Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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14 septembre 2010

52. Irving a gagné


Xavier et moi sommes devenus amis. Malgré son côté prophète bourru, j’ai appris à le connaître, et même maintenant qu’il est reparti dans son époque, il me rend encore visite de temps en temps.
Il est retourné dans le futur peu après que les militaires aient cédé la capitale aux révolutionnaires, en se plaignant d’avoir échoué dans sa mission. Mais les choses sont bien vite rentrées dans l’ordre quand la communauté internationale a décidé de finalement intervenir sur le cas français, pour contrer ce qui a été qualifié de « triomphe de l’inconscience ».
En quelques semaines, les soldats fraîchement débarqués ont repris la capitale, et la révolte a été étouffée dans l’œuf. Je pense que dans quelques années, on verra émerger une génération de nouveaux soixante-huitards qui se vantera d’avoir essayé de changer le monde.
Tout est redevenu comme avant, ou presque. Quelques lois sociales ont été passées, ou rétablies, mais les mesures n’ont duré qu’une année ou deux. Jusqu’à ce que le nouveau président explique à ses électeurs qu’à un moment il faut bien être réaliste.
Je suis tout sauf un meneur d’hommes. L’armée des perdants est redevenue raisonnable, et aujourd’hui les pays connaît une paix sociale sans précédent. Mais je continue à me faire appeler Irving Rutherford.
Vincent a fini par quitter le pays. Il est devenu un artiste assez reconnu outre-Atlantique. Un jour, alors que je n’avais plus de nouvelles de lui depuis des mois, il m’a appelé pour me demander de lui envoyer mon manuscrit, pour le faire publier. Quand je lui ai demandé pourquoi il ferait une telle chose, il m’a répondu laconiquement « Parce que je peux ».
A l’heure actuelle, mon histoire de chevalier a été traduite en anglais et distribuée à petit tirage. Les ventes s’annoncent très mauvaises, mais Vincent m’a quand même réclamé un deuxième livre.
Incapable d’écrire un autre roman, je lui ai envoyé ce vieux manuscrit rescapé de l’incendie de mon appartement, sur lequel je passais mon temps à cracher autrefois. Vincent, en le relisant, m’a annoncé que je n’avais jamais rien écrit de meilleur.
-Je veux bien te croire, ai-je dit avant de raccrocher.
Et le record tiendra sans doute toute ma vie. Même si on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.
Martine est revenue à peu près en même temps que ma tumeur. J’ai d’abord appris pour la tumeur, et alors que je rentrais chez moi après une longue journée de travail (j’ai retrouvé du travail), elle était là à m’attendre devant chez moi. Je n’ai aucune idée de la façon dont elle m’a retrouvé.
Elle voulait qu’on se remette ensemble, mais quand je l’ai prise dans mes bras j’ai pensé à la tumeur, et j’ai pensé à cette vie faite de compromis. J’ai relâché mon étreinte et j’ai décliné sa proposition. J’ai ensuite passé plusieurs nuits sans dormir.
J’ai fini par retrouver le sommeil, et je suis revenu à ma petite routine. J’ai essayé d’écrire une ou deux nouvelles, que je n’ai pas réussi à terminer. J’ai changé de boulot, pour rompre la routine.
Je me suis fait faire un tatouage. Le dernier. J’ai fait écrire « Gagné » sur ma poitrine. Parfois je croise dans le miroir ce tatouage rescapé qui proclame « Chaque jour sera d’or », et j’ai le réflexe de le gratter, comme s’il pouvait partir. J’essaye d’économiser pour me payer une opération au laser, mais la majorité de mon argent est englouti dans ma tentative de me reconstituer une collection de bandes dessinées, et dans mes frais médicaux.
Quand Xavier passe me voir, il me rappelle que je suis encore jeune. Il me raconte que le futur ne semble pas bouger d’un pouce ces temps-ci, et que je devrais en profiter pour m’offrir des vacances.
-Le futur est putain d’immuable, ai-je remarqué un jour avec une pointe d’aigreur.
-Juste pour les gens comme toi.
Je suis parti passer une semaine chez Vincent et ça m’a fait un bien fou. Même s’il n’a pas eu beaucoup de temps à m’accorder, il a été très hospitalier, et m’a présenté des filles susceptibles de me plaire. Je suis rentré en France les bras chargés d’exemplaires invendus de mon premier roman édité.
Je l’ai relu une fois chez moi, et je me suis couché tard malgré le décalage horaire et la journée de travail qui m’attendait le lendemain. Avec le recul, j’ai trouvé la fin plutôt optimiste :
« Paxton Fettel tira trois cent pièces d’or de son équipement, et deux cent de plus de son épée. C’est vêtu tel un vagabond qu’il quitta la petite bourgade accueillante. Il passa par la forêt sans rencontrer un seul brigand.
-Me voici devenu le roi des moins que rien, jubila-t-il.
La vie de chevalier avait été lourde et contraignante. L’abandonner de la sorte le fit exulter pendant plusieurs jours. Il avait de l’argent d’avance, et aucune responsabilité. Il passa même devant un groupe de gobelins en cavale sans lever le petit doigt.
Les jours passèrent, d’auberge en auberge, et il découvrit que le monde ne se limitait pas aux vastes terres de Ragnar. Au-delà des montagnes, à l’est, l’attendait le peuple aquatique rescapé du grand déluge. Accessible par bateau, au nord, se trouvait la terre des géants.
Sans s’en rendre compte, il perdit jusqu’à l’envie de se battre. Certains soirs, au coin du feu, il se figurait les vieux rois avachis sur leurs trônes, l’épée pendante et la couronne en décrépitude, qui écoutaient les bardes d’une oreille distraite. Lui, le roi des pâturages et des campements provisoires, s’endormait chaque soir au son des tavernes adjacentes.
Il finit par manquer un jour d’argent. Il racheta une vieille ferme délabrée pour une bouchée de pain, et se mit en tête de cultiver juste assez pour se nourrir. Et puis bordel, il serait heureux !
Ses débuts d’agriculteur ne furent pas faciles, et sa première récolte fut si maigre qu’il du solliciter la générosité de ses voisins pour passer l’hiver. On aimait bien Paxton dans le voisinage, même si certains essayaient parfois de lui faire comprendre à mots couverts qu’un chevalier ne fera jamais un bon paysan, et vice-versa.
-Honnêtement, je ne vois pas plus de noblesse dans la chevalerie que dans le travail des champs, raillait souvent Paxton.
« Ce n’est pas une question de noblesse, mais de tempérament. On ne se force pas à être quelqu’un d’autre. » lui répondit une fois Gargan l’édenté, ce qui mit Paxton dans une rage folle.
Les récoltes se succédèrent, et s’améliorèrent quelque peu. On voyait parfois passer un voile maussade sur les yeux de Paxton, aussi fugitif qu’inexplicable. Et parfois, lorsqu’il voyait des enfants jouer avec des épées en bois dans les champs, il semblait faire un effort pour reporter sa concentration ailleurs.
Un jour, il rencontra à la fête du village son ancien ami Morgados, qui ne le reconnut pas au premier regard. Paxton fut forcé de lui expliquer qu’il avait renoncé à la chevalerie pour vivre plus simplement.
-Plus simplement que quoi ? fit Morgados, surpris.
Ils discoururent longtemps sur l’utilité de la régulation des gobelins, et la vie d’homme libre. Les deux compères burent quelques verres, et rentrèrent en chantant jusqu’à la ferme de Paxton. Au petit matin Morgados reprit la route.
Paxton Fettel ne travailla pas ce jour là. Il resta assis sur une chaise devant sa porte, et regarda le soleil grimper et descendre. Il se laissa pénétrer par les champs et leurs ressources inépuisables, et faillit verser quelques larmes en se remémorant certains combats épiques qu’il avait mené.
Il ne mangea pas, ne prononça pas un mot, mais sembla passer sa journée à faire de longs adieux à quelque chose ou quelqu’un avec qui il n’était pas vraiment intime. La lumière déclinant, ses traits s’assouplirent pour se charger d’une nostalgie un peu enfantine, qui fit sourire les paysans du coin.
Certaines personnes paraissent un peu étranges.
La nuit tombée, Paxton s’étira, puis alla ranger sa chaise à l’intérieur. Il ressortit une dernière fois pour contempler la plaine assoupie, et prit sa décision. »

FIN

9 février 2010

22. Xavier doute

-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.


Note : Hein ?

Prochainement : Gilbert Becaud

19 janvier 2010

19. Sans moi

Dans ce rêve que j'ai fait, la terre tournait parce que je courais. Je traçais la route à toute vitesse par la campagne, croisant de temps à autre un petit village. Et au début je croyais que c'était simplement moi qui avançait. Puis je me suis mis à grandir, à moins que ce n'ai été la planète se soit mise à rétrécir. Je grandissais tellement que je devenais plus grand qu'elle.
Mais je continuais à courir, et je réalisais que c'était mes enjambées qui la faisaient tourner. Et ravi, je poursuivais mon effort de plus belle, juché sur cette grosse boule, comme un artiste de cirque. Et la terre roulait sous mes pieds.
Puis je me suis réveillé, et me suis demandé si je n'était pas un peu mégalomane.
La vérité c'est que je ne fais pas tourner le monde, et que chaque chose continue d'exister pendant mon absence.

Souvent, j'essaye de m'imaginer ce que font les gens quand je ne suis pas là. Dieu vit avec ses regrets. Ma mère tricote un pull avec une tête de mort dessus, pour me faire plaisir. Roger cicatrise.
Et Vincent et Xavier sont solidaires. Ils habitent mon appartement à Paris, et occupent leurs journées comme ils peuvent depuis que la ville est paralysée. Ils voient chacun leur Martine, et j'imagine Vincent être plus investi que Xavier, et Xavier être plus sérieux que Vincent.
Xavier s'occupe de ses plantes, et fabrique des armes artisanales pour faire face à la révolution qui va avoir lieu. Vincent cherche de la compagnie, et arrive à faire passer pas mal d'amis à lui dans mon appartement, malgré les communications coupées. Il discute avec eux de politique, et avance des idées pas trop idiotes, pendant que Xavier fabrique des nunchakus dans son coin en l'écoutant d'une oreille distraite.
Parfois Vincent sort voir sa copine, et Xavier fait venir la sienne, mais passe d'abord une bonne heure à faire le ménage. La vie s'organise peu à peu, et souvent Xavier va jusqu'au centre de Paris à pied, puis revient à l'appartement avec quelques informations qu'il a pu glaner. Vincent, pendant ce temps, s'entraîne au nunchaku en privé.
Et je parierais qu'un beau jour, alors que Xavier est posté à l'ordinateur, et que Vincent fume sur le canapé, il remarque que mon blog s'affiche sur l'écran.
-C'est quoi ça ? demande-t-il alors, incrédule.
-C'est le blog du cancéreux, répond Xavier. Je fais mon devoir d'agent, je poste ses nouvelles en ligne en attendant qu'il revienne.
-Comment c'est possible ?
-Il avait pris de l'avance.
-Non, je veux dire « Comment tu fais pour avoir internet ? ».
-Je bricole.
C'est probablement le moment où Vincent se prend la tête dans les mains en se demandant s'il va faire manger ses nunchakus à Xavier. Alors pour se calmer il se met à lire un bouquin au hasard dans ceux qui traînent chez moi, ou peut-être qu'il vérifie que Xavier ne le regarde pas pour feuilleter une bande dessinée. Mais je suis certain qu'il relit quelques passages d'un livre de Bret Easton Ellis.
Les jours passent, et les idées germent dans la tête de Vincent, pendant que Xavier profite de son accès à internet pour regarder des matchs de rugby. L'hiver dehors est toujours aussi rude, et mes deux amis occupent le temps qui leur est attribué à tenter de percer l'incertitude des mois qui vont suivre. Parfois ils discutent de moi à demi-mots, se demandant ce que je peux bien foutre pour mettre autant de temps à rentrer.
-Vu la dégaine qu'il se tape, avance Xavier, il doit avoir du mal à être pris en stop.
Vincent fait des allers-retours dehors, de plus en plus fréquents. Il explique qu'une idée lui est venue, et qu'il en parlera bientôt. « Il faut continuer sur sa lancée, toujours », lâche-t-il de temps en temps d'une voix mystique qui fait rire Xavier. Parce qu'en fait ça tombe sous le sens.
Xavier réserve son jugement sur les choses, pour être sûr de ne pas dire de conneries. Il se prépare en silence à défendre les siens, et même s'il a souvent des idées arrêtées, il se tait pour ne pas prendre le risque de se tromper. Mais si j'étais là j'aurais droit à l'exposition de ses théories, et à une initiation au nunchaku.
Un jour Vincent rentre plus tard que d'habitude, et rassure Xavier qui s'inquiétait.
-Y a plus grand chose à piller, alors les méchants restent chez eux. Maintenant je vais te dire ce que je préparais.
L'idée de Vincent m'est un peu obscure. Peut-être bien qu'il a trouvé un moyen de faire fructifier le travail de Xavier. Toujours est-il que dans les jours qui suivent, des personnes inconnues défilent à l'appartement pour utiliser la connexion internet. Certains pour communiquer avec leur famille, d'autres pour poster des photos de Paris, et quelques uns pour mettre à jour leur profil facebook.
Xavier observe les gens défiler d'un œil un peu méfiant, mais Vincent le rassure et le félicite si souvent qu'il finit par abandonner ses réticences. Après tout lui-même n'a aucun sens commercial. C'est une des raisons pour lesquelles il est mon agent littéraire.
La petite vie de l'appartement prend un tour différent. Le mot se propage un peu rapidement au goût de Xavier, mais grâce aux efforts de Vincent il y a toujours à manger sur la table, des cigarettes, et quelques jerricanes d'essence entassés dans un placard. Mes deux amis font aussi pas mal de rencontres, allant de l'étudiant étranger qui leur enseigne quelques notions d'espagnol, au trader au chômage technique qui vient suivre les cours de la bourse par nostalgie, en expliquant qu'il est sur liste d'attente pour l'évacuation vers les États-Unis.
C'est en parlant avec lui que Xavier a une pensée pour moi, se demandant comment j'ai seulement pu passer la frontière suisse. Il confie à Vincent qu'il a oublié de me le demander la fois où je me suis téléporté.
-Tu vas arrêter avec cette histoire de merde ? lui demande ce dernier, irrité.
-J'ai été voir des articles sur le sujet, et aucun scientifique n'exclut que ce soit possible techniquement.
Vincent hausse les épaules, et va annoncer à un journaliste installé à l'ordinateur que son temps de connexion touche à sa fin. L'homme lui demande un délai, arguant qu'il doit finir un article pour un grand quotidien, et Vincent, pris de scrupules, lui accorde quelques minutes.
L'hiver est plus long que prévu, et la situation prend de l'ampleur. L'intimité de mes amis est chaque jour un peu plus mise à l'épreuve. Il prennent leurs douches la nuit, et partagent leurs repas avec des politiciens et des manifestants.
C'est d'ailleurs les rebelles qui finissent par poser problème. Un jour que Vincent est enfermé dans la salle de bain, occupé avec mon rasoir à faire renaître une moustache de la barbe touffue qui a envahi son visage, pendant que Xavier transfère un cactus dans un plus grand pot, un homme connu pour prendre part aux émeutes vient frapper à la porte.
Vincent va ouvrir à la hâte, et réalise un peu honteux qu'il est torse nu. L'homme est accompagné de deux amis à lui, peut-être trois, et somme mes amis de prendre part à la révolution qui est en marche.
-Mais on ne fait que ça, réplique Vincent.
L'homme lui explique qu'il compte venir installer une sorte de quartier général dans mon appartement, et que grâce à internet et aux vivres présentes, la rébellion va pouvoir s'organiser efficacement. Que plusieurs camionnettes sont en route, chargées d'armes et d'ordinateurs, sans doute volés pendant la première vague de pillages.
C'est probablement à ce moment là que l'utopie du moustachu devient bancale. Il tente de justifier son refus en pesant ses mots, s'efforçant de ne pas avouer au résistant qu'il le trouve complètement malade. Mais malgré tout le ton monte, et les hommes forcent le passage vers l'intérieur de l'appartement, imposant une réquisition du lieu au nom de la « cause révolutionnaire ».
Leur surprise est grande lorsqu'ils tombent sur un Xavier armé de nunchakus, un bandeau noué sur le front. Vincent, plus pragmatique, attrape son bon vieux casque de moto, qu'il brandit d'un air menaçant.
L'homme a un rire nerveux, et leur demande s'ils comptent vraiment les impressionner avec des armes aussi miteuses, en leur conseillant de les lâcher s'ils ne veulent pas le voir revenir avec un lance-roquette. Puis, comme pour étayer son point de vue, il sort un revolver de son blouson, sans pour autant le diriger sur qui que ce soit.
La suite est un peu floue. Xavier fonce sur l'homme armé, et plusieurs balles sont tirées. Vincent hésite bien quelques secondes, et les hommes accompagnant le révolutionnaire aussi. Il pense qu'après tout les choses continuent simplement sur leur lancée.
Sans savoir ce qu'il fait, ou ne le sachant que trop, il fonce dans le tas à grands coups de casque de moto. L'entrainement paye, et Xavier désarme le forcené en lui cassant la main au passage. Le revolver reste une éternité par terre avant que Vincent ait la présence d'esprit de le ramasser.
Le moustachu pacifie la situation. Il reconduit les rebelles vers la sortie en leur hurlant qu'il ne plaisante pas, comme pour s'en convaincre lui-même. Les deux sous-fifres soutiennent leur chef un peu sonné, qui le gratifie d'un sourire ensanglanté.
Vincent les fait descendre dans la rue, sans prudence, sans ressentiment, et le vide s'empare de lui. Il reste planté à les regarder s'éloigner d'un œil acéré, vérifiant qu'ils ne rebroussent pas chemin. Le revolver pèse des tonnes et le vent froid vient cogner son front brûlant.
Il s'assoit sur le trottoir et s'allume une cigarette. Les jours sont mouvementés, et il essaye de ne pas sombrer avec le commun des mortels. Mais Xavier est là pour le protéger, et il a assez de nourriture pour tenir l'hiver.
La vie est le rêve que j'en fais, et j'observe mon ami de loin, avec attention. Il passe la main sur sa barbe qu'il n'a pas fini de raser. Il frissonne, et sourit en réalisant qu'il est toujours torse nu. Il décide de tout de même finir sa cigarette dehors. De toute façon la rue en a vu d'autres.
Il lève les yeux vers moi, et plisse les paupières. Il ne semble pas étonné. Je marche dans sa direction, et j'ai beau réfléchir, je ne peux pas m'imaginer un meilleur moment pour faire mon grand retour.
-T'as pas l'air de boiter, me dit-il d'un air bienveillant.
-T'as pas l'air de tout maîtriser.
Il jette sa cigarette au loin, le plus loin possible, comme si elle le dégoûtait. Il pose la tête entre ses genoux, cherchant un réconfort qui prend son temps pour arriver.
-On finit par devenir ce qu'on projette mec, me répond-il. T'es bien placé pour le savoir.
Les secours ne viendront pas, mais je dirais qu'il s'en fout. On va pas attendre que les tempêtes passent, parce que sinon elles nous emporteront dans leur sillage. On ne sera pas charriés par les marées, on n'abandonnera pas nos corps au roulis, et on encaissera les vagues.
On ne laissera pas les choses continuer sur leur lancée.


Note : Attention aux clichés

Prochainement : Vincent esquive

24 novembre 2009

09. Roger est de retour

-Et sinon, tu continues toujours la musculation?
-Un peu.
-Il me semblait bien que tu avais pris un peu d’épaisseur.
-C’est le manteau qui fait ça.
Je fais un tour sur moi-même pour montrer à mon père comment ma mère a encore rembourré mon gros anorak. Xavier baisse les yeux pour cacher son sourire. Selon lui, j’ai l’air d’un ours aux jambes maigres dans ce manteau. Mon père nous sert des cafés pendant que nous posons nos affaires. On s’installe à table, et il nous demande si ça ne pète pas trop à Paris.
-En tout cas quand on est partis ça allait encore, dis-je.
Mais chaque jour les images des émeutes à la télévision me font flipper un peu plus. Les choses prennent une ampleur que je n’attendais pas, et je préfère encore me cacher chez mon père ou ma mère.
Nous finissons nos cafés en écoutant mon paternel parler de la nécessité de faire gaffe à pas se faire démolir, puis ce dernier se lève et va s’installer dans le canapé pour lire son journal sportif. Xavier m’annonce qu’il va prendre une douche, et je monte jusqu’à la chambre de mon père dans l’espoir de lui voler quelques sous-vêtements.
La pièce est peu éclairée, un peu comme le reste de la maison, et le rideau que j’ouvre m’offre un ciel blanc qui m’aveugle un peu. Le brouillard a envahi la campagne ce matin, et persécute la maison de mon père de son armée de fantômes de brumes. Ils tapent aux fenêtres pour réclamer sa tête, font grincer les volets, et parfois je me dis qu’il a raison de ne pas beaucoup sortir de l’abri qu’il s’est construit.
J’ouvre la porte du placard et pousse un cri d’horreur. Roger, mon ami du futur, se trouve à l’intérieur, trempé de la tête aux pieds et dégageant une odeur nauséabonde. Je m’empresse de refermer la porte et recule de quelques pas, le cœur battant la chamade.
-Ouvre moi connard, grogne Roger de l’intérieur du placard.
Je m’exécute et lui demande ce qu’il fout au milieu des chaussettes de mon père, et surtout pourquoi il ne s’est pas noyé dans la Seine comme je l’espérais.
-Dans le futur on sait toujours nager, ironise-t-il. Franchement, tu t’attendais à quoi?
C’est triste à dire mais je m’attendais à ce qu’il reste mort, et la responsabilité de ce meurtre ne m’empêchait pas de dormir. C’est vraiment ridicule qu’il revienne, parce que c’est un personnage de second plan et que c’est lui accorder trop d’importance. Le futur duquel il vient n’existe plus. Sa présence ne veut plus rien dire.
La vie que je m’écris n’est pas très agréable à la lecture. La science-fiction sort de nulle part, et les émeutes qui secouent le pays ressemblent à des fantasmes d’adolescent. Le roman m’échappe et ça me rend fou.
-Tu es en train de merder, me dit Roger.
Impossible de cloisonner. Tous les futurs du Monde s’échappent dans tous les sens parce que rien n’est suffisamment solide pour les contenir. Roger me reproche de laisser l’écriture partir en roue libre, et je lui avoue que ça fait bien longtemps que je n’ai rien écrit.
-Et le texte de cette semaine, pour le blog?
-J’avais pris de l’avance. Je dois en publier un demain et je n’ai encore rien pondu.
Il me gratifie d’un sourire narquois et jette un coup d’œil aux fantômes de brume qui tambourinent à la fenêtre. Peut-être des amis à lui. Ils portent avec eux toute la mélancolie de la province par mauvais temps. Les maisons aux alentours semblent inhabitées, et les feux de circulation dans la rue changent de couleur dans l’indifférence générale. J’imagine que si je me sens en sécurité ici, c’est parce que j’ai l’impression que personne ne connaît l’existence de ce quartier.
Mon ami du futur a maintenant allumé l’ordinateur vétuste de mon père, et me conseille de me remettre au travail.
-Si tu laisses courir tout ce qui se passe autour, soupire-t-il, tu vas te faire démolir.
C’est vraiment nul comme scène, le coup du pseudo-mentor qui encourage le jeune mec paumé à s’accrocher et à ne pas perdre espoir. C’est bien trop cliché, et j’ai vraiment beaucoup de mal à trouver le personnage principal sympathique. Je m’installe au clavier et décide de renoncer à devenir écrivain.
«...Paxton Fettel sortit son épée de son fourreau et s’élança en hurlant vers les gobelins brigands, car après tout il savait pertinemment que la mort l’amènerait au nexus. Son cri de guerre fit frissonner les créatures écailleuses. C’était un hurlement presque chantant, traditionnel, et sincère.
Être chevalier en ces temps troublés signifiait présentement se débarrasser des créatures du mal, mais dans l’absolu il ne savait pas vraiment où sa destinée l’entraînait. Car les batailles ne dureraient qu’un temps, et bientôt la question se poserait de trouver sa place dans un monde gouverné par les hommes et la paix.
Et il se demandait si cela ne serait pas plus dur que de massacrer des gobelins.»

Roger retourne s’enfermer dans le placard avec un air désespéré. Le brouillard dehors a presque disparu, et des gouttes de pluie timides commencent à arroser le quartier abandonné. Je me remets au travail et conte l’histoire de ce chevalier qui peine à trouver sa place dans le monde des hommes. Au bout de quelques pages il rencontre un magicien qui enchante son épée pour la rendre incassable. Paxton Fettel n’en fait qu’à sa tête et va jusqu’à s’aventurer en pays gobelin. Il essuie les flèches empoisonnées et la dysenterie, et finit par affronter des fantômes de brume qui l’empêchent de passer.
Mon père fait irruption dans la pièce et me demande si je n’ai pas besoin de chaussettes. Je lui réponds que non, préférant qu’il ne trouve pas Roger en train de ruminer dans le placard.
Plus tard dans la journée, je fais lire mon histoire de chevalier à Xavier. Celui-ci m’annonce que les gobelins n’ont pas l’air assez menaçants, et que du coup Paxton Fettel passe un peu pour un trouillard.
-Tu verras la semaine prochaine, dis-je, les fantômes seront des adversaires beaucoup plus coriaces.
J’y crois vraiment. La semaine prochaine il y aura des combats qui ne seront pas gagnés d’avance, et beaucoup moins d’interrogations métaphysiques. Peut-être même que le chevalier retournera à Paris.
Mon père me crie d’en bas qu’un ami à moi est à la porte. Le moustachu qu’il n’aime pas beaucoup.
Xavier et moi descendons les escaliers quatre à quatre, et je manque de trébucher à plusieurs reprises. Vincent nous attend dans l’entrée, sans autre bagage que son casque de moto. J’ai l’impression qu’il a maigri, et ses yeux nous renvoient une tristesse peu commune.
-Sa lut, murmure-t-il d’une voix éteinte.
Encore une scène qui laisse à désirer. Il aurait fallu un retour plus impressionnant. Peut-être au milieu des coups de feu, poursuivi par des insurgés ou des loups, portant sa dulcinée dans ses bras. Sa Martine à lui qu’il aurait arrachée aux griffes des émeutiers.
-Et Martine? je demande.
Ses yeux s’humidifient très légèrement, en tout cas beaucoup moins qu’à l’accoutumée. Il pose son casque par terre et passe ses mains sur son visage. Il ne s’est pas rasé depuis son départ de Paris, et sa moustache se confond presque maintenant avec les longs poils qui ont poussé sur ses joues.
-Martine est morte, dit-il pour le carrelage.
C’est mauvais. Mauvais. C’est gratuit, ça fait du mal à l’un des personnages principaux au nom d’un rebondissement de merde. Ca se lit mal, ça sort de nulle part, c’est brusque et inutile. C’est de la terrible littérature.
Les autres personnages ne savent pas quoi répondre, pendant que le moustachu devenu barbu passe dans le salon et s’allonge sur le canapé comme pour y dormir, alors qu’on voit à ses yeux qu’il ne dort plus.
La pluie se met à frapper violemment aux carreaux, comme pour ponctuer le pathétique de la situation. Le personnage de l’écrivain raté va s’asseoir à côté de son ami qui fait semblant de dormir en se cachant la tête dans un coussin.
-Vincent, dit-il, je suis vraiment désolé mec. Vraiment. Je sais pas quoi dire.
-Alors dis moi que tu m’aimes.
-Je t’aime mec.
Vincent se retourne vers moi, hilare, en m’annonçant que je suis complètement pédé. Xavier derrière moi éclate de rire également, et vient taper dans sa main.
-Je t’ai eu mec.
Les deux, toujours pliés en deux, se prennent dans les bras en se gratifiant de grandes claques dans le dos. Ils me jettent un regard et leur fou rire repart de plus belle. Les ombres portées sur leur visage par la lumière qui filtre entre les gouttes de pluie leur donnent un air presque démoniaque.
C’est pas de la littérature, c’est pire. C’est des mots et des situations qui s’enchaînent dans une foire pas possible, et moi au milieu qui ne pige rien. C’est le roman qui m’échappe, c’est le style approximatif, c’est le danger de reprendre la route. Enfin merde, c’est le putain de Tout. Ca sera plus intéressant la prochaine fois.
-On rentre à Paris, les mecs, clame Vincent.


Note: Ecrit trop vite pour le rendre à temps. Reprendre plus calmement.

Prochainement: Vincent déteste mes tatouages
 
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