Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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9 février 2010

22. Xavier doute

-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.


Note : Hein ?

Prochainement : Gilbert Becaud

2 février 2010

21. Roger prend son temps

Ça passe jamais vraiment loin. On déploie pas mal d'efforts, mais on a jamais suffisamment de temps au fond, parce qu'une fois qu'on a terminé il faut recommencer un autre truc. Alors on se presse et on cherche pas à comprendre.
Pourtant c'est pas l'envie qui nous manque.
Je sais plus vraiment si je suis en Suisse ou à Paris. Je sais pas si la douleur dans mon genou est réelle ou si c'est un mauvais rêve. Et j'en viens même à douter de l'existence de Roger.
-Tu étais pas à l'hosto ?
-Inverse pas les rôles, me répond-il.
Roger marche vite dans les couloirs de l'hôpital, et je peine à le suivre avec mes béquilles. C'est peut-être l'effet de la morphine, mais je commence à me demander si c'est moi qui suis imaginé. Les fenêtres laissent passer une lumière inquiétante, qui pourrait paraître irréelle. Je commence à avoir envie de tout casser.
J'annonce à Roger qu'on rentre à Paris, et il a une moue dubitative. Je lui demande ce qu'il a, et il prend un air faussement mystérieux en regardant les montagnes par la fenêtre. Les montagnes sont tapissées d'herbe et de neige, et baignent elles aussi dans la lumière étrange. Mais c'est peut-être simplement la Suisse qui est comme ça, et il suffit de s'habituer.
-En théorie c'est une bonne idée, sifflote Roger en faisant l'intéressant.
Un peu maladroitement à cause de mes béquilles, je l'attrape par le col et le plaque contre le mur. Je sens mon corps se tendre dans un irrépressible besoin de taper dans quelque chose ou quelqu'un, ne serais-ce que pour me prouver que mes poings sont réels. J'ordonne à Roger de cesser de jouer au ténébreux de merde, et de répondre franchement.
-Mais putain, grogne-t-il, essaye pour une fois de réfléchir un peu avant de foncer comme un con.
Rien à foutre. On va pas se poser pour s'interroger sur la meilleure chose à faire, parce que ça changera rien et qu'on a pas toutes les informations. On fonce sur les murs parce qu'on veut savoir ce qu'il y a derrière. Ce qui est con c'est de rester planté à essayer de le deviner.
-On rentre, dis-je. Point barre.
Je reprends ma marche à béquilles jusqu'à ma chambre. Roger me suit en flânant, comme s'il avait largement le temps de me rattraper plus tard. Et même si c'est vrai, c'est quand même vexant. J'attrape mon manteau d'hiver, parce que je risque d'en avoir sacrément besoin.
Je jette un dernier regard à la chambre, qui perd peu à peu en consistance, jusqu'à devenir légèrement transparente. Elle se range dans mes souvenirs, et il est probable que je finisse par oublier cet épisode de mes aventures.
Si tout n'était pas toujours aussi flou, on aurait certainement plus de mal à se souvenir. Parce que la mémoire est ainsi faite qu'elle a besoin d'être réécrite pour exister. Enfin j'espère.
Putain, faites que je sois pas en train de délirer, je crois pas que je supporterais de me planter une fois de plus.

Je commence à m'habituer aux béquilles, et j'ai déjà presque oublié pourquoi j'ai mal au genou. Mais je reconnais ce sentier, ainsi que cette montagne sur ma gauche. J'ai déjà vu cette rangée d'arbres et même la lumière me paraît plus familière. Le soleil a des rayons bas et chauds, qui se dessinent entre les nuages, et nous parlent de la France.
-Tu dis que la lumière a l'air française ? me demande Roger avec un rictus.
-Je dis rien. La Suisse finit par là-bas.
Un détour du sentier m'induit en erreur. Ça ressemble à tout sauf à une frontière. Ce sont des baraquements bourrés de soldats qui attendent eux aussi des jours meilleurs. Ils jouent aux cartes, rigolent dans des langues étrangères, et ne se soucient pas de ce pays au delà des montagnes qui bascule.
Peut-être que Roger Federer a un jet privé qui pourrait nous ramener chez nous, mais maintenant je sais que je ne l'ai jamais rencontré. J'essaye de toutes mes forces de me dire qu'après tout ce n'est qu'une frontière, et qu'au pire ce n'est pas un soldat suisse qui peut vous empêcher de passer. Et puis je remarque les casques bleus des hommes postés en garnison.
J'ai envie d'aller pleurnicher à l'ONU en leur demandant pourquoi mon peuple est à ce point détesté. Pourquoi on ne nous laisse pas laver notre linge sale en famille. Roger me demande si je pensais que je pourrais rentrer en France sans obstacle.
-Enfin merde, dis-je, c'est juste des émeutes. Je vois pas pourquoi le reste du monde s'en mêlerait...
-Arrête de jouer à l'abruti. Tu sais que c'est pas « juste des émeutes ».
Je sais pas ce que c'est. Honnêtement. Je dirais que ça vaut la peine d'être raconté, mais j'ai pas assez de recul pour dire ce que c'est, et puis encore une fois j'ai pas toutes les clefs pour comprendre.
Le trucs c'est qu'on est tout petit. On est au milieu de la tourmente, et on pige que dalle parce que tout nous dépasse. Alors les ogres en profitent pour nous gouverner. Il savent qu'on manque de force et ils nous expliquent que c'est pour ça qu'ils vont décider à notre place. Et quand enfin on atteint le point où on en a marre de s'en prendre plein la gueule et qu'on commence à rendre les coups, les ogres d'autres pays nous envoient les casques bleus.
Nous sommes tout petits et les montagnes sont immenses. Mais nous sommes beaucoup et nous n'avons pas peur. Nous continuerons à rendre les coups. Je voudrais que tout ce qu'on fait ait un réel impact, mais je me contenterai de casser un ou deux genoux.
Roger et moi allons à la rencontre des soldats, sans peur, puisque de toute façon un casque bleu n'est pas autorisé à ouvrir le feu. Je demande à ce qui semble être un groupe de soldats belges si je peux passer la frontière et ils explosent de rire.
-Bien sûr, plaisante l'un d'eux. C'est pas dans ce sens là que la frontière est bloquée. Vous réfléchissez, vous les français ?
-On se pose la même question à votre sujet. Sauf que nous on a plus de prix Nobels.
Ils rient de bon cœur, et me conseillent de faire gaffe à pas me faire piquer mes béquilles dans mon pays d'enragés. Roger tente lui aussi une blague, qui tombe à plat.
Puis nous nous remettons en route. Nous passons entre les baraquements improvisés et les caisses de matériel empilées. Le sol est étonnamment plat pour une route de montagne. Roger est encore à la traine, mais je n'ai vraiment pas envie de passer mon temps à l'attendre, et j'accélère le rythme.
Je passe devant plusieurs rangées de soldats hilares, qui se foutent de moi dans plusieurs langues, et lorsque j'arrive à la frontière un anglais m'ouvre la barrière en tentant de garder son sérieux. Il me souhaite bon courage, et j'entends derrière-moi des soldats applaudir.
Roger me rattrape en trottinant, lui aussi un peu amusé par mon obstination. Je suis un infirme qui court se faire amocher, c'est drôle après tout. Mais mes enjambées à béquilles sont vastes, et j'ai la rage de ne pas tout comprendre. Je suis haineux et revanchard, et je vais me frayer un chemin à travers le monde réel, parce que j'en ai décidément marre de ne rien connaître à rien.
J'explique à Roger que si je suis pressé, c'est parce que la vie file comme une roquette sans système de guidage, et que cette roquette est peut-être imaginée, ou pas, et que de toute manière la plupart du temps elle manque sa cible. Mais qu'elle explose toujours.
-Tu devrais le reformuler, me conseille Roger. C'est pas très clair.
Je pose mes béquilles, et prends quelques secondes pour reposer mon genou. Le temps dévale les montagnes, la lumière nous écorche, et les gens passent leur existence à essayer de rattraper leur retard. Je vais pas hurler, parce que ce serait exagéré.
Roger me fait remarquer que j'ai besoin de repos, et me rappelle qu'il y a quelques heures à peine je sortais du coma. Mais je ne sais pas si j'ai continué à exister pendant que je dormais. Moi qui n'envisage même pas d'être tangible avant un bon café.
-T'es jeune, me rassure Roger avec un air soudain un peu inquiet. T'as le temps de te planter mille fois.
-Le problème c'est que je vais certainement continuer à écrire des histoires de chevaliers et me faire faire d'autres tatouages.
-Et alors ?
Un avion de chasse passe au dessus de nos têtes, avec un bruit assourdissant. C'est la merde partout et c'est pas un apprenti écrivain qui va aggraver la situation.
Les montagnes qui nous entourent se font moins menaçantes, et je commence à comprendre qu'elles existent vraiment. Le vent et la lumière ne sont pas imaginés, parce que mon esprit n'est pas aussi fou et changeant.
C'est la vraie vie qui m'attend ensuite, avec ses douleurs au genou et ses guerres civiles. Et elle m'attendra même si je prend mon temps.


Note : Attention à ne pas se mettre les belges à dos

Prochainement : Xavier doute

26 janvier 2010

20. Vincent esquive

-Fais-le.
-Faudrait peut-être aller chercher un médecin...
-Y a plus de médecins. Fais-le.
-J'aurais peut-être dû désinfecter la plaie.
-Sois pas pédé. Fais-le, bordel !
Je tire sur la pince et arrache la balle logée dans l'épaule de Xavier. Il pousse un hurlement démentiel, un cri à faire vaciller les meubles, à faire frémir les murs.
Il se met à me traiter de tous les noms, allant chercher dans les recoins de son esprit des insultes légendaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Vincent, affalé sur le canapé dans son coin, sursaute. Je demande à Xavier s'il veut récupérer le projectile que j'ai extrait de sa chair avec tant de mal.
-Qu'est-ce que tu veux que j'en foute ? grogne-t-il, les yeux humides.
-Je sais pas. En souvenir.
-T'es vraiment trop con.
Les mains de Vincent tapotent nerveusement sur ses genoux, suivant un rythme qui n'appartient qu'à elles et qui n'est pas vraiment communicatif. Notre ami jette un œil à Xavier, qui s'affaire à frotter sa plaie avec une mixture à base de plantes broyées.
Vincent ne semble pas voir la blessure. Ses yeux réverbèrent les échos d'une bataille passée, et d'une guerre qui ne finira jamais. Il a l'air d'un patriarche inquiet pour sa petite communauté.
-Ils reviendront, lâche-t-il d'un ton lointain.
Il parle peut-être des connards de révolutionnaires qui veulent mon appartement et qui ont blessé Xavier. Ou peut-être qu'il parle des jours d'avant, passés à jouer aux jeux vidéos et à se prendre au sérieux. Le monde de Vincent se recroqueville face aux attaques, à mesure que les armées d'imbéciles l'encerclent et le poussent à se retrancher.
Xavier émet l'idée que la prochaine fois, en tout cas, il faudra plus que des nunchakus et de la chance pour repousser des mecs avec des flingues. Vincent inspecte le revolver qu'il a confisqué aux forcenés, maintenant à moitié vide. Je fais remarquer à Xavier que la purée de plantes qu'il étale sur sa plaie sent la fosse commune.
-Mec, me répond-il, ça sent le cul de ta mère.
Vincent ne rit même pas. A peine esquisse-t-il un sourire figé et nerveux. Les hordes de gobelins sont à nos portes, et j'imagine qu'il se sent responsable. Xavier est amoché, et va devoir oublier le nunchaku quelques temps. Et moi en défense je vaux que dalle.
En fait on s'est perdus en chemin, et on s'est retrouvé en terrain inconnu dans notre propre demeure. Mon appartement n'est plus qu'un petit entrepôt mal rangé, où traînent des objets inutiles durement gagnés. Vincent a esquivé jusqu'ici, et espère esquiver une fois de plus. Juste une fois.
-Qu'ils reviennent, dit-il. On va se les faire.
Xavier approuve en silence, et moi aussi, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à proposer. Vincent soigne le moral des troupes en nous parlant de types qu'il connait qui peuvent peut-être nous fournir deux ou trois trucs pour nous défendre, en restant plutôt évasif.
Je goûte la mixture cicatrisante de Xavier, sous le regard atterré de ce dernier. Les plantes qu'il utilise s'avèrent n'être pas trop mauvaises, une fois le premier goût amer passé. C'est la vie parisienne qui m'avait le plus manqué, avec ses discussions à n'en plus finir sur la meilleure manière de rester en vie.

Xavier me demande d'arrêter de me faire passer pour plus débile que je suis, et de me passer le tournevis cruciforme. Je lui répète que je ne sais pas duquel il s'agit.
-Tu m'auras pas, réplique-t-il. Je croirai pas que t'es aussi con.
-Fais gaffe, dis-je, ça ressemble presque à un compliment.
Je lui donne le cruciforme, avec un sourire. Xavier sourit en retour, avec un soupir fatigué. Il me demande de tenir la vis pendant qu'il l'enfonce de son bras valide. Même une épaule en lambeaux n'est pas une excuse pour me laisser travailler tout seul en supervisant de loin. Mais il faut avouer aussi que je serais capable de me la raconter après ça.
Grimpés sur des tabourets, nous apportons une touche final à notre dispositif de défense. Vincent fait irruption dans l'appartement, et nous lui hurlons de s'arrêter sur le pas de la porte. Je lui désigne une latte du plancher un peu branlante, et lui explique que s'il marche dessus il déclenchera les enfers.
-D'abord, dis-je, il y a ce seau accroché à la poulie que Xavier finit de fixer au plafond. Il se renverse et arrose la personne qui a marché sur la latte.
-Et en quoi mouiller les éventuels agresseurs les dissuade de nous défoncer ? me demande Vincent.
-Le seau sera rempli de soude, répond Xavier sans cesser de visser, aussi droit que c'est possible avec un seul bras.
J'informe Vincent de la seconde utilité du dispositif. Une alarme se déclenchera, nous avertissant si nous dormons de la présence d'intrus. Nous pourrons alors ouvrir la cage du chien d'attaque à côté de notre lit et le lâcher sur nos agresseurs.
-Quel chien d'attaque ? nous questionne Vincent, incrédule.
Xavier lui explique qu'il compte dresser un chien dans les prochains jours. Vincent passe sa main sur son visage, un peu las. Il enjambe la latte piégée, et va prendre sa place habituelle sur le canapé. Il pose son sac sur la table basse, et nous dévoile le maigre butin qu'il a pu récolter : Une boîte de balles pour le revolver et une machette.
-Mais bon, ajoute-t-il, si on a un piège plein de soude...
-On a pas encore de soude non plus, corrige Xavier.

Je n'aurai pas dû choisir le FA-MAS de l'armée française. Xavier, avec son UZI israélien, est bien plus redoutable. Je traverse en quelques secondes les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l'abri antiaérien, pour échapper aux bombardiers que Xavier a appelés en renfort. Je saute par dessus quelques voitures, et accélère le pas, voyant se profiler au loin des formes sombres dans le ciel, chargés du feu rédempteur.
Je ne parviens pas à temps au bunker. Les avions déversent leur pluie divine qui atomise le moindre lézard à des kilomètres à la ronde, et je suis pris dans le souffle brûlant. Je n'ai même pas le temps de réaliser ce qui m'arrive.
Je me frotte les yeux et pose ma manette. Les lumières de l'appartement sont éteintes, et la lueur de la télévision nous donne à Xavier et moi des airs d'extraterrestres bleutés. J'évite de manifester mon mécontentement trop bruyamment, pour ne pas réveiller Vincent qui dort sur son canapé.
Xavier me demande si je veux refaire une partie, et je décline l'offre. Il éteint la console, et l'écran de télé devient entièrement bleu, ce qui accentue un peu plus nos gueules de visiteurs spatiaux. Je tapote légèrement les chaussures de Vincent, et ce dernier, sans avoir l'air de se réveiller, les enlève et se rendort.
-Demain tu m'accompagnes chercher de la soude ? me chuchote Xavier.
-Aucun problème. Et le chien d'attaque ?
-Un jour à la fois, d'accord ?
Il a sans doute raison. Ce soir nous dormons dans un appartement protégé par un seau vide, un porteur de revolver assoupi, et un sabreur manchot armé d'une machette. Mais chaque jour ensuite, le dispositif sera amélioré, et la révolution nous épargnera. Peut-être finirons-nous par construire des murailles, peut-être même que nous resterons fortifiés une fois que tout sera rentré dans l'ordre.
-Si tu veux des jours meilleurs, tu te bouges le cul, conclut Xavier à voix basse.
Un bruit sourd venant de dehors réveille Vincent en sursaut. Il attrape son revolver et se traîne en chaussettes jusqu'à la fenêtre, qu'il ouvre pour inspecter la rue. Une voix tonitruante, une voix connue, hurle « Par ici ». Nous apercevons la petite bande de révolutionnaires enragés postée à la fenêtre de l'immeuble d'en face.
-Mais c'est quoi votre problème ? leur crie Vincent.
-Aucun, répond leur chef. Ça finit ce soir.
Et sur ces mots, l'homme se saisit d'un lance roquette, qu'il place sur son épaule avec l'aide de ses potes. L'engin paraît lourd, et Vincent et moi restons figés sur place, pendant que Xavier renverse tant bien que mal un matelas et nous hurlant de venir se mettre dessous avec lui.
L'homme nous beugle « Mangez ça, bande de pédés » avec un sourire satisfait, et tire une roquette sur notre appartement. Il est déséquilibré par le recul de l'engin, et ses acolytes le soutiennent pour l'empêcher de tomber.
Le missile décrit une trajectoire hasardeuse. Il salue la rue endormie par une gerbe d'étincelles, et vacille vers nous, peu sûr de lui, avec un sifflement absurde. Il me fait penser à une bombe un peu ivre, totalement inconsciente de sa propre puissance. Je ne sais pas comment on va s'en sortir cette fois.
Il marche à grand pas vers nous, enjambant la rue, trottinant inexorablement vers la destruction totale du refuge que nous nous étions battis. Mais il n'a certainement même pas conscience de ses actes.
Il parvient à la fenêtre, comme pour saluer Vincent, qui reste immobile jusqu'au dernier moment, avant de se renverser en arrière pour esquiver. Les souffle de l'engin de mort qui passe au dessus de lui fait frémir sa moustache, et la flamme qui le propulse lui brûle quelques mèches de cheveux.
La roquette enjambe Vincent, à moins que ne soit Vincent qui lui cède le passage. Puis elle continue son petit bout de chemin, ne rencontrant plus d'obstacles. Xavier hurle quelque chose que je ne saisis pas bien.
Le missile rencontre le mur du fond de l'appartement. Il se compacte légèrement, se tasse contre le béton, avant de voler en éclats. Une marée de flammes jaunes et oranges en jaillit comme un geyser. Elle croît à grande vitesse, brûlant les meubles alentours, dont le précieux canapé de Vincent.
La fontaine de flammes prend ses aises, et se fait de la place. Mon champ de vision est saturé de lumière, et de formes mouvantes aux couleurs chaudes. J'ai l'impression d'assister à la naissance d'une créature monstrueuse gigantesque, constituée de magma, mais elle est bien trop lumineuse pour que je puisse la distinguer clairement.
Mon champ de vision se brouille, et je ne perçois plus que de vagues hurlements dans le lointain, au milieu de l'immensité orangée, qui vire rapidement au noir.
Puis le silence.
Je suis dans ce monde obscur et flottant qui n'existe que dans ma tête. Mon genou, celui qui s'est fait opérer, se met à me faire un mal de chien. Au milieu des ténèbres, je n'aperçois plus rien. Plus de super-héros, ni de gobelins, ni de sirènes aux gros nibards. Juste un genou de plus en plus douloureux.
J'ouvre les yeux et ne réalise pas tout de suite où je me trouve. Je suis allongé dans un lit, et Roger se trouve assis sur une chaise à mon chevet. Me voyant réveillé, il se lève avec un grand sourire et m'annonce que l'opération s'est bien passée, mais que j'ai mal réagi à l'anesthésie.
Mon genou me brûle et ma tête est ankylosée. Je lui demande ce que c'est que toute cette merde, reconnaissant peu à peu la chambre de l'hôpital suisse où je me trouvais il y a une éternité.
-Tu as fait un petit coma, m'annonce Roger. Pas long.


Note : Idée du seau un peu cartoon

Prochainement : Roger prend son temps

5 janvier 2010

17. Roger Federer

Roger Federer visite l'hôpital aujourd'hui, mais c'est pas comme si j'aimais le tennis. Mon voisin de lit m'a rabâché le nom du sportif toute la matinée, tant et si bien que j'en suis venu à demander aux infirmières de lui donner un sédatif. Mais entre suisses ils ont préféré s'entraider, et c'est moi qui y ai eu droit.
Un anesthésiste m'explique que je me sens persécuté, en me demandant de cracher mon chewing-gum. Il me tend une poubelle, et déplore que l'opération ait lieu aujourd'hui pendant la visite de Federer.
-Moi je le verrai, ajoute-t-il, mais vous quand vous vous réveillerez il sera sans doute parti.
-Je regarde pas le tennis.
-Moi non plus. Mais ici il est plus aimé que Gandhi. Il donne une image glorieuse de notre peuple à l'étranger.
-Pas tant que ça, vous savez. On continue à se foutre pas mal de vous.
Il me jette un coup d'œil un peu haineux, en me demandant de compter jusqu'à dix. Il pose un tuyaux géant sur mon visage, qui englobe ma bouche et mon nez. J'arrive pas à croire que la dernière phrase que je laisserai à la postérité si je meurs pendant l'opération soit pour pour rabaisser les suisses.
Je n'ai pas le temps de compter jusqu'à dix que je sombre dans un profond sommeil. Juste au moment ou je change d'avis et décide de vivre avec ma tumeur.
Je plonge la tête la première dans le monde abyssal contenu dans mon crâne. L'obscurité est plus palpable que d'habitude, plus sombre. Elle est dense comme de l'eau, et je lutte pour avancer car chacun de mes mouvements créé un courant qui m'emporte. Je distingue des silhouettes qui nagent autour de moi, avec des rires moqueurs qui me parviennent déformés et monstrueux. Certainement des gobelins.
C'est comme si j'allais me noyer dans le monde pesant de mon esprit, comme si mes os allaient céder sous la pression et la noirceur de certaines certitudes. On flotte parce que c'est tout ce qu'on sait faire. Et on veut pas savoir ce qu'il y a au fond de l'abysse, alors on raconte à tout le monde qu'il n'y a ni haut ni bas.
Mais pas moi. J'agite les jambes pour plonger vers ce qui me semble être le fond de l'univers. Il fait de plus en plus sombre à mesure que j'avance. Après quelques brasses, j'aperçois une ville au loin, qui me redonne le sens des perspectives.
C'est alors que je réalise à quelle vitesse vertigineuse je chute vers l'abysse. La ville se rapproche à toute allure, et très vite je comprends que c'est Paris. Avec le néant au delà du périphérique, parce que j'ai un esprit assez étriqué. Les immeubles haussmaniens deviennent des camion lancés à pleine vitesse contre moi, et c'est lorsque j'arrive à finalement distinguer des piétons que j'en viens à admettre que je vais me crasher la gueule.
Je ferme les yeux aussi puissamment que possible. Je mets mes bras devant ma tête, comme si ils pouvaient me protéger d'une chute de plusieurs kilomètres. Je sens un choc sourd qui engourdit tout mon corps, comme si je passais d'une densité de liquide à une autre. Le nouveau liquide c'est de l'eau, je le sais avant même d'ouvrir les yeux.
Mon dos vient doucement heurter une surface solide, et mes poumons se remettent à fonctionner normalement. Je commence à étouffer, et me débats vigoureusement, ce qui me fait très vite sortir de l'eau. En aspirant une grande gorgée d'air, j'inspecte les environs autour de moi.
Je suis chez moi. Littéralement.
Je suis dans ma baignoire, dans ma salle de bain, dans mon appartement. Je m'extrais de l'eau, et tente de reprendre mes esprits. Des bruits me parviennent du salon, à travers la porte. Des bruits de combats et de créatures hurlantes.
Je réajuste ma robe d'hôpital trempée, et je pousse la porte. Xavier est en train de jouer sur mon ordinateur, pendant que Vincent dort tout habillé sur mon lit. Je donne des petits coups sur le mur pour capter l'attention de Xavier. Il se retourne vers moi, et m'annonce qu'il a emprunté mon personnage.
-Je comprends pas pourquoi tu prends toujours le magicien, râle-t-il. Un chevalier c'est tellement plus efficace...
-Moi je suis le magicien, pas le chevalier, dis-je.
-C'est sensé être profond, comme phrase ?
Vincent grogne dans son sommeil, et se retourne. Je vais m'assoir sur le canapé, un peu chancelant. La vie va comme ça, on est à Genève mais on est aussi à Paris. On est partout à la fois, et c'est épuisant. J'attrape une cigarette dans le paquet de Xavier, qui me reproche de ne pas attendre sa permission. Je lui demande pourquoi ils sont chez moi.
-On est plus en sécurité ici, m'explique-t-il. Tu verras quand tu rentreras que c'est vraiment la merde à Paris. Alors, c'est bien la Suisse ?
-Je suis en train de me faire opérer.
-C'est bien, mec. Ça veut dire que t'as fait le bon choix.
-Ouais.
Vincent peste contre un serveur imaginaire qui lui a apporté de la salade, et demande un steak avant de s'installer sur le dos. J'essaye de faire des ronds de fumée, pour me donner un air décontracté, mais sans succès. Je crois que je sais de quoi j'ai envie.
J'annonce à Xavier que j'ai un truc à faire, en attrapant des vêtements. Je regrette un peu d'avoir laissé mon manteau d'hiver à Genève. Je confie à mon ami que Roger Federer visite l'hôpital dans lequel je suis.
-Franchement, le monde tourne un peu trop autour des tennismen, me répond-il. Tu vas quand même pas sortir ?
-Si.
-Fais-moi confiance, tu ferais mieux de rester ici.
J'enfile le plus gros pull que je trouve et me dirige vers la porte. Vincent maugrée que son steak pue le foutre et traite son serveur de pédé. Xavier m'avoue que je manque un peu au moustachu. Je souris et réponds que je finirai par rentrer, avant de sortir de l'appartement.
Je descends les escaliers quatre à quatre, et me laisse cueillir par la fraîcheur de la rue. Je me presse vers le métro pour le trouver fermé.
Je décide de faire preuve de courage et de me lancer à l'assaut de la ville. J'accélère mon pas et rencontre sur ma route des rues désertes, jonchées de débris. Je passe devant plusieurs boutiques éventrées, et de nombreuses voitures retournées.
C'est comme si Paris avait été bombardée, c'est le même calme froid et cinglé qui y règne. Le soleil bas de l'après-midi se reflète sur les débris de verre dont les trottoirs sont couverts, et la rue est envahie par une lumière aveuglante. Je marche pendant une bonne heure sans croiser personne, et je ne sais pas trop si je traverse le répit d'après ou d'avant la catastrophe.
Je pousse la porte de l'immeuble que je cherchais, qui a l'air relativement épargné, malgré quelques tags qui proclament la mort prochaine du président. Je monte les escaliers et remarque qu'un léger picotement se fait sentir dans mon genou, à l'endroit où se trouve ma tumeur. Je sonne chez Martine, et elle m'ouvre d'un air surpris.
-Tu es pas vraiment là, c'est ça ? me demande-t-elle.
-Je suis en train de me faire opérer.
Elle a un sourire un peu mélancolique, que je ne lui avais jamais vu. Elle m'invite à rentrer, et je vais m'assoir sur le canapé pour masser mon genou, qui me brûle un peu. Je lui demande pour l'emmerder gentiment si cette fois elle m'a attendu.
-Le problème, répond-elle, c'est que j'arrive pas à trouver quelqu'un d'aussi con. Alors je t'attends.
-Je rentre bientôt.
-De toute façon, je vais aller passer un mois ou deux à Marseille, il paraît que c'est plus sûr. Alors rentre pas trop vite.
-Je ferai ce que je peux.
Elle s'allume une cigarette, et me fait le plus beau sourire de la journée. Elle m'embrasse du bout des lèvres, comme si elle craignait que je sois un fantôme. Et soudain, une douleur fulgurante s'empare de mon genou. Je hurle par réflexe, et Martine écarte ses bras de moi subitement, et fait tomber un bibelot.
Je me recroqueville sur le canapé, sentant une lame entailler ma chair au niveau de la rotule. Je crois que dès que je reviendrai, je vais avoir une longue discussion avec l'anesthésiste. J'annonce à Martine que l'opération commence, et sans rien dire, elle s'assoit à côté de moi et passe sa main sur ma joue. Je m'excuse de n'être toujours pas bien rasé, mais elle me répond qu'elle s'en fout.
Je prends mon mal en patience. En position fœtale, la tête posée sur les cuisses de Martine, j'essaye de ne pas penser à mon genou. J'ai l'impression que nous restons des années ainsi, comme des statues affaiblies. Imperceptiblement, je sens des frissons parcourir son corps chaque fois je pousse un petit gémissement, et si je ne la connaissais pas un peu je jurerais qu'elle va se mettre à pleurer.
Les nuages défilent par la fenêtre, ça et là contrecarrés par des colonnes de fumée s'élevant de la capitale. Les heures passent pendant que je serre les dents, et ni Martine ni moi n'osons dire un mot.
Puis la douleur s'estompe un peu, après une attente interminable. Je prends de grandes inspirations, et déplie péniblement mon corps trop grand. Comme tout à l'heure dans la rue, je n'arrive pas à me situer avant ou après la catastrophe.
Martine me demande comment elle aura de mes nouvelles maintenant qu'il n'y a plus ni internet ni téléphone. Je lui explique qu'elle n'aura pas besoin d'être rassurée, parce que j'irai forcément bien. Que je me serais pas fait chier comme ça pour aller en Suisse, sinon.
Je sens mon corps devenir plus léger, plus flottant. Comme si l'air devenait peu à peu liquide. J'explique avec empressement à Martine que je vais devoir y retourner. Elle m'embrasse et me demande de lui ramener du chocolat.
-Fais gaffe pendant le trajet, dis-je.
-C'est à toi qu'il faut dire ça.
Elle a raison. Un courant violent m'emmène en tourbillonnant vers le plafond, que je traverse sans abîmer. Je passe ainsi plusieurs étages, et me retrouve projeté au dessus de Paris. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le clapotis de l'air dans mes oreilles. Mon corps est transporté à toute vitesse dans l'univers intangible.
Le truc c'est qu'on ne sait jamais se situer par rapport aux catastrophes, c'est pour ça que toutes les prédictions sont fausses, et que le futur nous échappe autant. On est trimballé à pleine vitesse à travers des océans inconnus, et même si souvent on a des intuitions, au final on sait jamais où on va atterrir.
J'ouvre les yeux. Mon genou me brûle, et le visage de Roger Federer m'observe avec bienveillance. Ce n'est pas que le monde tourne autour des tennismen, c'est qu'il ne tourne que pour eux. Et que je n'arrive pas à tenir une raquette correctement.
Aux côtés de Federer se trouve une infirmière qui m'explique que le sportif a accepté d'attendre que je me réveille pour venir me visiter.
-Tu vas le faire, mec ! m'encourage-t-il.
Faire quoi, ça j'en sais rien.


Notes : -Rendre scène avec Martine moins niaise
-Développer le personnage de Roger Federer

Prochainement : Martine introuvable

29 décembre 2009

16. Personne

-Écrivain ? Vous avez pas la tête d'un écrivain.
Je souffle dans mes mains pour les réchauffer. Elles sont l'une des seules zones de mon corps que mon immense manteau d'hiver n'arrive pas à protéger. Je réponds au camionneur que c'est la tenue que je porte qui fait que je n'ai pas l'air d'un écrivain, et j'essaye aussi de me convaincre moi-même.
Le paysage enneigé défile à toute allure par la fenêtre, mais ne me donne pas l'impression d'avancer. La Suisse n'est plus très loin maintenant, et j'ai une pensée pour Roger resté à l'hôpital, et pour le scooter de Vincent resté à la casse.
Je ne trompe personne avec ma tumeur. Tout le monde sait que j'adore le chocolat et la montagne. La question c'est de savoir si je trouverai approprié de rentrer en France.
Le camionneur me dit que j'ai de la chance qu'il se soit arrêté, parce que très peu de véhicules roulent encore avec la pénurie d'essence qui commence. Je lui demande s'il est français, et il éclate de rire.
-Parlez pas de malheur, répond-il. C'était ma dernière livraison, ensuite je repasse plus la frontière. Votre pays est devenu dangereux, putain...
Je me renfrogne et marmonne quelques phrases mal construites qui rejettent la responsabilité du merdier ambiant sur les gens qui ont voté à droite. Le camionneur ne m'écoute pas vraiment déblatérer, et je suis moi-même incapable d'être totalement convaincu par ce que j'avance. Je deviens prétentieux quand je parle des émeutes, c'est pour ça que j'évite le sujet habituellement.
Mon chauffeur me montre une montagne devant nous, et m'annonce que la Suisse est derrière. La montagne me paraît gigantesque, mais ce n'est probablement qu'une question de perspective. J'ai envie de coller une grande claque dans le dos du camionneur, pour lui dire « Ça y est, ma poule ! ». Au lieu de ça je lui demande son nom, sans doute pour créer une complicité.
-Joell, répond-il fièrement. Avec deux « l ».
Je me présente aussi, et son visage rougeaud et souriant se ferme. Il plisse les yeux et me jette un coup d'œil mauvais, puis reporte son attention sur la route. Le camion commence à gravir une côte pas commode.
-Vous êtes pas le vrai, grogne-t-il.
-Pardon ?
-Le vrai je lis son blog, et je l'ai vu l'autre jour à la télé. Il a une moustache et il est plus maigre.
-Vous lisez le blog ?
Je me rends compte que c'est ma première rencontre avec un lecteur. Et il fallait bien entendu qu'il soit suisse, et qu'il ne me croie pas moi-même. J'essaye de lui expliquer qu'un ami m'a remplacé lors de l'émission télé, mais rien n'y fait.
-De toute façon, rétorque-t-il, je vous imaginerais pas du tout comme ça.
-C'est parce que c'est pas vraiment moi le personnage du blog...
-Bien sûr que si. Ça se sent.
Je lui demande en haussant la voix de ne pas faire sa tête de con. Il monte d'un ton à son tour, pour me traiter d'imposteur. La neige dehors devient rouge à mes yeux, et la cabine du camion rapetisse à vue d'œil. Je sens que je vais exploser son pare-brise si je crie trop fort, ou que vais arracher ma portière si je tape dedans. Alors je me contrôle, et je tente d'expliquer à Joell que si j'étais un imposteur, je me serais sans doute fait passer pour un écrivain plus connu.
-Ou même juste un meilleur écrivain, dis-je en grinçant des dents. Pas un qui écrit de la merde.
Le camion freine brusquement et glisse un peu en arrière avant que Joell n'enclenche le frein à main. La première pensée qui me traverse est qu'il va avoir du mal à redémarrer dans une telle côte.
-Descendez de mon camion, m'ordonne-t-il. Vous êtes un sacré connard. Surtout envers cet auteur qui vous a rien demandé. Moi j'aime bien ce qu'il fait. C'est pas grandiose, mais c'est encore qu'un gamin.
Ne sachant que répondre, j'ouvre la portière et descends du véhicule, un peu honteux. Je rabats la capuche en fourrure de mon manteau avant que mes oreilles aient eu le temps de geler. Par la fenêtre de la cabine, j'observe Joell qui lutte pour faire avancer son camion sur la route enneigée. Quelques minutes passent, pendant lesquelles il fait semblant de ne pas remarquer que je le regarde lutter avec la côte, avant de réussir à faire avancer l'engin. Il s'éloigne sans même m'adresser le moindre doigt d'honneur.
C'est peut-être le vrai début de mes aventures. Perdu dans une montagne immaculée et sauvage, avec un autre pays de l'autre côté. Avec des dragons qui m'attendent cachés dans des grottes, et le peuple des cavernes qui voit en moi un sauveur.
Je remonte la route péniblement, mes pauvres baskets mouillées par la neige ne tardant pas à me geler les orteils. Faire du stop c'est de la merde.
C'est la vie qui recommence, avec un nouveau départ dans un territoire hostile, et une fuite désespérée pour quitter un pays qui ne soigne plus les cancers. Je suis seul face à la pente, et elle est dure à grimper. Je murmure « bordel » pour moi-même, et cherche mes cigarettes avec des doigts gelés.
Je m'y reprends à plusieurs fois pour en allumer une, à cause du vent et de mes mains paralysées. Les bouffées que j'inspire ont le mérite de réchauffer un peu mes poumons.
C'est du style pur. Il n'y a personne, absolument personne. Juste moi et la montagne, moi et la France, moi et ma tumeur au genou. Dieu est loin derrière, et sans doute trop occupé. Mais de toute manière j'aurais mieux voulu crever que de lui demander de l'aide.
Personne. L'abominable homme des neiges c'est moi. Je me joue des sentiers escarpés, et des avalanches. Je remplis mes poumons du grand air à m'en faire péter, et l'altitude me fait sourire comme un con. C'est peut-être le mal des montagnes qui fait que je me sens si bien.
J'attrape une poignée de neige, et la mange juste par caprice. Je suis le roi de la pente, l'alpiniste en chef qui va bouffer la roche. Et si je tombe et que je dévale le versant de la montagne, eh bien je le remonterai.
C'est l'ascension de ma vie, et je suis défoncé à l'oxygène. J'ai du mal à me rappeler précisément du visage de Joell, je suffoque un peu, et chante tout seul des chansons qui me font rire. Chaque bouffée d'air malaxe un peu plus mon cerveau pour en faire du pâté. Avec un rire involontaire, je réalise que je ne sais plus très bien pourquoi je monte la route.
Souriant à m'en faire mal, je tente de me reprendre, respire par petites bouffées, et m'assois quelques instants pour reposer mes muscles. L'impulsion du mouvement que je ne contrôle pas bien me fait m'allonger franchement dans la neige.
Je crois que je vais rester là. Je vais repartir de zéro dans ce pays sauvage. Construire une ville, peut-être, et l'habiter tout seul. On me retrouvera dans quelques années et on s'inspirera de mon modèle de société pour écrire des bouquins qui ne se vendront pas.
Je vivrai de baies congelées et de chamois que je chasserai. Je m'habillerai avec leur peau, et ça m'évitera de porter des fringues faites par des enfants.
Je ferme les yeux, me promettant que c'est pour quelques secondes. C'est une manière comme une autre d'abandonner. Mourir gelé en riant douloureusement, les yeux fermés. Je retourne quelques instants dans mon monde imaginaire qui n'apparaît qu'une fois mes paupières closes. Je plane dans l'obscurité rassurante à la recherche d'un astre où me poser.
Au loin, j'aperçois deux silhouettes jouer au tennis en apesanteur. En me rapprochant, je réalise que ce sont deux géants, et que leur balle est une petite planète. Puis je reconnais les géants : L'un d'eux est Dieu, l'autre Roger Federer.
Dieu remarque ma présence et me confie sur le ton de la plaisanterie que c'est impossible de gagner contre ce putain de suisse. Savoir que même le tout-puissant a ses limites me réconforte un peu, et m'encourage à ouvrir les yeux.
La neige commence à tomber, et quelques flocons viennent ragaillardir mon visage engourdi. Je fais un effort pour cesser de sourire, et maudit la montagne toute entière pour m'avoir empoisonné. Je me dresse sur des jambes tremblantes. Si je le pouvais, je me mettrai un bon coup de pied au cul.
Je reprends ma marche en direction du sommet, et me demande si je ne vais pas m'écrouler arrivé en haut. Trébuchant, les pieds trempés, je grimpe la pente comme un moine shaolin l'escalier monstrueux qui mène à son temple.
Je mets mon esprit sur pilote automatique, et ne compte pas les heures. J'escalade la montagne péniblement, sans vraiment penser à ce que je fais. Et finalement j'arrive au sommet.
Un paysage immense apparaît soudain, fait de montagnes éloignées les unes des autres, blanches et majestueuses. Je suis sur la plus haute de toutes, et le panorama manque de me faire retomber dans l'hilarité.
J'évite d'inspirer trop profondément, car l'air est plus chargé en oxygène que jamais. Je passe quelques minutes à admirer en silence le début de ce nouveau pays. Qui sait ce qui m'attend au détour d'un rocher ou d'une crevasse. Des gens à l'accent bizarre, du chocolat, et si j'ai de la chance un bon chirurgien.
Je retire mon immense manteau d'hiver, et le froid vient mordiller mon corps. Je vais me placer au bord d'un ravin, face au vide, avec la Suisse à perte de vue. Je saisis les manches du gigantesque vêtement. C'est lui qui fait de moi un chevalier, et c'est lui qui me met à l'abri des dangers.
Je lève le manteau au dessus de ma tête, en me cramponnant aux manches. Je saute dans le vide, et la toile se tend comme les ailes d'un deltaplane. J'agrippe de toutes mes forces les manches, tandis que le vent m'emporte dans une pente douce, en direction de l'horizon.
C'est plus facile à redescendre qu'à monter.
Les camionneurs me font bien marrer. Je plane tranquillement vers ce nouveau pays, esquivant les montagnes. Je souris à pleines dents, mais cette fois ce n'est pas à cause du mal des montagnes.
Ce qui me fait marrer, c'est que ce ne soit que le début.


Note : Idée du mal des montagnes pas très réaliste (mais bon, en même temps...)

Prochainement : Roger Federer

15 décembre 2009

14. Caroline à la ferme

La campagne humide ne m’encourage pas vraiment. Les champs se cachent derrière les rangées d’arbres, et la rosée peine à faire scintiller l’herbe dans la lumière grise. Ça et là, des chiens aboient, gardant des fermes retranchées.
Voilà bien une heure que je suis tombé en panne sèche. Ruisselant de sueur, je pousse le scooter sur le bas-côté, et les quelques voitures qui m’ont croisé se sont foutu de ma gueule. Quand on ne connaît pas le coin, il est impossible de trouver une station-service.
Paris et ses émeutes me paraissent à des années lumières. Le calme et la tristesse qui émanent du paysage me portent sur les petites routes, et m’induisent en erreur car chaque chose se ressemble ici. Et les écrivains en rade se mettent à avoir l’air de savoir où ils vont.
Je suis déjà venu ici, j’ai déjà croisé ces silos. Je m’engage dans un chemin en terre qui coupe les champs, avec la certitude d’être arrivé à destination.
Je pousse le scooter dans la boue, dans un ultime effort. A vrai dire ce n’est pas que je n’avais nulle part où aller, c’est que j’ai fait au plus simple. J’aurais sans doute dû prévenir, mais les portables ne passent plus nulle part maintenant.
Je passe la grille de la ferme que je cherchais. J’aperçois Xavier dans la cour, chaussé de bottes, qui trimballe une brouette remplie de vieux objets rouillés. Je lui fais signe de la main, et la surprise lui fait lâcher les poignées de son engin, qui déverse son contenu sur le sol.
Je pose le scooter et vais l’aider à ramasser sa cargaison pour la remettre dans la brouette. Je lui demande ce qu’il fait exactement.
-Je débarrasse une des granges, m’explique-t-il, le plafond ne va pas tarder à s’écrouler. Mec, si tu me dis que tu es venu de Paris en scooter, je crois que je mets un terme à notre amitié.
Je pose un vieux moulin à café rouillé dans la brouette, sans rien répondre. Il marmonne dans sa barbe quelque chose comme « trop con », mais ne s’étend pas sur le sujet. Je réalise que je commence à le fatiguer.
Il va ranger la brouette, et m’invite à l’intérieur. Un chien nous accueille avec des aboiements joyeux, et nous suit jusqu’à la cuisine. Xavier s’excuse de n’avoir que de la chicorée à me proposer, mais je lui dis que c’est très bien. C’est un mensonge, mais j’essaye de le ménager un peu.
Il m’explique que ses parents sont partis pour quelques jours, mais que comme on est en hiver il y a pas grand-chose à faire à part nourrir les bêtes, et qu’il s’en sort tout seul.
-Et toi, me demande-t-il, t’as eu les résultats pour ton genou ?
-Oui. C’est pour ça que je fais le voyage.
-Tu vas repartir ?
-Je préfère pas te dire où je vais, sinon, tu vas encore t’énerver.
J’attrape un exemplaire de « Caroline à la ferme » qui traîne sur le buffet. J’ouvre le livre à la page où l’on a une vue d’ensemble de la ferme de Xavier. Le mec qui écrit les « Caroline » et un de leurs voisins, et il a même placé les parents de Xavier comme oncle et tante de cette chère Caroline. A chaque fois que je viens ici, j’ai l’impression de me retrouver dans un bouquin de mon enfance.
Xavier me sert une tasse de chicorée sans décrocher un mot. Je sais qu’il ne m’adressera pas la parole tant que je ne lui aurai pas dit où je vais. Xavier pense que si je l’aime bien, c’est parce qu’il est exigeant avec moi.
Je lâche « En Suisse » timidement, et ça suffit à le mettre dans une rage folle. Il me hurle dessus, donne un coup de pied dans le buffet, et le chien se met à aboyer furieusement. La cacophonie envahit rapidement la cuisine, et j’avale une grande gorgée de chicorée pour me donner du courage.

La nuit a enveloppé la campagne, et frotte les carreaux avec de la suie, si bien que je n’ai aucune idée de ce qui se passe à l’extérieur. L’obscurité dehors ressemble au monde que je vois quand je ferme les yeux, et j’ai l’impression que si je sortais de la maison, je pourrais voler ou croiser des gobelins.
Xavier débarrasse nos assiettes pour les mettre dans l’évier. Nous allumons des cigarettes. Le chien, qui avait la tête posée sur mes genoux, semble gêné par l’odeur et sort de la cuisine.
Xavier m’annonce qu’il a prévu un truc spécial pour le dessert. Je lui réponds que malheureusement pour lui je ne mange pas de ce pain là.
-C’est moins drôle quand c’est toi qui fais la blague, me fait-il remarquer.
Il se met à fouiller dans les placards, en me demandant si j’ai bien lu le bouquin sur le chamanisme qu’il m’a prêté.
-On passe à la phase pratique, dit-il. Le truc c’est que t’es en vrac, et que tu dois retrouver de la puissance, sinon le voyage va te casser en deux.
Il finit par sortir du fond d’un placard un pot de confiture artisanale, qu’il pose sur la table devant moi d’un air satisfait. Puis il sort deux cuillères d’un tiroir. J’ouvre le pot et renifle son contenu avec méfiance.
-Confiture de framboises ? je demande.
-Il y a pas que des framboises dedans, répond-il.
Je cherche à deviner en le regardant quel peut être l’ingrédient secret dans sa recette. Depuis que Xavier s’est initié au chamanisme, ma vie est devenue un enfer. Tous les conseils et les jugements qu’il peut porter sur ma vie répondent à des schémas que je ne connais pas. J’ai lu le bouquin qu’il m’avait prêté, sauf que j’ai pas tout retenu.
Mais au point où j’en suis, tout encouragement est bon à prendre, et je plonge ma cuillère dans la confiture. Nous nous appliquons à vider le pot tous les deux, après quoi il m’annonce que nous devons sortir.
En ronchonnant, j’enfile mon immense manteau d’hiver, qui me protège d’un tas de choses, mais pas des créatures tapies dans l’obscurité dehors. Armé d’une lampe-torche, Xavier m’emmène à travers champs, fendant la nuit pour me conduire je ne sais où. La campagne est silencieuse et dense. Peu de bruits nous parviennent, et les ténèbres nous bercent, alors qu’à chaque pas je sens la confiture de framboise brouiller mes pensées et m’isoler de Xavier. Je demande à ce dernier ce qui est sensé se passer.
-Peut-être rien, répond-il. Peut-être que tu vas trouver un endroit où tu seras puissant, et recharger tes batteries. Ou peut-être que tu vas rencontrer ton animal totem.
-Tu l’as rencontré, toi ?
-Oui. Un corbeau.
Il m’apprend que le corbeau est un messager, et que son caractère n’est pas tellement d’agir, mais de mettre les autres sur la bonne voie. Il m’engage à lui faire plus confiance, mais j’ai du mal à m’en remettre entièrement à un mec qui a eu son diplôme de chaman sur internet.
-On est arrivés.
Il éclaire devant lui, et je m’aperçois que nous sommes à l’orée d’une forêt. D’un geste brusque, il me pousse entre les arbres, et me crie d’avancer. Le temps que mes yeux s’habituent à la nuit compacte, je trébuche timidement sur le sol couvert de mousse. Mes mains cherchent l’écorce des piliers qui m’entourent, et mon cœur bat à m’en fêler les côtes.
Je sens la confiture de framboise monter peu à peu en moi, à mesure que ma démarche gagne en assurance. Et c’est alors que mes yeux distinguent une forme sombre passer entre deux arbres. Je remonte la fermeture éclair de mon manteau d’hiver comme si j’enfilais une armure, même si je sais pertinemment que je ne peux rien face aux créatures tapies dans l’obscurité. Ne pas avoir tué Xavier quand j’en avais l’occasion est l’un des plus grands regrets de ma vie.
La créature refait un passage, plus près de moi. La panique m’empêche de bouger, et j’attends impuissant que la forme qui bouge entre les troncs vienne à ma rencontre.
C’est ce qu’elle fait. Elle irradie une faible lumière, et je plisse les yeux pour l’observer qui marche vers moi d’un pas gauche. Je ressasse les informations plusieurs fois dans ma tête avant d’oser m’avouer que j’ai face à moi un ourson vêtu d’un costume tyrolien. Mais pas n’importe lequel.
-Tu es Boum, dis-je. L’ours de « Caroline à la ferme ».
-Oui, répond-il calmement.
-C’est toi mon animal totem ?
-Oui.
J’ai envie de pleurer. C’est pas possible que Boum, l’ourson de Caroline, puisse m’apporter de la puissance. Enfin merde, il est même pas mignon, et il me fait même pas marrer. Boum doit certainement sentir ma déception, car il argumente que l’ours est un très bon animal totem.
-Un ours en costume tyrolien, dis-je.
-Ca veut dire que tu as raison d’aller en Suisse.
Je m’allume une cigarette, dépité. Boum pose sa patte contre mon torse, et je l’écarte d’un geste violent en lâchant un « Touche ta mère ! » par réflexe. Il m’explique qu’il doit me transmettre sa puissance, et que je dois me laisser faire. Je me mets alors à lui hurler dessus :
-Putain, Boum, me fais pas chier ! La puissance je l’ai, Xavier a rien compris, merde !
-Xavier veut ton bien. Il veut que tu prennes de meilleures décisions.
-Bordel, je sais, je fais plein de mauvais choix ! Je le sais très bien, Boum. Sauf que lui il croit que c’est parce que je manque de force. Alors que merde, si je foire aussi souvent, c’est pas parce que j’ai peur, c’est juste parce que je suis con !
Je tire une bouffée gigantesque sur ma cigarette. Boum s’en retourne dans la forêt, vexé. Mais je crois que malgré lui il m’a donné un peu de puissance. Parce que ça fait vraiment du bien d’engueuler un ourson.

-C’est de l’essence à tracteur, t’as pas le droit de rouler avec ça, alors fais gaffe.
Xavier finit de remplir le réservoir du scooter à partir d’une citerne de la cour. Emmitouflé dans mon immense manteau, je laisse le vent venir se briser contre moi, en écoutant mon ami me faire les recommandations d’usage et me demander si je suis bien sûr de ce que je fais.
-Au fait, ajoute-t-il, j’ai eu Vincent par mail. Il dit que si tu remets les pieds à Paris il te tue. D’abord parce que tu t’es barré avec son scooter, et ensuite à cause de la nouvelle que tu as écrit sur ses couilles.
-T’en as pensé quoi, toi ?
-Elle est pas mal. Sinon je t’ai aussi imprimé un itinéraire.
Il me tend une liasse de feuilles qui indiquent comment rejoindre la Suisse par les petites routes. J’essaye de le remercier aussi chaleureusement que je peux, mais ce n’est simplement pas comme ça qu’on fonctionne tous les deux, et la gratitude sonne faux dans ma bouche.
Alors je démarre le scooter. En m’éloignant de la ferme, j’entends Xavier au loin qui me traite d’abruti. Je reprends le chemin en terre, et débouche sur la route. Une personne que je connais bien m’attend sur le bas-côté, un casque à la main. Je m’arrête pour demander à Roger comment il a fait pour venir ici.
-Je n’existe pas vraiment tu sais, ricane-t-il.
-C’est vrai ?
-Mais non, je te fais marcher…
Il enfile son casque et monte avec moi sur le scooter. Je vais encore devoir me coltiner ce connard. Je lui passe l’itinéraire que m’a imprimé Xavier et lui demande de faire le GPS humain. Après un rapide coup d’œil à la première page, il m’annonce que je vais dans le mauvais sens.


Notes : -Xavier trop sérieux
-Vérifier pour les droits d’auteur du personnage de Boum

Prochainement : Roger copilote
 
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