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6 avril 2010
29. Roger cherche l'imprévu
-C'est qui le photographe ?
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.
Note : Trop de cigarettes
Prochainement : Les gens sur le chemin
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23 mars 2010
27. Barry me poursuit
Le fusil à pompe étincelle dans mes mains, comme une créature un peu folle. Il renvoie le soleil brutal qui passe entre les branches des arbres, et me fait froncer les sourcils. Mon arme fume encore et je suis couvert de sang.
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.
Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.
Note : Brouillard un peu trop appuyé
Prochainement : Lucien insiste
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.
Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.
Note : Brouillard un peu trop appuyé
Prochainement : Lucien insiste
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11 novembre 2009
01. Xavier doit mourir
-Mec, tu ne veux pas me laisser t’aider…
Xavier prononce ces mots avec toute la sincérité dont est capable un homme qui vous adresse la parole en jouant à un jeu vidéo. Le doigt crispé sur la souris de l’ordinateur, il tente d’empiler des petites boules de couleur par groupes de trois pour les faire disparaître.
-De toute façon je te laisse pas le choix, continue-t-il. Ton bouquin je vais le foutre sur internet quoi qu’il arrive. Je suis ton putain d’agent littéraire.
-J’aimerais bien avoir un agent littéraire…
-Va te faire foutre.
Il se replonge dans son jeu et m’accorde quelques secondes de répit. J’ouvre la fenêtre et m’installe sur le balcon. A travers la vitre, je contemple les petites boules colorées de Xavier s’empiler sur l’écran. Vincent rentre dans la pièce et demande à Xavier qui a mis la chanson de merde qu’on écoute. Celui-ci lui répond que c’est moi et Vincent me lance un sourire qui veut dire «Je le savais».
La chanson est coupée entre deux disparitions de boules vertes. Le soleil d’août baigne les trottoirs vides de Paris, inutilement. Dans la rue, un serveur s’affaire à installer la terrasse de son bar, avec un air serein.
Vincent dispense quelques conseils à Xavier en se penchant par-dessus son épaule, puis repart. Je reste quelques instants à détailler les rues désertes tapissées de lumière. Je rumine un peu, marche de long en large pour faire l’intéressant, puis passe la tête dans l’appartement pour lancer à Xavier:
-Je t’interdis de mettre mon bouquin sur internet.
Il ne sourcille même pas. Je l’observe quelques instants, et m’apprête à répéter mon attaque avec un air plus déterminé lorsqu’il pose sa souris et se retourne vers moi.
-Tu préfères être un écrivainque personne ne lit ? me demande-t-il.
Vincent revient et lui demande de lui céder l’ordinateur, pour jouer à son tour. Il marmonne «blog» dans sa barbe à l’attention de Xavier, et ce dernier hoche la tête. Je pourrais sauter par la fenêtre maintenant, parce que j’ai vraiment tout entendu dans ma vie. Le petit manège des boules de couleur recommence sous les doigts du nouveau maître du jeu.
Xavier m’observe d’un air irrité et me demande de retirer le putain de jogging que je porte. Je fais semblant de ne pas avoir entendu, espérant qu’il se lasse de lui-même.
-Je t’en veux vraiment pour ça, mec, insiste-t-il. Ce jogging peut vraiment mettre en danger notre amitié…
-Je pense que je vais aller écrire.
-C’est ça. Va jouer à l’écrivain.
Je sors de la pièce et me rends à la cuisine. Je me prépare un café, en prenant une attitude que je veux sérieuse. J’observe les gens dans la cour en tentant de m’y intéresser. Je joue à l’écrivain.
Xavier est plus musclé que moi, et je dois luter de toutes mes forces pour l’empêcher de m’arracher l’ordinateur des mains. Il m’insulte en m’ordonnant de lâcher, prétextant qu’il agit pour mon bien.
-Les gens doivent lire ton bouquin, hurle-t-il.
Vincent tente de me chatouiller les côtes pour me déconcentrer, sans succès. Il ricane de son rire suraigu en arguant qu’on ne dit pas non à son agent littéraire. Nous roulons sur le canapé dans la bataille, et mon jogging se baisse. Je lâche l’ordinateur pour le remonter, et Xavier en profite pour le subtiliser. La défaite du jogging tant critiqué est arrivée.
C’est la merde. Je repasse sur le balcon, et essaye d’avoir l’air le plus énervé possible. Paris dehors me renvoie du vent plein la gueule et le soleil me brûle les yeux. L’appartement est à la dérive dans un océan d’immeubles, et je ne sais pas vraiment si ce métier est fait pour moi. C’est vraiment trop con d’écrire sur un blog.
Xavier pianote frénétiquement sur l’ordinateur, et je crois que je préférais encore quand il jouait avec ses boules de couleur. Son sourire d’agent littéraire indique que mon bouquin est déjà sur internet. A force de parler de sauter par la fenêtre, il va bien falloir que je m’y résolve un jour. Et puis pourquoi vivre dans un monde où le livre que j’ai écrit et dont personne n’a voulu se trouve en libre accès, comme témoin de mon échec?
Mais le suicide n’est pas une solution. Tuer Xavier est beaucoup plus envisageable.
Je passe le reste de la journée à ruminer dans mon coin en ignorant les remarques désobligeantes. Vincent vient même me voir pour me demander si on est toujours amis. Je lui réponds que oui, pensant que je me contenterai de lui casser les deux genoux pour sa complicité dans l’affaire.
Je passe la soirée à réfléchir, et je ne prête que peu d’attention au film que nous regardons tous ensemble. Au final j’annonce que je l’ai adoré, et les insultes pleuvent pour me reprocher mes goûts. Puis je fais semblant d’aller me coucher et j’attends patiemment dans ma chambre, à détailler chaque fleur du papier peint en méditant sur la marche à suivre pour mener à bien mon assassinat.
Un écrivain doit vivre les choses, et je me convaincs peu à peu que le meurtre est une bonne expérience.
Après avoir patienté quelques heures, et avec l’assurance que l’appartement est endormi, je sors de ma chambre armé d’un journal. Mes pas font grincer le parquet sous la moquette du couloir, et me contraignent à avancer avec une lenteur extrême. Je me change en ninja vengeur prêt à dégainer le katana qui sera fatal à ceux qui lui causent du tort.
Je rentre dans la chambre de Xavier. Celui-ci dort. L’ordinateur est encore allumé sur son jeu fétiche, et diffuse une lumière bleutée dans la pièce. Suffisamment de lumière pour que je me faufile jusqu’à mon ami qui dort affalé sur le dos.
Un jour où il n’était pas trop agressif, Xavier m’a parlé de cette manière de tuer un homme sans laisser de traces, qu’il avait toujours rêvé de tester sur son père. La technique consiste à accompagner les respirations du dormeur par un mouvement de balancier avec le journal. De l’approcher du visage sur les inspirations et de l’éloigner sur le souffle. Selon Xavier, si on répète ce mouvement pendant une vingtaine de minutes, le dormeur synchronise sa respiration sur les mouvements du journal.
Et si on lui retire le journal il arrête de respirer.
J’observe le visage de mon ami, paisible dans son sommeil. Les cavaliers de l’apocalypse déferlent dans la pièce et lui font froncer les sourcils. Ce n’est pas un mauvais rêve, mon pote, c’est la justice avec sa putain d’épée braquée sur toi.
Je déplie le journal et commence à effectuer des balanciers sur la bouche de Xavier. J’aurais dû amener une montre pour calculer le temps nécessaire. J’effectue le mouvement machinalement, dans la pénombre et le silence total, seulement troublé par les petits ronflements de ma victime.
Les secondes prennent leur temps et les gens dans les cadres photos suspendus au mur ont des sourires ironiques en me regardant besogner. La vacuité de ma vie me rattrape et me fauche comme un obus. Je deviens chaos et explose pour rejoindre le néant.
J’erre quelques minutes dans cette zone située nulle part, et mon absence n’est même pas remarquée. Xavier ronfle au loin. Je ne suis pas assez sérieux pour être écrivain.
Le néant se remplit des bulles colorées, qui s’entrechoquent et disparaissent dans un ballet ridicule. Je n’ai rien à faire ici, car le chaos n’existe pas par définition. Les couleurs s’entremêlent pour former des hommes, et ses hommes fusionnent pour n’en donner qu’un seul, et c’est moi. Je suis légion. Mes amis veulent que je devienne écrivain. Vraiment.
Je lâche le journal. Mes jambes ne me portent plus, et je suis obligé de m’assoir par terre. De la sueur perle partout sur mon corps.
C’est en rampant presque que je sors de la cambre de Xavier. Je m’allonge sur le dos dans le couloir et je passe ce qui me semble être des heures à étouffer. J’aurais dû garder le journal pour réguler ma respiration. Et puis j’ai laissé mes empreintes dessus, ça pourrait me compromettre.
Vincent sort de sa chambre en se grattant la moustache d’un air ensommeillé. Il m’aperçoit malgré la pénombre et se précipite vers moi.
-Mec! hurle-t-il. Qu’est-ce qui se passe?
-Je crois que j’ai tué Xavier…
Un ronflement violent venant de la chambre de l’intéressé vient contredire ma théorie. Vincent m’aide à me lever en me demandant si j’ai fait un malaise.
-Ou alors tu te drogues en cachette, ricane-t-il.
Il me ramène dans ma chambre, tandis que les bulles de couleur autour de nous s’évanouissent peu à peu.
-Je crois que j’ai failli mourir, dis-je.
-C’est pas le moment mec, tu vas devenir la star d’internet.
Xavier parcourt mon texte avec un regard trop sérieux à mon goût. Ca fait longtemps que je ne lui ai rien fait lire.
Devant sa moue, j’essaye de rester calme. C’est dur de ne pas devenir un écrivain que personne ne lit. Dehors le mois d’août fait sa vie sans s’occuper de nous ou de ce qu’on peut penser. J’essaye de me détacher de ce que j’écris, mais c’est pas évident. Xavier pose l’ordinateur et évite mon regard. Je lui demande ce qu’il en a pensé.
-C’est pas mal, dit-il.
-Pas mal?
-Le truc c’est que ça raconte pas grand-chose. J’ai déjà lu des trucs plus intéressants écrits par toi…
Le journal posé par terre me nargue. Il m’empêche de me concentrer sur ce que me dit mon agent littéraire. Vincent, sans détourner le regard de son jeu avec les boules de couleur, me demande s’il peut lire aussi, et je l’y autorise. Il me demande si c’est long.
-Tu sais, continue Xavier, tu devrais le retravailler.
-Je l’ai déjà retravaillé.
-Alors le retravailler plus.
Il retire ses chaussures et s’allonge sur son lit. Il rajoute que de toute manière je ne pourrai rien faire de ma vie tant que je porterai ce jogging infâme.
C’est évident maintenant, et il aura fallu une tentative de meurtre pour que je le comprenne: Je suis obligé de devenir écrivain, sinon ils vont continuer à me casser les couilles.
Xavier passe l’ordinateur à Vincent, qui dès la première ligne trouve mon style un peu faible.
Je ramasse le journal qui traîne pour le jeter à la poubelle. Je vais m’installer sur le balcon et tente de me laisser happer par le soleil. Xavier vient me rejoindre et me dit que c’est quand même pas mal, et qu’il va le mettre sur mon blog. Je lui demande s’il va aussi retirer mon bouquin d’internet.
-Je l’y ai jamais mis, avoue-t-il avec un sourire.
Il s’allume une cigarette et je lui en demande une. Il me rappelle que j’ai arrêté, et j’ai beau insister, il refuse de m’en donner une.
-Je t’emmerde, dis-je. J’emmerde internet, les blogs, et toi.
-Moi c’est ton jogging qui m’emmerde, me lance Vincent depuis l’intérieur.
L’été prend fin en cet instant, emporté par une rafale de vent. Les murs des immeubles sont moins dorés, et la vie me revient en pleine gueule. Le sang inonde mon cerveau comme un raz de marée. Chaque chose reprend son cours.
Note: Retoucher la fin (trop faible)
Prochainement: Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge.
Xavier prononce ces mots avec toute la sincérité dont est capable un homme qui vous adresse la parole en jouant à un jeu vidéo. Le doigt crispé sur la souris de l’ordinateur, il tente d’empiler des petites boules de couleur par groupes de trois pour les faire disparaître.
-De toute façon je te laisse pas le choix, continue-t-il. Ton bouquin je vais le foutre sur internet quoi qu’il arrive. Je suis ton putain d’agent littéraire.
-J’aimerais bien avoir un agent littéraire…
-Va te faire foutre.
Il se replonge dans son jeu et m’accorde quelques secondes de répit. J’ouvre la fenêtre et m’installe sur le balcon. A travers la vitre, je contemple les petites boules colorées de Xavier s’empiler sur l’écran. Vincent rentre dans la pièce et demande à Xavier qui a mis la chanson de merde qu’on écoute. Celui-ci lui répond que c’est moi et Vincent me lance un sourire qui veut dire «Je le savais».
La chanson est coupée entre deux disparitions de boules vertes. Le soleil d’août baigne les trottoirs vides de Paris, inutilement. Dans la rue, un serveur s’affaire à installer la terrasse de son bar, avec un air serein.
Vincent dispense quelques conseils à Xavier en se penchant par-dessus son épaule, puis repart. Je reste quelques instants à détailler les rues désertes tapissées de lumière. Je rumine un peu, marche de long en large pour faire l’intéressant, puis passe la tête dans l’appartement pour lancer à Xavier:
-Je t’interdis de mettre mon bouquin sur internet.
Il ne sourcille même pas. Je l’observe quelques instants, et m’apprête à répéter mon attaque avec un air plus déterminé lorsqu’il pose sa souris et se retourne vers moi.
-Tu préfères être un écrivainque personne ne lit ? me demande-t-il.
Vincent revient et lui demande de lui céder l’ordinateur, pour jouer à son tour. Il marmonne «blog» dans sa barbe à l’attention de Xavier, et ce dernier hoche la tête. Je pourrais sauter par la fenêtre maintenant, parce que j’ai vraiment tout entendu dans ma vie. Le petit manège des boules de couleur recommence sous les doigts du nouveau maître du jeu.
Xavier m’observe d’un air irrité et me demande de retirer le putain de jogging que je porte. Je fais semblant de ne pas avoir entendu, espérant qu’il se lasse de lui-même.
-Je t’en veux vraiment pour ça, mec, insiste-t-il. Ce jogging peut vraiment mettre en danger notre amitié…
-Je pense que je vais aller écrire.
-C’est ça. Va jouer à l’écrivain.
Je sors de la pièce et me rends à la cuisine. Je me prépare un café, en prenant une attitude que je veux sérieuse. J’observe les gens dans la cour en tentant de m’y intéresser. Je joue à l’écrivain.
Xavier est plus musclé que moi, et je dois luter de toutes mes forces pour l’empêcher de m’arracher l’ordinateur des mains. Il m’insulte en m’ordonnant de lâcher, prétextant qu’il agit pour mon bien.
-Les gens doivent lire ton bouquin, hurle-t-il.
Vincent tente de me chatouiller les côtes pour me déconcentrer, sans succès. Il ricane de son rire suraigu en arguant qu’on ne dit pas non à son agent littéraire. Nous roulons sur le canapé dans la bataille, et mon jogging se baisse. Je lâche l’ordinateur pour le remonter, et Xavier en profite pour le subtiliser. La défaite du jogging tant critiqué est arrivée.
C’est la merde. Je repasse sur le balcon, et essaye d’avoir l’air le plus énervé possible. Paris dehors me renvoie du vent plein la gueule et le soleil me brûle les yeux. L’appartement est à la dérive dans un océan d’immeubles, et je ne sais pas vraiment si ce métier est fait pour moi. C’est vraiment trop con d’écrire sur un blog.
Xavier pianote frénétiquement sur l’ordinateur, et je crois que je préférais encore quand il jouait avec ses boules de couleur. Son sourire d’agent littéraire indique que mon bouquin est déjà sur internet. A force de parler de sauter par la fenêtre, il va bien falloir que je m’y résolve un jour. Et puis pourquoi vivre dans un monde où le livre que j’ai écrit et dont personne n’a voulu se trouve en libre accès, comme témoin de mon échec?
Mais le suicide n’est pas une solution. Tuer Xavier est beaucoup plus envisageable.
Je passe le reste de la journée à ruminer dans mon coin en ignorant les remarques désobligeantes. Vincent vient même me voir pour me demander si on est toujours amis. Je lui réponds que oui, pensant que je me contenterai de lui casser les deux genoux pour sa complicité dans l’affaire.
Je passe la soirée à réfléchir, et je ne prête que peu d’attention au film que nous regardons tous ensemble. Au final j’annonce que je l’ai adoré, et les insultes pleuvent pour me reprocher mes goûts. Puis je fais semblant d’aller me coucher et j’attends patiemment dans ma chambre, à détailler chaque fleur du papier peint en méditant sur la marche à suivre pour mener à bien mon assassinat.
Un écrivain doit vivre les choses, et je me convaincs peu à peu que le meurtre est une bonne expérience.
Après avoir patienté quelques heures, et avec l’assurance que l’appartement est endormi, je sors de ma chambre armé d’un journal. Mes pas font grincer le parquet sous la moquette du couloir, et me contraignent à avancer avec une lenteur extrême. Je me change en ninja vengeur prêt à dégainer le katana qui sera fatal à ceux qui lui causent du tort.
Je rentre dans la chambre de Xavier. Celui-ci dort. L’ordinateur est encore allumé sur son jeu fétiche, et diffuse une lumière bleutée dans la pièce. Suffisamment de lumière pour que je me faufile jusqu’à mon ami qui dort affalé sur le dos.
Un jour où il n’était pas trop agressif, Xavier m’a parlé de cette manière de tuer un homme sans laisser de traces, qu’il avait toujours rêvé de tester sur son père. La technique consiste à accompagner les respirations du dormeur par un mouvement de balancier avec le journal. De l’approcher du visage sur les inspirations et de l’éloigner sur le souffle. Selon Xavier, si on répète ce mouvement pendant une vingtaine de minutes, le dormeur synchronise sa respiration sur les mouvements du journal.
Et si on lui retire le journal il arrête de respirer.
J’observe le visage de mon ami, paisible dans son sommeil. Les cavaliers de l’apocalypse déferlent dans la pièce et lui font froncer les sourcils. Ce n’est pas un mauvais rêve, mon pote, c’est la justice avec sa putain d’épée braquée sur toi.
Je déplie le journal et commence à effectuer des balanciers sur la bouche de Xavier. J’aurais dû amener une montre pour calculer le temps nécessaire. J’effectue le mouvement machinalement, dans la pénombre et le silence total, seulement troublé par les petits ronflements de ma victime.
Les secondes prennent leur temps et les gens dans les cadres photos suspendus au mur ont des sourires ironiques en me regardant besogner. La vacuité de ma vie me rattrape et me fauche comme un obus. Je deviens chaos et explose pour rejoindre le néant.
J’erre quelques minutes dans cette zone située nulle part, et mon absence n’est même pas remarquée. Xavier ronfle au loin. Je ne suis pas assez sérieux pour être écrivain.
Le néant se remplit des bulles colorées, qui s’entrechoquent et disparaissent dans un ballet ridicule. Je n’ai rien à faire ici, car le chaos n’existe pas par définition. Les couleurs s’entremêlent pour former des hommes, et ses hommes fusionnent pour n’en donner qu’un seul, et c’est moi. Je suis légion. Mes amis veulent que je devienne écrivain. Vraiment.
Je lâche le journal. Mes jambes ne me portent plus, et je suis obligé de m’assoir par terre. De la sueur perle partout sur mon corps.
C’est en rampant presque que je sors de la cambre de Xavier. Je m’allonge sur le dos dans le couloir et je passe ce qui me semble être des heures à étouffer. J’aurais dû garder le journal pour réguler ma respiration. Et puis j’ai laissé mes empreintes dessus, ça pourrait me compromettre.
Vincent sort de sa chambre en se grattant la moustache d’un air ensommeillé. Il m’aperçoit malgré la pénombre et se précipite vers moi.
-Mec! hurle-t-il. Qu’est-ce qui se passe?
-Je crois que j’ai tué Xavier…
Un ronflement violent venant de la chambre de l’intéressé vient contredire ma théorie. Vincent m’aide à me lever en me demandant si j’ai fait un malaise.
-Ou alors tu te drogues en cachette, ricane-t-il.
Il me ramène dans ma chambre, tandis que les bulles de couleur autour de nous s’évanouissent peu à peu.
-Je crois que j’ai failli mourir, dis-je.
-C’est pas le moment mec, tu vas devenir la star d’internet.
Xavier parcourt mon texte avec un regard trop sérieux à mon goût. Ca fait longtemps que je ne lui ai rien fait lire.
Devant sa moue, j’essaye de rester calme. C’est dur de ne pas devenir un écrivain que personne ne lit. Dehors le mois d’août fait sa vie sans s’occuper de nous ou de ce qu’on peut penser. J’essaye de me détacher de ce que j’écris, mais c’est pas évident. Xavier pose l’ordinateur et évite mon regard. Je lui demande ce qu’il en a pensé.
-C’est pas mal, dit-il.
-Pas mal?
-Le truc c’est que ça raconte pas grand-chose. J’ai déjà lu des trucs plus intéressants écrits par toi…
Le journal posé par terre me nargue. Il m’empêche de me concentrer sur ce que me dit mon agent littéraire. Vincent, sans détourner le regard de son jeu avec les boules de couleur, me demande s’il peut lire aussi, et je l’y autorise. Il me demande si c’est long.
-Tu sais, continue Xavier, tu devrais le retravailler.
-Je l’ai déjà retravaillé.
-Alors le retravailler plus.
Il retire ses chaussures et s’allonge sur son lit. Il rajoute que de toute manière je ne pourrai rien faire de ma vie tant que je porterai ce jogging infâme.
C’est évident maintenant, et il aura fallu une tentative de meurtre pour que je le comprenne: Je suis obligé de devenir écrivain, sinon ils vont continuer à me casser les couilles.
Xavier passe l’ordinateur à Vincent, qui dès la première ligne trouve mon style un peu faible.
Je ramasse le journal qui traîne pour le jeter à la poubelle. Je vais m’installer sur le balcon et tente de me laisser happer par le soleil. Xavier vient me rejoindre et me dit que c’est quand même pas mal, et qu’il va le mettre sur mon blog. Je lui demande s’il va aussi retirer mon bouquin d’internet.
-Je l’y ai jamais mis, avoue-t-il avec un sourire.
Il s’allume une cigarette et je lui en demande une. Il me rappelle que j’ai arrêté, et j’ai beau insister, il refuse de m’en donner une.
-Je t’emmerde, dis-je. J’emmerde internet, les blogs, et toi.
-Moi c’est ton jogging qui m’emmerde, me lance Vincent depuis l’intérieur.
L’été prend fin en cet instant, emporté par une rafale de vent. Les murs des immeubles sont moins dorés, et la vie me revient en pleine gueule. Le sang inonde mon cerveau comme un raz de marée. Chaque chose reprend son cours.
Note: Retoucher la fin (trop faible)
Prochainement: Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge.
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