Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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24 août 2010

49. Martine au mauvais moment


-Alors tu n'as pas lu mon manuscrit ?
-Non.
Je me rends subitement compte que Martine doit me prendre pour un connard, de parler de moi dans un moment pareil. Mais comme je suis un de mes principaux centres d'intérêts, je ne me rends pas compte.
Elle remet ses cheveux en place avec gêne, et croise ses bras sur sa poitrine en regardant le sol entre nous. Et moi je ne sais toujours pas comment aborder le problème.
Autour de nous les gens hurlent sur les militaires alignés en une ligne compacte, la main sur la gâchette de leurs mitraillettes, qui bloquent le boulevard. Quelques kilomètres plus loin, les bombes  déchiquettent les immeubles haussmanniens, mais ne semblent pas inquiéter qui que ce soit. On s'habitue à tout.
Je demande à Martine pourquoi elle veut rentrer chez elle, m'attendant à ce qu'elle me réponde tout simplement « Parce que c'est chez moi, Ducon. », mais elle m'annonce qu'elle a finalement changé d'avis. Je jette un regard à Vincent, assis sur un trottoir quelques mètres plus loin, et lui demande par télépathie si Martine est bien réelle. Le moustachu ne saisit pas ce que je veux lui dire, et me fait signe de me démerder tout seul.
Tout est toujours une question de timing. Si j'étais arrivé plus tôt, j'aurais pu rentrer dans la capitale avant l'évacuation, et si ça avait été plus tard la fille de mes rêves aurait lu les lettres que j'ai glissées sous sa porte pour lui dire à quel point c'était stupide d'être séparés.
Je repense à cet exemplaire de mon manuscrit que j'ai glissé également, et regrette soudainement plus que tout de l'y avoir laissé. Je devrais m'en foutre mais une petite voix me chuchote que je suis capable d'écrire mieux, et que ce roman laissera une piètre image de moi. Et dieu sait si j'aime qu'on parle de moi en bien.
-Je peux pas faire mieux, dis-je.
Martine lève les yeux, surprise. Elle me sonde quelques instants, et passe sa main sur ma barbe. J'ai envie de m'enfuir en courant, ou de me réduire en cendres. Je voudrais dire un tas de trucs, faire un tas de truc, mais la vérité c'est que je reste planté là comme un gland, et que ma force d'inertie est telle que je ne bougerai pas tant que rien ne viendra me bousculer.
-Je vais y aller, m'annonce-t-elle.
-Je crois que je vais rester ici. J'ai pas le choix.
-T'es de ceux qui peuvent toujours faire mieux.
Au moment où elle dit ça je me sens encore plus faible que d'habitude. La ville et moi frissonnons à l'unisson. Mes épaules ont un soubresaut, et les immeubles tremblent sur leurs fondations. Quelques uns s'écroulent. L'instant passe comme un rêve, comme un petit tremblement de terre qui n'est perceptible qu'avec des sismographes. Un immeuble plus proche que les autres se casse la gueule, et une sorte de souffle vient caresser nos corps, et fait voleter les cheveux de Martine.
Le timing est mauvais, toujours. Je vais rester ici et regarder les bombes tomber, en attendant d'être enseveli, en pleurant comme un enfant. Je pleurerai si fort qu'on devra me soigner ensuite. Alors Martine viendra me rendre visite, et je mourrai dans ses bras. Et ça me suffira, parce que de toute manière je ne peux pas faire mieux.
Je la prends dans mes bras, et elle se dégage en m'expliquant que ce n'est pas une bonne idée. Je sais très bien ce qu'elle est en train de faire : Elle est en train de me quitter, encore. Dans quelques minutes je serai tout seul et je n'aurai plus de force.
Elle passe sa main sur mon visage, comme elle le fait tout le temps, et j'ai envie de lui arracher le bras. Je lui fais remarquer à quel point notre relation n'a été qu'une longue évolution vers le platonisme, et elle me demande d'un air absent pourquoi je gâche toujours les moments importants.
-Je suis...
En le disant, je cherche la réponse dans ma tête, sans succès. Je regarde son visage pour le graver dans ma mémoire, même si je sais très bien que le temps l'effacera.
Le sol s'effrite sous moi, se réduit en poudre et se disperse avec le vent. Je fais un pas de côté, puis deux, mais partout où je pose le pied le bitume part en cendres.
-Je retourne en province, me dit Martine. Je reviendrai quand ça se sera calmé.
-J'ai peur que ça se calme pas.
-Sois pas peureux.
Je ne pourrai supporter une banalité de plus. On est là comme deux cons à se regarder dans le blanc des yeux, en débitant des politesses, alors qu'on garde le plus important pour nous.
-J’ai vraiment peur que ça se calme pas.
Elle sourit, et me conseille de garder la barbe parce que ça me va bien. Elle m’embrasse une dernière fois, plus pour faire la paix avec moi que par envie. Elle rebrousse chemin et s’éloigne pour aller se perdre dans la foule des réfugiés.
Les immeubles n’en finissent pas de voler en éclats. Le son des bombes se rapproche, et les militaires avancent pour nous faire reculer. Le sol continue à se dissoudre sous mes pieds, et lorsque je vais m’assoir sur un banc, ce dernier s’embrase calmement, rongé par des petites flammes vertes.
Vincent vient me rejoindre, portant ses deux gros sacs de sport. Il m’explique qu’il ne me suivra pas plus loin, et me donne un milliard de raisons qui sont toutes légitimes. Je ne l’écoute même pas, car au fond je sais pourquoi il ne m’accompagnera pas.
Il me demande si je vais vraiment passer au plan B, alors que rien ne m’y oblige. Je lui réponds que je commence à peine à comprendre pourquoi je fais tout ça, et que pour cette fois je dois aller au bout des choses.
Il soupire, et ouvre un de ses sacs. Il en sort plusieurs trésors de sa collection, comme un costard et un rasoir. Je le remercie poliment, et nous marchons jusqu’à des toilettes publiques qui ont été épargnées par les pillages.
Pendant que le moustachu fait le guet, je rase ma barbe, sans mousse, et me coupe plusieurs fois. J’enfile ensuite une chemise, et m’escrime quelques minutes à faire un nœud de cravate, pendant que Vincent tambourine à la porte pour m’obliger à me dépêcher. Il me dit que les militaires avancent encore, et que les réfugiés commencent à fuir eux aussi.
Je passe un pantalon, une veste, et observe mon image dans le miroir. Pour la première fois, je ne reconnais pas Irving Rutherford. Je ne me reconnais pas non plus. Je vois en face de moi une personne étrange et déterminée, qui a un sourire rassurant. La personne que je suis devenu.
Quand je sors, Vincent le remarque aussi. Nous nous prenons dans les bras sans oser nous toucher, comme deux étrangers. Il m’annonce qu’il a un dernier cadeau pour moi.
Il sort de son sac une épée rutilante, au pommeau incrusté de pierres précieuses. Il me la tend, et en la saisissant je suis surpris de la trouver aussi légère. Je donne quelques coups avec contre le vent, et constate à quelle point elle est maniable. Je passe mon doigt sur le tranchant, et des gouttes de sang perlent de la ligne parfaitement dessinée qui est apparue sur ma peau.
Vincent baisse les yeux honteusement quand je le questionne sur la provenance de l’objet. Il marmonne quelque chose que je ne comprends pas bien, et grogne lorsque je lui demande de répéter.
­-Elle a… commence-­t-il. Elle a été forgée en secret dans la montagne sacrée de Helgafel, par les nains.
-Ah bon ?
-Elle est faite d’un alliage à la fois léger et indestructible. Rien ne pourra la briser. Et je crois bien que les joyaux sur le pommeau sont des pierres magiques. Je peux pas faire mieux.
Il déglutit péniblement, comme s’il allait vomir. Je sais à quel point ça a été dur pour lui de prononcer ces derniers mots. Son pragmatisme en a pris un sacré coup, et j’ai peur qu’il m’en veuille pour ça.
Mais nous échangeons une poignée de main cordiale, sans rancœur ni regret. Il me donne un fourreau pour ma nouvelle épée, et me souhaite bonne chance avec un air sincère.
-Je trouve rien à te dire de profond, s’excuse-t-il.
-C’est pas grave.
-Foutre.
Il me colle une petite claque sur la joue, et en tente une deuxième que j’esquive. Il tourne les talons et reprend sa propre route. Je me prends à espérer le revoir un jour.
Je range mon épée dans mon fourreau, et me retourne pour contempler Paris. C’est comme si la ville avait vieilli de mille ans aujourd’hui. Tout s’effrite autour de moi parce que je suis incapable d’embellir le monde qui m’entoure.
Je vais au devant de la colonne de militaires qui continue à faire reculer les gens. Je tombe sur un jeune soldat, qui pointe son arme sur moi, en m’ordonnant de rebrousser chemin.
-Tu sais qui je suis ? dis-je.
Il me dévisage quelques secondes, et ses sourcils font des va-et-vient sur son front. Il finit par me laisser passer, et je ne sais pas trop si c’est parce qu’il croit m’avoir reconnu, ou parce qu’il a eu peur de passer pour un con en demandant à un supérieur.
Les rues sont dégagées comme jamais. On voit que des tanks sont déjà passés aux traces de chenilles sur le sol, et aux voitures écrasées. La fumée des immeubles qui achèvent de brûler fait des ombres sur le sol, et cache le soleil.
Je me dis que c’est juste un mauvais moment à passer.


Note : Rendre le tout moins sentimental

Prochainement : Seul en piste (1)

18 mai 2010

35. Martine par paliers

« Ce matin Vincent m'a apporté une épée. Il n'a pas voulu dire où il l'avait trouvée. Il a prononcé nonchalamment quelques paroles inintelligibles, et a ignoré mes remerciements. Tout ce que j'ai réussi à comprendre c'est qu'il s'est donné du mal.
Mais selon Xavier, je dois continuer à m'entraîner encore quelques temps avec un manche à balai pour apprendre attaques et parades. Puis je dois passer à la barre de fer pour me familiariser avec le poids de ma future arme. Enfin seulement, je pourrai tenir l'épée et apprivoiser son tranchant. Xavier a du mal à se détendre.
J'ai pas mal fait la gueule au dîner qui a suivi. Je n'ai pas détaché mes yeux de cette arme moyenâgeuse appuyée contre un des murs du salon. Elle paraissait vieille, à en juger par les traces de rouille qui la balafraient par endroits, et la lame semblait un peu tordue. Plus une épée de cascadeur au Puy-Du-Fou que celle d'un chevalier légendaire. Mais quand même de quoi découper quelques tranches dans un bonhomme.
Xavier a glissé dans la conversation que l'entraînement n'était pas une raison pour que j'arrête d'écrire. Je l'ai envoyé chier en sachant pourtant qu'il avait raison. Tu commences à savoir comme je suis : Quand je n'écris rien pendant longtemps je commence à me prendre au sérieux et à réfléchir bizarrement.
Une fois que mes amis ont été couchés, je me suis emparé de l'épée et suis descendu dans la rue chaude. Je trouve que l'été que nous vivons est suffoquant. Je disais la même chose l'année dernière, mais j'étais loin d'imaginer ce qu'est la vraie chaleur.
Je me suis rendu vers ce bar de révolutionnaires où j'avais rencontré Irving Rutherford pour la première fois. L'épée s'est avérée moins lourde à porter que ce que je m'étais imaginé. Quand ils m'ont vu arriver, , avec ma démarche tranquille et mon sabre au clair, les gardes postés à l'entrée se sont plus ou moins affolés. Ils ont épaulé leurs mitraillettes et m'ont ordonné de décliner mon identité et le motif de ma visite.
-Je viens voir Irving Rutherford, ai-je dit. Je suis l'écrivain guerrier.
Je suis resté planté à les toiser, fier et stupide, et j'ai crié quelques insanités pour qu'on m'entende à l'intérieur du bâtiment. J'ai attendu que le dragon sorte de la taverne. Et crois-moi j'ai attendu longtemps. Un des soldats de pacotille est rentré dans le bar pour chercher du renfort et des explications, et m'a laissé seul avec son pote qui me gratifiait d'un rictus réservé aux fous qu'on croise dans le métro. Ce que j'étais peut-être, va savoir...
C'est Irving Rutherford qui est sorti de l'antre des révolutionnaires. J'ai immédiatement lu sur son visage qu'il me croyait mort pour de bon depuis notre dernière rencontre. Je te raconterai une autre fois comment je m'en étais sorti cette fois là.
J'ai haussé un sourcil, comme pour lui signifier « Eh ouais mon pote », et j'ai brandi mon épée telle un cadeau que je lui apportais. Je te fais grâce de la conversation que nous avons eue, pleine de provocations viriles et de phrases à double sens. Simplement, nous avons discouru sur la métaphysique, et il m'a juré que cette fois il n'allait par me louper. Et très vite nous avons été à cours de mots, et n'avons plus eu d'autre choix que de nous mettre en garde.
Il a sorti un flingue, et j'ai trouvé que pour une fois il manquait de prestance, ou qu'en tout cas pour une fois j'en avais plus que lui. Ça a été ma seule victoire de la journée. Que dire ? La bataille a été moins longue que prévu, moins épique. Je pense que certains de mes coups ont fait mouche, et que j'ai pu lui arracher un peu de sang. Mais j'avais du mal à juger de la situation avec une balle dans la poitrine.
J'ai moi aussi perdu beaucoup de sang, et finalement nous avons cessé le combat, en nous promettant que ce n'était que partie remise. Chacun de son côté est rentré panser ses blessures. J'ai choisi de venir chez toi, dans le vague espoir que tu y serais peut-être.
Quand tu reviendras on reparlera de tout ça plus en détail, parce que je me rends compte que je ne suis pas très clair sur certains passages, mais j'ai du mal à me concentrer. Tu devrais rentrer vite. J'espère que tu vas bien.
Moi je vais bien mais tu me manques. »
Une goutte de sang tombe par dessus ma signature, que j'essuie sur le revers de mon pantalon. Je me dis néanmoins que ça donne un côté authentique à mon récit qui ne l'est pas vraiment. Pour commencer j'aurais pu lui dire que j'avais peur de ne jamais la revoir.
La minuterie de l'immeuble de Martine est ridiculement courte. Je me demande parfois si les gens des étages supérieurs ont le temps de monter les escaliers avant que la lumière ne s'éteigne.
Assis par terre, le dos collé au mur, je passe mon temps à appuyer sur l'interrupteur pour ne pas me faire happer par les ténèbres. C'est sans doute mon imagination, mais j'ai le sentiment que les intervalles entre chaque extinction diminuent. Le temps s'accélère lentement mais sûrement, et la nuit passe à fond la caisse, pendant que je tache le parquet avec mon sang sous une lumière presque clignotante.
Jusqu'au point où je n'ai plus la force d'appuyer sur l'interrupteur, et que l'obscurité explose silencieusement. Les craquements du bois et le son du vent qui pousse les murs deviennent les seuls signes qui m'indiquent que le monde existe encore.
Une inspiration un peu trop forte me fait sentir le trou d'air qui me traverse et que je compresse tant bien que mal avec la paume de ma main. La douleur est rassurante dans un sens.
Péniblement, je rallume la lumière pour m'octroyer un sursis. Cette fois tout est différent. Les minutes ont fini de se précipiter, et semblent se suspendre autour de moi comme des ornements sacrés appartenant à des rites inconnus. Sentant mon esprit flancher, je me fais la promesse de rester athée jusqu'au dernier souffle, de ne pas me persuader que la fin c'est le début, et toutes ces conneries.
Du bout du pied, je fais glisser la lettre que j'ai écrite sous la porte de Martine. Au fond je ne lui ai rien dit. Son palier me happe peu à peu, la lumière capricieuse est devenue permanente, et je ne lui ai rien dit. C'est le premier texte que j'écris depuis des lustres, et je n'ai même pas été inspiré.
Après une éternité de bougonnements agonisants de ma part, la minuterie finit par s'éteindre. L'obscurité est plus profonde qu'avant, sans doute parce que nous sommes à une heure avancée de la nuit. Je persiste à croire qu’il n’y a pas de monde caché sous la surface des choses, et je mets toute mon énergie dans cette certitude. C’est elle qui m’empêche de claquer tout de suite, parce que sais que quand c’est fini c’est vraiment fini.
Un soupire que je pousse fait passer un filet d’air à travers le nouveau trou d’aération que j’ai entre les côtes, et la décharge de douleur me réveille un peu. Je tâtonne le mur jusqu’à l’interrupteur, et rallume la lumière. Roger se tient face à moi, assis sur une marche de l’escalier, et affecte un air concerné.
-Tu changes pas vraiment, me reproche-t-il.
-Si, dis-je dans un souffle fatigué. Doucement.
Le son de ma propre voix me paraît étrange après cette longue période de silence. Mes yeux sont encore emplis de ténèbres et ont du mal à s’habituer à la clarté nouvelle, si bien que Roger paraît plus fantomatique que jamais. J’hésite un instant à lui dire que mes amis pensent qu’il est une manifestation de mon imagination, mais je me ravise en réalisant que cela le blesserait à coup sûr.
Je lui demande comment va le futur, et il étire ses membres avec de faux airs de sportif, comme si c’était la question qu’il attendait depuis des lustres. Il m’explique qu’il est désolé de m’avoir fait miroiter le prix Nobel et la carrière d’écrivain qui va avec, mais qu’il cherchait une solution pour changer le cours des choses sans tout bouleverser.
-C’est la loi des voyages temporels, résume-t-il.
-Dans le futur je suis devenu quoi, en vrai ?
-Tu es mort du cancer.
-Au moins c’est une chose que j’aurai empêchée.
Je renonce à boucher le trou dans ma poitrine et laisse retomber ma main, qui est pleine de picotements. Je me persuade que ça ne veut pas dire que je renonce à vivre. Lorsque je demande à Roger s’il est venu du futur pour me sauver, il a une grimace, et m’explique que c’est plus compliqué que ça.
-Il s’agit d’Irving Rutherford, admet-il. Il s’est toujours agi de lui. J’ai cru que si tu t’accomplissais comme écrivain il ne ferait pas son apparition. Et quand il est apparu, j’ai cru que si je m’intégrais à son petit groupe, je pourrais le changer lui, avant que sa personnalité ne soit bien définie. Et je pense qu’il l’a bien compris et qu’il en a abusé.
On le croirait prêt à pleurer. Malgré mon insistance, il refuse de me révéler ce qu’Irving va commettre de si abominable qui justifie un voyage temporel. Un peu fatigué, je laisse courir et m’assois sur ma curiosité. Roger a ses raisons et j’ai les miennes.
-Tu as vraiment attaqué Irving Rutherford à l’épée ? me demande-t-il avec un sourire.
-J’ai menti dans la lettre. Je lui ai pas fait une égratignure, et c’est son homme de main qui m’a tiré dessus. Je me suis enfui parce que j’étais terrifié.
Il hoche la tête, compréhensif. Il me dit qu’il va me ramener chez moi, et que ce sera une preuve qu’il existe. Mais la lumière s’éteint brusquement, et quand je la rallume il a disparu.
Je devrais être honnête avec moi-même et m’avouer que je suis venu sur ce palier pour y mourir, en pensant que ça ferait les pieds à Martine. Que je rêvasse depuis des heures en attendant d'être à court de sang, dans l'espoir de vivre ou de mourir, pensant sans relâche à ce qui pourrait être et aux gens que je pourrais croiser.
Mes yeux se ferment doucement, et je n'en finis pas d'éspérer. Une torpeur rassurante s'empare de moi sans violence, avec une logique effrayante. À travers mes paupières closes, je perçois que la lumière s'éteint, encore. Je persiste à croire que quand c'est fini c'est vraiment fini.


Note : Suspense à deux balles

Prochainement : Paxton en enfer

9 février 2010

22. Xavier doute

-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.


Note : Hein ?

Prochainement : Gilbert Becaud
 
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