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6 avril 2010
29. Roger cherche l'imprévu
-C'est qui le photographe ?
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
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19 janvier 2010
19. Sans moi
Dans ce rêve que j'ai fait, la terre tournait parce que je courais. Je traçais la route à toute vitesse par la campagne, croisant de temps à autre un petit village. Et au début je croyais que c'était simplement moi qui avançait. Puis je me suis mis à grandir, à moins que ce n'ai été la planète se soit mise à rétrécir. Je grandissais tellement que je devenais plus grand qu'elle.
Mais je continuais à courir, et je réalisais que c'était mes enjambées qui la faisaient tourner. Et ravi, je poursuivais mon effort de plus belle, juché sur cette grosse boule, comme un artiste de cirque. Et la terre roulait sous mes pieds.
Puis je me suis réveillé, et me suis demandé si je n'était pas un peu mégalomane.
La vérité c'est que je ne fais pas tourner le monde, et que chaque chose continue d'exister pendant mon absence.
Souvent, j'essaye de m'imaginer ce que font les gens quand je ne suis pas là. Dieu vit avec ses regrets. Ma mère tricote un pull avec une tête de mort dessus, pour me faire plaisir. Roger cicatrise.
Et Vincent et Xavier sont solidaires. Ils habitent mon appartement à Paris, et occupent leurs journées comme ils peuvent depuis que la ville est paralysée. Ils voient chacun leur Martine, et j'imagine Vincent être plus investi que Xavier, et Xavier être plus sérieux que Vincent.
Xavier s'occupe de ses plantes, et fabrique des armes artisanales pour faire face à la révolution qui va avoir lieu. Vincent cherche de la compagnie, et arrive à faire passer pas mal d'amis à lui dans mon appartement, malgré les communications coupées. Il discute avec eux de politique, et avance des idées pas trop idiotes, pendant que Xavier fabrique des nunchakus dans son coin en l'écoutant d'une oreille distraite.
Parfois Vincent sort voir sa copine, et Xavier fait venir la sienne, mais passe d'abord une bonne heure à faire le ménage. La vie s'organise peu à peu, et souvent Xavier va jusqu'au centre de Paris à pied, puis revient à l'appartement avec quelques informations qu'il a pu glaner. Vincent, pendant ce temps, s'entraîne au nunchaku en privé.
Et je parierais qu'un beau jour, alors que Xavier est posté à l'ordinateur, et que Vincent fume sur le canapé, il remarque que mon blog s'affiche sur l'écran.
-C'est quoi ça ? demande-t-il alors, incrédule.
-C'est le blog du cancéreux, répond Xavier. Je fais mon devoir d'agent, je poste ses nouvelles en ligne en attendant qu'il revienne.
-Comment c'est possible ?
-Il avait pris de l'avance.
-Non, je veux dire « Comment tu fais pour avoir internet ? ».
-Je bricole.
C'est probablement le moment où Vincent se prend la tête dans les mains en se demandant s'il va faire manger ses nunchakus à Xavier. Alors pour se calmer il se met à lire un bouquin au hasard dans ceux qui traînent chez moi, ou peut-être qu'il vérifie que Xavier ne le regarde pas pour feuilleter une bande dessinée. Mais je suis certain qu'il relit quelques passages d'un livre de Bret Easton Ellis.
Les jours passent, et les idées germent dans la tête de Vincent, pendant que Xavier profite de son accès à internet pour regarder des matchs de rugby. L'hiver dehors est toujours aussi rude, et mes deux amis occupent le temps qui leur est attribué à tenter de percer l'incertitude des mois qui vont suivre. Parfois ils discutent de moi à demi-mots, se demandant ce que je peux bien foutre pour mettre autant de temps à rentrer.
-Vu la dégaine qu'il se tape, avance Xavier, il doit avoir du mal à être pris en stop.
Vincent fait des allers-retours dehors, de plus en plus fréquents. Il explique qu'une idée lui est venue, et qu'il en parlera bientôt. « Il faut continuer sur sa lancée, toujours », lâche-t-il de temps en temps d'une voix mystique qui fait rire Xavier. Parce qu'en fait ça tombe sous le sens.
Xavier réserve son jugement sur les choses, pour être sûr de ne pas dire de conneries. Il se prépare en silence à défendre les siens, et même s'il a souvent des idées arrêtées, il se tait pour ne pas prendre le risque de se tromper. Mais si j'étais là j'aurais droit à l'exposition de ses théories, et à une initiation au nunchaku.
Un jour Vincent rentre plus tard que d'habitude, et rassure Xavier qui s'inquiétait.
-Y a plus grand chose à piller, alors les méchants restent chez eux. Maintenant je vais te dire ce que je préparais.
L'idée de Vincent m'est un peu obscure. Peut-être bien qu'il a trouvé un moyen de faire fructifier le travail de Xavier. Toujours est-il que dans les jours qui suivent, des personnes inconnues défilent à l'appartement pour utiliser la connexion internet. Certains pour communiquer avec leur famille, d'autres pour poster des photos de Paris, et quelques uns pour mettre à jour leur profil facebook.
Xavier observe les gens défiler d'un œil un peu méfiant, mais Vincent le rassure et le félicite si souvent qu'il finit par abandonner ses réticences. Après tout lui-même n'a aucun sens commercial. C'est une des raisons pour lesquelles il est mon agent littéraire.
La petite vie de l'appartement prend un tour différent. Le mot se propage un peu rapidement au goût de Xavier, mais grâce aux efforts de Vincent il y a toujours à manger sur la table, des cigarettes, et quelques jerricanes d'essence entassés dans un placard. Mes deux amis font aussi pas mal de rencontres, allant de l'étudiant étranger qui leur enseigne quelques notions d'espagnol, au trader au chômage technique qui vient suivre les cours de la bourse par nostalgie, en expliquant qu'il est sur liste d'attente pour l'évacuation vers les États-Unis.
C'est en parlant avec lui que Xavier a une pensée pour moi, se demandant comment j'ai seulement pu passer la frontière suisse. Il confie à Vincent qu'il a oublié de me le demander la fois où je me suis téléporté.
-Tu vas arrêter avec cette histoire de merde ? lui demande ce dernier, irrité.
-J'ai été voir des articles sur le sujet, et aucun scientifique n'exclut que ce soit possible techniquement.
Vincent hausse les épaules, et va annoncer à un journaliste installé à l'ordinateur que son temps de connexion touche à sa fin. L'homme lui demande un délai, arguant qu'il doit finir un article pour un grand quotidien, et Vincent, pris de scrupules, lui accorde quelques minutes.
L'hiver est plus long que prévu, et la situation prend de l'ampleur. L'intimité de mes amis est chaque jour un peu plus mise à l'épreuve. Il prennent leurs douches la nuit, et partagent leurs repas avec des politiciens et des manifestants.
C'est d'ailleurs les rebelles qui finissent par poser problème. Un jour que Vincent est enfermé dans la salle de bain, occupé avec mon rasoir à faire renaître une moustache de la barbe touffue qui a envahi son visage, pendant que Xavier transfère un cactus dans un plus grand pot, un homme connu pour prendre part aux émeutes vient frapper à la porte.
Vincent va ouvrir à la hâte, et réalise un peu honteux qu'il est torse nu. L'homme est accompagné de deux amis à lui, peut-être trois, et somme mes amis de prendre part à la révolution qui est en marche.
-Mais on ne fait que ça, réplique Vincent.
L'homme lui explique qu'il compte venir installer une sorte de quartier général dans mon appartement, et que grâce à internet et aux vivres présentes, la rébellion va pouvoir s'organiser efficacement. Que plusieurs camionnettes sont en route, chargées d'armes et d'ordinateurs, sans doute volés pendant la première vague de pillages.
C'est probablement à ce moment là que l'utopie du moustachu devient bancale. Il tente de justifier son refus en pesant ses mots, s'efforçant de ne pas avouer au résistant qu'il le trouve complètement malade. Mais malgré tout le ton monte, et les hommes forcent le passage vers l'intérieur de l'appartement, imposant une réquisition du lieu au nom de la « cause révolutionnaire ».
Leur surprise est grande lorsqu'ils tombent sur un Xavier armé de nunchakus, un bandeau noué sur le front. Vincent, plus pragmatique, attrape son bon vieux casque de moto, qu'il brandit d'un air menaçant.
L'homme a un rire nerveux, et leur demande s'ils comptent vraiment les impressionner avec des armes aussi miteuses, en leur conseillant de les lâcher s'ils ne veulent pas le voir revenir avec un lance-roquette. Puis, comme pour étayer son point de vue, il sort un revolver de son blouson, sans pour autant le diriger sur qui que ce soit.
La suite est un peu floue. Xavier fonce sur l'homme armé, et plusieurs balles sont tirées. Vincent hésite bien quelques secondes, et les hommes accompagnant le révolutionnaire aussi. Il pense qu'après tout les choses continuent simplement sur leur lancée.
Sans savoir ce qu'il fait, ou ne le sachant que trop, il fonce dans le tas à grands coups de casque de moto. L'entrainement paye, et Xavier désarme le forcené en lui cassant la main au passage. Le revolver reste une éternité par terre avant que Vincent ait la présence d'esprit de le ramasser.
Le moustachu pacifie la situation. Il reconduit les rebelles vers la sortie en leur hurlant qu'il ne plaisante pas, comme pour s'en convaincre lui-même. Les deux sous-fifres soutiennent leur chef un peu sonné, qui le gratifie d'un sourire ensanglanté.
Vincent les fait descendre dans la rue, sans prudence, sans ressentiment, et le vide s'empare de lui. Il reste planté à les regarder s'éloigner d'un œil acéré, vérifiant qu'ils ne rebroussent pas chemin. Le revolver pèse des tonnes et le vent froid vient cogner son front brûlant.
Il s'assoit sur le trottoir et s'allume une cigarette. Les jours sont mouvementés, et il essaye de ne pas sombrer avec le commun des mortels. Mais Xavier est là pour le protéger, et il a assez de nourriture pour tenir l'hiver.
La vie est le rêve que j'en fais, et j'observe mon ami de loin, avec attention. Il passe la main sur sa barbe qu'il n'a pas fini de raser. Il frissonne, et sourit en réalisant qu'il est toujours torse nu. Il décide de tout de même finir sa cigarette dehors. De toute façon la rue en a vu d'autres.
Il lève les yeux vers moi, et plisse les paupières. Il ne semble pas étonné. Je marche dans sa direction, et j'ai beau réfléchir, je ne peux pas m'imaginer un meilleur moment pour faire mon grand retour.
-T'as pas l'air de boiter, me dit-il d'un air bienveillant.
-T'as pas l'air de tout maîtriser.
Il jette sa cigarette au loin, le plus loin possible, comme si elle le dégoûtait. Il pose la tête entre ses genoux, cherchant un réconfort qui prend son temps pour arriver.
-On finit par devenir ce qu'on projette mec, me répond-il. T'es bien placé pour le savoir.
Les secours ne viendront pas, mais je dirais qu'il s'en fout. On va pas attendre que les tempêtes passent, parce que sinon elles nous emporteront dans leur sillage. On ne sera pas charriés par les marées, on n'abandonnera pas nos corps au roulis, et on encaissera les vagues.
On ne laissera pas les choses continuer sur leur lancée.
Note : Attention aux clichés
Prochainement : Vincent esquive
Mais je continuais à courir, et je réalisais que c'était mes enjambées qui la faisaient tourner. Et ravi, je poursuivais mon effort de plus belle, juché sur cette grosse boule, comme un artiste de cirque. Et la terre roulait sous mes pieds.
Puis je me suis réveillé, et me suis demandé si je n'était pas un peu mégalomane.
La vérité c'est que je ne fais pas tourner le monde, et que chaque chose continue d'exister pendant mon absence.
Souvent, j'essaye de m'imaginer ce que font les gens quand je ne suis pas là. Dieu vit avec ses regrets. Ma mère tricote un pull avec une tête de mort dessus, pour me faire plaisir. Roger cicatrise.
Et Vincent et Xavier sont solidaires. Ils habitent mon appartement à Paris, et occupent leurs journées comme ils peuvent depuis que la ville est paralysée. Ils voient chacun leur Martine, et j'imagine Vincent être plus investi que Xavier, et Xavier être plus sérieux que Vincent.
Xavier s'occupe de ses plantes, et fabrique des armes artisanales pour faire face à la révolution qui va avoir lieu. Vincent cherche de la compagnie, et arrive à faire passer pas mal d'amis à lui dans mon appartement, malgré les communications coupées. Il discute avec eux de politique, et avance des idées pas trop idiotes, pendant que Xavier fabrique des nunchakus dans son coin en l'écoutant d'une oreille distraite.
Parfois Vincent sort voir sa copine, et Xavier fait venir la sienne, mais passe d'abord une bonne heure à faire le ménage. La vie s'organise peu à peu, et souvent Xavier va jusqu'au centre de Paris à pied, puis revient à l'appartement avec quelques informations qu'il a pu glaner. Vincent, pendant ce temps, s'entraîne au nunchaku en privé.
Et je parierais qu'un beau jour, alors que Xavier est posté à l'ordinateur, et que Vincent fume sur le canapé, il remarque que mon blog s'affiche sur l'écran.
-C'est quoi ça ? demande-t-il alors, incrédule.
-C'est le blog du cancéreux, répond Xavier. Je fais mon devoir d'agent, je poste ses nouvelles en ligne en attendant qu'il revienne.
-Comment c'est possible ?
-Il avait pris de l'avance.
-Non, je veux dire « Comment tu fais pour avoir internet ? ».
-Je bricole.
C'est probablement le moment où Vincent se prend la tête dans les mains en se demandant s'il va faire manger ses nunchakus à Xavier. Alors pour se calmer il se met à lire un bouquin au hasard dans ceux qui traînent chez moi, ou peut-être qu'il vérifie que Xavier ne le regarde pas pour feuilleter une bande dessinée. Mais je suis certain qu'il relit quelques passages d'un livre de Bret Easton Ellis.
Les jours passent, et les idées germent dans la tête de Vincent, pendant que Xavier profite de son accès à internet pour regarder des matchs de rugby. L'hiver dehors est toujours aussi rude, et mes deux amis occupent le temps qui leur est attribué à tenter de percer l'incertitude des mois qui vont suivre. Parfois ils discutent de moi à demi-mots, se demandant ce que je peux bien foutre pour mettre autant de temps à rentrer.
-Vu la dégaine qu'il se tape, avance Xavier, il doit avoir du mal à être pris en stop.
Vincent fait des allers-retours dehors, de plus en plus fréquents. Il explique qu'une idée lui est venue, et qu'il en parlera bientôt. « Il faut continuer sur sa lancée, toujours », lâche-t-il de temps en temps d'une voix mystique qui fait rire Xavier. Parce qu'en fait ça tombe sous le sens.
Xavier réserve son jugement sur les choses, pour être sûr de ne pas dire de conneries. Il se prépare en silence à défendre les siens, et même s'il a souvent des idées arrêtées, il se tait pour ne pas prendre le risque de se tromper. Mais si j'étais là j'aurais droit à l'exposition de ses théories, et à une initiation au nunchaku.
Un jour Vincent rentre plus tard que d'habitude, et rassure Xavier qui s'inquiétait.
-Y a plus grand chose à piller, alors les méchants restent chez eux. Maintenant je vais te dire ce que je préparais.
L'idée de Vincent m'est un peu obscure. Peut-être bien qu'il a trouvé un moyen de faire fructifier le travail de Xavier. Toujours est-il que dans les jours qui suivent, des personnes inconnues défilent à l'appartement pour utiliser la connexion internet. Certains pour communiquer avec leur famille, d'autres pour poster des photos de Paris, et quelques uns pour mettre à jour leur profil facebook.
Xavier observe les gens défiler d'un œil un peu méfiant, mais Vincent le rassure et le félicite si souvent qu'il finit par abandonner ses réticences. Après tout lui-même n'a aucun sens commercial. C'est une des raisons pour lesquelles il est mon agent littéraire.
La petite vie de l'appartement prend un tour différent. Le mot se propage un peu rapidement au goût de Xavier, mais grâce aux efforts de Vincent il y a toujours à manger sur la table, des cigarettes, et quelques jerricanes d'essence entassés dans un placard. Mes deux amis font aussi pas mal de rencontres, allant de l'étudiant étranger qui leur enseigne quelques notions d'espagnol, au trader au chômage technique qui vient suivre les cours de la bourse par nostalgie, en expliquant qu'il est sur liste d'attente pour l'évacuation vers les États-Unis.
C'est en parlant avec lui que Xavier a une pensée pour moi, se demandant comment j'ai seulement pu passer la frontière suisse. Il confie à Vincent qu'il a oublié de me le demander la fois où je me suis téléporté.
-Tu vas arrêter avec cette histoire de merde ? lui demande ce dernier, irrité.
-J'ai été voir des articles sur le sujet, et aucun scientifique n'exclut que ce soit possible techniquement.
Vincent hausse les épaules, et va annoncer à un journaliste installé à l'ordinateur que son temps de connexion touche à sa fin. L'homme lui demande un délai, arguant qu'il doit finir un article pour un grand quotidien, et Vincent, pris de scrupules, lui accorde quelques minutes.
L'hiver est plus long que prévu, et la situation prend de l'ampleur. L'intimité de mes amis est chaque jour un peu plus mise à l'épreuve. Il prennent leurs douches la nuit, et partagent leurs repas avec des politiciens et des manifestants.
C'est d'ailleurs les rebelles qui finissent par poser problème. Un jour que Vincent est enfermé dans la salle de bain, occupé avec mon rasoir à faire renaître une moustache de la barbe touffue qui a envahi son visage, pendant que Xavier transfère un cactus dans un plus grand pot, un homme connu pour prendre part aux émeutes vient frapper à la porte.
Vincent va ouvrir à la hâte, et réalise un peu honteux qu'il est torse nu. L'homme est accompagné de deux amis à lui, peut-être trois, et somme mes amis de prendre part à la révolution qui est en marche.
-Mais on ne fait que ça, réplique Vincent.
L'homme lui explique qu'il compte venir installer une sorte de quartier général dans mon appartement, et que grâce à internet et aux vivres présentes, la rébellion va pouvoir s'organiser efficacement. Que plusieurs camionnettes sont en route, chargées d'armes et d'ordinateurs, sans doute volés pendant la première vague de pillages.
C'est probablement à ce moment là que l'utopie du moustachu devient bancale. Il tente de justifier son refus en pesant ses mots, s'efforçant de ne pas avouer au résistant qu'il le trouve complètement malade. Mais malgré tout le ton monte, et les hommes forcent le passage vers l'intérieur de l'appartement, imposant une réquisition du lieu au nom de la « cause révolutionnaire ».
Leur surprise est grande lorsqu'ils tombent sur un Xavier armé de nunchakus, un bandeau noué sur le front. Vincent, plus pragmatique, attrape son bon vieux casque de moto, qu'il brandit d'un air menaçant.
L'homme a un rire nerveux, et leur demande s'ils comptent vraiment les impressionner avec des armes aussi miteuses, en leur conseillant de les lâcher s'ils ne veulent pas le voir revenir avec un lance-roquette. Puis, comme pour étayer son point de vue, il sort un revolver de son blouson, sans pour autant le diriger sur qui que ce soit.
La suite est un peu floue. Xavier fonce sur l'homme armé, et plusieurs balles sont tirées. Vincent hésite bien quelques secondes, et les hommes accompagnant le révolutionnaire aussi. Il pense qu'après tout les choses continuent simplement sur leur lancée.
Sans savoir ce qu'il fait, ou ne le sachant que trop, il fonce dans le tas à grands coups de casque de moto. L'entrainement paye, et Xavier désarme le forcené en lui cassant la main au passage. Le revolver reste une éternité par terre avant que Vincent ait la présence d'esprit de le ramasser.
Le moustachu pacifie la situation. Il reconduit les rebelles vers la sortie en leur hurlant qu'il ne plaisante pas, comme pour s'en convaincre lui-même. Les deux sous-fifres soutiennent leur chef un peu sonné, qui le gratifie d'un sourire ensanglanté.
Vincent les fait descendre dans la rue, sans prudence, sans ressentiment, et le vide s'empare de lui. Il reste planté à les regarder s'éloigner d'un œil acéré, vérifiant qu'ils ne rebroussent pas chemin. Le revolver pèse des tonnes et le vent froid vient cogner son front brûlant.
Il s'assoit sur le trottoir et s'allume une cigarette. Les jours sont mouvementés, et il essaye de ne pas sombrer avec le commun des mortels. Mais Xavier est là pour le protéger, et il a assez de nourriture pour tenir l'hiver.
La vie est le rêve que j'en fais, et j'observe mon ami de loin, avec attention. Il passe la main sur sa barbe qu'il n'a pas fini de raser. Il frissonne, et sourit en réalisant qu'il est toujours torse nu. Il décide de tout de même finir sa cigarette dehors. De toute façon la rue en a vu d'autres.
Il lève les yeux vers moi, et plisse les paupières. Il ne semble pas étonné. Je marche dans sa direction, et j'ai beau réfléchir, je ne peux pas m'imaginer un meilleur moment pour faire mon grand retour.
-T'as pas l'air de boiter, me dit-il d'un air bienveillant.
-T'as pas l'air de tout maîtriser.
Il jette sa cigarette au loin, le plus loin possible, comme si elle le dégoûtait. Il pose la tête entre ses genoux, cherchant un réconfort qui prend son temps pour arriver.
-On finit par devenir ce qu'on projette mec, me répond-il. T'es bien placé pour le savoir.
Les secours ne viendront pas, mais je dirais qu'il s'en fout. On va pas attendre que les tempêtes passent, parce que sinon elles nous emporteront dans leur sillage. On ne sera pas charriés par les marées, on n'abandonnera pas nos corps au roulis, et on encaissera les vagues.
On ne laissera pas les choses continuer sur leur lancée.
Note : Attention aux clichés
Prochainement : Vincent esquive
5 janvier 2010
17. Roger Federer
Roger Federer visite l'hôpital aujourd'hui, mais c'est pas comme si j'aimais le tennis. Mon voisin de lit m'a rabâché le nom du sportif toute la matinée, tant et si bien que j'en suis venu à demander aux infirmières de lui donner un sédatif. Mais entre suisses ils ont préféré s'entraider, et c'est moi qui y ai eu droit.
Un anesthésiste m'explique que je me sens persécuté, en me demandant de cracher mon chewing-gum. Il me tend une poubelle, et déplore que l'opération ait lieu aujourd'hui pendant la visite de Federer.
-Moi je le verrai, ajoute-t-il, mais vous quand vous vous réveillerez il sera sans doute parti.
-Je regarde pas le tennis.
-Moi non plus. Mais ici il est plus aimé que Gandhi. Il donne une image glorieuse de notre peuple à l'étranger.
-Pas tant que ça, vous savez. On continue à se foutre pas mal de vous.
Il me jette un coup d'œil un peu haineux, en me demandant de compter jusqu'à dix. Il pose un tuyaux géant sur mon visage, qui englobe ma bouche et mon nez. J'arrive pas à croire que la dernière phrase que je laisserai à la postérité si je meurs pendant l'opération soit pour pour rabaisser les suisses.
Je n'ai pas le temps de compter jusqu'à dix que je sombre dans un profond sommeil. Juste au moment ou je change d'avis et décide de vivre avec ma tumeur.
Je plonge la tête la première dans le monde abyssal contenu dans mon crâne. L'obscurité est plus palpable que d'habitude, plus sombre. Elle est dense comme de l'eau, et je lutte pour avancer car chacun de mes mouvements créé un courant qui m'emporte. Je distingue des silhouettes qui nagent autour de moi, avec des rires moqueurs qui me parviennent déformés et monstrueux. Certainement des gobelins.
C'est comme si j'allais me noyer dans le monde pesant de mon esprit, comme si mes os allaient céder sous la pression et la noirceur de certaines certitudes. On flotte parce que c'est tout ce qu'on sait faire. Et on veut pas savoir ce qu'il y a au fond de l'abysse, alors on raconte à tout le monde qu'il n'y a ni haut ni bas.
Mais pas moi. J'agite les jambes pour plonger vers ce qui me semble être le fond de l'univers. Il fait de plus en plus sombre à mesure que j'avance. Après quelques brasses, j'aperçois une ville au loin, qui me redonne le sens des perspectives.
C'est alors que je réalise à quelle vitesse vertigineuse je chute vers l'abysse. La ville se rapproche à toute allure, et très vite je comprends que c'est Paris. Avec le néant au delà du périphérique, parce que j'ai un esprit assez étriqué. Les immeubles haussmaniens deviennent des camion lancés à pleine vitesse contre moi, et c'est lorsque j'arrive à finalement distinguer des piétons que j'en viens à admettre que je vais me crasher la gueule.
Je ferme les yeux aussi puissamment que possible. Je mets mes bras devant ma tête, comme si ils pouvaient me protéger d'une chute de plusieurs kilomètres. Je sens un choc sourd qui engourdit tout mon corps, comme si je passais d'une densité de liquide à une autre. Le nouveau liquide c'est de l'eau, je le sais avant même d'ouvrir les yeux.
Mon dos vient doucement heurter une surface solide, et mes poumons se remettent à fonctionner normalement. Je commence à étouffer, et me débats vigoureusement, ce qui me fait très vite sortir de l'eau. En aspirant une grande gorgée d'air, j'inspecte les environs autour de moi.
Je suis chez moi. Littéralement.
Je suis dans ma baignoire, dans ma salle de bain, dans mon appartement. Je m'extrais de l'eau, et tente de reprendre mes esprits. Des bruits me parviennent du salon, à travers la porte. Des bruits de combats et de créatures hurlantes.
Je réajuste ma robe d'hôpital trempée, et je pousse la porte. Xavier est en train de jouer sur mon ordinateur, pendant que Vincent dort tout habillé sur mon lit. Je donne des petits coups sur le mur pour capter l'attention de Xavier. Il se retourne vers moi, et m'annonce qu'il a emprunté mon personnage.
-Je comprends pas pourquoi tu prends toujours le magicien, râle-t-il. Un chevalier c'est tellement plus efficace...
-Moi je suis le magicien, pas le chevalier, dis-je.
-C'est sensé être profond, comme phrase ?
Vincent grogne dans son sommeil, et se retourne. Je vais m'assoir sur le canapé, un peu chancelant. La vie va comme ça, on est à Genève mais on est aussi à Paris. On est partout à la fois, et c'est épuisant. J'attrape une cigarette dans le paquet de Xavier, qui me reproche de ne pas attendre sa permission. Je lui demande pourquoi ils sont chez moi.
-On est plus en sécurité ici, m'explique-t-il. Tu verras quand tu rentreras que c'est vraiment la merde à Paris. Alors, c'est bien la Suisse ?
-Je suis en train de me faire opérer.
-C'est bien, mec. Ça veut dire que t'as fait le bon choix.
-Ouais.
Vincent peste contre un serveur imaginaire qui lui a apporté de la salade, et demande un steak avant de s'installer sur le dos. J'essaye de faire des ronds de fumée, pour me donner un air décontracté, mais sans succès. Je crois que je sais de quoi j'ai envie.
J'annonce à Xavier que j'ai un truc à faire, en attrapant des vêtements. Je regrette un peu d'avoir laissé mon manteau d'hiver à Genève. Je confie à mon ami que Roger Federer visite l'hôpital dans lequel je suis.
-Franchement, le monde tourne un peu trop autour des tennismen, me répond-il. Tu vas quand même pas sortir ?
-Si.
-Fais-moi confiance, tu ferais mieux de rester ici.
J'enfile le plus gros pull que je trouve et me dirige vers la porte. Vincent maugrée que son steak pue le foutre et traite son serveur de pédé. Xavier m'avoue que je manque un peu au moustachu. Je souris et réponds que je finirai par rentrer, avant de sortir de l'appartement.
Je descends les escaliers quatre à quatre, et me laisse cueillir par la fraîcheur de la rue. Je me presse vers le métro pour le trouver fermé.
Je décide de faire preuve de courage et de me lancer à l'assaut de la ville. J'accélère mon pas et rencontre sur ma route des rues désertes, jonchées de débris. Je passe devant plusieurs boutiques éventrées, et de nombreuses voitures retournées.
C'est comme si Paris avait été bombardée, c'est le même calme froid et cinglé qui y règne. Le soleil bas de l'après-midi se reflète sur les débris de verre dont les trottoirs sont couverts, et la rue est envahie par une lumière aveuglante. Je marche pendant une bonne heure sans croiser personne, et je ne sais pas trop si je traverse le répit d'après ou d'avant la catastrophe.
Je pousse la porte de l'immeuble que je cherchais, qui a l'air relativement épargné, malgré quelques tags qui proclament la mort prochaine du président. Je monte les escaliers et remarque qu'un léger picotement se fait sentir dans mon genou, à l'endroit où se trouve ma tumeur. Je sonne chez Martine, et elle m'ouvre d'un air surpris.
-Tu es pas vraiment là, c'est ça ? me demande-t-elle.
-Je suis en train de me faire opérer.
Elle a un sourire un peu mélancolique, que je ne lui avais jamais vu. Elle m'invite à rentrer, et je vais m'assoir sur le canapé pour masser mon genou, qui me brûle un peu. Je lui demande pour l'emmerder gentiment si cette fois elle m'a attendu.
-Le problème, répond-elle, c'est que j'arrive pas à trouver quelqu'un d'aussi con. Alors je t'attends.
-Je rentre bientôt.
-De toute façon, je vais aller passer un mois ou deux à Marseille, il paraît que c'est plus sûr. Alors rentre pas trop vite.
-Je ferai ce que je peux.
Elle s'allume une cigarette, et me fait le plus beau sourire de la journée. Elle m'embrasse du bout des lèvres, comme si elle craignait que je sois un fantôme. Et soudain, une douleur fulgurante s'empare de mon genou. Je hurle par réflexe, et Martine écarte ses bras de moi subitement, et fait tomber un bibelot.
Je me recroqueville sur le canapé, sentant une lame entailler ma chair au niveau de la rotule. Je crois que dès que je reviendrai, je vais avoir une longue discussion avec l'anesthésiste. J'annonce à Martine que l'opération commence, et sans rien dire, elle s'assoit à côté de moi et passe sa main sur ma joue. Je m'excuse de n'être toujours pas bien rasé, mais elle me répond qu'elle s'en fout.
Je prends mon mal en patience. En position fœtale, la tête posée sur les cuisses de Martine, j'essaye de ne pas penser à mon genou. J'ai l'impression que nous restons des années ainsi, comme des statues affaiblies. Imperceptiblement, je sens des frissons parcourir son corps chaque fois je pousse un petit gémissement, et si je ne la connaissais pas un peu je jurerais qu'elle va se mettre à pleurer.
Les nuages défilent par la fenêtre, ça et là contrecarrés par des colonnes de fumée s'élevant de la capitale. Les heures passent pendant que je serre les dents, et ni Martine ni moi n'osons dire un mot.
Puis la douleur s'estompe un peu, après une attente interminable. Je prends de grandes inspirations, et déplie péniblement mon corps trop grand. Comme tout à l'heure dans la rue, je n'arrive pas à me situer avant ou après la catastrophe.
Martine me demande comment elle aura de mes nouvelles maintenant qu'il n'y a plus ni internet ni téléphone. Je lui explique qu'elle n'aura pas besoin d'être rassurée, parce que j'irai forcément bien. Que je me serais pas fait chier comme ça pour aller en Suisse, sinon.
Je sens mon corps devenir plus léger, plus flottant. Comme si l'air devenait peu à peu liquide. J'explique avec empressement à Martine que je vais devoir y retourner. Elle m'embrasse et me demande de lui ramener du chocolat.
-Fais gaffe pendant le trajet, dis-je.
-C'est à toi qu'il faut dire ça.
Elle a raison. Un courant violent m'emmène en tourbillonnant vers le plafond, que je traverse sans abîmer. Je passe ainsi plusieurs étages, et me retrouve projeté au dessus de Paris. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le clapotis de l'air dans mes oreilles. Mon corps est transporté à toute vitesse dans l'univers intangible.
Le truc c'est qu'on ne sait jamais se situer par rapport aux catastrophes, c'est pour ça que toutes les prédictions sont fausses, et que le futur nous échappe autant. On est trimballé à pleine vitesse à travers des océans inconnus, et même si souvent on a des intuitions, au final on sait jamais où on va atterrir.
J'ouvre les yeux. Mon genou me brûle, et le visage de Roger Federer m'observe avec bienveillance. Ce n'est pas que le monde tourne autour des tennismen, c'est qu'il ne tourne que pour eux. Et que je n'arrive pas à tenir une raquette correctement.
Aux côtés de Federer se trouve une infirmière qui m'explique que le sportif a accepté d'attendre que je me réveille pour venir me visiter.
-Tu vas le faire, mec ! m'encourage-t-il.
Faire quoi, ça j'en sais rien.
Notes : -Rendre scène avec Martine moins niaise
-Développer le personnage de Roger Federer
Prochainement : Martine introuvable
Un anesthésiste m'explique que je me sens persécuté, en me demandant de cracher mon chewing-gum. Il me tend une poubelle, et déplore que l'opération ait lieu aujourd'hui pendant la visite de Federer.
-Moi je le verrai, ajoute-t-il, mais vous quand vous vous réveillerez il sera sans doute parti.
-Je regarde pas le tennis.
-Moi non plus. Mais ici il est plus aimé que Gandhi. Il donne une image glorieuse de notre peuple à l'étranger.
-Pas tant que ça, vous savez. On continue à se foutre pas mal de vous.
Il me jette un coup d'œil un peu haineux, en me demandant de compter jusqu'à dix. Il pose un tuyaux géant sur mon visage, qui englobe ma bouche et mon nez. J'arrive pas à croire que la dernière phrase que je laisserai à la postérité si je meurs pendant l'opération soit pour pour rabaisser les suisses.
Je n'ai pas le temps de compter jusqu'à dix que je sombre dans un profond sommeil. Juste au moment ou je change d'avis et décide de vivre avec ma tumeur.
Je plonge la tête la première dans le monde abyssal contenu dans mon crâne. L'obscurité est plus palpable que d'habitude, plus sombre. Elle est dense comme de l'eau, et je lutte pour avancer car chacun de mes mouvements créé un courant qui m'emporte. Je distingue des silhouettes qui nagent autour de moi, avec des rires moqueurs qui me parviennent déformés et monstrueux. Certainement des gobelins.
C'est comme si j'allais me noyer dans le monde pesant de mon esprit, comme si mes os allaient céder sous la pression et la noirceur de certaines certitudes. On flotte parce que c'est tout ce qu'on sait faire. Et on veut pas savoir ce qu'il y a au fond de l'abysse, alors on raconte à tout le monde qu'il n'y a ni haut ni bas.
Mais pas moi. J'agite les jambes pour plonger vers ce qui me semble être le fond de l'univers. Il fait de plus en plus sombre à mesure que j'avance. Après quelques brasses, j'aperçois une ville au loin, qui me redonne le sens des perspectives.
C'est alors que je réalise à quelle vitesse vertigineuse je chute vers l'abysse. La ville se rapproche à toute allure, et très vite je comprends que c'est Paris. Avec le néant au delà du périphérique, parce que j'ai un esprit assez étriqué. Les immeubles haussmaniens deviennent des camion lancés à pleine vitesse contre moi, et c'est lorsque j'arrive à finalement distinguer des piétons que j'en viens à admettre que je vais me crasher la gueule.
Je ferme les yeux aussi puissamment que possible. Je mets mes bras devant ma tête, comme si ils pouvaient me protéger d'une chute de plusieurs kilomètres. Je sens un choc sourd qui engourdit tout mon corps, comme si je passais d'une densité de liquide à une autre. Le nouveau liquide c'est de l'eau, je le sais avant même d'ouvrir les yeux.
Mon dos vient doucement heurter une surface solide, et mes poumons se remettent à fonctionner normalement. Je commence à étouffer, et me débats vigoureusement, ce qui me fait très vite sortir de l'eau. En aspirant une grande gorgée d'air, j'inspecte les environs autour de moi.
Je suis chez moi. Littéralement.
Je suis dans ma baignoire, dans ma salle de bain, dans mon appartement. Je m'extrais de l'eau, et tente de reprendre mes esprits. Des bruits me parviennent du salon, à travers la porte. Des bruits de combats et de créatures hurlantes.
Je réajuste ma robe d'hôpital trempée, et je pousse la porte. Xavier est en train de jouer sur mon ordinateur, pendant que Vincent dort tout habillé sur mon lit. Je donne des petits coups sur le mur pour capter l'attention de Xavier. Il se retourne vers moi, et m'annonce qu'il a emprunté mon personnage.
-Je comprends pas pourquoi tu prends toujours le magicien, râle-t-il. Un chevalier c'est tellement plus efficace...
-Moi je suis le magicien, pas le chevalier, dis-je.
-C'est sensé être profond, comme phrase ?
Vincent grogne dans son sommeil, et se retourne. Je vais m'assoir sur le canapé, un peu chancelant. La vie va comme ça, on est à Genève mais on est aussi à Paris. On est partout à la fois, et c'est épuisant. J'attrape une cigarette dans le paquet de Xavier, qui me reproche de ne pas attendre sa permission. Je lui demande pourquoi ils sont chez moi.
-On est plus en sécurité ici, m'explique-t-il. Tu verras quand tu rentreras que c'est vraiment la merde à Paris. Alors, c'est bien la Suisse ?
-Je suis en train de me faire opérer.
-C'est bien, mec. Ça veut dire que t'as fait le bon choix.
-Ouais.
Vincent peste contre un serveur imaginaire qui lui a apporté de la salade, et demande un steak avant de s'installer sur le dos. J'essaye de faire des ronds de fumée, pour me donner un air décontracté, mais sans succès. Je crois que je sais de quoi j'ai envie.
J'annonce à Xavier que j'ai un truc à faire, en attrapant des vêtements. Je regrette un peu d'avoir laissé mon manteau d'hiver à Genève. Je confie à mon ami que Roger Federer visite l'hôpital dans lequel je suis.
-Franchement, le monde tourne un peu trop autour des tennismen, me répond-il. Tu vas quand même pas sortir ?
-Si.
-Fais-moi confiance, tu ferais mieux de rester ici.
J'enfile le plus gros pull que je trouve et me dirige vers la porte. Vincent maugrée que son steak pue le foutre et traite son serveur de pédé. Xavier m'avoue que je manque un peu au moustachu. Je souris et réponds que je finirai par rentrer, avant de sortir de l'appartement.
Je descends les escaliers quatre à quatre, et me laisse cueillir par la fraîcheur de la rue. Je me presse vers le métro pour le trouver fermé.
Je décide de faire preuve de courage et de me lancer à l'assaut de la ville. J'accélère mon pas et rencontre sur ma route des rues désertes, jonchées de débris. Je passe devant plusieurs boutiques éventrées, et de nombreuses voitures retournées.
C'est comme si Paris avait été bombardée, c'est le même calme froid et cinglé qui y règne. Le soleil bas de l'après-midi se reflète sur les débris de verre dont les trottoirs sont couverts, et la rue est envahie par une lumière aveuglante. Je marche pendant une bonne heure sans croiser personne, et je ne sais pas trop si je traverse le répit d'après ou d'avant la catastrophe.
Je pousse la porte de l'immeuble que je cherchais, qui a l'air relativement épargné, malgré quelques tags qui proclament la mort prochaine du président. Je monte les escaliers et remarque qu'un léger picotement se fait sentir dans mon genou, à l'endroit où se trouve ma tumeur. Je sonne chez Martine, et elle m'ouvre d'un air surpris.
-Tu es pas vraiment là, c'est ça ? me demande-t-elle.
-Je suis en train de me faire opérer.
Elle a un sourire un peu mélancolique, que je ne lui avais jamais vu. Elle m'invite à rentrer, et je vais m'assoir sur le canapé pour masser mon genou, qui me brûle un peu. Je lui demande pour l'emmerder gentiment si cette fois elle m'a attendu.
-Le problème, répond-elle, c'est que j'arrive pas à trouver quelqu'un d'aussi con. Alors je t'attends.
-Je rentre bientôt.
-De toute façon, je vais aller passer un mois ou deux à Marseille, il paraît que c'est plus sûr. Alors rentre pas trop vite.
-Je ferai ce que je peux.
Elle s'allume une cigarette, et me fait le plus beau sourire de la journée. Elle m'embrasse du bout des lèvres, comme si elle craignait que je sois un fantôme. Et soudain, une douleur fulgurante s'empare de mon genou. Je hurle par réflexe, et Martine écarte ses bras de moi subitement, et fait tomber un bibelot.
Je me recroqueville sur le canapé, sentant une lame entailler ma chair au niveau de la rotule. Je crois que dès que je reviendrai, je vais avoir une longue discussion avec l'anesthésiste. J'annonce à Martine que l'opération commence, et sans rien dire, elle s'assoit à côté de moi et passe sa main sur ma joue. Je m'excuse de n'être toujours pas bien rasé, mais elle me répond qu'elle s'en fout.
Je prends mon mal en patience. En position fœtale, la tête posée sur les cuisses de Martine, j'essaye de ne pas penser à mon genou. J'ai l'impression que nous restons des années ainsi, comme des statues affaiblies. Imperceptiblement, je sens des frissons parcourir son corps chaque fois je pousse un petit gémissement, et si je ne la connaissais pas un peu je jurerais qu'elle va se mettre à pleurer.
Les nuages défilent par la fenêtre, ça et là contrecarrés par des colonnes de fumée s'élevant de la capitale. Les heures passent pendant que je serre les dents, et ni Martine ni moi n'osons dire un mot.
Puis la douleur s'estompe un peu, après une attente interminable. Je prends de grandes inspirations, et déplie péniblement mon corps trop grand. Comme tout à l'heure dans la rue, je n'arrive pas à me situer avant ou après la catastrophe.
Martine me demande comment elle aura de mes nouvelles maintenant qu'il n'y a plus ni internet ni téléphone. Je lui explique qu'elle n'aura pas besoin d'être rassurée, parce que j'irai forcément bien. Que je me serais pas fait chier comme ça pour aller en Suisse, sinon.
Je sens mon corps devenir plus léger, plus flottant. Comme si l'air devenait peu à peu liquide. J'explique avec empressement à Martine que je vais devoir y retourner. Elle m'embrasse et me demande de lui ramener du chocolat.
-Fais gaffe pendant le trajet, dis-je.
-C'est à toi qu'il faut dire ça.
Elle a raison. Un courant violent m'emmène en tourbillonnant vers le plafond, que je traverse sans abîmer. Je passe ainsi plusieurs étages, et me retrouve projeté au dessus de Paris. Je ferme les yeux et me laisse bercer par le clapotis de l'air dans mes oreilles. Mon corps est transporté à toute vitesse dans l'univers intangible.
Le truc c'est qu'on ne sait jamais se situer par rapport aux catastrophes, c'est pour ça que toutes les prédictions sont fausses, et que le futur nous échappe autant. On est trimballé à pleine vitesse à travers des océans inconnus, et même si souvent on a des intuitions, au final on sait jamais où on va atterrir.
J'ouvre les yeux. Mon genou me brûle, et le visage de Roger Federer m'observe avec bienveillance. Ce n'est pas que le monde tourne autour des tennismen, c'est qu'il ne tourne que pour eux. Et que je n'arrive pas à tenir une raquette correctement.
Aux côtés de Federer se trouve une infirmière qui m'explique que le sportif a accepté d'attendre que je me réveille pour venir me visiter.
-Tu vas le faire, mec ! m'encourage-t-il.
Faire quoi, ça j'en sais rien.
Notes : -Rendre scène avec Martine moins niaise
-Développer le personnage de Roger Federer
Prochainement : Martine introuvable
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