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9 février 2010
22. Xavier doute
-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
2 février 2010
21. Roger prend son temps
Ça passe jamais vraiment loin. On déploie pas mal d'efforts, mais on a jamais suffisamment de temps au fond, parce qu'une fois qu'on a terminé il faut recommencer un autre truc. Alors on se presse et on cherche pas à comprendre.
Pourtant c'est pas l'envie qui nous manque.
Je sais plus vraiment si je suis en Suisse ou à Paris. Je sais pas si la douleur dans mon genou est réelle ou si c'est un mauvais rêve. Et j'en viens même à douter de l'existence de Roger.
-Tu étais pas à l'hosto ?
-Inverse pas les rôles, me répond-il.
Roger marche vite dans les couloirs de l'hôpital, et je peine à le suivre avec mes béquilles. C'est peut-être l'effet de la morphine, mais je commence à me demander si c'est moi qui suis imaginé. Les fenêtres laissent passer une lumière inquiétante, qui pourrait paraître irréelle. Je commence à avoir envie de tout casser.
J'annonce à Roger qu'on rentre à Paris, et il a une moue dubitative. Je lui demande ce qu'il a, et il prend un air faussement mystérieux en regardant les montagnes par la fenêtre. Les montagnes sont tapissées d'herbe et de neige, et baignent elles aussi dans la lumière étrange. Mais c'est peut-être simplement la Suisse qui est comme ça, et il suffit de s'habituer.
-En théorie c'est une bonne idée, sifflote Roger en faisant l'intéressant.
Un peu maladroitement à cause de mes béquilles, je l'attrape par le col et le plaque contre le mur. Je sens mon corps se tendre dans un irrépressible besoin de taper dans quelque chose ou quelqu'un, ne serais-ce que pour me prouver que mes poings sont réels. J'ordonne à Roger de cesser de jouer au ténébreux de merde, et de répondre franchement.
-Mais putain, grogne-t-il, essaye pour une fois de réfléchir un peu avant de foncer comme un con.
Rien à foutre. On va pas se poser pour s'interroger sur la meilleure chose à faire, parce que ça changera rien et qu'on a pas toutes les informations. On fonce sur les murs parce qu'on veut savoir ce qu'il y a derrière. Ce qui est con c'est de rester planté à essayer de le deviner.
-On rentre, dis-je. Point barre.
Je reprends ma marche à béquilles jusqu'à ma chambre. Roger me suit en flânant, comme s'il avait largement le temps de me rattraper plus tard. Et même si c'est vrai, c'est quand même vexant. J'attrape mon manteau d'hiver, parce que je risque d'en avoir sacrément besoin.
Je jette un dernier regard à la chambre, qui perd peu à peu en consistance, jusqu'à devenir légèrement transparente. Elle se range dans mes souvenirs, et il est probable que je finisse par oublier cet épisode de mes aventures.
Si tout n'était pas toujours aussi flou, on aurait certainement plus de mal à se souvenir. Parce que la mémoire est ainsi faite qu'elle a besoin d'être réécrite pour exister. Enfin j'espère.
Putain, faites que je sois pas en train de délirer, je crois pas que je supporterais de me planter une fois de plus.
Je commence à m'habituer aux béquilles, et j'ai déjà presque oublié pourquoi j'ai mal au genou. Mais je reconnais ce sentier, ainsi que cette montagne sur ma gauche. J'ai déjà vu cette rangée d'arbres et même la lumière me paraît plus familière. Le soleil a des rayons bas et chauds, qui se dessinent entre les nuages, et nous parlent de la France.
-Tu dis que la lumière a l'air française ? me demande Roger avec un rictus.
-Je dis rien. La Suisse finit par là-bas.
Un détour du sentier m'induit en erreur. Ça ressemble à tout sauf à une frontière. Ce sont des baraquements bourrés de soldats qui attendent eux aussi des jours meilleurs. Ils jouent aux cartes, rigolent dans des langues étrangères, et ne se soucient pas de ce pays au delà des montagnes qui bascule.
Peut-être que Roger Federer a un jet privé qui pourrait nous ramener chez nous, mais maintenant je sais que je ne l'ai jamais rencontré. J'essaye de toutes mes forces de me dire qu'après tout ce n'est qu'une frontière, et qu'au pire ce n'est pas un soldat suisse qui peut vous empêcher de passer. Et puis je remarque les casques bleus des hommes postés en garnison.
J'ai envie d'aller pleurnicher à l'ONU en leur demandant pourquoi mon peuple est à ce point détesté. Pourquoi on ne nous laisse pas laver notre linge sale en famille. Roger me demande si je pensais que je pourrais rentrer en France sans obstacle.
-Enfin merde, dis-je, c'est juste des émeutes. Je vois pas pourquoi le reste du monde s'en mêlerait...
-Arrête de jouer à l'abruti. Tu sais que c'est pas « juste des émeutes ».
Je sais pas ce que c'est. Honnêtement. Je dirais que ça vaut la peine d'être raconté, mais j'ai pas assez de recul pour dire ce que c'est, et puis encore une fois j'ai pas toutes les clefs pour comprendre.
Le trucs c'est qu'on est tout petit. On est au milieu de la tourmente, et on pige que dalle parce que tout nous dépasse. Alors les ogres en profitent pour nous gouverner. Il savent qu'on manque de force et ils nous expliquent que c'est pour ça qu'ils vont décider à notre place. Et quand enfin on atteint le point où on en a marre de s'en prendre plein la gueule et qu'on commence à rendre les coups, les ogres d'autres pays nous envoient les casques bleus.
Nous sommes tout petits et les montagnes sont immenses. Mais nous sommes beaucoup et nous n'avons pas peur. Nous continuerons à rendre les coups. Je voudrais que tout ce qu'on fait ait un réel impact, mais je me contenterai de casser un ou deux genoux.
Roger et moi allons à la rencontre des soldats, sans peur, puisque de toute façon un casque bleu n'est pas autorisé à ouvrir le feu. Je demande à ce qui semble être un groupe de soldats belges si je peux passer la frontière et ils explosent de rire.
-Bien sûr, plaisante l'un d'eux. C'est pas dans ce sens là que la frontière est bloquée. Vous réfléchissez, vous les français ?
-On se pose la même question à votre sujet. Sauf que nous on a plus de prix Nobels.
Ils rient de bon cœur, et me conseillent de faire gaffe à pas me faire piquer mes béquilles dans mon pays d'enragés. Roger tente lui aussi une blague, qui tombe à plat.
Puis nous nous remettons en route. Nous passons entre les baraquements improvisés et les caisses de matériel empilées. Le sol est étonnamment plat pour une route de montagne. Roger est encore à la traine, mais je n'ai vraiment pas envie de passer mon temps à l'attendre, et j'accélère le rythme.
Je passe devant plusieurs rangées de soldats hilares, qui se foutent de moi dans plusieurs langues, et lorsque j'arrive à la frontière un anglais m'ouvre la barrière en tentant de garder son sérieux. Il me souhaite bon courage, et j'entends derrière-moi des soldats applaudir.
Roger me rattrape en trottinant, lui aussi un peu amusé par mon obstination. Je suis un infirme qui court se faire amocher, c'est drôle après tout. Mais mes enjambées à béquilles sont vastes, et j'ai la rage de ne pas tout comprendre. Je suis haineux et revanchard, et je vais me frayer un chemin à travers le monde réel, parce que j'en ai décidément marre de ne rien connaître à rien.
J'explique à Roger que si je suis pressé, c'est parce que la vie file comme une roquette sans système de guidage, et que cette roquette est peut-être imaginée, ou pas, et que de toute manière la plupart du temps elle manque sa cible. Mais qu'elle explose toujours.
-Tu devrais le reformuler, me conseille Roger. C'est pas très clair.
Je pose mes béquilles, et prends quelques secondes pour reposer mon genou. Le temps dévale les montagnes, la lumière nous écorche, et les gens passent leur existence à essayer de rattraper leur retard. Je vais pas hurler, parce que ce serait exagéré.
Roger me fait remarquer que j'ai besoin de repos, et me rappelle qu'il y a quelques heures à peine je sortais du coma. Mais je ne sais pas si j'ai continué à exister pendant que je dormais. Moi qui n'envisage même pas d'être tangible avant un bon café.
-T'es jeune, me rassure Roger avec un air soudain un peu inquiet. T'as le temps de te planter mille fois.
-Le problème c'est que je vais certainement continuer à écrire des histoires de chevaliers et me faire faire d'autres tatouages.
-Et alors ?
Un avion de chasse passe au dessus de nos têtes, avec un bruit assourdissant. C'est la merde partout et c'est pas un apprenti écrivain qui va aggraver la situation.
Les montagnes qui nous entourent se font moins menaçantes, et je commence à comprendre qu'elles existent vraiment. Le vent et la lumière ne sont pas imaginés, parce que mon esprit n'est pas aussi fou et changeant.
C'est la vraie vie qui m'attend ensuite, avec ses douleurs au genou et ses guerres civiles. Et elle m'attendra même si je prend mon temps.
Note : Attention à ne pas se mettre les belges à dos
Prochainement : Xavier doute
Pourtant c'est pas l'envie qui nous manque.
Je sais plus vraiment si je suis en Suisse ou à Paris. Je sais pas si la douleur dans mon genou est réelle ou si c'est un mauvais rêve. Et j'en viens même à douter de l'existence de Roger.
-Tu étais pas à l'hosto ?
-Inverse pas les rôles, me répond-il.
Roger marche vite dans les couloirs de l'hôpital, et je peine à le suivre avec mes béquilles. C'est peut-être l'effet de la morphine, mais je commence à me demander si c'est moi qui suis imaginé. Les fenêtres laissent passer une lumière inquiétante, qui pourrait paraître irréelle. Je commence à avoir envie de tout casser.
J'annonce à Roger qu'on rentre à Paris, et il a une moue dubitative. Je lui demande ce qu'il a, et il prend un air faussement mystérieux en regardant les montagnes par la fenêtre. Les montagnes sont tapissées d'herbe et de neige, et baignent elles aussi dans la lumière étrange. Mais c'est peut-être simplement la Suisse qui est comme ça, et il suffit de s'habituer.
-En théorie c'est une bonne idée, sifflote Roger en faisant l'intéressant.
Un peu maladroitement à cause de mes béquilles, je l'attrape par le col et le plaque contre le mur. Je sens mon corps se tendre dans un irrépressible besoin de taper dans quelque chose ou quelqu'un, ne serais-ce que pour me prouver que mes poings sont réels. J'ordonne à Roger de cesser de jouer au ténébreux de merde, et de répondre franchement.
-Mais putain, grogne-t-il, essaye pour une fois de réfléchir un peu avant de foncer comme un con.
Rien à foutre. On va pas se poser pour s'interroger sur la meilleure chose à faire, parce que ça changera rien et qu'on a pas toutes les informations. On fonce sur les murs parce qu'on veut savoir ce qu'il y a derrière. Ce qui est con c'est de rester planté à essayer de le deviner.
-On rentre, dis-je. Point barre.
Je reprends ma marche à béquilles jusqu'à ma chambre. Roger me suit en flânant, comme s'il avait largement le temps de me rattraper plus tard. Et même si c'est vrai, c'est quand même vexant. J'attrape mon manteau d'hiver, parce que je risque d'en avoir sacrément besoin.
Je jette un dernier regard à la chambre, qui perd peu à peu en consistance, jusqu'à devenir légèrement transparente. Elle se range dans mes souvenirs, et il est probable que je finisse par oublier cet épisode de mes aventures.
Si tout n'était pas toujours aussi flou, on aurait certainement plus de mal à se souvenir. Parce que la mémoire est ainsi faite qu'elle a besoin d'être réécrite pour exister. Enfin j'espère.
Putain, faites que je sois pas en train de délirer, je crois pas que je supporterais de me planter une fois de plus.
Je commence à m'habituer aux béquilles, et j'ai déjà presque oublié pourquoi j'ai mal au genou. Mais je reconnais ce sentier, ainsi que cette montagne sur ma gauche. J'ai déjà vu cette rangée d'arbres et même la lumière me paraît plus familière. Le soleil a des rayons bas et chauds, qui se dessinent entre les nuages, et nous parlent de la France.
-Tu dis que la lumière a l'air française ? me demande Roger avec un rictus.
-Je dis rien. La Suisse finit par là-bas.
Un détour du sentier m'induit en erreur. Ça ressemble à tout sauf à une frontière. Ce sont des baraquements bourrés de soldats qui attendent eux aussi des jours meilleurs. Ils jouent aux cartes, rigolent dans des langues étrangères, et ne se soucient pas de ce pays au delà des montagnes qui bascule.
Peut-être que Roger Federer a un jet privé qui pourrait nous ramener chez nous, mais maintenant je sais que je ne l'ai jamais rencontré. J'essaye de toutes mes forces de me dire qu'après tout ce n'est qu'une frontière, et qu'au pire ce n'est pas un soldat suisse qui peut vous empêcher de passer. Et puis je remarque les casques bleus des hommes postés en garnison.
J'ai envie d'aller pleurnicher à l'ONU en leur demandant pourquoi mon peuple est à ce point détesté. Pourquoi on ne nous laisse pas laver notre linge sale en famille. Roger me demande si je pensais que je pourrais rentrer en France sans obstacle.
-Enfin merde, dis-je, c'est juste des émeutes. Je vois pas pourquoi le reste du monde s'en mêlerait...
-Arrête de jouer à l'abruti. Tu sais que c'est pas « juste des émeutes ».
Je sais pas ce que c'est. Honnêtement. Je dirais que ça vaut la peine d'être raconté, mais j'ai pas assez de recul pour dire ce que c'est, et puis encore une fois j'ai pas toutes les clefs pour comprendre.
Le trucs c'est qu'on est tout petit. On est au milieu de la tourmente, et on pige que dalle parce que tout nous dépasse. Alors les ogres en profitent pour nous gouverner. Il savent qu'on manque de force et ils nous expliquent que c'est pour ça qu'ils vont décider à notre place. Et quand enfin on atteint le point où on en a marre de s'en prendre plein la gueule et qu'on commence à rendre les coups, les ogres d'autres pays nous envoient les casques bleus.
Nous sommes tout petits et les montagnes sont immenses. Mais nous sommes beaucoup et nous n'avons pas peur. Nous continuerons à rendre les coups. Je voudrais que tout ce qu'on fait ait un réel impact, mais je me contenterai de casser un ou deux genoux.
Roger et moi allons à la rencontre des soldats, sans peur, puisque de toute façon un casque bleu n'est pas autorisé à ouvrir le feu. Je demande à ce qui semble être un groupe de soldats belges si je peux passer la frontière et ils explosent de rire.
-Bien sûr, plaisante l'un d'eux. C'est pas dans ce sens là que la frontière est bloquée. Vous réfléchissez, vous les français ?
-On se pose la même question à votre sujet. Sauf que nous on a plus de prix Nobels.
Ils rient de bon cœur, et me conseillent de faire gaffe à pas me faire piquer mes béquilles dans mon pays d'enragés. Roger tente lui aussi une blague, qui tombe à plat.
Puis nous nous remettons en route. Nous passons entre les baraquements improvisés et les caisses de matériel empilées. Le sol est étonnamment plat pour une route de montagne. Roger est encore à la traine, mais je n'ai vraiment pas envie de passer mon temps à l'attendre, et j'accélère le rythme.
Je passe devant plusieurs rangées de soldats hilares, qui se foutent de moi dans plusieurs langues, et lorsque j'arrive à la frontière un anglais m'ouvre la barrière en tentant de garder son sérieux. Il me souhaite bon courage, et j'entends derrière-moi des soldats applaudir.
Roger me rattrape en trottinant, lui aussi un peu amusé par mon obstination. Je suis un infirme qui court se faire amocher, c'est drôle après tout. Mais mes enjambées à béquilles sont vastes, et j'ai la rage de ne pas tout comprendre. Je suis haineux et revanchard, et je vais me frayer un chemin à travers le monde réel, parce que j'en ai décidément marre de ne rien connaître à rien.
J'explique à Roger que si je suis pressé, c'est parce que la vie file comme une roquette sans système de guidage, et que cette roquette est peut-être imaginée, ou pas, et que de toute manière la plupart du temps elle manque sa cible. Mais qu'elle explose toujours.
-Tu devrais le reformuler, me conseille Roger. C'est pas très clair.
Je pose mes béquilles, et prends quelques secondes pour reposer mon genou. Le temps dévale les montagnes, la lumière nous écorche, et les gens passent leur existence à essayer de rattraper leur retard. Je vais pas hurler, parce que ce serait exagéré.
Roger me fait remarquer que j'ai besoin de repos, et me rappelle qu'il y a quelques heures à peine je sortais du coma. Mais je ne sais pas si j'ai continué à exister pendant que je dormais. Moi qui n'envisage même pas d'être tangible avant un bon café.
-T'es jeune, me rassure Roger avec un air soudain un peu inquiet. T'as le temps de te planter mille fois.
-Le problème c'est que je vais certainement continuer à écrire des histoires de chevaliers et me faire faire d'autres tatouages.
-Et alors ?
Un avion de chasse passe au dessus de nos têtes, avec un bruit assourdissant. C'est la merde partout et c'est pas un apprenti écrivain qui va aggraver la situation.
Les montagnes qui nous entourent se font moins menaçantes, et je commence à comprendre qu'elles existent vraiment. Le vent et la lumière ne sont pas imaginés, parce que mon esprit n'est pas aussi fou et changeant.
C'est la vraie vie qui m'attend ensuite, avec ses douleurs au genou et ses guerres civiles. Et elle m'attendra même si je prend mon temps.
Note : Attention à ne pas se mettre les belges à dos
Prochainement : Xavier doute
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