Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


Affichage des articles dont le libellé est campagne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est campagne. Afficher tous les articles

14 septembre 2010

52. Irving a gagné


Xavier et moi sommes devenus amis. Malgré son côté prophète bourru, j’ai appris à le connaître, et même maintenant qu’il est reparti dans son époque, il me rend encore visite de temps en temps.
Il est retourné dans le futur peu après que les militaires aient cédé la capitale aux révolutionnaires, en se plaignant d’avoir échoué dans sa mission. Mais les choses sont bien vite rentrées dans l’ordre quand la communauté internationale a décidé de finalement intervenir sur le cas français, pour contrer ce qui a été qualifié de « triomphe de l’inconscience ».
En quelques semaines, les soldats fraîchement débarqués ont repris la capitale, et la révolte a été étouffée dans l’œuf. Je pense que dans quelques années, on verra émerger une génération de nouveaux soixante-huitards qui se vantera d’avoir essayé de changer le monde.
Tout est redevenu comme avant, ou presque. Quelques lois sociales ont été passées, ou rétablies, mais les mesures n’ont duré qu’une année ou deux. Jusqu’à ce que le nouveau président explique à ses électeurs qu’à un moment il faut bien être réaliste.
Je suis tout sauf un meneur d’hommes. L’armée des perdants est redevenue raisonnable, et aujourd’hui les pays connaît une paix sociale sans précédent. Mais je continue à me faire appeler Irving Rutherford.
Vincent a fini par quitter le pays. Il est devenu un artiste assez reconnu outre-Atlantique. Un jour, alors que je n’avais plus de nouvelles de lui depuis des mois, il m’a appelé pour me demander de lui envoyer mon manuscrit, pour le faire publier. Quand je lui ai demandé pourquoi il ferait une telle chose, il m’a répondu laconiquement « Parce que je peux ».
A l’heure actuelle, mon histoire de chevalier a été traduite en anglais et distribuée à petit tirage. Les ventes s’annoncent très mauvaises, mais Vincent m’a quand même réclamé un deuxième livre.
Incapable d’écrire un autre roman, je lui ai envoyé ce vieux manuscrit rescapé de l’incendie de mon appartement, sur lequel je passais mon temps à cracher autrefois. Vincent, en le relisant, m’a annoncé que je n’avais jamais rien écrit de meilleur.
-Je veux bien te croire, ai-je dit avant de raccrocher.
Et le record tiendra sans doute toute ma vie. Même si on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.
Martine est revenue à peu près en même temps que ma tumeur. J’ai d’abord appris pour la tumeur, et alors que je rentrais chez moi après une longue journée de travail (j’ai retrouvé du travail), elle était là à m’attendre devant chez moi. Je n’ai aucune idée de la façon dont elle m’a retrouvé.
Elle voulait qu’on se remette ensemble, mais quand je l’ai prise dans mes bras j’ai pensé à la tumeur, et j’ai pensé à cette vie faite de compromis. J’ai relâché mon étreinte et j’ai décliné sa proposition. J’ai ensuite passé plusieurs nuits sans dormir.
J’ai fini par retrouver le sommeil, et je suis revenu à ma petite routine. J’ai essayé d’écrire une ou deux nouvelles, que je n’ai pas réussi à terminer. J’ai changé de boulot, pour rompre la routine.
Je me suis fait faire un tatouage. Le dernier. J’ai fait écrire « Gagné » sur ma poitrine. Parfois je croise dans le miroir ce tatouage rescapé qui proclame « Chaque jour sera d’or », et j’ai le réflexe de le gratter, comme s’il pouvait partir. J’essaye d’économiser pour me payer une opération au laser, mais la majorité de mon argent est englouti dans ma tentative de me reconstituer une collection de bandes dessinées, et dans mes frais médicaux.
Quand Xavier passe me voir, il me rappelle que je suis encore jeune. Il me raconte que le futur ne semble pas bouger d’un pouce ces temps-ci, et que je devrais en profiter pour m’offrir des vacances.
-Le futur est putain d’immuable, ai-je remarqué un jour avec une pointe d’aigreur.
-Juste pour les gens comme toi.
Je suis parti passer une semaine chez Vincent et ça m’a fait un bien fou. Même s’il n’a pas eu beaucoup de temps à m’accorder, il a été très hospitalier, et m’a présenté des filles susceptibles de me plaire. Je suis rentré en France les bras chargés d’exemplaires invendus de mon premier roman édité.
Je l’ai relu une fois chez moi, et je me suis couché tard malgré le décalage horaire et la journée de travail qui m’attendait le lendemain. Avec le recul, j’ai trouvé la fin plutôt optimiste :
« Paxton Fettel tira trois cent pièces d’or de son équipement, et deux cent de plus de son épée. C’est vêtu tel un vagabond qu’il quitta la petite bourgade accueillante. Il passa par la forêt sans rencontrer un seul brigand.
-Me voici devenu le roi des moins que rien, jubila-t-il.
La vie de chevalier avait été lourde et contraignante. L’abandonner de la sorte le fit exulter pendant plusieurs jours. Il avait de l’argent d’avance, et aucune responsabilité. Il passa même devant un groupe de gobelins en cavale sans lever le petit doigt.
Les jours passèrent, d’auberge en auberge, et il découvrit que le monde ne se limitait pas aux vastes terres de Ragnar. Au-delà des montagnes, à l’est, l’attendait le peuple aquatique rescapé du grand déluge. Accessible par bateau, au nord, se trouvait la terre des géants.
Sans s’en rendre compte, il perdit jusqu’à l’envie de se battre. Certains soirs, au coin du feu, il se figurait les vieux rois avachis sur leurs trônes, l’épée pendante et la couronne en décrépitude, qui écoutaient les bardes d’une oreille distraite. Lui, le roi des pâturages et des campements provisoires, s’endormait chaque soir au son des tavernes adjacentes.
Il finit par manquer un jour d’argent. Il racheta une vieille ferme délabrée pour une bouchée de pain, et se mit en tête de cultiver juste assez pour se nourrir. Et puis bordel, il serait heureux !
Ses débuts d’agriculteur ne furent pas faciles, et sa première récolte fut si maigre qu’il du solliciter la générosité de ses voisins pour passer l’hiver. On aimait bien Paxton dans le voisinage, même si certains essayaient parfois de lui faire comprendre à mots couverts qu’un chevalier ne fera jamais un bon paysan, et vice-versa.
-Honnêtement, je ne vois pas plus de noblesse dans la chevalerie que dans le travail des champs, raillait souvent Paxton.
« Ce n’est pas une question de noblesse, mais de tempérament. On ne se force pas à être quelqu’un d’autre. » lui répondit une fois Gargan l’édenté, ce qui mit Paxton dans une rage folle.
Les récoltes se succédèrent, et s’améliorèrent quelque peu. On voyait parfois passer un voile maussade sur les yeux de Paxton, aussi fugitif qu’inexplicable. Et parfois, lorsqu’il voyait des enfants jouer avec des épées en bois dans les champs, il semblait faire un effort pour reporter sa concentration ailleurs.
Un jour, il rencontra à la fête du village son ancien ami Morgados, qui ne le reconnut pas au premier regard. Paxton fut forcé de lui expliquer qu’il avait renoncé à la chevalerie pour vivre plus simplement.
-Plus simplement que quoi ? fit Morgados, surpris.
Ils discoururent longtemps sur l’utilité de la régulation des gobelins, et la vie d’homme libre. Les deux compères burent quelques verres, et rentrèrent en chantant jusqu’à la ferme de Paxton. Au petit matin Morgados reprit la route.
Paxton Fettel ne travailla pas ce jour là. Il resta assis sur une chaise devant sa porte, et regarda le soleil grimper et descendre. Il se laissa pénétrer par les champs et leurs ressources inépuisables, et faillit verser quelques larmes en se remémorant certains combats épiques qu’il avait mené.
Il ne mangea pas, ne prononça pas un mot, mais sembla passer sa journée à faire de longs adieux à quelque chose ou quelqu’un avec qui il n’était pas vraiment intime. La lumière déclinant, ses traits s’assouplirent pour se charger d’une nostalgie un peu enfantine, qui fit sourire les paysans du coin.
Certaines personnes paraissent un peu étranges.
La nuit tombée, Paxton s’étira, puis alla ranger sa chaise à l’intérieur. Il ressortit une dernière fois pour contempler la plaine assoupie, et prit sa décision. »

FIN

20 juillet 2010

44. Vincent ne joue pas selon les règles


-Avoue que tu rêverais de le tuer.
-C'est pas le sujet.
Je fourre mes mains dans mes poches et hâte le pas, tentant de distancer Vincent. Mais il ne semble pas gêné le moins du monde par cette accélération subite, et me poursuit calmement avec le sourire qu'ont les petits diables perchés sur votre épaule dans les dessins animés.
-T'as déjà essayé de le tuer, me rappelle-t-il.
La route de campagne résonne du juron que je pousse. Il ricoche sur les pommiers et manque sa cible première. Le moustachu, narquois, me demande pourquoi Xavier devrait mourir. La mâchoire crispée, je lui donne un coup dans l'épaule, me retenant de viser plus haut.
-Xavier doit mourir depuis le début, dis-je. C'est juste que c'était tellement évident qu'on l'a pas vu. Il le sait aussi. Il fait le ménage avant de partir.
Vincent passe le kilomètre suivant à se foutre de ma gueule. Il cavale derrière moi en faisant mine de s'étouffer, ou de se tirer une balle dans la tête. Je fais semblant de ne pas le voir, attendant qu'il se lasse de lui-même, mais c'est sans compter sur son exceptionnelle ténacité.
Dépassant les bornes du supportable, il en vient même à inventer une chanson qu'il baptise « La vie n'est pas métaphysique ». à chaque refrain il emmène sa voix dans les profondeurs, avec un swing de jazzman :
« La vie n'est pas métaphysique
Comme dans un de tes romans pourris
Il n'y a pas d'enchaînements logiques
Tes certitudes je les vomis »
Vincent ne voit pas les signes. Le seul qui les voit, c'est Xavier, et Xavier ne nous avouera pas de lui-même qu'il va mourir.
Le temps se couvre, et la grisaille vient s'accorder avec le paysage que nous traversons. L'air devient étouffant d'humidité. Le bitume abimé craque presque sous nos pas, tandis que nous nous enfonçons plus avant dans les pâturages désertés et les champs en jachère.
-Mais c'est quoi cet endroit ? crise Vincent, visiblement mal à l'aise.
-C'est toi qui m'a demandé de t'emmener.
-J'aurais jamais trouvé tout seul, tout se ressemble dans ta région de merde !
-C'est juste que t'es pas assez attentif.
Une pluie chaude et diffuse se met à tomber timidement. Elle est fine et insidieuse, et nous trempe sans que nous ne nous en rendions compte. Le moustachu me demande si nous sommes encore loin, tandis que je bifurque sur un chemin en terre.
-Quelques kilomètres, dis-je.
Il grimace en regardant ses chaussures blanches vernies, déjà parsemées de brins d'herbes. Puis il scrute le chemin devant nous qui va se perdre entre les champs, que la pluie change déjà en boue.
-C'est moi qui vais mourir, soupire-t-il.

Fernandel me présente Sangoku, un homme d'une trentaine d'années à la barbe garnie, coiffé d'une casquette de baseball. Puis il m'introduit à Hannibal, un gros fermier quadragénaire. Je lui demande si il a choisi son nom pour Hannibal le carthaginois.
-Plutôt pour Hannibal Lecter, me répond-il très sérieux.
Fernandel, paysan à la retraite, me désigne du doigt des gens déjà assis autour d'une table, me conseillant de ne pas les déranger car ils se concentrent : Nixon et Ragnarök.
Je fausse compagnie au maître de maison, et me réfugie auprès de Vincent. Je lui avoue que je ne m'étais pas du tout imaginé ça comme ça.
-Comment, alors ? répond-il d'un air moqueur.
-C'est quoi ton pseudonyme à toi ?
Il plisse les yeux, et me tire sur l'oreille pour l'amener près de sa bouche. Il me chuchote « Celui dont on ne doit pas prononcer le nom », comme une confidence volée. Je lui demande s'il parle de Yahvé, et il me colle une claque derrière la tête.
-Voldemort, pauvre con...
Tout ça m'énerve un peu. Les pseudonymes ne disent rien, et les gens semblent trop sérieux. Le petit groupe s'installe à la table où étaient déjà assis Nixon et Ragnarök, et commence à parler affaires. Fernandel propose des mises peu élevées pour commencer, et parie cinq kilos de carottes. Nixon met en jeu des pommes de terre et du maïs, suivi par Ragnarök. Hannibal propose quelques litres d'essence.
Vincent coupe la parole à Sangoku, et déballe d'un petit sac sa collection de jeux-vidéos. Il doit argumenter dur pour prouver qu'elle vaut autant que cinq kilos de carottes.
L'humeur maussade, je décide de les laisser jouer et d'aller faire un tour dehors. Vincent approuve en ajoutant à la cantonade que c'est meilleur pour son moral quand je ne suis pas dans les parages. Je lui adresse un doigt d'honneur sans me retourner.
Dehors l'air est toujours étouffant d'humidité. La cour de la ferme de Fernandel est beaucoup moins bien entretenue que son potager. Ça et là s'entassent des objets hétéroclites en proie à la rouille ou à la moisissure. Je tape dans un ballon crevé, qui ne me fait même pas le plaisir de rouer plus de quelques mètres.
Par la fenêtre, j'aperçois Vincent qui distribue des cartes à jouer en affectant un air sérieux. Il regarde les siennes, puis demande à Nixon de commencer à jouer. Je réalise soudainement que les gens autour de la table ne connaissent pas les règles.
Je contourne une haie mal entretenue qui pousse à la diable, pour avoir un meilleur panorama que celui d'une cour de ferme. Les champs en friche s'étendent à perte de vue, coiffés par la grisaille. Par endroits de petites plantations de légumes surgissent fugitivement. Une silhouette se détache sur un chemin en terre, gauche et recroquevillée.
Je pense d'abord avoir affaire à une vieille dame, et vais à sa rencontre pour l'aider à marcher. Très vite je m'aperçois que la silhouette est masculine, et je comprends immédiatement qui se trouve en face de moi. Il a maigri, et semble plier sous le poids d'une force invisible.
-Qu'est-ce qui t'es arrivé, Roger ?
Il lève la tête vers moi avec des yeux rougis et à demi-clos, et crache par terre avec violence. Il fait un effort pour se redresser avant de me répondre d'un air fier : « Ta putain d'époque. Voilà ce qui m'est arrivé ».
Je le constate. Les jours que nous vivons ne sont pas faits pour les gens qui connaissent mieux. Je lui demande calmement où est-ce qu'il s'est trompé.
-D'un bout à l'autre, répond-il. Je voulais améliorer le futur et finalement je me rends compte qu'il n'était pas si mal. Mais toi ! Toi tu pourrais, je sais pas...
-C'est fini, Roger, faut que tu t'en ailles. Ton futur est trop vaste pour moi qui prends les problèmes au jour le jour.
Je le jurerais prêt à me mordre. Il retrousse sa lèvre supérieure, me laissant voir des dents jaunies, et pousse une sorte de sifflement félin. J'ai l'impression qu'il pourrit littéralement sur place. Comme une bête traquée, il s'approche précautionneusement de moi comme si j'étais un prédateur qui mettait en danger sa progéniture.
J'enlève une chaussure, et la brandit en le priant une dernière fois de s'en aller. Comme il marche vers moi, je me retrouve obligé de lancer mon projectile, qu'il reçoit sur le coin du visage. Il pousse un gémissement, et ramasse la chaussure, prêt à me la renvoyer, mais se ravise lorsque je le menace avec un rugissement bestial.
Sans demander son reste, il s'enfuit sur le chemin en terre, en claudiquant, façon Cour des miracles. Je le regarde s'éloigner, et rebrousse chemin une fois qu'il est sorti de mon champ de vision, avec la certitude d'avoir progressé dans un sens.

Alors que nous arrivons dans mon quartier, Vincent me demande si je veux qu'il porte mon sac de pommes de terre. Surpris par sa gentillesse, je me prends à penser que lui aussi mûrit. Mais la raison en est toute autre.
-Comme ça ta mère et tes sœurs croiront que j'ai tout porté seul depuis le début, m'explique-t-il.
Je lui jette un regard éberlué qui le fait rire. Sans réfléchir, je lui donne mon sac de victuailles, qu'il vide dans le sien. Avachi sous le poids de son chargement, il traîne ensuite des pieds et peine à rester à ma hauteur. Et pourtant il me manque une chaussure.
Vincent aussi progresse dans un sens. Autrefois il ne m'aurait demandé mon sac que pour les derniers mètres.
-Du gâteau, souffle-t-il.
-Tu parles de ta partie de poker ?
-Ça aussi.
-Tu as inventé des règles ?
-J'améliore le jeu.
Nous tournons à un croisement et débouchons dans ma rue. La pluie a cessé depuis longtemps, et l'air est un peu plus respirable. En pénétrant dans ma cour, nous retrouvons Xavier qui est occupé à ce qui ressemble à un exercice de tai chi. En apercevant le sac plein de Vincent, il lui demande s'il a gagné à la loyale. Le moustachu se retourne vers moi, cherchant un appui, et je confirme que la partie s'est déroulée dans les règles.
Vincent pose son chargement, et s'essuie le front d'un revers de manche. Il explique à Xavier que je pense qu'il va mourir. Mes deux amis partent dans un fou-rire dingue. J'attrape une carotte et me mets à grignoter en regardant mes pieds.
-C'est la grande vie, clame Xavier entre deux pouffements.
Et je n'ai aucune idée de ce qu'il veut dire par là.


Notes : -Roger caricatural
-Développer la chanson

Prochainement : Roger nous dit adieu

15 décembre 2009

14. Caroline à la ferme

La campagne humide ne m’encourage pas vraiment. Les champs se cachent derrière les rangées d’arbres, et la rosée peine à faire scintiller l’herbe dans la lumière grise. Ça et là, des chiens aboient, gardant des fermes retranchées.
Voilà bien une heure que je suis tombé en panne sèche. Ruisselant de sueur, je pousse le scooter sur le bas-côté, et les quelques voitures qui m’ont croisé se sont foutu de ma gueule. Quand on ne connaît pas le coin, il est impossible de trouver une station-service.
Paris et ses émeutes me paraissent à des années lumières. Le calme et la tristesse qui émanent du paysage me portent sur les petites routes, et m’induisent en erreur car chaque chose se ressemble ici. Et les écrivains en rade se mettent à avoir l’air de savoir où ils vont.
Je suis déjà venu ici, j’ai déjà croisé ces silos. Je m’engage dans un chemin en terre qui coupe les champs, avec la certitude d’être arrivé à destination.
Je pousse le scooter dans la boue, dans un ultime effort. A vrai dire ce n’est pas que je n’avais nulle part où aller, c’est que j’ai fait au plus simple. J’aurais sans doute dû prévenir, mais les portables ne passent plus nulle part maintenant.
Je passe la grille de la ferme que je cherchais. J’aperçois Xavier dans la cour, chaussé de bottes, qui trimballe une brouette remplie de vieux objets rouillés. Je lui fais signe de la main, et la surprise lui fait lâcher les poignées de son engin, qui déverse son contenu sur le sol.
Je pose le scooter et vais l’aider à ramasser sa cargaison pour la remettre dans la brouette. Je lui demande ce qu’il fait exactement.
-Je débarrasse une des granges, m’explique-t-il, le plafond ne va pas tarder à s’écrouler. Mec, si tu me dis que tu es venu de Paris en scooter, je crois que je mets un terme à notre amitié.
Je pose un vieux moulin à café rouillé dans la brouette, sans rien répondre. Il marmonne dans sa barbe quelque chose comme « trop con », mais ne s’étend pas sur le sujet. Je réalise que je commence à le fatiguer.
Il va ranger la brouette, et m’invite à l’intérieur. Un chien nous accueille avec des aboiements joyeux, et nous suit jusqu’à la cuisine. Xavier s’excuse de n’avoir que de la chicorée à me proposer, mais je lui dis que c’est très bien. C’est un mensonge, mais j’essaye de le ménager un peu.
Il m’explique que ses parents sont partis pour quelques jours, mais que comme on est en hiver il y a pas grand-chose à faire à part nourrir les bêtes, et qu’il s’en sort tout seul.
-Et toi, me demande-t-il, t’as eu les résultats pour ton genou ?
-Oui. C’est pour ça que je fais le voyage.
-Tu vas repartir ?
-Je préfère pas te dire où je vais, sinon, tu vas encore t’énerver.
J’attrape un exemplaire de « Caroline à la ferme » qui traîne sur le buffet. J’ouvre le livre à la page où l’on a une vue d’ensemble de la ferme de Xavier. Le mec qui écrit les « Caroline » et un de leurs voisins, et il a même placé les parents de Xavier comme oncle et tante de cette chère Caroline. A chaque fois que je viens ici, j’ai l’impression de me retrouver dans un bouquin de mon enfance.
Xavier me sert une tasse de chicorée sans décrocher un mot. Je sais qu’il ne m’adressera pas la parole tant que je ne lui aurai pas dit où je vais. Xavier pense que si je l’aime bien, c’est parce qu’il est exigeant avec moi.
Je lâche « En Suisse » timidement, et ça suffit à le mettre dans une rage folle. Il me hurle dessus, donne un coup de pied dans le buffet, et le chien se met à aboyer furieusement. La cacophonie envahit rapidement la cuisine, et j’avale une grande gorgée de chicorée pour me donner du courage.

La nuit a enveloppé la campagne, et frotte les carreaux avec de la suie, si bien que je n’ai aucune idée de ce qui se passe à l’extérieur. L’obscurité dehors ressemble au monde que je vois quand je ferme les yeux, et j’ai l’impression que si je sortais de la maison, je pourrais voler ou croiser des gobelins.
Xavier débarrasse nos assiettes pour les mettre dans l’évier. Nous allumons des cigarettes. Le chien, qui avait la tête posée sur mes genoux, semble gêné par l’odeur et sort de la cuisine.
Xavier m’annonce qu’il a prévu un truc spécial pour le dessert. Je lui réponds que malheureusement pour lui je ne mange pas de ce pain là.
-C’est moins drôle quand c’est toi qui fais la blague, me fait-il remarquer.
Il se met à fouiller dans les placards, en me demandant si j’ai bien lu le bouquin sur le chamanisme qu’il m’a prêté.
-On passe à la phase pratique, dit-il. Le truc c’est que t’es en vrac, et que tu dois retrouver de la puissance, sinon le voyage va te casser en deux.
Il finit par sortir du fond d’un placard un pot de confiture artisanale, qu’il pose sur la table devant moi d’un air satisfait. Puis il sort deux cuillères d’un tiroir. J’ouvre le pot et renifle son contenu avec méfiance.
-Confiture de framboises ? je demande.
-Il y a pas que des framboises dedans, répond-il.
Je cherche à deviner en le regardant quel peut être l’ingrédient secret dans sa recette. Depuis que Xavier s’est initié au chamanisme, ma vie est devenue un enfer. Tous les conseils et les jugements qu’il peut porter sur ma vie répondent à des schémas que je ne connais pas. J’ai lu le bouquin qu’il m’avait prêté, sauf que j’ai pas tout retenu.
Mais au point où j’en suis, tout encouragement est bon à prendre, et je plonge ma cuillère dans la confiture. Nous nous appliquons à vider le pot tous les deux, après quoi il m’annonce que nous devons sortir.
En ronchonnant, j’enfile mon immense manteau d’hiver, qui me protège d’un tas de choses, mais pas des créatures tapies dans l’obscurité dehors. Armé d’une lampe-torche, Xavier m’emmène à travers champs, fendant la nuit pour me conduire je ne sais où. La campagne est silencieuse et dense. Peu de bruits nous parviennent, et les ténèbres nous bercent, alors qu’à chaque pas je sens la confiture de framboise brouiller mes pensées et m’isoler de Xavier. Je demande à ce dernier ce qui est sensé se passer.
-Peut-être rien, répond-il. Peut-être que tu vas trouver un endroit où tu seras puissant, et recharger tes batteries. Ou peut-être que tu vas rencontrer ton animal totem.
-Tu l’as rencontré, toi ?
-Oui. Un corbeau.
Il m’apprend que le corbeau est un messager, et que son caractère n’est pas tellement d’agir, mais de mettre les autres sur la bonne voie. Il m’engage à lui faire plus confiance, mais j’ai du mal à m’en remettre entièrement à un mec qui a eu son diplôme de chaman sur internet.
-On est arrivés.
Il éclaire devant lui, et je m’aperçois que nous sommes à l’orée d’une forêt. D’un geste brusque, il me pousse entre les arbres, et me crie d’avancer. Le temps que mes yeux s’habituent à la nuit compacte, je trébuche timidement sur le sol couvert de mousse. Mes mains cherchent l’écorce des piliers qui m’entourent, et mon cœur bat à m’en fêler les côtes.
Je sens la confiture de framboise monter peu à peu en moi, à mesure que ma démarche gagne en assurance. Et c’est alors que mes yeux distinguent une forme sombre passer entre deux arbres. Je remonte la fermeture éclair de mon manteau d’hiver comme si j’enfilais une armure, même si je sais pertinemment que je ne peux rien face aux créatures tapies dans l’obscurité. Ne pas avoir tué Xavier quand j’en avais l’occasion est l’un des plus grands regrets de ma vie.
La créature refait un passage, plus près de moi. La panique m’empêche de bouger, et j’attends impuissant que la forme qui bouge entre les troncs vienne à ma rencontre.
C’est ce qu’elle fait. Elle irradie une faible lumière, et je plisse les yeux pour l’observer qui marche vers moi d’un pas gauche. Je ressasse les informations plusieurs fois dans ma tête avant d’oser m’avouer que j’ai face à moi un ourson vêtu d’un costume tyrolien. Mais pas n’importe lequel.
-Tu es Boum, dis-je. L’ours de « Caroline à la ferme ».
-Oui, répond-il calmement.
-C’est toi mon animal totem ?
-Oui.
J’ai envie de pleurer. C’est pas possible que Boum, l’ourson de Caroline, puisse m’apporter de la puissance. Enfin merde, il est même pas mignon, et il me fait même pas marrer. Boum doit certainement sentir ma déception, car il argumente que l’ours est un très bon animal totem.
-Un ours en costume tyrolien, dis-je.
-Ca veut dire que tu as raison d’aller en Suisse.
Je m’allume une cigarette, dépité. Boum pose sa patte contre mon torse, et je l’écarte d’un geste violent en lâchant un « Touche ta mère ! » par réflexe. Il m’explique qu’il doit me transmettre sa puissance, et que je dois me laisser faire. Je me mets alors à lui hurler dessus :
-Putain, Boum, me fais pas chier ! La puissance je l’ai, Xavier a rien compris, merde !
-Xavier veut ton bien. Il veut que tu prennes de meilleures décisions.
-Bordel, je sais, je fais plein de mauvais choix ! Je le sais très bien, Boum. Sauf que lui il croit que c’est parce que je manque de force. Alors que merde, si je foire aussi souvent, c’est pas parce que j’ai peur, c’est juste parce que je suis con !
Je tire une bouffée gigantesque sur ma cigarette. Boum s’en retourne dans la forêt, vexé. Mais je crois que malgré lui il m’a donné un peu de puissance. Parce que ça fait vraiment du bien d’engueuler un ourson.

-C’est de l’essence à tracteur, t’as pas le droit de rouler avec ça, alors fais gaffe.
Xavier finit de remplir le réservoir du scooter à partir d’une citerne de la cour. Emmitouflé dans mon immense manteau, je laisse le vent venir se briser contre moi, en écoutant mon ami me faire les recommandations d’usage et me demander si je suis bien sûr de ce que je fais.
-Au fait, ajoute-t-il, j’ai eu Vincent par mail. Il dit que si tu remets les pieds à Paris il te tue. D’abord parce que tu t’es barré avec son scooter, et ensuite à cause de la nouvelle que tu as écrit sur ses couilles.
-T’en as pensé quoi, toi ?
-Elle est pas mal. Sinon je t’ai aussi imprimé un itinéraire.
Il me tend une liasse de feuilles qui indiquent comment rejoindre la Suisse par les petites routes. J’essaye de le remercier aussi chaleureusement que je peux, mais ce n’est simplement pas comme ça qu’on fonctionne tous les deux, et la gratitude sonne faux dans ma bouche.
Alors je démarre le scooter. En m’éloignant de la ferme, j’entends Xavier au loin qui me traite d’abruti. Je reprends le chemin en terre, et débouche sur la route. Une personne que je connais bien m’attend sur le bas-côté, un casque à la main. Je m’arrête pour demander à Roger comment il a fait pour venir ici.
-Je n’existe pas vraiment tu sais, ricane-t-il.
-C’est vrai ?
-Mais non, je te fais marcher…
Il enfile son casque et monte avec moi sur le scooter. Je vais encore devoir me coltiner ce connard. Je lui passe l’itinéraire que m’a imprimé Xavier et lui demande de faire le GPS humain. Après un rapide coup d’œil à la première page, il m’annonce que je vais dans le mauvais sens.


Notes : -Xavier trop sérieux
-Vérifier pour les droits d’auteur du personnage de Boum

Prochainement : Roger copilote
 
Annuaire Miwim Annuaire blog Blog Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs visiter l'annuaire blog gratuit Blog Annuaire litterature Blogs Annuaire blogs Blog Annuaire litterature Annuaire de blogs Littérature sur Annuaire Tous les Blogs Blogs / Annuaire de Blogs Annuaire Webmaster g1blog Annuaire blog Rechercher rechercher sur internet plus de visites Moteur Recherche annuaire blog Référencement Gratuit Littérature sur Annuaire Koxin-L Annuaire BlogVirgule Annuaire Net Liens - L'annuaire Internet Annuaire de blogs quoi2neuf Vols Pas Chers Forum musculation hotel pas cher Watch my blog ExploseBlogs Liens Blogs Livres

Ce site est listé dans la catégorie Littérature : Atelier d'écriture en ligne de l'annuaire Seminaire referencement Duffez et Définitions Dicodunet

Votez pour ce site au Weborama