Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


17 novembre 2009

06. Vincent le negociateur

-J’ai pas vraiment aimé ta dernière nouvelle.
Je lève les yeux au plafond en me demandant comment Vincent peut penser à ce genre de choses dans un moment pareil. En appuyant avec mes coudes, je tente de dénouer des épaules de Xavier, qui est recroquevillé en position fœtale et qui tremble comme une feuille. Tandis que je presse de toutes mes forces pour essayer de le débloquer, Vincent ajoute que ce que j’ai écrit n’est pas très crédible.
-Je t’imagine pas vraiment en train de tuer un homme, précise-t-il.
Je tente de forcer Xavier à étendre ses jambes, mais rien n’y fait, et les soubresauts qui le parcourent semblent même l’empêcher de communiquer autrement que par onomatopées. Le type du banc d’en face, les mains pleines de cigarettes qu’il regarde comme des lingots d’or, marmonne quelque chose comme «à moi».
-Putain, dis-je à Vincent, c’est toi que je vais tuer, mec. Tu veux pas m’aider?
-Il y a rien à faire, tu sais très bien qu’il a peur des flics.
Il m’annonce qu’il va nous faire sortir, et se lève du banc pour aller parlementer avec l’officier chargé de l’accueil. Pendant ce temps, ce connard de Xavier se mord les genoux pour arrêter de claquer des dents. On a vraiment pas idée de faire une crise d’angoisse à chaque fois qu’on croise un uniforme.
Le type du banc d’en face me demande si je n’ai pas de cigarette et je lui intime de se la fermer. Je cesse d’essayer de déplier mon pote, et m’allonge sur le banc en observant Vincent de loin, qui fait de grands sourires au policier.
C’est ma faute. Si je n’avais pas monté d’expédition punitive de nuit contre le resto où je travaille, on ne serait pas assis sur un banc en face d’un collectionneur de clopes visiblement drogué à mort, en train d’attendre qu’on appelle mon patron.
-Je suis désolé, dis-je à Xavier. C’est juste que tu comprends, j’en pouvais plus de sa musique de merde, je voulais juste lui casser sa chaîne hifi… Je pouvais pas savoir que les flics faisaient des rondes la nuit dans le quartier.
Il ne répond rien mais mord ses genoux un peu plus fort. Un homme en uniforme passe devant nous et fait redoubler les secousses. J’aperçois Vincent qui se marre avec le type de l’accueil.
J’explique à Xavier que c’est pas possible de bosser dans un environnement hostile, et que c’est pas parce que tu as quinze versions de Summertime que t’écoutes de la bonne musique. J’essaye de le convaincre que ma cause est juste.
Ses mâchoires s’entrouvrent, et je songe avec espoir que sa crise d’angoisse se termine. Pendu à ses lèvres, j’attends la parole qui va sceller notre amitié dans l’adversité, comme dans un film américain. Mais tout ce qu’il parvient à dire en claquant des dents c’est «T’as fait tout ça pour finir en prison, parce que tu aimes te faire péter le cul, sale pédé».
Il me lance un regard assassin et recommence à se mordre les genoux. Le type aux cigarettes, qui n’a rien perdu de notre échange, me tend une cigarette d’un air concerné en murmurant «à toi». Je m’appuie contre le mur et fixe les affiches de recrutement de la police, en me demandant s’ils espèrent vraiment trouver leurs nouvelles recrues dans un endroit pareil.
Vincent revient vers nous, et nous annonce qu’on est libres. Je lui demande s’il se fout de ma gueule. Il m’aide à lever Xavier, qui met bien deux minutes à poser les pieds par terre. Il nous entraîne vers l’accueil où l’officier nous demande de signer un formulaire. Vincent me chuchote à l’oreille qu’ils ne vont même pas appeler mon patron.
C’est pas vraiment des amis que j’ai. C’est des gens qui m’accompagnent au quotidien pour tenter de rendre la vie plus absurde.
Xavier se détend un peu, tandis que Vincent arbore un sourire de triomphe. Je suis forcé d’admettre qu’en ce moment il est un peu mon super-héros. J’entends une discussion animée au loin, en direction de la porte de sortie, et je me hâte de signer le papier qu’on me tend.
Vincent m’annonce qu’il a bien mérité un Macdo, et je ne peux qu’acquiescer. Je griffonne mon nom en vitesse, Xavier aussi mais d’une main encore un peu tremblante. J’ai l’impression que je vais jouir rien qu’en respirant l’air de dehors.
Une bombe lacrymogène fait irruption dans le couloir, provoquant des cris de panique parmi les policiers. Je reste pétrifié, me demandant si Xavier a organisé une caméra cachée pour me faire chier.
Je ne saisis pas vraiment ce qui se passe ensuite. Des coups de feu éclatent, tirés par les policiers, et par des silhouettes cachées derrière l’écran de fumée, qui s’étend rapidement dans tout le commissariat. D’autres lacrymos sont lancées, et achèvent de plonger l’endroit dans le chaos.
Une clameur sourde nous parvient de dehors, alors que les flics s’affairent à hurler sur toutes les personnes présentes pour qu’elles s’allongent par terre.
Ne voulant pas faire le plaisir à Xavier de paniquer devant les caméras, je tente de garder mon calme. Vincent nous attrape tous les deux pour nous plaquer au sol en nous criant qu’on est des attardés mentaux. En me cognant la tête contre le lino, je traite Xavier de tous les noms en lui demandant si sa petite farce le fait rire.
Je vois passer le collectionneur de cigarettes qui titube et renverse son butin, paniqué. Vincent attrape une clope qui roule jusqu’à lui et l’allume avec des doigts tremblants.
-Tu nous as mis dans la merde, tu nous en sors, dit-il d’une voix blanche.
Les flics autour de nous semblent débordés, et des bruits de combats au corps à corps se détachent peu à peu de la fumée qui a tout envahi. Je m’allonge sur le dos et me protège du brouillard étouffant avec le col de mon tee shirt. Bordel, on a pas idée d’avoir une vie aussi merdique.
-Je peux rien faire, dis-je en suffocant un peu, et puis ça n’a rien à voir avec moi.
Je mens beaucoup trop. Les choses arrivent parce que je ne les écris pas, comme pour me rappeler que je dois aborder certains sujets. J’ai provoqué cette situation en y en pensant pas d’abord pour l’exorciser. C’est pas possible que les phrases s’enchaînent comme ça, sans aucun sens, et il fallait bien que ça pète un jour.
L’agitation autour de nous ne diminue pas, et je hurle à mes compagnons qu’il faut tenter une sortie. Vincent jette sa cigarette, et Xavier parvient à se lever sans notre aide. Nous nous ruons sur le couloir d’où viennent les affrontements, pour y découvrir exactement ce que nous craignions.
Ce ne sont pas des terroristes qui attaquent le commissariat, pas plus que des sans-papiers ou des activistes politiques. Ce sont des gens comme vous et moi, vieux et jeunes, armés de barres de fer et de quelques flingues, groupés en une foule compacte et enragée. Une foule qui hurle sa haine dans un fracas qui fait trembler les murs. Des hommes cravatés tabassent un policier à coups de clubs de golf, tandis qu’une jeune femme enceinte vide un chargeur à l’aveugle dans le brouillard blanc.
Mes amis et moi nous mettons à courir en baissant la tête, et j’ouvre le passage dans la foule à coups de coudes. Je pousse une vieille dame armée d’une cane, en jetant un coup d’œil derrière moi pour vérifier que Vincent et Xavier suivent le mouvement.
Les fumées sont asphyxiantes et je finis par fermer les yeux. Je pousse chaque corps sur mon passage, encaisse de nombreux coups sur mes épaules, et remonte la foule à contresens. Je me retrouve dans un abime sombre, attaqué par des monstres fantomatiques, que je dois dégager de ma route pour avancer. Je retourne un instant dans ce monde qui est le mien, fait d’obscurité molle, et je vole contre le vent en négociant chaque mètre.
Je m’en veux de ne pas y avoir pensé, vraiment. J’avais trop peur pour écrire sur autre chose que ma gueule, et maintenant le monde se rappelle à mon bon souvenir. J’entends la voix de Vincent derrière moi qui me hurle de continuer d’avancer. Un coup de feu tiré à quelques mètres de moi me fait siffler les oreilles et la suite de la phrase de mon ami se perd dans la clameur guerrière.
De manière générale, on manque de protection. On est assaillis de toute part, et on s’en prend véritablement plein la gueule. Et écrire c’est se protéger, espèce d’abruti… Tu aurais pu empêcher tout ça.
J’ouvre les yeux et défonce le nez d’une femme devant moi d’un coup de tête. Il faut s’accrocher aux choses concrètes.
En redoublant d’efforts, je pousse encore quelques personnes pour arriver à la porte de sortie. L’air est déjà plus respirable, et les coups de feu paraissent plus lointains. Je me retourne vers Vincent, qui soutient Xavier pour l’aider à marcher. Il me tend la main et je le tire de toutes mes forces pour l’arracher à la foule. Nous finissons par sortir de l’enfer pour nous écrouler sur le trottoir.
Je suis pas habitué à avoir autant de prise sur les événements. D’habitude je laisse faire Xavier, et c’est sans doute ce qui explique que je soie épuisé. A plat ventre sur le bitume, je me laisse bercer par les tremblements du sol et l’odeur de la nuit parisienne.
J’aimerais que ma joue ne soit pas en train de s’abîmer sur le sol, et que Paris n’ait pas décidé de pêter un câble précisément aujourd’hui. Je voudrais remonter dans ma tour d’ivoire pour ne pas me prendre la réalité de plein fouet, et devenir un écrivain en retrait, parce que je trouve que ce sont les plus talentueux.
Ce corps couvert d’écorchures qui gît sur le trottoir, j’aurais préféré que ce ne soit pas le mien. Je me relève avec les membres tremblants, et je crois que la tête que je me tape fait peur à Vincent et Xavier. Les gens continuent d’affluer vers le commissariat, et dans la rue plusieurs voitures brûlent.
Vincent affirme qu’on a bien mérité un Macdo, et je ne peux décidemment qu’être d’accord.


Notes: -Le narrateur se plaint trop, ne pas le victimiser.
-Emeutes non expliquées.

Prochainement: Martine

15 novembre 2009

05. Roger mon nouvel ami

-Tu devrais vraiment lire ce livre, me conseille Roger.
Et il me tend le bouquin d’un auteur torturé qui raconte son enfance traumatisée par une mère alcoolique et un père absent. Je lui demande s’il me prend pour un français moyen.
Roger est arrivé il y a quelques jours d’un futur alternatif où je suis prix Nobel de littérature. Depuis, il essaye de me remettre dans le droit chemin littéraire. J’ai commencé par arrêter de voir Vincent et Xavier, qui selon Roger «me détournent de la poésie et de l’approche humaniste du monde qui m’ont valu mon prix Nobel».
En parcourant la quatrième de couverture du bouquin, je peux lire une petite profession de foi de l’auteur qui explique qu’il a voulu «exorciser les démons de son enfance par une écriture salvatrice». Roger, qui lit par-dessus mon épaule, explique que c’est un livre qui m’a énormément influencé.
Je repose le livre, et inspecte les étagères de la bibliothèque à la recherche de quelque chose qui pourrait me plaire. Je flâne dans les rayons pendant que Roger feuillète le roman que j’ai écrit, qu’il a apporté avec lui.
Dans le futur je n’ai jamais écrit ce premier roman foireux, et Roger le tient pour responsable du changement de trajectoire temporelle qui a motivé son voyage. Je finis par accepter de lire le livre que Roger m’a conseillé, écrit par cet auteur torturé, et il paie pour moi.
-J’ai du mal avec les écrivains qui racontent leur vie, dis-je en grommelant.
-C’est un peu ce que tu fais.
Et il a raison. Il m’annonce que je dois me débarrasser de la colère que j’ai accumulée, qui me fait écrire sur des sujets qui n’intéressent pas vraiment les gens. Que le lecteur mérite une élévation.
Dans la rue, les bruits de scooters et de personnes emplissent les trottoirs et font que j’ai envie de marcher plus vite. C’est comme si les passants riaient de moi parce que je ne les envisage pas vraiment. C’est la ville elle-même qui fait un concert pour ma gueule en me rappelant qu’elle existe, que je le veuille ou non.
Je ne peux simplement pas m’empêcher de parler des odeurs, des sons, et l’incapacité de retranscrire une lumière d’hiver par des mots me rend parfois malade.
La ville défile sous mes pas, et en passant la Seine j’ai l’impression de laisser certaines ambitions derrière moi. J’ai vraiment besoin de ce prix Nobel.
-Tiens, ce passage, par exemple, dit Roger en me pointant un paragraphe de mon manuscrit qu’il a entouré:
" ...Helena de Suza appuya sur la détente, et trouva le geste plus facile à effectuer qu’elle ne l’aurait crû. La tête de Gregor partit dans une rafale de chair folle qui barbouilla les murs immaculés. Elle lâcha son arme et observa ce corps décapité qui restait debout. Puis dans un son de viande broyée, la tête de Gregor se mit à repousser à toute vitesse. Bientôt entièrement rétabli, ce dernier la gratifia d’un sourire vicieux avant de lui demander si elle avait vraiment pensé que ce serait aussi facile."
Roger me demande si j’ai compris pourquoi ce passage cloche. Je lui prends le manuscrit des mains et le jette à la Seine.
-On va faire de la putain de littérature, mon pote, dis-je.
Je suis un peu trop sûr de moi, mais c’est parce que je reçois trop d’encouragements. J’ai longtemps cru que ma tendance à dévaluer mon travail venait de ces conneries psychologiques de manque de confiance. Mais maintenant je sais que les vrais responsables sont mes soi-disant amis qui m’encouragent à écrire de la merde.
Dans le futur de Roger, je n’ai jamais touché une cigarette et je raconte des histoires sensibles et réalistes. Les gens se déplacent en jet-pack et lisent réellement des livres. Et je n’ai aucune raison d’être en colère tout le temps.

-Ferme les yeux et essaye d’imaginer que ton corps est plus lourd.
J’ai envie de répondre à Roger que je trouve mon corps plus lourd à chaque instant. Qu’en se frottant à la vie on gagne en consistance. Mais ce serait foutre en l’air son exercice de relaxation.
Il me demande d’imaginer que mes pieds sont lourds, puis mes jambes, puis mon pubis, et je crois qu’avant qu’il arrive à me tête je vais exploser de rire. Et s’il me demande encore de me calmer je vais lui sauter à la gorge.
-Ta tête est lourde, murmure-t-il.
Evidemment que ma tête est lourde. Elle se charge de toutes les merdes qui passent, et gonfle à en péter à force d’essayer d’emmagasiner le monde entier. Elle voudrait savoir décrire Paris, parler de tristesse explicite ou maîtriser l’envolée lyrique. C’est peine perdue d’essayer d’expliquer le monde par les mots, et c’est uniquement parce que je ne sais pas dessiner que j’ai voulu devenir écrivain.
Roger me demande si je suis bien recentré avec moi-même. Le truc, c’est qu’avec les yeux fermés je ne vois qu’un foutu infini obscur dans lequel je navigue en volant. Ça et là, des sirènes aux gros nibards se baignent dans des trous noirs. Je manque de percuter Superman qui arrive en sens inverse et qui vole bien trop vite. Je sais pas trop si c’est ce qu’on appelle se recentrer avec soi-même.
Mon ami du futur me rappelle à l’ordre. Il m’invite à visualiser les causes de ma colère permanente, et par paresse je commence par imaginer notre président qui danse sur une montagne de crânes humains en riant. Roger me demande de me concentrer sur mes anciens amis.
Vincent et Xavier font irruption dans le vide sidéral. Ils me font un signe de la main qui est bien loin du salut amical. Je tente de voler vers eux mais le vide est comme de la gelée et il me faut redoubler d’effort pour avancer de quelques centimètres. Je me débats dans un néant mou et opaque, et j’aimerais en cet instant être plus puissant dans ce monde qui est le mien. Certainement un problème de confiance.
-Pourquoi tu en veux à tes amis? me questionne Roger.
-Parce qu’ils sont pas d’accords avec moi.
Mes mains se chargent d’énergie cosmique que j’alimente de mes certitudes de débutant. Je tente de projeter des rayons mortels sur leur gueule mais l’obscurité solide m’en empêche. Même mon monde imaginaire ne m’approuve pas vraiment.
Roger me dit que ça veut peut-être dire que je ne suis pas d’accord avec moi-même. Je me sens forcé de lui avouer que je suis rarement sûr de quoi que ce soit. Il me demande d’évacuer ma colère.
Je regarde mes bras qui se couvrent de chair de poule. Je tente d’irradier par chaque pore de ma peau, d’évacuer cette rage qui me fait exploser parfois. Un liquide brun et nauséabond commence à suinter par mon front et mes aisselles. Il est visqueux et brûlant, et bientôt il se met à couler partout sur ma peau. Mes poils et mes sourcils se carbonisent, effacés par une coulée de lave sombre.
Chaque parcelle de mon corps expulse des flots de cette bouillie purulente qui me met au supplice. Le feu ronge mon épiderme comme un enculé.
J’ouvre brusquement les yeux et c’est le futur lui-même qui bascule pour m’inonder de prix Nobels.

C’est la deuxième fois que je passe la Seine aujourd’hui. Roger dit que le Pont Neuf est bon pour mon inspiration. Que je dois m’attarder sur les moments de grâce.
-Tu dois arriver à voir la beauté d’une rue, ou d’un baiser volé à la sortie d’une station de métro. Pas celle d’une tête qui explose et qui repousse.
Le vent me fouette le visage et me fait plisser les yeux. Les rayons du soleil de dessinent parmi les nuages bas et la brume légère qui s’échappe du fleuve. Ils deviennent des herbes folles un peu jaunes, et je suis forcé de constater que Roger a eu raison de m’amener sur ce pont.
Il se penche sur la rambarde pour observer les bateaux. J’en profite pour le pousser et il va s’aplatir dans l’eau dans un bruit sourd. Je crois que je sais pas vraiment ce que je veux.
Le problème c’est que je vois la beauté partout, et pas juste au Pont Neuf. J’ai envie de parler des événements qui font basculer des vies et de ceux qui ne changent rien. Je veux raconter des histoires de pirates modernes et de zombies qui s’ignorent.
Et plus que tout, je veux que la colère gronde. Qu’elle envahisse ce monde horrible pour le faire trembler sur ses fondations.
Je vais tenter d’obtenir le prix Nobel malgré elle, et malgré mes amis qui aiment trop que j’écrive autre chose que de la littérature. Je vais peut-être même viser le prix de médecine.
Je demande une cigarette à une fille qui passe, qu’elle me donne avec un regard de dédain, en me demandant si je ne peux pas bouger mon cul jusqu’au tabac.
Je n’aurais pas dû lancer mon manuscrit à la Seine. En m’éloignant du Pont Neuf, je trouve Paris baigné de cette lumière d’hiver que je n’arrive pas à décrire, et les passants engoncés dans leur foi en des jours meilleurs. Et je vois la beauté dans ce futur soudain incertain, avec ou sans prix Nobel, qui échappe totalement à ma perception.
Il est changeant et se fout pas mal de nous qui sommes terrorisés. Mais on peut pas passer son temps à avoir peur, et fondamentalement c’est une bonne chose de faire n’importe quoi.


Note: Creuser le côté science-fiction.

Prochainement: Vincent le négociateur

13 novembre 2009

04. Vincent me casse la gueule

- Je te pisse dessus, je te chie dans la raie, je te bouffe la nouille. Et tu te relèves pas.
Et sur ces mots, Vincent me décoche un coup de pied retourné en pleine face. Je tente de me protéger avec mes avant-bras mais il passe ma défense. Je contrattaque avec un uppercut, qu’il esquive. Une rage sourde, un besoin irrépressible de lui éclater la gueule monte en moi comme un geyser de bile.
Je frappe à l’aveugle, de toutes mes forces, avec mes pieds et mes poings, mais il esquive ou encaisse chacun de mes coups. Puis il attrape mon bras et effectue une prise de son jujitsu de merde.
Je martèle frénétiquement la touche de ma manette qui commande le mode «protection», mais le gros noir balèze, mon alter ego dans le jeu, plie sous les coups. C’est plus fort que moi, il faut toujours que je choisisse le plus costaud, jamais le plus fort. Mais Vincent a lui aussi un personnage attitré.
-Tu choisis toujours le putain de chinois, dis-je.
-Je choisis celui que je maîtrise le mieux, répond-il.
C’est ce que je croyais avoir fait moi-même, mais un «dragon fist» finit par étendre le gros noir balèze. Je pose la manette et tente de me calmer. A l’écran, le chinois commence à effectuer une sorte de danse de la victoire, faite de démonstrations de prises de jujitsu et de ce qui s’apparente à du disco. Vincent allume une cigarette d’un air de vainqueur et me souffle sa fumée au visage.
-Dans la vraie vie je te défonce, dis-je sans desserrer les mâchoires.
Il objecte que dans la vraie vie il est le seul qui sait se battre. Il ajoute que mon problème dans la vie, c’est que je ne suis doué pour rien. Pendant que je vais ouvrir la fenêtre, il envoie un texto à Xavier pour lui faire part de sa victoire, en précisant bien qu’il m’a battu «avec le chinois».
Je vais arriver en retard au travail. Je m’assois sur le rebord de la fenêtre et laisse les rayons bas du soleil réchauffer mon corps et détendre mes muscles. Les voitures qui passent me portent, m’emmènent visiter la ville, et admirer les ombres chinoises aux rideaux des immeubles.
En me retournant vers Vincent, je constate qu’il est en train de me montrer ses fesses. Il met des petites claques dessus, et j’ai subitement du mal à garder mon sérieux. J’attrape ma veste et l’enfile en feignant de l’ignorer.
-En fait, conclut-il, c’est pas que tu soies doué pour rien, c’est juste que je suis meilleur que toi partout.
-Partout?
-Sauf quand il s’agit de se faire enculer, alors là c’est toi le meilleur. N’empêche qu’avec un peu d’entraînement, moi aussi je peux devenir écrivain.
J’enfile mes chaussures en murmurant que je voudrais bien voir ça, et ma remarque semble lui faire de la peine. Redevenu sérieux, il objecte que je passe mon temps à le rabaisser.

" ...Vincent comprit alors que le seul moyen de se débarrasser du gros pédé était d’empoisonner son corps avec des excréments.
«Je vais lui dévisser la tête et lui chier dans le cou» pensa-t-il. Et c’est exactement ce qu’il fit. Il attrapa la tête du salopard déviant et commença à la faire tourner, jusqu’à ce que sa colonne vertébrale craque. Puis il tourna encore afin d’arracher les ligaments, et envoya la tête rouler plus loin comme on se débarrasse d’un bouchon.
Avec un rire démoniaque, il entreprit ensuite de baisser son pantalon, et déféqua de toutes ses forces dans la trachée du cadavre, laissée à l’air libre. Le cri bestial qu’il poussa fit fuir tous les animaux de la forêt."

Atterré, je regarde furtivement Vincent, dont les yeux sont fixés sur moi, attendant ma réaction. Son petit sourire en coin trahit une jubilation intérieure.
-Je l’ai mis sur internet et j’ai fait comme si c’était toi qui l’avait écrit, pouffe-t-il en se caressant la moustache d’un air satisfait. Ca t’apprendra à écrire des trucs sur moi où je passe pour un con.
Je me prends la tête dans les mains et serre à l’en faire exploser. Que Vincent écrive des nouvelles dans lesquelles il me chie dans le cou n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le truc c’est qu’on ne peut pas s’attaquer à lui, parce qu’il est complètement taré. Si tu lui accroches un poisson d’avril dans le dos, il va mettre un rat mort dans ton lit. Et il pense sincèrement que ce qu’il fait est juste.
J’essaye de penser à autre chose, de me convaincre que les fissures au plafond, les traces d’anciens posters sur les murs, et même le bruit de la télé dans la pièce d’à côté sont plus importants. Plus importants que les battements de mon cœur qui partent en couille, que mon envie de tout casser. Plus importants que Vincent qui attrape une bande dessinée qui dépasse de mon sac et menace de la brûler avec un briquet.
Il finit par s’arrêter quand il s’aperçoit que ma tête reste dans mes mains et que je ne trouve pas la force de la relever. Il me demande ce que j’ai, et je suis bien incapable de lui répondre, ce qui ne fait que l’inquiéter un peu plus.
Il met la main sur mon épaule et je le repousse avec un geste un peu trop violent. Il se décide alors à mettre le feu à ma bédé.
Je me lève et l’attrape par le col, pour le plaquer contre le mur. Il rit un peu, me demandant si j’ai vu ça dans un film. Puis, réalisant que je ne compte pas le lâcher, il me repousse violemment.
Je fonce la tête la première contre sa poitrine, et il étouffe un cri de douleur, avant de me repousser à nouveau, d’un coup de pied cette fois. Je tente un coup de poing, qu’il esquive. J’ai l’impression que tous les muscles de mon corps ont doublé de volume, mais c’est peut-être dû au fait que Vincent n’est pas très épais.
Je continue maladroitement d’essayer de le frapper, mais il esquive tous mes coups. Il me crie de m’arrêter parce qu’il risque de me défoncer, et je lui hurle de fermer sa putain de gueule. J’arrive finalement à placer un coup de poing, ce qui le met dans une rage folle.
On est pas dans un jeu vidéo. Il est hors de question que je perde face à un mec moins costaud que moi.
D’un coup de pied que je ne vois pas venir, il m’éclate le tibia, avant d’enchaîner par un coup de boule en plein visage. Je m’écroule pour un moment.
-Te relève pas, me supplie-t-il.
Il y a une pointe de pitié dans sa voix, et c’est sans doute pourquoi je n’en fais qu’à ma tête et retourne au front.
Je sais très bien que ce n’est pas vraiment sur Vincent que je tape, mais ce que je ne sais pas, c’est sur qui je tape exactement. Mon adversaire est plus rapide et plus habitué des combats, et après quelques frappes au ventre, il m’étale de nouveau.
-Tu te relèves pas! hurle-t-il.
Sans que je ne m’en rende compte, il a cessé de vouloir me préserver. Je n’arrive pas à m’empêcher de penser que c’est une bonne chose, parce qu’on avance pas si les autres retiennent leurs coups.
J’essaye de choper ses jambes, mais il m’écrase la main d’un coup de talon. Il commence à me donner des coups de pieds, furieusement, et je sens mes côtes se fêler. Il répète «Tu te relèves pas!» en boucle comme un possédé, et je commence à me dire que je l’ai vraiment énervé.
Je finis par arriver à agripper sa jambe et le fais tomber. Il attrape son casque de moto et me donne un coup sur le sommet du crâne. Mon unique avantage dans ce duel c’est que j’ai la tête dure. Malgré la violence du choc, je persiste à taper sur lui de toutes mes forces.
Il met fin à notre affrontement en m’écrasant le casque sur la mâchoire. Je roule sur le côté et prend mon visage dans mes mains, foudroyé, tiraillé par la douleur fulgurante. Mon environnement se brouille et une ombre noire se met à obscurcir ma vision. Le sang remplit ma bouche, et je peine à respirer. J’ai l’impression que si je lâche ma mâchoire elle va tomber.
Vincent se relève et m’observe m’étouffer dans mon propre sang. Je crache un bon coup, et remarque qu’une de mes dents part avec le molard.
-Tu te relèves pas, soupire Vincent à bout de force.
Il s’assoit par terre et commence à pleurer silencieusement. Le casque de moto glisse de ses mains et roule quelques secondes sur le sol. Ses yeux fixent le parquet sans osciller, tandis que ma respiration revient peu à peu.
-Je suis dangereux, sanglote-t-il.
Je pousse un éclat de rire, douloureux car mes côtes me font mal. Mais ça ne le réconforte pas vraiment. La vérité c’est que rien ne va jamais mieux, et que je n’arrive pas à encaisser. Je n’aurais jamais dû arrêter de fumer, parce qu’en ce moment la seule souffrance c’est de ne pas avoir de cigarette.

J’attrape le plateau avec les deux kebabs et vais rejoindre Vincent qui s’est installé à l’une des tables du fond de la salle. Il suit d’un œil distrait un match à la télé, et ne se retourne pas vers moi quand je lui mets le plateau sous le nez.
-Je croyais que t’aimais pas le foot?
Il ne répond pas, et commence à manger son kebab en silence. Je jette un œil à la télé qui surplombe la salle. Un joueur hors de lui déverse sa rage sur l’arbitre, mais sans le son je ne comprends pas bien ce qu’ils se disent. Les gens autour de nous semblent passionnés par ce jeu étrange.
Et comme il est hors de question que Vincent et moi parlions de ce qui s’est passé, et qu’il est hors de question que nous ne soyons plus amis, nous regardons ensemble un sport que nous n’aimons pas vraiment en mangeant de la merde.
Les minutes passent, vingt deux connards courent après un ballon pendant que nous avalons du ketchup et de la mayonnaise tiède. Un homme rentre un ballon dans un rectangle de métal, et reçoit des acclamations. Les cris de joie ricochent sur mon ami et moi, qui sommes trop occupés à montrer au monde à quel point nous sommes malheureux.
Les effluves de viande et de cuisiniers puants semblent couper l’appétit à Vincent. Je lui dirais bien d’aller se faire enculer et de me faire un câlin, mais j’ai peur qu’il me traite encore de pédé. Avec un frémissement de sourire, il me laisse ses frites, et je m’empresse de les décimer.
-Il faut que tu fasses quelque chose, finit-il par dire d’un air concerné.
-A propos de quoi?
-Vraiment.
Ses yeux se confrontent aux miens, et les frites que j’engouffre sont une bonne excuse pour me taire. De toute manière je n’ai vraiment aucune réplique choc qui me vient à l’esprit. C’est vrai qu’il faut que je fasse quelque chose, mais ça ne fait jamais plaisir de l’entendre.
Le match de foot prend fin, et Vincent me demande d’accélérer la cadence. Au risque de vomir, je fourre le reste de frites dans ma bouche, et nous sortons de cet enfer dans lequel nous échouons trop souvent.
Le truc c’est qu’on fait toujours les mauvais choix, et qu’on passe notre temps à les rattraper. Lui et moi ne reparlerons jamais de l’affrontement, et j’en écrirai peut-être une nouvelle.
Pour l’instant lui enfile une écharpe, et moi un bonnet, parce que l’automne ne nous fait décidément pas de cadeaux. Je fais des efforts pour ne pas boiter en marchant. Et en nous éloignant du kebab, mon ami me demande si je sais ce qui se passe quand on tape «foutre» dans Google.
-On tombe le site de ta mère, m’informe-t-il.


Notes: - Fin de combat trop abrupte. Faire durer plus.
- Réconciliation peu crédible.

Prochainement: Roger mon nouvel ami

11 novembre 2009

03. Xavier agent litteraire

Xavier est un putain d’enculé de sa mère. J’aurais dû le tuer quand j’en avais l’occasion.
Le téléphone n’en finit pas de sonner, et pourtant je ne décrocherai pas. Jamais. Je mets un point d’honneur à rompre l’engagement débile que j’ai pris avec mon soi-disant agent littéraire.
Mon téléphone cesse de sonner, et j’avale une grande gorgée de café en fixant la page blanche du traitement de texte de mon ordinateur. Je devrais écrire sur du papier comme un vrai écrivain.
Je peux pas écrire quand j’ai rien à dire, c’est pas possible. Il devrait le comprendre et cesser de me harceler. Je devrais pas m’énerver tout seul devant mon ordinateur à cause des délais imposés par ce connard, je devrais aller lire une bande dessinée, ou télécharger une de ces nouvelles séries américaines.
Je reçois un message de Xavier qui dit «Je savais pas que tu préférais juste jouer à l’écrivain». Je lance le téléphone contre le mur, et réalisant la stupidité de mon geste, je me précipite pour le ramasser et vérifier qu’il n’est pas cassé.
Franchement c’est pas une vie. J’ai autre chose à faire que de rester à contempler la page blanche virtuelle sur l’écran de l’ordinateur. C’est même pas impressionnant, une page blanche virtuelle.
Une douleur violente s’empare de mon ventre. J’essaye de l’ignorer, mais bientôt elle m’oblige à m’assoir. C’est pas possible de se mettre dans des états pareils. La douleur grimpe en flèche, et je presse mon estomac de mes deux mains pour tenter de contenir l’alien qui est en train de me bouffer.
Les spasmes me forcent maintenant à m’allonger par terre. Ma respiration s’accélère, et me reprendre paraît de plus en plus difficile. Je hurle «maman» parce qu’après réflexion c’est le seul truc sensé à faire. Mes tripes palpitent et la peau de mon ventre gonfle à vue d’œil.
Je tente péniblement de ramper jusqu’à la fenêtre, espérant avoir encore la force de l’ouvrir et de sauter pour abréger mes souffrances. S’il était là, Vincent dirait que je fais mon cinéma.
La douleur devient si forte que je ne trouve même plus la force de ramper, à peine celle de rouler sur le dos. Une certaine sérénité s’empare immédiatement de moi, car j’ai fini par comprendre ce qui se passe: Je vais exploser.
Je hurle de plus belle, comme un goret qu’on égorge. Pas le temps de faire évacuer l’immeuble, ni de rédiger un testament. Je vais emplir le quartier de tripes en fusion, dans une fulgurante déflagration de stress.
Si seulement je n’avais pas eu cette idée à la con d’accepter d’écrire pour un blog…
Mon ventre cède et le souffle de l’explosion fait voler mon corps en éclats. Mes membres volent aux quatre coins de la pièce, et ma tête est projetée si violemment contre le mur qu’elle le transperce. C’est juste avant que le souffle de l’explosion ne balaie l’appartement.
Dans la rue, un passant observe d’un œil circonspect mon immeuble se disperser en un feu d’artifice de briques, et ça lui rappelle les bouses de vaches qu’il faisait exploser avec des pétards étant enfant, mais en plus grand.
Putain de bouseux.

Je monte péniblement les escaliers, trempé par la pluie diluvienne qui s’abat dans la rue, et qui m’est tombé dessus juste pour me faire chier. Je récupère douloureusement depuis mon explosion, et chaque goutte qui s’est aplatie sur moi aura été un coup de marteau pour m’enfoncer un peu plus dans le trottoir. Mais maintenant je suis à l’abri.
Je frappe à la porte, et Xavier vient m’ouvrir.
-Je venais voir Vincent, dis-je.
Il sourit en m’annonçant que j’ai une sale gueule, avant de me faire rentrer. Je lui demande un café, et il me répond que je peux m’en faire un si j’ai le courage de toucher au paquet qui traîne sur l’étagère depuis deux ans. Je m’affale dans le canapé, tentant d’attirer l’attention ou la pitié. Xavier, lui, s’assoit à son ordinateur et se met à surfer sur internet, apparemment à la recherche du dernier épisode de son manga du moment.
Je soupire fort mais il fait mine de ne pas m’entendre. J’attrape une bande dessinée et tente de me concentrer pour la lire, en vain. Et puis je suis pas venu pour ça.
-Au fait, dis-je en tentant de paraître détendu, je crois pas que je vais te rendre de texte cette semaine.
-C’est pas grave, répond-il, je comptais mettre un extrait de ton bouquin…
Il me lance un paquet de feuilles agrafées, et je reconnais l’extrait dès la première ligne:
" ...Floyd fit une chute vertigineuse d’environ huit étages. La tempête de neige le fit dévier, et il atterrit sur le toit de la rue d’en face. La violence du choc lui cassa les deux jambes. Il roula sur quelques mètres, avant d’aller s’écraser contre un mur de briques.
S’il avait été totalement humain, il serait certainement mort sur le coup.
Le corps meurtri, il resta ainsi une bonne heure à contempler les flocons se disperser sur cette ville qui avait eu sa peau. Son monde se changeait en coton, et plus les minutes passaient, plus il abandonnait l’espoir de se relever un jour pour se venger de l’infâme Wolfgang.
Les flocons étaient maintenant des étoiles filantes, et la vie folle passait bien trop vite pour le pauvre Floyd, lorsqu’un visage connu se pencha au dessus de lui.
-Helena de Suza, murmura-t-il.
La jeune femme lui sourit, et passa sa main sur le visage du malheureux.
-Je vous aime, confia-t-il. Je vous ai aimé depuis le premier jour, même si pour le cacher j’ai tenté de vous vendre à Wolfgang. Maintenant toute la ville est à mes trousses, et je n’ai plus rien à vous offrir, sauf une vieille Cadillac blanche garée au bas de l’immeuble. Je veux dire… Je sais que je ne suis pas le plus honnête des hommes, mais putain, je n’ai jamais voulu vous faire du mal, et vu le monde dans lequel on vit je trouve que c’est un bon début. Je vous promets pas le bonheur, mais dès que je pourrai me lever je vous emmènerai ailleurs, et vous serez un peu moins triste, ça je vous le promets.
Une rafale de mitrailleuse coupa net son discours. Un hélicoptère de combat approchait de l’immeuble dans un fracas d’enfer. L’engin était peint de jaune et de rouge, des couleurs qui étaient hélas bien trop familières à Floyd.
-Wolfgang! sursauta Helena de Suza."

Je regarde Xavier, en lui montrant les feuilles que je tiens en main.
-Enculé de ta mère, dis-je d’une voix blanche, tu peux pas mettre ça sur internet.
Terrifié, ne sachant sans doute plus ce que je fais, je jette les feuilles à la gueule de mon ami. Il me jette la souris de l’ordinateur, et je me réfugie derrière de canapé pour éviter un boitier de disque lancé comme un freesbe. J’attrape une chaussure qui traîne et vise Xavier avec, mais manque mon coup.
-Tu sais pourtant très bien que tu sais pas viser, se moque-t-il.
Je lui demande des parlementassions et il me rappelle que je ne suis pas en position de force. Je lui réponds que je pourrais tout à fait mettre le feu à son appartement.
-Avec quel briquet? T’as arrêté de fumer. Tu as encore deux jours.

Les vagues apportent des nouvelles de la mer, plus ou moins fameuses. Le vent fait voler mon écharpe, et onduler mes vêtements. Me pieds se fondent avec le sable, et toute trace de mon passage sera bientôt recouverte par la marée.
C’est pas la méditerranée de pédé. C’est une mer agitée de vagues grises et vertes. C’est le froid et les bateaux qui peinent vraiment à la tâche. C’est un des endroits que je préfère au monde.
Mes chaussures s’enfoncent un peu plus dans le sable humide à chaque pas que je fais. Un char à voile arrive vers moi à toute vitesse, et je n’y prête pas attention. J’avais tort de vouloir écrire, et je pense que je vais passer ma vie ici.
Le char à voile manque de me rentrer dedans, et je lui hurle des insanités. Il tente de faire demi-tour et se renverse, ce qui me fait rire jusqu’à ce que je reconnaisse le conducteur accidenté.
Je sais pas ce qui a fait penser à Xavier que ce serait facile de conduire ce truc. Je l’aide à se relever, et il râle au sujet de la caution qu’il a laissée pour le char. Je lui demande comment il m’a trouvé.
-Satellite espion, répond-il en marmonnant.
-Sérieux?
-Mais non, pauvre con, j’ai appelé ta mère.
Je tire sur mes jambes pour décoller mes pieds du sable boueux. C’est un choix que j’ai fait. J’aurais très bien pu rester collé ici quelques heures de plus.
Xavier et moi nous mettons en route vers le parking au loin. Je lui demande s’il est venu me chercher parce qu’il est secrètement amoureux de moi, et il me répond que je prends mes désirs pour des réalités.
Il me tend un paquet de feuilles imprimées que je reconnais à une phrase surlignée en jaune: «Floyd décida de se mesurer au monde». Je déchire les feuilles en deux et les jette en direction de a mer, dans un geste que je veux romantique et désespéré. Mais le vent souffle dans le mauvais sens, et elles me reviennent en pleine figure, avant d’aller effectuer une danse folle sur le sable.
-J’ai écrit un bouquin de merde, dis-je.
-Il est pas si merdique, corrige Xavier. Et puis c’est pas grave.
Il ajoute que ma mère nous invite à manger. Nous continuons notre route jusqu’à la voiture, agressés par un froid polaire et la certitude de ne pas être invincibles.


Note: Idée du char à voile complètement débile.

Prochainement: Vincent me casse la gueule.

02. Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge

Vincent se roule en boule sur le dos et pousse des petits cris suraigus en direction du plafond. Ses petits bras sont agités de spasmes et ses doigts forment des griffes. Il bouge dans tous les sens, vérifiant de temps à autre que je le regarde toujours, et que son manège me fait toujours rire. A vrai dire il en fait un peu trop.
-Mais putain, hurle-t-il, tu préfères Xavier à moi!
-Mais non.
Xavier fait comme s’il ne se trouvait pas dans la pièce avec nous. Il écrit consciencieusement un e-mail d’insultes à son banquier.
Vincent me reproche d’être plus inspiré par Xavier pour écrire. Je soupire en l’écoutant répéter «tu m’aimes pas» d’un air plaintif. Je lui réponds qu’il se trompe.
-Non mec, persiste-t-il, tu m’aimes pas.
-Mais si, je…
-Tu quoi?
-Enfin, tu sais bien…
-Non, je sais pas.
-Je t’aime, pauvre connard! Voilà, t’es content?
Il recommence à se rouler en boule en rabâchant que je préfère Xavier et que je suis un enculé. Je lui rétorque que si j’écris sur Xavier, c’est pour dire que je le déteste.
-N’empêche qu’à tes yeux, je suis pas un mec intéressant, boude-t-il.
Xavier me demande de corriger l’orthographe de son message avant qu’il ne l’envoie. Pendant que je relis le tissu d’insanités qu’il vient de taper, il me demande quand je compte me remettre à écrire.
Il faudrait que j’arrête de dire aux autres que je veux devenir écrivain. Je pourrais simplement leur faire la surprise de leur montrer des romans que j’ai écrits lorsqu’ils sont finis. Je pourrais prétendre que j’en ai rien à foutre, et faire carrière à la Fnac. Le problème avec la vie d’adulte, c’est qu’elle est livrée sans mode d’emploi.
La pluie tombe contre la fenêtre, nous rappelant que l’automne arrive et qu’il va nous mettre à terre. Il faudrait faire front mais les jeux vidéos nous prennent beaucoup de temps.
Je demande à Vincent quelle genre d’histoire il est sensé m’inspirer, et je vois son visage s’illuminer. En triturant sa moustache, il commence à parler des aventures d’un mec beau, riche, et intelligent, avec une femme superbe, qui gagne toujours au casino et reverse l’argent aux pauvres.
-C’est pas super intéressant, dis-je.
Je demande à Xavier s’il est bien sûr de vouloir envoyer le mail, et il me conseille de ne pas être aussi pédé si je veux faire quelque chose de ma vie.
-Alors parle de ma bataille contre les zoulous, insiste Vincent.
-Quels zoulous?
-Les zoulous mutants.
-Les quoi?
Ses yeux projettent des étoiles. Je m’attendrais presque à l’entendre crier «Eurêka», puis à réclamer un prix Nobel de littérature. Il me fait signe d’être bien attentif à ses paroles, avant de déclamer:
-Les zoulous mutants du Cambodge.
-Vincent, dis-je en grinçant des dents, les zoulous habitent en…
«Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge» murmure-t-il pour lui-même. Il hoche la tête comme pour se confirmer qu’il est parfaitement d’accord avec ce qu’il vient de dire.

-Mec, tu veux pas acheter des pop corns?
Je lui réponds que non droit dans les yeux, et m’aperçois en examinant son visage que sa barbe a tellement poussé qu’elle camoufle complètement sa moustache. Je lui annonce que je n’ai pas faim en retirant nos tickets à la borne automatique. Mais c’est mal connaître Vincent: Il ne s’avoue pas vaincu et me supplie d’acheter les fameux pop corns, avançant que ca donne un petit côté rétro au film qu’on va voir, qu’il ne fera pas de bruit en mangeant, et qu’il me rendra l’argent plus tard. Je me demande s’il se roulait par terre étant petit.
Je lui donne ma carte bancaire et vais l’attendre dans la salle, en lui rappelant qu’on est déjà en retard. Quelques minutes plus tard, il me rejoint avec ses victuailles et se moque de mon empressement puisque le film n’a pas commencé.
-J’aime pas rater les bandes annonces, dis-je en grognant.
-On s’en fout des bandes annonces, se moque-t-il.
Il s’assoit et commence à faire des commentaires sur les publicités à l’écran, tout en piochant dans ses pop corns. Je lui fais remarquer qu’il fait un peu de bruit en mangeant et il me traite de pédé.
-Au fait, me rappelle-t-il, t’en es où de mes aventures avec les zoulous?
-Je crois pas que je vais les écrire.
Il s’énerve et râle à voix assez haute pour que nos voisins de derrière nous entendent. Il me reproche de vouloir le priver d’un truc qui ne me prendrait que quelques heures. Puis il me fait son sourire de Vincent, qui veut dire «je t’en supplie», et je lui demande pourquoi c’est aussi important pour lui.
-Parce que c’est cool, répond-il, d’avoir quelqu’un qui écrit sur toi. Il voit des trucs que tu remarques pas à propos de toi-même, tout ça...
Je lui fais signe de se taire car le film commence. Alors que les logos des majors américaines défilent devant nous, il se sent obligé de rajouter:
-Et puis parce que j’aime qu’on parle de moi.
-Ta gueule.

«…Les larmes aux yeux, Vincent pensa que ces zoulous mutants étaient décidément increvables. Il se résolut à en emporter le plus possible avec lui dans la mort. Se dressant sur ses jambes, il passa la tête hors de son abri de fortune, et cria aux zoulous de venir se mesurer à lui si seulement ils l’osaient.
Ces derniers ne se firent pas prier, et se ruèrent sur notre héros avec des cris de guerre qui le firent frissonner. Les combattants s’abattirent sur lui avec la violence sourde d’un ouragan. Il tira plusieurs balles sur les zoulous et en blessa plusieurs. Il crut même en tuer un qui avait l’air un peu chétif, mais sa nature de mutant le remit bientôt sur pied.
«Je dois les entrainer loin des villageois» pensa-t-il, en se dégageant de l’emprise d’un zoulou qui tentait de lui arracher la tête à mains nues. Vincent commença alors à courir parmi les champs inondés, chacun de ses pas s’enfonçant un peu plus dans l’eau. Des bœufs l’observaient passer d’un regard éteint en mâchant ce qui semblait être des algues.
Ce jour là, le Cambodge vit passer à toute allure un brave poursuivi par une horde de guerriers ancestraux génétiquement améliorés. Hors d’haleine, Vincent peinait de plus en plus à courir et l’eau, qui lui arrivait maintenant à mi-cuisses, ne lui facilitait pas la tâche. Les zoulous lancés à sa poursuite gagnaient peu à peu du terrain.
Il inspecta le barillet de son revolver et n’y trouva qu’une balle. Il songea qu’il était peut-être préférable de mourir de sa propre main plutôt que de celle d’un zoulou mutant du Cambodge.
Les larmes ruisselaient maintenant sur ses joues, tandis que de sa voix aigue il fredonnait une chanson de Sinatra pour se donner du courage, et tenter d’oublier que les chants guerriers de ses adversaires prenaient la dimension de la vallée.
Il n’y avait plus de monde extérieur, de pays, de planètes. Il n’y avait que la vallée humide et les bœufs placides qui assistaient à sa chute. Il n’y avait que le canon froid du revolver contre sa tempe qui palpitait, et l’armée de zoulous mutants qui achevait sa course folle.
Il passa la main sur sa moustache, et essuya les larmes de ses joues. Il s’échappa de la vallée un instant, pour goûter aux vapeurs d’opium de Singapour et aux femmes caractérielles de Mexico. La lumière orangée de la fin du jour révélait des nuées de moustiques à la surface de l’eau, et enflammait les nénuphars. Il se demanda pourquoi le crépuscule avait cette beauté sauvage à ses yeux, et pourquoi Sinatra l’accompagnait toujours dans les moments difficiles.
Il pressa la détente, et sa tête devint un feu d’artifice qui fit trembler la vallée, abandonnant le reste de son corps à une eau sombre recouverte de plantes étranges. Les zoulous ne purent jamais retrouver sa trace.»

Xavier relève les yeux de l’ordinateur et me fixe comme s’il me rencontrait pour la première fois. Il me dévisage longuement, semblant chercher une réponse dans mon regard.
-J’ai rarement lu un truc aussi stupide, finit-il par dire.
Le ton de sa voix est plutôt triste, et je le sens sincèrement désolé pour moi. Je m’allonge sur le canapé et fixe le plafond, me concentrant pour m’envoler et passer à travers. Vincent, qui n’a pas décroché un mot depuis qu’il a lu ce que j’ai écrit, s’installe à l’ordinateur dès que Xavier se lève, et commence à surfer sur internet.
-Ca dit rien sur moi, marmonne-t-il.
Xavier lui répond que à la limite le plus grave c’est que j’écrive de la merde. Le plafond n’est qu’à quelques mètres et déjà je sens la gravité s’inverser. Les lois de la physique je les baise, et mon corps s’élève lentement vers cette sortie improbable. Je suis à peine tangible, et en forçant un peu je devrais arriver à passer au travers.
C’est pas grave que ça ne dise rien sur mon pote, ce que j’écris. C’est lui. Il court à toute vitesse pour essayer de semer ses poursuivants, et serait capable de leur montrer ses fesses pour les énerver un peu plus.
Vincent me dit que je ne vis pas dans le monde réel. De mon point de vue, c’est lui qui vit dans un monde de zoulous mutants. Et il se débat courageusement.


Note: Rajouter scène où il montre ses fesses aux zoulous.

Prochainement: Xavier agent littéraire

01. Xavier doit mourir

-Mec, tu ne veux pas me laisser t’aider…
Xavier prononce ces mots avec toute la sincérité dont est capable un homme qui vous adresse la parole en jouant à un jeu vidéo. Le doigt crispé sur la souris de l’ordinateur, il tente d’empiler des petites boules de couleur par groupes de trois pour les faire disparaître.
-De toute façon je te laisse pas le choix, continue-t-il. Ton bouquin je vais le foutre sur internet quoi qu’il arrive. Je suis ton putain d’agent littéraire.
-J’aimerais bien avoir un agent littéraire…
-Va te faire foutre.
Il se replonge dans son jeu et m’accorde quelques secondes de répit. J’ouvre la fenêtre et m’installe sur le balcon. A travers la vitre, je contemple les petites boules colorées de Xavier s’empiler sur l’écran. Vincent rentre dans la pièce et demande à Xavier qui a mis la chanson de merde qu’on écoute. Celui-ci lui répond que c’est moi et Vincent me lance un sourire qui veut dire «Je le savais».
La chanson est coupée entre deux disparitions de boules vertes. Le soleil d’août baigne les trottoirs vides de Paris, inutilement. Dans la rue, un serveur s’affaire à installer la terrasse de son bar, avec un air serein.
Vincent dispense quelques conseils à Xavier en se penchant par-dessus son épaule, puis repart. Je reste quelques instants à détailler les rues désertes tapissées de lumière. Je rumine un peu, marche de long en large pour faire l’intéressant, puis passe la tête dans l’appartement pour lancer à Xavier:
-Je t’interdis de mettre mon bouquin sur internet.
Il ne sourcille même pas. Je l’observe quelques instants, et m’apprête à répéter mon attaque avec un air plus déterminé lorsqu’il pose sa souris et se retourne vers moi.
-Tu préfères être un écrivainque personne ne lit ? me demande-t-il.
Vincent revient et lui demande de lui céder l’ordinateur, pour jouer à son tour. Il marmonne «blog» dans sa barbe à l’attention de Xavier, et ce dernier hoche la tête. Je pourrais sauter par la fenêtre maintenant, parce que j’ai vraiment tout entendu dans ma vie. Le petit manège des boules de couleur recommence sous les doigts du nouveau maître du jeu.
Xavier m’observe d’un air irrité et me demande de retirer le putain de jogging que je porte. Je fais semblant de ne pas avoir entendu, espérant qu’il se lasse de lui-même.
-Je t’en veux vraiment pour ça, mec, insiste-t-il. Ce jogging peut vraiment mettre en danger notre amitié…
-Je pense que je vais aller écrire.
-C’est ça. Va jouer à l’écrivain.
Je sors de la pièce et me rends à la cuisine. Je me prépare un café, en prenant une attitude que je veux sérieuse. J’observe les gens dans la cour en tentant de m’y intéresser. Je joue à l’écrivain.


Xavier est plus musclé que moi, et je dois luter de toutes mes forces pour l’empêcher de m’arracher l’ordinateur des mains. Il m’insulte en m’ordonnant de lâcher, prétextant qu’il agit pour mon bien.
-Les gens doivent lire ton bouquin, hurle-t-il.
Vincent tente de me chatouiller les côtes pour me déconcentrer, sans succès. Il ricane de son rire suraigu en arguant qu’on ne dit pas non à son agent littéraire. Nous roulons sur le canapé dans la bataille, et mon jogging se baisse. Je lâche l’ordinateur pour le remonter, et Xavier en profite pour le subtiliser. La défaite du jogging tant critiqué est arrivée.
C’est la merde. Je repasse sur le balcon, et essaye d’avoir l’air le plus énervé possible. Paris dehors me renvoie du vent plein la gueule et le soleil me brûle les yeux. L’appartement est à la dérive dans un océan d’immeubles, et je ne sais pas vraiment si ce métier est fait pour moi. C’est vraiment trop con d’écrire sur un blog.
Xavier pianote frénétiquement sur l’ordinateur, et je crois que je préférais encore quand il jouait avec ses boules de couleur. Son sourire d’agent littéraire indique que mon bouquin est déjà sur internet. A force de parler de sauter par la fenêtre, il va bien falloir que je m’y résolve un jour. Et puis pourquoi vivre dans un monde où le livre que j’ai écrit et dont personne n’a voulu se trouve en libre accès, comme témoin de mon échec?
Mais le suicide n’est pas une solution. Tuer Xavier est beaucoup plus envisageable.
Je passe le reste de la journée à ruminer dans mon coin en ignorant les remarques désobligeantes. Vincent vient même me voir pour me demander si on est toujours amis. Je lui réponds que oui, pensant que je me contenterai de lui casser les deux genoux pour sa complicité dans l’affaire.
Je passe la soirée à réfléchir, et je ne prête que peu d’attention au film que nous regardons tous ensemble. Au final j’annonce que je l’ai adoré, et les insultes pleuvent pour me reprocher mes goûts. Puis je fais semblant d’aller me coucher et j’attends patiemment dans ma chambre, à détailler chaque fleur du papier peint en méditant sur la marche à suivre pour mener à bien mon assassinat.
Un écrivain doit vivre les choses, et je me convaincs peu à peu que le meurtre est une bonne expérience.
Après avoir patienté quelques heures, et avec l’assurance que l’appartement est endormi, je sors de ma chambre armé d’un journal. Mes pas font grincer le parquet sous la moquette du couloir, et me contraignent à avancer avec une lenteur extrême. Je me change en ninja vengeur prêt à dégainer le katana qui sera fatal à ceux qui lui causent du tort.
Je rentre dans la chambre de Xavier. Celui-ci dort. L’ordinateur est encore allumé sur son jeu fétiche, et diffuse une lumière bleutée dans la pièce. Suffisamment de lumière pour que je me faufile jusqu’à mon ami qui dort affalé sur le dos.
Un jour où il n’était pas trop agressif, Xavier m’a parlé de cette manière de tuer un homme sans laisser de traces, qu’il avait toujours rêvé de tester sur son père. La technique consiste à accompagner les respirations du dormeur par un mouvement de balancier avec le journal. De l’approcher du visage sur les inspirations et de l’éloigner sur le souffle. Selon Xavier, si on répète ce mouvement pendant une vingtaine de minutes, le dormeur synchronise sa respiration sur les mouvements du journal.
Et si on lui retire le journal il arrête de respirer.
J’observe le visage de mon ami, paisible dans son sommeil. Les cavaliers de l’apocalypse déferlent dans la pièce et lui font froncer les sourcils. Ce n’est pas un mauvais rêve, mon pote, c’est la justice avec sa putain d’épée braquée sur toi.
Je déplie le journal et commence à effectuer des balanciers sur la bouche de Xavier. J’aurais dû amener une montre pour calculer le temps nécessaire. J’effectue le mouvement machinalement, dans la pénombre et le silence total, seulement troublé par les petits ronflements de ma victime.
Les secondes prennent leur temps et les gens dans les cadres photos suspendus au mur ont des sourires ironiques en me regardant besogner. La vacuité de ma vie me rattrape et me fauche comme un obus. Je deviens chaos et explose pour rejoindre le néant.
J’erre quelques minutes dans cette zone située nulle part, et mon absence n’est même pas remarquée. Xavier ronfle au loin. Je ne suis pas assez sérieux pour être écrivain.
Le néant se remplit des bulles colorées, qui s’entrechoquent et disparaissent dans un ballet ridicule. Je n’ai rien à faire ici, car le chaos n’existe pas par définition. Les couleurs s’entremêlent pour former des hommes, et ses hommes fusionnent pour n’en donner qu’un seul, et c’est moi. Je suis légion. Mes amis veulent que je devienne écrivain. Vraiment.
Je lâche le journal. Mes jambes ne me portent plus, et je suis obligé de m’assoir par terre. De la sueur perle partout sur mon corps.
C’est en rampant presque que je sors de la cambre de Xavier. Je m’allonge sur le dos dans le couloir et je passe ce qui me semble être des heures à étouffer. J’aurais dû garder le journal pour réguler ma respiration. Et puis j’ai laissé mes empreintes dessus, ça pourrait me compromettre.
Vincent sort de sa chambre en se grattant la moustache d’un air ensommeillé. Il m’aperçoit malgré la pénombre et se précipite vers moi.
-Mec! hurle-t-il. Qu’est-ce qui se passe?
-Je crois que j’ai tué Xavier…
Un ronflement violent venant de la chambre de l’intéressé vient contredire ma théorie. Vincent m’aide à me lever en me demandant si j’ai fait un malaise.
-Ou alors tu te drogues en cachette, ricane-t-il.
Il me ramène dans ma chambre, tandis que les bulles de couleur autour de nous s’évanouissent peu à peu.
-Je crois que j’ai failli mourir, dis-je.
-C’est pas le moment mec, tu vas devenir la star d’internet.


Xavier parcourt mon texte avec un regard trop sérieux à mon goût. Ca fait longtemps que je ne lui ai rien fait lire.
Devant sa moue, j’essaye de rester calme. C’est dur de ne pas devenir un écrivain que personne ne lit. Dehors le mois d’août fait sa vie sans s’occuper de nous ou de ce qu’on peut penser. J’essaye de me détacher de ce que j’écris, mais c’est pas évident. Xavier pose l’ordinateur et évite mon regard. Je lui demande ce qu’il en a pensé.
-C’est pas mal, dit-il.
-Pas mal?
-Le truc c’est que ça raconte pas grand-chose. J’ai déjà lu des trucs plus intéressants écrits par toi…
Le journal posé par terre me nargue. Il m’empêche de me concentrer sur ce que me dit mon agent littéraire. Vincent, sans détourner le regard de son jeu avec les boules de couleur, me demande s’il peut lire aussi, et je l’y autorise. Il me demande si c’est long.
-Tu sais, continue Xavier, tu devrais le retravailler.
-Je l’ai déjà retravaillé.
-Alors le retravailler plus.
Il retire ses chaussures et s’allonge sur son lit. Il rajoute que de toute manière je ne pourrai rien faire de ma vie tant que je porterai ce jogging infâme.
C’est évident maintenant, et il aura fallu une tentative de meurtre pour que je le comprenne: Je suis obligé de devenir écrivain, sinon ils vont continuer à me casser les couilles.
Xavier passe l’ordinateur à Vincent, qui dès la première ligne trouve mon style un peu faible.
Je ramasse le journal qui traîne pour le jeter à la poubelle. Je vais m’installer sur le balcon et tente de me laisser happer par le soleil. Xavier vient me rejoindre et me dit que c’est quand même pas mal, et qu’il va le mettre sur mon blog. Je lui demande s’il va aussi retirer mon bouquin d’internet.
-Je l’y ai jamais mis, avoue-t-il avec un sourire.
Il s’allume une cigarette et je lui en demande une. Il me rappelle que j’ai arrêté, et j’ai beau insister, il refuse de m’en donner une.
-Je t’emmerde, dis-je. J’emmerde internet, les blogs, et toi.
-Moi c’est ton jogging qui m’emmerde, me lance Vincent depuis l’intérieur.
L’été prend fin en cet instant, emporté par une rafale de vent. Les murs des immeubles sont moins dorés, et la vie me revient en pleine gueule. Le sang inonde mon cerveau comme un raz de marée. Chaque chose reprend son cours.



Note: Retoucher la fin (trop faible)

Prochainement: Vincent contre les zoulous mutants du Cambodge.

Lancement du blog

Après avoir commencé à publier le feuilleton sur facebook, j'ai décidé de l'exporter sur un blog pour élargir le lectorat. Je continuerai néanmoins à publier sur facebook, mais en marquant une petite pause la semaine prochaine afin de mieux effectuer la transition. Je reprendrai ensuite le rythme de publication d'un épisode tous les mardis. Bonne lecture à tous et bienvenue aux nouveaux lecteurs.

Irving
 
Annuaire Miwim Annuaire blog Blog Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs visiter l'annuaire blog gratuit Blog Annuaire litterature Blogs Annuaire blogs Blog Annuaire litterature Annuaire de blogs Littérature sur Annuaire Tous les Blogs Blogs / Annuaire de Blogs Annuaire Webmaster g1blog Annuaire blog Rechercher rechercher sur internet plus de visites Moteur Recherche annuaire blog Référencement Gratuit Littérature sur Annuaire Koxin-L Annuaire BlogVirgule Annuaire Net Liens - L'annuaire Internet Annuaire de blogs quoi2neuf Vols Pas Chers Forum musculation hotel pas cher Watch my blog ExploseBlogs Liens Blogs Livres

Ce site est listé dans la catégorie Littérature : Atelier d'écriture en ligne de l'annuaire Seminaire referencement Duffez et Définitions Dicodunet

Votez pour ce site au Weborama