Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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17 août 2010

48. Vincent dramatise


Pousse ta brouette, abruti. Mets un pied devant l’autre, et ne t’encombre pas de réflexions sur toi ou ta place dans le monde. La route est encore longue jusqu’aux quatre royaumes de Ragnar, et encore plus jusqu’au Valhalla.
Je raconte n’importe quoi. Chaque jour sera d’or, mais pour l’instant chaque jour je suis un peu plus givré. Je suis à peine conscient de ce que je fais.
Irving Rutherford est en train de me bouffer, je le sais bien. Même à distance, il draine mes forces vitales, et ma raison avec. Je suis de moins en moins cohérent dans les histoires que je raconte. De temps en temps, un éclair de lucidité me fait me dire que j’ai imaginé la mort de Xavier, parce que les magazines de psychologie n’ont jamais tué personne.
-Toi qui avais déjà eu du mal à te faire à la mort de Roger, compatit Vincent.
-Roger n’est pas mort, dis-je, irrité. Il est retourné dans son époque, je te l’ai déjà dit.
Vincent secoue la tête d’un air las, et je vois des larmes de dépit pointer aux coins de ses yeux lorsqu’il les pose sur moi. Il détourne la tête pour ne pas avoir à contempler plus longtemps le spectacle de mon départ au large.
J’ai largué les amarres il y a longtemps déjà. J’attendais simplement qu’une bourrasque m’emmène au loin.
Pousse ta brouette, pousse ta brouette, pousse ta brouette. Le chemin qui mène au Valhalla est court, et au bout attendent la gloire, les femmes, et l’alcool artisanal à boire dans le crâne de tes ennemis. Irving Rutherford crèvera la gueule ouverte et tu pourras chier dedans.
Brusquement, une palpitation au cœur m’oblige à m’arrêter de marcher. Ma vision est troublée par des mouches obscures, et je sens assailli par la pluie qui dégringole et la certitude que je ne serai jamais un homme meilleur.
Vincent me rattrape par les épaules pour m’empêcher de tomber. Il se demande à voix haute comment il s’est retrouvé à escorter le porteur de l’anneau. Il me fait asseoir sur le bord de la route, dans l’herbe froide et mouillée.
Une bruine continuelle nous assaille depuis que nous avons abandonné la voiture, qui est tombée à court d’essence. Elle est insidieuse et persistante, et cherche à nous prouver que l’été est bel et bien fini.
Pour ne rien arranger, Vincent m’a refilé le sac le plus lourd. Quand j’ai proposé de laisser nos affaires dans la voiture, il n’a rien répondu, mais m’a fourré ce gros sac de sport entre les mains. Depuis quelques temps, chaque mot que je prononce est un mot qui me rapproche un peu plus du moment où il va m’assommer et me jeter dans un fossé, pour m’abandonner à la pluie diffuse qui me noiera calmement.
Selon les dires du moustachu, Paris n’est qu’à une bonne journée de marche. Je prie chaque seconde d’arriver à temps pour Ragnarök.
Je me relève, et nous poursuivons notre route. Vincent prend la tête, et pendant une bonne heure ne se retourne même pas vers moi. Je suis tellement trempé que j’ai l’impression de marcher dans des flaques à chaque pas. Et le bruit de mes baskets mouillées semble irriter encore plus mon ami, dont je vois les épaules se raidir progressivement.
Au loin, j’entends les cris d’Irving. Il me parle du futur diabolique qu’il est en train de mettre en place, et remet en question mon existence à moi. Je trouve quand même que c’est un comble pour un jumeau maléfique. Lorsqu’il me rétorque « C’est toi le jumeau maléfique », je lui hurle que je vais le donner à manger aux rats, ce qui fait sursauter Vincent.
Il se retourne vers moi avec rage et tristesse, sûrement furieux que ce soit Xavier qui s'en soit allé et pas moi.
-T'es un putain de givré ! me crie-t-il.
-Je fais ce que je peux.
-J'en ai marre de te ménager.
-Moi je vais te ménager la gueule, tu vas voir.
Il fait un pas vers moi, poings crispés, puis s'arrête. Si nous ne nous battons pas ici et maintenant, je ne donne pas cher de notre amitié. C'est un moment crucial que nous vivons, mais mon ami ne semble pas s'en rendre compte.
Il avance vers moi, et viens coller son visage à quelques centimètres du mien. Les muscles de sa mâchoire sont agités de tressautements, et je m'attendrais presque à voir de la fumée sortir de ses oreilles. Je réalise que maintenant, avec l'entraînement que j'ai reçu de Xavier, je pourrais sans doute envoyer le moustachu au tapis.
La pluie nous oblige à cligner des yeux sans arrêt. J'ai mal partout avant même que le combat soit commencé. Le plus dur c'est de ne pas frissonner dans mes vêtements trempés, et de ne pas songer à cette amitié qui s'enfuit.
Vincent ferme les yeux et hausse les épaules. Un fantôme de ninja plane au dessus de nous, et ne partira pas facilement. Le chagrin du deuil nous ronge pire que la pluie ou la colère.
-On réglera ça plus tard, soupire-t-il.
Et il reprend son chemin, à la tête de notre petite procession. Il fait comme si la route l'appelait, marche comme un héros romantique. Il est encore temps pour moi de le rattraper et de lui casser la gueule, pour sauver ce qui reste à sauver.
Je me remets en route. Nous traversons la campagne sinueuse et grise, d'une monotonie sans égal. Au bout de quelques heures nous croisons un homme à vélo allant en sens inverse, et Vincent en profite pour lui soutirer une cigarette.
Puis nous entrons sur l'autoroute, vide et glissante, et le le reflet que me renvoie le bitume mouillé est encore une fois celui d'Irving Rutherford. Plusieurs fois ensuite nous croisons à contresens des gens à vélo ou à pied. Vincent réussit même à négocier un peu de pain contre une paire de lacets.
Nous nous asseyons sur la rampe pour une pause pique-nique. Le pain est mou à force d'avoir traîné sous la pluie. Devant nos yeux, le nombre de passants fuyant la capitale augmente à vue d'œil.
-Ça t'étonne ? me demande Vincent.
Je vais me renseigner auprès d'une vieille femme, qui se contente de répondre « C'est grave la merde là-bas ». Ça me suffit. Je vais transmettre l'information à Vincent, qui opine calmement du chef avant de s'élancer lentement sur la route.
Je le suis, un peu moins sûr de moi à chaque enjambée. Le bitume est glissant et je manque plusieurs fois de m'étaler. A vrai dire je ne sais même pas pourquoi je reviens à Paris.
J'ai écrit un roman, créé un jumeau maléfique, cessé d'écrire. Maintenant je dois cesser d'avoir un jumeau maléfique. Un de mes amis est mort, l'autre n'est plus mon ami. Je vis dans un monde imaginaire, et l'instant d'après je suis en panne d'inspiration.
La France me fait peur parfois. J'ai l'impression de ne jamais arriver à l'envisager dans sa globalité. Mais au final je suis comme tout le monde, et j'ai quand même bien envie de tout péter. Même si je n'ai aucune idée de ce qui peut se passer ensuite.
Le vrai futur est mort, fini. Il s'en est allé avec Roger dans un déluge d'électricité. Je voudrais bien prévoir plus d'un jour à l'avance, mais il y a trop de variables et je suis pas assez intelligent.
J'ai écrit mon dernier roman, il parle de ce chevalier un peu stupide qui fonce dans le tas sans aucune stratégie. Quand tout ça sera fini, et que je me serai débarrassé d'Irving Rutherford (et que j'aurai sauvé mon pays par la même occasion), j'essayerai de le faire lire, et je suis certain que ça me redonnera confiance en moi.
Ce que je suis ?
Je fais partie de la grande armée des perdants, avec mes cicatrices, mon diplôme (non-officiel) d'écrivain-guerrier, mon manque d'ambition et la sale manie que j'ai de toujours rater tout ce que j'entreprends. C'est petit à petit que les choses s'améliorent. Un jour nous gagnerons, et c'est pour ça peut-être que je reviens à Paris.
Je n'ai qu'à claquer des doigts pour que la pluie s'arrête. Vincent dira sûrement qu'il s'agit d'une coïncidence. Je savoure quelques secondes le retour du soleil sur mon visage, sans faire attention aux gens qui passent autour de nous par dizaines.
Le moustachu me secoue l'épaule pour me faire réagir. Il me désigne du doigt la capitale à l'horizon, qui brûle et qui explose. Plusieurs avions se relaient pour la survoler, larguant leurs bombes au passage. La ville est encore loin, et aucun bruit ne parvient jusqu'à nous. C'est comme un feu d'artifice inaccessible, trop éloigné pour provoquer une réelle émotion. Je peux simplement constater que la file de réfugiés grandit de secondes en secondes.
C'est déjà Ragnarök.
-On va mourir, m'informe Vincent.


Note : Références à la mythologie trop appuyées

Prochainement : Martine au mauvais moment

13 avril 2010

30. Les gens sur le chemin

J’ai tendance, lorsque j’ouvre un livre, à toujours vouloir commencer par la dernière phrase. Elle n’apprend souvent rien sur l’histoire en elle-même, et ne gâche aucune surprise. Puis je lis la première, et j’essaye de faire le rapprochement entre les deux.
Parce qu’au fond, je suis de ceux que le chemin importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est toujours de savoir comment les choses finissent. Pour moi tout est dans la première et la dernière phrase, et je me convaincs souvent que le reste n’est que du remplissage. Je devrais écrire des histoires plus courtes.
Le début est déjà loin, et je n’ai aucune idée de la façon dont les choses vont finir. D’une manière imprévue, ou totalement logique, ou les deux. En tout cas je préfère m’équiper d’une bonne mitraillette.
J’explique à Lucien que le chargeur de sa kalachnikov est légèrement abîmé, et que du coup il a du mal à s’emboîter.
-Essaye déjà de tirer sans te démettre l’épaule, répond-il un peu sombre. Le reste c’est du détail.
Il a raison. La fin de l’histoire ne dépendra sans doute pas d’un chargeur qui accroche un peu. Tout ça appartient au chemin.
Je charge la mitraillette en forçant un peu dessus, et passe à autre chose. Pour la forme, je demande à qui elle appartient. Quand il me répond « un cousin » je manque d’exploser.
-Mais vous faites des quintuplés à la chaîne, dans ta putain de famille ?
-Attention, me menace-t-il. Tu parles de ma famille.
Je soupire en maugréant qu’il est incapable de reconnaître devant moi qu’il magouille comme un enfoiré. Il marmonne quelque chose dont je ne saisis que « grande famille », en évitant de croiser mon regard. Pour un peu, je jurerais qu’il va se mettre à pleurer.
-J’ai une nouvelle idée de film, balbutie-t-il.
-Moi aussi.
-C’est l’histoire d’un négociateur. Il doit raisonner des terroristes qui ont pris une banque en otage. Sauf que sa femme est à l’intérieur et que ça obscurcit son jugement. Du coup il s’énerve pas mal. C’est un rôle puissant.
-Et ça finit comment ?
-Je sais pas encore.
Nous sortons de chez lui pour aller porter les derniers sacs dans le coffre de la voiture. J’essaye de camoufler la kalachnikov sous un vieux drap. Dans le monde des romans, ce genre de passage indiquerait qu’une fin violente est en route. Mais je ne suis vraiment sûr de rien.
Je ne parle pas à Lucien de l’idée que moi j’ai eue. De ce film qui commence par « Ils viennent pour te tuer » et qui finit par « J’ai du mal à relativiser ». Il n’a de toute manière pas l’air d’humeur à écouter. Je prends conscience que je lui fais de la peine, et qu’il aurait bien aimé m’entraîner un peu plus longtemps dans sa folie.
C’est comme un adieu avant de partir à la guerre. Il fait la remarque que j’ai emporté plus d’essence qu’il ne m’en faut, comme un enculé. Je lui conseille de mettre plus de morts dans ses films.
-Tu sais combien ça coûte un impact de balle, ma poule ? me demande-t-il.
Je monte en voiture et démarre. Il agite la main pendant une éternité, jusqu’à ce que je ne l’aperçoive plus dans mon rétroviseur. Comme pour un départ en vacances.
Je sillonne Marseille sans nostalgie. La ville est sur mon chemin, et au fond elle n’aura pas eu beaucoup d’influence sur le déroulement des choses. Mais je sais qu’elle sera toujours là si j’en ai besoin, et quelque part ça me rassure.
Je fonce récupérer Roger dans le quartier de la Pointe Rouge, parce que je suis persuadé que c'est là qu'il doit se trouver. Il aura sans doute trouvé le nom de l'endroit « approprié ».
J'ai renoncé à tenter de percer les secrets de toute cette logique d'apparitions de mon ami du futur. Nous commençons à nous connaître, à défaut de nous apprécier, et maintenant c'est comme si j'avais juste à me laisser porter par cette mécanique obscure pour anticiper certains évènements. Peut-être que c'est comme ça que ça marche dans le futur.
J'arrive dans ce quartier qui a des faux airs de carte postale, et découvre Roger qui m'attend sans bagages sur le bord de la route principale. Je m'arrête à sa hauteur, et lui demande de monter. En s'installant sur le siège passager, il me demande pourquoi je porte mon manteau d'hiver, et si je ne crève pas de chaud avec.
-J'en ai besoin, dis-je. Tu peux pas comprendre.
-Et depuis quand tu sais conduire ?
-Tu crois franchement que par les temps qui courent on va me demander mon permis ?
Il se renfrogne un peu. Sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche, je sens bien que la tournure que prennent les évènements lui déplaît. Il s'était sans doute habitué à devoir me foutre des coups de pied au cul pour que je me bouge un peu, et maintenant il se sent à la traîne.
-En gros tout va bien, grogne-t-il.
-A part qu'on a pas de musique pour le voyage. Juste la radio.
-Et que les radios n'émettent plus.
-Et que je suis un chanteur pitoyable.
Je n'ai pas croisé de voiture depuis que j'ai commencé à rouler, et les piétons sont rares à cette heure de la journée. J'en profite pour donner un petit coup d'accélérateur, et Roger me conseille de ne pas être trop confiant non plus dans ma façon de conduire.
-Ça se pilote pas comme un scooter, raille-t-il.
-Tu veux conduire, toi ?
-Pourquoi pas.
-Ça se pilote pas comme un jetpack non plus. Désolé.
Cette fois il boude complètement. Je lui annonce que j'ai une petite course à faire avant de prendre l'autoroute, et grimpe la colline de la Garde jusqu'à la basilique. Je gare la voiture sur un parking désert et vais me dégourdir un peu les jambes en attendant le rendez-vous fatidique.
Je ne saurais dire si la fin est proche, mais je commence à comprendre le truc du chemin. La vie c'est du remplissage, et au fond je ne suis pas un si mauvais écrivain si j'arrive à prévoir certaines choses.
Le vent fait frissonner le gazon autour de moi, et chasse les oiseaux dans les arbres. Même en cette saison, la basilique est baignée d'une fraicheur qui contraste avec le reste de la ville. Je ne monte pas les escaliers qui mènent à l'édifice. Je suppose que depuis que Dieu a essayé de me tuer, j'ai un peu peur des lieux de culte.
Alors je donne des coups de pieds dans les pierres, j'observe Marseille qui s'étend vraiment loin. Je remplis quelques minutes de mon existence avec des broutilles qui me rapprochent un peu plus du dénouement.
Martine déboule dans mon champ de vision, sans m'avoir remarqué. Elle marche sur le gazon en essayant, comme si c'était possible, de protéger ses cheveux du vent. Et lorsque qu'elle m'aperçoit, je me rappelle que tout est toujours dans la première et la dernière phrase.
-Viens avec moi, dis-je.
Le vent couvre mes paroles, et elle me demande de répéter, ce dont je m'abstiens car je ne suis pas assez sûr de mon coup.
-Comment tu fais pour toujours me trouver ? demande-t-elle un peu énervée.
-T'es sur ma route. Partout.
C'est pas évident de finir quelque chose. De pas passer son temps à décrire et de remuer un peu plus. J'hésite à retourner à la voiture chercher la mitraillette.
Martine me dit qu'elle m'a beaucoup attendu. J'ai envie de lui répondre que c'est vraiment pas le moment. Il y a certains rouages qui sont impossibles à comprendre. Je lui annonce que je retourne à Paris sans vraiment savoir comment elle peut réagir.
-Mais putain, s'énerve-t-elle franchement, on va quand même pas passer nos vies à s'attendre ! Tu peux continuer à faire n'importe quoi ici, t'as pas besoin de retourner là-bas.
-Je vais pas faire n'importe quoi là-bas. Vraiment.
-Tu sais rien faire d'autre. Tu fais chier.
Ses yeux s'emplissent de larmes, et elle détourne la tête. Je cherche la dernière phrase, sans arriver à la trouver. On peut pas dire que je sois un écrivain prolifique. Assez fébrile, elle s'éloigne de moi et se met à grimper les escaliers qui mènent à la basilique, là où elle sait que je ne peux pas la suivre.
Je lui hurle « Va te faire enculer », et elle se retourne pour me lancer un regard calme et triste, qui me fait me sentir comme un petit garçon. Je marche calmement jusqu'à la voiture, et hésite jusqu'au dernier moment à attraper la kalachnikov pour attaquer cette putain d'église.
Je m'installe au volant et démarre. Roger fait toujours la gueule, et regarde la route défiler par la fenêtre. La colline est plus facile à redescendre qu'à monter, et je prends vite la direction de l'autoroute.
Ce n'est pas encore la fin. Je le sais parce que « Va te faire enculer » est tout sauf une dernière phrase. Ça explique sans doute pourquoi je suis moins triste que je devrais l'être.
Je croise une voiture qui roule en sens inverse, et le conducteur me renvoie mon regard éberlué. Sans doute qu'il n'a pas l'habitude de croiser du monde non plus. Je m'engage sur l'autoroute et Roger commence enfin à se détendre. Il me demande si j'ai encore d'autres rendez-vous, et si j'ai vraiment prévu tout ce qui allait arriver.
-Je suis pas médium, ducon. C'est juste qu'il y a des gens plus prévisibles que d'autres. D'ailleurs on va faire un détour par la frontière suisse pour récupérer Joell le routier. Il doit être coincé en France.
-Tu me pourris la vie.
Il croise les bras et entonne une chanson inconnue, pour ne pas avoir à me parler. Pourtant il a tort : Je ne peux pas tout prévoir, et je suis encore plus curieux que lui de savoir comment tout ça va se terminer.
Un long convoi militaire nous croise en sens inverse. C'est sans doute pour ça que le conducteur que j'ai croisé écarquillait les yeux. Peut-être même que Marseille va perdre son calme, après tout.
J'observe les camions chargés de soldats jusqu'à ce qu'ils disparaissent de mon rétroviseur, et interroge Roger sur ce que j'appelle le « vrai futur ».
-Le vrai futur s'éloigne, répond-il laconiquement.


Note : Ne plus s'éloigner

Prochainement : Irving le dragon

9 février 2010

22. Xavier doute

-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.


Note : Hein ?

Prochainement : Gilbert Becaud

19 novembre 2009

07. Martine

Que quelqu’un fasse quelque chose: Il y a un prétendu écrivain qui se balade ivre parmi les convives pour parler de lui.
J’explique à Martine d’où vient mon pseudo et elle explose de rire en me disant que je suis vraiment pathétique. Je me renfrogne, et voyant qu’elle m’a vexé, elle pose doucement ses lèvres sur mes joues, avant d’ajouter que je pique.
-Ce que je voulais expliquer, dis-je en faisant quelques efforts pour articuler, c’est que je veux pas m’éloigner du côté populaire de l’art.
-C’est vrai que tu étais en plein dans les émeutes?
Je baisse les yeux et souris en tentant de paraître modeste. Je réponds que j’essaye d’être un écrivain populaire, et elle me fait remarquer que je n’ai que ce mot là à la bouche. En fait je ne suis pas vraiment d’humeur à faire face à la critique, alors je lui demande si elle veut voir mes tatouages.
Son rire est des plus francs, et me désarçonne un peu. Les effets de l’alcool agrandissent son sourire, et me rapetissent un peu. Il fallait que je tombe sur la seule connasse de la soirée qui apprécie que je fasse n’importe quoi.
Un peu maladroitement je commence à défaire les boutons de ma chemise, pendant qu’elle m’observe d’un regard amusé. Je sens une main se poser sur mon épaule et me tirer vers l’arrière. Vincent me plaque contre un mur en me demandant pourquoi je ne manque jamais une occasion de me ridiculiser. Articulant à peine, je lui réponds que j’en ai rien à foutre parce que je vais conquérir le monde et forcer les gens à m’aimer.
Il me fait assoir sur une chaise en marmonnant que je tiens l’alcool comme sa sœur, et me met de petites claques pour me réveiller. La musique est trop forte, et la pièce n’est pas assez éclairée. Je crois que si on s’amuse comme ça c’est parce qu’on a pas encore trouvé d’autre manière de le faire. On danse au bord des précipices, en attendant de savoir si la guerre civile aura bien lieu.
L’ivresse brouille les couleurs autour de moi et me fait vivre dans un tableau impressionniste. La voix lointaine de Xavier m’explique que Vincent est parti se chercher un verre, avant de me demander si j’ai croisé de beaux mecs ce soir.
J’ouvre grand les yeux et le gratifie d’un doigt d’honneur avec l’annulaire. J’essuie la sueur sur mon front avec une veste qui traîne sur un dos de chaise, et râle au sujet de la musique de merde qui passe à fond.
Vincent nous rejoint et explique à Xavier que j’ai traumatisé Martine en essayant de me foutre à poil devant elle. Ce dernier lui répond que ce serait plus facile pour tout le monde si j’assumais enfin mon homosexualité. Vincent, plus sérieux, me demande pourquoi je n’ai jamais de copine.
-Parce que les meufs détestent les écrivains, dis-je en étouffant un rot alcoolisé.
Mes deux amis écarquillent les yeux, atterrés par ma bêtise. J'ai l'impression que malgré toutes les précautions que je prends, moins je bois d'alcool, et plus je finis dans des états lamentables.
Je précise que c’est une blague sur un ton d’excuse, mais Vincent et Xavier m’abandonnent seul sur ma chaise pour retourner s’amuser pour de vrai.
Les couleurs accompagnent les danseurs et contredisent le rythme de la musique. C’est pas possible que les choses soient aussi absurdes, et je me rassure en me répétant que tout rentrera dans l’ordre après un bon verre d’eau.
Je laisse mes suppositions s’évaporer dans l’ambiance de la fête, et j’aperçois de loin Martine qui danse avec un type bien moins ivre que moi. Cette chaise sur laquelle je suis assis est un trône que j’ai bâti pour être le roi des cons. Mon fief s’étend jusqu’à la cuisine et je règne sur quelques mètres carrés de champs en friche, parce qu’il faut bien laisser les cultures se reposer pour avoir de bonnes récoltes l’année d’après.
Les paysans sont armés de fourches et réclament ma tête, mais j’ai une épée,forgée en secret dans la montagne sacrée qui borde mes terres, et elle coupe la pierre comme si c’était du pudding. Alors ce n’est vraiment pas quelques simples humains qui vont me faire peur.

-Dieu merci, j’ai cru que j’avais rêvé tout ça en me branlant tout bourré…
Martine explose de rire, et je n’en reviens pas d’avoir dit ça dès le réveil. Je réalise avec effroi que je suis encore ivre. Je relève le drap et m’extrait promptement du lit pour enfiler mon maudit jogging. La station debout s’avère pénible, et je me sens incapable de regretter quoi que ce soit, parce que je suis déjà mort.
Martine m’explique que je suis moins musclé que dans ses souvenirs, pendant que je titube jusqu’à la cafetière. J’observe mon cadavre de loin, il est debout et se débat avec une situation qui le dépasse. Je me demande pourquoi il panique autant, vu qu’il ne risque plus rien maintenant.
Le mort-vivant demande poliment à sa dulcinée si elle veut du café, et vide le paquet dans un filtre sans attendre la réponse. Il met la machine en marche et retourne se mettre au lit en gardant son jogging. La fille vient se blottir contre lui en lui demandant ce qu’il fait aujourd’hui, et il répond qu’il travaille.
-Tu travailles chez toi, non? Xavier m’a dit que tu écrivais pour un blog en ce moment.
-En fait je suis serveur.
-Mais tu es aussi écrivain?
Je souris comme pour éluder la question. En fait je sais pas vraiment ce que je suis, et j’ai prétendu être écrivain pour coucher avec cette fille. Le bruit de la cafetière vient combler le vide de la conversation, pendant que j’essaye de maintenir dans mon crâne les phrases stupides qui tambourinent pour sortir.
Ma chambre tremble sur ses fondations, et je pose ma tête sur la poitrine de Martine pour cacher à ma vue ce monde qui remue parce qu’il n’a rien trouvé de plus amusant. Le soleil perce violemment les rideaux, et donne une teinte orangée à la pièce. Les feuilles des arbres font des ombres chinoises sur le mur, qui dansent comme un mobile.
-Je crois que je fais souvent n’importe quoi, dis-je.
-Ouais, répond-elle. C’est trop cool.
La cafetière a maintenant cessé son vacarme. Je rabats le drap, et Martine me traite d’enculé parce qu’il fait froid chez moi. Je crois que le café ne va pas suffire.
Je me lève pour aller nous servir deux tasses, et je l’entends dans mon dos qui me fait la remarque que j’ai une sacrée collection de bandes dessinées, avant de me demander si elle peut en lire une. Un peu revenu de mon ivresse, je retourne me mettre au lit avec les tasses, et cette fois je retire mon jogging.
-C’est trop cool, dis-je en sirotant mon café.
-Carrément.

Vincent est parti ce matin. Sa mère nous a appelés en pleurs pour nous dire qu’il allait chercher sa copine bloquée en plein dans les nouvelles émeutes qui éclatent en province, à cause de la grève générale de la SNCF. Le temps qu’on arrive pour le raisonner, il était déjà loin. Ce con a pris son scooter, en assurant qu’il ne risquait rien, avant de se précipiter vers l’œil du cyclone. Sa tendance à jouer les chevaliers est l’un de nos sujets de plaisanteries récurrents.
Je bâille à gorge déployée, en observant les reflets rougeâtres du coucher de soleil sur la capitale. Les passants mécontents m’observent d’un œil méfiant, sans doute à cause de la cigarette que je fume qui pollue l’air qu’ils respirent. Ou peut-être parce Xavier a garé la voiture de la mère de Vincent en plein milieu de la route.
J’explique à Martine qu’il ne s’agit pas vraiment d’un week-end à la campagne mais d’une opération de sauvetage, et elle se moque de ma tendance à tout dramatiser. C’est pas elle qui a dû promettre à une mère morte d’inquiétude de lui ramener son fils vivant. Xavier, lui, fait des allers-retours nerveux pour charger le coffre du véhicule de mille trucs inutiles qu’il emporte «au cas où l’on doive faire face à une guerre civile». J’ai envie de lui expliquer qu’on utilise pas de napalm pour réprimer les révolutions, et qu’il est inutile d’emporter des tenues ignifugées.
Le crépuscule assombrit le regard de Martine, et dessine des soucis sur son visage. Je lui explique que ce n’est pas grave, et que je reviendrai bien un jour.
-Je sais, répond-elle. Ce qui me rend triste c’est que je sais très bien que je ne t’attendrai pas.
Xavier me hurle de loin qu’il a fini de charger la voiture. J’aimerais que les gens voient le côté courageux de ce que je fais, même quand ce que je fais est stupide. Martine m’embrasse, un peu trop poliment à mon goût. J’aurais préféré plus de fougue pour un baiser d’adieu, mais c’est parce que je regarde trop de films américains.
Elle passe sa main sur ma joue avec douceur en me demandant pourquoi je ne suis jamais bien rasé, et ma réponse la fait rire. Elle me colle une petite claque au cul et je vais rejoindre Xavier à la voiture, un peu honteux. Il démarre et nous quittons Paris sans que j’aie pu dire à Martine que j’ai finalement changé d’avis.
L’autoroute s’ouvre à nous, dans la lumière incandescente, et nous emmène droit sur les flammes du crépuscule. J’ai subitement peur de ce qu’il y a derrière, et commence à comprendre l’utilité des combinaisons ignifugées.
-Pourquoi t’appelles toutes les filles «Martine»? me demande Xavier.
-Ca m’évite de les confondre entre elles.
-C’est une réponse de pédé.
En fait c’est certainement parce que j’envisage trop le genre humain par rapport à moi. Sur les panneaux d’indications de l’autoroute ont été accrochées des banderoles qui disent «marre de s’en prendre plein la gueule», et je crois que pour la première fois je pardonne ceux qui ont voté à droite.
Xavier semble en forme pour conduire de nuit, mais je m’efforce de garder les yeux ouverts pour lui tenir compagnie.
-Mec, dis-je, pourquoi on est incapable de réagir avec modération?
Il accélère imperceptiblement. L’autoroute est pratiquement déserte, et le soleil maintenant couché ne signale sa présence que par quelques nuages violets qui planent au dessus de la ligne d’horizon. C’est presque trop d’espace d’un seul coup.
Xavier n’a pas besoin de répondre à ma question.


Note: N’oublie pas que ta mère va lire ça.

Prochainement: Xavier dit qu’il est trop intelligent pour se suicider.
 
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