Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


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23 mars 2010

27. Barry me poursuit

Le fusil à pompe étincelle dans mes mains, comme une créature un peu folle. Il renvoie le soleil brutal qui passe entre les branches des arbres, et me fait froncer les sourcils. Mon arme fume encore et je suis couvert de sang.
Autour de moi, les morts sont entassés aux quatre coins de la villa, et je déambule comme un fantôme au milieu d'eux. Le bruit que font les oiseaux dehors est trop fort, ainsi que celui de mes pas sur le carrelage souillé.
Je repère avec un sourire un cadavre qui bouge encore. Je m'approche de lui avec précaution, et m'accroupis à côté de son visage. C'est Jack qui agonise. Sa poitrine est perforée par endroits, mais ses blessures ne semblent pas réelles, et sa voix ne semble pas mourante.
-Tu nous as tous baisés, me dit-il dans un râle qui sonne faux à mon oreille.
-Fallait pas essayer de me baiser d'abord.
-Enculé.
-C'est toi l'enculé.
Je me lève et pointe mon arme contre lui. Une détonation assourdissante retentit, puis c'est le noir complet. Le générique commence à défiler, accompagné d'une chanson sicilienne, et Lucien m'informe que c'est sa cousine l'interprète.
Il rallume la lumière et baisse un peu le son de la télévision. Autrefois, un lutin aurait traversé ma tête d'une oreille à l'autre, en martelant mon cerveau pour se marrer. Il aurait chanté une petite comptine ridicule sur la difficulté de devenir un meilleur homme. Mais je fais des efforts maintenant pour raisonner correctement.
Je dis à Lucien que j'aime vraiment beaucoup la réplique de la fin : « C'est toi l'enculé ». Je lui demande aussi comment il a réussi à monter le film si vite.
-En fait, me répond-il, le monteur commençait déjà à travailler pendant le tournage. Je lui apportais chaque jour les prises qu'on avait faites.
-Mais tu vas le retravailler encore un peu ?
-Pas le temps. La première c'est dans une semaine. Va falloir t'acheter un costard, ma poule.
J'ai envie de prendre Lucien dans mes bras, pour le remercier d'exister, et de balayer franchement tous mes remords sur l'idée de ne pas réfléchir assez avant d'agir. Et je me dis qu'avec un peu de gymnastique mentale, je pourrais lui voler cette confiance aveugle en son propre travail.
-Viens, m'entraîne-t-il, on va prendre l'air.
Marseille me paraît un peu différente cette après-midi, mais c'est peut-être parce que je viens de voir un film trop violent. Du coup tout me semble calme.
L'été a fini par arriver. J'étais aux premières loges pour le recevoir, et j'ai même pu me baigner un peu dans la Méditerranée. Il fait chaud maintenant, et mon corps comme ma tête se ramollissent un peu avec le soleil. Ça fait au moins deux semaines que je ne rêve plus de Paris.
-Tu y penses toujours ? me demande Lucien en prenant le chemin qui mène vers le vieux port.
-A quoi ?
-A ta copine, là... Elle sait toujours pas que t'es à Marseille ?
-Elle fait partie de la vie d'avant, Lucien...
Il rigole en me traitant de poète à deux balles, et nous continuons notre route. Elle nous emmène sur le vieux port, qui en cette heure de l'après-midi est encore à moitié vide. Nous nous installons dans un café plus ou moins à la mode, et Lucien nous commande deux cocktails.
Il commence par me dire qu'il ne pensait vraiment pas quand il m'a appelé que je descendrais à Marseille faire un autre film avec lui, surtout avec ce qu'il appelle « Les émeutes de parisiens ». Puis il tente de me faire avouer que tout ça me manquait. Mais le truc c'est que j'ai cessé d'exister à un moment, sans m'en rendre compte. Irving Rutherford est à la conquête de Paris, et moi je suis réincarné en acteur marseillais. Ce qui me manque c'est la capacité à me souvenir, parce que j'ai du mal à me rappeler de la vie d'avant.
Et aujourd'hui je me mets à trouver normal que la mer ne fasse pas de vagues.

Les gens et la musique me narguent par leur médiocrité. Le bar est empli d'une sorte de vapeur violette, et mon cœur bat au rythme démentiel des enceintes qui crachent de la mauvaise electro. Les hommes portent des putains de t-shirts roses.
Je demande à une serveuse qui passe de me remplir mon verre, et elle me répond « Tout de suite Barry » d'un ton détaché. Elle va se perdre dans le brouillard coloré, qui vibre lui aussi avec la musique trop forte.
Je commence à avoir mal à la tête. Les gens autour de moi rient comme des déments, sans doute parce qu'ils savent pertinemment que je n'ai rien à faire dans cette ville, et qu'au fond je ne la connais pas vraiment. J'aspire une grande bouffée de fumée violette, qui pénètre dans mes poumons presque liquide, et me brûle un peu.
Ça et là, des gobelins fendent le brouillard, et l'un d'eux est même suffisamment hardi pour venir me conseiller de m'acheter un costard. Je lui réponds que c'est en projet, et vais m'enfoncer à mon tour dans les vapeurs brûlantes du bar.
Je m'immerge dans ce monde peuplé de créatures mythiques, et tout devient flou et petit. Mon subconscient est merdique, et en faisant un effort j'arriverai bien à le maîtriser. Sinon tout continuera à tourner et à clignoter comme dans une fête foraine minable. Si je ne trouve pas la sortie du bar, je crois que je vais vomir.
On boit des cocktails sans savoir ce qu'il y a dedans, juste parce que leurs noms nous plaisent. Du coup on se trompe souvent, et on déambule péniblement dans un brouillard qu'on a nous même créé. La brume est dans notre tête, et c'est pour ça qu'on réussira à la dissiper.
Ma main fend le vide et trouve la porte de sortie. Je la pousse précipitamment, dans l'espoir de me rafraîchir un peu dehors. Mais c'est peine perdue. L'été est arrivé sans que je ne m'en rende compte, et l'air est aussi brûlant à l'extérieur du bar.
Les vapeurs violettes emplissent la rue et me cachent même le ciel. La chaleur me heurte comme si elle était solide, mais ça aussi ce n'est que le fruit de mon imagination. J'ai voulu l'été comme le reste.
J'ai cherché une ville sans émeutes et je l'ai trouvée. Les communications sont coupées, mais les voitures ne brûlent pas, et c'est déjà un début. Je m'assois quelques secondes pour reprendre mes esprits, et tenter de dissiper la brume qui se fait chaque seconde plus épaisse. Mais c'est pas évident.
J'allume une cigarette, et la fumée que j'expire est violette elle aussi. Si tout n'était pas aussi incertain, on pourrait sans doute faire quelque chose de nos vies. Je laisse le brouillard tout envahir, sans intervenir. J'entends le clapotis de la mer toute proche que je ne distingue même pas.
Un homme vient se planter devant moi, mais sont visage est caché par les vapeurs. Il se tient un peu trop proche de moi, dénué d'inhibition, et j'en déduis qu'il ne regarde pas non plus la composition des cocktails.
-Tu as un peu trop bu, me dit-il avec un soupçon de condescendance.
Je reconnais sa voix. S'il est aussi proche de moi, c'est juste parce qu'il me connait très bien. Je me lève brusquement, et avec une force que je pensais avoir perdu, agrippe sa gorge avec mes mains.
Je hurle à Roger que je vais le tuer. Il parvient à se dégager de mon emprise, que j'aurais pourtant jurée plus solide. Il s'échappe dans la brume violette et je me lance à sa poursuite en vociférant que je vais lui arracher la tête.
-Arrête, crie-t-il, je suis venu te parler !
Guidé par le son de ses pas, je cours après lui, ignorant ses protestations plaintives. Je remarque quand même qu'il a le culot d'appeler sa trahison « Changement de perspectives ».
-Je vais te balancer du haut des remparts du vieux port, fils de pute, tu vas comprendre ce que c'est que de changer de perspectives !
-Mais bordel tu vas m'écouter ?
Mes mains agrippent l'air à la recherche d'un bras ou d'une touffe de cheveux à saisir. Pourtant je sens bien qu'il n'est plus très loin. Une voiture me frôle en klaxonnant, et je réalise que je suis maintenant sur la route.
Je me concentre pour faire partir la fumée violette. Mes yeux cherchent une faille dans le brouillard qui me donnerait une idée de l'endroit exact où je me trouve, ou même juste un aperçu de la position de Roger.
-Regarde-toi Barry, me hurle-t-il à travers la brume, t'es plus personne !
-Je m'appelle pas Barry !
-A Marseille tu t'appelles Barry. Et quand le nouveau film sortira, t'auras un nouveau nom. T'existes tellement peu que ça en devient pathétique...
Me fiant à la direction par laquelle me parvient sa voix, je me rue la tête la première et viens heurter sa poitrine. Il recule violemment, mais je ne le lâche pas, le frappant à coups de genou en agrippant sa chemise.
Nous reculons tellement que mes pieds finissent par ne plus trouver de sol sur lequel s'appuyer. Nous basculons sur une petite balustrade, droit dans la mer en contrebas. Nous fendons le brouillard comme des flèches, et une éternité semble s'écouler avant que nous ne nous écrasions dans l'eau.
Le choc me fait lâcher Roger. Des milliers de petites bulles viennent chatouiller ma peau alors que mon corps s'enfonce dans les profondeurs.
La mer est violette à l'intérieur. Je me débats brusquement pour chasser les bulles autour de moi et remonter à la surface. La couleur de l'eau est surnaturelle, et j'aurais bien envie d'y rester, mais j'existe encore juste assez pour refuser de mourir ivre dans une mer violette sans courant.
Ma tête sort de l'eau, et l'inspiration que je prends est gigantesque. Mes poumons sont si grands qu'ils aspirent en quelques secondes la brume qui a envahi la ville. Tout redevient subitement clair, et mon ivresse cesse sur le champ.
Je fixe le fond de l'eau, me demandant un instant si je ne vais pas replonger pour achever Roger. Car je l'ai déjà balancé à la flotte de plus haut, et qu'il est quand même revenu. Un passant de l'autre côté de la balustrade me demande en criant si je vais bien, et voyant que je ne réponds pas, m'indique un escalier pour remonter sur la route quelques dizaines de mètres plus loin.
Je dois d'abord reprendre des forces. Sinon toute la colère du monde ne me servira à rien. Je me mets à nager vers l'escalier, sereinement, songeant que la prochaine fois que l'autre connard croisera ma route il n'aura pas de brume pour le protéger.
Je sors de l'eau endolori et grelottant. En montant l'escalier, je savoure ce froid dont j'avais oublié l'existence. Il me rappelle l'hiver rude que j'ai connu, sans doute le plus dur de ma vie. Il me parle de la vie d'avant, de Paris, de Martine, et du temps où j'étais encore un écrivain raté.
Le passant m'aide à repasser par dessus la balustrade et à rejoindre la route. Je le remercie et il me répond « De rien Barry ».
J'aurais pu choisir de rester à Paris et de me battre, comme mes amis. Mais j'ai préféré rejoindre un coin tranquille, et j'estime l'avoir mérité. J'emmerde Barry, et j'emmerde Roger et ses sermons. Je suis un peu plus raisonnable maintenant.
Et Martine ne s'intéressera pas à ce que je suis devenu, donc c'est inutile de chercher à la revoir. La vie à Marseille n'a rien d'une partie de plaisir.
Je secoue mes bras pour me débarrasser des quelques gouttes violettes qui s'y accrochent encore. En vérité j'aime que les cocktails n'aient pas de noms pour moi. Ils sont les gardiens du mystère de l'étrange brume colorée, et nous donnent assez de courage pour nous jeter à l'eau. Je comprends grâce à eux pourquoi la mer d'ici ne fait pas de vagues.
Le brouillard ne reviendra pas. T'as gagné. Fini de rêver, mon pote.


Note : Brouillard un peu trop appuyé

Prochainement : Lucien insiste

16 février 2010

23. Gilbert Bécaud

Et maintenant, que vais-je faire ? En tout cas je ne vais certainement pas profaner Gilbert Bécaud, parce que c'est vraiment monstrueux de faire ça.
Vincent m'entraîne entre les tombes du Père Lachaise, pendant que Xavier traîne des pieds. Je crois que ma présence trouble un peu mes deux amis, qui semblent murés dans leur silence. Mais Vincent finit par m'avouer qu'à la base, son premier choix n'était pas porté sur Gilbert Bécaud.
-J'avais pensé à Oscar Wilde ou à Balzac, enfin à un écrivain, quoi...
J'en ai rien à foutre. Je serai intraitable là-dessus. Ça partait d'une bonne attention mais le résultat est abominable.
Nous passons près de la tombe de Georges Perec, et Vincent demande le paquet de post-its à Xavier. Nous le regardons écrire en silence sa citation et la coller sur la tombe de l'écrivain : « Rien ne sert de rien, cependant tout arrive ». Ses yeux restent baissés, et je jurerais qu'il essaye d'éviter de croiser mon regard.
Puis nous reprenons notre chemin dans le cimetière de luxe, et le moustachu m'explique que les tombes les plus connues, dans les allées prestigieuses, sont encore surveillées la nuit par les rares employés de la mairie qui travaillent encore. Il ajoute que les autorités n'ont qu'une peur, c'est que quelqu'un saccage la tombe de Molière ou d'Apollinaire.
En parlant du loup. En voyant la tombe du poète, Xavier va coller un post-it dessus, qui dit « Les jours s'en vont, je demeure ». Je lui fais remarquer que c'est un peu facile, et qu'il a pris la citation la plus connue, et il me répond que je suis jaloux parce que je n'ai pas encore marqué de point.
Je shoote dans un caillou, qui va se perde dans une pente, et roule jusqu'à disparaître. Je pourrais me contenter de la certitude d'être vivant, et ne pas chercher à percer le mystère de la vie après la mort. Je devrais même me réjouir d'avoir eu une seconde chance.
Mais c'est pas possible de vivre en acceptant d'être ignorant des choses qui nous dépassent, parce que ce serait se résigner à rester con. On meurt, c'est comme ça. Parfois on ressuscite, parce qu'en fait on était pas vraiment mort. Alors on va profaner la tombe d'un chanteur pour en avoir le cœur net.
Nous arrivons à la sépulture de Gilbert Bécaud. Vincent, un peu gêné, me demande de considérer que les enterrements ne sont plus assurés nulle part, et qu'ils ne pouvaient pas me laisser pourrir au soleil. Xavier précise que ça reste une des tombes les plus fleuries du Père Lachaise. Je crispe les mâchoires, observant une petite plaque de marbre sur laquelle est gravée « Merci Gilbert. Ton public ne t'oublie pas ». Je lui demande le paquet de post-its, pendant qu'il poursuit ses explications.
-On s'est dit que tu aimerais être visité souvent, me dit-il.
-Je m'en fous. Je suis athée et je m'en fous. Il y a rien après la mort, mec, vous auriez pu me laisser pourrir au soleil.
-Il y a forcément quelque chose après, mec. Sinon ça voudrait dire qu'on a vraiment pas assez de temps.
Je pose un post-it sur la tombe, sur lequel j'ai inscrit « Je reviens te chercher ». Vincent m'accorde un demi-point, sous prétexte que la citation n'a pas un rapport avec la mort de l'auteur, mais avec la situation présente.
Xavier et lui commencent à pousser la dalle qui recouvre la tombe. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. Les athées sont à côté de leurs pompes parce qu'ils savent qu'on est là par hasard, et qu'on effectue juste un passage éclair.
Mes amis réclament mon aide pour faire pivoter la lourde plaque de marbre. Je leur prête main forte, et la dalle finit par bouger un peu. Nous poussons de toutes nos forces, et bientôt nous découvrons le cercueil de Gilbert Bécaud.
-Tu méritais mieux que de pourrir au soleil connard, me dit abruptement Vincent, d'une voix mal assurée.
Xavier descend dans la petite fosse, et hésite quelques secondes en contemplant le cercueil. Des démons nous attendent à l'intérieur, ou des certitudes prêtes à voler en éclats. Je sais qu'il préfèrerait laisser la caisse de bois fermée, et se contenter de ma présence. C'est comme si je risquais de mourir à nouveau si la réponse n'était pas la bonne.
Vincent fait les cent pas, et demande à Xavier de se décider. Ce dernier me regarde comme si c'était la dernière fois, et ouvre le cercueil, qui est vide. Nous restons tous trois silencieux, à contempler cette grande boîte dans laquelle j'espérais trouver des explications, mais qui ne me renvoie que de nouvelles questions. Xavier décolle un post-it collé sur le bois, et me le tend avec un air dépassé.
Une phrase est inscrite dessus, avec mon écriture : « Il faut plus qu'une roquette pour m'abattre ». Vincent lit par dessus mon épaule, et me demande avec irritation comment j'ai fait.
-Où vous avez mis Gilbert Bécaud ?
-Dans un caveau familial, me répond Xavier d'un air las. Comment t'as fait, mec ?
Je préviens mes amis que j'ai besoin de marcher un peu, avant de les laisser seuls. Je les abandonne brusquement à leur hébétement, et cours presque, tant leurs questions me sont douloureuses. Je fuis entre les tombes, perdu, et croise un fossoyeur à l'œil inquiet qui me prend sans doute pour un pilleur de sarcophages.
Ce cœur qui bat, pour qui, pourquoi ?
On va pas paniquer, et on va pas fuir les problèmes. On est en vie et on a pas peur. Ma marche me mène jusqu'à la tombe de Jim Morrisson, et je reste quelques instants à me recueillir en réfléchissant à mon retour un peu précipité à Paris.
Je colle un post-it sur la stèle du chanteur, en écrivant « Strange days have found us » dessus. Au fond le vrai mystère c'est la vie avant la mort. Ça fait un point pour moi.

Cette nuit ressemble à d'autres que j'ai connues, mais je ne sais plus très bien lesquelles. Les réverbères sont éteints, et les rares lumières qui filtrent par les fenêtres des immeubles sont comme des vies lointaines et paisibles que je ne peux pas atteindre. Ce quartier ressemble à celui dans lequel j'habitais, en plus sombre.
Les bars sont tous fermés, et plusieurs vitrines brisées sont là pour me rappeler qu'il n'y a de toute façon rien à célébrer. J'avale une grande gorgée de vodka au goulot, comme pour célébrer la fin d'un monde.
Je ne suis peut-être jamais vraiment mort, et je n'ai aucune raison de m'infliger ça. Les fenêtres dansent comme des reflets sur l'eau, et me rappellent certains ports, mais pas ceux de méditerranée. Les immeubles plient sous le vent, et laissent entrevoir les étoiles filantes qu'ils nous cachaient.
Mes pieds font onduler le bitume. Glissant presque, je traine mon corps à travers les rues désertes qui ont décidément besoin de plus de lumière. Même si ça veut dire ne plus voir les étoiles. Bordel, la vie est belle, et pourtant tout va mal.
Les panneaux de signalisation m'escortent comme des gardes du corps jusqu'à une rue un peu plus fréquentée. Un attroupement s'est formé autour d'un petit orchestre, qui joue des vieux standards français. Les gens ont allumé un feu et écoutent la musique en battant tranquillement la mesure du pied.
Je me rapproche du groupe et demande à un homme qui tape dans ses mains si c'est une occasion spéciale. Il me répond que c'est samedi soir.
-On est samedi ?
La chanson finit et une femme réclame aux musiciens un tube d'Eddy Mitchell. Je me mets à battre la mesure moi aussi, mais je suis légèrement à contretemps, et ma tête tourne un peu trop. Je propose un peu de vodka à mon voisin, qui se trouve ravi.
-Où est-ce que vous avez réussi à en trouver ? me demande-t-il.
-J'ai un ami débrouillard.
J'avale une grande rasade. Je me persuade que c'est une renaissance que je vis, et que ça ne peut être que positif. Et que j'ai le droit de commencer ma nouvelle vie en merdant un peu, parce que je ne suis encore qu'un enfant.
On me demande si j'ai une idée pour la chanson suivante. Je propose les Doors, et on me répond que ça doit être une chanson française. Alors je propose « Et maintenant ? », et on trouve que c'est un très bon choix.

Tout peut pas être marrant tout le temps. Je pose la bouteille vide sur le trottoir et pénètre dans l'immeuble. Les escaliers semblent infranchissables, et les murs sont agités de secousses. Je ne suis pas le seul a avoir un cœur qui bat, parce que tout vit autour de moi.
Je m'attèle à grimper les marches, une par une. Le bois ciré est percé par endroit de jeunes branches qui donneront des feuilles au printemps. La rampe est rugueuse et abrite des colonies de termites qui parlent dans ma tête et me déconcentrent dans mon ascension.
Les genoux faibles, le cerveau en feu, j'arrive devant la porte de Martine, et sonne. Je vais pas hurler à l'aide, ni me frapper la tête contre le mur. Je vais juste attendre qu'elle ouvre et qu'elle me fasse une petite place dans son lit.
Elle est partie, pauvre con, tu le sais bien.
Je m'assois et supplie le monde de s'arrêter de tourner. Je pourrais me dire que tout ça n'est pas réel, que je vais encore me réveiller dans un hôpital en Suisse...
Mais je n'ai jamais réussi à me mentir convenablement à moi-même. Le choses qui ne me font pas plaisir sont aussi réelles que tout le reste. Je ne suis plus un enfant.
Le vrai monde c'est ce palier vide, et cette nuit qui ne ressemble pas à un samedi. Xavier a tort quand il dit qu'on a pas assez de temps. Moi j'en ai tellement que je ne sais plus quoi en faire. Le chemin s'étend à perte de vue devant moi et tout reste à construire, sauf que je n'ai aucune idée de ce que je veux faire, et que je refuse de me laisser porter par les évènements.
Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps ? Je vais voyager, je vais rester ici, persévérer et renoncer. Je vais écrire et je vais abandonner l'idée, puis je vais écrire encore. Je vais me tromper souvent.
Je vais essayer de ne pas mourir encore.


Note : Manque de blagues

Prochainement : Vincent fée du logis

19 novembre 2009

07. Martine

Que quelqu’un fasse quelque chose: Il y a un prétendu écrivain qui se balade ivre parmi les convives pour parler de lui.
J’explique à Martine d’où vient mon pseudo et elle explose de rire en me disant que je suis vraiment pathétique. Je me renfrogne, et voyant qu’elle m’a vexé, elle pose doucement ses lèvres sur mes joues, avant d’ajouter que je pique.
-Ce que je voulais expliquer, dis-je en faisant quelques efforts pour articuler, c’est que je veux pas m’éloigner du côté populaire de l’art.
-C’est vrai que tu étais en plein dans les émeutes?
Je baisse les yeux et souris en tentant de paraître modeste. Je réponds que j’essaye d’être un écrivain populaire, et elle me fait remarquer que je n’ai que ce mot là à la bouche. En fait je ne suis pas vraiment d’humeur à faire face à la critique, alors je lui demande si elle veut voir mes tatouages.
Son rire est des plus francs, et me désarçonne un peu. Les effets de l’alcool agrandissent son sourire, et me rapetissent un peu. Il fallait que je tombe sur la seule connasse de la soirée qui apprécie que je fasse n’importe quoi.
Un peu maladroitement je commence à défaire les boutons de ma chemise, pendant qu’elle m’observe d’un regard amusé. Je sens une main se poser sur mon épaule et me tirer vers l’arrière. Vincent me plaque contre un mur en me demandant pourquoi je ne manque jamais une occasion de me ridiculiser. Articulant à peine, je lui réponds que j’en ai rien à foutre parce que je vais conquérir le monde et forcer les gens à m’aimer.
Il me fait assoir sur une chaise en marmonnant que je tiens l’alcool comme sa sœur, et me met de petites claques pour me réveiller. La musique est trop forte, et la pièce n’est pas assez éclairée. Je crois que si on s’amuse comme ça c’est parce qu’on a pas encore trouvé d’autre manière de le faire. On danse au bord des précipices, en attendant de savoir si la guerre civile aura bien lieu.
L’ivresse brouille les couleurs autour de moi et me fait vivre dans un tableau impressionniste. La voix lointaine de Xavier m’explique que Vincent est parti se chercher un verre, avant de me demander si j’ai croisé de beaux mecs ce soir.
J’ouvre grand les yeux et le gratifie d’un doigt d’honneur avec l’annulaire. J’essuie la sueur sur mon front avec une veste qui traîne sur un dos de chaise, et râle au sujet de la musique de merde qui passe à fond.
Vincent nous rejoint et explique à Xavier que j’ai traumatisé Martine en essayant de me foutre à poil devant elle. Ce dernier lui répond que ce serait plus facile pour tout le monde si j’assumais enfin mon homosexualité. Vincent, plus sérieux, me demande pourquoi je n’ai jamais de copine.
-Parce que les meufs détestent les écrivains, dis-je en étouffant un rot alcoolisé.
Mes deux amis écarquillent les yeux, atterrés par ma bêtise. J'ai l'impression que malgré toutes les précautions que je prends, moins je bois d'alcool, et plus je finis dans des états lamentables.
Je précise que c’est une blague sur un ton d’excuse, mais Vincent et Xavier m’abandonnent seul sur ma chaise pour retourner s’amuser pour de vrai.
Les couleurs accompagnent les danseurs et contredisent le rythme de la musique. C’est pas possible que les choses soient aussi absurdes, et je me rassure en me répétant que tout rentrera dans l’ordre après un bon verre d’eau.
Je laisse mes suppositions s’évaporer dans l’ambiance de la fête, et j’aperçois de loin Martine qui danse avec un type bien moins ivre que moi. Cette chaise sur laquelle je suis assis est un trône que j’ai bâti pour être le roi des cons. Mon fief s’étend jusqu’à la cuisine et je règne sur quelques mètres carrés de champs en friche, parce qu’il faut bien laisser les cultures se reposer pour avoir de bonnes récoltes l’année d’après.
Les paysans sont armés de fourches et réclament ma tête, mais j’ai une épée,forgée en secret dans la montagne sacrée qui borde mes terres, et elle coupe la pierre comme si c’était du pudding. Alors ce n’est vraiment pas quelques simples humains qui vont me faire peur.

-Dieu merci, j’ai cru que j’avais rêvé tout ça en me branlant tout bourré…
Martine explose de rire, et je n’en reviens pas d’avoir dit ça dès le réveil. Je réalise avec effroi que je suis encore ivre. Je relève le drap et m’extrait promptement du lit pour enfiler mon maudit jogging. La station debout s’avère pénible, et je me sens incapable de regretter quoi que ce soit, parce que je suis déjà mort.
Martine m’explique que je suis moins musclé que dans ses souvenirs, pendant que je titube jusqu’à la cafetière. J’observe mon cadavre de loin, il est debout et se débat avec une situation qui le dépasse. Je me demande pourquoi il panique autant, vu qu’il ne risque plus rien maintenant.
Le mort-vivant demande poliment à sa dulcinée si elle veut du café, et vide le paquet dans un filtre sans attendre la réponse. Il met la machine en marche et retourne se mettre au lit en gardant son jogging. La fille vient se blottir contre lui en lui demandant ce qu’il fait aujourd’hui, et il répond qu’il travaille.
-Tu travailles chez toi, non? Xavier m’a dit que tu écrivais pour un blog en ce moment.
-En fait je suis serveur.
-Mais tu es aussi écrivain?
Je souris comme pour éluder la question. En fait je sais pas vraiment ce que je suis, et j’ai prétendu être écrivain pour coucher avec cette fille. Le bruit de la cafetière vient combler le vide de la conversation, pendant que j’essaye de maintenir dans mon crâne les phrases stupides qui tambourinent pour sortir.
Ma chambre tremble sur ses fondations, et je pose ma tête sur la poitrine de Martine pour cacher à ma vue ce monde qui remue parce qu’il n’a rien trouvé de plus amusant. Le soleil perce violemment les rideaux, et donne une teinte orangée à la pièce. Les feuilles des arbres font des ombres chinoises sur le mur, qui dansent comme un mobile.
-Je crois que je fais souvent n’importe quoi, dis-je.
-Ouais, répond-elle. C’est trop cool.
La cafetière a maintenant cessé son vacarme. Je rabats le drap, et Martine me traite d’enculé parce qu’il fait froid chez moi. Je crois que le café ne va pas suffire.
Je me lève pour aller nous servir deux tasses, et je l’entends dans mon dos qui me fait la remarque que j’ai une sacrée collection de bandes dessinées, avant de me demander si elle peut en lire une. Un peu revenu de mon ivresse, je retourne me mettre au lit avec les tasses, et cette fois je retire mon jogging.
-C’est trop cool, dis-je en sirotant mon café.
-Carrément.

Vincent est parti ce matin. Sa mère nous a appelés en pleurs pour nous dire qu’il allait chercher sa copine bloquée en plein dans les nouvelles émeutes qui éclatent en province, à cause de la grève générale de la SNCF. Le temps qu’on arrive pour le raisonner, il était déjà loin. Ce con a pris son scooter, en assurant qu’il ne risquait rien, avant de se précipiter vers l’œil du cyclone. Sa tendance à jouer les chevaliers est l’un de nos sujets de plaisanteries récurrents.
Je bâille à gorge déployée, en observant les reflets rougeâtres du coucher de soleil sur la capitale. Les passants mécontents m’observent d’un œil méfiant, sans doute à cause de la cigarette que je fume qui pollue l’air qu’ils respirent. Ou peut-être parce Xavier a garé la voiture de la mère de Vincent en plein milieu de la route.
J’explique à Martine qu’il ne s’agit pas vraiment d’un week-end à la campagne mais d’une opération de sauvetage, et elle se moque de ma tendance à tout dramatiser. C’est pas elle qui a dû promettre à une mère morte d’inquiétude de lui ramener son fils vivant. Xavier, lui, fait des allers-retours nerveux pour charger le coffre du véhicule de mille trucs inutiles qu’il emporte «au cas où l’on doive faire face à une guerre civile». J’ai envie de lui expliquer qu’on utilise pas de napalm pour réprimer les révolutions, et qu’il est inutile d’emporter des tenues ignifugées.
Le crépuscule assombrit le regard de Martine, et dessine des soucis sur son visage. Je lui explique que ce n’est pas grave, et que je reviendrai bien un jour.
-Je sais, répond-elle. Ce qui me rend triste c’est que je sais très bien que je ne t’attendrai pas.
Xavier me hurle de loin qu’il a fini de charger la voiture. J’aimerais que les gens voient le côté courageux de ce que je fais, même quand ce que je fais est stupide. Martine m’embrasse, un peu trop poliment à mon goût. J’aurais préféré plus de fougue pour un baiser d’adieu, mais c’est parce que je regarde trop de films américains.
Elle passe sa main sur ma joue avec douceur en me demandant pourquoi je ne suis jamais bien rasé, et ma réponse la fait rire. Elle me colle une petite claque au cul et je vais rejoindre Xavier à la voiture, un peu honteux. Il démarre et nous quittons Paris sans que j’aie pu dire à Martine que j’ai finalement changé d’avis.
L’autoroute s’ouvre à nous, dans la lumière incandescente, et nous emmène droit sur les flammes du crépuscule. J’ai subitement peur de ce qu’il y a derrière, et commence à comprendre l’utilité des combinaisons ignifugées.
-Pourquoi t’appelles toutes les filles «Martine»? me demande Xavier.
-Ca m’évite de les confondre entre elles.
-C’est une réponse de pédé.
En fait c’est certainement parce que j’envisage trop le genre humain par rapport à moi. Sur les panneaux d’indications de l’autoroute ont été accrochées des banderoles qui disent «marre de s’en prendre plein la gueule», et je crois que pour la première fois je pardonne ceux qui ont voté à droite.
Xavier semble en forme pour conduire de nuit, mais je m’efforce de garder les yeux ouverts pour lui tenir compagnie.
-Mec, dis-je, pourquoi on est incapable de réagir avec modération?
Il accélère imperceptiblement. L’autoroute est pratiquement déserte, et le soleil maintenant couché ne signale sa présence que par quelques nuages violets qui planent au dessus de la ligne d’horizon. C’est presque trop d’espace d’un seul coup.
Xavier n’a pas besoin de répondre à ma question.


Note: N’oublie pas que ta mère va lire ça.

Prochainement: Xavier dit qu’il est trop intelligent pour se suicider.
 
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