Bienvenue sur mon blog. "Irving Rutherford", c'est mon pseudo, et c'est aussi un roman feuilleton qui paraît tous les mardis. Je sais pas vous, mais moi je déteste les écrivains qui racontent leur vie, même si c'est un peu ce que je fais. Alors du coup j'arrive pas à m'empêcher de rajouter deux ou trois trucs en plus, pour agrémenter le quotidien.
Si c'est votre première visite, je vous invite à lire un épisode ou deux. Chacun peut se lire indépendamment, mais le tout est relié par une continuité, et les vieux épisodes sont gardés dans les archives.
Je souhaite une bonne lecture aux nouveaux lecteurs comme aux habitués.


11 mai 2010

34. Xavier est toujours mon agent littéraire.

Xavier compte mes tractions avec dédain. Dans un râle, je lui dis que je peux le faire tout seul, et il me répond que si je le faisais, je tricherais certainement. Arrivé au nombre prévu, je me laisse tomber de la barre, et fais attention à ne pas glisser du toit.
J'enlève mon t-shirt pour éponger la sueur de mon visage, et mon ami me demande comment je fais pour être un tel exhibitionniste.
-C'est ce qu'a répondu ta mère quand je lui ai demandé de nous filmer en train de le faire.
-La tienne est pas aussi pudique. Ça doit être de famille.
Le souffle encore irrégulier, je recommence une série de tractions, que Xavier compte encore à voix haute. Cette fois je m'écroule presque lorsque j'ai fini, et manque de dégringoler du toit en lâchant la barre.
-Je crois que ça suffit, m'ordonne Xavier.
-Encore une petite série.
Il se pince l'arrête du nez, juste entre les deux yeux, et ses épaules remontent imperceptiblement. En faisant visiblement un effort pour être poli, il me demande de me rhabiller. Je crois que si j'en avais la force, je remonterai à la barre sans attendre. Je pense qu'il le comprend en me regardant.
-C'est ton ninpo à toi, bougonne-t-il, comme si l'évidence l'accablait.
-Arrête avec tes trucs de ninja.
-L'écrivain-guerrier, murmure-t-il.
Ses yeux ont l'air de m'interroger, comme pour s'assurer que sa formulation a produit son petit effet. Je tâte mes bras, pour vérifier si par le plus grand des hasards ils n’ont pas augmenté de volume. Mais non.
Mon ami s’assoit en tailleur, et avec un ton qui se veut mystérieux, m’engage à prêter attention à ses paroles. Sur la planète de Xavier, « l’écrivain-guerrier » est un peu comme un chevalier jedi. Il pourfend l’injustice et pourchasse l’infamie, usant tour à tour de sa plume et de son épée.
-De son épée ?
-C’est ce que tu veux faire ? me demande-t-il. Tu te reconnais dans la définition ?
-Je suis pas sûr.
-Pourquoi tu enchaînes les pompes et les tractions depuis que t’es rentré ?
Je prends le temps de réfléchir, pour mettre des mots sur mon objectif, chose que je n’ai pas encore faite. Il ne me faut pas longtemps pour y parvenir.
-Je veux que la vie soit meilleure, dis-je. Je veux en foutre plein la gueule à ceux qui la pourrissent.
-On va t’apprendre à te servir d’une épée.

Vincent fait semblant de ne pas avoir entendu Xavier, qui est pourtant juste à côté de lui. Il lisse sa moustache d’un geste machinal, et s’absorbe dans l’inventaire d’un carton rempli de denrées, mettant à la poubelle celles qui sont périmées.
-Je suis sûr qu’une épée c’est pas si compliqué à trouver, insiste Xavier.
Vincent jette un pot de yaourt et un paquet de pain brioché. Je récupère le pot, en expliquant que les dates de péremption des produits laitiers prévoient une marge importante.
-Je rentre pas dans votre délire, les mecs, marmonne finalement le moustachu. Il n’y a plus d’armes nulle part, et vouloir une épée pour lutter contre des flingues c’est complètement con.
Je plonge une cuillère dans le pot de yaourt, et la porte à ma bouche. Un violent goût de moisi me fait recracher presque immédiatement, mais mes deux amis semblent trop absorbés dans leur conversation pour réagir.
-Il est très con, totalement pédé, mais je crois en lui, dit Xavier en me désignant d’un signe de tête, comme si j’étais un animal de compagnie. S’il est assez abruti pour vouloir devenir écrivain, et pour aller se faire défoncer par plus fort que lui, alors on doit raisonnablement le soutenir.
Vincent et moi cherchons un instant la logique de sa conclusion. On dirait son discours sorti d’un mauvais livre d’heroic-fantasy que j’ai adoré lire. L’émotion me noue subitement la gorge, et m’empêche de parler. J’essuie une trace de yaourt qui trône au coin de ma lèvre, et entame un sourire béat.
-Je préférais le temps où tu voulais devenir acteur, soupire Vincent.
Le futur écrivain-guerrier que je suis comprend que les réticences du moustachu ont été vaincues, ou du moins mises de côté. L’épée se rapproche, et avec elle les histoires échappées des mauvais romans que j’affectionne, et aussi des bandes dessinées.
Je vois vraiment pas ce que je pourrais écrire. Les événements à venir trépident et palpitent. Les événements passés ne me sont pas d’une grande inspiration, et manquent de sérieux.
Il reste la bataille, et avant elle l’entraînement. Finalement j’aime la formulation très synthétique de Xavier. L’écrivain-guerrier fera plus que se débattre.

Xavier perce ma défense, et m’assène un coup de manche à balai sur l’oreille, qui me fait un mal de chien. Malgré moi, je le traite de sale pédé, et il me colle un nouveau coup entre deux côtes.
-Tiens ta garde, dit-il froidement.
Je réajuste mes mains sur mon manche à balai, et jette un regard de défi à mon ami. Sans paraître impressionné, il m’écrase le gros orteil du bout de son arme de fortune. Je me mets à sautiller en lâchant une nouvelle bordée de jurons, faisant tout de même attention à ne pas glisser du toit. Avec un ton d’entraîneur, Xavier m’accorde que j’encaisse plutôt bien, mais que l’idéal serait d’éviter ses attaques.
-Je serais plus dedans si on s’entraînait avec des vraies épées, dis-je.
-Si on s’entraînait avec des vraies épées tu serais déjà mort.
Et sur ces mots, son manche à balai fuse et heurte mon épaule avec un claquement sourd. Je décèle dans son regard qu’il prend un plaisir évident à me frapper. Il continue ses assauts, faisant mouche à chaque coup, tapant de plus en plus fort. Je réalise qu’il rentre une fois de plus dans une de ses colères folles.
Sur la planète de Xavier, la faiblesse est un crime. Les gens qui hésitent, prennent des mauvaises décisions par lâcheté, et ne les assument pas par honte sont bons pour la pendaison. Ceux qui ont du mal à se défendre méritent une bonne raclée.
L’ustensile de bois vient s’aplatir contre ma tempe, et me désoriente quelques secondes, pendant que mon ami pousse un petit rire moqueur.  Sur cette planète étrangère, on a pas vraiment droit à l’erreur. Ceux qui ne se plient pas aux lois édifiées par le jeune tyran sont expulsés dans le cosmos, à la dérive.  Moi je m’accroche au sol comme un connard, pour ne pas être aspiré vers la stratosphère et retourner au monde tel que je le connais.
L’arme de Xavier fend l’air avec de grands sifflements, et m’assaille de tout côté. Je serre les dents, et évite de reculer vers la partie glissante du toit.  Sans réfléchir, je pose mon manche à balai, ce qui désoriente mon assaillant une fraction de seconde, que je mets à profit pour lui arracher son arme, que je casse en deux sur mon genou. Xavier semble sortir d’un rêve, et pousse un gros rot, comme cela lui arrive souvent après un effort physique.
-Avec des vraies épées t’aurais pas pu faire ça, halète-t-il avant d’être pris d’un renvoi.
Comme souvent, une envie de le tuer s’empare de moi. Je contemple le vide derrière lui, réfléchissant au meilleur angle pour le pousser, et ignore le sourire narquois qui emplit son visage.
-Je t'emmerde, dis-je. J'emmerde la spiritualité, les choses qui me dépassent. Je m'acharne comme un enculé et il y a rien d'autre que je puisse faire. Et je m’en branle de savoir si pour toi c’est suffisant ou pas.
Son sourire se charge quelque peu de malice, mais ce n’est sûrement qu’une impression. Il pose sa main sur mon épaule encore meurtrie par un de ses coups, et m’annonce que je commence à comprendre le truc.
Il descend du toit, peut-être pour aller vomir. La stratosphère exerce soudain moins d’attraction sur mon corps.
Récupérant mon manche à balai, je le soupèse en me projetant dans ce futur proche où si Vincent le veut, j’aurai une putain d’épée. Je cale le tube de bois entre deux cheminées, par flemme d’escalader quelques parapets pour aller retrouver ma barre en métal. Si Xavier était encore là, son enthousiasme pour moi redescendrait.
Je commence une série de tractions, sereinement, avec la satisfaction de constater que faire de l’exercice est de plus en plus facile. Perdu dans mes pensées, je mets un seconde de trop à réaliser que le manche à balai craque sous mon poids, et que mon corps tombe et suit une pente descendante jusqu’au rebord du toit. Stupidement, je m’agrippe aux deux bouts de bois dans mes mains, comme s’ils allaient me retenir. Me pieds battent les tuiles pour ralentir ma glissade, et j’ai finalement la présence d’esprit de lâcher au dernier moment les débris de manche à balai pour m’accrocher à une gouttière.
Le sang afflue dans mon cerveau par torrents, sans que pour autant une pensée claire me vienne. Instinctivement, je regarde le vide au dessous de moi, mais ne ressent pas vraiment de peur, comme si la perspective était trompeuse, ou que l’air était mou.
Je me hisse rapidement jusqu’à une zone plate du toit, et constate que la gouttière est un peu tordue à l’endroit où je l’ai agrippée.
Derrière l’adrénaline, un petit frisson de satisfaction me parcourt quand je regarde mes bras, qui me semblent plus épais. Même si ce n’est probablement encore qu’une histoire de perspective trompeuse.
Le cœur prêt à battre des records de vitesse, je traverse un petit triomphe personnel, que je vivrai sûrement comme un échec après une bonne nuit de sommeil, ou que j’oublierai. Car l’écivain-guerrier est ainsi fait qu’il ne voit pas les ratés de la vie comme une fatalité ou un manque de force. Il ne s’en réjouit pas non plus. 
En fait je crois juste qu’il s’en fout.


Note : Trop optimiste

Prochainement : Martine par paliers

5 mai 2010

33. Vincent a du mal à porter les choses lourdes

Vincent descend péniblement la brouette dans les escaliers, la cognant contre les murs et la laissant parfois échapper sur quelques marches. Il se plaint de la lourdeur de l'outil, et Xavier lui demande s'il préfère porter le cadavre. Bien entendu le moustachu ne trouve rien à y redire.
Je réajuste ma prise sur les pieds de Joell. Xavier, qui descend en marche arrière en tenant les bras du routier, me demande d'aller moins vite si je ne veux pas qu'on se casse la gueule. La manœuvre est délicate car nous évitons tous deux de regarder le cadavre, et la plaie béante qui lui tient lieu de parties génitales.
Vincent fait un bordel pas croyable avec la brouette. Nous n'en sommes qu'à la moitié du chemin et c'est un miracle qu'aucun voisin ne se soit encore risqué à sortir de chez lui.
Je presse un peu trop le pas, et me rapproche sans le vouloir de Xavier. Les fesses du cadavre viennent heurter les marches, et mon partenaire me réprimande. Vincent fait remarquer qu'il n'y a pas que lui qui fait du bruit.
J'ai l'impression que nous mettons une éternité à arriver en bas. Le corps pèse une tonne, et le visage de Xavier est fermé. Nous n'avons pas pu dormir cette nuit.
Une fois dans le hall, nous installons le cadavre châtré dans la brouette, et reprenons quelques secondes notre souffle. Le carrelage dégage une fraîcheur rassurante, mais nous savons que la journée va être étouffante. Nous savourons ce moment car c'est sans doute le meilleur que nous vivrons aujourd'hui.
Vincent sort son revolver, et nous précède dans la rue, pour dégager la voie. Xavier et moi le suivons, portant chacun une poignée de la brouette. Dehors le jour se lève à peine, et déjà la chaleur est désagréable.
Il faut vivre les mauvaises journées, on a pas le choix. Nous partons dans les rues de Paris en guettant chaque bruit suspect, effrayé par l'idée d'être découverts et de passer pour des cons. Ainsi débute l'épopée du cadavre sans bite.
Elle se poursuit dans les ruelles, que nos protagonistes empruntent pour être discrets. Ils ne croisent que quelques rats attirés par les tas d'ordures qui jonchent les trottoirs. Nos trois amis circulent à l'ombre, et essayent de respirer le moins possible.
L'épopée prend une tournure différente quand ils arrivent sur un boulevard sur lequel ils n'étaient pas venu depuis des semaines. Plusieurs cadavres les y attendent, plus ou moins mutilés, comme sur un champ de bataille abandonné par des soldats qui ne prennent pas la peine d'enterrer leurs morts. Certaines façades d'immeubles sont noircies, et presque toutes les portes sont fracturées.
-On se rapproche du centre, tente d'expliquer un des amis.
Et ils poussent leur périple un peu plus loin, avec moins d'appréhension. Car au fond, le cadavre qu'ils transportent leur paraît moins exceptionnel maintenant.
Chaque rue de la ville dévastée les renvoie à la nostalgie d'une époque révolue : La rue du premier baiser avec cette Martine, le bar où un certain soir Vincent s'était battu avec un inconnu...
L'immeuble tenu par les révolutionnaires.
L'épopée marque une pause, pendant que nous regardons la façade lacérée d'impacts de balles et de traces de sang. Je n'ai vu cet immeuble qu'une fois, de nuit, mais dans mon souvenir il était intact. J'interroge Xavier du regard, et il hoche la tête nerveusement, en se mordant la lèvre. Il emprunte le flingue de Vincent, qui le lui cède à contrecœur, et pénètre par un trou dans le mur du rez-de-chaussée. Sans doute un trou de roquette.
Je m'assois sur la brouette sans quitter la façade des yeux, m'attendant peut-être à voir Xavier passer à travers une fenêtre. Vincent allume deux cigarettes et m'en donne une, puis se moque de moi quand je lui dis que je suis presque prêt à arrêter de nouveau.
-Tu me parles de ça comme si c'était une envie que je respectais, me réprimande-t-il.
Le soleil est un peu plus agressif qu'à notre départ, et l'ombre des immeubles est moins envahissante. Je redoute le moment ou le corps de Joell va commencer à pourrir pour de bon. C'était la petite surprise qu'on réservait à ces connards d'activistes pour le réveil.
Xavier sort de l'immeuble en nous faisant signe que celui-ci est vide. Il rend son flingue à Vincent, et me vole ma cigarette quand ce dernier lui parle de notre conversation. Je regarde les yeux vides de Joell, et chasse la première mouche de la journée qui vient se poser sur son visage figé.
-Allons le balancer à la Seine, dis-je comme si c'était une évidence.
L'épopée reprend. Nos héros s'enfoncent un peu plus dans le cœur de la capitale et découvrent des rues de plus en plus dévastées, dans un silence qui n'est troublé que par le bruit d'un hélicoptère trop lointain pour être aperçu. La ville est imprégnée d'odeurs de bataille, des odeurs qui auront du mal à partir, ils le savent.
Sans crier gare, le fleuve apparaît. Il semble une oasis dans un désert vicié. « C'est un comble, quand on sait comme la Seine est dégueulasse », pensent-ils. Mais en cet instant précis, elle leur paraît cristalline et purifiante, et ils ont presque honte de venir y jeter un cadavre, même s'ils savent pertinemment qu'elle en a vu d'autres.
Ils avancent sur le Pont-Neuf, Vincent en tête de ligne, et les deux autres remorquant le corps, sur ce même pont duquel Roger était tombé il y a longtemps. La matinée est déjà bien entamée. Les gens vont commencer à sortir de chez eux, et les militaires à faire leurs patrouilles. Ainsi finit l'épopée du cadavre sans bite.
Je mens quand je dis que Roger est tombé, parce que c'est moi qui l'ai poussé. Je demande à Xavier s'il pense que cet ami du futur dont je lui parle parfois est encore passé à l'ennemi.
-Mec, s'attriste-t-il, faut que tu comprennes qu'il existe pas vraiment.
-On verra.
C'est vrai, quoi... Il l'a jamais rencontré, comment il peut dire s'il existe ?
Je lui demande de m'aider à soulever le corps, ainsi qu'à Vincent. Ce dernier s'y colle avec nous, mais ne nous aide qu'à moitié, et je lui conseille de se rabattre plutôt sur l'oraison funèbre. Pendant que Xavier et moi installons Joell sur le parapet, je le vois chercher ses mots en triturant son flingue.
-Il avait du bon en lui, commence-t-il, puisqu'il a renoncé à nous tuer au dernier moment. C'est pour ça, Joell, que nous avons décidé de ne pas te laisser pourrir au soleil.
-C'est ce qu'on voulait faire au début, rectifie Xavier.
-Ta gueule.
Nous poussons le corps, qui fait une chute hasardeuse, suivie d'un gigantesque éclaboussement. Joell sombre et nous offre un geyser d'adieux, avant de sombrer dans les eaux du fleuve sale. Nous contemplons les ondes troubler la surface de l'eau, qui semblent ne pas avoir de fin.
Il y a quelque chose de plus dur dans l'air maintenant, peut-être ce putain de soleil, ou les émanations de la ville pourrissante.
Nous avons mis trop de temps. Il est encore tôt mais les milices sont de sortie. En plissant les yeux, je distingue un groupe de quatre hommes à l'autre bout du pont, dont l'un d'eux tient ce qui ressemble à un club de golf.
Je déglutis péniblement, en indiquant ma découverte du doigt à mes amis. Leurs épaules se raidissent, et Vincent murmure une phrase agressive que je n'écoute pas vraiment. Les yeux fixés sur ces hommes qui viennent à notre rencontre, le soleil nous aveuglant un peu, nous attendons patiemment de savoir à quoi nous en tenir. Vincent serre son revolver et crispe les mâchoires.
C'est comme si le Pont-Neuf se rallongeait à chaque seconde. Les hommes marchent vers nous comme s'ils s'éloignaient, et nous ne les distinguons précisément que quand ils arrivent à notre niveau. Ils portent des vestes militaires usées, posées sur des t-shirts aux couleurs passées. L'un d'eux, celui au club de golf, est même en sandales.
-Qu'est-ce que vous venez de jeter ? nous demande-t-il agressivement.
Nous ne répondons rien. Xavier met toute la dureté qu'il peut dans son regard, et ses yeux ne lâchent pas le club de golf. J'imagine qu'il réfléchit à la meilleure manière de désarmer notre interlocuteur. Deux des sbires me dévisagent, et l'un chuchote à l'autre une phrase dont je ne saisis que « Tu crois que... ».
Le chef de la troupe marche jusqu'à la brouette, et la soulève d'une main pour l'examiner, ce qui énerve Vincent. L'homme pousse un petit sifflement, comme s'il caressait une ferrari.
-On va la réquisitionner pour la révolution, mon pote, dit-il.
Vincent, imperturbable, va poser la main sur l'outil. Le révolutionnaire, examinant les biceps de mon ami, a un sourire qui se veut ironique. Il amène la brouette vers lui. Le moustachu, sans hésiter, lui tire une balle dans le pied.
La détonation fait sursauter tout le monde, moi le premier. L'homme pousse un cri, suivi d'un flot d'injures, et lâche son arme pour compresser sa plaie. Xavier, le corps entier tendu, a l'air d'un animal prêt à bondir. Il ramasse le club de golf d'un geste prompt, et se place en position de combat.
-C'est notre brouette, grogne Vincent.
L'homme s'appuie sur un de ses camarades, et le petit groupe s'éloigne plus vite qu'il n'est arrivé, en nous traitant de tous les noms. Xavier fait la remarque que dans dix minutes ils reviennent avec des mitraillettes, et nous hochons la tête. Pourtant nous prenons le temps de les regarder s'éloigner, vers la rive pleine de soleil, emportant avec eux un peu de ce qu'il y a de bon chez nous.
On va pas y arriver. On peut pas se cacher, et on peut pas résoudre les choses calmement. Ceux d'en face sont fous et contagieux.
Le bonheur se fait la malle à une vitesse inimaginable, et nous on s'endurcit de jour en jour. On se lève jamais assez tôt, et on a jamais assez de scrupules. On est devenu des personnes qu'on était pas avant.
On jette plus que des cadavres à la Seine.


Note : Ça s'arrange pas

Prochainement : Xavier est toujours mon agent littéraire

27 avril 2010

32. Xavier biffle

Joell s'étonne que nous ne sachions pas ce qu'est une biffle. Il se lance dans un monologue approximatif pour nous expliquer que c'est une pratique sexuelle beaucoup plus fréquente qu'on ne le croit, qui consiste à gifler quelqu'un, mais pas de n'importe quelle manière.
-Avec la bite, nous annonce-t-il fièrement.
Un sourire enfantin se dessine sur son visage buriné, et mes deux amis se retournent dans ma direction avec un regard accusateur. Je continue de faire des pompes pour ne pas avoir à justifier quoi que ce soit.
Joell, poursuit ses histoires de routier, et Vincent fait semblant de s'y intéresser. Xavier, lui, vient s'asseoir à côté de moi et m'observe terminer ma série d'exercices. Un peu déconcentré, je me rabats sur des abdominaux, en poussant de grands râles pour lui indiquer que ce n'est pas le meilleur moment pour une conversation.
-J'arrive pas à croire que tu mettes encore ce jogging, soupire-t-il.
Je reprends mon souffle quelques secondes, et recommence à faire des pompes malgré l'air atterré de Xavier. Je passerai la journée à faire de la musculation s'il le faut. Et ensuite je pourrai réfléchir à la meilleure façon de combattre.
Vincent, se dérobant aux déblatérations du routier suisse, me lance que ce que je fais est inutile, que je ne musclerai pas, et qu'il prend mon jogging comme une injure à tout ce qui est beau. Xavier lui fait remarquer qu'il a pris un peu de ventre, mais ce n'est pas pour me défendre. C'est juste que Xavier ne laisse pas de marge d'erreur, et c'est entre autres pour ça qu'il ne manquera pas une occasion de me rappeler que c'est moi qui ai ramené Joell à l'appartement.
-On le connaît pas, mec, me murmure-t-il.
-Il m'a aidé, alors je l'aide, dis-je en cessant mes pompes. C'est aussi simple que ça.
C'est nous les acharnés, ceux qui vivent au bord des précipices et qui luttent contre tout au risque de se tromper. Je souris à Xavier, qui me demande d'être moins niais. Et quand je recommence à faire des pompes, mes bras me lâchent et je cogne ma tête sur le sol, en nage.
Il n'y a personne pour toi ici. Tout joue contre toi et personne ne peut t'aider. C'est la même merde pour tout le monde, alors il faut lutter plus fort.
J'entends vaguement Joell demander à Vincent s'il est bien sûr que ce n'est pas lui qui écrit sur mon blog, étant donné qu'il est passé à la télé en se faisant passer pour moi. Le moustachu nie avec dédain, précisant que lui écrirait sans doute des textes moins convenus.
-On s'y perd, conclut le routier avec une voix sombre. Je n'arrive pas à comprendre qui est Irving Rutherford.
-Nous non plus, répond Vincent en me regardant reprendre mon souffle.

Ça fait bien quelques heures que j'ai cessé mes exercices, et mes mains tremblent encore. Mais c'est sans doute parce que Xavier risque de me plumer sur ce coup là. Il me relance de quelques jetons verts dont j'ai oublié la valeur, et tire une longue bouffée sur sa cigarette d'un air théâtral. Vincent regarde ses cartes, et colle aux jetons de Xavier, en plissant les yeux avec le même air théâtral. Le pire c'est que ça marche parce que je me couche.
Joell sue vraiment beaucoup. Il contemple la pile de jetons verts sur la table comme si elle recélait des mystères cachés. J'ai envie de lui dire que de toute manière l'argent n'a aucune valeur à l'heure qu'il est.
Vincent fait une blague sur les suisses, pensant le mettre à l'aise. Joell se caresse doucement le ventre, et Xavier fait à son tour une blague sur la constipation. J'explique au routier pour le rassurer qu'on s'en envoie dans la gueule toute la journée, que c'est comme ça qu'on fonctionne, et que si on fait ça avec lui c'est qu'on l'aime bien.
-Sauf lui, corrige Xavier en me désignant. Lui on l'aime pas.
Je gratifie mon ami d'un doigt d'honneur, et encourage Joell à jouer. Celui-ci regarde sa montre, comme pour savoir combien de temps il s'accorde encore pour réfléchir. Des gouttes de sueur supplémentaires dégoulinent sur son front, qui est déjà encombré.
-C'est le jeu mec, s'impatiente Vincent.
-C'est bientôt fini, murmure Joell.
Le moustachu lève un sourcil, et m'interroge du regard. Je hausse les épaules pendant que Joell pousse ses cartes devant lui, en regardant sa montre. Il compte à voix basse, en secouant la tête comme pour nier l'évidence du temps qui passe.
« Je vais pas pouvoir », se met-il à répéter à voix basse, comme une litanie. Je lui conseille de se calmer, et lui rappelle qu'il s'est couché à ce tour là et qu'il n'a plus de raison de flipper. Mais il continue à se frotter le ventre frénétiquement, et Xavier lève les yeux de la partie pour lui demander s'il a besoin de médicaments ou d'un bon verre.
Joell se lève d'un bond, renversant sa chaise. Il ,hurle « Je peux pas », et transfère une sorte de petit boitier qu'il cachait sous sa chemise pour le faire descendre dans son pantalon. Il chantonne « C'est le trésor précieux », avant de se plier en deux.
Le boitier qu'il a caché dans son pantalon explose, mais son corps fait barrage. La déflagration renverse les piles de jetons, et du sang vient éclabousser la table. Le suisse s'écroule dans un râle de douleur, se tenant l'entrejambe pour tenter de stopper les flots de sang qui en jaillissent.
Abasourdis, nous nous levons sans vraiment savoir quelle attitude adopter. La bombe n'était pas très puissante, mais mes oreilles sifflent et obscurcissent ma perception de la situation.
-Je suis désolé, agonise Joell. Ils m'ont forcé, je n'avais pas le choix.
Encore et toujours Irving Rutherford. Je savais en revenant à Paris que j'allais devoir lutter. Je ne m'imaginais pas que le combat serait aussi vicieux.
Joell pousse un dernier soupir en se cramponnant à son absence de parties génitales. Choqués et désemparés, nous assistons sans larmes à la mort de l'assassin qui a finalement changé d'avis. Parce que s'il y a bien une chose que Xavier a réussi à nous rentrer dans la tête, c'est que les gens n'ont jamais d'excuse.
Le sifflement de mes oreilles s'atténue, et mes bras tremblent moins. Je crois que le pire, c'est qu'on s'habitue à la violence.
Lentement, Xavier s'agenouille et se met à dégrafer sa braguette. Tel un mort-vivant, il colle une biffle sur le visage du routier, avec lassitude. Une étrange fatalité se dégage de la scène, qui ressemble plus à un passage obligé qu'à un accident de la vie.
Xavier range son sexe sans un mot. C'est nous les médiocres, ceux qui connaissent la misère et qui s'endurcissent pour y survivre. Nous nous défendons avec les moyens du bord, et la plupart du temps, nous comptons simplement sur la chance.

Je ne lésine pas sur le gros scotch, et fixe le plus solidement que je peux un manche à balai entre deux cheminées. Xavier, sans se retourner vers moi, me prévient que ça ne tiendra jamais. Vincent et lui s'allument des cigarettes en contemplant la capitale endormie. Le toit sur lequel nous sommes n'est pas très haut, mais on devine tout de même quelques immeubles en flammes vers le centre-ville. A vrai dire, maintenant que les lampadaires ne fonctionnent plus, on ne plus voit que ça.
Je finis ma petite installation, vidant le rouleau d'adhésif. Quelque chose dans l'attitude de mes amis me parle, malgré le fait qu'ils se tiennent dos à moi. Je distingue à leurs gestes calculés, et au calme avec lequel ils sont assis sur la corniche, les pieds ballants, que la cigarette fumée sur le toit est devenue une habitude. Et que malheureusement chaque jour ils ont un peu moins peur du vide.
J'attrape fermement le manche à balai, et commence une série de tractions. Les cheminées sont basses, et mes genoux touchent le sol à chaque fois que je descends. Au bout de la troisième remontée, ma barre d'entrainement artisanale se casse, et je fais une petite chute. Mais le toit n'est pas très en pente, et je me rattrape aisément à une autre cheminée.
Xavier ne fait aucun commentaire, mais Vincent a un sourire fatigué. Je vais m'asseoir à leur côté et m'allume une cigarette à mon tour, un peu craintif du vide.
La ville brûle paisiblement, et nous prenons un peu de hauteur. Les rues manquent de lumière, c'est sans doute pour cela que les gens allument des feus. Je me demande si notre président chie dans son froc dans un bunker à l'heure qu'il est.
J'essaye de teinter ce moment de mélancolie. Je cherche la poésie à tout prix, dans la nuit, dans le silence. Mais la vérité c'est que je vois moins de beauté autour de moi en ce moment. Et que je ne suis pas nostalgique de la France d'avant, mais alors vraiment pas.
Je me lève de la corniche, sentant qu'il est encore un peu tôt pour faire confiance au vide comme le font mes amis. Je fais quelques pas sur le toit, et shoote dans les débris du manche à balai, qui dégringolent du toit et vont s'écraser dans la rue déserte. En fait j'essaye de teinter ce moment de colère, à défaut de mélancolie.
-Je crois qu'on a une barre en métal pour tes tractions, me souffle Vincent l'air de rien.
-Je verrai ça demain. On rentre ?
Xavier et lui acquiescent silencieusement. Enveloppés par la nuit fraîche, nous restons quelques instants immobiles, refusant de nous soumettre à une décision que nous avons nous-même prise. Nous économisons chaque seconde qui nous sépare du retour à l'appartement, car nous savons ce qui nous y attend : Des responsabilités, une vie violente, et un cadavre sans parties génitales.


Note : Plus personne ne voudra te lire après ça

Prochainement : Vincent a du mal à porter les choses lourdes

25 avril 2010

Depart

Je pars demain à l'étranger, pour quelques semaines. En mon absence, c'est mon ami Vincent qui postera mes nouvelles. Elles seront écrites par moi (j'ai pris de l'avance), mais je ne serai plus là pour répondre à vos questions et commentaires. Je serai de retour mi mai.
A bientôt sur le blog.

Irving

20 avril 2010

31. Irving le dragon

« -Je crois que je regrette l'époque où je devais simplement crever des gobelins.
Depuis que les forces du mal avaient déferlé sur les quatre royaumes de Ragnar, Paxton Fettel se sentait à la fois motivé et dépassé par les évènements. Le temps des donjons et des chasses aux trolls appartenait dorénavant à l'histoire ancienne.
Son fidèle compagnon Morgados lui fit remarquer qu'il avait pourfendu un ogre il y a à peine deux jours de cela. Mais pour Paxton le ciel s'emplissait de dragons invincibles. Son épée n'était plus si aiguisée, et les meilleurs affûteurs avaient péri dans l'incendie de Samarcande.
-Qu'est-ce que tu veux faire face à un dragon ? pleurnicha Paxton.
-Survivre c'est déjà pas mal. Ça leur fait les pieds.
Être chevalier en ces temps relevait presque de l'inconscience. Car les armures fondent sous le souffle brûlant des lézards géants, et les épées écorchent à peine leurs écailles. Au fond il était inutile de se voiler la face, Paxton Fettel risquait d'être mangé avant même d'avoir sorti son arme de son fourreau.
-Dans le meilleur des cas, ironisa-t-il, tout ce que je peux faire c'est ralentir un dragon pas trop balèze pendant deux minutes.
-Deux minutes c'est déjà ça, répondit Morgados. »

Joell pose les feuilles et me fait remarquer que c'est un peu faible pour une fin de chapitre. Il pose le texte sur la banquette arrière, et Roger n'y prête pas attention. Je demande à ce dernier s'il ne veut pas sauter en marche pour me faire plaisir.
-Je sais pourquoi tu gardes ton putain de manteau d'hiver, dit-il en tirant sur ma capuche.
-Non tu sais pas.
Je me rabats sur la conversation de Joell, qui n'est pas non plus très riche. Il m'annonce ravi qu'il me croit maintenant quand je dis que je suis Irving Rutherford. Je soupire et me concentre sur la route, longue et monotone. Il ajoute qu'il ne sait jamais quand j'écris sur moi ou pas, et que de toute façon il préfère quand je raconte les aventures de mes amis.
-Comment il s'appelle déjà, le ninja ?
-Xavier.
-Non, c'est pas lui. C'est... Vincent. Non ?
-Vincent c'est l'autre.
Je sais pas si on a le public que l'on mérite. Pour faire plaisir à Roger, je le questionne sur sa mission, et sur le futur dont il vient. Toujours aussi distant, il m'explique péniblement que le monde duquel il vient n'existera sans doute jamais. Pas depuis que je me suis accidentellement créé un double maléfique.
-Irving Rutherford perturbe l'équation, résume-t-il. C'est pas juste une histoire de littérature.
Ça n'a jamais été qu'une question de littérature. Paris est proche maintenant, et je ne sais pas exactement quel type de combat nous allons y mener. Mais je compte plus sur la kalachnikov que j'ai dans le coffre que sur ma prose feignante.

Une balle perdue vient crever un des pneus de la voiture, qui fait une embardée que je ne contrôle pas. Je manque d'heures de conduite. Le véhicule renverse un révolutionnaire armé d'un pistolet mitrailleur, qui vient heurter notre pare-brise et passe à travers. Roger hurle depuis la banquette arrière, tandis que Joell donne de grands coups de coudes à notre passager clandestin pour lui faire lâcher son arme. Et moi-même je crie comme une fillette lorsque la voiture s'encastre dans un lampadaire.
La tête enfoncée dans l'airbag, je me dis qu'au moins nous sommes arrivés à Paris.
Je détache ma ceinture et sors du véhicule pour courir me mettre à l'abri, en intimant à mes complices de me suivre. Je me rue derrière une camionnette en évitant les balles qui sifflent, sans me retourner. Bravo, t'as réussi à te planter juste entre les révolutionnaires et l'armée.
Les cris résonnent et une clameur sourde pointe son nez par dessus le bruit des rafales. Elle est pleine d'une fureur qui m'aurait terrorisé autrefois. Les murs des immeubles haussmanniens sont criblés d'impacts de balles qui ont l'air anciens. Paris reste Paris.
Je me retourne vers la voiture et observe Joell qui se débat avec le corps inerte du révolutionnaire. Roger, lui, a purement et simplement disparu. Je fais signe au routier de venir me rejoindre à l'abri, et après un petit temps d'hésitation, il s'élance pour me rejoindre.
C'est un miracle, vu comme il se traîne, qu'il arrive jusqu'à moi indemne. Il halète comme un phoque, pendant que les révolutionnaires se mettent à scander des hymnes de leur cru, en dégommant quelques militaires. Mais ces derniers sont mieux équipés, et la riposte est terrible.
Un escadron de grenades fumigènes survole la rue, et obscurcit tout sur son passage. Le mugissement d'un véhicule blindé couvre un instant le son de la fusillade, et un silence de mort s'installe pour quelques secondes, troublé par les craquements de débris de verre écrasés sous les chenilles de l'engin démoniaque.
Je demande à Joell où est passé ce connard de Roger.
-Qui ça ?
Je laisse tomber, et cherche de mes yeux embrumés une issue possible. Les deux forces en présence n'en finissent pas d'avancer l'une vers l'autre, et aucune ne semble décidée à lâcher du terrain. Je suis juste au milieu.
Roger a dû trouver une sortie à tout ça. J'inspecte rapidement les portes des immeubles, et en trouve une entrouverte un peu plus loin à découvert.
La rue est remplie de fumée, et je ne vois pas venir la roquette qui vient percuter le véhicule blindé. Les militaires se crient des ordres dans tous les sens, comme si la discipline allait leur sauver la vie. Les émeutiers se contentent de pousser des cris de joie.
Quelques uns montent sur des voitures, pleins d'allégresse, avant de foncer vers leurs adversaires. Plusieurs sont fauchés par des rafales avant d'avoir fait dix mètres. J'attrape Joell et cours comme un dératé jusqu'à la porte que j'ai vue. Le routier pleure comme un enfant.
Je le pousse presque à l'intérieur de l'immeuble, et referme la porte derrière nous. Il s'écroule sur le sol, et pousse des gémissements incohérents. J'aurais sans doute dû le laisser à la frontière suisse.
-Tu es avec eux, bégaye-t-il.
-Je suis avec personne, Joell.
-Tu es dans la rue avec eux.
Une décharge passe entre mes deux oreilles, et je me mords la langue. Poussé par un besoin irrépressible, j'ouvre la porte pour jeter un coup d'œil à la rue. C'est ma plus grosse erreur de la journée.
Irving Rutherford est debout sur une voiture parmi les révolutionnaires. Il brandit un pistolet en faisant de grands gestes en direction des militaires. Avec une certaine majesté, il descend de son perchoir et avance vers l'ennemi en marchant l'arme baissée, avec une confiance qui effraye un peu ses compatriotes.
Moi je trouve qu'il se la raconte un peu. J'attrape un pavé par terre, et sans réfléchir, je le jette sur lui en espérant qu'il lui fasse ravaler son sourire. Mais je n'ai jamais été foutu de viser correctement, et mon projectile le manque d'un bon mètre.
Irving se retourne vers moi, et je déchiffre un mélange de colère, de surprise, et de lassitude dans son regard reptilien. Sa bouche bave des flammes qui me consumeront si je n'y prends pas gare. J'ai trouvé mon dragon.
Je m'élance vers la voiture avec laquelle je suis venu, dansant avec les rafales, traversant la fumée. Quelques grenades volent et se dispersent en gerbes mortelles dans les deux camps, qui sont maintenant vraiment proches. Je n'ai plus beaucoup de temps.
J'ouvre à la hâte le coffre de la voiture, et soulève le drap qui recouvre la mitraillette. J'attrape un chargeur, et essaye de le faire rentrer dans son réceptacle. Mais l'arme est toujours aussi grippée, et mes doigts sont trop tremblants.
Irving fond sur moi avec une lenteur terrible. Le soleil haut fait luire ses écailles. Il marche à ma rencontre, insensible au chaos ambiant, car sûr de sa puissance, pendant que je m'affaire à charger ma kalachnikov. Il lève son flingue vers moi, et me sourit, dévoilant une rangée de crocs. Il me reproche avec raison ma stupidité d'être revenu pour le faire chier.
-Je t'ai ralenti deux minutes, dis-je dans un souffle.
-Même pas.
Ses griffes pressent la détente. Le coup part à bout portant, et je reste debout une fraction de seconde, comme suspendu par la seule force de la volonté. Puis c'est comme si je m'affaissais sur moi-même. Mes jambes plient et mon dos se courbe, et je m'écroule au sol sans bruit et sans rancœur.

Lorsque j'ouvre les yeux, la nuit est tombée. La rue est déserte, et je ne suis qu'un cadavre parmi d'autres. Ma poitrine me fait un mal de chien, et je m'assois péniblement. Quand je fouille mes poches, je réalise que mes cigarettes ont disparu.
Je retire la balle incrustée dans la doublure épaisse de mon manteau d'hiver. Jamais vu une fringue aussi solide.
Un petit vent froid me fait prendre conscience qu'on m'a aussi volé mes baskets. Je n'ai pas besoin de jeter un coup d'œil pour savoir que la mitraillette a disparu également. Maintenant je sais combien coûte un impact de balle.
Pour le reste je peux encore apprendre. Parce que tout ce qu'il me reste, c'est le besoin farouche d'être un meilleur homme, et l'envie secrète de vaincre mon jumeau maléfique. Mais c'est monstrueusement dur de sortir de la médiocrité.
Je me lève, et marche quelques mètres dans la rue dévastée. L'odeur des cadavres me brûle la gorge et des débris de verre percent mes chaussettes pour se planter dans mes pieds. Lentement, je retire le manteau qui m'a sauvé la vie et l'abandonne au champ de bataille, pensant qu'il a rempli son rôle. Je m'imagine un instant devenir cet acrobate débile qui refuse les filets de sécurité pour impressionner les cons.
Je vais jusqu'à l'immeuble où j'ai laissé Joell, et frappe à la porte d'entrée. Le suisse m'ouvre avec un teint cireux, le t-shirt souillé de vomi. Je prends ma voix la plus rassurante pour lui dire qu'on va aller retrouver des amis à moi. Voyant qu'il ne réagit pas, je le tire en lui promettant qu'il va mourir s'il reste là.
Nous remontons la capitale défigurée, la gorge nouée. Des cris nous parviennent parfois des coins de rues, que nous prenons soin d'éviter. Les lampadaires sont éteints, et les rues changées. J'ai du mal à me repérer.
Qu'est-ce que je peux faire ?
La nuit passe comme un cauchemar calme, et nous sommes bientôt chez Vincent. Le ménage n'a pas été fait dans la cage d'escalier depuis des lustres, et dans le hall les ordures s'amoncellent et semblent nier tout espoir.
Je monte les escaliers quatre à quatre, malgré mes pieds mutilés. Joell, encore un peu sonné, peine à me suivre et je prends quelques étages d'avance. Mais c'est épuisé que je frappe à la porte de Vincent.
Lorsqu'il m'ouvre je vois son visage se révulser. Avec une rage imprévue, il me renverse en arrière pour me faire tomber, et je ne trouve pas la force de lui demander pourquoi. Quand il me colle un revolver sur la tempe, je réalise qu'il l'avait en main avant d'ouvrir.
-C'est moi, dis-je, comprenant instinctivement qu'Irving Rutherford n'a pas laissé mes amis tranquilles comme il l'avait promis.
-Prouve-moi que c'est toi, m'ordonne-t-il.
-Je... Je suis la seule personne qui sait que tu fais le tapin tous les dimanches en te faisant appeler « Monica la chienne ».
Son visage se décrispe un peu. Il me répond que je confonds avec ma mère, et retire son flingue de mon visage.


Notes : -Chaos peu clair
-Vincent pas assez agressif

Prochainement : Xavier biffle

13 avril 2010

30. Les gens sur le chemin

J’ai tendance, lorsque j’ouvre un livre, à toujours vouloir commencer par la dernière phrase. Elle n’apprend souvent rien sur l’histoire en elle-même, et ne gâche aucune surprise. Puis je lis la première, et j’essaye de faire le rapprochement entre les deux.
Parce qu’au fond, je suis de ceux que le chemin importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est toujours de savoir comment les choses finissent. Pour moi tout est dans la première et la dernière phrase, et je me convaincs souvent que le reste n’est que du remplissage. Je devrais écrire des histoires plus courtes.
Le début est déjà loin, et je n’ai aucune idée de la façon dont les choses vont finir. D’une manière imprévue, ou totalement logique, ou les deux. En tout cas je préfère m’équiper d’une bonne mitraillette.
J’explique à Lucien que le chargeur de sa kalachnikov est légèrement abîmé, et que du coup il a du mal à s’emboîter.
-Essaye déjà de tirer sans te démettre l’épaule, répond-il un peu sombre. Le reste c’est du détail.
Il a raison. La fin de l’histoire ne dépendra sans doute pas d’un chargeur qui accroche un peu. Tout ça appartient au chemin.
Je charge la mitraillette en forçant un peu dessus, et passe à autre chose. Pour la forme, je demande à qui elle appartient. Quand il me répond « un cousin » je manque d’exploser.
-Mais vous faites des quintuplés à la chaîne, dans ta putain de famille ?
-Attention, me menace-t-il. Tu parles de ma famille.
Je soupire en maugréant qu’il est incapable de reconnaître devant moi qu’il magouille comme un enfoiré. Il marmonne quelque chose dont je ne saisis que « grande famille », en évitant de croiser mon regard. Pour un peu, je jurerais qu’il va se mettre à pleurer.
-J’ai une nouvelle idée de film, balbutie-t-il.
-Moi aussi.
-C’est l’histoire d’un négociateur. Il doit raisonner des terroristes qui ont pris une banque en otage. Sauf que sa femme est à l’intérieur et que ça obscurcit son jugement. Du coup il s’énerve pas mal. C’est un rôle puissant.
-Et ça finit comment ?
-Je sais pas encore.
Nous sortons de chez lui pour aller porter les derniers sacs dans le coffre de la voiture. J’essaye de camoufler la kalachnikov sous un vieux drap. Dans le monde des romans, ce genre de passage indiquerait qu’une fin violente est en route. Mais je ne suis vraiment sûr de rien.
Je ne parle pas à Lucien de l’idée que moi j’ai eue. De ce film qui commence par « Ils viennent pour te tuer » et qui finit par « J’ai du mal à relativiser ». Il n’a de toute manière pas l’air d’humeur à écouter. Je prends conscience que je lui fais de la peine, et qu’il aurait bien aimé m’entraîner un peu plus longtemps dans sa folie.
C’est comme un adieu avant de partir à la guerre. Il fait la remarque que j’ai emporté plus d’essence qu’il ne m’en faut, comme un enculé. Je lui conseille de mettre plus de morts dans ses films.
-Tu sais combien ça coûte un impact de balle, ma poule ? me demande-t-il.
Je monte en voiture et démarre. Il agite la main pendant une éternité, jusqu’à ce que je ne l’aperçoive plus dans mon rétroviseur. Comme pour un départ en vacances.
Je sillonne Marseille sans nostalgie. La ville est sur mon chemin, et au fond elle n’aura pas eu beaucoup d’influence sur le déroulement des choses. Mais je sais qu’elle sera toujours là si j’en ai besoin, et quelque part ça me rassure.
Je fonce récupérer Roger dans le quartier de la Pointe Rouge, parce que je suis persuadé que c'est là qu'il doit se trouver. Il aura sans doute trouvé le nom de l'endroit « approprié ».
J'ai renoncé à tenter de percer les secrets de toute cette logique d'apparitions de mon ami du futur. Nous commençons à nous connaître, à défaut de nous apprécier, et maintenant c'est comme si j'avais juste à me laisser porter par cette mécanique obscure pour anticiper certains évènements. Peut-être que c'est comme ça que ça marche dans le futur.
J'arrive dans ce quartier qui a des faux airs de carte postale, et découvre Roger qui m'attend sans bagages sur le bord de la route principale. Je m'arrête à sa hauteur, et lui demande de monter. En s'installant sur le siège passager, il me demande pourquoi je porte mon manteau d'hiver, et si je ne crève pas de chaud avec.
-J'en ai besoin, dis-je. Tu peux pas comprendre.
-Et depuis quand tu sais conduire ?
-Tu crois franchement que par les temps qui courent on va me demander mon permis ?
Il se renfrogne un peu. Sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche, je sens bien que la tournure que prennent les évènements lui déplaît. Il s'était sans doute habitué à devoir me foutre des coups de pied au cul pour que je me bouge un peu, et maintenant il se sent à la traîne.
-En gros tout va bien, grogne-t-il.
-A part qu'on a pas de musique pour le voyage. Juste la radio.
-Et que les radios n'émettent plus.
-Et que je suis un chanteur pitoyable.
Je n'ai pas croisé de voiture depuis que j'ai commencé à rouler, et les piétons sont rares à cette heure de la journée. J'en profite pour donner un petit coup d'accélérateur, et Roger me conseille de ne pas être trop confiant non plus dans ma façon de conduire.
-Ça se pilote pas comme un scooter, raille-t-il.
-Tu veux conduire, toi ?
-Pourquoi pas.
-Ça se pilote pas comme un jetpack non plus. Désolé.
Cette fois il boude complètement. Je lui annonce que j'ai une petite course à faire avant de prendre l'autoroute, et grimpe la colline de la Garde jusqu'à la basilique. Je gare la voiture sur un parking désert et vais me dégourdir un peu les jambes en attendant le rendez-vous fatidique.
Je ne saurais dire si la fin est proche, mais je commence à comprendre le truc du chemin. La vie c'est du remplissage, et au fond je ne suis pas un si mauvais écrivain si j'arrive à prévoir certaines choses.
Le vent fait frissonner le gazon autour de moi, et chasse les oiseaux dans les arbres. Même en cette saison, la basilique est baignée d'une fraicheur qui contraste avec le reste de la ville. Je ne monte pas les escaliers qui mènent à l'édifice. Je suppose que depuis que Dieu a essayé de me tuer, j'ai un peu peur des lieux de culte.
Alors je donne des coups de pieds dans les pierres, j'observe Marseille qui s'étend vraiment loin. Je remplis quelques minutes de mon existence avec des broutilles qui me rapprochent un peu plus du dénouement.
Martine déboule dans mon champ de vision, sans m'avoir remarqué. Elle marche sur le gazon en essayant, comme si c'était possible, de protéger ses cheveux du vent. Et lorsque qu'elle m'aperçoit, je me rappelle que tout est toujours dans la première et la dernière phrase.
-Viens avec moi, dis-je.
Le vent couvre mes paroles, et elle me demande de répéter, ce dont je m'abstiens car je ne suis pas assez sûr de mon coup.
-Comment tu fais pour toujours me trouver ? demande-t-elle un peu énervée.
-T'es sur ma route. Partout.
C'est pas évident de finir quelque chose. De pas passer son temps à décrire et de remuer un peu plus. J'hésite à retourner à la voiture chercher la mitraillette.
Martine me dit qu'elle m'a beaucoup attendu. J'ai envie de lui répondre que c'est vraiment pas le moment. Il y a certains rouages qui sont impossibles à comprendre. Je lui annonce que je retourne à Paris sans vraiment savoir comment elle peut réagir.
-Mais putain, s'énerve-t-elle franchement, on va quand même pas passer nos vies à s'attendre ! Tu peux continuer à faire n'importe quoi ici, t'as pas besoin de retourner là-bas.
-Je vais pas faire n'importe quoi là-bas. Vraiment.
-Tu sais rien faire d'autre. Tu fais chier.
Ses yeux s'emplissent de larmes, et elle détourne la tête. Je cherche la dernière phrase, sans arriver à la trouver. On peut pas dire que je sois un écrivain prolifique. Assez fébrile, elle s'éloigne de moi et se met à grimper les escaliers qui mènent à la basilique, là où elle sait que je ne peux pas la suivre.
Je lui hurle « Va te faire enculer », et elle se retourne pour me lancer un regard calme et triste, qui me fait me sentir comme un petit garçon. Je marche calmement jusqu'à la voiture, et hésite jusqu'au dernier moment à attraper la kalachnikov pour attaquer cette putain d'église.
Je m'installe au volant et démarre. Roger fait toujours la gueule, et regarde la route défiler par la fenêtre. La colline est plus facile à redescendre qu'à monter, et je prends vite la direction de l'autoroute.
Ce n'est pas encore la fin. Je le sais parce que « Va te faire enculer » est tout sauf une dernière phrase. Ça explique sans doute pourquoi je suis moins triste que je devrais l'être.
Je croise une voiture qui roule en sens inverse, et le conducteur me renvoie mon regard éberlué. Sans doute qu'il n'a pas l'habitude de croiser du monde non plus. Je m'engage sur l'autoroute et Roger commence enfin à se détendre. Il me demande si j'ai encore d'autres rendez-vous, et si j'ai vraiment prévu tout ce qui allait arriver.
-Je suis pas médium, ducon. C'est juste qu'il y a des gens plus prévisibles que d'autres. D'ailleurs on va faire un détour par la frontière suisse pour récupérer Joell le routier. Il doit être coincé en France.
-Tu me pourris la vie.
Il croise les bras et entonne une chanson inconnue, pour ne pas avoir à me parler. Pourtant il a tort : Je ne peux pas tout prévoir, et je suis encore plus curieux que lui de savoir comment tout ça va se terminer.
Un long convoi militaire nous croise en sens inverse. C'est sans doute pour ça que le conducteur que j'ai croisé écarquillait les yeux. Peut-être même que Marseille va perdre son calme, après tout.
J'observe les camions chargés de soldats jusqu'à ce qu'ils disparaissent de mon rétroviseur, et interroge Roger sur ce que j'appelle le « vrai futur ».
-Le vrai futur s'éloigne, répond-il laconiquement.


Note : Ne plus s'éloigner

Prochainement : Irving le dragon

6 avril 2010

29. Roger cherche l'imprévu

-C'est qui le photographe ?
-Un cousin.
Je me force un peu pour sourire, tandis que Lucien pose sa main sur mon épaule. Il me chuchote que j'aurais eu l'air moins con si j'avais amené une fille avec moi. Nous posons pour la photo, et le flash ne fait même pas de bruit.
Mon réalisateur m'entraîne ensuite sur un minuscule tapis rouge, qui va du trottoir à la porte de la salle des fêtes, c'est à dire sur une distance de moins de deux mètres. Nous prenons notre temps pour les parcourir, saluant les quelques fans qui ont fait le déplacement.
C'est finalement arrivé, putain. J'ai refait un film d'action marseillais. J'ai réduit mon monde à un fusil à pompe chargé à blanc et des cocktails en fin de soirée. Et je n'ai plus aucun pouvoir sur quoi que ce soit.
-C'est ton heure ma poule, m'encourage Lucien en poussant la porte de la salle des fêtes.
Nous pénétrons dans une grande pièce remplie de sièges disposés anarchiquement, et je comprends qu'il s'agit de la salle de projection. Les gens déjà installés nous applaudissent moi et mon réalisateur, tandis que nous allons nous asseoir au premier rang.
Mon heure c'est celle de l'âge adulte. J'arrête les histoires de chevaliers pour me concentrer sur ce qui fait vraiment vibrer les gens. Il est temps d'écouter un peu ce qu'on te dit et d'arrêter de faire ta tête de con.
Putain, t'y crois même pas toi-même.
Je desserre un peu ma cravate étouffante. Décidément, ce motif est à chier. Je m'applique à reprendre une respiration normale, à l'aide d'exercices de sophrologie de mon invention. Au bout de quelques inspirations, un hoquet me prend, et Lucien explose de rire.
-Sois sérieux, un peu, se moque-t-il.
-Je fais tout ce que je peux pour. Je fais que ça.
Les lumières s'éteignent et les derniers retardataires vont s'installer. La lumière du jour filtre encore un peu malgré les rideaux tirés. Lucien se lève, et un petit projecteur tenu par son cousin photographe vient l'éclairer. Il commence à parler avec assurance d'aventure humaine et de référence au cinéma de genre. Il vante les mérites de son acteur principal, qui a le hoquet et qui n'a pas envie de revoir ce film. Qui a subitement un gros doute.
Lucien se rassoit à mes côtés en me chahutant un peu, excité comme un gosse. Le noir presque total se fait, et les images commencent à apparaître sur l'écran. Sauf que dans mon souvenir la scène d'ouverture ne se passait pas à Paris.
Le grain de l'image est un peu grossier, et nous montre la rue de Rivoli pleine de voitures retournées, prise d'assaut par des émeutiers. Une voix nasillarde commente l'action, semblant sortir des vieux films d'information des années quarante. « Paris a passé le stade de la simple révolte » nous informe-t-elle.
Mon hoquet se fait plus fort. Je découvre avec horreur ces images de manifestants fonçant contre les militaires, qui n'hésitent pas à tirer sur la foule. La voix poursuit son discours d'un ton à la fois calme et enthousiaste, tandis qu'un murmure s'élève dans l'assistance.
Je dis à Lucien que je vais prendre un verre d'eau pour soigner mon hoquet, en attendant qu'il ait résolu le problème. Je quitte la salle en tentant d'ignorer les images de désolation à l'écran.
Je repasse le tapis rouge en sens inverse, et marche quelques minutes pour aller me perdre dans les rues de cette ville qu'au fond je ne connais pas si bien. Je finis par m'asseoir sur un banc, et arrache ma cravate de merde.
Si je fume une cigarette maintenant, arrêter ensuite sera un calvaire.
C'est pourtant ce que je fais. Putain, tout part suffisamment en couille pour qu'on perde du temps à prétendre être quelqu'un d'autre. La seule excuse valable c'est d'essayer d'être meilleur. Je ne fumerai pas toute la vie.
Mon hoquet ne me lâche pas, et se fait même plus insistant. J'essaye de reporter mon attention sur autre chose : Les gens qui passent et l'insouciance qu'ils dégagent, la couleur des voitures, l'air marin imperceptible... Patiemment, j'attends que Roger entre en scène.
Il ne lui faut pas plus de quelques minutes. Il débouche au coin de la rue et vient paisiblement s'asseoir sur le banc avec moi, m'expliquant qu'il a eu un peu de mal à me trouver. J'ai le temps de finir ma cigarette sans qu'il ajoute un seul mot.
En écrasant mon mégot, je lui demande pourquoi il a pris cette voix nasillarde des années quarante. Il me répond qu'il trouvait ça plus approprié. Je commence à rire, et suis stoppé dans mon élan par le hoquet.
-Hé, me dit-il, tu te souviens quand je t'ai dit que je venais d'un futur où tu avais le prix Nobel ?
-Oui.
Il lève la tête pour laisser les rayons du soleil le réchauffer. La nuit met un temps infini à tomber ce soir, sans doute parce que je n'ai plus l'habitude de l'été.
-J'ai menti, s'excuse Roger. En réalité je ne suis pas vraiment là pour t'aider à devenir un grand écrivain.
-Tu sais ce que j'aime chez les grands écrivains ?
-Quoi ?
-Ils cherchent l'imprévu. Le détail un peu fou qui n'a rien à faire dans l'histoire qu'ils racontent, et qui pourtant s'y intègre avec évidence.
-Ça les fait peut-être chier de tout connaître à l'avance.
-Est-ce que je suis seulement arrivé à ça dans le futur ? Ça me suffirait.
-Tu m'écoutes pas vraiment. Tu veux pas savoir pourquoi je suis là ?
-Tu sais que je m'en fous.
Mon hoquet devient franchement insupportable. Mon corps est agité de spasmes de plus en plus violents, et me poitrine me brûle. On a pas idée de se laisser emmerder par de si petites choses.
La nuit semble tomber en quelques secondes. Les réverbères ne sont pas encore allumés, et tout s'obscurcit à vitesse lumière. On subit beaucoup trop. Les moments où on peut agir, je veux dire vraiment agir, se raréfient à mesure que les jours passent, et la plupart du temps on ne les saisit pas. On se dit que de toute façon on a le temps, et que les chances se représentent toujours.
En fait on passe pour des cons, et le hoquet n'arrange rien.
-Je commence à divaguer, dis-je calmement, comme pour m'en assurer. Tu est venu me demander de remonter à Paris ?
Roger me répond par l'affirmative, et je lui annonce que je suis d'accord. Il me fait remarquer que je ne sais même pas pourquoi je dois revenir.
Il se trompe. En y réfléchissant bien, Je remonte au front pour chercher l'imprévu. Et les raisons qui motivent Roger, au fond j'ai tout mon temps pour les connaître.
-C'est Irving Rutherford, lâche-t-il.
-Je m'en fous.
-J'ai cru que ce serait une bonne chose de le suivre, mais il s'est avéré être quelqu'un de... Je sais pas. Mauvais.
-Sans déconner ?
-Il faut que tu le démolisse.
-C'est sur le cahier des charges.
J'ai beaucoup trop de gens à démolir pour continuer à me la jouer poète maudit. Ça n'est plus crédible. J'aimerais dire à Roger que je suis sûr de mon coup, que c'est un de ces moments où on peut agir, mais je ne suis pas sûr de trouver la force de quitter Marseille en me levant demain matin. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me lever avant midi.
Je m'allume une autre cigarette. Les réverbères, eux, demeurent éteints, et je distingue à peine le visage de Roger dans la pénombre. Celui-ci me conseille de me coucher tôt et de ne pas changer d'avis. Facile à dire.
Il se lève et me laisse à ma rêverie douce. C'est dingue mais ça m'a presque fait plaisir de le revoir cette fois.
Je reste seul avec mon banc, ma clope, et mon hoquet. Les spasmes deviennent de plus en plus brûlants, et les bouffées de tabac apaisent à peine le brasier qui s'installe peu à peu dans mes poumons. Bizarrement, tout ça n'est pas désagréable.
C'est la colère qui revient, et c'est une bonne chose. Peut-être qu'après tout j'arriverai à me lever avant midi. Ensuite le reste ira tout seul.
Je jette un regard à Marseille comme si c'était le dernier. Je n'ai finalement jamais pris le temps d'apprendre à connaître cette ville. Je n'ai rencontré que des bars et des réalisateurs timbrés. C'est pourquoi je reviendrai un jour, ne serais-ce que pour revoir ce film étrange dans lequel je tue tant de gens.
J'ai un spasme plus violent que les autres, et je jurerais qu'une petite flamme sort brusquement de ma bouche. Un peu désemparé, j'attends le prochain hoquet pour y prêter plus d'attention. Mais rien ne se passe, à croire que j'en suis arrivé au point de saturation.
Une douce chaleur m'envahit complètement maintenant. Je regarde les paumes de mes mains, et y voit crépiter quelques étincelles. Je souris en réalisant ce que ça veut dire.
Je fixe du regard une voiture garée de l'autre côté de la rue. Au bout de quelques secondes, elle s'enflamme doucement. Je fais un essai avec une petite camionnette, et arrive au même résultat.
J'étire mes bras avec un sentiment de satisfaction intense. Je déplie mon corps assis depuis trop longtemps, et quitte le banc. Je pourrais continuer à faire cramer des trucs, mais j'ai déjà assez foutu la merde et je devrais me coucher tôt.
Je prends le chemin de l'hôtel d'un pas décidé. Mais l'excitation fait un peu trembler mes genoux, et je me demande sincèrement comment je vais arriver à dormir. Il est trop tard pour s'acheter des bandes dessinées.
Tout reste à faire. Au fond j'ai le choix entre rester ici et partir, entre les vacances à la mer et les barricades. Je vais chercher l'imprévu, parce que la Méditerranée est vraiment chiante à mourir. On est jamais sûr de faire le bon choix, mais ça doit pas devenir une excuse.
Putain c'est tellement dur de pas tout foirer.


Note : Trop de cigarettes

Prochainement : Les gens sur le chemin
 
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