Affichage des articles dont le libellé est doors. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est doors. Afficher tous les articles
16 février 2010
23. Gilbert Bécaud
Et maintenant, que vais-je faire ? En tout cas je ne vais certainement pas profaner Gilbert Bécaud, parce que c'est vraiment monstrueux de faire ça.
Vincent m'entraîne entre les tombes du Père Lachaise, pendant que Xavier traîne des pieds. Je crois que ma présence trouble un peu mes deux amis, qui semblent murés dans leur silence. Mais Vincent finit par m'avouer qu'à la base, son premier choix n'était pas porté sur Gilbert Bécaud.
-J'avais pensé à Oscar Wilde ou à Balzac, enfin à un écrivain, quoi...
J'en ai rien à foutre. Je serai intraitable là-dessus. Ça partait d'une bonne attention mais le résultat est abominable.
Nous passons près de la tombe de Georges Perec, et Vincent demande le paquet de post-its à Xavier. Nous le regardons écrire en silence sa citation et la coller sur la tombe de l'écrivain : « Rien ne sert de rien, cependant tout arrive ». Ses yeux restent baissés, et je jurerais qu'il essaye d'éviter de croiser mon regard.
Puis nous reprenons notre chemin dans le cimetière de luxe, et le moustachu m'explique que les tombes les plus connues, dans les allées prestigieuses, sont encore surveillées la nuit par les rares employés de la mairie qui travaillent encore. Il ajoute que les autorités n'ont qu'une peur, c'est que quelqu'un saccage la tombe de Molière ou d'Apollinaire.
En parlant du loup. En voyant la tombe du poète, Xavier va coller un post-it dessus, qui dit « Les jours s'en vont, je demeure ». Je lui fais remarquer que c'est un peu facile, et qu'il a pris la citation la plus connue, et il me répond que je suis jaloux parce que je n'ai pas encore marqué de point.
Je shoote dans un caillou, qui va se perde dans une pente, et roule jusqu'à disparaître. Je pourrais me contenter de la certitude d'être vivant, et ne pas chercher à percer le mystère de la vie après la mort. Je devrais même me réjouir d'avoir eu une seconde chance.
Mais c'est pas possible de vivre en acceptant d'être ignorant des choses qui nous dépassent, parce que ce serait se résigner à rester con. On meurt, c'est comme ça. Parfois on ressuscite, parce qu'en fait on était pas vraiment mort. Alors on va profaner la tombe d'un chanteur pour en avoir le cœur net.
Nous arrivons à la sépulture de Gilbert Bécaud. Vincent, un peu gêné, me demande de considérer que les enterrements ne sont plus assurés nulle part, et qu'ils ne pouvaient pas me laisser pourrir au soleil. Xavier précise que ça reste une des tombes les plus fleuries du Père Lachaise. Je crispe les mâchoires, observant une petite plaque de marbre sur laquelle est gravée « Merci Gilbert. Ton public ne t'oublie pas ». Je lui demande le paquet de post-its, pendant qu'il poursuit ses explications.
-On s'est dit que tu aimerais être visité souvent, me dit-il.
-Je m'en fous. Je suis athée et je m'en fous. Il y a rien après la mort, mec, vous auriez pu me laisser pourrir au soleil.
-Il y a forcément quelque chose après, mec. Sinon ça voudrait dire qu'on a vraiment pas assez de temps.
Je pose un post-it sur la tombe, sur lequel j'ai inscrit « Je reviens te chercher ». Vincent m'accorde un demi-point, sous prétexte que la citation n'a pas un rapport avec la mort de l'auteur, mais avec la situation présente.
Xavier et lui commencent à pousser la dalle qui recouvre la tombe. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. Les athées sont à côté de leurs pompes parce qu'ils savent qu'on est là par hasard, et qu'on effectue juste un passage éclair.
Mes amis réclament mon aide pour faire pivoter la lourde plaque de marbre. Je leur prête main forte, et la dalle finit par bouger un peu. Nous poussons de toutes nos forces, et bientôt nous découvrons le cercueil de Gilbert Bécaud.
-Tu méritais mieux que de pourrir au soleil connard, me dit abruptement Vincent, d'une voix mal assurée.
Xavier descend dans la petite fosse, et hésite quelques secondes en contemplant le cercueil. Des démons nous attendent à l'intérieur, ou des certitudes prêtes à voler en éclats. Je sais qu'il préfèrerait laisser la caisse de bois fermée, et se contenter de ma présence. C'est comme si je risquais de mourir à nouveau si la réponse n'était pas la bonne.
Vincent fait les cent pas, et demande à Xavier de se décider. Ce dernier me regarde comme si c'était la dernière fois, et ouvre le cercueil, qui est vide. Nous restons tous trois silencieux, à contempler cette grande boîte dans laquelle j'espérais trouver des explications, mais qui ne me renvoie que de nouvelles questions. Xavier décolle un post-it collé sur le bois, et me le tend avec un air dépassé.
Une phrase est inscrite dessus, avec mon écriture : « Il faut plus qu'une roquette pour m'abattre ». Vincent lit par dessus mon épaule, et me demande avec irritation comment j'ai fait.
-Où vous avez mis Gilbert Bécaud ?
-Dans un caveau familial, me répond Xavier d'un air las. Comment t'as fait, mec ?
Je préviens mes amis que j'ai besoin de marcher un peu, avant de les laisser seuls. Je les abandonne brusquement à leur hébétement, et cours presque, tant leurs questions me sont douloureuses. Je fuis entre les tombes, perdu, et croise un fossoyeur à l'œil inquiet qui me prend sans doute pour un pilleur de sarcophages.
Ce cœur qui bat, pour qui, pourquoi ?
On va pas paniquer, et on va pas fuir les problèmes. On est en vie et on a pas peur. Ma marche me mène jusqu'à la tombe de Jim Morrisson, et je reste quelques instants à me recueillir en réfléchissant à mon retour un peu précipité à Paris.
Je colle un post-it sur la stèle du chanteur, en écrivant « Strange days have found us » dessus. Au fond le vrai mystère c'est la vie avant la mort. Ça fait un point pour moi.
Cette nuit ressemble à d'autres que j'ai connues, mais je ne sais plus très bien lesquelles. Les réverbères sont éteints, et les rares lumières qui filtrent par les fenêtres des immeubles sont comme des vies lointaines et paisibles que je ne peux pas atteindre. Ce quartier ressemble à celui dans lequel j'habitais, en plus sombre.
Les bars sont tous fermés, et plusieurs vitrines brisées sont là pour me rappeler qu'il n'y a de toute façon rien à célébrer. J'avale une grande gorgée de vodka au goulot, comme pour célébrer la fin d'un monde.
Je ne suis peut-être jamais vraiment mort, et je n'ai aucune raison de m'infliger ça. Les fenêtres dansent comme des reflets sur l'eau, et me rappellent certains ports, mais pas ceux de méditerranée. Les immeubles plient sous le vent, et laissent entrevoir les étoiles filantes qu'ils nous cachaient.
Mes pieds font onduler le bitume. Glissant presque, je traine mon corps à travers les rues désertes qui ont décidément besoin de plus de lumière. Même si ça veut dire ne plus voir les étoiles. Bordel, la vie est belle, et pourtant tout va mal.
Les panneaux de signalisation m'escortent comme des gardes du corps jusqu'à une rue un peu plus fréquentée. Un attroupement s'est formé autour d'un petit orchestre, qui joue des vieux standards français. Les gens ont allumé un feu et écoutent la musique en battant tranquillement la mesure du pied.
Je me rapproche du groupe et demande à un homme qui tape dans ses mains si c'est une occasion spéciale. Il me répond que c'est samedi soir.
-On est samedi ?
La chanson finit et une femme réclame aux musiciens un tube d'Eddy Mitchell. Je me mets à battre la mesure moi aussi, mais je suis légèrement à contretemps, et ma tête tourne un peu trop. Je propose un peu de vodka à mon voisin, qui se trouve ravi.
-Où est-ce que vous avez réussi à en trouver ? me demande-t-il.
-J'ai un ami débrouillard.
J'avale une grande rasade. Je me persuade que c'est une renaissance que je vis, et que ça ne peut être que positif. Et que j'ai le droit de commencer ma nouvelle vie en merdant un peu, parce que je ne suis encore qu'un enfant.
On me demande si j'ai une idée pour la chanson suivante. Je propose les Doors, et on me répond que ça doit être une chanson française. Alors je propose « Et maintenant ? », et on trouve que c'est un très bon choix.
Tout peut pas être marrant tout le temps. Je pose la bouteille vide sur le trottoir et pénètre dans l'immeuble. Les escaliers semblent infranchissables, et les murs sont agités de secousses. Je ne suis pas le seul a avoir un cœur qui bat, parce que tout vit autour de moi.
Je m'attèle à grimper les marches, une par une. Le bois ciré est percé par endroit de jeunes branches qui donneront des feuilles au printemps. La rampe est rugueuse et abrite des colonies de termites qui parlent dans ma tête et me déconcentrent dans mon ascension.
Les genoux faibles, le cerveau en feu, j'arrive devant la porte de Martine, et sonne. Je vais pas hurler à l'aide, ni me frapper la tête contre le mur. Je vais juste attendre qu'elle ouvre et qu'elle me fasse une petite place dans son lit.
Elle est partie, pauvre con, tu le sais bien.
Je m'assois et supplie le monde de s'arrêter de tourner. Je pourrais me dire que tout ça n'est pas réel, que je vais encore me réveiller dans un hôpital en Suisse...
Mais je n'ai jamais réussi à me mentir convenablement à moi-même. Le choses qui ne me font pas plaisir sont aussi réelles que tout le reste. Je ne suis plus un enfant.
Le vrai monde c'est ce palier vide, et cette nuit qui ne ressemble pas à un samedi. Xavier a tort quand il dit qu'on a pas assez de temps. Moi j'en ai tellement que je ne sais plus quoi en faire. Le chemin s'étend à perte de vue devant moi et tout reste à construire, sauf que je n'ai aucune idée de ce que je veux faire, et que je refuse de me laisser porter par les évènements.
Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps ? Je vais voyager, je vais rester ici, persévérer et renoncer. Je vais écrire et je vais abandonner l'idée, puis je vais écrire encore. Je vais me tromper souvent.
Je vais essayer de ne pas mourir encore.
Note : Manque de blagues
Prochainement : Vincent fée du logis
Vincent m'entraîne entre les tombes du Père Lachaise, pendant que Xavier traîne des pieds. Je crois que ma présence trouble un peu mes deux amis, qui semblent murés dans leur silence. Mais Vincent finit par m'avouer qu'à la base, son premier choix n'était pas porté sur Gilbert Bécaud.
-J'avais pensé à Oscar Wilde ou à Balzac, enfin à un écrivain, quoi...
J'en ai rien à foutre. Je serai intraitable là-dessus. Ça partait d'une bonne attention mais le résultat est abominable.
Nous passons près de la tombe de Georges Perec, et Vincent demande le paquet de post-its à Xavier. Nous le regardons écrire en silence sa citation et la coller sur la tombe de l'écrivain : « Rien ne sert de rien, cependant tout arrive ». Ses yeux restent baissés, et je jurerais qu'il essaye d'éviter de croiser mon regard.
Puis nous reprenons notre chemin dans le cimetière de luxe, et le moustachu m'explique que les tombes les plus connues, dans les allées prestigieuses, sont encore surveillées la nuit par les rares employés de la mairie qui travaillent encore. Il ajoute que les autorités n'ont qu'une peur, c'est que quelqu'un saccage la tombe de Molière ou d'Apollinaire.
En parlant du loup. En voyant la tombe du poète, Xavier va coller un post-it dessus, qui dit « Les jours s'en vont, je demeure ». Je lui fais remarquer que c'est un peu facile, et qu'il a pris la citation la plus connue, et il me répond que je suis jaloux parce que je n'ai pas encore marqué de point.
Je shoote dans un caillou, qui va se perde dans une pente, et roule jusqu'à disparaître. Je pourrais me contenter de la certitude d'être vivant, et ne pas chercher à percer le mystère de la vie après la mort. Je devrais même me réjouir d'avoir eu une seconde chance.
Mais c'est pas possible de vivre en acceptant d'être ignorant des choses qui nous dépassent, parce que ce serait se résigner à rester con. On meurt, c'est comme ça. Parfois on ressuscite, parce qu'en fait on était pas vraiment mort. Alors on va profaner la tombe d'un chanteur pour en avoir le cœur net.
Nous arrivons à la sépulture de Gilbert Bécaud. Vincent, un peu gêné, me demande de considérer que les enterrements ne sont plus assurés nulle part, et qu'ils ne pouvaient pas me laisser pourrir au soleil. Xavier précise que ça reste une des tombes les plus fleuries du Père Lachaise. Je crispe les mâchoires, observant une petite plaque de marbre sur laquelle est gravée « Merci Gilbert. Ton public ne t'oublie pas ». Je lui demande le paquet de post-its, pendant qu'il poursuit ses explications.
-On s'est dit que tu aimerais être visité souvent, me dit-il.
-Je m'en fous. Je suis athée et je m'en fous. Il y a rien après la mort, mec, vous auriez pu me laisser pourrir au soleil.
-Il y a forcément quelque chose après, mec. Sinon ça voudrait dire qu'on a vraiment pas assez de temps.
Je pose un post-it sur la tombe, sur lequel j'ai inscrit « Je reviens te chercher ». Vincent m'accorde un demi-point, sous prétexte que la citation n'a pas un rapport avec la mort de l'auteur, mais avec la situation présente.
Xavier et lui commencent à pousser la dalle qui recouvre la tombe. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. Les athées sont à côté de leurs pompes parce qu'ils savent qu'on est là par hasard, et qu'on effectue juste un passage éclair.
Mes amis réclament mon aide pour faire pivoter la lourde plaque de marbre. Je leur prête main forte, et la dalle finit par bouger un peu. Nous poussons de toutes nos forces, et bientôt nous découvrons le cercueil de Gilbert Bécaud.
-Tu méritais mieux que de pourrir au soleil connard, me dit abruptement Vincent, d'une voix mal assurée.
Xavier descend dans la petite fosse, et hésite quelques secondes en contemplant le cercueil. Des démons nous attendent à l'intérieur, ou des certitudes prêtes à voler en éclats. Je sais qu'il préfèrerait laisser la caisse de bois fermée, et se contenter de ma présence. C'est comme si je risquais de mourir à nouveau si la réponse n'était pas la bonne.
Vincent fait les cent pas, et demande à Xavier de se décider. Ce dernier me regarde comme si c'était la dernière fois, et ouvre le cercueil, qui est vide. Nous restons tous trois silencieux, à contempler cette grande boîte dans laquelle j'espérais trouver des explications, mais qui ne me renvoie que de nouvelles questions. Xavier décolle un post-it collé sur le bois, et me le tend avec un air dépassé.
Une phrase est inscrite dessus, avec mon écriture : « Il faut plus qu'une roquette pour m'abattre ». Vincent lit par dessus mon épaule, et me demande avec irritation comment j'ai fait.
-Où vous avez mis Gilbert Bécaud ?
-Dans un caveau familial, me répond Xavier d'un air las. Comment t'as fait, mec ?
Je préviens mes amis que j'ai besoin de marcher un peu, avant de les laisser seuls. Je les abandonne brusquement à leur hébétement, et cours presque, tant leurs questions me sont douloureuses. Je fuis entre les tombes, perdu, et croise un fossoyeur à l'œil inquiet qui me prend sans doute pour un pilleur de sarcophages.
Ce cœur qui bat, pour qui, pourquoi ?
On va pas paniquer, et on va pas fuir les problèmes. On est en vie et on a pas peur. Ma marche me mène jusqu'à la tombe de Jim Morrisson, et je reste quelques instants à me recueillir en réfléchissant à mon retour un peu précipité à Paris.
Je colle un post-it sur la stèle du chanteur, en écrivant « Strange days have found us » dessus. Au fond le vrai mystère c'est la vie avant la mort. Ça fait un point pour moi.
Cette nuit ressemble à d'autres que j'ai connues, mais je ne sais plus très bien lesquelles. Les réverbères sont éteints, et les rares lumières qui filtrent par les fenêtres des immeubles sont comme des vies lointaines et paisibles que je ne peux pas atteindre. Ce quartier ressemble à celui dans lequel j'habitais, en plus sombre.
Les bars sont tous fermés, et plusieurs vitrines brisées sont là pour me rappeler qu'il n'y a de toute façon rien à célébrer. J'avale une grande gorgée de vodka au goulot, comme pour célébrer la fin d'un monde.
Je ne suis peut-être jamais vraiment mort, et je n'ai aucune raison de m'infliger ça. Les fenêtres dansent comme des reflets sur l'eau, et me rappellent certains ports, mais pas ceux de méditerranée. Les immeubles plient sous le vent, et laissent entrevoir les étoiles filantes qu'ils nous cachaient.
Mes pieds font onduler le bitume. Glissant presque, je traine mon corps à travers les rues désertes qui ont décidément besoin de plus de lumière. Même si ça veut dire ne plus voir les étoiles. Bordel, la vie est belle, et pourtant tout va mal.
Les panneaux de signalisation m'escortent comme des gardes du corps jusqu'à une rue un peu plus fréquentée. Un attroupement s'est formé autour d'un petit orchestre, qui joue des vieux standards français. Les gens ont allumé un feu et écoutent la musique en battant tranquillement la mesure du pied.
Je me rapproche du groupe et demande à un homme qui tape dans ses mains si c'est une occasion spéciale. Il me répond que c'est samedi soir.
-On est samedi ?
La chanson finit et une femme réclame aux musiciens un tube d'Eddy Mitchell. Je me mets à battre la mesure moi aussi, mais je suis légèrement à contretemps, et ma tête tourne un peu trop. Je propose un peu de vodka à mon voisin, qui se trouve ravi.
-Où est-ce que vous avez réussi à en trouver ? me demande-t-il.
-J'ai un ami débrouillard.
J'avale une grande rasade. Je me persuade que c'est une renaissance que je vis, et que ça ne peut être que positif. Et que j'ai le droit de commencer ma nouvelle vie en merdant un peu, parce que je ne suis encore qu'un enfant.
On me demande si j'ai une idée pour la chanson suivante. Je propose les Doors, et on me répond que ça doit être une chanson française. Alors je propose « Et maintenant ? », et on trouve que c'est un très bon choix.
Tout peut pas être marrant tout le temps. Je pose la bouteille vide sur le trottoir et pénètre dans l'immeuble. Les escaliers semblent infranchissables, et les murs sont agités de secousses. Je ne suis pas le seul a avoir un cœur qui bat, parce que tout vit autour de moi.
Je m'attèle à grimper les marches, une par une. Le bois ciré est percé par endroit de jeunes branches qui donneront des feuilles au printemps. La rampe est rugueuse et abrite des colonies de termites qui parlent dans ma tête et me déconcentrent dans mon ascension.
Les genoux faibles, le cerveau en feu, j'arrive devant la porte de Martine, et sonne. Je vais pas hurler à l'aide, ni me frapper la tête contre le mur. Je vais juste attendre qu'elle ouvre et qu'elle me fasse une petite place dans son lit.
Elle est partie, pauvre con, tu le sais bien.
Je m'assois et supplie le monde de s'arrêter de tourner. Je pourrais me dire que tout ça n'est pas réel, que je vais encore me réveiller dans un hôpital en Suisse...
Mais je n'ai jamais réussi à me mentir convenablement à moi-même. Le choses qui ne me font pas plaisir sont aussi réelles que tout le reste. Je ne suis plus un enfant.
Le vrai monde c'est ce palier vide, et cette nuit qui ne ressemble pas à un samedi. Xavier a tort quand il dit qu'on a pas assez de temps. Moi j'en ai tellement que je ne sais plus quoi en faire. Le chemin s'étend à perte de vue devant moi et tout reste à construire, sauf que je n'ai aucune idée de ce que je veux faire, et que je refuse de me laisser porter par les évènements.
Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps ? Je vais voyager, je vais rester ici, persévérer et renoncer. Je vais écrire et je vais abandonner l'idée, puis je vais écrire encore. Je vais me tromper souvent.
Je vais essayer de ne pas mourir encore.
Note : Manque de blagues
Prochainement : Vincent fée du logis
9 février 2010
22. Xavier doute
-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
Inscription à :
Articles (Atom)