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20 juillet 2010
44. Vincent ne joue pas selon les règles
-Avoue que tu rêverais de le tuer.
-C'est pas le sujet.
Je fourre mes mains dans mes poches et hâte le pas, tentant de distancer Vincent. Mais il ne semble pas gêné le moins du monde par cette accélération subite, et me poursuit calmement avec le sourire qu'ont les petits diables perchés sur votre épaule dans les dessins animés.
-T'as déjà essayé de le tuer, me rappelle-t-il.
La route de campagne résonne du juron que je pousse. Il ricoche sur les pommiers et manque sa cible première. Le moustachu, narquois, me demande pourquoi Xavier devrait mourir. La mâchoire crispée, je lui donne un coup dans l'épaule, me retenant de viser plus haut.
-Xavier doit mourir depuis le début, dis-je. C'est juste que c'était tellement évident qu'on l'a pas vu. Il le sait aussi. Il fait le ménage avant de partir.
Vincent passe le kilomètre suivant à se foutre de ma gueule. Il cavale derrière moi en faisant mine de s'étouffer, ou de se tirer une balle dans la tête. Je fais semblant de ne pas le voir, attendant qu'il se lasse de lui-même, mais c'est sans compter sur son exceptionnelle ténacité.
Dépassant les bornes du supportable, il en vient même à inventer une chanson qu'il baptise « La vie n'est pas métaphysique ». à chaque refrain il emmène sa voix dans les profondeurs, avec un swing de jazzman :
« La vie n'est pas métaphysique
Comme dans un de tes romans pourris
Il n'y a pas d'enchaînements logiques
Tes certitudes je les vomis »
Vincent ne voit pas les signes. Le seul qui les voit, c'est Xavier, et Xavier ne nous avouera pas de lui-même qu'il va mourir.
Le temps se couvre, et la grisaille vient s'accorder avec le paysage que nous traversons. L'air devient étouffant d'humidité. Le bitume abimé craque presque sous nos pas, tandis que nous nous enfonçons plus avant dans les pâturages désertés et les champs en jachère.
-Mais c'est quoi cet endroit ? crise Vincent, visiblement mal à l'aise.
-C'est toi qui m'a demandé de t'emmener.
-J'aurais jamais trouvé tout seul, tout se ressemble dans ta région de merde !
-C'est juste que t'es pas assez attentif.
Une pluie chaude et diffuse se met à tomber timidement. Elle est fine et insidieuse, et nous trempe sans que nous ne nous en rendions compte. Le moustachu me demande si nous sommes encore loin, tandis que je bifurque sur un chemin en terre.
-Quelques kilomètres, dis-je.
Il grimace en regardant ses chaussures blanches vernies, déjà parsemées de brins d'herbes. Puis il scrute le chemin devant nous qui va se perdre entre les champs, que la pluie change déjà en boue.
-C'est moi qui vais mourir, soupire-t-il.
Fernandel me présente Sangoku, un homme d'une trentaine d'années à la barbe garnie, coiffé d'une casquette de baseball. Puis il m'introduit à Hannibal, un gros fermier quadragénaire. Je lui demande si il a choisi son nom pour Hannibal le carthaginois.
-Plutôt pour Hannibal Lecter, me répond-il très sérieux.
Fernandel, paysan à la retraite, me désigne du doigt des gens déjà assis autour d'une table, me conseillant de ne pas les déranger car ils se concentrent : Nixon et Ragnarök.
Je fausse compagnie au maître de maison, et me réfugie auprès de Vincent. Je lui avoue que je ne m'étais pas du tout imaginé ça comme ça.
-Comment, alors ? répond-il d'un air moqueur.
-C'est quoi ton pseudonyme à toi ?
Il plisse les yeux, et me tire sur l'oreille pour l'amener près de sa bouche. Il me chuchote « Celui dont on ne doit pas prononcer le nom », comme une confidence volée. Je lui demande s'il parle de Yahvé, et il me colle une claque derrière la tête.
-Voldemort, pauvre con...
Tout ça m'énerve un peu. Les pseudonymes ne disent rien, et les gens semblent trop sérieux. Le petit groupe s'installe à la table où étaient déjà assis Nixon et Ragnarök, et commence à parler affaires. Fernandel propose des mises peu élevées pour commencer, et parie cinq kilos de carottes. Nixon met en jeu des pommes de terre et du maïs, suivi par Ragnarök. Hannibal propose quelques litres d'essence.
Vincent coupe la parole à Sangoku, et déballe d'un petit sac sa collection de jeux-vidéos. Il doit argumenter dur pour prouver qu'elle vaut autant que cinq kilos de carottes.
L'humeur maussade, je décide de les laisser jouer et d'aller faire un tour dehors. Vincent approuve en ajoutant à la cantonade que c'est meilleur pour son moral quand je ne suis pas dans les parages. Je lui adresse un doigt d'honneur sans me retourner.
Dehors l'air est toujours étouffant d'humidité. La cour de la ferme de Fernandel est beaucoup moins bien entretenue que son potager. Ça et là s'entassent des objets hétéroclites en proie à la rouille ou à la moisissure. Je tape dans un ballon crevé, qui ne me fait même pas le plaisir de rouer plus de quelques mètres.
Par la fenêtre, j'aperçois Vincent qui distribue des cartes à jouer en affectant un air sérieux. Il regarde les siennes, puis demande à Nixon de commencer à jouer. Je réalise soudainement que les gens autour de la table ne connaissent pas les règles.
Je contourne une haie mal entretenue qui pousse à la diable, pour avoir un meilleur panorama que celui d'une cour de ferme. Les champs en friche s'étendent à perte de vue, coiffés par la grisaille. Par endroits de petites plantations de légumes surgissent fugitivement. Une silhouette se détache sur un chemin en terre, gauche et recroquevillée.
Je pense d'abord avoir affaire à une vieille dame, et vais à sa rencontre pour l'aider à marcher. Très vite je m'aperçois que la silhouette est masculine, et je comprends immédiatement qui se trouve en face de moi. Il a maigri, et semble plier sous le poids d'une force invisible.
-Qu'est-ce qui t'es arrivé, Roger ?
Il lève la tête vers moi avec des yeux rougis et à demi-clos, et crache par terre avec violence. Il fait un effort pour se redresser avant de me répondre d'un air fier : « Ta putain d'époque. Voilà ce qui m'est arrivé ».
Je le constate. Les jours que nous vivons ne sont pas faits pour les gens qui connaissent mieux. Je lui demande calmement où est-ce qu'il s'est trompé.
-D'un bout à l'autre, répond-il. Je voulais améliorer le futur et finalement je me rends compte qu'il n'était pas si mal. Mais toi ! Toi tu pourrais, je sais pas...
-C'est fini, Roger, faut que tu t'en ailles. Ton futur est trop vaste pour moi qui prends les problèmes au jour le jour.
Je le jurerais prêt à me mordre. Il retrousse sa lèvre supérieure, me laissant voir des dents jaunies, et pousse une sorte de sifflement félin. J'ai l'impression qu'il pourrit littéralement sur place. Comme une bête traquée, il s'approche précautionneusement de moi comme si j'étais un prédateur qui mettait en danger sa progéniture.
J'enlève une chaussure, et la brandit en le priant une dernière fois de s'en aller. Comme il marche vers moi, je me retrouve obligé de lancer mon projectile, qu'il reçoit sur le coin du visage. Il pousse un gémissement, et ramasse la chaussure, prêt à me la renvoyer, mais se ravise lorsque je le menace avec un rugissement bestial.
Sans demander son reste, il s'enfuit sur le chemin en terre, en claudiquant, façon Cour des miracles. Je le regarde s'éloigner, et rebrousse chemin une fois qu'il est sorti de mon champ de vision, avec la certitude d'avoir progressé dans un sens.
Alors que nous arrivons dans mon quartier, Vincent me demande si je veux qu'il porte mon sac de pommes de terre. Surpris par sa gentillesse, je me prends à penser que lui aussi mûrit. Mais la raison en est toute autre.
-Comme ça ta mère et tes sœurs croiront que j'ai tout porté seul depuis le début, m'explique-t-il.
Je lui jette un regard éberlué qui le fait rire. Sans réfléchir, je lui donne mon sac de victuailles, qu'il vide dans le sien. Avachi sous le poids de son chargement, il traîne ensuite des pieds et peine à rester à ma hauteur. Et pourtant il me manque une chaussure.
Vincent aussi progresse dans un sens. Autrefois il ne m'aurait demandé mon sac que pour les derniers mètres.
-Du gâteau, souffle-t-il.
-Tu parles de ta partie de poker ?
-Ça aussi.
-Tu as inventé des règles ?
-J'améliore le jeu.
Nous tournons à un croisement et débouchons dans ma rue. La pluie a cessé depuis longtemps, et l'air est un peu plus respirable. En pénétrant dans ma cour, nous retrouvons Xavier qui est occupé à ce qui ressemble à un exercice de tai chi. En apercevant le sac plein de Vincent, il lui demande s'il a gagné à la loyale. Le moustachu se retourne vers moi, cherchant un appui, et je confirme que la partie s'est déroulée dans les règles.
Vincent pose son chargement, et s'essuie le front d'un revers de manche. Il explique à Xavier que je pense qu'il va mourir. Mes deux amis partent dans un fou-rire dingue. J'attrape une carotte et me mets à grignoter en regardant mes pieds.
-C'est la grande vie, clame Xavier entre deux pouffements.
Et je n'ai aucune idée de ce qu'il veut dire par là.
Notes : -Roger caricatural
-Développer la chanson
Prochainement : Roger nous dit adieu
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26 janvier 2010
20. Vincent esquive
-Fais-le.
-Faudrait peut-être aller chercher un médecin...
-Y a plus de médecins. Fais-le.
-J'aurais peut-être dû désinfecter la plaie.
-Sois pas pédé. Fais-le, bordel !
Je tire sur la pince et arrache la balle logée dans l'épaule de Xavier. Il pousse un hurlement démentiel, un cri à faire vaciller les meubles, à faire frémir les murs.
Il se met à me traiter de tous les noms, allant chercher dans les recoins de son esprit des insultes légendaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Vincent, affalé sur le canapé dans son coin, sursaute. Je demande à Xavier s'il veut récupérer le projectile que j'ai extrait de sa chair avec tant de mal.
-Qu'est-ce que tu veux que j'en foute ? grogne-t-il, les yeux humides.
-Je sais pas. En souvenir.
-T'es vraiment trop con.
Les mains de Vincent tapotent nerveusement sur ses genoux, suivant un rythme qui n'appartient qu'à elles et qui n'est pas vraiment communicatif. Notre ami jette un œil à Xavier, qui s'affaire à frotter sa plaie avec une mixture à base de plantes broyées.
Vincent ne semble pas voir la blessure. Ses yeux réverbèrent les échos d'une bataille passée, et d'une guerre qui ne finira jamais. Il a l'air d'un patriarche inquiet pour sa petite communauté.
-Ils reviendront, lâche-t-il d'un ton lointain.
Il parle peut-être des connards de révolutionnaires qui veulent mon appartement et qui ont blessé Xavier. Ou peut-être qu'il parle des jours d'avant, passés à jouer aux jeux vidéos et à se prendre au sérieux. Le monde de Vincent se recroqueville face aux attaques, à mesure que les armées d'imbéciles l'encerclent et le poussent à se retrancher.
Xavier émet l'idée que la prochaine fois, en tout cas, il faudra plus que des nunchakus et de la chance pour repousser des mecs avec des flingues. Vincent inspecte le revolver qu'il a confisqué aux forcenés, maintenant à moitié vide. Je fais remarquer à Xavier que la purée de plantes qu'il étale sur sa plaie sent la fosse commune.
-Mec, me répond-il, ça sent le cul de ta mère.
Vincent ne rit même pas. A peine esquisse-t-il un sourire figé et nerveux. Les hordes de gobelins sont à nos portes, et j'imagine qu'il se sent responsable. Xavier est amoché, et va devoir oublier le nunchaku quelques temps. Et moi en défense je vaux que dalle.
En fait on s'est perdus en chemin, et on s'est retrouvé en terrain inconnu dans notre propre demeure. Mon appartement n'est plus qu'un petit entrepôt mal rangé, où traînent des objets inutiles durement gagnés. Vincent a esquivé jusqu'ici, et espère esquiver une fois de plus. Juste une fois.
-Qu'ils reviennent, dit-il. On va se les faire.
Xavier approuve en silence, et moi aussi, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à proposer. Vincent soigne le moral des troupes en nous parlant de types qu'il connait qui peuvent peut-être nous fournir deux ou trois trucs pour nous défendre, en restant plutôt évasif.
Je goûte la mixture cicatrisante de Xavier, sous le regard atterré de ce dernier. Les plantes qu'il utilise s'avèrent n'être pas trop mauvaises, une fois le premier goût amer passé. C'est la vie parisienne qui m'avait le plus manqué, avec ses discussions à n'en plus finir sur la meilleure manière de rester en vie.
Xavier me demande d'arrêter de me faire passer pour plus débile que je suis, et de me passer le tournevis cruciforme. Je lui répète que je ne sais pas duquel il s'agit.
-Tu m'auras pas, réplique-t-il. Je croirai pas que t'es aussi con.
-Fais gaffe, dis-je, ça ressemble presque à un compliment.
Je lui donne le cruciforme, avec un sourire. Xavier sourit en retour, avec un soupir fatigué. Il me demande de tenir la vis pendant qu'il l'enfonce de son bras valide. Même une épaule en lambeaux n'est pas une excuse pour me laisser travailler tout seul en supervisant de loin. Mais il faut avouer aussi que je serais capable de me la raconter après ça.
Grimpés sur des tabourets, nous apportons une touche final à notre dispositif de défense. Vincent fait irruption dans l'appartement, et nous lui hurlons de s'arrêter sur le pas de la porte. Je lui désigne une latte du plancher un peu branlante, et lui explique que s'il marche dessus il déclenchera les enfers.
-D'abord, dis-je, il y a ce seau accroché à la poulie que Xavier finit de fixer au plafond. Il se renverse et arrose la personne qui a marché sur la latte.
-Et en quoi mouiller les éventuels agresseurs les dissuade de nous défoncer ? me demande Vincent.
-Le seau sera rempli de soude, répond Xavier sans cesser de visser, aussi droit que c'est possible avec un seul bras.
J'informe Vincent de la seconde utilité du dispositif. Une alarme se déclenchera, nous avertissant si nous dormons de la présence d'intrus. Nous pourrons alors ouvrir la cage du chien d'attaque à côté de notre lit et le lâcher sur nos agresseurs.
-Quel chien d'attaque ? nous questionne Vincent, incrédule.
Xavier lui explique qu'il compte dresser un chien dans les prochains jours. Vincent passe sa main sur son visage, un peu las. Il enjambe la latte piégée, et va prendre sa place habituelle sur le canapé. Il pose son sac sur la table basse, et nous dévoile le maigre butin qu'il a pu récolter : Une boîte de balles pour le revolver et une machette.
-Mais bon, ajoute-t-il, si on a un piège plein de soude...
-On a pas encore de soude non plus, corrige Xavier.
Je n'aurai pas dû choisir le FA-MAS de l'armée française. Xavier, avec son UZI israélien, est bien plus redoutable. Je traverse en quelques secondes les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l'abri antiaérien, pour échapper aux bombardiers que Xavier a appelés en renfort. Je saute par dessus quelques voitures, et accélère le pas, voyant se profiler au loin des formes sombres dans le ciel, chargés du feu rédempteur.
Je ne parviens pas à temps au bunker. Les avions déversent leur pluie divine qui atomise le moindre lézard à des kilomètres à la ronde, et je suis pris dans le souffle brûlant. Je n'ai même pas le temps de réaliser ce qui m'arrive.
Je me frotte les yeux et pose ma manette. Les lumières de l'appartement sont éteintes, et la lueur de la télévision nous donne à Xavier et moi des airs d'extraterrestres bleutés. J'évite de manifester mon mécontentement trop bruyamment, pour ne pas réveiller Vincent qui dort sur son canapé.
Xavier me demande si je veux refaire une partie, et je décline l'offre. Il éteint la console, et l'écran de télé devient entièrement bleu, ce qui accentue un peu plus nos gueules de visiteurs spatiaux. Je tapote légèrement les chaussures de Vincent, et ce dernier, sans avoir l'air de se réveiller, les enlève et se rendort.
-Demain tu m'accompagnes chercher de la soude ? me chuchote Xavier.
-Aucun problème. Et le chien d'attaque ?
-Un jour à la fois, d'accord ?
Il a sans doute raison. Ce soir nous dormons dans un appartement protégé par un seau vide, un porteur de revolver assoupi, et un sabreur manchot armé d'une machette. Mais chaque jour ensuite, le dispositif sera amélioré, et la révolution nous épargnera. Peut-être finirons-nous par construire des murailles, peut-être même que nous resterons fortifiés une fois que tout sera rentré dans l'ordre.
-Si tu veux des jours meilleurs, tu te bouges le cul, conclut Xavier à voix basse.
Un bruit sourd venant de dehors réveille Vincent en sursaut. Il attrape son revolver et se traîne en chaussettes jusqu'à la fenêtre, qu'il ouvre pour inspecter la rue. Une voix tonitruante, une voix connue, hurle « Par ici ». Nous apercevons la petite bande de révolutionnaires enragés postée à la fenêtre de l'immeuble d'en face.
-Mais c'est quoi votre problème ? leur crie Vincent.
-Aucun, répond leur chef. Ça finit ce soir.
Et sur ces mots, l'homme se saisit d'un lance roquette, qu'il place sur son épaule avec l'aide de ses potes. L'engin paraît lourd, et Vincent et moi restons figés sur place, pendant que Xavier renverse tant bien que mal un matelas et nous hurlant de venir se mettre dessous avec lui.
L'homme nous beugle « Mangez ça, bande de pédés » avec un sourire satisfait, et tire une roquette sur notre appartement. Il est déséquilibré par le recul de l'engin, et ses acolytes le soutiennent pour l'empêcher de tomber.
Le missile décrit une trajectoire hasardeuse. Il salue la rue endormie par une gerbe d'étincelles, et vacille vers nous, peu sûr de lui, avec un sifflement absurde. Il me fait penser à une bombe un peu ivre, totalement inconsciente de sa propre puissance. Je ne sais pas comment on va s'en sortir cette fois.
Il marche à grand pas vers nous, enjambant la rue, trottinant inexorablement vers la destruction totale du refuge que nous nous étions battis. Mais il n'a certainement même pas conscience de ses actes.
Il parvient à la fenêtre, comme pour saluer Vincent, qui reste immobile jusqu'au dernier moment, avant de se renverser en arrière pour esquiver. Les souffle de l'engin de mort qui passe au dessus de lui fait frémir sa moustache, et la flamme qui le propulse lui brûle quelques mèches de cheveux.
La roquette enjambe Vincent, à moins que ne soit Vincent qui lui cède le passage. Puis elle continue son petit bout de chemin, ne rencontrant plus d'obstacles. Xavier hurle quelque chose que je ne saisis pas bien.
Le missile rencontre le mur du fond de l'appartement. Il se compacte légèrement, se tasse contre le béton, avant de voler en éclats. Une marée de flammes jaunes et oranges en jaillit comme un geyser. Elle croît à grande vitesse, brûlant les meubles alentours, dont le précieux canapé de Vincent.
La fontaine de flammes prend ses aises, et se fait de la place. Mon champ de vision est saturé de lumière, et de formes mouvantes aux couleurs chaudes. J'ai l'impression d'assister à la naissance d'une créature monstrueuse gigantesque, constituée de magma, mais elle est bien trop lumineuse pour que je puisse la distinguer clairement.
Mon champ de vision se brouille, et je ne perçois plus que de vagues hurlements dans le lointain, au milieu de l'immensité orangée, qui vire rapidement au noir.
Puis le silence.
Je suis dans ce monde obscur et flottant qui n'existe que dans ma tête. Mon genou, celui qui s'est fait opérer, se met à me faire un mal de chien. Au milieu des ténèbres, je n'aperçois plus rien. Plus de super-héros, ni de gobelins, ni de sirènes aux gros nibards. Juste un genou de plus en plus douloureux.
J'ouvre les yeux et ne réalise pas tout de suite où je me trouve. Je suis allongé dans un lit, et Roger se trouve assis sur une chaise à mon chevet. Me voyant réveillé, il se lève avec un grand sourire et m'annonce que l'opération s'est bien passée, mais que j'ai mal réagi à l'anesthésie.
Mon genou me brûle et ma tête est ankylosée. Je lui demande ce que c'est que toute cette merde, reconnaissant peu à peu la chambre de l'hôpital suisse où je me trouvais il y a une éternité.
-Tu as fait un petit coma, m'annonce Roger. Pas long.
Note : Idée du seau un peu cartoon
Prochainement : Roger prend son temps
-Faudrait peut-être aller chercher un médecin...
-Y a plus de médecins. Fais-le.
-J'aurais peut-être dû désinfecter la plaie.
-Sois pas pédé. Fais-le, bordel !
Je tire sur la pince et arrache la balle logée dans l'épaule de Xavier. Il pousse un hurlement démentiel, un cri à faire vaciller les meubles, à faire frémir les murs.
Il se met à me traiter de tous les noms, allant chercher dans les recoins de son esprit des insultes légendaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Vincent, affalé sur le canapé dans son coin, sursaute. Je demande à Xavier s'il veut récupérer le projectile que j'ai extrait de sa chair avec tant de mal.
-Qu'est-ce que tu veux que j'en foute ? grogne-t-il, les yeux humides.
-Je sais pas. En souvenir.
-T'es vraiment trop con.
Les mains de Vincent tapotent nerveusement sur ses genoux, suivant un rythme qui n'appartient qu'à elles et qui n'est pas vraiment communicatif. Notre ami jette un œil à Xavier, qui s'affaire à frotter sa plaie avec une mixture à base de plantes broyées.
Vincent ne semble pas voir la blessure. Ses yeux réverbèrent les échos d'une bataille passée, et d'une guerre qui ne finira jamais. Il a l'air d'un patriarche inquiet pour sa petite communauté.
-Ils reviendront, lâche-t-il d'un ton lointain.
Il parle peut-être des connards de révolutionnaires qui veulent mon appartement et qui ont blessé Xavier. Ou peut-être qu'il parle des jours d'avant, passés à jouer aux jeux vidéos et à se prendre au sérieux. Le monde de Vincent se recroqueville face aux attaques, à mesure que les armées d'imbéciles l'encerclent et le poussent à se retrancher.
Xavier émet l'idée que la prochaine fois, en tout cas, il faudra plus que des nunchakus et de la chance pour repousser des mecs avec des flingues. Vincent inspecte le revolver qu'il a confisqué aux forcenés, maintenant à moitié vide. Je fais remarquer à Xavier que la purée de plantes qu'il étale sur sa plaie sent la fosse commune.
-Mec, me répond-il, ça sent le cul de ta mère.
Vincent ne rit même pas. A peine esquisse-t-il un sourire figé et nerveux. Les hordes de gobelins sont à nos portes, et j'imagine qu'il se sent responsable. Xavier est amoché, et va devoir oublier le nunchaku quelques temps. Et moi en défense je vaux que dalle.
En fait on s'est perdus en chemin, et on s'est retrouvé en terrain inconnu dans notre propre demeure. Mon appartement n'est plus qu'un petit entrepôt mal rangé, où traînent des objets inutiles durement gagnés. Vincent a esquivé jusqu'ici, et espère esquiver une fois de plus. Juste une fois.
-Qu'ils reviennent, dit-il. On va se les faire.
Xavier approuve en silence, et moi aussi, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à proposer. Vincent soigne le moral des troupes en nous parlant de types qu'il connait qui peuvent peut-être nous fournir deux ou trois trucs pour nous défendre, en restant plutôt évasif.
Je goûte la mixture cicatrisante de Xavier, sous le regard atterré de ce dernier. Les plantes qu'il utilise s'avèrent n'être pas trop mauvaises, une fois le premier goût amer passé. C'est la vie parisienne qui m'avait le plus manqué, avec ses discussions à n'en plus finir sur la meilleure manière de rester en vie.
Xavier me demande d'arrêter de me faire passer pour plus débile que je suis, et de me passer le tournevis cruciforme. Je lui répète que je ne sais pas duquel il s'agit.
-Tu m'auras pas, réplique-t-il. Je croirai pas que t'es aussi con.
-Fais gaffe, dis-je, ça ressemble presque à un compliment.
Je lui donne le cruciforme, avec un sourire. Xavier sourit en retour, avec un soupir fatigué. Il me demande de tenir la vis pendant qu'il l'enfonce de son bras valide. Même une épaule en lambeaux n'est pas une excuse pour me laisser travailler tout seul en supervisant de loin. Mais il faut avouer aussi que je serais capable de me la raconter après ça.
Grimpés sur des tabourets, nous apportons une touche final à notre dispositif de défense. Vincent fait irruption dans l'appartement, et nous lui hurlons de s'arrêter sur le pas de la porte. Je lui désigne une latte du plancher un peu branlante, et lui explique que s'il marche dessus il déclenchera les enfers.
-D'abord, dis-je, il y a ce seau accroché à la poulie que Xavier finit de fixer au plafond. Il se renverse et arrose la personne qui a marché sur la latte.
-Et en quoi mouiller les éventuels agresseurs les dissuade de nous défoncer ? me demande Vincent.
-Le seau sera rempli de soude, répond Xavier sans cesser de visser, aussi droit que c'est possible avec un seul bras.
J'informe Vincent de la seconde utilité du dispositif. Une alarme se déclenchera, nous avertissant si nous dormons de la présence d'intrus. Nous pourrons alors ouvrir la cage du chien d'attaque à côté de notre lit et le lâcher sur nos agresseurs.
-Quel chien d'attaque ? nous questionne Vincent, incrédule.
Xavier lui explique qu'il compte dresser un chien dans les prochains jours. Vincent passe sa main sur son visage, un peu las. Il enjambe la latte piégée, et va prendre sa place habituelle sur le canapé. Il pose son sac sur la table basse, et nous dévoile le maigre butin qu'il a pu récolter : Une boîte de balles pour le revolver et une machette.
-Mais bon, ajoute-t-il, si on a un piège plein de soude...
-On a pas encore de soude non plus, corrige Xavier.
Je n'aurai pas dû choisir le FA-MAS de l'armée française. Xavier, avec son UZI israélien, est bien plus redoutable. Je traverse en quelques secondes les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l'abri antiaérien, pour échapper aux bombardiers que Xavier a appelés en renfort. Je saute par dessus quelques voitures, et accélère le pas, voyant se profiler au loin des formes sombres dans le ciel, chargés du feu rédempteur.
Je ne parviens pas à temps au bunker. Les avions déversent leur pluie divine qui atomise le moindre lézard à des kilomètres à la ronde, et je suis pris dans le souffle brûlant. Je n'ai même pas le temps de réaliser ce qui m'arrive.
Je me frotte les yeux et pose ma manette. Les lumières de l'appartement sont éteintes, et la lueur de la télévision nous donne à Xavier et moi des airs d'extraterrestres bleutés. J'évite de manifester mon mécontentement trop bruyamment, pour ne pas réveiller Vincent qui dort sur son canapé.
Xavier me demande si je veux refaire une partie, et je décline l'offre. Il éteint la console, et l'écran de télé devient entièrement bleu, ce qui accentue un peu plus nos gueules de visiteurs spatiaux. Je tapote légèrement les chaussures de Vincent, et ce dernier, sans avoir l'air de se réveiller, les enlève et se rendort.
-Demain tu m'accompagnes chercher de la soude ? me chuchote Xavier.
-Aucun problème. Et le chien d'attaque ?
-Un jour à la fois, d'accord ?
Il a sans doute raison. Ce soir nous dormons dans un appartement protégé par un seau vide, un porteur de revolver assoupi, et un sabreur manchot armé d'une machette. Mais chaque jour ensuite, le dispositif sera amélioré, et la révolution nous épargnera. Peut-être finirons-nous par construire des murailles, peut-être même que nous resterons fortifiés une fois que tout sera rentré dans l'ordre.
-Si tu veux des jours meilleurs, tu te bouges le cul, conclut Xavier à voix basse.
Un bruit sourd venant de dehors réveille Vincent en sursaut. Il attrape son revolver et se traîne en chaussettes jusqu'à la fenêtre, qu'il ouvre pour inspecter la rue. Une voix tonitruante, une voix connue, hurle « Par ici ». Nous apercevons la petite bande de révolutionnaires enragés postée à la fenêtre de l'immeuble d'en face.
-Mais c'est quoi votre problème ? leur crie Vincent.
-Aucun, répond leur chef. Ça finit ce soir.
Et sur ces mots, l'homme se saisit d'un lance roquette, qu'il place sur son épaule avec l'aide de ses potes. L'engin paraît lourd, et Vincent et moi restons figés sur place, pendant que Xavier renverse tant bien que mal un matelas et nous hurlant de venir se mettre dessous avec lui.
L'homme nous beugle « Mangez ça, bande de pédés » avec un sourire satisfait, et tire une roquette sur notre appartement. Il est déséquilibré par le recul de l'engin, et ses acolytes le soutiennent pour l'empêcher de tomber.
Le missile décrit une trajectoire hasardeuse. Il salue la rue endormie par une gerbe d'étincelles, et vacille vers nous, peu sûr de lui, avec un sifflement absurde. Il me fait penser à une bombe un peu ivre, totalement inconsciente de sa propre puissance. Je ne sais pas comment on va s'en sortir cette fois.
Il marche à grand pas vers nous, enjambant la rue, trottinant inexorablement vers la destruction totale du refuge que nous nous étions battis. Mais il n'a certainement même pas conscience de ses actes.
Il parvient à la fenêtre, comme pour saluer Vincent, qui reste immobile jusqu'au dernier moment, avant de se renverser en arrière pour esquiver. Les souffle de l'engin de mort qui passe au dessus de lui fait frémir sa moustache, et la flamme qui le propulse lui brûle quelques mèches de cheveux.
La roquette enjambe Vincent, à moins que ne soit Vincent qui lui cède le passage. Puis elle continue son petit bout de chemin, ne rencontrant plus d'obstacles. Xavier hurle quelque chose que je ne saisis pas bien.
Le missile rencontre le mur du fond de l'appartement. Il se compacte légèrement, se tasse contre le béton, avant de voler en éclats. Une marée de flammes jaunes et oranges en jaillit comme un geyser. Elle croît à grande vitesse, brûlant les meubles alentours, dont le précieux canapé de Vincent.
La fontaine de flammes prend ses aises, et se fait de la place. Mon champ de vision est saturé de lumière, et de formes mouvantes aux couleurs chaudes. J'ai l'impression d'assister à la naissance d'une créature monstrueuse gigantesque, constituée de magma, mais elle est bien trop lumineuse pour que je puisse la distinguer clairement.
Mon champ de vision se brouille, et je ne perçois plus que de vagues hurlements dans le lointain, au milieu de l'immensité orangée, qui vire rapidement au noir.
Puis le silence.
Je suis dans ce monde obscur et flottant qui n'existe que dans ma tête. Mon genou, celui qui s'est fait opérer, se met à me faire un mal de chien. Au milieu des ténèbres, je n'aperçois plus rien. Plus de super-héros, ni de gobelins, ni de sirènes aux gros nibards. Juste un genou de plus en plus douloureux.
J'ouvre les yeux et ne réalise pas tout de suite où je me trouve. Je suis allongé dans un lit, et Roger se trouve assis sur une chaise à mon chevet. Me voyant réveillé, il se lève avec un grand sourire et m'annonce que l'opération s'est bien passée, mais que j'ai mal réagi à l'anesthésie.
Mon genou me brûle et ma tête est ankylosée. Je lui demande ce que c'est que toute cette merde, reconnaissant peu à peu la chambre de l'hôpital suisse où je me trouvais il y a une éternité.
-Tu as fait un petit coma, m'annonce Roger. Pas long.
Note : Idée du seau un peu cartoon
Prochainement : Roger prend son temps
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5 janvier 2010
17. Roger Federer
Roger Federer visite l'hôpital aujourd'hui, mais c'est pas comme si j'aimais le tennis. Mon voisin de lit m'a rabâché le nom du sportif toute la matinée, tant et si bien que j'en suis venu à demander aux infirmières de lui donner un sédatif. Mais entre suisses ils ont préféré s'entraider, et c'est moi qui y ai eu droit.
Un anesthésiste m'explique que je me sens persécuté, en me demandant de cracher mon chewing-gum. Il me tend une poubelle, et déplore que l'opération ait lieu aujourd'hui pendant la visite de Federer.
-Moi je le verrai, ajoute-t-il, mais vous quand vous vous réveillerez il sera sans doute parti.
-Je regarde pas le tennis.
-Moi non plus. Mais ici il est plus aimé que Gandhi. Il donne une image glorieuse de notre peuple à l'étranger.
-Pas tant que ça, vous savez. On continue à se foutre pas mal de vous.
Il me jette un coup d'œil un peu haineux, en me demandant de compter jusqu'à dix. Il pose un tuyaux géant sur mon visage, qui englobe ma bouche et mon nez. J'arrive pas à croire que la dernière phrase que je laisserai à la postérité si je meurs pendant l'opération soit pour pour rabaisser les suisses.
Je n'ai pas le temps de compter jusqu'à dix que je sombre dans un profond sommeil. Juste au moment ou je change d'avis et décide de vivre avec ma tumeur.
Je plonge la tête la première dans le monde abyssal contenu dans mon crâne. L'obscurité est plus palpable que d'habitude, plus sombre. Elle est dense comme de l'eau, et je lutte pour avancer car chacun de mes mouvements créé un courant qui m'emporte. Je distingue des silhouettes qui nagent autour de moi, avec des rires moqueurs qui me parviennent déformés et monstrueux. Certainement des gobelins.
C'est comme si j'allais me noyer dans le monde pesant de mon esprit, comme si mes os allaient céder sous la pression et la noirceur de certaines certitudes. On flotte parce que c'est tout ce qu'on sait faire. Et on veut pas savoir ce qu'il y a au fond de l'abysse, alors on raconte à tout le monde qu'il n'y a ni haut ni bas.
Mais pas moi. J'agite les jambes pour plonger vers ce qui me semble être le fond de l'univers. Il fait de plus en plus sombre à mesure que j'avance. Après quelques brasses, j'aperçois une ville au loin, qui me redonne le sens des perspectives.
C'est alors que je réalise à quelle vitesse vertigineuse je chute vers l'abysse. La ville se rapproche à toute allure, et très vite je comprends que c'est Paris. Avec le néant au delà du périphérique, parce que j'ai un esprit assez étriqué. Les immeubles haussmaniens deviennent des camion lancés à pleine vitesse contre moi, et c'est lorsque j'arrive à finalement distinguer des piétons que j'en viens à admettre que je vais me crasher la gueule.
Je ferme les yeux aussi puissamment que possible. Je mets mes bras devant ma tête, comme si ils pouvaient me protéger d'une chute de plusieurs kilomètres. Je sens un choc sourd qui engourdit tout mon corps, comme si je passais d'une densité de liquide à une autre. Le nouveau liquide c'est de l'eau, je le sais avant même d'ouvrir les yeux.
Mon dos vient doucement heurter une surface solide, et mes poumons se remettent à fonctionner normalement. Je commence à étouffer, et me débats vigoureusement, ce qui me fait très vite sortir de l'eau. En aspirant une grande gorgée d'air, j'inspecte les environs autour de moi.
Je suis chez moi. Littéralement.
Je suis dans ma baignoire, dans ma salle de bain, dans mon appartement. Je m'extrais de l'eau, et tente de reprendre mes esprits. Des bruits me parviennent du salon, à travers la porte. Des bruits de combats et de créatures hurlantes.
Je réajuste ma robe d'hôpital trempée, et je pousse la porte. Xavier est en train de jouer sur mon ordinateur, pendant que Vincent dort tout habillé sur mon lit. Je donne des petits coups sur le mur pour capter l'attention de Xavier. Il se retourne vers moi, et m'annonce qu'il a emprunté mon personnage.
-Je comprends pas pourquoi tu prends toujours le magicien, râle-t-il. Un chevalier c'est tellement plus efficace...
-Moi je suis le magicien, pas le chevalier, dis-je.
-C'est sensé être profond, comme phrase ?
Vincent grogne dans son sommeil, et se retourne. Je vais m'assoir sur le canapé, un peu chancelant. La vie va comme ça, on est à Genève mais on est aussi à Paris. On est partout à la fois, et c'est épuisant. J'attrape une cigarette dans le paquet de Xavier, qui me reproche de ne pas attendre sa permission. Je lui demande pourquoi ils sont chez moi.
-On est plus en sécurité ici, m'explique-t-il. Tu verras quand tu rentreras que c'est vraiment la merde à Paris. Alors, c'est bien la Suisse ?
-Je suis en train de me faire opérer.
-C'est bien, mec. Ça veut dire que t'as fait le bon choix.
-Ouais.
Vincent peste contre un serveur imaginaire qui lui a apporté de la salade, et demande un steak avant de s'installer sur le dos. J'essaye de faire des ronds de fumée, pour me donner un air décontracté, mais sans succès. Je crois que je sais de quoi j'ai envie.
J'annonce à Xavier que j'ai un truc à faire, en attrapant des vêtements. Je regrette un peu d'avoir laissé mon manteau d'hiver à Genève. Je confie à mon ami que Roger Federer visite l'hôpital dans lequel je suis.
-Franchement, le monde tourne un peu trop autour des tennismen, me répond-il. Tu vas quand même pas sortir ?
-Si.
-Fais-moi confiance, tu ferais mieux de rester ici.
J'enfile le plus gros pull que je trouve et me dirige vers la porte. Vincent maugrée que son steak pue le foutre et traite son serveur de pédé. Xavier m'avoue que je manque un peu au moustachu. Je souris et réponds que je finirai par rentrer, avant de sortir de l'appartement.
Je descends les escaliers quatre à quatre, et me laisse cueillir par la fraîcheur de la rue. Je me presse vers le métro pour le trouver fermé.
Je décide de faire preuve de courage et de me lancer à l'assaut de la ville. J'accélère mon pas et rencontre sur ma route des rues désertes, jonchées de débris. Je passe devant plusieurs boutiques éventrées, et de nombreuses voitures retournées.
C'est comme si Paris avait été bombardée, c'est le même calme froid et cinglé qui y règne. Le soleil bas de l'après-midi se reflète sur les débris de verre dont les trottoirs sont couverts, et la rue est envahie par une lumière aveuglante. Je marche pendant une bonne heure sans croiser personne, et je ne sais pas trop si je traverse le répit d'après ou d'avant la catastrophe.
Je pousse la porte de l'immeuble que je cherchais, qui a l'air relativement épargné, malgré quelques tags qui proclament la mort prochaine du président. Je monte les escaliers et remarque qu'un léger picotement se fait sentir dans mon genou, à l'endroit où se trouve ma tumeur. Je sonne chez Martine, et elle m'ouvre d'un air surpris.
-Tu es pas vraiment là, c'est ça ? me demande-t-elle.
-Je suis en train de me faire opérer.
Elle a un sourire un peu mélancolique, que je ne lui avais jamais vu. Elle m'invite à rentrer, et je vais m'assoir sur le canapé pour masser mon genou, qui me brûle un peu. Je lui demande pour l'emmerder gentiment si cette fois elle m'a attendu.
-Le problème, répond-elle, c'est que j'arrive pas à trouver quelqu'un d'aussi con. Alors je t'attends.
-Je rentre bientôt.
-De toute façon, je vais aller passer un mois ou deux à Marseille, il paraît que c'est plus sûr. Alors rentre pas trop vite.
-Je ferai ce que je peux.
Elle s'allume une cigarette, et me fait le plus beau sourire de la journée. Elle m'embrasse du bout des lèvres, comme si elle craignait que je sois un fantôme. Et soudain, une douleur fulgurante s'empare de mon genou. Je hurle par réflexe, et Martine écarte ses bras de moi subitement, et fait tomber un bibelot.
Je me recroqueville sur le canapé, sentant une lame entailler ma chair au niveau de la rotule. Je crois que dès que je reviendrai, je vais avoir une longue discussion avec l'anesthésiste. J'annonce à Martine que l'opération commence, et sans rien dire, elle s'assoit à côté de moi et passe sa main sur ma joue. Je m'excuse de n'être toujours pas bien rasé, mais elle me répond qu'elle s'en fout.
Je prends mon mal en patience. En position fœtale, la tête posée sur les cuisses de Martine, j'essaye de ne pas penser à mon genou. J'ai l'impression que nous restons des années ainsi, comme des statues affaiblies. Imperceptiblement, je sens des frissons parcourir son corps chaque fois je pousse un petit gémissement, et si je ne la connaissais pas un peu je jurerais qu'elle va se mettre à pleurer.
Les nuages défilent par la fenêtre, ça et là contrecarrés par des colonnes de fumée s'élevant de la capitale. Les heures passent pendant que je serre les dents, et ni Martine ni moi n'osons dire un mot.
Puis la douleur s'estompe un peu, après une attente interminable. Je prends de grandes inspirations, et déplie péniblement mon corps trop grand. Comme tout à l'heure dans la rue, je n'arrive pas à me situer avant ou après la catastrophe.
Martine me demande comment elle aura de mes nouvelles maintenant qu'il n'y a plus ni internet ni téléphone. Je lui explique qu'elle n'aura pas besoin d'être rassurée, parce que j'irai forcément bien. Que je me serais pas fait chier comme ça pour aller en Suisse, sinon.
Je sens mon corps devenir plus léger, plus flottant. Comme si l'air devenait peu à peu liquide. J'explique avec empressement à Martine que je vais devoir y retourner. Elle m'embrasse et me demande de lui ramener du chocolat.
-Fais gaffe pendant le trajet, dis-je.
-C'est à toi qu'il faut dire ça.
Elle a raison. Un courant violent m'emmène en tourbillonnant vers le plafond, que je traverse sans abîmer. Je passe ainsi plusieurs étages, et me retrouve projeté au dessus de Paris. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le clapotis de l'air dans mes oreilles. Mon corps est transporté à toute vitesse dans l'univers intangible.
Le truc c'est qu'on ne sait jamais se situer par rapport aux catastrophes, c'est pour ça que toutes les prédictions sont fausses, et que le futur nous échappe autant. On est trimballé à pleine vitesse à travers des océans inconnus, et même si souvent on a des intuitions, au final on sait jamais où on va atterrir.
J'ouvre les yeux. Mon genou me brûle, et le visage de Roger Federer m'observe avec bienveillance. Ce n'est pas que le monde tourne autour des tennismen, c'est qu'il ne tourne que pour eux. Et que je n'arrive pas à tenir une raquette correctement.
Aux côtés de Federer se trouve une infirmière qui m'explique que le sportif a accepté d'attendre que je me réveille pour venir me visiter.
-Tu vas le faire, mec ! m'encourage-t-il.
Faire quoi, ça j'en sais rien.
Notes : -Rendre scène avec Martine moins niaise
-Développer le personnage de Roger Federer
Prochainement : Martine introuvable
Un anesthésiste m'explique que je me sens persécuté, en me demandant de cracher mon chewing-gum. Il me tend une poubelle, et déplore que l'opération ait lieu aujourd'hui pendant la visite de Federer.
-Moi je le verrai, ajoute-t-il, mais vous quand vous vous réveillerez il sera sans doute parti.
-Je regarde pas le tennis.
-Moi non plus. Mais ici il est plus aimé que Gandhi. Il donne une image glorieuse de notre peuple à l'étranger.
-Pas tant que ça, vous savez. On continue à se foutre pas mal de vous.
Il me jette un coup d'œil un peu haineux, en me demandant de compter jusqu'à dix. Il pose un tuyaux géant sur mon visage, qui englobe ma bouche et mon nez. J'arrive pas à croire que la dernière phrase que je laisserai à la postérité si je meurs pendant l'opération soit pour pour rabaisser les suisses.
Je n'ai pas le temps de compter jusqu'à dix que je sombre dans un profond sommeil. Juste au moment ou je change d'avis et décide de vivre avec ma tumeur.
Je plonge la tête la première dans le monde abyssal contenu dans mon crâne. L'obscurité est plus palpable que d'habitude, plus sombre. Elle est dense comme de l'eau, et je lutte pour avancer car chacun de mes mouvements créé un courant qui m'emporte. Je distingue des silhouettes qui nagent autour de moi, avec des rires moqueurs qui me parviennent déformés et monstrueux. Certainement des gobelins.
C'est comme si j'allais me noyer dans le monde pesant de mon esprit, comme si mes os allaient céder sous la pression et la noirceur de certaines certitudes. On flotte parce que c'est tout ce qu'on sait faire. Et on veut pas savoir ce qu'il y a au fond de l'abysse, alors on raconte à tout le monde qu'il n'y a ni haut ni bas.
Mais pas moi. J'agite les jambes pour plonger vers ce qui me semble être le fond de l'univers. Il fait de plus en plus sombre à mesure que j'avance. Après quelques brasses, j'aperçois une ville au loin, qui me redonne le sens des perspectives.
C'est alors que je réalise à quelle vitesse vertigineuse je chute vers l'abysse. La ville se rapproche à toute allure, et très vite je comprends que c'est Paris. Avec le néant au delà du périphérique, parce que j'ai un esprit assez étriqué. Les immeubles haussmaniens deviennent des camion lancés à pleine vitesse contre moi, et c'est lorsque j'arrive à finalement distinguer des piétons que j'en viens à admettre que je vais me crasher la gueule.
Je ferme les yeux aussi puissamment que possible. Je mets mes bras devant ma tête, comme si ils pouvaient me protéger d'une chute de plusieurs kilomètres. Je sens un choc sourd qui engourdit tout mon corps, comme si je passais d'une densité de liquide à une autre. Le nouveau liquide c'est de l'eau, je le sais avant même d'ouvrir les yeux.
Mon dos vient doucement heurter une surface solide, et mes poumons se remettent à fonctionner normalement. Je commence à étouffer, et me débats vigoureusement, ce qui me fait très vite sortir de l'eau. En aspirant une grande gorgée d'air, j'inspecte les environs autour de moi.
Je suis chez moi. Littéralement.
Je suis dans ma baignoire, dans ma salle de bain, dans mon appartement. Je m'extrais de l'eau, et tente de reprendre mes esprits. Des bruits me parviennent du salon, à travers la porte. Des bruits de combats et de créatures hurlantes.
Je réajuste ma robe d'hôpital trempée, et je pousse la porte. Xavier est en train de jouer sur mon ordinateur, pendant que Vincent dort tout habillé sur mon lit. Je donne des petits coups sur le mur pour capter l'attention de Xavier. Il se retourne vers moi, et m'annonce qu'il a emprunté mon personnage.
-Je comprends pas pourquoi tu prends toujours le magicien, râle-t-il. Un chevalier c'est tellement plus efficace...
-Moi je suis le magicien, pas le chevalier, dis-je.
-C'est sensé être profond, comme phrase ?
Vincent grogne dans son sommeil, et se retourne. Je vais m'assoir sur le canapé, un peu chancelant. La vie va comme ça, on est à Genève mais on est aussi à Paris. On est partout à la fois, et c'est épuisant. J'attrape une cigarette dans le paquet de Xavier, qui me reproche de ne pas attendre sa permission. Je lui demande pourquoi ils sont chez moi.
-On est plus en sécurité ici, m'explique-t-il. Tu verras quand tu rentreras que c'est vraiment la merde à Paris. Alors, c'est bien la Suisse ?
-Je suis en train de me faire opérer.
-C'est bien, mec. Ça veut dire que t'as fait le bon choix.
-Ouais.
Vincent peste contre un serveur imaginaire qui lui a apporté de la salade, et demande un steak avant de s'installer sur le dos. J'essaye de faire des ronds de fumée, pour me donner un air décontracté, mais sans succès. Je crois que je sais de quoi j'ai envie.
J'annonce à Xavier que j'ai un truc à faire, en attrapant des vêtements. Je regrette un peu d'avoir laissé mon manteau d'hiver à Genève. Je confie à mon ami que Roger Federer visite l'hôpital dans lequel je suis.
-Franchement, le monde tourne un peu trop autour des tennismen, me répond-il. Tu vas quand même pas sortir ?
-Si.
-Fais-moi confiance, tu ferais mieux de rester ici.
J'enfile le plus gros pull que je trouve et me dirige vers la porte. Vincent maugrée que son steak pue le foutre et traite son serveur de pédé. Xavier m'avoue que je manque un peu au moustachu. Je souris et réponds que je finirai par rentrer, avant de sortir de l'appartement.
Je descends les escaliers quatre à quatre, et me laisse cueillir par la fraîcheur de la rue. Je me presse vers le métro pour le trouver fermé.
Je décide de faire preuve de courage et de me lancer à l'assaut de la ville. J'accélère mon pas et rencontre sur ma route des rues désertes, jonchées de débris. Je passe devant plusieurs boutiques éventrées, et de nombreuses voitures retournées.
C'est comme si Paris avait été bombardée, c'est le même calme froid et cinglé qui y règne. Le soleil bas de l'après-midi se reflète sur les débris de verre dont les trottoirs sont couverts, et la rue est envahie par une lumière aveuglante. Je marche pendant une bonne heure sans croiser personne, et je ne sais pas trop si je traverse le répit d'après ou d'avant la catastrophe.
Je pousse la porte de l'immeuble que je cherchais, qui a l'air relativement épargné, malgré quelques tags qui proclament la mort prochaine du président. Je monte les escaliers et remarque qu'un léger picotement se fait sentir dans mon genou, à l'endroit où se trouve ma tumeur. Je sonne chez Martine, et elle m'ouvre d'un air surpris.
-Tu es pas vraiment là, c'est ça ? me demande-t-elle.
-Je suis en train de me faire opérer.
Elle a un sourire un peu mélancolique, que je ne lui avais jamais vu. Elle m'invite à rentrer, et je vais m'assoir sur le canapé pour masser mon genou, qui me brûle un peu. Je lui demande pour l'emmerder gentiment si cette fois elle m'a attendu.
-Le problème, répond-elle, c'est que j'arrive pas à trouver quelqu'un d'aussi con. Alors je t'attends.
-Je rentre bientôt.
-De toute façon, je vais aller passer un mois ou deux à Marseille, il paraît que c'est plus sûr. Alors rentre pas trop vite.
-Je ferai ce que je peux.
Elle s'allume une cigarette, et me fait le plus beau sourire de la journée. Elle m'embrasse du bout des lèvres, comme si elle craignait que je sois un fantôme. Et soudain, une douleur fulgurante s'empare de mon genou. Je hurle par réflexe, et Martine écarte ses bras de moi subitement, et fait tomber un bibelot.
Je me recroqueville sur le canapé, sentant une lame entailler ma chair au niveau de la rotule. Je crois que dès que je reviendrai, je vais avoir une longue discussion avec l'anesthésiste. J'annonce à Martine que l'opération commence, et sans rien dire, elle s'assoit à côté de moi et passe sa main sur ma joue. Je m'excuse de n'être toujours pas bien rasé, mais elle me répond qu'elle s'en fout.
Je prends mon mal en patience. En position fœtale, la tête posée sur les cuisses de Martine, j'essaye de ne pas penser à mon genou. J'ai l'impression que nous restons des années ainsi, comme des statues affaiblies. Imperceptiblement, je sens des frissons parcourir son corps chaque fois je pousse un petit gémissement, et si je ne la connaissais pas un peu je jurerais qu'elle va se mettre à pleurer.
Les nuages défilent par la fenêtre, ça et là contrecarrés par des colonnes de fumée s'élevant de la capitale. Les heures passent pendant que je serre les dents, et ni Martine ni moi n'osons dire un mot.
Puis la douleur s'estompe un peu, après une attente interminable. Je prends de grandes inspirations, et déplie péniblement mon corps trop grand. Comme tout à l'heure dans la rue, je n'arrive pas à me situer avant ou après la catastrophe.
Martine me demande comment elle aura de mes nouvelles maintenant qu'il n'y a plus ni internet ni téléphone. Je lui explique qu'elle n'aura pas besoin d'être rassurée, parce que j'irai forcément bien. Que je me serais pas fait chier comme ça pour aller en Suisse, sinon.
Je sens mon corps devenir plus léger, plus flottant. Comme si l'air devenait peu à peu liquide. J'explique avec empressement à Martine que je vais devoir y retourner. Elle m'embrasse et me demande de lui ramener du chocolat.
-Fais gaffe pendant le trajet, dis-je.
-C'est à toi qu'il faut dire ça.
Elle a raison. Un courant violent m'emmène en tourbillonnant vers le plafond, que je traverse sans abîmer. Je passe ainsi plusieurs étages, et me retrouve projeté au dessus de Paris. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le clapotis de l'air dans mes oreilles. Mon corps est transporté à toute vitesse dans l'univers intangible.
Le truc c'est qu'on ne sait jamais se situer par rapport aux catastrophes, c'est pour ça que toutes les prédictions sont fausses, et que le futur nous échappe autant. On est trimballé à pleine vitesse à travers des océans inconnus, et même si souvent on a des intuitions, au final on sait jamais où on va atterrir.
J'ouvre les yeux. Mon genou me brûle, et le visage de Roger Federer m'observe avec bienveillance. Ce n'est pas que le monde tourne autour des tennismen, c'est qu'il ne tourne que pour eux. Et que je n'arrive pas à tenir une raquette correctement.
Aux côtés de Federer se trouve une infirmière qui m'explique que le sportif a accepté d'attendre que je me réveille pour venir me visiter.
-Tu vas le faire, mec ! m'encourage-t-il.
Faire quoi, ça j'en sais rien.
Notes : -Rendre scène avec Martine moins niaise
-Développer le personnage de Roger Federer
Prochainement : Martine introuvable
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13 novembre 2009
04. Vincent me casse la gueule
- Je te pisse dessus, je te chie dans la raie, je te bouffe la nouille. Et tu te relèves pas.
Et sur ces mots, Vincent me décoche un coup de pied retourné en pleine face. Je tente de me protéger avec mes avant-bras mais il passe ma défense. Je contrattaque avec un uppercut, qu’il esquive. Une rage sourde, un besoin irrépressible de lui éclater la gueule monte en moi comme un geyser de bile.
Je frappe à l’aveugle, de toutes mes forces, avec mes pieds et mes poings, mais il esquive ou encaisse chacun de mes coups. Puis il attrape mon bras et effectue une prise de son jujitsu de merde.
Je martèle frénétiquement la touche de ma manette qui commande le mode «protection», mais le gros noir balèze, mon alter ego dans le jeu, plie sous les coups. C’est plus fort que moi, il faut toujours que je choisisse le plus costaud, jamais le plus fort. Mais Vincent a lui aussi un personnage attitré.
-Tu choisis toujours le putain de chinois, dis-je.
-Je choisis celui que je maîtrise le mieux, répond-il.
C’est ce que je croyais avoir fait moi-même, mais un «dragon fist» finit par étendre le gros noir balèze. Je pose la manette et tente de me calmer. A l’écran, le chinois commence à effectuer une sorte de danse de la victoire, faite de démonstrations de prises de jujitsu et de ce qui s’apparente à du disco. Vincent allume une cigarette d’un air de vainqueur et me souffle sa fumée au visage.
-Dans la vraie vie je te défonce, dis-je sans desserrer les mâchoires.
Il objecte que dans la vraie vie il est le seul qui sait se battre. Il ajoute que mon problème dans la vie, c’est que je ne suis doué pour rien. Pendant que je vais ouvrir la fenêtre, il envoie un texto à Xavier pour lui faire part de sa victoire, en précisant bien qu’il m’a battu «avec le chinois».
Je vais arriver en retard au travail. Je m’assois sur le rebord de la fenêtre et laisse les rayons bas du soleil réchauffer mon corps et détendre mes muscles. Les voitures qui passent me portent, m’emmènent visiter la ville, et admirer les ombres chinoises aux rideaux des immeubles.
En me retournant vers Vincent, je constate qu’il est en train de me montrer ses fesses. Il met des petites claques dessus, et j’ai subitement du mal à garder mon sérieux. J’attrape ma veste et l’enfile en feignant de l’ignorer.
-En fait, conclut-il, c’est pas que tu soies doué pour rien, c’est juste que je suis meilleur que toi partout.
-Partout?
-Sauf quand il s’agit de se faire enculer, alors là c’est toi le meilleur. N’empêche qu’avec un peu d’entraînement, moi aussi je peux devenir écrivain.
J’enfile mes chaussures en murmurant que je voudrais bien voir ça, et ma remarque semble lui faire de la peine. Redevenu sérieux, il objecte que je passe mon temps à le rabaisser.
" ...Vincent comprit alors que le seul moyen de se débarrasser du gros pédé était d’empoisonner son corps avec des excréments.
«Je vais lui dévisser la tête et lui chier dans le cou» pensa-t-il. Et c’est exactement ce qu’il fit. Il attrapa la tête du salopard déviant et commença à la faire tourner, jusqu’à ce que sa colonne vertébrale craque. Puis il tourna encore afin d’arracher les ligaments, et envoya la tête rouler plus loin comme on se débarrasse d’un bouchon.
Avec un rire démoniaque, il entreprit ensuite de baisser son pantalon, et déféqua de toutes ses forces dans la trachée du cadavre, laissée à l’air libre. Le cri bestial qu’il poussa fit fuir tous les animaux de la forêt."
Atterré, je regarde furtivement Vincent, dont les yeux sont fixés sur moi, attendant ma réaction. Son petit sourire en coin trahit une jubilation intérieure.
-Je l’ai mis sur internet et j’ai fait comme si c’était toi qui l’avait écrit, pouffe-t-il en se caressant la moustache d’un air satisfait. Ca t’apprendra à écrire des trucs sur moi où je passe pour un con.
Je me prends la tête dans les mains et serre à l’en faire exploser. Que Vincent écrive des nouvelles dans lesquelles il me chie dans le cou n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le truc c’est qu’on ne peut pas s’attaquer à lui, parce qu’il est complètement taré. Si tu lui accroches un poisson d’avril dans le dos, il va mettre un rat mort dans ton lit. Et il pense sincèrement que ce qu’il fait est juste.
J’essaye de penser à autre chose, de me convaincre que les fissures au plafond, les traces d’anciens posters sur les murs, et même le bruit de la télé dans la pièce d’à côté sont plus importants. Plus importants que les battements de mon cœur qui partent en couille, que mon envie de tout casser. Plus importants que Vincent qui attrape une bande dessinée qui dépasse de mon sac et menace de la brûler avec un briquet.
Il finit par s’arrêter quand il s’aperçoit que ma tête reste dans mes mains et que je ne trouve pas la force de la relever. Il me demande ce que j’ai, et je suis bien incapable de lui répondre, ce qui ne fait que l’inquiéter un peu plus.
Il met la main sur mon épaule et je le repousse avec un geste un peu trop violent. Il se décide alors à mettre le feu à ma bédé.
Je me lève et l’attrape par le col, pour le plaquer contre le mur. Il rit un peu, me demandant si j’ai vu ça dans un film. Puis, réalisant que je ne compte pas le lâcher, il me repousse violemment.
Je fonce la tête la première contre sa poitrine, et il étouffe un cri de douleur, avant de me repousser à nouveau, d’un coup de pied cette fois. Je tente un coup de poing, qu’il esquive. J’ai l’impression que tous les muscles de mon corps ont doublé de volume, mais c’est peut-être dû au fait que Vincent n’est pas très épais.
Je continue maladroitement d’essayer de le frapper, mais il esquive tous mes coups. Il me crie de m’arrêter parce qu’il risque de me défoncer, et je lui hurle de fermer sa putain de gueule. J’arrive finalement à placer un coup de poing, ce qui le met dans une rage folle.
On est pas dans un jeu vidéo. Il est hors de question que je perde face à un mec moins costaud que moi.
D’un coup de pied que je ne vois pas venir, il m’éclate le tibia, avant d’enchaîner par un coup de boule en plein visage. Je m’écroule pour un moment.
-Te relève pas, me supplie-t-il.
Il y a une pointe de pitié dans sa voix, et c’est sans doute pourquoi je n’en fais qu’à ma tête et retourne au front.
Je sais très bien que ce n’est pas vraiment sur Vincent que je tape, mais ce que je ne sais pas, c’est sur qui je tape exactement. Mon adversaire est plus rapide et plus habitué des combats, et après quelques frappes au ventre, il m’étale de nouveau.
-Tu te relèves pas! hurle-t-il.
Sans que je ne m’en rende compte, il a cessé de vouloir me préserver. Je n’arrive pas à m’empêcher de penser que c’est une bonne chose, parce qu’on avance pas si les autres retiennent leurs coups.
J’essaye de choper ses jambes, mais il m’écrase la main d’un coup de talon. Il commence à me donner des coups de pieds, furieusement, et je sens mes côtes se fêler. Il répète «Tu te relèves pas!» en boucle comme un possédé, et je commence à me dire que je l’ai vraiment énervé.
Je finis par arriver à agripper sa jambe et le fais tomber. Il attrape son casque de moto et me donne un coup sur le sommet du crâne. Mon unique avantage dans ce duel c’est que j’ai la tête dure. Malgré la violence du choc, je persiste à taper sur lui de toutes mes forces.
Il met fin à notre affrontement en m’écrasant le casque sur la mâchoire. Je roule sur le côté et prend mon visage dans mes mains, foudroyé, tiraillé par la douleur fulgurante. Mon environnement se brouille et une ombre noire se met à obscurcir ma vision. Le sang remplit ma bouche, et je peine à respirer. J’ai l’impression que si je lâche ma mâchoire elle va tomber.
Vincent se relève et m’observe m’étouffer dans mon propre sang. Je crache un bon coup, et remarque qu’une de mes dents part avec le molard.
-Tu te relèves pas, soupire Vincent à bout de force.
Il s’assoit par terre et commence à pleurer silencieusement. Le casque de moto glisse de ses mains et roule quelques secondes sur le sol. Ses yeux fixent le parquet sans osciller, tandis que ma respiration revient peu à peu.
-Je suis dangereux, sanglote-t-il.
Je pousse un éclat de rire, douloureux car mes côtes me font mal. Mais ça ne le réconforte pas vraiment. La vérité c’est que rien ne va jamais mieux, et que je n’arrive pas à encaisser. Je n’aurais jamais dû arrêter de fumer, parce qu’en ce moment la seule souffrance c’est de ne pas avoir de cigarette.
J’attrape le plateau avec les deux kebabs et vais rejoindre Vincent qui s’est installé à l’une des tables du fond de la salle. Il suit d’un œil distrait un match à la télé, et ne se retourne pas vers moi quand je lui mets le plateau sous le nez.
-Je croyais que t’aimais pas le foot?
Il ne répond pas, et commence à manger son kebab en silence. Je jette un œil à la télé qui surplombe la salle. Un joueur hors de lui déverse sa rage sur l’arbitre, mais sans le son je ne comprends pas bien ce qu’ils se disent. Les gens autour de nous semblent passionnés par ce jeu étrange.
Et comme il est hors de question que Vincent et moi parlions de ce qui s’est passé, et qu’il est hors de question que nous ne soyons plus amis, nous regardons ensemble un sport que nous n’aimons pas vraiment en mangeant de la merde.
Les minutes passent, vingt deux connards courent après un ballon pendant que nous avalons du ketchup et de la mayonnaise tiède. Un homme rentre un ballon dans un rectangle de métal, et reçoit des acclamations. Les cris de joie ricochent sur mon ami et moi, qui sommes trop occupés à montrer au monde à quel point nous sommes malheureux.
Les effluves de viande et de cuisiniers puants semblent couper l’appétit à Vincent. Je lui dirais bien d’aller se faire enculer et de me faire un câlin, mais j’ai peur qu’il me traite encore de pédé. Avec un frémissement de sourire, il me laisse ses frites, et je m’empresse de les décimer.
-Il faut que tu fasses quelque chose, finit-il par dire d’un air concerné.
-A propos de quoi?
-Vraiment.
Ses yeux se confrontent aux miens, et les frites que j’engouffre sont une bonne excuse pour me taire. De toute manière je n’ai vraiment aucune réplique choc qui me vient à l’esprit. C’est vrai qu’il faut que je fasse quelque chose, mais ça ne fait jamais plaisir de l’entendre.
Le match de foot prend fin, et Vincent me demande d’accélérer la cadence. Au risque de vomir, je fourre le reste de frites dans ma bouche, et nous sortons de cet enfer dans lequel nous échouons trop souvent.
Le truc c’est qu’on fait toujours les mauvais choix, et qu’on passe notre temps à les rattraper. Lui et moi ne reparlerons jamais de l’affrontement, et j’en écrirai peut-être une nouvelle.
Pour l’instant lui enfile une écharpe, et moi un bonnet, parce que l’automne ne nous fait décidément pas de cadeaux. Je fais des efforts pour ne pas boiter en marchant. Et en nous éloignant du kebab, mon ami me demande si je sais ce qui se passe quand on tape «foutre» dans Google.
-On tombe le site de ta mère, m’informe-t-il.
Notes: - Fin de combat trop abrupte. Faire durer plus.
- Réconciliation peu crédible.
Prochainement: Roger mon nouvel ami
Et sur ces mots, Vincent me décoche un coup de pied retourné en pleine face. Je tente de me protéger avec mes avant-bras mais il passe ma défense. Je contrattaque avec un uppercut, qu’il esquive. Une rage sourde, un besoin irrépressible de lui éclater la gueule monte en moi comme un geyser de bile.
Je frappe à l’aveugle, de toutes mes forces, avec mes pieds et mes poings, mais il esquive ou encaisse chacun de mes coups. Puis il attrape mon bras et effectue une prise de son jujitsu de merde.
Je martèle frénétiquement la touche de ma manette qui commande le mode «protection», mais le gros noir balèze, mon alter ego dans le jeu, plie sous les coups. C’est plus fort que moi, il faut toujours que je choisisse le plus costaud, jamais le plus fort. Mais Vincent a lui aussi un personnage attitré.
-Tu choisis toujours le putain de chinois, dis-je.
-Je choisis celui que je maîtrise le mieux, répond-il.
C’est ce que je croyais avoir fait moi-même, mais un «dragon fist» finit par étendre le gros noir balèze. Je pose la manette et tente de me calmer. A l’écran, le chinois commence à effectuer une sorte de danse de la victoire, faite de démonstrations de prises de jujitsu et de ce qui s’apparente à du disco. Vincent allume une cigarette d’un air de vainqueur et me souffle sa fumée au visage.
-Dans la vraie vie je te défonce, dis-je sans desserrer les mâchoires.
Il objecte que dans la vraie vie il est le seul qui sait se battre. Il ajoute que mon problème dans la vie, c’est que je ne suis doué pour rien. Pendant que je vais ouvrir la fenêtre, il envoie un texto à Xavier pour lui faire part de sa victoire, en précisant bien qu’il m’a battu «avec le chinois».
Je vais arriver en retard au travail. Je m’assois sur le rebord de la fenêtre et laisse les rayons bas du soleil réchauffer mon corps et détendre mes muscles. Les voitures qui passent me portent, m’emmènent visiter la ville, et admirer les ombres chinoises aux rideaux des immeubles.
En me retournant vers Vincent, je constate qu’il est en train de me montrer ses fesses. Il met des petites claques dessus, et j’ai subitement du mal à garder mon sérieux. J’attrape ma veste et l’enfile en feignant de l’ignorer.
-En fait, conclut-il, c’est pas que tu soies doué pour rien, c’est juste que je suis meilleur que toi partout.
-Partout?
-Sauf quand il s’agit de se faire enculer, alors là c’est toi le meilleur. N’empêche qu’avec un peu d’entraînement, moi aussi je peux devenir écrivain.
J’enfile mes chaussures en murmurant que je voudrais bien voir ça, et ma remarque semble lui faire de la peine. Redevenu sérieux, il objecte que je passe mon temps à le rabaisser.
" ...Vincent comprit alors que le seul moyen de se débarrasser du gros pédé était d’empoisonner son corps avec des excréments.
«Je vais lui dévisser la tête et lui chier dans le cou» pensa-t-il. Et c’est exactement ce qu’il fit. Il attrapa la tête du salopard déviant et commença à la faire tourner, jusqu’à ce que sa colonne vertébrale craque. Puis il tourna encore afin d’arracher les ligaments, et envoya la tête rouler plus loin comme on se débarrasse d’un bouchon.
Avec un rire démoniaque, il entreprit ensuite de baisser son pantalon, et déféqua de toutes ses forces dans la trachée du cadavre, laissée à l’air libre. Le cri bestial qu’il poussa fit fuir tous les animaux de la forêt."
Atterré, je regarde furtivement Vincent, dont les yeux sont fixés sur moi, attendant ma réaction. Son petit sourire en coin trahit une jubilation intérieure.
-Je l’ai mis sur internet et j’ai fait comme si c’était toi qui l’avait écrit, pouffe-t-il en se caressant la moustache d’un air satisfait. Ca t’apprendra à écrire des trucs sur moi où je passe pour un con.
Je me prends la tête dans les mains et serre à l’en faire exploser. Que Vincent écrive des nouvelles dans lesquelles il me chie dans le cou n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le truc c’est qu’on ne peut pas s’attaquer à lui, parce qu’il est complètement taré. Si tu lui accroches un poisson d’avril dans le dos, il va mettre un rat mort dans ton lit. Et il pense sincèrement que ce qu’il fait est juste.
J’essaye de penser à autre chose, de me convaincre que les fissures au plafond, les traces d’anciens posters sur les murs, et même le bruit de la télé dans la pièce d’à côté sont plus importants. Plus importants que les battements de mon cœur qui partent en couille, que mon envie de tout casser. Plus importants que Vincent qui attrape une bande dessinée qui dépasse de mon sac et menace de la brûler avec un briquet.
Il finit par s’arrêter quand il s’aperçoit que ma tête reste dans mes mains et que je ne trouve pas la force de la relever. Il me demande ce que j’ai, et je suis bien incapable de lui répondre, ce qui ne fait que l’inquiéter un peu plus.
Il met la main sur mon épaule et je le repousse avec un geste un peu trop violent. Il se décide alors à mettre le feu à ma bédé.
Je me lève et l’attrape par le col, pour le plaquer contre le mur. Il rit un peu, me demandant si j’ai vu ça dans un film. Puis, réalisant que je ne compte pas le lâcher, il me repousse violemment.
Je fonce la tête la première contre sa poitrine, et il étouffe un cri de douleur, avant de me repousser à nouveau, d’un coup de pied cette fois. Je tente un coup de poing, qu’il esquive. J’ai l’impression que tous les muscles de mon corps ont doublé de volume, mais c’est peut-être dû au fait que Vincent n’est pas très épais.
Je continue maladroitement d’essayer de le frapper, mais il esquive tous mes coups. Il me crie de m’arrêter parce qu’il risque de me défoncer, et je lui hurle de fermer sa putain de gueule. J’arrive finalement à placer un coup de poing, ce qui le met dans une rage folle.
On est pas dans un jeu vidéo. Il est hors de question que je perde face à un mec moins costaud que moi.
D’un coup de pied que je ne vois pas venir, il m’éclate le tibia, avant d’enchaîner par un coup de boule en plein visage. Je m’écroule pour un moment.
-Te relève pas, me supplie-t-il.
Il y a une pointe de pitié dans sa voix, et c’est sans doute pourquoi je n’en fais qu’à ma tête et retourne au front.
Je sais très bien que ce n’est pas vraiment sur Vincent que je tape, mais ce que je ne sais pas, c’est sur qui je tape exactement. Mon adversaire est plus rapide et plus habitué des combats, et après quelques frappes au ventre, il m’étale de nouveau.
-Tu te relèves pas! hurle-t-il.
Sans que je ne m’en rende compte, il a cessé de vouloir me préserver. Je n’arrive pas à m’empêcher de penser que c’est une bonne chose, parce qu’on avance pas si les autres retiennent leurs coups.
J’essaye de choper ses jambes, mais il m’écrase la main d’un coup de talon. Il commence à me donner des coups de pieds, furieusement, et je sens mes côtes se fêler. Il répète «Tu te relèves pas!» en boucle comme un possédé, et je commence à me dire que je l’ai vraiment énervé.
Je finis par arriver à agripper sa jambe et le fais tomber. Il attrape son casque de moto et me donne un coup sur le sommet du crâne. Mon unique avantage dans ce duel c’est que j’ai la tête dure. Malgré la violence du choc, je persiste à taper sur lui de toutes mes forces.
Il met fin à notre affrontement en m’écrasant le casque sur la mâchoire. Je roule sur le côté et prend mon visage dans mes mains, foudroyé, tiraillé par la douleur fulgurante. Mon environnement se brouille et une ombre noire se met à obscurcir ma vision. Le sang remplit ma bouche, et je peine à respirer. J’ai l’impression que si je lâche ma mâchoire elle va tomber.
Vincent se relève et m’observe m’étouffer dans mon propre sang. Je crache un bon coup, et remarque qu’une de mes dents part avec le molard.
-Tu te relèves pas, soupire Vincent à bout de force.
Il s’assoit par terre et commence à pleurer silencieusement. Le casque de moto glisse de ses mains et roule quelques secondes sur le sol. Ses yeux fixent le parquet sans osciller, tandis que ma respiration revient peu à peu.
-Je suis dangereux, sanglote-t-il.
Je pousse un éclat de rire, douloureux car mes côtes me font mal. Mais ça ne le réconforte pas vraiment. La vérité c’est que rien ne va jamais mieux, et que je n’arrive pas à encaisser. Je n’aurais jamais dû arrêter de fumer, parce qu’en ce moment la seule souffrance c’est de ne pas avoir de cigarette.
J’attrape le plateau avec les deux kebabs et vais rejoindre Vincent qui s’est installé à l’une des tables du fond de la salle. Il suit d’un œil distrait un match à la télé, et ne se retourne pas vers moi quand je lui mets le plateau sous le nez.
-Je croyais que t’aimais pas le foot?
Il ne répond pas, et commence à manger son kebab en silence. Je jette un œil à la télé qui surplombe la salle. Un joueur hors de lui déverse sa rage sur l’arbitre, mais sans le son je ne comprends pas bien ce qu’ils se disent. Les gens autour de nous semblent passionnés par ce jeu étrange.
Et comme il est hors de question que Vincent et moi parlions de ce qui s’est passé, et qu’il est hors de question que nous ne soyons plus amis, nous regardons ensemble un sport que nous n’aimons pas vraiment en mangeant de la merde.
Les minutes passent, vingt deux connards courent après un ballon pendant que nous avalons du ketchup et de la mayonnaise tiède. Un homme rentre un ballon dans un rectangle de métal, et reçoit des acclamations. Les cris de joie ricochent sur mon ami et moi, qui sommes trop occupés à montrer au monde à quel point nous sommes malheureux.
Les effluves de viande et de cuisiniers puants semblent couper l’appétit à Vincent. Je lui dirais bien d’aller se faire enculer et de me faire un câlin, mais j’ai peur qu’il me traite encore de pédé. Avec un frémissement de sourire, il me laisse ses frites, et je m’empresse de les décimer.
-Il faut que tu fasses quelque chose, finit-il par dire d’un air concerné.
-A propos de quoi?
-Vraiment.
Ses yeux se confrontent aux miens, et les frites que j’engouffre sont une bonne excuse pour me taire. De toute manière je n’ai vraiment aucune réplique choc qui me vient à l’esprit. C’est vrai qu’il faut que je fasse quelque chose, mais ça ne fait jamais plaisir de l’entendre.
Le match de foot prend fin, et Vincent me demande d’accélérer la cadence. Au risque de vomir, je fourre le reste de frites dans ma bouche, et nous sortons de cet enfer dans lequel nous échouons trop souvent.
Le truc c’est qu’on fait toujours les mauvais choix, et qu’on passe notre temps à les rattraper. Lui et moi ne reparlerons jamais de l’affrontement, et j’en écrirai peut-être une nouvelle.
Pour l’instant lui enfile une écharpe, et moi un bonnet, parce que l’automne ne nous fait décidément pas de cadeaux. Je fais des efforts pour ne pas boiter en marchant. Et en nous éloignant du kebab, mon ami me demande si je sais ce qui se passe quand on tape «foutre» dans Google.
-On tombe le site de ta mère, m’informe-t-il.
Notes: - Fin de combat trop abrupte. Faire durer plus.
- Réconciliation peu crédible.
Prochainement: Roger mon nouvel ami
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11 novembre 2009
01. Xavier doit mourir
-Mec, tu ne veux pas me laisser t’aider…
Xavier prononce ces mots avec toute la sincérité dont est capable un homme qui vous adresse la parole en jouant à un jeu vidéo. Le doigt crispé sur la souris de l’ordinateur, il tente d’empiler des petites boules de couleur par groupes de trois pour les faire disparaître.
-De toute façon je te laisse pas le choix, continue-t-il. Ton bouquin je vais le foutre sur internet quoi qu’il arrive. Je suis ton putain d’agent littéraire.
-J’aimerais bien avoir un agent littéraire…
-Va te faire foutre.
Il se replonge dans son jeu et m’accorde quelques secondes de répit. J’ouvre la fenêtre et m’installe sur le balcon. A travers la vitre, je contemple les petites boules colorées de Xavier s’empiler sur l’écran. Vincent rentre dans la pièce et demande à Xavier qui a mis la chanson de merde qu’on écoute. Celui-ci lui répond que c’est moi et Vincent me lance un sourire qui veut dire «Je le savais».
La chanson est coupée entre deux disparitions de boules vertes. Le soleil d’août baigne les trottoirs vides de Paris, inutilement. Dans la rue, un serveur s’affaire à installer la terrasse de son bar, avec un air serein.
Vincent dispense quelques conseils à Xavier en se penchant par-dessus son épaule, puis repart. Je reste quelques instants à détailler les rues désertes tapissées de lumière. Je rumine un peu, marche de long en large pour faire l’intéressant, puis passe la tête dans l’appartement pour lancer à Xavier:
-Je t’interdis de mettre mon bouquin sur internet.
Il ne sourcille même pas. Je l’observe quelques instants, et m’apprête à répéter mon attaque avec un air plus déterminé lorsqu’il pose sa souris et se retourne vers moi.
-Tu préfères être un écrivainque personne ne lit ? me demande-t-il.
Vincent revient et lui demande de lui céder l’ordinateur, pour jouer à son tour. Il marmonne «blog» dans sa barbe à l’attention de Xavier, et ce dernier hoche la tête. Je pourrais sauter par la fenêtre maintenant, parce que j’ai vraiment tout entendu dans ma vie. Le petit manège des boules de couleur recommence sous les doigts du nouveau maître du jeu.
Xavier m’observe d’un air irrité et me demande de retirer le putain de jogging que je porte. Je fais semblant de ne pas avoir entendu, espérant qu’il se lasse de lui-même.
-Je t’en veux vraiment pour ça, mec, insiste-t-il. Ce jogging peut vraiment mettre en danger notre amitié…
-Je pense que je vais aller écrire.
-C’est ça. Va jouer à l’écrivain.
Je sors de la pièce et me rends à la cuisine. Je me prépare un café, en prenant une attitude que je veux sérieuse. J’observe les gens dans la cour en tentant de m’y intéresser. Je joue à l’écrivain.
Xavier est plus musclé que moi, et je dois luter de toutes mes forces pour l’empêcher de m’arracher l’ordinateur des mains. Il m’insulte en m’ordonnant de lâcher, prétextant qu’il agit pour mon bien.
-Les gens doivent lire ton bouquin, hurle-t-il.
Vincent tente de me chatouiller les côtes pour me déconcentrer, sans succès. Il ricane de son rire suraigu en arguant qu’on ne dit pas non à son agent littéraire. Nous roulons sur le canapé dans la bataille, et mon jogging se baisse. Je lâche l’ordinateur pour le remonter, et Xavier en profite pour le subtiliser. La défaite du jogging tant critiqué est arrivée.
C’est la merde. Je repasse sur le balcon, et essaye d’avoir l’air le plus énervé possible. Paris dehors me renvoie du vent plein la gueule et le soleil me brûle les yeux. L’appartement est à la dérive dans un océan d’immeubles, et je ne sais pas vraiment si ce métier est fait pour moi. C’est vraiment trop con d’écrire sur un blog.
Xavier pianote frénétiquement sur l’ordinateur, et je crois que je préférais encore quand il jouait avec ses boules de couleur. Son sourire d’agent littéraire indique que mon bouquin est déjà sur internet. A force de parler de sauter par la fenêtre, il va bien falloir que je m’y résolve un jour. Et puis pourquoi vivre dans un monde où le livre que j’ai écrit et dont personne n’a voulu se trouve en libre accès, comme témoin de mon échec?
Mais le suicide n’est pas une solution. Tuer Xavier est beaucoup plus envisageable.
Je passe le reste de la journée à ruminer dans mon coin en ignorant les remarques désobligeantes. Vincent vient même me voir pour me demander si on est toujours amis. Je lui réponds que oui, pensant que je me contenterai de lui casser les deux genoux pour sa complicité dans l’affaire.
Je passe la soirée à réfléchir, et je ne prête que peu d’attention au film que nous regardons tous ensemble. Au final j’annonce que je l’ai adoré, et les insultes pleuvent pour me reprocher mes goûts. Puis je fais semblant d’aller me coucher et j’attends patiemment dans ma chambre, à détailler chaque fleur du papier peint en méditant sur la marche à suivre pour mener à bien mon assassinat.
Un écrivain doit vivre les choses, et je me convaincs peu à peu que le meurtre est une bonne expérience.
Après avoir patienté quelques heures, et avec l’assurance que l’appartement est endormi, je sors de ma chambre armé d’un journal. Mes pas font grincer le parquet sous la moquette du couloir, et me contraignent à avancer avec une lenteur extrême. Je me change en ninja vengeur prêt à dégainer le katana qui sera fatal à ceux qui lui causent du tort.
Je rentre dans la chambre de Xavier. Celui-ci dort. L’ordinateur est encore allumé sur son jeu fétiche, et diffuse une lumière bleutée dans la pièce. Suffisamment de lumière pour que je me faufile jusqu’à mon ami qui dort affalé sur le dos.
Un jour où il n’était pas trop agressif, Xavier m’a parlé de cette manière de tuer un homme sans laisser de traces, qu’il avait toujours rêvé de tester sur son père. La technique consiste à accompagner les respirations du dormeur par un mouvement de balancier avec le journal. De l’approcher du visage sur les inspirations et de l’éloigner sur le souffle. Selon Xavier, si on répète ce mouvement pendant une vingtaine de minutes, le dormeur synchronise sa respiration sur les mouvements du journal.
Et si on lui retire le journal il arrête de respirer.
J’observe le visage de mon ami, paisible dans son sommeil. Les cavaliers de l’apocalypse déferlent dans la pièce et lui font froncer les sourcils. Ce n’est pas un mauvais rêve, mon pote, c’est la justice avec sa putain d’épée braquée sur toi.
Je déplie le journal et commence à effectuer des balanciers sur la bouche de Xavier. J’aurais dû amener une montre pour calculer le temps nécessaire. J’effectue le mouvement machinalement, dans la pénombre et le silence total, seulement troublé par les petits ronflements de ma victime.
Les secondes prennent leur temps et les gens dans les cadres photos suspendus au mur ont des sourires ironiques en me regardant besogner. La vacuité de ma vie me rattrape et me fauche comme un obus. Je deviens chaos et explose pour rejoindre le néant.
J’erre quelques minutes dans cette zone située nulle part, et mon absence n’est même pas remarquée. Xavier ronfle au loin. Je ne suis pas assez sérieux pour être écrivain.
Le néant se remplit des bulles colorées, qui s’entrechoquent et disparaissent dans un ballet ridicule. Je n’ai rien à faire ici, car le chaos n’existe pas par définition. Les couleurs s’entremêlent pour former des hommes, et ses hommes fusionnent pour n’en donner qu’un seul, et c’est moi. Je suis légion. Mes amis veulent que je devienne écrivain. Vraiment.
Je lâche le journal. Mes jambes ne me portent plus, et je suis obligé de m’assoir par terre. De la sueur perle partout sur mon corps.
C’est en rampant presque que je sors de la cambre de Xavier. Je m’allonge sur le dos dans le couloir et je passe ce qui me semble être des heures à étouffer. J’aurais dû garder le journal pour réguler ma respiration. Et puis j’ai laissé mes empreintes dessus, ça pourrait me compromettre.
Vincent sort de sa chambre en se grattant la moustache d’un air ensommeillé. Il m’aperçoit malgré la pénombre et se précipite vers moi.
-Mec! hurle-t-il. Qu’est-ce qui se passe?
-Je crois que j’ai tué Xavier…
Un ronflement violent venant de la chambre de l’intéressé vient contredire ma théorie. Vincent m’aide à me lever en me demandant si j’ai fait un malaise.
-Ou alors tu te drogues en cachette, ricane-t-il.
Il me ramène dans ma chambre, tandis que les bulles de couleur autour de nous s’évanouissent peu à peu.
-Je crois que j’ai failli mourir, dis-je.
-C’est pas le moment mec, tu vas devenir la star d’internet.
Xavier parcourt mon texte avec un regard trop sérieux à mon goût. Ca fait longtemps que je ne lui ai rien fait lire.
Devant sa moue, j’essaye de rester calme. C’est dur de ne pas devenir un écrivain que personne ne lit. Dehors le mois d’août fait sa vie sans s’occuper de nous ou de ce qu’on peut penser. J’essaye de me détacher de ce que j’écris, mais c’est pas évident. Xavier pose l’ordinateur et évite mon regard. Je lui demande ce qu’il en a pensé.
-C’est pas mal, dit-il.
-Pas mal?
-Le truc c’est que ça raconte pas grand-chose. J’ai déjà lu des trucs plus intéressants écrits par toi…
Le journal posé par terre me nargue. Il m’empêche de me concentrer sur ce que me dit mon agent littéraire. Vincent, sans détourner le regard de son jeu avec les boules de couleur, me demande s’il peut lire aussi, et je l’y autorise. Il me demande si c’est long.
-Tu sais, continue Xavier, tu devrais le retravailler.
-Je l’ai déjà retravaillé.
-Alors le retravailler plus.
Il retire ses chaussures et s’allonge sur son lit. Il rajoute que de toute manière je ne pourrai rien faire de ma vie tant que je porterai ce jogging infâme.
C’est évident maintenant, et il aura fallu une tentative de meurtre pour que je le comprenne: Je suis obligé de devenir écrivain, sinon ils vont continuer à me casser les couilles.
Xavier passe l’ordinateur à Vincent, qui dès la première ligne trouve mon style un peu faible.
Je ramasse le journal qui traîne pour le jeter à la poubelle. Je vais m’installer sur le balcon et tente de me laisser happer par le soleil. Xavier vient me rejoindre et me dit que c’est quand même pas mal, et qu’il va le mettre sur mon blog. Je lui demande s’il va aussi retirer mon bouquin d’internet.
-Je l’y ai jamais mis, avoue-t-il avec un sourire.
Il s’allume une cigarette et je lui en demande une. Il me rappelle que j’ai arrêté, et j’ai beau insister, il refuse de m’en donner une.
-Je t’emmerde, dis-je. J’emmerde internet, les blogs, et toi.
-Moi c’est ton jogging qui m’emmerde, me lance Vincent depuis l’intérieur.
L’été prend fin en cet instant, emporté par une rafale de vent. Les murs des immeubles sont moins dorés, et la vie me revient en pleine gueule. Le sang inonde mon cerveau comme un raz de marée. Chaque chose reprend son cours.
Note: Retoucher la fin (trop faible)
Prochainement: Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge.
Xavier prononce ces mots avec toute la sincérité dont est capable un homme qui vous adresse la parole en jouant à un jeu vidéo. Le doigt crispé sur la souris de l’ordinateur, il tente d’empiler des petites boules de couleur par groupes de trois pour les faire disparaître.
-De toute façon je te laisse pas le choix, continue-t-il. Ton bouquin je vais le foutre sur internet quoi qu’il arrive. Je suis ton putain d’agent littéraire.
-J’aimerais bien avoir un agent littéraire…
-Va te faire foutre.
Il se replonge dans son jeu et m’accorde quelques secondes de répit. J’ouvre la fenêtre et m’installe sur le balcon. A travers la vitre, je contemple les petites boules colorées de Xavier s’empiler sur l’écran. Vincent rentre dans la pièce et demande à Xavier qui a mis la chanson de merde qu’on écoute. Celui-ci lui répond que c’est moi et Vincent me lance un sourire qui veut dire «Je le savais».
La chanson est coupée entre deux disparitions de boules vertes. Le soleil d’août baigne les trottoirs vides de Paris, inutilement. Dans la rue, un serveur s’affaire à installer la terrasse de son bar, avec un air serein.
Vincent dispense quelques conseils à Xavier en se penchant par-dessus son épaule, puis repart. Je reste quelques instants à détailler les rues désertes tapissées de lumière. Je rumine un peu, marche de long en large pour faire l’intéressant, puis passe la tête dans l’appartement pour lancer à Xavier:
-Je t’interdis de mettre mon bouquin sur internet.
Il ne sourcille même pas. Je l’observe quelques instants, et m’apprête à répéter mon attaque avec un air plus déterminé lorsqu’il pose sa souris et se retourne vers moi.
-Tu préfères être un écrivainque personne ne lit ? me demande-t-il.
Vincent revient et lui demande de lui céder l’ordinateur, pour jouer à son tour. Il marmonne «blog» dans sa barbe à l’attention de Xavier, et ce dernier hoche la tête. Je pourrais sauter par la fenêtre maintenant, parce que j’ai vraiment tout entendu dans ma vie. Le petit manège des boules de couleur recommence sous les doigts du nouveau maître du jeu.
Xavier m’observe d’un air irrité et me demande de retirer le putain de jogging que je porte. Je fais semblant de ne pas avoir entendu, espérant qu’il se lasse de lui-même.
-Je t’en veux vraiment pour ça, mec, insiste-t-il. Ce jogging peut vraiment mettre en danger notre amitié…
-Je pense que je vais aller écrire.
-C’est ça. Va jouer à l’écrivain.
Je sors de la pièce et me rends à la cuisine. Je me prépare un café, en prenant une attitude que je veux sérieuse. J’observe les gens dans la cour en tentant de m’y intéresser. Je joue à l’écrivain.
Xavier est plus musclé que moi, et je dois luter de toutes mes forces pour l’empêcher de m’arracher l’ordinateur des mains. Il m’insulte en m’ordonnant de lâcher, prétextant qu’il agit pour mon bien.
-Les gens doivent lire ton bouquin, hurle-t-il.
Vincent tente de me chatouiller les côtes pour me déconcentrer, sans succès. Il ricane de son rire suraigu en arguant qu’on ne dit pas non à son agent littéraire. Nous roulons sur le canapé dans la bataille, et mon jogging se baisse. Je lâche l’ordinateur pour le remonter, et Xavier en profite pour le subtiliser. La défaite du jogging tant critiqué est arrivée.
C’est la merde. Je repasse sur le balcon, et essaye d’avoir l’air le plus énervé possible. Paris dehors me renvoie du vent plein la gueule et le soleil me brûle les yeux. L’appartement est à la dérive dans un océan d’immeubles, et je ne sais pas vraiment si ce métier est fait pour moi. C’est vraiment trop con d’écrire sur un blog.
Xavier pianote frénétiquement sur l’ordinateur, et je crois que je préférais encore quand il jouait avec ses boules de couleur. Son sourire d’agent littéraire indique que mon bouquin est déjà sur internet. A force de parler de sauter par la fenêtre, il va bien falloir que je m’y résolve un jour. Et puis pourquoi vivre dans un monde où le livre que j’ai écrit et dont personne n’a voulu se trouve en libre accès, comme témoin de mon échec?
Mais le suicide n’est pas une solution. Tuer Xavier est beaucoup plus envisageable.
Je passe le reste de la journée à ruminer dans mon coin en ignorant les remarques désobligeantes. Vincent vient même me voir pour me demander si on est toujours amis. Je lui réponds que oui, pensant que je me contenterai de lui casser les deux genoux pour sa complicité dans l’affaire.
Je passe la soirée à réfléchir, et je ne prête que peu d’attention au film que nous regardons tous ensemble. Au final j’annonce que je l’ai adoré, et les insultes pleuvent pour me reprocher mes goûts. Puis je fais semblant d’aller me coucher et j’attends patiemment dans ma chambre, à détailler chaque fleur du papier peint en méditant sur la marche à suivre pour mener à bien mon assassinat.
Un écrivain doit vivre les choses, et je me convaincs peu à peu que le meurtre est une bonne expérience.
Après avoir patienté quelques heures, et avec l’assurance que l’appartement est endormi, je sors de ma chambre armé d’un journal. Mes pas font grincer le parquet sous la moquette du couloir, et me contraignent à avancer avec une lenteur extrême. Je me change en ninja vengeur prêt à dégainer le katana qui sera fatal à ceux qui lui causent du tort.
Je rentre dans la chambre de Xavier. Celui-ci dort. L’ordinateur est encore allumé sur son jeu fétiche, et diffuse une lumière bleutée dans la pièce. Suffisamment de lumière pour que je me faufile jusqu’à mon ami qui dort affalé sur le dos.
Un jour où il n’était pas trop agressif, Xavier m’a parlé de cette manière de tuer un homme sans laisser de traces, qu’il avait toujours rêvé de tester sur son père. La technique consiste à accompagner les respirations du dormeur par un mouvement de balancier avec le journal. De l’approcher du visage sur les inspirations et de l’éloigner sur le souffle. Selon Xavier, si on répète ce mouvement pendant une vingtaine de minutes, le dormeur synchronise sa respiration sur les mouvements du journal.
Et si on lui retire le journal il arrête de respirer.
J’observe le visage de mon ami, paisible dans son sommeil. Les cavaliers de l’apocalypse déferlent dans la pièce et lui font froncer les sourcils. Ce n’est pas un mauvais rêve, mon pote, c’est la justice avec sa putain d’épée braquée sur toi.
Je déplie le journal et commence à effectuer des balanciers sur la bouche de Xavier. J’aurais dû amener une montre pour calculer le temps nécessaire. J’effectue le mouvement machinalement, dans la pénombre et le silence total, seulement troublé par les petits ronflements de ma victime.
Les secondes prennent leur temps et les gens dans les cadres photos suspendus au mur ont des sourires ironiques en me regardant besogner. La vacuité de ma vie me rattrape et me fauche comme un obus. Je deviens chaos et explose pour rejoindre le néant.
J’erre quelques minutes dans cette zone située nulle part, et mon absence n’est même pas remarquée. Xavier ronfle au loin. Je ne suis pas assez sérieux pour être écrivain.
Le néant se remplit des bulles colorées, qui s’entrechoquent et disparaissent dans un ballet ridicule. Je n’ai rien à faire ici, car le chaos n’existe pas par définition. Les couleurs s’entremêlent pour former des hommes, et ses hommes fusionnent pour n’en donner qu’un seul, et c’est moi. Je suis légion. Mes amis veulent que je devienne écrivain. Vraiment.
Je lâche le journal. Mes jambes ne me portent plus, et je suis obligé de m’assoir par terre. De la sueur perle partout sur mon corps.
C’est en rampant presque que je sors de la cambre de Xavier. Je m’allonge sur le dos dans le couloir et je passe ce qui me semble être des heures à étouffer. J’aurais dû garder le journal pour réguler ma respiration. Et puis j’ai laissé mes empreintes dessus, ça pourrait me compromettre.
Vincent sort de sa chambre en se grattant la moustache d’un air ensommeillé. Il m’aperçoit malgré la pénombre et se précipite vers moi.
-Mec! hurle-t-il. Qu’est-ce qui se passe?
-Je crois que j’ai tué Xavier…
Un ronflement violent venant de la chambre de l’intéressé vient contredire ma théorie. Vincent m’aide à me lever en me demandant si j’ai fait un malaise.
-Ou alors tu te drogues en cachette, ricane-t-il.
Il me ramène dans ma chambre, tandis que les bulles de couleur autour de nous s’évanouissent peu à peu.
-Je crois que j’ai failli mourir, dis-je.
-C’est pas le moment mec, tu vas devenir la star d’internet.
Xavier parcourt mon texte avec un regard trop sérieux à mon goût. Ca fait longtemps que je ne lui ai rien fait lire.
Devant sa moue, j’essaye de rester calme. C’est dur de ne pas devenir un écrivain que personne ne lit. Dehors le mois d’août fait sa vie sans s’occuper de nous ou de ce qu’on peut penser. J’essaye de me détacher de ce que j’écris, mais c’est pas évident. Xavier pose l’ordinateur et évite mon regard. Je lui demande ce qu’il en a pensé.
-C’est pas mal, dit-il.
-Pas mal?
-Le truc c’est que ça raconte pas grand-chose. J’ai déjà lu des trucs plus intéressants écrits par toi…
Le journal posé par terre me nargue. Il m’empêche de me concentrer sur ce que me dit mon agent littéraire. Vincent, sans détourner le regard de son jeu avec les boules de couleur, me demande s’il peut lire aussi, et je l’y autorise. Il me demande si c’est long.
-Tu sais, continue Xavier, tu devrais le retravailler.
-Je l’ai déjà retravaillé.
-Alors le retravailler plus.
Il retire ses chaussures et s’allonge sur son lit. Il rajoute que de toute manière je ne pourrai rien faire de ma vie tant que je porterai ce jogging infâme.
C’est évident maintenant, et il aura fallu une tentative de meurtre pour que je le comprenne: Je suis obligé de devenir écrivain, sinon ils vont continuer à me casser les couilles.
Xavier passe l’ordinateur à Vincent, qui dès la première ligne trouve mon style un peu faible.
Je ramasse le journal qui traîne pour le jeter à la poubelle. Je vais m’installer sur le balcon et tente de me laisser happer par le soleil. Xavier vient me rejoindre et me dit que c’est quand même pas mal, et qu’il va le mettre sur mon blog. Je lui demande s’il va aussi retirer mon bouquin d’internet.
-Je l’y ai jamais mis, avoue-t-il avec un sourire.
Il s’allume une cigarette et je lui en demande une. Il me rappelle que j’ai arrêté, et j’ai beau insister, il refuse de m’en donner une.
-Je t’emmerde, dis-je. J’emmerde internet, les blogs, et toi.
-Moi c’est ton jogging qui m’emmerde, me lance Vincent depuis l’intérieur.
L’été prend fin en cet instant, emporté par une rafale de vent. Les murs des immeubles sont moins dorés, et la vie me revient en pleine gueule. Le sang inonde mon cerveau comme un raz de marée. Chaque chose reprend son cours.
Note: Retoucher la fin (trop faible)
Prochainement: Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge.
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