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6 avril 2010
29. Roger cherche l'imprévu
-C'est qui le photographe ?
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
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23 mars 2010
27. Barry me poursuit
Le fusil à pompe étincelle dans mes mains, comme une créature un peu folle. Il renvoie le soleil brutal qui passe entre les branches des arbres, et me fait froncer les sourcils. Mon arme fume encore et je suis couvert de sang.
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.
Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.
Note : Brouillard un peu trop appuyé
Prochainement : Lucien insiste
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.
Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.
Note : Brouillard un peu trop appuyé
Prochainement : Lucien insiste
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