un lampadaire.
La tête enfoncée dans l'airbag, je me dis qu'au moins nous sommes arrivés à Paris.
Je détache ma ceinture et sors du véhicule pour courir me mettre à l'abri, en intimant à mes complices de me suivre. Je me rue derrière une camionnette en évitant les balles qui sifflent, sans me retourner. Bravo, t'as réussi à te planter juste entre les révolutionnaires et l'armée.
Les cris résonnent et une clameur sourde pointe son nez par dessus le bruit des rafales. Elle est pleine d'une fureur qui m'aurait terrorisé autrefois. Les murs des immeubles haussmanniens sont criblés d'impacts de balles qui ont l'air anciens. Paris reste Paris.
Je me retourne vers la voiture et observe Joell qui se débat avec le corps inerte du révolutionnaire. Roger, lui, a purement et simplement disparu. Je fais signe au routier de venir me rejoindre à l'abri, et après un petit temps d'hésitation, il s'élance pour me rejoindre.
C'est un miracle, vu comme il se traîne, qu'il arrive jusqu'à moi indemne. Il halète comme un phoque, pendant que les révolutionnaires se mettent à scander des hymnes de leur cru, en dégommant quelques militaires. Mais ces derniers sont mieux équipés, et la riposte est terrible.
Un escadron de grenades fumigènes survole la rue, et obscurcit tout sur son passage. Le mugissement d'un véhicule blindé couvre un instant le son de la fusillade, et un silence de mort s'installe pour quelques secondes, troublé par les craquements de débris de verre écrasés sous les chenilles de l'engin démoniaque.
Je demande à Joell où est passé ce connard de Roger.
-Qui ça ?
Je laisse tomber, et cherche de mes yeux embrumés une issue possible. Les deux forces en présence n'en finissent pas d'avancer l'une vers l'autre, et aucune ne semble décidée à lâcher du terrain. Je suis juste au milieu.
Roger a dû trouver une sortie à tout ça. J'inspecte rapidement les portes des immeubles, et en trouve une entrouverte un peu plus loin à découvert.
La rue est remplie de fumée, et je ne vois pas venir la roquette qui vient percuter le véhicule blindé. Les militaires se crient des ordres dans tous les sens, comme si la discipline allait leur sauver la vie. Les émeutiers se contentent de pousser des cris de joie.
Quelques uns montent sur des voitures, pleins d'allégresse, avant de foncer vers leurs adversaires. Plusieurs sont fauchés par des rafales avant d'avoir fait dix mètres. J'attrape Joell et cours comme un dératé jusqu'à la porte que j'ai vue. Le routier pleure comme un enfant.
Je le pousse presque à l'intérieur de l'immeuble, et referme la porte derrière nous. Il s'écroule sur le sol, et pousse des gémissements incohérents. J'aurais sans doute dû le laisser à la frontière suisse.
-Tu es avec eux, bégaye-t-il.
-Je suis avec personne, Joell.
-Tu es dans la rue avec eux.
Une décharge passe entre mes deux oreilles, et je me mords la langue. Poussé par un besoin irrépressible, j'ouvre la porte pour jeter un coup d'œil à la rue. C'est ma plus grosse erreur de la journée.
Irving Rutherford est debout sur une voiture parmi les révolutionnaires. Il brandit un pistolet en faisant de grands gestes en direction des militaires. Avec une certaine majesté, il descend de son perchoir et avance vers l'ennemi en marchant l'arme baissée, avec une confiance qui effraye un peu ses compatriotes.
Moi je trouve qu'il se la raconte un peu. J'attrape un pavé par terre, et sans réfléchir, je le jette sur lui en espérant qu'il lui fasse ravaler son sourire. Mais je n'ai jamais été foutu de viser correctement, et mon projectile le manque d'un bon mètre.
Irving se retourne vers moi, et je déchiffre un mélange de colère, de surprise, et de lassitude dans son regard reptilien. Sa bouche bave des flammes qui me consumeront si je n'y prends pas gare. J'ai trouvé mon dragon.
Je m'élance vers la voiture avec laquelle je suis venu, dansant avec les rafales, traversant la fumée. Quelques grenades volent et se dispersent en gerbes mortelles dans les deux camps, qui sont maintenant vraiment proches. Je n'ai plus beaucoup de temps.
J'ouvre à la hâte le coffre de la voiture, et soulève le drap qui recouvre la mitraillette. J'attrape un chargeur, et essaye de le faire rentrer dans son réceptacle. Mais l'arme est toujours aussi grippée, et mes doigts sont trop tremblants.
Irving fond sur moi avec une lenteur terrible. Le soleil haut fait luire ses écailles. Il marche à ma rencontre, insensible au chaos ambiant, car sûr de sa puissance, pendant que je m'affaire à charger ma kalachnikov. Il lève son flingue vers moi, et me sourit, dévoilant une rangée de crocs. Il me reproche avec raison ma stupidité d'être revenu pour le faire chier.
-Je t'ai ralenti deux minutes, dis-je dans un souffle.
-Même pas.
Ses griffes pressent la détente. Le coup part à bout portant, et je reste debout une fraction de seconde, comme suspendu par la seule force de la volonté. Puis c'est comme si je m'affaissais sur moi-même. Mes jambes plient et mon dos se courbe, et je m'écroule au sol sans bruit et sans rancœur.
Lorsque j'ouvre les yeux, la nuit est tombée. La rue est déserte, et je ne suis qu'un cadavre parmi d'autres. Ma poitrine me fait un mal de chien, et je m'assois péniblement. Quand je fouille mes poches, je réalise que mes cigarettes ont disparu.
Je retire la balle incrustée dans la doublure épaisse de mon manteau d'hiver. Jamais vu une fringue aussi solide.
Un petit vent froid me fait prendre conscience qu'on m'a aussi volé mes baskets. Je n'ai pas besoin de jeter un coup d'œil pour savoir que la mitraillette a disparu également. Maintenant je sais combien coûte un impact de balle.
Pour le reste je peux encore apprendre. Parce que tout ce qu'il me reste, c'est le besoin farouche d'être un meilleur homme, et l'envie secrète de vaincre mon jumeau maléfique. Mais c'est monstrueusement dur de sortir de la médiocrité.
Je me lève, et marche quelques mètres dans la rue dévastée. L'odeur des cadavres me brûle la gorge et des débris de verre percent mes chaussettes pour se planter dans mes pieds. Lentement, je retire le manteau qui m'a sauvé la vie et l'abandonne au champ de bataille, pensant qu'il a rempli son rôle. Je m'imagine un instant devenir cet acrobate débile qui refuse les filets de sécurité pour impressionner les cons.
Je vais jusqu'à l'immeuble où j'ai laissé Joell, et frappe à la porte d'entrée. Le suisse m'ouvre avec un teint cireux, le t-shirt souillé de vomi. Je prends ma voix la plus rassurante pour lui dire qu'on va aller retrouver des amis à moi. Voyant qu'il ne réagit pas, je le tire en lui promettant qu'il va mourir s'il reste là.
Nous remontons la capitale défigurée, la gorge nouée. Des cris nous parviennent parfois des coins de rues, que nous prenons soin d'éviter. Les lampadaires sont éteints, et les rues changées. J'ai du mal à me repérer.
Qu'est-ce que je peux faire ?
La nuit passe comme un cauchemar calme, et nous sommes bientôt chez Vincent. Le ménage n'a pas été fait dans la cage d'escalier depuis des lustres, et dans le hall les ordures s'amoncellent et semblent nier tout espoir.
Je monte les escaliers quatre à quatre, malgré mes pieds mutilés. Joell, encore un peu sonné, peine à me suivre et je prends quelques étages d'avance. Mais c'est épuisé que je frappe à la porte de Vincent.
Lorsqu'il m'ouvre je vois son visage se révulser. Avec une rage imprévue, il me renverse en arrière pour me faire tomber, et je ne trouve pas la force de lui demander pourquoi. Quand il me colle un revolver sur la tempe, je réalise qu'il l'avait en main avant d'ouvrir.
-C'est moi, dis-je, comprenant instinctivement qu'Irving Rutherford n'a pas laissé mes amis tranquilles comme il l'avait promis.
-Prouve-moi que c'est toi, m'ordonne-t-il.
-Je... Je suis la seule personne qui sait que tu fais le tapin tous les dimanches en te faisant appeler « Monica la chienne ».
Son visage se décrispe un peu. Il me répond que je confonds avec ma mère, et retire son flingue de mon visage.
Notes : -Chaos peu clair
-Vincent pas assez agressif
Prochainement : Xavier biffle
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13 avril 2010
30. Les gens sur le chemin
J’ai tendance, lorsque j’ouvre un livre, à toujours vouloir commencer par la dernière phrase. Elle n’apprend souvent rien sur l’histoire en elle-même, et ne gâche aucune surprise. Puis je lis la première, et j’essaye de faire le rapprochement entre les deux.
Parce qu’au fond, je suis de ceux que le chemin importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est toujours de savoir comment les choses finissent. Pour moi tout est dans la première et la dernière phrase, et je me convaincs souvent que le reste n’est que du remplissage. Je devrais écrire des histoires plus courtes.
Le début est déjà loin, et je n’ai aucune idée de la façon dont les choses vont finir. D’une manière imprévue, ou totalement logique, ou les deux. En tout cas je préfère m’équiper d’une bonne mitraillette.
J’explique à Lucien que le chargeur de sa kalachnikov est légèrement abîmé, et que du coup il a du mal à s’emboîter.
-Essaye déjà de tirer sans te démettre l’épaule, répond-il un peu sombre. Le reste c’est du détail.
Il a raison. La fin de l’histoire ne dépendra sans doute pas d’un chargeur qui accroche un peu. Tout ça appartient au chemin.
Je charge la mitraillette en forçant un peu dessus, et passe à autre chose. Pour la forme, je demande à qui elle appartient. Quand il me répond « un cousin » je manque d’exploser.
-Mais vous faites des quintuplés à la chaîne, dans ta putain de famille ?
-Attention, me menace-t-il. Tu parles de ma famille.
Je soupire en maugréant qu’il est incapable de reconnaître devant moi qu’il magouille comme un enfoiré. Il marmonne quelque chose dont je ne saisis que « grande famille », en évitant de croiser mon regard. Pour un peu, je jurerais qu’il va se mettre à pleurer.
-J’ai une nouvelle idée de film, balbutie-t-il.
-Moi aussi.
-C’est l’histoire d’un négociateur. Il doit raisonner des terroristes qui ont pris une banque en otage. Sauf que sa femme est à l’intérieur et que ça obscurcit son jugement. Du coup il s’énerve pas mal. C’est un rôle puissant.
-Et ça finit comment ?
-Je sais pas encore.
Nous sortons de chez lui pour aller porter les derniers sacs dans le coffre de la voiture. J’essaye de camoufler la kalachnikov sous un vieux drap. Dans le monde des romans, ce genre de passage indiquerait qu’une fin violente est en route. Mais je ne suis vraiment sûr de rien.
Je ne parle pas à Lucien de l’idée que moi j’ai eue. De ce film qui commence par « Ils viennent pour te tuer » et qui finit par « J’ai du mal à relativiser ». Il n’a de toute manière pas l’air d’humeur à écouter. Je prends conscience que je lui fais de la peine, et qu’il aurait bien aimé m’entraîner un peu plus longtemps dans sa folie.
C’est comme un adieu avant de partir à la guerre. Il fait la remarque que j’ai emporté plus d’essence qu’il ne m’en faut, comme un enculé. Je lui conseille de mettre plus de morts dans ses films.
-Tu sais combien ça coûte un impact de balle, ma poule ? me demande-t-il.
Je monte en voiture et démarre. Il agite la main pendant une éternité, jusqu’à ce que je ne l’aperçoive plus dans mon rétroviseur. Comme pour un départ en vacances.
Je sillonne Marseille sans nostalgie. La ville est sur mon chemin, et au fond elle n’aura pas eu beaucoup d’influence sur le déroulement des choses. Mais je sais qu’elle sera toujours là si j’en ai besoin, et quelque part ça me rassure.
Je fonce récupérer Roger dans le quartier de la Pointe Rouge, parce que je suis persuadé que c'est là qu'il doit se trouver. Il aura sans doute trouvé le nom de l'endroit « approprié ».
J'ai renoncé à tenter de percer les secrets de toute cette logique d'apparitions de mon ami du futur. Nous commençons à nous connaître, à défaut de nous apprécier, et maintenant c'est comme si j'avais juste à me laisser porter par cette mécanique obscure pour anticiper certains évènements. Peut-être que c'est comme ça que ça marche dans le futur.
J'arrive dans ce quartier qui a des faux airs de carte postale, et découvre Roger qui m'attend sans bagages sur le bord de la route principale. Je m'arrête à sa hauteur, et lui demande de monter. En s'installant sur le siège passager, il me demande pourquoi je porte mon manteau d'hiver, et si je ne crève pas de chaud avec.
-J'en ai besoin, dis-je. Tu peux pas comprendre.
-Et depuis quand tu sais conduire ?
-Tu crois franchement que par les temps qui courent on va me demander mon permis ?
Il se renfrogne un peu. Sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche, je sens bien que la tournure que prennent les évènements lui déplaît. Il s'était sans doute habitué à devoir me foutre des coups de pied au cul pour que je me bouge un peu, et maintenant il se sent à la traîne.
-En gros tout va bien, grogne-t-il.
-A part qu'on a pas de musique pour le voyage. Juste la radio.
-Et que les radios n'émettent plus.
-Et que je suis un chanteur pitoyable.
Je n'ai pas croisé de voiture depuis que j'ai commencé à rouler, et les piétons sont rares à cette heure de la journée. J'en profite pour donner un petit coup d'accélérateur, et Roger me conseille de ne pas être trop confiant non plus dans ma façon de conduire.
-Ça se pilote pas comme un scooter, raille-t-il.
-Tu veux conduire, toi ?
-Pourquoi pas.
-Ça se pilote pas comme un jetpack non plus. Désolé.
Cette fois il boude complètement. Je lui annonce que j'ai une petite course à faire avant de prendre l'autoroute, et grimpe la colline de la Garde jusqu'à la basilique. Je gare la voiture sur un parking désert et vais me dégourdir un peu les jambes en attendant le rendez-vous fatidique.
Je ne saurais dire si la fin est proche, mais je commence à comprendre le truc du chemin. La vie c'est du remplissage, et au fond je ne suis pas un si mauvais écrivain si j'arrive à prévoir certaines choses.
Le vent fait frissonner le gazon autour de moi, et chasse les oiseaux dans les arbres. Même en cette saison, la basilique est baignée d'une fraicheur qui contraste avec le reste de la ville. Je ne monte pas les escaliers qui mènent à l'édifice. Je suppose que depuis que Dieu a essayé de me tuer, j'ai un peu peur des lieux de culte.
Alors je donne des coups de pieds dans les pierres, j'observe Marseille qui s'étend vraiment loin. Je remplis quelques minutes de mon existence avec des broutilles qui me rapprochent un peu plus du dénouement.
Martine déboule dans mon champ de vision, sans m'avoir remarqué. Elle marche sur le gazon en essayant, comme si c'était possible, de protéger ses cheveux du vent. Et lorsque qu'elle m'aperçoit, je me rappelle que tout est toujours dans la première et la dernière phrase.
-Viens avec moi, dis-je.
Le vent couvre mes paroles, et elle me demande de répéter, ce dont je m'abstiens car je ne suis pas assez sûr de mon coup.
-Comment tu fais pour toujours me trouver ? demande-t-elle un peu énervée.
-T'es sur ma route. Partout.
C'est pas évident de finir quelque chose. De pas passer son temps à décrire et de remuer un peu plus. J'hésite à retourner à la voiture chercher la mitraillette.
Martine me dit qu'elle m'a beaucoup attendu. J'ai envie de lui répondre que c'est vraiment pas le moment. Il y a certains rouages qui sont impossibles à comprendre. Je lui annonce que je retourne à Paris sans vraiment savoir comment elle peut réagir.
-Mais putain, s'énerve-t-elle franchement, on va quand même pas passer nos vies à s'attendre ! Tu peux continuer à faire n'importe quoi ici, t'as pas besoin de retourner là-bas.
-Je vais pas faire n'importe quoi là-bas. Vraiment.
-Tu sais rien faire d'autre. Tu fais chier.
Ses yeux s'emplissent de larmes, et elle détourne la tête. Je cherche la dernière phrase, sans arriver à la trouver. On peut pas dire que je sois un écrivain prolifique. Assez fébrile, elle s'éloigne de moi et se met à grimper les escaliers qui mènent à la basilique, là où elle sait que je ne peux pas la suivre.
Je lui hurle « Va te faire enculer », et elle se retourne pour me lancer un regard calme et triste, qui me fait me sentir comme un petit garçon. Je marche calmement jusqu'à la voiture, et hésite jusqu'au dernier moment à attraper la kalachnikov pour attaquer cette putain d'église.
Je m'installe au volant et démarre. Roger fait toujours la gueule, et regarde la route défiler par la fenêtre. La colline est plus facile à redescendre qu'à monter, et je prends vite la direction de l'autoroute.
Ce n'est pas encore la fin. Je le sais parce que « Va te faire enculer » est tout sauf une dernière phrase. Ça explique sans doute pourquoi je suis moins triste que je devrais l'être.
Je croise une voiture qui roule en sens inverse, et le conducteur me renvoie mon regard éberlué. Sans doute qu'il n'a pas l'habitude de croiser du monde non plus. Je m'engage sur l'autoroute et Roger commence enfin à se détendre. Il me demande si j'ai encore d'autres rendez-vous, et si j'ai vraiment prévu tout ce qui allait arriver.
-Je suis pas médium, ducon. C'est juste qu'il y a des gens plus prévisibles que d'autres. D'ailleurs on va faire un détour par la frontière suisse pour récupérer Joell le routier. Il doit être coincé en France.
-Tu me pourris la vie.
Il croise les bras et entonne une chanson inconnue, pour ne pas avoir à me parler. Pourtant il a tort : Je ne peux pas tout prévoir, et je suis encore plus curieux que lui de savoir comment tout ça va se terminer.
Un long convoi militaire nous croise en sens inverse. C'est sans doute pour ça que le conducteur que j'ai croisé écarquillait les yeux. Peut-être même que Marseille va perdre son calme, après tout.
J'observe les camions chargés de soldats jusqu'à ce qu'ils disparaissent de mon rétroviseur, et interroge Roger sur ce que j'appelle le « vrai futur ».
-Le vrai futur s'éloigne, répond-il laconiquement.
Note : Ne plus s'éloigner
Prochainement : Irving le dragon
Parce qu’au fond, je suis de ceux que le chemin importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est toujours de savoir comment les choses finissent. Pour moi tout est dans la première et la dernière phrase, et je me convaincs souvent que le reste n’est que du remplissage. Je devrais écrire des histoires plus courtes.
Le début est déjà loin, et je n’ai aucune idée de la façon dont les choses vont finir. D’une manière imprévue, ou totalement logique, ou les deux. En tout cas je préfère m’équiper d’une bonne mitraillette.
J’explique à Lucien que le chargeur de sa kalachnikov est légèrement abîmé, et que du coup il a du mal à s’emboîter.
-Essaye déjà de tirer sans te démettre l’épaule, répond-il un peu sombre. Le reste c’est du détail.
Il a raison. La fin de l’histoire ne dépendra sans doute pas d’un chargeur qui accroche un peu. Tout ça appartient au chemin.
Je charge la mitraillette en forçant un peu dessus, et passe à autre chose. Pour la forme, je demande à qui elle appartient. Quand il me répond « un cousin » je manque d’exploser.
-Mais vous faites des quintuplés à la chaîne, dans ta putain de famille ?
-Attention, me menace-t-il. Tu parles de ma famille.
Je soupire en maugréant qu’il est incapable de reconnaître devant moi qu’il magouille comme un enfoiré. Il marmonne quelque chose dont je ne saisis que « grande famille », en évitant de croiser mon regard. Pour un peu, je jurerais qu’il va se mettre à pleurer.
-J’ai une nouvelle idée de film, balbutie-t-il.
-Moi aussi.
-C’est l’histoire d’un négociateur. Il doit raisonner des terroristes qui ont pris une banque en otage. Sauf que sa femme est à l’intérieur et que ça obscurcit son jugement. Du coup il s’énerve pas mal. C’est un rôle puissant.
-Et ça finit comment ?
-Je sais pas encore.
Nous sortons de chez lui pour aller porter les derniers sacs dans le coffre de la voiture. J’essaye de camoufler la kalachnikov sous un vieux drap. Dans le monde des romans, ce genre de passage indiquerait qu’une fin violente est en route. Mais je ne suis vraiment sûr de rien.
Je ne parle pas à Lucien de l’idée que moi j’ai eue. De ce film qui commence par « Ils viennent pour te tuer » et qui finit par « J’ai du mal à relativiser ». Il n’a de toute manière pas l’air d’humeur à écouter. Je prends conscience que je lui fais de la peine, et qu’il aurait bien aimé m’entraîner un peu plus longtemps dans sa folie.
C’est comme un adieu avant de partir à la guerre. Il fait la remarque que j’ai emporté plus d’essence qu’il ne m’en faut, comme un enculé. Je lui conseille de mettre plus de morts dans ses films.
-Tu sais combien ça coûte un impact de balle, ma poule ? me demande-t-il.
Je monte en voiture et démarre. Il agite la main pendant une éternité, jusqu’à ce que je ne l’aperçoive plus dans mon rétroviseur. Comme pour un départ en vacances.
Je sillonne Marseille sans nostalgie. La ville est sur mon chemin, et au fond elle n’aura pas eu beaucoup d’influence sur le déroulement des choses. Mais je sais qu’elle sera toujours là si j’en ai besoin, et quelque part ça me rassure.
Je fonce récupérer Roger dans le quartier de la Pointe Rouge, parce que je suis persuadé que c'est là qu'il doit se trouver. Il aura sans doute trouvé le nom de l'endroit « approprié ».
J'ai renoncé à tenter de percer les secrets de toute cette logique d'apparitions de mon ami du futur. Nous commençons à nous connaître, à défaut de nous apprécier, et maintenant c'est comme si j'avais juste à me laisser porter par cette mécanique obscure pour anticiper certains évènements. Peut-être que c'est comme ça que ça marche dans le futur.
J'arrive dans ce quartier qui a des faux airs de carte postale, et découvre Roger qui m'attend sans bagages sur le bord de la route principale. Je m'arrête à sa hauteur, et lui demande de monter. En s'installant sur le siège passager, il me demande pourquoi je porte mon manteau d'hiver, et si je ne crève pas de chaud avec.
-J'en ai besoin, dis-je. Tu peux pas comprendre.
-Et depuis quand tu sais conduire ?
-Tu crois franchement que par les temps qui courent on va me demander mon permis ?
Il se renfrogne un peu. Sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche, je sens bien que la tournure que prennent les évènements lui déplaît. Il s'était sans doute habitué à devoir me foutre des coups de pied au cul pour que je me bouge un peu, et maintenant il se sent à la traîne.
-En gros tout va bien, grogne-t-il.
-A part qu'on a pas de musique pour le voyage. Juste la radio.
-Et que les radios n'émettent plus.
-Et que je suis un chanteur pitoyable.
Je n'ai pas croisé de voiture depuis que j'ai commencé à rouler, et les piétons sont rares à cette heure de la journée. J'en profite pour donner un petit coup d'accélérateur, et Roger me conseille de ne pas être trop confiant non plus dans ma façon de conduire.
-Ça se pilote pas comme un scooter, raille-t-il.
-Tu veux conduire, toi ?
-Pourquoi pas.
-Ça se pilote pas comme un jetpack non plus. Désolé.
Cette fois il boude complètement. Je lui annonce que j'ai une petite course à faire avant de prendre l'autoroute, et grimpe la colline de la Garde jusqu'à la basilique. Je gare la voiture sur un parking désert et vais me dégourdir un peu les jambes en attendant le rendez-vous fatidique.
Je ne saurais dire si la fin est proche, mais je commence à comprendre le truc du chemin. La vie c'est du remplissage, et au fond je ne suis pas un si mauvais écrivain si j'arrive à prévoir certaines choses.
Le vent fait frissonner le gazon autour de moi, et chasse les oiseaux dans les arbres. Même en cette saison, la basilique est baignée d'une fraicheur qui contraste avec le reste de la ville. Je ne monte pas les escaliers qui mènent à l'édifice. Je suppose que depuis que Dieu a essayé de me tuer, j'ai un peu peur des lieux de culte.
Alors je donne des coups de pieds dans les pierres, j'observe Marseille qui s'étend vraiment loin. Je remplis quelques minutes de mon existence avec des broutilles qui me rapprochent un peu plus du dénouement.
Martine déboule dans mon champ de vision, sans m'avoir remarqué. Elle marche sur le gazon en essayant, comme si c'était possible, de protéger ses cheveux du vent. Et lorsque qu'elle m'aperçoit, je me rappelle que tout est toujours dans la première et la dernière phrase.
-Viens avec moi, dis-je.
Le vent couvre mes paroles, et elle me demande de répéter, ce dont je m'abstiens car je ne suis pas assez sûr de mon coup.
-Comment tu fais pour toujours me trouver ? demande-t-elle un peu énervée.
-T'es sur ma route. Partout.
C'est pas évident de finir quelque chose. De pas passer son temps à décrire et de remuer un peu plus. J'hésite à retourner à la voiture chercher la mitraillette.
Martine me dit qu'elle m'a beaucoup attendu. J'ai envie de lui répondre que c'est vraiment pas le moment. Il y a certains rouages qui sont impossibles à comprendre. Je lui annonce que je retourne à Paris sans vraiment savoir comment elle peut réagir.
-Mais putain, s'énerve-t-elle franchement, on va quand même pas passer nos vies à s'attendre ! Tu peux continuer à faire n'importe quoi ici, t'as pas besoin de retourner là-bas.
-Je vais pas faire n'importe quoi là-bas. Vraiment.
-Tu sais rien faire d'autre. Tu fais chier.
Ses yeux s'emplissent de larmes, et elle détourne la tête. Je cherche la dernière phrase, sans arriver à la trouver. On peut pas dire que je sois un écrivain prolifique. Assez fébrile, elle s'éloigne de moi et se met à grimper les escaliers qui mènent à la basilique, là où elle sait que je ne peux pas la suivre.
Je lui hurle « Va te faire enculer », et elle se retourne pour me lancer un regard calme et triste, qui me fait me sentir comme un petit garçon. Je marche calmement jusqu'à la voiture, et hésite jusqu'au dernier moment à attraper la kalachnikov pour attaquer cette putain d'église.
Je m'installe au volant et démarre. Roger fait toujours la gueule, et regarde la route défiler par la fenêtre. La colline est plus facile à redescendre qu'à monter, et je prends vite la direction de l'autoroute.
Ce n'est pas encore la fin. Je le sais parce que « Va te faire enculer » est tout sauf une dernière phrase. Ça explique sans doute pourquoi je suis moins triste que je devrais l'être.
Je croise une voiture qui roule en sens inverse, et le conducteur me renvoie mon regard éberlué. Sans doute qu'il n'a pas l'habitude de croiser du monde non plus. Je m'engage sur l'autoroute et Roger commence enfin à se détendre. Il me demande si j'ai encore d'autres rendez-vous, et si j'ai vraiment prévu tout ce qui allait arriver.
-Je suis pas médium, ducon. C'est juste qu'il y a des gens plus prévisibles que d'autres. D'ailleurs on va faire un détour par la frontière suisse pour récupérer Joell le routier. Il doit être coincé en France.
-Tu me pourris la vie.
Il croise les bras et entonne une chanson inconnue, pour ne pas avoir à me parler. Pourtant il a tort : Je ne peux pas tout prévoir, et je suis encore plus curieux que lui de savoir comment tout ça va se terminer.
Un long convoi militaire nous croise en sens inverse. C'est sans doute pour ça que le conducteur que j'ai croisé écarquillait les yeux. Peut-être même que Marseille va perdre son calme, après tout.
J'observe les camions chargés de soldats jusqu'à ce qu'ils disparaissent de mon rétroviseur, et interroge Roger sur ce que j'appelle le « vrai futur ».
-Le vrai futur s'éloigne, répond-il laconiquement.
Note : Ne plus s'éloigner
Prochainement : Irving le dragon
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6 avril 2010
29. Roger cherche l'imprévu
-C'est qui le photographe ?
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
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9 février 2010
22. Xavier doute
-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
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