Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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1 septembre 2010

50. Seul en piste (1)


Le nord m'appelle, sans que je sache pourquoi. Ça fait quelques temps déjà que je ne prends plus de décisions réfléchies. Je me dirige simplement en direction des bombardements, en quête du champ de bataille où les choses importantes se passent.
L'épée à la main et la peur au ventre, j'avance inexorablement vers la Seine, à la recherche d'un sens à donner à mes actions. Rien de ce que j'ai vécu jusqu'ici n'a réussi à me mettre sur la bonne voie, ni même sur une voie quelconque.
Je suis le chômeur qui t'emmerde. Je suis l'électeur qui ne vote jamais pour celui qui se fait élire. Je prends des crédits sur trente ans, et j'espère un monde meilleur sans pour autant ériger des barricades. L'armée des perdants est composée de fantassins maladroits et peu convaincus.
Enfin merde, quand est-ce qu'on y arrivera ? Je suis pas plus impatient qu'un autre, mais ça commence à bien faire. Il faudrait peut-être faire quelque chose de nos vies.
La fumée a envahi la ville, et me cache le ciel. Les incendies autour de moi ne produisent plus que de la noirceur, parce que tout a déjà brûlé. Je me dis que si j'atteins la Seine j'y verrai un peu plus clair.
Je remonte le boulevard en ignorant les protestations des bâtiments, et les pans de murs qui s'écroulent. Je ne suis pas revenu pour faire du tourisme. J'ai un fils de pute à descendre, et j'en viendrai à bout même si c'est la seule chose bien que je dois accomplir dans ma vie.
De ma faute ?
La ville tremble comme après un long hiver. La fumée est suffocante, et je me fie au trottoir que je longe pour m'emmener vers des jours meilleurs. Je range mon épée dans son fourreau, pour ne plus avoir l'air du connard qui fonce sabre au clair, sans réfléchir.
Peut-être que c'est à ce moment, quand je me préoccupe de la manière dont je fais les choses plutôt que pourquoi je les fais, que je suis plus écrivain que je ne l'ai jamais été. Ou peut-être pas.
Je débouche enfin sur la Seine, et obtiens une vue un peu plus dégagée. Des avions sillonnent l'altitude comme des harpies, trop hauts pour qu'on ne les entendent. Ils larguent ça et là des feux d'artifices qui n'émerveillent personne. Un régiment d'hélicoptères arrive par l'ouest, longeant le fleuve et dissipant la fumée.
Ils semblent écarter les nuages bas qui jalonnent les toits des immeubles, et viennent cracher sur le Pont Royal des hordes de soldats. Des lianes jaillissent des engins, du long desquelles se laissent glisser les hommes. A peine ont-ils touché le sol que chacun va déjà poser des sortes de petits transistors aux quatre coins du pont.
Puis, abandonnée par ses anges d'acier qui s'en retournent déjà par là où ils sont venus, la petite troupe déserte le pont en quatrième vitesse, se réfugiant de l'autre côté de la rive. J'aperçois vaguement une silhouette au loin qui déballe une petite mallette, et appuie sur un bouton si gros que j'arrive à la distinguer malgré la distance.
Je murmure un « Non » étouffé.
Le Pont Royal explose de part en part, projetant des débris de pierre si haut dans le ciel qu'ils semblent y rester suspendus. Puis une pluie de pierre s'abat dans la Seine, et un peu sur la rive aussi. Des colonnes d'eau se dressent pour s'écrouler immédiatement.
Les militaires sont déjà rentrés dans le Jardin des Tuileries. Je me mets à courir le long du quai, pour rejoindre la passerelle piétons quelques centaines de mètres plus loin. Franchement, s'il faut pas être con, vu le nombre de ponts qu'il y a à Paris, d'en faire sauter qu'un seul.
Je commence à entendre des coups de feu venant d'en face. Je m'engouffre sur la passerelle à toute allure, la main sur le pommeau de l'épée, persuadé comme un abruti que c'est mon heure.
Dans les Tuileries la bataille fait rage. La plupart des révolutionnaires qui font face à l'armée ont le visage masqué ou cagoulé à cause de la fumée environnante. Des cocktails molotovs répondent aux grenades militaires, et ils mesurent leurs fusils de chasse aux mitraillettes.
Je me fous de savoir qui va gagner la bataille. En me faufilant derrière une haie, je scrute le champ de bataille du regard, à la recherche d'Irving Rutherford. Je cherche le dragon à pourfendre qui fera de moi un véritable chevalier.
Aucun des deux camps ne gagne du terrain. C'est une bataille qui n'a rien de mythique ou de grandiose. Elle est vieille comme le monde, et continuera encore des millénaires. Ce n'est jamais sur le terrain que les guerres se jouent.
J'aperçois Sancho qui charge à la tête d'une colonne. Ses homme le suivent en criant, avec une confiance effrayante, et viennent grossir les rangs des guérilleros de fortune. Les militaires font grise mine, et cèdent mine de rien quelques pouces de terrain. Il n'en faut pas plus pour que la bataille penche définitivement en faveur des indisciplinés.
Je sors de ma cachette, et dégaine mon épée. Je fends la fumée pour aller à la rencontre du confrère d'Irving Rutherford. Je pousse les personnes sur mon passage, hésitant à donner des coups d'épée, mais préférant la réserver pour Sancho.
Quand j'arrive à hauteur de ce dernier, sans qu'il m'ait remarqué, je brandis ma lame en m'apprêtant à l'abattre sur son crâne. Une rafale de balle vient le faucher au niveau de l'abdomen avant que j'ai eu le temps de frapper, et il s'écroule sans un cri.
L'air est trop opaque, et la situation trop folle pour que ses compatriote ne l'aient remarqué. Je m'agenouille près de lui, et lui colle de grandes claques pour l'obliger à se concentrer sur moi plutôt que sur les flots de sang qui s'échappent de lui.
-Qu'est-ce que tu fais là, Irving ? me demande-t-il avec un sourire réprobateur.
-Je suis pas Irving. Où est-il ?
-Irving c'est Irving. Il est comme ça. T'es l'écrivain raté ? Tu lui ressembles.
-C'est lui qui me ressemble.
-Où est Irving ?
-C'est ce que je veux savoir.
Il lève un pistolet vers mon visage, mais sa main est si tremblante, et son bras si mou, qu'il me manque de vingt bons centimètres lorsqu'il tire. Le bruit de la détonation m'assourdit quelques instants, et Sancho en profite pour me dire où se cache Irving Rutherford.
Depuis peu, l'écrivain guerrier sait lire sur les lèvres, mais je ne crois pas vraiment ce que je lis. Je comprends une insulte que j'oublie instantanément, et un lieu : La maison de la Radio. Quand je demande au révolutionnaire pourquoi Irving ne charge pas aux côtés de ses troupes, il a une moue de dégout.
-C'est un sous-fifre, m'informe-t-il. Il fait ce que je lui demande.
-L'histoire retiendra son nom. Je le sais de source sûre.
-C'est moi le chef, agonise-t-il.
-Plus maintenant.
Je vois ses yeux se recouvrir d'un voile incolore et pourtant chargé d'un foisonnement d'images. J'essaye de me convaincre que si j'ai gâché ses derniers instants, c'est qu'il le méritait. Les bruits de coups de feu se font brusquement plus rares, et l'armée semble en déroute face aux rebelles. Encore un martyr de la révolution de mes couilles.
Je me relève pour avoir une meilleure perspective. Je remarque alors que les militaires ne sont pas les seuls à fuir. Les révolutionnaires, que j'avais pris pour leurs poursuivants, sont eux aussi effrayés et pressés de s'échapper des Tuileries.
Je me retourne avec appréhension, et vois se dessiner dans la brume du combat la silhouette d'un reptile géant qui glisse pourtant silencieusement sur le sol. Sa langue siffle comme un couteau qu'on aiguise. Pire que l'anaconda de dix mètres que j'ai vu dans un film d'horreur : Le Serpent-Monde.
-Je suis Jörmungand ! hurle-t-il. Je vous mangerai !
J'ai autre chose à faire que d'écouter ces conneries. Je ne suis même pas sûr que ça soit vraiment en train d'arriver. Prenant mon élan, je fonce sur lui tête baissée, la pointe de mon épée raclant le sol.
Il pousse un sifflement strident qui me fait presque lâcher prise. D'une ondulation brusque, il projette ses crocs vers moi, prêts à se refermer. Mais je n'ai pas fait tout ce chemin pour me faire bouffer comme un mulot.
Je relève soudainement mon épée, sans cesser de courir. Je me précipite vers sa gueule ouverte et y plante ma lame. L'épée se met à rougir et fumer au contact du serpent géant, qui se tord de douleur. Mon arme magique fait le bruit d'une cocotte minute oubliée sur le feu, et couvre les hurlements du reptile.
Finalement, l'épée explose, et sa tête avec. Une giclée gigantesque de bouillie nauséabonde et verdâtre m'asperge tout entier. Le corps décapité de Jörmungand s'écroule, inerte.
Et évidemment, personne n'a assisté à cela.
Je fais neuf pas avant de m'écrouler. Je me recroqueville sur moi même, pétri d'angoisses et de regrets, et pas mal incrédule. J'ai envie de me compresser jusqu'à ne puis exister. De rester là et de ne pas insister comme je le fais toujours.
Une main se pose sur mon épaule. Je la repousse d'abord, puis une voix familière m'oblige à lever la tête :
-Tu as besoin de mon aide.
Xavier est debout à côté de moi. Il est engoncé dans une tenue de cosmonaute, et j'espère un instant qu'il soit venu m'annoncer s'être fait passer pour mort pour aller mener une mission secrète dans l'espace.
Mais il n'en est rien, et je sens même que je vais me mettre à chialer. Mon ami décédé m'explique avec le plus grand sérieux qu'il vient du futur, d'un futur où je suis devenu un grand écrivain, et qu'il est venu m'aider à me débarrasser d'Irving Rutherford.
J'éclate littéralement en sanglots. Je me recroqueville à nouveau, déversant des torrents de larmes rageuses contre moi-même, et contre ce putain de futur qui s'éloigne, se rapproche, fait des allers-retours, et me file la gerbe.
Xavier m'observe avec circonspection, et me demande poliment pourquoi je pleure. Je lui réponds la voix chevrotante qu'il me rappelle quelqu'un, avant de m'en retourner à mes sanglots.
La tristesse qui m'étreint n'a pas de fond, c'est une chute libre sans parachute qui dure des heures, des années. Je pleure comme jamais, et je ne pleurerai plus jamais comme ça. Je suis malheureux comme peut l'être quelqu'un avec des vrais problèmes.


Partie 1

27 avril 2010

32. Xavier biffle

Joell s'étonne que nous ne sachions pas ce qu'est une biffle. Il se lance dans un monologue approximatif pour nous expliquer que c'est une pratique sexuelle beaucoup plus fréquente qu'on ne le croit, qui consiste à gifler quelqu'un, mais pas de n'importe quelle manière.
-Avec la bite, nous annonce-t-il fièrement.
Un sourire enfantin se dessine sur son visage buriné, et mes deux amis se retournent dans ma direction avec un regard accusateur. Je continue de faire des pompes pour ne pas avoir à justifier quoi que ce soit.
Joell, poursuit ses histoires de routier, et Vincent fait semblant de s'y intéresser. Xavier, lui, vient s'asseoir à côté de moi et m'observe terminer ma série d'exercices. Un peu déconcentré, je me rabats sur des abdominaux, en poussant de grands râles pour lui indiquer que ce n'est pas le meilleur moment pour une conversation.
-J'arrive pas à croire que tu mettes encore ce jogging, soupire-t-il.
Je reprends mon souffle quelques secondes, et recommence à faire des pompes malgré l'air atterré de Xavier. Je passerai la journée à faire de la musculation s'il le faut. Et ensuite je pourrai réfléchir à la meilleure façon de combattre.
Vincent, se dérobant aux déblatérations du routier suisse, me lance que ce que je fais est inutile, que je ne musclerai pas, et qu'il prend mon jogging comme une injure à tout ce qui est beau. Xavier lui fait remarquer qu'il a pris un peu de ventre, mais ce n'est pas pour me défendre. C'est juste que Xavier ne laisse pas de marge d'erreur, et c'est entre autres pour ça qu'il ne manquera pas une occasion de me rappeler que c'est moi qui ai ramené Joell à l'appartement.
-On le connaît pas, mec, me murmure-t-il.
-Il m'a aidé, alors je l'aide, dis-je en cessant mes pompes. C'est aussi simple que ça.
C'est nous les acharnés, ceux qui vivent au bord des précipices et qui luttent contre tout au risque de se tromper. Je souris à Xavier, qui me demande d'être moins niais. Et quand je recommence à faire des pompes, mes bras me lâchent et je cogne ma tête sur le sol, en nage.
Il n'y a personne pour toi ici. Tout joue contre toi et personne ne peut t'aider. C'est la même merde pour tout le monde, alors il faut lutter plus fort.
J'entends vaguement Joell demander à Vincent s'il est bien sûr que ce n'est pas lui qui écrit sur mon blog, étant donné qu'il est passé à la télé en se faisant passer pour moi. Le moustachu nie avec dédain, précisant que lui écrirait sans doute des textes moins convenus.
-On s'y perd, conclut le routier avec une voix sombre. Je n'arrive pas à comprendre qui est Irving Rutherford.
-Nous non plus, répond Vincent en me regardant reprendre mon souffle.

Ça fait bien quelques heures que j'ai cessé mes exercices, et mes mains tremblent encore. Mais c'est sans doute parce que Xavier risque de me plumer sur ce coup là. Il me relance de quelques jetons verts dont j'ai oublié la valeur, et tire une longue bouffée sur sa cigarette d'un air théâtral. Vincent regarde ses cartes, et colle aux jetons de Xavier, en plissant les yeux avec le même air théâtral. Le pire c'est que ça marche parce que je me couche.
Joell sue vraiment beaucoup. Il contemple la pile de jetons verts sur la table comme si elle recélait des mystères cachés. J'ai envie de lui dire que de toute manière l'argent n'a aucune valeur à l'heure qu'il est.
Vincent fait une blague sur les suisses, pensant le mettre à l'aise. Joell se caresse doucement le ventre, et Xavier fait à son tour une blague sur la constipation. J'explique au routier pour le rassurer qu'on s'en envoie dans la gueule toute la journée, que c'est comme ça qu'on fonctionne, et que si on fait ça avec lui c'est qu'on l'aime bien.
-Sauf lui, corrige Xavier en me désignant. Lui on l'aime pas.
Je gratifie mon ami d'un doigt d'honneur, et encourage Joell à jouer. Celui-ci regarde sa montre, comme pour savoir combien de temps il s'accorde encore pour réfléchir. Des gouttes de sueur supplémentaires dégoulinent sur son front, qui est déjà encombré.
-C'est le jeu mec, s'impatiente Vincent.
-C'est bientôt fini, murmure Joell.
Le moustachu lève un sourcil, et m'interroge du regard. Je hausse les épaules pendant que Joell pousse ses cartes devant lui, en regardant sa montre. Il compte à voix basse, en secouant la tête comme pour nier l'évidence du temps qui passe.
« Je vais pas pouvoir », se met-il à répéter à voix basse, comme une litanie. Je lui conseille de se calmer, et lui rappelle qu'il s'est couché à ce tour là et qu'il n'a plus de raison de flipper. Mais il continue à se frotter le ventre frénétiquement, et Xavier lève les yeux de la partie pour lui demander s'il a besoin de médicaments ou d'un bon verre.
Joell se lève d'un bond, renversant sa chaise. Il ,hurle « Je peux pas », et transfère une sorte de petit boitier qu'il cachait sous sa chemise pour le faire descendre dans son pantalon. Il chantonne « C'est le trésor précieux », avant de se plier en deux.
Le boitier qu'il a caché dans son pantalon explose, mais son corps fait barrage. La déflagration renverse les piles de jetons, et du sang vient éclabousser la table. Le suisse s'écroule dans un râle de douleur, se tenant l'entrejambe pour tenter de stopper les flots de sang qui en jaillissent.
Abasourdis, nous nous levons sans vraiment savoir quelle attitude adopter. La bombe n'était pas très puissante, mais mes oreilles sifflent et obscurcissent ma perception de la situation.
-Je suis désolé, agonise Joell. Ils m'ont forcé, je n'avais pas le choix.
Encore et toujours Irving Rutherford. Je savais en revenant à Paris que j'allais devoir lutter. Je ne m'imaginais pas que le combat serait aussi vicieux.
Joell pousse un dernier soupir en se cramponnant à son absence de parties génitales. Choqués et désemparés, nous assistons sans larmes à la mort de l'assassin qui a finalement changé d'avis. Parce que s'il y a bien une chose que Xavier a réussi à nous rentrer dans la tête, c'est que les gens n'ont jamais d'excuse.
Le sifflement de mes oreilles s'atténue, et mes bras tremblent moins. Je crois que le pire, c'est qu'on s'habitue à la violence.
Lentement, Xavier s'agenouille et se met à dégrafer sa braguette. Tel un mort-vivant, il colle une biffle sur le visage du routier, avec lassitude. Une étrange fatalité se dégage de la scène, qui ressemble plus à un passage obligé qu'à un accident de la vie.
Xavier range son sexe sans un mot. C'est nous les médiocres, ceux qui connaissent la misère et qui s'endurcissent pour y survivre. Nous nous défendons avec les moyens du bord, et la plupart du temps, nous comptons simplement sur la chance.

Je ne lésine pas sur le gros scotch, et fixe le plus solidement que je peux un manche à balai entre deux cheminées. Xavier, sans se retourner vers moi, me prévient que ça ne tiendra jamais. Vincent et lui s'allument des cigarettes en contemplant la capitale endormie. Le toit sur lequel nous sommes n'est pas très haut, mais on devine tout de même quelques immeubles en flammes vers le centre-ville. A vrai dire, maintenant que les lampadaires ne fonctionnent plus, on ne plus voit que ça.
Je finis ma petite installation, vidant le rouleau d'adhésif. Quelque chose dans l'attitude de mes amis me parle, malgré le fait qu'ils se tiennent dos à moi. Je distingue à leurs gestes calculés, et au calme avec lequel ils sont assis sur la corniche, les pieds ballants, que la cigarette fumée sur le toit est devenue une habitude. Et que malheureusement chaque jour ils ont un peu moins peur du vide.
J'attrape fermement le manche à balai, et commence une série de tractions. Les cheminées sont basses, et mes genoux touchent le sol à chaque fois que je descends. Au bout de la troisième remontée, ma barre d'entrainement artisanale se casse, et je fais une petite chute. Mais le toit n'est pas très en pente, et je me rattrape aisément à une autre cheminée.
Xavier ne fait aucun commentaire, mais Vincent a un sourire fatigué. Je vais m'asseoir à leur côté et m'allume une cigarette à mon tour, un peu craintif du vide.
La ville brûle paisiblement, et nous prenons un peu de hauteur. Les rues manquent de lumière, c'est sans doute pour cela que les gens allument des feus. Je me demande si notre président chie dans son froc dans un bunker à l'heure qu'il est.
J'essaye de teinter ce moment de mélancolie. Je cherche la poésie à tout prix, dans la nuit, dans le silence. Mais la vérité c'est que je vois moins de beauté autour de moi en ce moment. Et que je ne suis pas nostalgique de la France d'avant, mais alors vraiment pas.
Je me lève de la corniche, sentant qu'il est encore un peu tôt pour faire confiance au vide comme le font mes amis. Je fais quelques pas sur le toit, et shoote dans les débris du manche à balai, qui dégringolent du toit et vont s'écraser dans la rue déserte. En fait j'essaye de teinter ce moment de colère, à défaut de mélancolie.
-Je crois qu'on a une barre en métal pour tes tractions, me souffle Vincent l'air de rien.
-Je verrai ça demain. On rentre ?
Xavier et lui acquiescent silencieusement. Enveloppés par la nuit fraîche, nous restons quelques instants immobiles, refusant de nous soumettre à une décision que nous avons nous-même prise. Nous économisons chaque seconde qui nous sépare du retour à l'appartement, car nous savons ce qui nous y attend : Des responsabilités, une vie violente, et un cadavre sans parties génitales.


Note : Plus personne ne voudra te lire après ça

Prochainement : Vincent a du mal à porter les choses lourdes

20 avril 2010

31. Irving le dragon

« -Je crois que je regrette l'époque où je devais simplement crever des gobelins.
Depuis que les forces du mal avaient déferlé sur les quatre royaumes de Ragnar, Paxton Fettel se sentait à la fois motivé et dépassé par les évènements. Le temps des donjons et des chasses aux trolls appartenait dorénavant à l'histoire ancienne.
Son fidèle compagnon Morgados lui fit remarquer qu'il avait pourfendu un ogre il y a à peine deux jours de cela. Mais pour Paxton le ciel s'emplissait de dragons invincibles. Son épée n'était plus si aiguisée, et les meilleurs affûteurs avaient péri dans l'incendie de Samarcande.
-Qu'est-ce que tu veux faire face à un dragon ? pleurnicha Paxton.
-Survivre c'est déjà pas mal. Ça leur fait les pieds.
Être chevalier en ces temps relevait presque de l'inconscience. Car les armures fondent sous le souffle brûlant des lézards géants, et les épées écorchent à peine leurs écailles. Au fond il était inutile de se voiler la face, Paxton Fettel risquait d'être mangé avant même d'avoir sorti son arme de son fourreau.
-Dans le meilleur des cas, ironisa-t-il, tout ce que je peux faire c'est ralentir un dragon pas trop balèze pendant deux minutes.
-Deux minutes c'est déjà ça, répondit Morgados. »

Joell pose les feuilles et me fait remarquer que c'est un peu faible pour une fin de chapitre. Il pose le texte sur la banquette arrière, et Roger n'y prête pas attention. Je demande à ce dernier s'il ne veut pas sauter en marche pour me faire plaisir.
-Je sais pourquoi tu gardes ton putain de manteau d'hiver, dit-il en tirant sur ma capuche.
-Non tu sais pas.
Je me rabats sur la conversation de Joell, qui n'est pas non plus très riche. Il m'annonce ravi qu'il me croit maintenant quand je dis que je suis Irving Rutherford. Je soupire et me concentre sur la route, longue et monotone. Il ajoute qu'il ne sait jamais quand j'écris sur moi ou pas, et que de toute façon il préfère quand je raconte les aventures de mes amis.
-Comment il s'appelle déjà, le ninja ?
-Xavier.
-Non, c'est pas lui. C'est... Vincent. Non ?
-Vincent c'est l'autre.
Je sais pas si on a le public que l'on mérite. Pour faire plaisir à Roger, je le questionne sur sa mission, et sur le futur dont il vient. Toujours aussi distant, il m'explique péniblement que le monde duquel il vient n'existera sans doute jamais. Pas depuis que je me suis accidentellement créé un double maléfique.
-Irving Rutherford perturbe l'équation, résume-t-il. C'est pas juste une histoire de littérature.
Ça n'a jamais été qu'une question de littérature. Paris est proche maintenant, et je ne sais pas exactement quel type de combat nous allons y mener. Mais je compte plus sur la kalachnikov que j'ai dans le coffre que sur ma prose feignante.

Une balle perdue vient crever un des pneus de la voiture, qui fait une embardée que je ne contrôle pas. Je manque d'heures de conduite. Le véhicule renverse un révolutionnaire armé d'un pistolet mitrailleur, qui vient heurter notre pare-brise et passe à travers. Roger hurle depuis la banquette arrière, tandis que Joell donne de grands coups de coudes à notre passager clandestin pour lui faire lâcher son arme. Et moi-même je crie comme une fillette lorsque la voiture s'encastre dans un lampadaire.
La tête enfoncée dans l'airbag, je me dis qu'au moins nous sommes arrivés à Paris.
Je détache ma ceinture et sors du véhicule pour courir me mettre à l'abri, en intimant à mes complices de me suivre. Je me rue derrière une camionnette en évitant les balles qui sifflent, sans me retourner. Bravo, t'as réussi à te planter juste entre les révolutionnaires et l'armée.
Les cris résonnent et une clameur sourde pointe son nez par dessus le bruit des rafales. Elle est pleine d'une fureur qui m'aurait terrorisé autrefois. Les murs des immeubles haussmanniens sont criblés d'impacts de balles qui ont l'air anciens. Paris reste Paris.
Je me retourne vers la voiture et observe Joell qui se débat avec le corps inerte du révolutionnaire. Roger, lui, a purement et simplement disparu. Je fais signe au routier de venir me rejoindre à l'abri, et après un petit temps d'hésitation, il s'élance pour me rejoindre.
C'est un miracle, vu comme il se traîne, qu'il arrive jusqu'à moi indemne. Il halète comme un phoque, pendant que les révolutionnaires se mettent à scander des hymnes de leur cru, en dégommant quelques militaires. Mais ces derniers sont mieux équipés, et la riposte est terrible.
Un escadron de grenades fumigènes survole la rue, et obscurcit tout sur son passage. Le mugissement d'un véhicule blindé couvre un instant le son de la fusillade, et un silence de mort s'installe pour quelques secondes, troublé par les craquements de débris de verre écrasés sous les chenilles de l'engin démoniaque.
Je demande à Joell où est passé ce connard de Roger.
-Qui ça ?
Je laisse tomber, et cherche de mes yeux embrumés une issue possible. Les deux forces en présence n'en finissent pas d'avancer l'une vers l'autre, et aucune ne semble décidée à lâcher du terrain. Je suis juste au milieu.
Roger a dû trouver une sortie à tout ça. J'inspecte rapidement les portes des immeubles, et en trouve une entrouverte un peu plus loin à découvert.
La rue est remplie de fumée, et je ne vois pas venir la roquette qui vient percuter le véhicule blindé. Les militaires se crient des ordres dans tous les sens, comme si la discipline allait leur sauver la vie. Les émeutiers se contentent de pousser des cris de joie.
Quelques uns montent sur des voitures, pleins d'allégresse, avant de foncer vers leurs adversaires. Plusieurs sont fauchés par des rafales avant d'avoir fait dix mètres. J'attrape Joell et cours comme un dératé jusqu'à la porte que j'ai vue. Le routier pleure comme un enfant.
Je le pousse presque à l'intérieur de l'immeuble, et referme la porte derrière nous. Il s'écroule sur le sol, et pousse des gémissements incohérents. J'aurais sans doute dû le laisser à la frontière suisse.
-Tu es avec eux, bégaye-t-il.
-Je suis avec personne, Joell.
-Tu es dans la rue avec eux.
Une décharge passe entre mes deux oreilles, et je me mords la langue. Poussé par un besoin irrépressible, j'ouvre la porte pour jeter un coup d'œil à la rue. C'est ma plus grosse erreur de la journée.
Irving Rutherford est debout sur une voiture parmi les révolutionnaires. Il brandit un pistolet en faisant de grands gestes en direction des militaires. Avec une certaine majesté, il descend de son perchoir et avance vers l'ennemi en marchant l'arme baissée, avec une confiance qui effraye un peu ses compatriotes.
Moi je trouve qu'il se la raconte un peu. J'attrape un pavé par terre, et sans réfléchir, je le jette sur lui en espérant qu'il lui fasse ravaler son sourire. Mais je n'ai jamais été foutu de viser correctement, et mon projectile le manque d'un bon mètre.
Irving se retourne vers moi, et je déchiffre un mélange de colère, de surprise, et de lassitude dans son regard reptilien. Sa bouche bave des flammes qui me consumeront si je n'y prends pas gare. J'ai trouvé mon dragon.
Je m'élance vers la voiture avec laquelle je suis venu, dansant avec les rafales, traversant la fumée. Quelques grenades volent et se dispersent en gerbes mortelles dans les deux camps, qui sont maintenant vraiment proches. Je n'ai plus beaucoup de temps.
J'ouvre à la hâte le coffre de la voiture, et soulève le drap qui recouvre la mitraillette. J'attrape un chargeur, et essaye de le faire rentrer dans son réceptacle. Mais l'arme est toujours aussi grippée, et mes doigts sont trop tremblants.
Irving fond sur moi avec une lenteur terrible. Le soleil haut fait luire ses écailles. Il marche à ma rencontre, insensible au chaos ambiant, car sûr de sa puissance, pendant que je m'affaire à charger ma kalachnikov. Il lève son flingue vers moi, et me sourit, dévoilant une rangée de crocs. Il me reproche avec raison ma stupidité d'être revenu pour le faire chier.
-Je t'ai ralenti deux minutes, dis-je dans un souffle.
-Même pas.
Ses griffes pressent la détente. Le coup part à bout portant, et je reste debout une fraction de seconde, comme suspendu par la seule force de la volonté. Puis c'est comme si je m'affaissais sur moi-même. Mes jambes plient et mon dos se courbe, et je m'écroule au sol sans bruit et sans rancœur.

Lorsque j'ouvre les yeux, la nuit est tombée. La rue est déserte, et je ne suis qu'un cadavre parmi d'autres. Ma poitrine me fait un mal de chien, et je m'assois péniblement. Quand je fouille mes poches, je réalise que mes cigarettes ont disparu.
Je retire la balle incrustée dans la doublure épaisse de mon manteau d'hiver. Jamais vu une fringue aussi solide.
Un petit vent froid me fait prendre conscience qu'on m'a aussi volé mes baskets. Je n'ai pas besoin de jeter un coup d'œil pour savoir que la mitraillette a disparu également. Maintenant je sais combien coûte un impact de balle.
Pour le reste je peux encore apprendre. Parce que tout ce qu'il me reste, c'est le besoin farouche d'être un meilleur homme, et l'envie secrète de vaincre mon jumeau maléfique. Mais c'est monstrueusement dur de sortir de la médiocrité.
Je me lève, et marche quelques mètres dans la rue dévastée. L'odeur des cadavres me brûle la gorge et des débris de verre percent mes chaussettes pour se planter dans mes pieds. Lentement, je retire le manteau qui m'a sauvé la vie et l'abandonne au champ de bataille, pensant qu'il a rempli son rôle. Je m'imagine un instant devenir cet acrobate débile qui refuse les filets de sécurité pour impressionner les cons.
Je vais jusqu'à l'immeuble où j'ai laissé Joell, et frappe à la porte d'entrée. Le suisse m'ouvre avec un teint cireux, le t-shirt souillé de vomi. Je prends ma voix la plus rassurante pour lui dire qu'on va aller retrouver des amis à moi. Voyant qu'il ne réagit pas, je le tire en lui promettant qu'il va mourir s'il reste là.
Nous remontons la capitale défigurée, la gorge nouée. Des cris nous parviennent parfois des coins de rues, que nous prenons soin d'éviter. Les lampadaires sont éteints, et les rues changées. J'ai du mal à me repérer.
Qu'est-ce que je peux faire ?
La nuit passe comme un cauchemar calme, et nous sommes bientôt chez Vincent. Le ménage n'a pas été fait dans la cage d'escalier depuis des lustres, et dans le hall les ordures s'amoncellent et semblent nier tout espoir.
Je monte les escaliers quatre à quatre, malgré mes pieds mutilés. Joell, encore un peu sonné, peine à me suivre et je prends quelques étages d'avance. Mais c'est épuisé que je frappe à la porte de Vincent.
Lorsqu'il m'ouvre je vois son visage se révulser. Avec une rage imprévue, il me renverse en arrière pour me faire tomber, et je ne trouve pas la force de lui demander pourquoi. Quand il me colle un revolver sur la tempe, je réalise qu'il l'avait en main avant d'ouvrir.
-C'est moi, dis-je, comprenant instinctivement qu'Irving Rutherford n'a pas laissé mes amis tranquilles comme il l'avait promis.
-Prouve-moi que c'est toi, m'ordonne-t-il.
-Je... Je suis la seule personne qui sait que tu fais le tapin tous les dimanches en te faisant appeler « Monica la chienne ».
Son visage se décrispe un peu. Il me répond que je confonds avec ma mère, et retire son flingue de mon visage.


Notes : -Chaos peu clair
-Vincent pas assez agressif

Prochainement : Xavier biffle

23 mars 2010

27. Barry me poursuit

Le fusil à pompe étincelle dans mes mains, comme une créature un peu folle. Il renvoie le soleil brutal qui passe entre les branches des arbres, et me fait froncer les sourcils. Mon arme fume encore et je suis couvert de sang.
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.

Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.


Note : Brouillard un peu trop appuyé

Prochainement : Lucien insiste

13 novembre 2009

04. Vincent me casse la gueule

- Je te pisse dessus, je te chie dans la raie, je te bouffe la nouille. Et tu te relèves pas.
Et sur ces mots, Vincent me décoche un coup de pied retourné en pleine face. Je tente de me protéger avec mes avant-bras mais il passe ma défense. Je contrattaque avec un uppercut, qu’il esquive. Une rage sourde, un besoin irrépressible de lui éclater la gueule monte en moi comme un geyser de bile.
Je frappe à l’aveugle, de toutes mes forces, avec mes pieds et mes poings, mais il esquive ou encaisse chacun de mes coups. Puis il attrape mon bras et effectue une prise de son jujitsu de merde.
Je martèle frénétiquement la touche de ma manette qui commande le mode «protection», mais le gros noir balèze, mon alter ego dans le jeu, plie sous les coups. C’est plus fort que moi, il faut toujours que je choisisse le plus costaud, jamais le plus fort. Mais Vincent a lui aussi un personnage attitré.
-Tu choisis toujours le putain de chinois, dis-je.
-Je choisis celui que je maîtrise le mieux, répond-il.
C’est ce que je croyais avoir fait moi-même, mais un «dragon fist» finit par étendre le gros noir balèze. Je pose la manette et tente de me calmer. A l’écran, le chinois commence à effectuer une sorte de danse de la victoire, faite de démonstrations de prises de jujitsu et de ce qui s’apparente à du disco. Vincent allume une cigarette d’un air de vainqueur et me souffle sa fumée au visage.
-Dans la vraie vie je te défonce, dis-je sans desserrer les mâchoires.
Il objecte que dans la vraie vie il est le seul qui sait se battre. Il ajoute que mon problème dans la vie, c’est que je ne suis doué pour rien. Pendant que je vais ouvrir la fenêtre, il envoie un texto à Xavier pour lui faire part de sa victoire, en précisant bien qu’il m’a battu «avec le chinois».
Je vais arriver en retard au travail. Je m’assois sur le rebord de la fenêtre et laisse les rayons bas du soleil réchauffer mon corps et détendre mes muscles. Les voitures qui passent me portent, m’emmènent visiter la ville, et admirer les ombres chinoises aux rideaux des immeubles.
En me retournant vers Vincent, je constate qu’il est en train de me montrer ses fesses. Il met des petites claques dessus, et j’ai subitement du mal à garder mon sérieux. J’attrape ma veste et l’enfile en feignant de l’ignorer.
-En fait, conclut-il, c’est pas que tu soies doué pour rien, c’est juste que je suis meilleur que toi partout.
-Partout?
-Sauf quand il s’agit de se faire enculer, alors là c’est toi le meilleur. N’empêche qu’avec un peu d’entraînement, moi aussi je peux devenir écrivain.
J’enfile mes chaussures en murmurant que je voudrais bien voir ça, et ma remarque semble lui faire de la peine. Redevenu sérieux, il objecte que je passe mon temps à le rabaisser.

" ...Vincent comprit alors que le seul moyen de se débarrasser du gros pédé était d’empoisonner son corps avec des excréments.
«Je vais lui dévisser la tête et lui chier dans le cou» pensa-t-il. Et c’est exactement ce qu’il fit. Il attrapa la tête du salopard déviant et commença à la faire tourner, jusqu’à ce que sa colonne vertébrale craque. Puis il tourna encore afin d’arracher les ligaments, et envoya la tête rouler plus loin comme on se débarrasse d’un bouchon.
Avec un rire démoniaque, il entreprit ensuite de baisser son pantalon, et déféqua de toutes ses forces dans la trachée du cadavre, laissée à l’air libre. Le cri bestial qu’il poussa fit fuir tous les animaux de la forêt."

Atterré, je regarde furtivement Vincent, dont les yeux sont fixés sur moi, attendant ma réaction. Son petit sourire en coin trahit une jubilation intérieure.
-Je l’ai mis sur internet et j’ai fait comme si c’était toi qui l’avait écrit, pouffe-t-il en se caressant la moustache d’un air satisfait. Ca t’apprendra à écrire des trucs sur moi où je passe pour un con.
Je me prends la tête dans les mains et serre à l’en faire exploser. Que Vincent écrive des nouvelles dans lesquelles il me chie dans le cou n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le truc c’est qu’on ne peut pas s’attaquer à lui, parce qu’il est complètement taré. Si tu lui accroches un poisson d’avril dans le dos, il va mettre un rat mort dans ton lit. Et il pense sincèrement que ce qu’il fait est juste.
J’essaye de penser à autre chose, de me convaincre que les fissures au plafond, les traces d’anciens posters sur les murs, et même le bruit de la télé dans la pièce d’à côté sont plus importants. Plus importants que les battements de mon cœur qui partent en couille, que mon envie de tout casser. Plus importants que Vincent qui attrape une bande dessinée qui dépasse de mon sac et menace de la brûler avec un briquet.
Il finit par s’arrêter quand il s’aperçoit que ma tête reste dans mes mains et que je ne trouve pas la force de la relever. Il me demande ce que j’ai, et je suis bien incapable de lui répondre, ce qui ne fait que l’inquiéter un peu plus.
Il met la main sur mon épaule et je le repousse avec un geste un peu trop violent. Il se décide alors à mettre le feu à ma bédé.
Je me lève et l’attrape par le col, pour le plaquer contre le mur. Il rit un peu, me demandant si j’ai vu ça dans un film. Puis, réalisant que je ne compte pas le lâcher, il me repousse violemment.
Je fonce la tête la première contre sa poitrine, et il étouffe un cri de douleur, avant de me repousser à nouveau, d’un coup de pied cette fois. Je tente un coup de poing, qu’il esquive. J’ai l’impression que tous les muscles de mon corps ont doublé de volume, mais c’est peut-être dû au fait que Vincent n’est pas très épais.
Je continue maladroitement d’essayer de le frapper, mais il esquive tous mes coups. Il me crie de m’arrêter parce qu’il risque de me défoncer, et je lui hurle de fermer sa putain de gueule. J’arrive finalement à placer un coup de poing, ce qui le met dans une rage folle.
On est pas dans un jeu vidéo. Il est hors de question que je perde face à un mec moins costaud que moi.
D’un coup de pied que je ne vois pas venir, il m’éclate le tibia, avant d’enchaîner par un coup de boule en plein visage. Je m’écroule pour un moment.
-Te relève pas, me supplie-t-il.
Il y a une pointe de pitié dans sa voix, et c’est sans doute pourquoi je n’en fais qu’à ma tête et retourne au front.
Je sais très bien que ce n’est pas vraiment sur Vincent que je tape, mais ce que je ne sais pas, c’est sur qui je tape exactement. Mon adversaire est plus rapide et plus habitué des combats, et après quelques frappes au ventre, il m’étale de nouveau.
-Tu te relèves pas! hurle-t-il.
Sans que je ne m’en rende compte, il a cessé de vouloir me préserver. Je n’arrive pas à m’empêcher de penser que c’est une bonne chose, parce qu’on avance pas si les autres retiennent leurs coups.
J’essaye de choper ses jambes, mais il m’écrase la main d’un coup de talon. Il commence à me donner des coups de pieds, furieusement, et je sens mes côtes se fêler. Il répète «Tu te relèves pas!» en boucle comme un possédé, et je commence à me dire que je l’ai vraiment énervé.
Je finis par arriver à agripper sa jambe et le fais tomber. Il attrape son casque de moto et me donne un coup sur le sommet du crâne. Mon unique avantage dans ce duel c’est que j’ai la tête dure. Malgré la violence du choc, je persiste à taper sur lui de toutes mes forces.
Il met fin à notre affrontement en m’écrasant le casque sur la mâchoire. Je roule sur le côté et prend mon visage dans mes mains, foudroyé, tiraillé par la douleur fulgurante. Mon environnement se brouille et une ombre noire se met à obscurcir ma vision. Le sang remplit ma bouche, et je peine à respirer. J’ai l’impression que si je lâche ma mâchoire elle va tomber.
Vincent se relève et m’observe m’étouffer dans mon propre sang. Je crache un bon coup, et remarque qu’une de mes dents part avec le molard.
-Tu te relèves pas, soupire Vincent à bout de force.
Il s’assoit par terre et commence à pleurer silencieusement. Le casque de moto glisse de ses mains et roule quelques secondes sur le sol. Ses yeux fixent le parquet sans osciller, tandis que ma respiration revient peu à peu.
-Je suis dangereux, sanglote-t-il.
Je pousse un éclat de rire, douloureux car mes côtes me font mal. Mais ça ne le réconforte pas vraiment. La vérité c’est que rien ne va jamais mieux, et que je n’arrive pas à encaisser. Je n’aurais jamais dû arrêter de fumer, parce qu’en ce moment la seule souffrance c’est de ne pas avoir de cigarette.

J’attrape le plateau avec les deux kebabs et vais rejoindre Vincent qui s’est installé à l’une des tables du fond de la salle. Il suit d’un œil distrait un match à la télé, et ne se retourne pas vers moi quand je lui mets le plateau sous le nez.
-Je croyais que t’aimais pas le foot?
Il ne répond pas, et commence à manger son kebab en silence. Je jette un œil à la télé qui surplombe la salle. Un joueur hors de lui déverse sa rage sur l’arbitre, mais sans le son je ne comprends pas bien ce qu’ils se disent. Les gens autour de nous semblent passionnés par ce jeu étrange.
Et comme il est hors de question que Vincent et moi parlions de ce qui s’est passé, et qu’il est hors de question que nous ne soyons plus amis, nous regardons ensemble un sport que nous n’aimons pas vraiment en mangeant de la merde.
Les minutes passent, vingt deux connards courent après un ballon pendant que nous avalons du ketchup et de la mayonnaise tiède. Un homme rentre un ballon dans un rectangle de métal, et reçoit des acclamations. Les cris de joie ricochent sur mon ami et moi, qui sommes trop occupés à montrer au monde à quel point nous sommes malheureux.
Les effluves de viande et de cuisiniers puants semblent couper l’appétit à Vincent. Je lui dirais bien d’aller se faire enculer et de me faire un câlin, mais j’ai peur qu’il me traite encore de pédé. Avec un frémissement de sourire, il me laisse ses frites, et je m’empresse de les décimer.
-Il faut que tu fasses quelque chose, finit-il par dire d’un air concerné.
-A propos de quoi?
-Vraiment.
Ses yeux se confrontent aux miens, et les frites que j’engouffre sont une bonne excuse pour me taire. De toute manière je n’ai vraiment aucune réplique choc qui me vient à l’esprit. C’est vrai qu’il faut que je fasse quelque chose, mais ça ne fait jamais plaisir de l’entendre.
Le match de foot prend fin, et Vincent me demande d’accélérer la cadence. Au risque de vomir, je fourre le reste de frites dans ma bouche, et nous sortons de cet enfer dans lequel nous échouons trop souvent.
Le truc c’est qu’on fait toujours les mauvais choix, et qu’on passe notre temps à les rattraper. Lui et moi ne reparlerons jamais de l’affrontement, et j’en écrirai peut-être une nouvelle.
Pour l’instant lui enfile une écharpe, et moi un bonnet, parce que l’automne ne nous fait décidément pas de cadeaux. Je fais des efforts pour ne pas boiter en marchant. Et en nous éloignant du kebab, mon ami me demande si je sais ce qui se passe quand on tape «foutre» dans Google.
-On tombe le site de ta mère, m’informe-t-il.


Notes: - Fin de combat trop abrupte. Faire durer plus.
- Réconciliation peu crédible.

Prochainement: Roger mon nouvel ami
 
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