Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


27 juillet 2010

45. Roger nous dit adieu


« Vous appréhendez les échecs avec philosophie »
Xavier me dit que ce résultat c'est bien la preuve que ce magazine est un gigantesque foutage de gueule, et que je ferais mieux de m'en tenir là. Mais un nouveau test « Qu'est-ce qui vous motive vraiment ? » attire mon regard, et malgré moi je me remets à cocher des cases frénétiquement.
J'ai passé une bonne partie de la matinée sur ce supplément de l'été qui date de quelques années, et maintenant je sais que ma couleur est le vert, que je dois améliorer mon quotient émotionnel, et que je suis un acheteur compulsif.
Je frotte ma barbe sous l'œil critique de Xavier. Il me demande s'il n'y a pas un test qui s'intitule « Savez-vous vous reprendre en main », et j'évite de lui répondre qu'il a vu juste, mais que c'est un test que je ne ferai pas.
Après avoir découvert que je suis motivé par le besoin de sécurité, je pose le magazine et propose à Xavier une petite séance d'entraînement dehors. Nous sortons dans le jardin, et je me fais la remarque que le potager a meilleure allure à chaque fois que je le vois. Après nous être équipés de barres de fer, mon ami m'oblige à faire une sorte de salut rituel dont je n'ai toujours pas compris s'il est de son invention ou traditionnel.
-En garde !
-Si tu le dis.
Il attaque fort dès le départ, sans doute pour me faire rentrer dans le combat plus vite. Je repousse plusieurs assauts avec calme, et il décide d'accélérer le rythme. Nous armes s'entrechoquent dans un fracas métallique, mais je ne cède pas de terrain.
Xavier prépare son départ et veut parachever mon entraînement, je le sais. Je tente un feinte par le côté, qu'il repousse in extremis avec un juron amusé. Il fait tournoyer sa barre de fer au dessus de sa tête et l'abat dans ma direction. Je pare le coup et la violence du choc me fait trembler jusqu'aux épaules.
Je le pousse d'un coup de pied pour reprendre mes esprits. Il se déplace sur le côté et tente de me toucher aux côtes, mais j'esquive en reculant. Il me rappelle de ne pas marcher sur le potager.
« Vous êtes d'une nature combative »
Cette fois c'est moi qui attaque fort. Je rentre dans une frénésie guerrière, l'acculant pour ne pas lui laisser le temps d'élaborer de stratégie. Dans un effort imbécile, il essaye de placer une attaque frontale, et j'attrape d'une main sa barre de fer, tandis que de l'autre je le frappe au visage avec la mienne.
Un son creux et mat résonne, et Xavier pousse un cri haineux. Il m'arrache son arme, et me fauche les jambes pour me faire chuter. Mon dos vient heurter le sol, et j'ai juste le temps de voir le pied de mon entraîneur s'abattre sur ma poitrine.
C'est comme si l'air était chassé de mes poumons, et avec lui quelques organes vitaux. Je reste quelques secondes incapable de respirer, avec la vision trouble de Xavier penché sur moi, un hématome violet gonflant à vue d'œil au niveau de la pommette.
Il me sourit quand je recommence à respirer péniblement, et m'explique que nous ne combattrons sans doute jamais plus. Mais je sais qu'il a peur maintenant qu'il a compris que j'arrivais à rendre les coups.
La vision toujours trouble, je vois le visage de mon ami se déformer, prendre des teintes et des formes saugrenues, jusqu'à me révéler sa vraie nature. Sa peau est translucide, et laisse voir un crâne d'une blancheur qui me fait froid dans le dos. Ses mâchoires se mettent à bouger, et émettent des sons qui ressemblent à des râles plaintifs, à des cris de corbeaux. Puis elles deviennent des paroles, et il me faut quelques secondes pour arriver à intégrer ce que le squelette vient de me dire :
-Ça c'est fait. Maintenant il faut qu'on parle de la mort de Roger.

Un peu retourné par la discussion que je viens d'avoir, je quitte la maison de ma mère, pensant aller faire une petite balade, pourquoi pas même aller rendre visite à mon père. Dans l'allée je croise ma petite sœur qui court après un chat en l'appelant avec une voix douce. Je lui demande si c'est pour le manger.
-T'es trop con, me répond-elle.
Je pousse à travers les pavillons de banlieue, qui se ressemblent mais que je connais par cœur. Sans voitures, le quartier paraît encore plus abandonné qu'à l'accoutumée. En vérité je cherche quelqu'un qui tarde à arriver.
« Vous n'aimez pas attendre trop longtemps »
Au bout de la rue, deux gamins sont en train de trafiquer un baril de désherbant. En m'approchant d'eux, il baissent la voix sans cesser leur manège. Quand je leur demande ce qu'ils construisent, l'un d'eux, le plus âgé, lâche « une bombe » sans lever les yeux vers moi.
Une sorte de yéti vêtu d'un vieux pardessus sort d'une haie de jardin en poussant un hurlement guttural. Il fonce sur les deux gosses, qui s'enfuient en appelant à l'aide. Il crache par terre, se mouche dans ses doigts, et grogne une phrase incompréhensible. Sa barbe et ses longs cheveux sont parsemés de brindilles et de graisse.
-Roger, dis-je...
Pour toute réponse, il râle en borborygmes en se rendant compte que la bombe artisanale est plus lourde qu'il se l'imaginait. Il lève le bidon au dessus de sa tête, et me crie qu'il va tout faire péter.
-Tu es venu m'annoncer que tu retournes dans ton époque, dis-je calmement.
-Pas du tout.
-Je te comprends.
-Je vais t'exploser la gueule, à toi et ton monde de merde.
Il se mouche une nouvelle fois dans ses doigts. Son regard est chargée d'une folie peu commune, mais je ne m'en soucie pas vraiment. Des petits éclairs bleus commencent à l'entourer, et nous parlent de ces temps futurs où tout va mal.
Roger remarque lui aussi les arcs électriques annonciateurs. Il se met à pleurer doucement, bavant et tapant du pied. Il jette le baril de désherbant par terre, dans un dernier effort désespéré, espérant sans doute que ce dernier explose.
-Au revoir Roger. Tu as pris la bonne décision.
-Je l'ai pas décidé, sanglote-t-il. Tu comprends pas que si tu fais rien ce sont les autres qui vont gagner...
-Qui ça ?
L'électricité commence à crépiter autour de lui, comme une crécelle. Il semble réfléchir à sa réponse, mais abandonne très vite pour se contenter de « Les gauchistes. ». Mon esprit va dans tous les sens, tandis que Roger se fait happer par sa propre époque. Un vortex le recouvre, aspirant l'électricité avec lui, et tous les réverbères de la rue, pourtant éteints, explosent. Le vortex se contracte sur lui-même et subitement il n'y a plus rien ni personne.
« Vous avez du mal à accepter la réalité »
Certainement un des plus gros connards que j'aie jamais rencontré. Je ramasse le bidon de désherbant, pour ne pas que les gamins viennent le rechercher. Je l'abandonne quelques centaines de mètres plus loin, dans le jardin d'un pavillon que je sais abandonné. Et bizarrement, en me délestant de la bombe artisanale, je me sens plus léger pour de vrai.
Je marche jusqu'à chez mon père en flottant sur les trottoirs, et le trouve dans le jardin comme de coutume, en train de s'affairer sur son barbecue. Je lui demande ce qu'il prépare et il m'adresse un clin d'œil.
-Un chat que j'ai trouvé, me chuchote-t-il. Le dis pas à ton frère.

À mon retour la maison est endormie. Vincent dort sur le canapé devant un menu DVD qui tourne en boucle, et grommelle lorsque j'éteins la télé, arguant qu'il veut regarder la fin de son film, avant de retourner au sommeil aussi sec.
Je monte les escaliers jusqu'à ma chambre, et trouve sur mon lit le magazine de tests psychologiques. J'en fais quelques uns pour me changer les idées, allant de « Êtes-vous un vrai gentil ? » à « Êtes-vous stressé au travail ? ».
Puis, le magazine à la main, je me rends silencieusement jusqu'à la chambre de Xavier. Il a des ronflements sonores et je vois toujours son crâne à travers la peau de son visage. Hormis les bruits irritants qu'il produit, mon ami a déjà tout d'un cadavre.
Lentement, j'approche mon magazine de sa bouche, et commence à faire des va-et-viens vers son visage en me calant sur sa respiration. Je reste immobile, ne bougeant que la main, pendant vingt bonnes minutes.
« Vous n'êtes pas le dixième de ce que vous voudriez être »
On prend des décisions, c'est tout ce qu'on fait. Moi en tout cas. Et lorsque je retire le magazine, c'est comme si je mourrais un peu.


Note : Attention aux nouveaux lecteurs

Prochainement : Vincent s'impatiente

20 juillet 2010

44. Vincent ne joue pas selon les règles


-Avoue que tu rêverais de le tuer.
-C'est pas le sujet.
Je fourre mes mains dans mes poches et hâte le pas, tentant de distancer Vincent. Mais il ne semble pas gêné le moins du monde par cette accélération subite, et me poursuit calmement avec le sourire qu'ont les petits diables perchés sur votre épaule dans les dessins animés.
-T'as déjà essayé de le tuer, me rappelle-t-il.
La route de campagne résonne du juron que je pousse. Il ricoche sur les pommiers et manque sa cible première. Le moustachu, narquois, me demande pourquoi Xavier devrait mourir. La mâchoire crispée, je lui donne un coup dans l'épaule, me retenant de viser plus haut.
-Xavier doit mourir depuis le début, dis-je. C'est juste que c'était tellement évident qu'on l'a pas vu. Il le sait aussi. Il fait le ménage avant de partir.
Vincent passe le kilomètre suivant à se foutre de ma gueule. Il cavale derrière moi en faisant mine de s'étouffer, ou de se tirer une balle dans la tête. Je fais semblant de ne pas le voir, attendant qu'il se lasse de lui-même, mais c'est sans compter sur son exceptionnelle ténacité.
Dépassant les bornes du supportable, il en vient même à inventer une chanson qu'il baptise « La vie n'est pas métaphysique ». à chaque refrain il emmène sa voix dans les profondeurs, avec un swing de jazzman :
« La vie n'est pas métaphysique
Comme dans un de tes romans pourris
Il n'y a pas d'enchaînements logiques
Tes certitudes je les vomis »
Vincent ne voit pas les signes. Le seul qui les voit, c'est Xavier, et Xavier ne nous avouera pas de lui-même qu'il va mourir.
Le temps se couvre, et la grisaille vient s'accorder avec le paysage que nous traversons. L'air devient étouffant d'humidité. Le bitume abimé craque presque sous nos pas, tandis que nous nous enfonçons plus avant dans les pâturages désertés et les champs en jachère.
-Mais c'est quoi cet endroit ? crise Vincent, visiblement mal à l'aise.
-C'est toi qui m'a demandé de t'emmener.
-J'aurais jamais trouvé tout seul, tout se ressemble dans ta région de merde !
-C'est juste que t'es pas assez attentif.
Une pluie chaude et diffuse se met à tomber timidement. Elle est fine et insidieuse, et nous trempe sans que nous ne nous en rendions compte. Le moustachu me demande si nous sommes encore loin, tandis que je bifurque sur un chemin en terre.
-Quelques kilomètres, dis-je.
Il grimace en regardant ses chaussures blanches vernies, déjà parsemées de brins d'herbes. Puis il scrute le chemin devant nous qui va se perdre entre les champs, que la pluie change déjà en boue.
-C'est moi qui vais mourir, soupire-t-il.

Fernandel me présente Sangoku, un homme d'une trentaine d'années à la barbe garnie, coiffé d'une casquette de baseball. Puis il m'introduit à Hannibal, un gros fermier quadragénaire. Je lui demande si il a choisi son nom pour Hannibal le carthaginois.
-Plutôt pour Hannibal Lecter, me répond-il très sérieux.
Fernandel, paysan à la retraite, me désigne du doigt des gens déjà assis autour d'une table, me conseillant de ne pas les déranger car ils se concentrent : Nixon et Ragnarök.
Je fausse compagnie au maître de maison, et me réfugie auprès de Vincent. Je lui avoue que je ne m'étais pas du tout imaginé ça comme ça.
-Comment, alors ? répond-il d'un air moqueur.
-C'est quoi ton pseudonyme à toi ?
Il plisse les yeux, et me tire sur l'oreille pour l'amener près de sa bouche. Il me chuchote « Celui dont on ne doit pas prononcer le nom », comme une confidence volée. Je lui demande s'il parle de Yahvé, et il me colle une claque derrière la tête.
-Voldemort, pauvre con...
Tout ça m'énerve un peu. Les pseudonymes ne disent rien, et les gens semblent trop sérieux. Le petit groupe s'installe à la table où étaient déjà assis Nixon et Ragnarök, et commence à parler affaires. Fernandel propose des mises peu élevées pour commencer, et parie cinq kilos de carottes. Nixon met en jeu des pommes de terre et du maïs, suivi par Ragnarök. Hannibal propose quelques litres d'essence.
Vincent coupe la parole à Sangoku, et déballe d'un petit sac sa collection de jeux-vidéos. Il doit argumenter dur pour prouver qu'elle vaut autant que cinq kilos de carottes.
L'humeur maussade, je décide de les laisser jouer et d'aller faire un tour dehors. Vincent approuve en ajoutant à la cantonade que c'est meilleur pour son moral quand je ne suis pas dans les parages. Je lui adresse un doigt d'honneur sans me retourner.
Dehors l'air est toujours étouffant d'humidité. La cour de la ferme de Fernandel est beaucoup moins bien entretenue que son potager. Ça et là s'entassent des objets hétéroclites en proie à la rouille ou à la moisissure. Je tape dans un ballon crevé, qui ne me fait même pas le plaisir de rouer plus de quelques mètres.
Par la fenêtre, j'aperçois Vincent qui distribue des cartes à jouer en affectant un air sérieux. Il regarde les siennes, puis demande à Nixon de commencer à jouer. Je réalise soudainement que les gens autour de la table ne connaissent pas les règles.
Je contourne une haie mal entretenue qui pousse à la diable, pour avoir un meilleur panorama que celui d'une cour de ferme. Les champs en friche s'étendent à perte de vue, coiffés par la grisaille. Par endroits de petites plantations de légumes surgissent fugitivement. Une silhouette se détache sur un chemin en terre, gauche et recroquevillée.
Je pense d'abord avoir affaire à une vieille dame, et vais à sa rencontre pour l'aider à marcher. Très vite je m'aperçois que la silhouette est masculine, et je comprends immédiatement qui se trouve en face de moi. Il a maigri, et semble plier sous le poids d'une force invisible.
-Qu'est-ce qui t'es arrivé, Roger ?
Il lève la tête vers moi avec des yeux rougis et à demi-clos, et crache par terre avec violence. Il fait un effort pour se redresser avant de me répondre d'un air fier : « Ta putain d'époque. Voilà ce qui m'est arrivé ».
Je le constate. Les jours que nous vivons ne sont pas faits pour les gens qui connaissent mieux. Je lui demande calmement où est-ce qu'il s'est trompé.
-D'un bout à l'autre, répond-il. Je voulais améliorer le futur et finalement je me rends compte qu'il n'était pas si mal. Mais toi ! Toi tu pourrais, je sais pas...
-C'est fini, Roger, faut que tu t'en ailles. Ton futur est trop vaste pour moi qui prends les problèmes au jour le jour.
Je le jurerais prêt à me mordre. Il retrousse sa lèvre supérieure, me laissant voir des dents jaunies, et pousse une sorte de sifflement félin. J'ai l'impression qu'il pourrit littéralement sur place. Comme une bête traquée, il s'approche précautionneusement de moi comme si j'étais un prédateur qui mettait en danger sa progéniture.
J'enlève une chaussure, et la brandit en le priant une dernière fois de s'en aller. Comme il marche vers moi, je me retrouve obligé de lancer mon projectile, qu'il reçoit sur le coin du visage. Il pousse un gémissement, et ramasse la chaussure, prêt à me la renvoyer, mais se ravise lorsque je le menace avec un rugissement bestial.
Sans demander son reste, il s'enfuit sur le chemin en terre, en claudiquant, façon Cour des miracles. Je le regarde s'éloigner, et rebrousse chemin une fois qu'il est sorti de mon champ de vision, avec la certitude d'avoir progressé dans un sens.

Alors que nous arrivons dans mon quartier, Vincent me demande si je veux qu'il porte mon sac de pommes de terre. Surpris par sa gentillesse, je me prends à penser que lui aussi mûrit. Mais la raison en est toute autre.
-Comme ça ta mère et tes sœurs croiront que j'ai tout porté seul depuis le début, m'explique-t-il.
Je lui jette un regard éberlué qui le fait rire. Sans réfléchir, je lui donne mon sac de victuailles, qu'il vide dans le sien. Avachi sous le poids de son chargement, il traîne ensuite des pieds et peine à rester à ma hauteur. Et pourtant il me manque une chaussure.
Vincent aussi progresse dans un sens. Autrefois il ne m'aurait demandé mon sac que pour les derniers mètres.
-Du gâteau, souffle-t-il.
-Tu parles de ta partie de poker ?
-Ça aussi.
-Tu as inventé des règles ?
-J'améliore le jeu.
Nous tournons à un croisement et débouchons dans ma rue. La pluie a cessé depuis longtemps, et l'air est un peu plus respirable. En pénétrant dans ma cour, nous retrouvons Xavier qui est occupé à ce qui ressemble à un exercice de tai chi. En apercevant le sac plein de Vincent, il lui demande s'il a gagné à la loyale. Le moustachu se retourne vers moi, cherchant un appui, et je confirme que la partie s'est déroulée dans les règles.
Vincent pose son chargement, et s'essuie le front d'un revers de manche. Il explique à Xavier que je pense qu'il va mourir. Mes deux amis partent dans un fou-rire dingue. J'attrape une carotte et me mets à grignoter en regardant mes pieds.
-C'est la grande vie, clame Xavier entre deux pouffements.
Et je n'ai aucune idée de ce qu'il veut dire par là.


Notes : -Roger caricatural
-Développer la chanson

Prochainement : Roger nous dit adieu

13 juillet 2010

43. Xavier n'est rien sans moi


-Défends-toi !
Je reçois le premier tome du Seigneur des anneaux en pleine tronche, une édition avec couverture en cuir. Je lève la tête pour apercevoir Xavier, qui s'est déjà armé des tomes deux et trois. Je me réfugie sous mes draps pour mieux encaisser les projectiles suivants, qui viennent ricocher sur ma nuque.
-Debout, et défends-toi ! mugit Xavier.
Je renverse brusquement les draps, et me dresse sur le lit avec un bouquin dans chaque main. Mes yeux sont encore ensommeillés, et si l'on ajoute à ça mon adresse légendaire, je n'ai aucune chance contre l'autre connard.
Placé à côté de ma bibliothèque, il attrape plusieurs livres à la chaîne, et me les lance avec une rapidité qui me prend de court. J'évite Le royaume des orcs et L'enchanteur, mais L'encyclopédie des dragons m'atteint en pleine poire, et c'est le plus gros projectile. Je demande à Xavier, en faisant des efforts pour ne pas crier, s'il n'a pas autre chose à foutre.
-T'es mou, répond-il en me lançant un bouclier en plastique qui traînait par terre.
Je ramasse le jouet et le passe à mon bras, en m'avançant avec précaution vers Xavier. Il attrape quelques livres pour me les lancer, mais je les dévie à coups de boucliers, et il est obligé de reculer un peu, jusqu'à se retrouver au fond de ma chambre, là où se trouvent les restes de ma collection de bandes dessinées.
Il en attrape une et je secoue la tête pour lui signifier que c'est une très mauvaise idée. Il la brandit avec un regard de défi, pendant que je m'approche de lui à pas de loup.
-C'est une édition collector, dis-je sans desserrer les dents.
Je ne saurais dire s'il sait vraiment ce qu'il fait, ni s'il a une idée de la valeur de l'objet qu'il a dans les mains, mais toujours est-il qu'il la jette dans ma direction. La bande dessinée fend l'air et frôle mon visage, pour aller finalement s'aplatir contre le mur.
Sans réfléchir, je fonce sur Xavier avec la ferme intention de lui arracher les yeux. Nous nous entrechoquons avec un bruit sourd, pour aller cogner contre le mur. Xavier, un peu sonné, parvient néanmoins à m'attraper la tête sous son bras, et à ouvrir en même temps la fenêtre. Le temps que je me dégage il m'a déjà fait basculer dehors.
Je roule sur le gazon et me relève immédiatement. Mon ami m'a déjà rejoint, et me demande pourquoi je ne me défends pas. Pour toute réponse, je casse une branche fine du cerisier de ma mère, et l'élague en vitesse pour m'en faire un bâton, que je brandis en essayant d'avoir l'air menaçant.
-T'appelle ça « se défendre » ? raille-t-il.
-Mais enfin merde, c'est quoi ton problème avec ça ?
Aussi rapide qu'un ninja, il sort ses nunchakus artisanaux de la poche arrière de son short, et commence à les faire tournoyer. Je vois tout de suite qu'il a encore fait des progrès dans le maniement de cette arme étrange.
Il vient vers moi, faisant passer son fléau sous un bras, sous l'autre... Il frappe comme un éclair et je dévie son coup avec mon bâton. Il attaque encore, et je pousse un cri aigu en le contrant à nouveau. Je ruisselle déjà de sueur, et mes bras semblent avoir doublé de volume tant ils sont contractés.
Xavier ne relâche pas la pression, et tente encore plusieurs percées. Je recule mais ne plie pas, contrant les mains tremblantes ses nunchakus sifflants. Mais si je passe mon temps à encaisser je suis foutu.
Je réajuste mes mains sur le bâton. J'inspire profondément, et fait virevolter mon arme vers mon assaillant, en perçant sa défense. J'arrive à toucher Xavier au menton, et il se fige un instant avec un air surpris. Puis il sourit, et repart à l'attaque.
Nous combattons comme des chevaliers, invoquant des forces qui nous dépassent. Nous nous approprions le jardin entier comme une arène, prenant bien garde à ne pas marcher sur les légumes du potager.
Tout se brouille : Le bruit du bois qui fend l'air, le pourquoi du comment, les éditions collectors... Je me défends et ça me fait un bien fou. Il ne me faut que quelques minutes pour cesser de trembler et rentrer dans le vif du sujet, ce qui me prend une éternité d'habitude.
On va pas prendre du recul, plus maintenant. On est dans la bataille jusqu'au cou, et je commence à peine à comprendre que je devrai continuer à me défendre quelle qu'en soit l'issue.
Mes sœurs pénètrent dans le jardin, livres en main, sans doute intéressées par les hamacs baignés par l'ombre du cerisier. Elle marquent un temps d'arrêt, jaugeant la situation avec une grimace, comme si elles assistaient à un combat d'attardés. Mais très vite elles se prennent au jeu et se mettent à nous encourager. J'ai de la peine en constatant qu'il ne fait aucun doute pour elles que Xavier va gagner.
C'est la plus vieille histoire du monde, et tout nous ramène toujours à ça. Ceux qui se croient trop intelligents pour se défendre finissent par se faire démolir. Je pense que c'est ce que Xavier essaye de me faire comprendre. Mais après tout il a peut-être juste envie de me taper dessus.
-C'est qui ton agent littéraire, salope ? me crie-t-il.
-Si t'étais vraiment mon agent littéraire je me serais déjà suicidé depuis longtemps.
Joute verbale pour le déconcentrer. Je tente un coup au ventre qu'il esquive en reculant. La plus jeune de mes sœurs traite l'un de nous de pédé.
La chaleur du matin arrive à grands pas, à moins que ce ne soit l'exercice qui nous mette en nage. Nous continuons d'attaquer sans relâche pourtant, affrontant plus que ce que nous pensons. Nous nous retrouvons vite dégoulinants et puants.
Bientôt nous nous arrêtons, à bout de souffle. Nous jetons nos armes, et ma sœur la plus grande va s'installer dans un hamac, un peu déçue.
-Vincent a dit qu'il fallait rationner l'eau pour la douche, nous lance-t-elle d'un ton moqueur.
Je m'allonge dans l'herbe et Xavier reste debout, plié en deux. Il m'observe agoniser avec un regard que je ne lui connaissais pas.
-Tu t'es défendu, halète-t-il.
-C'est que le premier jour. Attends de voir la suite.
-Le premier jour c'est le plus facile.
Vincent, réveillé par la chaleur ou par nos cris, vient nous rejoindre dans le jardin. Il peste sur le manque de cigarettes, sans se douter que j'ai décidé de refaire une tentative pour arrêter de fumer. Xavier ne dit rien, mais affiche un sourire satisfait entre deux quintes de toux.
-Je vais aller faire un footing, nous annonce-t-il.
C'est pas ça la vraie force. En tout cas c'est pas la mienne. J'empêcherai pas ma vie de partir en couilles avec des tractions ou des abdos. Je suis allongé sur le sol, dans un état lamentable, mais l'écrivain-guerrier est avec moi.
Il est répétitif. Il n'a pas beaucoup d'imagination, alors il se contente de faire toujours la même chose. Il se défend sans relâche, et bien souvent il se fait démolir. Il panse se plaies et il repart au feu. Fin de l'histoire.
En vérité il n'y a pas de stratagème ou de péripéties qui tiennent dans la vraie vie. On s'en prend plein la gueule tout le temps, mais si on est acharné et qu'on évite de se faire tuer, on finit bien un jour par rendre un ou deux coups.
Xavier l'a compris. Il me jette un regard à la fois triste et fier, en me demandant où j'ai rangé mon short de pédé. J'ai tout compris. J'ai tellement compris que j'en ai envie de pleurer. Mon ami me conseille de continuer à m'entraîner et sort du jardin.
Vincent me demande pourquoi j'ai l'air bizarre, et je lui ordonne d'accompagner Xavier dans son footing. Il maugrée et me demande si j'ai pété un câble, jusqu'à ce que je lui hurle dessus.
-Mais pourquoi, putain ?
-Accompagne-le, c'est tout !
-Je serai dans la cuisine si tu me cherches et que t'es calmé.
Il me laisse seul avec mes sœurs, qui elles non plus ne comprennent pas ma conduite. J'ai envie d'enfouir ma tête dans le gazon, d'y creuser un trou de ver pour m'échapper sans être vu, ni suivi.
En tournant la tête je vois passer Xavier derrière la haie du jardin, qui trottine dans son short de pédé. Il s'engouffre dans l'allée et va se perdre dans la jungle épaisse des pavillons de banlieue. Il est happé par le lotissement, et va courir en circuit fermé, sans pouvoir faire autre chose que de revenir au point de départ.
Mon ami va bientôt mourir.


Note : Les branches du cerisier de ta mère sont nulles pour faire des bâtons

Prochainement : Vincent ne joue pas selon les règles

6 juillet 2010

42. Dieu rejoint la grève


Un « Putain » involontaire m'échappe, tandis que je glisse sur un petit tas d'algues et que je me ramasse sur le sable. Je lâche mes chaussures et mon t-shirt que je tenais dans ma main, pour tenter de me rattraper. Me rattraper à quoi ?
Les minuscules particules de roche viennent coller à ma peau. Le ciel est tellement bleu et immense qu'il me donne mal à la tête.
Je me relève et tente d'enlever par moi-même le sable qui recouvre l'envers de mon corps, mais mes mains sont encore plus moites que mon dos, et ne se révèlent pas d'une grande efficacité. Je décide d'abandonner et poursuis mon chemin sur la grève.
La plage est lourde et brûlante. Les algues sèchent au soleil jusqu'à devenir friables, et les chars à voile évitent d'affronter la fournaise aujourd'hui. Ma région de naissance n'est pas de taille à supporter une telle vague de chaleur. Elle aime les rafales, les demi-teintes, le vert de la mer...
Je monte sur les dunes, là où le sable chauffe moins les pieds. Il n'y a pas le moindre souffle de vent pour faire frémir les herbes hautes. Je m'assois et observe quelques minutes la marée monter.
Ce ne sont pas les coquillages qui vont se révolter. Ce ne sont pas les mouettes qui s'entretuent. J'aime les journées à la plage, parce que ce sont simplement des journées à la plage.
Je m'allume une cigarette, et je réalise avec amusement que j'ai l'impression d'être en vacances. Le calme du remous et la chape du ciel m'induisent en erreur, et me font oublier le monde à feu et à sang que j'ai traversé avant d'arriver jusqu'au rivage.
Les ferrys pour l'Angleterre ont disparu, et paradoxalement ils ne m'ont jamais paru aussi inutiles. Si je veux vraiment quitter la France, je peux même le faire à la nage. Je retire les vêtements qu'il me reste, et savoure quelques instants l'air sur ma peau et l'impression que la plage m'appartient. Je dévale les dunes en courant comme un enfant, criant des insultes en direction de tout ce qui se trouve derrière moi.
Je heurte presque l'eau. Elle est froide et combative, mais je m'arme de courage et passe par dessus quelques vagues. Très vite je perds pied. Je commence à nager tranquillement, me disant que le voyage risque d'être long, et que je pourrais répéter mon anglais pour m'occuper.
Tu ne vas pas vraiment le faire, tu le sais.
Je me mets à faire la planche, et laisse les vagues se charger de me ramener à bon port. Car après tout je n'ai parcouru que quelques dizaines de mètres avant de réaliser que je ne sais vraiment pas de quoi j'ai envie.
Un nouveau tatouage, bien sûr. La fin du règne du mal, et le début d'une nouvelle collection de bandes dessinées. Peut-être le retour de Martine.
Une fois que je retrouve pied, je me hâte de rentrer me réfugier dans les dunes. L'air est si chaud que je sèche presque instantanément. À côté de mes vêtements m'attend une vieille connaissance.
Difficile de rater une personne qui mesure plus de cent mètres. Même s'il est assis en tailleur, le géant barbu fait de l'ombre jusqu'à la mer. Quand il me voit revenir vers lui en souriant, Dieu prend un air biblique dont il a le secret :
-Misérable mortel, clame-t-il, comment oses-tu troubler ma quiétude ?
-J'étais là avant.
Je pense que si je n'étais pas tout nu, il me saisirait pour m'expédier au loin. Mais la pudeur l'en empêche sans doute. Je vais m'assoir à côté de lui, dans la fraîcheur de son ombre, et m'allume une autre cigarette. Il ouvre la bouche, prêt à parler, puis se ravise. Je lui demande comment s'est passé sa croisade contre la France, par politesse. Il me cite plusieurs villes qu'il a détruites d'un air las, et j'ai le sentiment qu'il est venu parce qu'il voulait me parler.
-Je suis déçu, me confie-t-il.
-Par quoi ?
-La mentalité française. On dirait que vous vous en foutez que je casse tout.
-On a pas mal de trucs qui nous occupent. Et on se détruit déjà tous seuls.
Il contemple mes cicatrices, comme pour évaluer ma sincérité. Je lui proposerais bien une cigarette, mais j'ai peur qu'il ne l'écrase entre ses doigts grands comme moi. J'allonge mes jambes dans le sable, pensant que je vais encore transpirer et m'en retrouver couvert, et qu'il faudra retourner me baigner.
L'ombre de Dieu ne suffit pas. La fournaise est intense, mais je trouverais déplacé de demander au géant barbu de baisser la température. Les mouettes au loin, désorientées, décrivent des cercles approximatifs, effectuant un ballet absurde. L'horizon ressemble à une collision entre deux bleus incompatibles. La marée est beaucoup plus haute, maintenant. Elle effleure les premiers tas d'algues qu'elle a laissé derrière elle hier, et ces dernières prennent une couleur plus foncée.
-C'est quand même un putain de monde que t'as créé là, dis-je avec admiration.
-Et encore, t'as pas vu Mars du temps de sa splendeur...
Je sens une pointe de dépit dans sa voix. C'est vrai qu'on peut pas réussir tout ce qu'on fait, et peut-être que Dieu lui-même fait partie de l'armée des perdants. Je lui demande s'il ne peut rien faire pour arranger les choses, et il me jette un regard intrigué, avant d'embrasser le paysage brûlant d'un geste ample.
-C'est un premier jet, explique-t-il.
-Alors faut le retravailler, au lieu de tout démolir.
C'est moi qui ai dit ça ? Dieu hausse les épaules, et rétorque qu'il n'a pas l'intention de détruire Paris, ni même le patelin où habitent mes deux parents, si c'est ce à quoi je pense. Je lui précise que c'était une remarque désintéressée, et lui demande ce qu'il compte faire maintenant.
-Je vais continuer à tout péter, un peu. Ensuite je voudrais apprendre le saxophone.
-C'est cool.
Je frotte mes jambes pour en faire partir le sable, et passe un caleçon en apercevant un promeneur au loin qui vient dans notre direction. Dieu m'annonce qu'il est temps pour lui de repartir. Je le supplie de rester, de prendre un repos mérité, d'aller faire un bain de pieds. Mais il se lève et réajuste sa toge.
-Alors accorde-moi au moins un souhait !
-Tu t'es cru dans Aladin ? éructe-t-il. Vous me devez quelque chose, pas le contraire !
Je m'excuse de l'avoir froissé, et précise que ce que je veux est une broutille pour lui, que je désire simplement qu'il me rende mes tatouages. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de faire un tour sur moi-même. Les plaies qu'Irving m'a faites sont à peine refermées, et ma peau est parsemée d'aspérités rosâtres.
-C'est toi, dit-il. Tu es la somme de tout ça. Faut pas avoir peur des nouveaux départs.
-Ton fils, lui, il m'aurait guéri.
-Ta gueule.
Il repart de son pas qui fait trembler le sol, vers l'intérieur des terres. Il se retourne pour me faire un clin d'œil, en se frottant les côtes, et reprend sa route. Il disparaît très vite de mon champ de vision. Pas étonnant quand on voit les enjambées de bâtard dont il est est capable.
Je regarde le dernier tatouages qu'il me reste, juste pour confirmer ce que je pense avoir compris. Là, sur mes côtes, Dieu a corrigé une faute d'orthographe. On peut maintenant lire en toutes lettres « Chaque jour sera d'or ».
Je souris comme un gamin, avant de me retourner vers le promeneur que j'ai aperçu tout à l'heure, qui n'est autre que Xavier. Il arrive en trottinant, ruisselant de sueur, vêtu d'un débardeur fluo et d'un short de sport trop petit.
Ce matin mon ami a décidé qu'il allait profiter de son retour à la campagne pour reprendre le footing, comme au lycée. Il a manifestement oublié qu'entretemps il s'est mis à fumer deux bons paquets par jour.
Arrivé à ma hauteur, il fait une halte pour cracher ses poumons. Son visage est écarlate et un testicule dépasse de son short minuscule. Il tousse, crache un glaire, et réprime un renvoi.
-Encore à moitié à poil, articule-t-il entre deux respirations bruyantes.
-Tu peux parler, avec ton short...
-C'était dans ton placard alors ferme ta gueule.
-Je le portais quand j'avais douze ans.
Je me rhabille pendant qu'il finit d'agoniser. Je lui demande s'il est allé loin et il m'ordonne de ne plus ouvrir la bouche avant qu'on soit rentrés chez ma mère.
La marée n'a pas bougé, et j'aurais presque envie de rester ici jusqu'à ce soir, juste pour la regarder monter. Xavier range son testicule avec humeur, et prend le chemin de la voiture. Je le suis à travers les dunes, omettant délibérément de lui dire qu'il prend la mauvaise direction, histoire de profiter un peu plus longtemps de ma journée à la plage.


Note : Toujours les histoires de couilles...

Prochainement : Xavier n'est rien sans moi

29 juin 2010

41. Les mères


« La première chose que j'ai faite, c'est de commencer à me laisser pousser la barbe pour de bon. Ainsi on ne me prendra plus jamais pour Irving Rutherford. On dira « Non, c'est l'autre, celui qui écrit et qui s'en prend plein la gueule. »
Ensuite j'ai parlementé avec Vincent et Xavier, et par égard pour mon état, ils ont accepté d'aller en province chez ma mère. Ça m'a fait du bien de revoir la mer, même si je ne peux pas me baigner avant que mes plaies soient cicatrisées.
Je n'ai pas montré mes blessures à ma mère. J'ai dû réprimer un cri de douleur lorsqu'elle m'a pris dans ses bras.
Du coup ça fait pas mal de bouches à nourrir, et Vincent a du mal à trouver ses marques pour le ravitaillement. Pour lui la province est un monde fait de mystère et de bouse de vache. Xavier a déjà commencé à planter un petit potager au cas où la guerre civile s'éternise.
Je crois que je vais déchirer cette lettre, parce que finalement je n'ai plus envie de t'écrire. »
Je le fais. Je jette les débris dans une corbeille et sors fumer dans le jardin. Xavier est déjà là malgré l'heure matinale, et retourne le gazon de ma mère. « Scène d'émotion » plaisante-t-il en me voyant fumer silencieusement, le yeux perdus dans le lointain.
Je lui fais un doigt d'honneur et frotte mon visage vigoureusement pour me réveiller. Il nous reste encore quelques heures avant que la chaleur ne soit insupportable. Je m'assois dans une parcelle d'herbe encore intacte et observe Xavier travailler, pendant qu'il fait à haute voix la réflexion qu'il devrait se faire torturer lui aussi. Comme ça il serait dispensé des travaux pénibles.
Je lui réponds que la vraie torture c'est d'être son ami. Je m'allonge dans l'herbe, et nous discutons pendant qu'il bêche. Nous parlons de cinéma d'horreur et du sens de la vie. Le soleil monte pendant notre discussion, et nous enferme dans une fournaise. J'ai l'impression qu'il ramollit tout, y compris nos traumatismes.
Vincent finit par se lever, et râle parce que la chaleur l'a réveillé. De sa fenêtre, il nous demande Pourquoi on est levés si tôt, et je n'ose pas lui révéler que je n'ai pas dormi.
C'est l'heure du petit déjeuner. Xavier pose ses outils, et m'accompagne à la cuisine, où Vincent nous attend déjà. Ma mère est là, en train de faire cuire des œufs à la poêle. Je vais l'embrasser pour lui dire bonjour, et je dois me retenir de la prendre dans mes bras pour lui dire de ne pas s'inquiéter.
Les parents de Xavier vivent dans un endroit qui ne sera sans doute jamais touché par la violence des émeutes, dans une petite ferme qui leur assurera de quoi manger. La mère de Vincent est partie en Israël et reviendra quand les choses se seront calmées. J'ai peur pour la mienne.
Le petit-déjeuner est frugal. Nous rationnons la nourriture pour tenir plus longtemps, et je me restreins aussi sur le café. Quand nous avons fini, ma mère me demande ce que nous comptons faire aujourd'hui.
-On se reconstruit, répond Xavier en m'adressant un clin d'œil. On va aller à une réunion.
Vincent objecte qu'il aurait aimé aller à la plage, et ma mère explose de rire. Elle nous force à reprendre des œufs, ignorant nous protestations sur la nécessité d'économiser la nourriture.

-Je m'appelle Vincent et je m'autosuce.
-Bonjour Vincent !
Xavier me chuchote que ça lui fait mal au cul de l'admettre, mais que ces réunions nous font du bien. Pendant que Vincent disserte sur l'obligation en ces heures sombres de préserver des habitudes et des plaisirs simples, j'étends mes jambes et passe mes mains derrière ma tête. Je fixe le plafond avec un léger sourire aux lèvres.
-Les gens nous prendront tout, explique le moustachu. On est tous seuls et on se préserve.
Les autosuceurs applaudissent. Xavier serre les mâchoires. Il ne l'avouera jamais, mais lui aussi a besoin d'une petite reconstruction. Quand il a lu mon roman, le seul commentaire qu'il a fait a été « Ça tient pas debout mais c'est ta vie. », ce à quoi j'ai répondu « C'est LA vie. ». On a passé la semaine à faire des blagues.
Ma mère, fort heureusement, n'a pas la télé. Elle n'a pas vu ce qu'on a vu. Elle nous trouve un peu plus triste que d'habitude, et met ça sur le compte de la fatigue. Selon elle quelques journées à la mer arrangeront ça, et peut-être bien qu'elle a raison.
-Vous êtes la plus grosse bande de pédés que j'ai jamais vu, mais je vous kiffe les gars !
Vincent se rassoit, triomphant, sous des applaudissements mitigés. Son visage rayonne de plaisir. Il nous traite Xavier et moi d'abrutis, sans se rendre compte que ses jambes gigotent involontairement, comme celles d'un enfant.
La réunion finit, et un petit pot de départ est organisé. Apparemment, les séances reprendront quand ce sera « un peu moins la merde partout ». Certains pleurent, se demandant comment ils vont vivre seuls avec l'autofellation d'ici là, et je ressens un peu de chagrin pour eux.
Je vais me servir un verre de lait, boisson que je trouve complètement inappropriée étant donné les circonstances.
-C'est tout ce qu'on a, m'informe l'un des membres, un certain Pierre A.
Il me confie ensuite m'avoir bien observé, et être certain que je ne suis pas assez souple pour pratiquer « La chose ». Je lui réponds que je suis juste un sympathisant. Il me serre la main énergiquement, et prononce des paroles réconfortantes.
-Je sais que vous aimeriez être comme nous, dit-il d'un ton résolument encourageant.
-Vous n'avez pas idée.
-Vous devez vous acceptez tel que vous êtes.
-Bien sûr.
Nous trinquons avec nos verres de lait, je bois pour ne pas le vexer. J'entends les rires d'un petit groupe autour de Vincent qui mime une éjaculation nasale en prenant une voix de débile. Xavier, un peu en retrait, rit à sa manière. Tout va bien et pourtant tout va mal. C'est juste qu'on se pose pas les bonnes questions.
Quand ma mère a lu mon roman, elle m'a dit qu'elle adorait les passages en demi-teinte, que pour elle c'était sans doute ce qu'il y avait de plus dur à écrire. J'ai rétorqué qu'ils me venaient souvent naturellement, que c'était les batailles contre les gobelins ou les attaques de donjon qui m'avaient donné le plus de mal.
-C'est parce que tu viens de la demi-teinte, avait-elle dit en embrassant l'horizon autour de la maison, où s'étendaient à perte de vue des pavillons de banlieue.

-C'est quand même dingue que tu puisses aller de la maison de ta mère à celle de ton père à pied...
-Je crois qu'ils trouvaient ça mieux pour nous de pas s'installer pas trop loin. Plus pratique.
Je presse le pas en sachant que je suis en retard pour le déjeuner. A vrai dire je ne sais pas pourquoi mon père s'est installé ici. Xavier et Vincent me suivent alors que je m'engouffre dans l'allée qui mène à mon ancienne maison.
Dans le jardin mon petit frère joue seul aux tirs aux buts, et Xavier, le seul d'entre nous qui sache se débrouiller avec un ballon, va faire quelques passes avec lui. Je contourne un petit massif derrière lequel s'échappe une fumée caractéristique, et trouve mon père en train de griller des saucisses sur son vieux barbecue.
-T'es en retard, grogne-t-il. Tu va manger des putains de saucisses calcinées.
J'explose d'un rire nerveux, et prend mon père dans mes bras pendant qu'il grogne de plus belle que c'est pas comme ça que je vais l'amadouer.
Personne ne parle jamais de nous. On est les gens de la demi-teinte, ceux qui vivent dans des endroits calmes et sans histoires. On est pas plus cons que la moyenne, ni plus méchants, et on a autant peur du monde que vous.
On fait aussi partie de la grande armée des perdants. On vit des histoires mais on les vit plus paisiblement. On est même moins cons que la moyenne, parce qu'on est moins excessifs. C'est pour ça qu'on est si solides, et c'est pour ça qu'on est un refuge pour les gens qui veulent se reconstruire.


Note : Ne reparle plus jamais d'autofellation

Prochainement : Dieu rejoint la grève

22 juin 2010

40. Vincent le voyeur


La vie vous fait parfois des cadeaux. Elle vous prête une jolie fille, ou un boulot pas trop mal payé. Parfois elle vous offre des enfants qui vous aiment. Et parfois malheureusement elle vous met entre les pattes un jumeau maléfique.
-Reviens parmi nous.
Irving prend mon menton dans sa main et me relève la tête. J’ai tellement mal que je ne suis même plus tout à fait conscient de ce qui se passe autour de moi. Il essuie son scalpel sur le revers de mon pantalon, et je remarque qu’ironiquement il n’en abime pas le tissu. Puis il brandit devant mon visage le bout de peau parfaitement découpé qu’il vient de m’arracher, sur lequel se trouve un des premiers tatouages que je me suis fait faire. Il le pose sur une table en bois à côté de nous, et examine mon torse en se demandant à voix haute lequel il va arracher ensuite.
-Je n’ai jamais compris cette manie qu’on les gens de se faire inscrire des trucs sur eux, raille-t-il. Ça ne sert à rien et ça fait super mal.
La tête me tourne trop pour pouvoir réfléchir à une réponse appropriée, qui soit fière et moqueuse. Je le laisse m’insulter en priant pour vivre encore un peu. Lorsqu’il tombe sur mon tatouage balafré par un impact de balle, il explose d’un rire franc, en lisant à voix haute « chaque jour sera dor ».
-C’est mal barré, objecte-t-il.
Il m’annonce que celui-là il va me le laisser parce qu’il est vraiment trop drôle, avant de se rabattre sur le tatouage que je me suis fait il y a quelques mois sur la cuisse. Il incise la peau tout autour avec son scalpel, et je fais un effort pour ne pas crier trop fort, parce que ça le ferait sans doute bander et que je trouve ça dégueulasse. Mais en fait j’ai la tête dans du coton, et je n’ai plus aucune idée du volume de ma voix. Je sens le sang palpiter aux endroits où ma chair est à vif, et mes oreilles bourdonner comme après un concert violent. Je tire tellement fort sur mes liens que mon corps quitte le sol pour s’élever vers le crochet auquel je suis suspendu. Irving me demande si par hasard je n’ai pas pris des muscles récemment.
-J’ai fait pas mal de tractions.
-Arrête de forcer, ou ça va être encore pire.
Je dois admettre qu'il a raison. Mes bras se détendent et mes pieds retrouvent leurs appuis. Je demande à Irving ce qu'il a besoin que j'avoue pour me torturer comme ça. Bizarrement, il médite sa réponse en examinant ma peau à la recherche d'un nouveau souvenir à découper.
-En fait, réfléchit-il, rien. Rien d'essentiel. J'aimerais savoir comment tu as réussi à te faire passer pour moi ne serais-ce que quelques heures, mais je pense que je vais attribuer ça à la connerie de mes subordonnés.
Je n'ai même pas envie de lui demander pourquoi alors il s'amuse avec son scalpel, mais il semble voir la question passer entre deux neurones. Ou peut-être que je suis tellement sonné que je réfléchis à voix haute. Sancho pousse une porte, et va directement s'assoir sur un tabouret dans un coin de la pièce pour nous observer d'un œil vitreux. Irving n'y prête pas attention, et reprend son discours :
-Je te fais une faveur, clame-t-il. Si tu veux me ressembler il faut commencer par t'enlever tes putains de tatouages, tu crois pas ?
Sur ces mots, il recommence à me découper en me glissant au passage qu'il connaît déjà tout de moi, même si j'ai du mal à le croire. Sancho fouille dans mes fringues, et trouve le roman que je viens d'écrire. Il se met à le lire calmement pendant qu'Irving besogne.
Je m'évanouis à plusieurs reprises, et perds la notion du temps. À chaque fois que j'ouvre les yeux, le révolutionnaire a parcouru plus de pages de mon manuscrit, et son intérêt semble augmenter. Quand il le finit, et qu'il le pose sur la table en bois, Irving a fini de m'enlever mes tatouages.
-C'est toi qui a écrit ça ? me demande Sancho.
J'acquiesce calmement pendant qu'Irving se débarrasse de son scalpel. Mon corps entier est comme un gigantesque cœur qui bat la chamade. Je voudrais mourir maintenant.
-C'est pas mal, poursuit Sancho en désignant mon roman.
Irving lui lance un regard noir, que le révolutionnaire soutient. Les deux hommes se lancent dans une sorte de dialogue muet que je ne comprends pas. Irving finit par hausser les épaules et me détacher. À peine libérer de mes liens, je m'écroule face contre terre, et il me faut puiser dans mes dernières forces pour me relever.
Calmement, Les deux hommes me rendent mes fringues, et je souffre le martyr en les enfilant. Je ne comprends plus rien. Ils me font raccompagner dehors par un sous-fifre, et je vois de la gêne dans le dernier regard que je leur adresse, comme s'ils avaient pour la première fois honte de leur propre barbarie.
Dehors le soleil m'agresse, et chauffe ma peau comme jamais. Mes vêtements sont humides de sang, et collent à ma chair à vif. J'aurais dû rentrer à poil, parce que je vais jongler en les retirant.
C'est fini, et j'ai perdu. L'envie de me battre et de protester contre ce futur inévitable a totalement disparue. Je traîne des pieds dans la rue, en prenant soin de rester à l'ombre, et je m'enfuis honteux comme un traître à sa patrie.
Je pousse jusqu'à chez Martine, sans doute pour essayer une fois de plus de mourir sur son palier pour lui faire les pieds. Je frappe à sa porte, en pensant que c'est le moment où jamais pour elle de réapparaître. Mais l'écho sourd du silence de son appartement m'informe qu'il est vide. Je saisis un stylo, et marque « Je veux plus vivre sans toi » sur la première page de mon manuscrit, avant de le glisser sous son paillasson.
Ça, c'est fait. Maintenant il faut t'occuper de ta survie.
Je redescends les escaliers et retourne dans la rue. Je me mets à marcher en faisant des mouvements amples, pour éviter que le tissu de mon pantalon ne vienne frotter mes plaies. Les rares passants que je croise et qui me lancent des regards appuyés me font peur. Je suis terrorisé à l'idée que la douleur puisse recommencer.
Je fuis dans Paris comme un dératé, honteux et binaire. Je frissonne comme la petite merde que je suis devenu en repensant aux dernières heures que je viens de vivre, n'arrivant pas à les chasser de mon esprit alors que je devrais aller de l'avant. Je veux juste me cacher et ne plus souffrir.
Encore une fois, je vais chez Vincent. Parce que je n'ai nulle part d'autre où aller, et parce que je sais qu'il a chez lui des anti-douleurs. Je marche jusqu'à chez lui, et il me vient une idée que je n'aurai jamais pensé avoir : Le métro me manque.
Je pousse la porte du hall et remonte l'escalier en comptant chaque marche pour m'occuper l'esprit et moins penser à la douleur. Je vais frapper à la porte de l'appartement où nous avons établi nos quartiers, réalisant avec tristesse que si Irving ne m'a pas demandé notre nouvelle adresse, c'est parce qu'il ne s'est même pas rendu compte que nous avions déménagé.
On est même pas des gens importants. On est l'armée des perdants, et on se fait démolir petits bouts par petits bouts.
J'aurais dû écrire autre chose à Martine. Un truc classe, qui ne lui laisse pas non plus penser que je suis à ses ordres.
Vincent ouvre la porte, et semble ne pas me reconnaître. J'aimerais penser que c'est parce qu'il voit sur mon visage un expression qui n'y était pas avant, mais je sais que c'est juste parce que je suis bien rasé et que je porte un costard.
Il me plaque au sol comme il sait si bien le faire, en me demandant comment il peut savoir que c'est bien moi. Je suis fatigué, et incapable de répondre, car après tout il ne me reste qu'un tatouage pour me différencier d'Irving Rutherford. Ça et...
Vincent arrache mon pantalon et je comprends que Xavier lui a parlé de la différence majeure entre mon jumeau maléfique et moi. Le tissu se décolle brusquement de mes plaies, arrachant au passage des croutes de sang séché.
Je pousse un râle de douleur, et donne un coup de pied dérisoire à mon ami qui ne bouge pas d'un cil. Il fixe mes plaies et ses yeux s'emplissent de larmes, tandis que ses poings se crispent. Je l'ai rarement vu aussi impuissant qu'en cet instant.
Il murmure « Non » et c'est tout. De toute façon il n'y a rien à dire. Il place sa main devant sa bouche comme s'il allait vomir, et les larmes commencent à couler franchement sur son visage.
-Si ma bite te fait autant d'effet, tu devrais te poser des questions, dis-je avant de m'évanouir à nouveau.


Note : Retirer blague de la fin

Prochainement : Les mères

15 juin 2010

39. Irving est différent


J'ai décidé de revoir un peu mes priorités. J'ai commencé par mettre ma carrière littéraire naissante entre parenthèses, pour pouvoir regarder la télévision toute la journée. Je note les idées qui me viennent sur des bouts de papiers en me disant que je les écrirai le jour où je me remettrai au travail, si tant est que ce jour arrive. La plupart du temps je perds ces bouts de papier.
J'en ai trouvé un ce matin au pied du canapé sur lequel j'ai dormi. J'ai reconnu mon écriture, même si je n'avais aucun souvenir du moment où j'avais pu l'écrire. Sans doute après un réveil en sursaut. Le papier disait « Raconter un truc avec des apaches ». Je l'ai chiffonné et jeté à la poubelle.
Il est tard maintenant, et la journée est passée discrètement. La télévision diffuse un feuilleton australien sur lequel mes amis et moi sommes concentrés, en partie parce notre anglais est un peu rouillé.
Chacun de nous surveille l'heure en attendant les informations du soir. Même si c'est inutile, et que la guerre civile française semble être écartée de l'actualité internationale, nous regardons maintenant le journal tous les soirs. Xavier et Vincent, secrètement, le regardent aussi pour s'assurer que le reste du monde se porte bien, et que leurs copines parties à l'étranger ne sont pas victimes d'un tremblement de terre ou d'une pluie de météorites.
La montre de Vincent sonne, et Xavier zappe sur un journal télévisé. Nous regardons les gros titres pour nous assurer que le monde existe encore, et que la France, elle, n'existe plus. Nous changeons plusieurs fois de chaîne pour recouper les informations.
-Demain je vais essayer de récupérer un lecteur DVD, nous apprend Vincent.
Xavier et moi acquiesçons d'un air satisfait. Les journées deviennent plutôt ennuyeuses ces temps-ci. Nous avons arrêté les cours d'escrime, et mon ami mes fait plus ou moins la gueule depuis que j'ai décidé de mettre un terme à ma vocation d'écrivain-guerrier de façon brutale. « Pour faire quoi ? » m'a-t-il demandé avec froideur.
Une image attire l'attention de Vincent, et il prend la télécommande des mains de Xavier pour augmenter le son. La voix d'un commentateur japonais emplit la pièce, et ne nous est pas d'une grande utilité. À l'écran, nous découvrons une manifestation de ce que nous prenons d'abord pour des naturistes. Puis je comprends ce qui a arrêté le regard de Vincent : Un homme s'avance, nu lui aussi, à la tête de la foule, et je reconnais Sancho le révolutionnaire.
Je remarque alors que la scène se passe à Paris, et que toutes les personnes qui défilent à poil sont plus ou moins armées. Certains portent des foulards sur le visage, et d'autres brandissent des pistolets en l'air en marchant le bassin en avant. Le rire du présentateur japonais ne nous renseigne pas vraiment sur le but de la manifestation.
Xavier donne un coup de coude à Vincent, et lui montre un coin de l'écran. Le moustachu plisse les yeux comme si ça compensais sa myopie, et s'approche de la télévision pour mieux voir. Avec le premier rang des révolutionnaires, l'intimité à l'air comme les autres, se trouve Irving Rutherford. Il marche fièrement un flingue à la main, et nous sommes immédiatement sidérés par un détail.
Mes amis se retournent vers moi avec des yeux écarquillés. Xavier a même la bouche entrouverte, et bégaie, incapable de parler. Je jurerais que Vincent va se mettre à pleurer.
-Il n'a pas de tatouages, dis-je comme s'il s'agissait d'une révélation.
Ils me dissèquent mentalement, comme s'ils me rencontraient pour la première fois. Je déteste cette situation. Je voudrais être un intellectuel, et je fais constamment des efforts pour lutter contre la stupidité. Je n'ai vraiment pas envie de disserter sur certains sujets qui manquent cruellement de profondeur.
-Mec, m'interpelle Xavier, t'as vu la taille de ce truc ? C'est monstrueux !
Je frotte mon visage nerveusement. Je me recroqueville sur moi-même, comme si je cherchais à disparaître entre deux coussins du canapé. Il y a la guerre civile à Paris, j'ai un jumeau maléfique, et je n'arrive plus à écrire. Ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent.
Xavier me pose la main sur l'épaule, et réprime un sourire pour teinter le moment de gravité. Vincent se lance dans une argumentation hasardeuse sur la profondeur de notre amitié, et la nécessité de tout se dire.
-Sérieusement mec. Dis-nous juste « Plus petite » ou « Pareille ».

Ce roman que je veux écrire raconte l'histoire de l'homme qui découvre le remède contre le cancer. C'est un personnage atypique, et l'intrigue a un rythme lent pour mieux mettre en valeur le caractère du héros face aux évènements.
Quand il devient célèbre, et que les gens commencent à lui adresser des milliers de lettres de remerciement, il rayonne. Il est invité à dîner chez les plus grands chefs d'États, et le tout Hollywood. A un moment, il guérit Britney Spears d'un cancer du sein, et tombe amoureux d'elle. Il perd un peu les pédales. Il se met à vivre de manière un peu inconséquente, et ne traite pas Britney avec les égards qu'elle mérite.
Lui qui est si bizarre se met à rentrer dans le rang : Il achète une grosse voiture et adopte un enfant éthiopien, qu'il nomme Léonard, comme son père. Puis il se rend compte qu'il est floué par les grands laboratoires pharmaceutiques, qui commercialisent son remède à des prix exorbitants, et que seuls les riches peuvent se l'offrir.
À la fin du livre, il fait don de sa fortune à un organisme caritatif, et tente de sauver son couple avec Britney. La mort de Léonard, ironiquement emporté par le sida, les rapproche.
Je n'écrirai pas ce roman, parce que le rythme en est vraiment trop lent, et parce qu'au fond je ne sais pas moi-même où je veux en venir.
Cet autre roman que je veux écrire est un roman fantastique. Un jour, un ours se change en homme, et il doit apprendre à vivre avec nous. Il trouve du travail comme apiculteur, s'achète une maison, et fonde une famille. Les gens l'aiment bien même si ses manières restent un peu frustres. Parfois son regard se charge de mélancolie quand il repense aux montagnes dans lesquelles il a grandi.
Dans ces moments-là, il va passer une nuit dans les bois pour se requinquer.
À la fin, il meurt en tant qu'homme, mais l'épitaphe sur sa tombe nous rappelle qu'il n'a jamais véritablement été à l'aise avec sa condition.
Je n'écrirai certainement pas ce roman. Il est trop personnel, et terriblement prétentieux.
Le dernier roman que je veux écrire serait mieux en bande-dessinée. Il parle d'une cité imaginaire gouvernée par des elfes. La cité appartenait auparavant aux orcs, et ces derniers se sont retrouvés asservis. Les elfes sont un peuple sage et prospère : Ils construisent des routes et des écoles.
Nous suivons un jeune héros orc, qui va rejoindre la révolte de son peuple face à l'envahisseur. Par quelques scènes bien senties, la bande dessinée va nous apprendre qu'il ne faut pas se fier aux apparences : Que les elfes maintiennent volontairement les orcs en bas de l'échelle sociale, en leur faisant croire qu'ils ont la possibilité de grimper. C'est une satyre sociale, et je n'ai pas encore trouvé la fin.
Mais je n'écrirai pas cette histoire non plus, parce que je ne sais pas dessiner.
J'ai fini un roman cette nuit. Ce sont les aventures de ce chevalier, Paxton Fettel, qui se bat contre les gobelins. Le fil de l'histoire est un peu décousu, et les scènes de combat un peu répétitives, mais sinon ça va.
J'ai fini le roman cette nuit car il n'y avait vraiment rien à la télé, et que je n'étais pas loin de la fin. J'ai fait une entorse à mon congé sabbatique, et j'ai été jusqu'au bout de l'épopée de Paxton.
Maintenant je suis dans les vapes. Le soleil se lève dehors, et annonce une journée chaude comme jamais. J'ai vidé les stocks d'encre et de papier de Vincent, et j'ai imprimé mon livre, avant de le relier sommairement avec des agrafes. Je ne me suis même pas relu. Je serais prêt à parier que certaines pages ne sont pas dans le bon ordre.
Mes yeux ne se détachent pas de l'objet pendant que je me rase, si bien que j'en arrive à me couper. Je suis ailleurs et vide. J'ai écrit un deuxième roman.
J'ai la satisfaction de savoir que pendant quelques temps, les post-its vont cesser de s'entasser pendant la nuit. Je vais enfin avoir du temps pour apprendre à dessiner.
Je pose le rasoir et me rince le visage. Le miroir a l'air de me demander si je pense vraiment que mon plan va marcher. Il reflète mes tatouages comme des preuves de mon existence propre, et je passe ma main sur la cicatrice ronde qui barre l'un d'eux en changeant son sens. J'enfile un caleçon, et me glisse à tâtons dans la chambre de Xavier pour ne pas le réveiller. Mon ami, qui d'habitude a le sommeil lourd et les ronflements tonitruants, sort du sommeil instantanément.
-Qu'est-ce que tu fais ? me demande-t-il.
-Je voulais te dire...
Je réfléchis à ma réponse, parce qu'au fond je ne voulais rien lui dire. Je déambule jusqu'au placard, et attrape un costard, une chemise, et des chaussures.
-Plus petite, dis-je parce que c'est la première chose qui me passe par la tête.
-Petite ?
-Pas « petite ». Juste plus petite.
Xavier se rendort avec un sourire ironique aux lèvres, et je réalise que pour une fois il n'a rien compris à rien. Je sors de la chambre et m'habille dans le salon.
Je décide de ne pas retourner me regarder dans le miroir, parce que je risquerai de renoncer à mes résolutions. Je me convaincs que je ressemble maintenant à s'y méprendre à Irving Rutherford.
J'attrape mon roman, comme pour me rassurer. Je descend dans la rue avec, pensant sans doute sortir armé. Mais en vérité j'ai juste besoin de le garder avec moi pour me donner du courage.
Un groupe de jeunes révolutionnaires passe un peu plus loin sur le boulevard. Ils vont torses nus, et se sont dessiné des peintures de guerres sur le visage. Il me font penser à des apaches.
Je prends une grande inspiration, et vais à leur rencontre. J'essaye d'adopter une démarche pleine d'assurance, et le roman que je trimballe avec moi m'y aide un peu. Je me demande comment Irving fait pour porter des costards en été. À peine ai-je fait quelques pas au soleil que je ruisselle déjà de sueur.
Tout est limpide, c'est juste moi qui ait du mal à appréhender certains trucs. Je vais faire des efforts, et chaque jour sera d'or.


Note : Retenir les idées de romans

Prochainement : Vincent est un voyeur
 
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