23 février 2010
24. Vincent fée du logis
La pluie triste fait fondre les vitres à petit feu, et nous bouffe la lumière. Mon fief s'étend du lit au canapé, et l'unique lampe de la pièce le baigne d'une lumière faible et inutile. C'est la fin de l'après-midi et on y voit déjà plus à trois mètres. Seul sur mon petit domaine, je regarde les fenêtres se dissoudre lentement, et la pluie grise et fine qui rend flou l'immeuble d'en face.
Mais il faut plus qu'une roquette pour m'abattre. J'ai un haussement d'épaules involontaire, suivi d'un sourire nerveux. Je triture du bout de l'ongle le post-it que j'ai en main, comme pour effacer l'encre, comme pour révéler un trucage. J'essaye de ne pas reconnaître ma propre écriture.
Vincent passe dans le salon, et ramasse plusieurs vêtements que j'ai laissé traîner. Il me conseille de lâcher l'affaire, et d'admettre que j'ai simplement oublié un passage. Il insinue à mots couverts que je n'ai pas toute ma tête en ce moment.
Sans lever mes yeux du morceau de papier, je lui rappelle que je ne lui ai pas faussé compagnie depuis mon retour à Paris.
-La nuit on dort, me répond-il. Tu es peut-être somnambule.
-Et comment j'aurais fait tout seul pour faire bouger la stèle ?
-J'ai vu un documentaire une fois... Il paraît que les somnambules ont une force démesurée.
Il ne semble pas y croire lui-même. Pour changer de sujet, il me reproche de me laisser aller, et de me complaire dans la déprime. Il m'envoie les fringues qui traînaient par terre à la gueule, en me rappelant que je suis chez lui ici.
Je m'enfonce dans le canapé. Vincent s’affaire à ramasser tout ce qui traîne, à nettoyer là où ça part. Je lui demande si sa Martine ne lui rend pas visite ce soir, par hasard.
-Non, c’est juste que j’aime faire le ménage.
-Sérieux ?
-Mais non, connard. Elle vient manger ce soir. La copine de Xavier aussi.
Je porte le post-it devant moi, face à la fenêtre, pour essayer de voir par transparence s’il ne contient pas un message caché. Mais l’extérieur est sombre, et il n’y a sans doute pas assez de lumière pour le deviner.
-Tu sais, me dit Vincent, je sais que c’est dur de perdre ta collection de bandes dessinées comme ça. On sait tous à quel point ça comptait pour toi.
-Ca et d’autres trucs.
-Mais mec, putain, deviens pas un légume de canapé. Faut profiter du temps que t’as.
-Pour faire quoi ?
-Pour apprendre à jouer du violon. A ton avis, bordel ? Tu veux être écrivain, merde…
Il va continuer son rangement dans une autre pièce. Je contemple l’écran éteint de la télévision, en m’avouant que c’est toujours moins chiant de continuer à écrire que de fabriquer une super-antenne pour capter les chaînes étrangères. Et si j’arrive pas à écrire convenablement, je pourrai toujours demander à Vincent de trouver une autre console de jeu.
La pluie se fait plus fine, si c’est encore possible. Le monde de dehors devient presque liquide, et garde cette teinte sombre et grise. Mais l’hiver touche à sa fin et bientôt nous pourrons sortir, et découvrir Paris au printemps, avec ses rues éventrées et son bourdonnement sourd qui annonce la fin de tout ce que nous connaissons.
J’apprends à connaître ce canapé, et j’apprends à connaître ce post-it que je ne me souviens pas avoir écrit. Ils me restent pourtant mystérieux, parce que je ne suis pas assez grand pour envisager les choses de haut. Je ne suis pas assez vivant pour sortir sous la pluie sans me dissoudre.
«-Je ne sais plus si je veux encore être chevalier.
-Ça dépendra de quoi ?
-Ça dépendra de rien. Ça dépendra du temps qu’il fera demain et des femmes que je rencontrerai la semaine prochaine. Et puis aussi du nombre de gobelins encore en vie qui parcourent les terres de Brukaris.
Le fidèle Morgados posa un regard attristé sur son ami Paxton Fettel. Les chevaliers étaient nombreux, et notre héros n’était pas le meilleur d’entre eux. Les gobelins se faisaient rares, dorénavant. Mais une clameur venant de l’est faisait état d’une armée de démons qui s’établissait aux portes du Monde.
Au final, les forces du mal n’étaient jamais loin, et les chevaliers n’étaient jamais assez nombreux. Et Morgados savait pertinemment que si son ami doutait, c’est parce que le grand mage Pielosk l’avait forcé à manger six elfes vierges pour asseoir sa puissance. »
Xavier pose les feuilles de papier sur la table, d’un mouvement brusque.
-Putain mec, grogne-t-il, on va manger !
-Désolé.
Je touille mollement les tomates, qui semblent prendre leur temps pour cuire. Mais c’est peut-être parce que nous chauffons tout à feu doux pour rationner notre bouteille de gaz. Pendant que Xavier poursuit sa lecture, Vincent vient m’apporter une petite barquette de viande hachée, en me conseillant vivement de ne pas la faire cramer.
-Si tu savais ce que j’ai dû faire pour l’avoir…
-Ah bon ? Tu veux en parler ?
-Ta gueule, répond-il avec un sourire amusé.
Précautionneusement, j’ouvre la barquette et pioche un petit bout de viande pour le porter à ma bouche. Le bœuf a le goût du monde d’avant. Il apporte avec lui les brasseries et les mac-dos.
Xavier pose une fois de plus les feuilles et me regarde avec perplexité. Il a l’air de s’inquiéter sincèrement.
-Mec, dit-il, c’est pas grandiose.
-Je sais.
Il pose sa main sur son épaule, et je fais un effort pour ne pas faire de blague vaseuse. Je me concentre sur mes tomates à remuer, et sur cette viande qui attend d’être dégustée. J’essaye de me maintenir debout, et je me persuade que c’est ça qui engloutit mon énergie. Je dis des mensonges, et je fais de la cuisine pour ne pas avoir à me remettre au travail.
Il me reste de l’énergie, et c’est pas comme si j’avais rien à raconter. Mais j’ai faim, et j’ai envie d’être triste et paumé. Je règne sur le canapé, sur le lit, et je remets le reste à demain.
-T’écris toujours des trucs qu’on comprend pas ?
Je regarde la Martine de Vincent, qui me sourit d’un air espiègle. Je lui réponds que oui, mais qu’en ce moment j’essaye de faire des efforts. Je lui passe la casserole de spaghettis bolognaises en lui promettant qu’elle m’en dira des nouvelles.
-Moi, déclare la Martine de Xavier, j’ai du mal avec la fiction, je préfère les livres qui t’apprennent des trucs.
Je jette un regard à Xavier, qui mâche ses pâtes en souriant. Vincent me ressert du vin et change de sujet. J’ai l’impression que les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Nous savourons nos spaghettis en célébrant la fin imminente de l’hiver, et je me remets à écrire des petites histoires qui font sourire.
Je suis moins mégalomane, et j’en viens à m’en foutre de savoir comment j’ai pu aller glisser un post-it dans mon propre cercueil sans m’en rendre compte. Je boite moins qu’avant, et bientôt je ne serai plus obligé de rester sur le canapé toute la journée. Vincent a rangé son appartement, et même s’il est petit il nous servira de refuge jusqu’à ce que les choses rentrent dans l’ordre. De toute manière on passera l’été dans les parcs publics, à bronzer avec des gilets pare-balles.
Xavier me glisse que les aventures de Paxton Fettel prennent un tournant qui le déconcerte un peu, et se demande si je ne vais pas perdre mon lectorat. Il se fait la réflexion que je devrais continuer à écrire sur ma vie.
-J’en ai fini avec Irving Rutherford, dis-je fièrement. Le monde a besoin de chevaliers.
-T’es pas le chevalier. T’es toujours ce pédé de magicien.
-C’est parce que c’est vraiment trop cool de balancer des boules de feu.
Vincent ramène un paquet de cigarettes du placard rempli, et nous en propose une à chacun. Nous fumons avec délice et nous appliquons diaboliquement à mettre nos cendres dans les assiettes vides, parce qu’on ne sait pas qui fera la vaisselle.
Les deux Martines parlent entre elles, avec ardeur, de tout et de rien. Soudain on frappe à la porte et personne ne le remarque, sauf Vincent. Il va ouvrir d’une main tremblante, et je comprends instinctivement que personne n’est sensé connaître cette adresse.
Il fait entrer un homme que nous espérions ne jamais revoir. Xavier tressaille, et sans se lever de sa chaise, se saisit d’un couteau de cuisine. Le chef des révolutionnaires pénètre dans l’appartement avec un sourire satisfait, sûrement ravi de l’effet qu’il produit. Il vient s’asseoir à notre table avec un air paisible, sans lance-roquette et sans homme de main.
Vincent ferme la porte, qui claque dans le silence sombre, et vient pesamment s’asseoir à son tour. L’homme nous demande une cigarette, que Vincent lui accorde d’un hochement de tête. Il se l’allume en m’adressant un clin d’œil dont je ne parviens pas à déceler l’utilité. Peut-être pour me dire qu’il s’excuse de m’avoir tué.
-On vous a pas oublié, dit l’homme.
-Comment vous nous avez trouvé ? demande Vincent.
-On a des nouvelles recrues. Des nouveaux horizons. Bref, on s’agrandit.
Il met lui aussi ses cendres dans une assiette vide, par mimétisme. Il nous annonce que la révolution ne faiblit pas, et que c’est probablement notre dernière chance de suivre le mouvement. Qu’il a besoin de bricoleurs comme Xavier et de réapprovisionneurs comme Vincent. J’écrase ma cigarette, en déclarant que de toute manière il n’a pas besoin d’écrivains, avant d’aller rejoindre mon cher canapé.
-Mais Irving Rutherford est déjà de notre côté, répond-il avec malice.
Je suis pris de sueurs froides sans savoir pourquoi. Je m’installe sur le canapé en m’accrochant furieusement à mes bonnes résolutions, mais ce type me fait douter comme un enculé.
-Je suis Sancho, se présente-t-il en tendant la main à Vincent.
-On veut juste avoir la paix, répond ce dernier en ignorant la poignée de main qui s’offre à lui.
-Le truc c’est que les choses ne risquent pas d’évoluer calmement.
Il a sans doute raison. De mon canapé, j’écoute la voix lointaine de Vincent qui s’énerve, et les ongles de Xavier qui crissent sur le manche du couteau. Irving Rutherford se trouve toujours du côté des roquettes et des émeutes. Il ne peut pas s’en empêcher, parce que le mouvement est sa vie. Il transporte sur son dos les batailles épiques et les voyages absurdes. Et je me bats sans cesse contre lui pour avoir une vie calme.
Sancho finit par quitter l’appartement, en jurant qu’il ne nous enverra plus de roquettes. Il regrette que nous n’arrivions pas à nous adapter à la mouvance générale. Pour toute réponse, Vincent hausse les épaules, espérant sans doute que les choses n’aillent pas plus loin.
-Moi je dis qu’on aurait dû tuer ce fils de pute, lâche Xavier entre ses dents.
On ne veut plus subir. On veut des spaghettis bolognaises et des jours sans combat. Surtout, on veut être plus intelligents que les autres, même si c’est impossible.
Note : Caser une scène d’action
Prochainement : Xavier le ninja
Mais il faut plus qu'une roquette pour m'abattre. J'ai un haussement d'épaules involontaire, suivi d'un sourire nerveux. Je triture du bout de l'ongle le post-it que j'ai en main, comme pour effacer l'encre, comme pour révéler un trucage. J'essaye de ne pas reconnaître ma propre écriture.
Vincent passe dans le salon, et ramasse plusieurs vêtements que j'ai laissé traîner. Il me conseille de lâcher l'affaire, et d'admettre que j'ai simplement oublié un passage. Il insinue à mots couverts que je n'ai pas toute ma tête en ce moment.
Sans lever mes yeux du morceau de papier, je lui rappelle que je ne lui ai pas faussé compagnie depuis mon retour à Paris.
-La nuit on dort, me répond-il. Tu es peut-être somnambule.
-Et comment j'aurais fait tout seul pour faire bouger la stèle ?
-J'ai vu un documentaire une fois... Il paraît que les somnambules ont une force démesurée.
Il ne semble pas y croire lui-même. Pour changer de sujet, il me reproche de me laisser aller, et de me complaire dans la déprime. Il m'envoie les fringues qui traînaient par terre à la gueule, en me rappelant que je suis chez lui ici.
Je m'enfonce dans le canapé. Vincent s’affaire à ramasser tout ce qui traîne, à nettoyer là où ça part. Je lui demande si sa Martine ne lui rend pas visite ce soir, par hasard.
-Non, c’est juste que j’aime faire le ménage.
-Sérieux ?
-Mais non, connard. Elle vient manger ce soir. La copine de Xavier aussi.
Je porte le post-it devant moi, face à la fenêtre, pour essayer de voir par transparence s’il ne contient pas un message caché. Mais l’extérieur est sombre, et il n’y a sans doute pas assez de lumière pour le deviner.
-Tu sais, me dit Vincent, je sais que c’est dur de perdre ta collection de bandes dessinées comme ça. On sait tous à quel point ça comptait pour toi.
-Ca et d’autres trucs.
-Mais mec, putain, deviens pas un légume de canapé. Faut profiter du temps que t’as.
-Pour faire quoi ?
-Pour apprendre à jouer du violon. A ton avis, bordel ? Tu veux être écrivain, merde…
Il va continuer son rangement dans une autre pièce. Je contemple l’écran éteint de la télévision, en m’avouant que c’est toujours moins chiant de continuer à écrire que de fabriquer une super-antenne pour capter les chaînes étrangères. Et si j’arrive pas à écrire convenablement, je pourrai toujours demander à Vincent de trouver une autre console de jeu.
La pluie se fait plus fine, si c’est encore possible. Le monde de dehors devient presque liquide, et garde cette teinte sombre et grise. Mais l’hiver touche à sa fin et bientôt nous pourrons sortir, et découvrir Paris au printemps, avec ses rues éventrées et son bourdonnement sourd qui annonce la fin de tout ce que nous connaissons.
J’apprends à connaître ce canapé, et j’apprends à connaître ce post-it que je ne me souviens pas avoir écrit. Ils me restent pourtant mystérieux, parce que je ne suis pas assez grand pour envisager les choses de haut. Je ne suis pas assez vivant pour sortir sous la pluie sans me dissoudre.
«-Je ne sais plus si je veux encore être chevalier.
-Ça dépendra de quoi ?
-Ça dépendra de rien. Ça dépendra du temps qu’il fera demain et des femmes que je rencontrerai la semaine prochaine. Et puis aussi du nombre de gobelins encore en vie qui parcourent les terres de Brukaris.
Le fidèle Morgados posa un regard attristé sur son ami Paxton Fettel. Les chevaliers étaient nombreux, et notre héros n’était pas le meilleur d’entre eux. Les gobelins se faisaient rares, dorénavant. Mais une clameur venant de l’est faisait état d’une armée de démons qui s’établissait aux portes du Monde.
Au final, les forces du mal n’étaient jamais loin, et les chevaliers n’étaient jamais assez nombreux. Et Morgados savait pertinemment que si son ami doutait, c’est parce que le grand mage Pielosk l’avait forcé à manger six elfes vierges pour asseoir sa puissance. »
Xavier pose les feuilles de papier sur la table, d’un mouvement brusque.
-Putain mec, grogne-t-il, on va manger !
-Désolé.
Je touille mollement les tomates, qui semblent prendre leur temps pour cuire. Mais c’est peut-être parce que nous chauffons tout à feu doux pour rationner notre bouteille de gaz. Pendant que Xavier poursuit sa lecture, Vincent vient m’apporter une petite barquette de viande hachée, en me conseillant vivement de ne pas la faire cramer.
-Si tu savais ce que j’ai dû faire pour l’avoir…
-Ah bon ? Tu veux en parler ?
-Ta gueule, répond-il avec un sourire amusé.
Précautionneusement, j’ouvre la barquette et pioche un petit bout de viande pour le porter à ma bouche. Le bœuf a le goût du monde d’avant. Il apporte avec lui les brasseries et les mac-dos.
Xavier pose une fois de plus les feuilles et me regarde avec perplexité. Il a l’air de s’inquiéter sincèrement.
-Mec, dit-il, c’est pas grandiose.
-Je sais.
Il pose sa main sur son épaule, et je fais un effort pour ne pas faire de blague vaseuse. Je me concentre sur mes tomates à remuer, et sur cette viande qui attend d’être dégustée. J’essaye de me maintenir debout, et je me persuade que c’est ça qui engloutit mon énergie. Je dis des mensonges, et je fais de la cuisine pour ne pas avoir à me remettre au travail.
Il me reste de l’énergie, et c’est pas comme si j’avais rien à raconter. Mais j’ai faim, et j’ai envie d’être triste et paumé. Je règne sur le canapé, sur le lit, et je remets le reste à demain.
-T’écris toujours des trucs qu’on comprend pas ?
Je regarde la Martine de Vincent, qui me sourit d’un air espiègle. Je lui réponds que oui, mais qu’en ce moment j’essaye de faire des efforts. Je lui passe la casserole de spaghettis bolognaises en lui promettant qu’elle m’en dira des nouvelles.
-Moi, déclare la Martine de Xavier, j’ai du mal avec la fiction, je préfère les livres qui t’apprennent des trucs.
Je jette un regard à Xavier, qui mâche ses pâtes en souriant. Vincent me ressert du vin et change de sujet. J’ai l’impression que les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Nous savourons nos spaghettis en célébrant la fin imminente de l’hiver, et je me remets à écrire des petites histoires qui font sourire.
Je suis moins mégalomane, et j’en viens à m’en foutre de savoir comment j’ai pu aller glisser un post-it dans mon propre cercueil sans m’en rendre compte. Je boite moins qu’avant, et bientôt je ne serai plus obligé de rester sur le canapé toute la journée. Vincent a rangé son appartement, et même s’il est petit il nous servira de refuge jusqu’à ce que les choses rentrent dans l’ordre. De toute manière on passera l’été dans les parcs publics, à bronzer avec des gilets pare-balles.
Xavier me glisse que les aventures de Paxton Fettel prennent un tournant qui le déconcerte un peu, et se demande si je ne vais pas perdre mon lectorat. Il se fait la réflexion que je devrais continuer à écrire sur ma vie.
-J’en ai fini avec Irving Rutherford, dis-je fièrement. Le monde a besoin de chevaliers.
-T’es pas le chevalier. T’es toujours ce pédé de magicien.
-C’est parce que c’est vraiment trop cool de balancer des boules de feu.
Vincent ramène un paquet de cigarettes du placard rempli, et nous en propose une à chacun. Nous fumons avec délice et nous appliquons diaboliquement à mettre nos cendres dans les assiettes vides, parce qu’on ne sait pas qui fera la vaisselle.
Les deux Martines parlent entre elles, avec ardeur, de tout et de rien. Soudain on frappe à la porte et personne ne le remarque, sauf Vincent. Il va ouvrir d’une main tremblante, et je comprends instinctivement que personne n’est sensé connaître cette adresse.
Il fait entrer un homme que nous espérions ne jamais revoir. Xavier tressaille, et sans se lever de sa chaise, se saisit d’un couteau de cuisine. Le chef des révolutionnaires pénètre dans l’appartement avec un sourire satisfait, sûrement ravi de l’effet qu’il produit. Il vient s’asseoir à notre table avec un air paisible, sans lance-roquette et sans homme de main.
Vincent ferme la porte, qui claque dans le silence sombre, et vient pesamment s’asseoir à son tour. L’homme nous demande une cigarette, que Vincent lui accorde d’un hochement de tête. Il se l’allume en m’adressant un clin d’œil dont je ne parviens pas à déceler l’utilité. Peut-être pour me dire qu’il s’excuse de m’avoir tué.
-On vous a pas oublié, dit l’homme.
-Comment vous nous avez trouvé ? demande Vincent.
-On a des nouvelles recrues. Des nouveaux horizons. Bref, on s’agrandit.
Il met lui aussi ses cendres dans une assiette vide, par mimétisme. Il nous annonce que la révolution ne faiblit pas, et que c’est probablement notre dernière chance de suivre le mouvement. Qu’il a besoin de bricoleurs comme Xavier et de réapprovisionneurs comme Vincent. J’écrase ma cigarette, en déclarant que de toute manière il n’a pas besoin d’écrivains, avant d’aller rejoindre mon cher canapé.
-Mais Irving Rutherford est déjà de notre côté, répond-il avec malice.
Je suis pris de sueurs froides sans savoir pourquoi. Je m’installe sur le canapé en m’accrochant furieusement à mes bonnes résolutions, mais ce type me fait douter comme un enculé.
-Je suis Sancho, se présente-t-il en tendant la main à Vincent.
-On veut juste avoir la paix, répond ce dernier en ignorant la poignée de main qui s’offre à lui.
-Le truc c’est que les choses ne risquent pas d’évoluer calmement.
Il a sans doute raison. De mon canapé, j’écoute la voix lointaine de Vincent qui s’énerve, et les ongles de Xavier qui crissent sur le manche du couteau. Irving Rutherford se trouve toujours du côté des roquettes et des émeutes. Il ne peut pas s’en empêcher, parce que le mouvement est sa vie. Il transporte sur son dos les batailles épiques et les voyages absurdes. Et je me bats sans cesse contre lui pour avoir une vie calme.
Sancho finit par quitter l’appartement, en jurant qu’il ne nous enverra plus de roquettes. Il regrette que nous n’arrivions pas à nous adapter à la mouvance générale. Pour toute réponse, Vincent hausse les épaules, espérant sans doute que les choses n’aillent pas plus loin.
-Moi je dis qu’on aurait dû tuer ce fils de pute, lâche Xavier entre ses dents.
On ne veut plus subir. On veut des spaghettis bolognaises et des jours sans combat. Surtout, on veut être plus intelligents que les autres, même si c’est impossible.
Note : Caser une scène d’action
Prochainement : Xavier le ninja
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16 février 2010
23. Gilbert Bécaud
Et maintenant, que vais-je faire ? En tout cas je ne vais certainement pas profaner Gilbert Bécaud, parce que c'est vraiment monstrueux de faire ça.
Vincent m'entraîne entre les tombes du Père Lachaise, pendant que Xavier traîne des pieds. Je crois que ma présence trouble un peu mes deux amis, qui semblent murés dans leur silence. Mais Vincent finit par m'avouer qu'à la base, son premier choix n'était pas porté sur Gilbert Bécaud.
-J'avais pensé à Oscar Wilde ou à Balzac, enfin à un écrivain, quoi...
J'en ai rien à foutre. Je serai intraitable là-dessus. Ça partait d'une bonne attention mais le résultat est abominable.
Nous passons près de la tombe de Georges Perec, et Vincent demande le paquet de post-its à Xavier. Nous le regardons écrire en silence sa citation et la coller sur la tombe de l'écrivain : « Rien ne sert de rien, cependant tout arrive ». Ses yeux restent baissés, et je jurerais qu'il essaye d'éviter de croiser mon regard.
Puis nous reprenons notre chemin dans le cimetière de luxe, et le moustachu m'explique que les tombes les plus connues, dans les allées prestigieuses, sont encore surveillées la nuit par les rares employés de la mairie qui travaillent encore. Il ajoute que les autorités n'ont qu'une peur, c'est que quelqu'un saccage la tombe de Molière ou d'Apollinaire.
En parlant du loup. En voyant la tombe du poète, Xavier va coller un post-it dessus, qui dit « Les jours s'en vont, je demeure ». Je lui fais remarquer que c'est un peu facile, et qu'il a pris la citation la plus connue, et il me répond que je suis jaloux parce que je n'ai pas encore marqué de point.
Je shoote dans un caillou, qui va se perde dans une pente, et roule jusqu'à disparaître. Je pourrais me contenter de la certitude d'être vivant, et ne pas chercher à percer le mystère de la vie après la mort. Je devrais même me réjouir d'avoir eu une seconde chance.
Mais c'est pas possible de vivre en acceptant d'être ignorant des choses qui nous dépassent, parce que ce serait se résigner à rester con. On meurt, c'est comme ça. Parfois on ressuscite, parce qu'en fait on était pas vraiment mort. Alors on va profaner la tombe d'un chanteur pour en avoir le cœur net.
Nous arrivons à la sépulture de Gilbert Bécaud. Vincent, un peu gêné, me demande de considérer que les enterrements ne sont plus assurés nulle part, et qu'ils ne pouvaient pas me laisser pourrir au soleil. Xavier précise que ça reste une des tombes les plus fleuries du Père Lachaise. Je crispe les mâchoires, observant une petite plaque de marbre sur laquelle est gravée « Merci Gilbert. Ton public ne t'oublie pas ». Je lui demande le paquet de post-its, pendant qu'il poursuit ses explications.
-On s'est dit que tu aimerais être visité souvent, me dit-il.
-Je m'en fous. Je suis athée et je m'en fous. Il y a rien après la mort, mec, vous auriez pu me laisser pourrir au soleil.
-Il y a forcément quelque chose après, mec. Sinon ça voudrait dire qu'on a vraiment pas assez de temps.
Je pose un post-it sur la tombe, sur lequel j'ai inscrit « Je reviens te chercher ». Vincent m'accorde un demi-point, sous prétexte que la citation n'a pas un rapport avec la mort de l'auteur, mais avec la situation présente.
Xavier et lui commencent à pousser la dalle qui recouvre la tombe. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. Les athées sont à côté de leurs pompes parce qu'ils savent qu'on est là par hasard, et qu'on effectue juste un passage éclair.
Mes amis réclament mon aide pour faire pivoter la lourde plaque de marbre. Je leur prête main forte, et la dalle finit par bouger un peu. Nous poussons de toutes nos forces, et bientôt nous découvrons le cercueil de Gilbert Bécaud.
-Tu méritais mieux que de pourrir au soleil connard, me dit abruptement Vincent, d'une voix mal assurée.
Xavier descend dans la petite fosse, et hésite quelques secondes en contemplant le cercueil. Des démons nous attendent à l'intérieur, ou des certitudes prêtes à voler en éclats. Je sais qu'il préfèrerait laisser la caisse de bois fermée, et se contenter de ma présence. C'est comme si je risquais de mourir à nouveau si la réponse n'était pas la bonne.
Vincent fait les cent pas, et demande à Xavier de se décider. Ce dernier me regarde comme si c'était la dernière fois, et ouvre le cercueil, qui est vide. Nous restons tous trois silencieux, à contempler cette grande boîte dans laquelle j'espérais trouver des explications, mais qui ne me renvoie que de nouvelles questions. Xavier décolle un post-it collé sur le bois, et me le tend avec un air dépassé.
Une phrase est inscrite dessus, avec mon écriture : « Il faut plus qu'une roquette pour m'abattre ». Vincent lit par dessus mon épaule, et me demande avec irritation comment j'ai fait.
-Où vous avez mis Gilbert Bécaud ?
-Dans un caveau familial, me répond Xavier d'un air las. Comment t'as fait, mec ?
Je préviens mes amis que j'ai besoin de marcher un peu, avant de les laisser seuls. Je les abandonne brusquement à leur hébétement, et cours presque, tant leurs questions me sont douloureuses. Je fuis entre les tombes, perdu, et croise un fossoyeur à l'œil inquiet qui me prend sans doute pour un pilleur de sarcophages.
Ce cœur qui bat, pour qui, pourquoi ?
On va pas paniquer, et on va pas fuir les problèmes. On est en vie et on a pas peur. Ma marche me mène jusqu'à la tombe de Jim Morrisson, et je reste quelques instants à me recueillir en réfléchissant à mon retour un peu précipité à Paris.
Je colle un post-it sur la stèle du chanteur, en écrivant « Strange days have found us » dessus. Au fond le vrai mystère c'est la vie avant la mort. Ça fait un point pour moi.
Cette nuit ressemble à d'autres que j'ai connues, mais je ne sais plus très bien lesquelles. Les réverbères sont éteints, et les rares lumières qui filtrent par les fenêtres des immeubles sont comme des vies lointaines et paisibles que je ne peux pas atteindre. Ce quartier ressemble à celui dans lequel j'habitais, en plus sombre.
Les bars sont tous fermés, et plusieurs vitrines brisées sont là pour me rappeler qu'il n'y a de toute façon rien à célébrer. J'avale une grande gorgée de vodka au goulot, comme pour célébrer la fin d'un monde.
Je ne suis peut-être jamais vraiment mort, et je n'ai aucune raison de m'infliger ça. Les fenêtres dansent comme des reflets sur l'eau, et me rappellent certains ports, mais pas ceux de méditerranée. Les immeubles plient sous le vent, et laissent entrevoir les étoiles filantes qu'ils nous cachaient.
Mes pieds font onduler le bitume. Glissant presque, je traine mon corps à travers les rues désertes qui ont décidément besoin de plus de lumière. Même si ça veut dire ne plus voir les étoiles. Bordel, la vie est belle, et pourtant tout va mal.
Les panneaux de signalisation m'escortent comme des gardes du corps jusqu'à une rue un peu plus fréquentée. Un attroupement s'est formé autour d'un petit orchestre, qui joue des vieux standards français. Les gens ont allumé un feu et écoutent la musique en battant tranquillement la mesure du pied.
Je me rapproche du groupe et demande à un homme qui tape dans ses mains si c'est une occasion spéciale. Il me répond que c'est samedi soir.
-On est samedi ?
La chanson finit et une femme réclame aux musiciens un tube d'Eddy Mitchell. Je me mets à battre la mesure moi aussi, mais je suis légèrement à contretemps, et ma tête tourne un peu trop. Je propose un peu de vodka à mon voisin, qui se trouve ravi.
-Où est-ce que vous avez réussi à en trouver ? me demande-t-il.
-J'ai un ami débrouillard.
J'avale une grande rasade. Je me persuade que c'est une renaissance que je vis, et que ça ne peut être que positif. Et que j'ai le droit de commencer ma nouvelle vie en merdant un peu, parce que je ne suis encore qu'un enfant.
On me demande si j'ai une idée pour la chanson suivante. Je propose les Doors, et on me répond que ça doit être une chanson française. Alors je propose « Et maintenant ? », et on trouve que c'est un très bon choix.
Tout peut pas être marrant tout le temps. Je pose la bouteille vide sur le trottoir et pénètre dans l'immeuble. Les escaliers semblent infranchissables, et les murs sont agités de secousses. Je ne suis pas le seul a avoir un cœur qui bat, parce que tout vit autour de moi.
Je m'attèle à grimper les marches, une par une. Le bois ciré est percé par endroit de jeunes branches qui donneront des feuilles au printemps. La rampe est rugueuse et abrite des colonies de termites qui parlent dans ma tête et me déconcentrent dans mon ascension.
Les genoux faibles, le cerveau en feu, j'arrive devant la porte de Martine, et sonne. Je vais pas hurler à l'aide, ni me frapper la tête contre le mur. Je vais juste attendre qu'elle ouvre et qu'elle me fasse une petite place dans son lit.
Elle est partie, pauvre con, tu le sais bien.
Je m'assois et supplie le monde de s'arrêter de tourner. Je pourrais me dire que tout ça n'est pas réel, que je vais encore me réveiller dans un hôpital en Suisse...
Mais je n'ai jamais réussi à me mentir convenablement à moi-même. Le choses qui ne me font pas plaisir sont aussi réelles que tout le reste. Je ne suis plus un enfant.
Le vrai monde c'est ce palier vide, et cette nuit qui ne ressemble pas à un samedi. Xavier a tort quand il dit qu'on a pas assez de temps. Moi j'en ai tellement que je ne sais plus quoi en faire. Le chemin s'étend à perte de vue devant moi et tout reste à construire, sauf que je n'ai aucune idée de ce que je veux faire, et que je refuse de me laisser porter par les évènements.
Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps ? Je vais voyager, je vais rester ici, persévérer et renoncer. Je vais écrire et je vais abandonner l'idée, puis je vais écrire encore. Je vais me tromper souvent.
Je vais essayer de ne pas mourir encore.
Note : Manque de blagues
Prochainement : Vincent fée du logis
Vincent m'entraîne entre les tombes du Père Lachaise, pendant que Xavier traîne des pieds. Je crois que ma présence trouble un peu mes deux amis, qui semblent murés dans leur silence. Mais Vincent finit par m'avouer qu'à la base, son premier choix n'était pas porté sur Gilbert Bécaud.
-J'avais pensé à Oscar Wilde ou à Balzac, enfin à un écrivain, quoi...
J'en ai rien à foutre. Je serai intraitable là-dessus. Ça partait d'une bonne attention mais le résultat est abominable.
Nous passons près de la tombe de Georges Perec, et Vincent demande le paquet de post-its à Xavier. Nous le regardons écrire en silence sa citation et la coller sur la tombe de l'écrivain : « Rien ne sert de rien, cependant tout arrive ». Ses yeux restent baissés, et je jurerais qu'il essaye d'éviter de croiser mon regard.
Puis nous reprenons notre chemin dans le cimetière de luxe, et le moustachu m'explique que les tombes les plus connues, dans les allées prestigieuses, sont encore surveillées la nuit par les rares employés de la mairie qui travaillent encore. Il ajoute que les autorités n'ont qu'une peur, c'est que quelqu'un saccage la tombe de Molière ou d'Apollinaire.
En parlant du loup. En voyant la tombe du poète, Xavier va coller un post-it dessus, qui dit « Les jours s'en vont, je demeure ». Je lui fais remarquer que c'est un peu facile, et qu'il a pris la citation la plus connue, et il me répond que je suis jaloux parce que je n'ai pas encore marqué de point.
Je shoote dans un caillou, qui va se perde dans une pente, et roule jusqu'à disparaître. Je pourrais me contenter de la certitude d'être vivant, et ne pas chercher à percer le mystère de la vie après la mort. Je devrais même me réjouir d'avoir eu une seconde chance.
Mais c'est pas possible de vivre en acceptant d'être ignorant des choses qui nous dépassent, parce que ce serait se résigner à rester con. On meurt, c'est comme ça. Parfois on ressuscite, parce qu'en fait on était pas vraiment mort. Alors on va profaner la tombe d'un chanteur pour en avoir le cœur net.
Nous arrivons à la sépulture de Gilbert Bécaud. Vincent, un peu gêné, me demande de considérer que les enterrements ne sont plus assurés nulle part, et qu'ils ne pouvaient pas me laisser pourrir au soleil. Xavier précise que ça reste une des tombes les plus fleuries du Père Lachaise. Je crispe les mâchoires, observant une petite plaque de marbre sur laquelle est gravée « Merci Gilbert. Ton public ne t'oublie pas ». Je lui demande le paquet de post-its, pendant qu'il poursuit ses explications.
-On s'est dit que tu aimerais être visité souvent, me dit-il.
-Je m'en fous. Je suis athée et je m'en fous. Il y a rien après la mort, mec, vous auriez pu me laisser pourrir au soleil.
-Il y a forcément quelque chose après, mec. Sinon ça voudrait dire qu'on a vraiment pas assez de temps.
Je pose un post-it sur la tombe, sur lequel j'ai inscrit « Je reviens te chercher ». Vincent m'accorde un demi-point, sous prétexte que la citation n'a pas un rapport avec la mort de l'auteur, mais avec la situation présente.
Xavier et lui commencent à pousser la dalle qui recouvre la tombe. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. Les athées sont à côté de leurs pompes parce qu'ils savent qu'on est là par hasard, et qu'on effectue juste un passage éclair.
Mes amis réclament mon aide pour faire pivoter la lourde plaque de marbre. Je leur prête main forte, et la dalle finit par bouger un peu. Nous poussons de toutes nos forces, et bientôt nous découvrons le cercueil de Gilbert Bécaud.
-Tu méritais mieux que de pourrir au soleil connard, me dit abruptement Vincent, d'une voix mal assurée.
Xavier descend dans la petite fosse, et hésite quelques secondes en contemplant le cercueil. Des démons nous attendent à l'intérieur, ou des certitudes prêtes à voler en éclats. Je sais qu'il préfèrerait laisser la caisse de bois fermée, et se contenter de ma présence. C'est comme si je risquais de mourir à nouveau si la réponse n'était pas la bonne.
Vincent fait les cent pas, et demande à Xavier de se décider. Ce dernier me regarde comme si c'était la dernière fois, et ouvre le cercueil, qui est vide. Nous restons tous trois silencieux, à contempler cette grande boîte dans laquelle j'espérais trouver des explications, mais qui ne me renvoie que de nouvelles questions. Xavier décolle un post-it collé sur le bois, et me le tend avec un air dépassé.
Une phrase est inscrite dessus, avec mon écriture : « Il faut plus qu'une roquette pour m'abattre ». Vincent lit par dessus mon épaule, et me demande avec irritation comment j'ai fait.
-Où vous avez mis Gilbert Bécaud ?
-Dans un caveau familial, me répond Xavier d'un air las. Comment t'as fait, mec ?
Je préviens mes amis que j'ai besoin de marcher un peu, avant de les laisser seuls. Je les abandonne brusquement à leur hébétement, et cours presque, tant leurs questions me sont douloureuses. Je fuis entre les tombes, perdu, et croise un fossoyeur à l'œil inquiet qui me prend sans doute pour un pilleur de sarcophages.
Ce cœur qui bat, pour qui, pourquoi ?
On va pas paniquer, et on va pas fuir les problèmes. On est en vie et on a pas peur. Ma marche me mène jusqu'à la tombe de Jim Morrisson, et je reste quelques instants à me recueillir en réfléchissant à mon retour un peu précipité à Paris.
Je colle un post-it sur la stèle du chanteur, en écrivant « Strange days have found us » dessus. Au fond le vrai mystère c'est la vie avant la mort. Ça fait un point pour moi.
Cette nuit ressemble à d'autres que j'ai connues, mais je ne sais plus très bien lesquelles. Les réverbères sont éteints, et les rares lumières qui filtrent par les fenêtres des immeubles sont comme des vies lointaines et paisibles que je ne peux pas atteindre. Ce quartier ressemble à celui dans lequel j'habitais, en plus sombre.
Les bars sont tous fermés, et plusieurs vitrines brisées sont là pour me rappeler qu'il n'y a de toute façon rien à célébrer. J'avale une grande gorgée de vodka au goulot, comme pour célébrer la fin d'un monde.
Je ne suis peut-être jamais vraiment mort, et je n'ai aucune raison de m'infliger ça. Les fenêtres dansent comme des reflets sur l'eau, et me rappellent certains ports, mais pas ceux de méditerranée. Les immeubles plient sous le vent, et laissent entrevoir les étoiles filantes qu'ils nous cachaient.
Mes pieds font onduler le bitume. Glissant presque, je traine mon corps à travers les rues désertes qui ont décidément besoin de plus de lumière. Même si ça veut dire ne plus voir les étoiles. Bordel, la vie est belle, et pourtant tout va mal.
Les panneaux de signalisation m'escortent comme des gardes du corps jusqu'à une rue un peu plus fréquentée. Un attroupement s'est formé autour d'un petit orchestre, qui joue des vieux standards français. Les gens ont allumé un feu et écoutent la musique en battant tranquillement la mesure du pied.
Je me rapproche du groupe et demande à un homme qui tape dans ses mains si c'est une occasion spéciale. Il me répond que c'est samedi soir.
-On est samedi ?
La chanson finit et une femme réclame aux musiciens un tube d'Eddy Mitchell. Je me mets à battre la mesure moi aussi, mais je suis légèrement à contretemps, et ma tête tourne un peu trop. Je propose un peu de vodka à mon voisin, qui se trouve ravi.
-Où est-ce que vous avez réussi à en trouver ? me demande-t-il.
-J'ai un ami débrouillard.
J'avale une grande rasade. Je me persuade que c'est une renaissance que je vis, et que ça ne peut être que positif. Et que j'ai le droit de commencer ma nouvelle vie en merdant un peu, parce que je ne suis encore qu'un enfant.
On me demande si j'ai une idée pour la chanson suivante. Je propose les Doors, et on me répond que ça doit être une chanson française. Alors je propose « Et maintenant ? », et on trouve que c'est un très bon choix.
Tout peut pas être marrant tout le temps. Je pose la bouteille vide sur le trottoir et pénètre dans l'immeuble. Les escaliers semblent infranchissables, et les murs sont agités de secousses. Je ne suis pas le seul a avoir un cœur qui bat, parce que tout vit autour de moi.
Je m'attèle à grimper les marches, une par une. Le bois ciré est percé par endroit de jeunes branches qui donneront des feuilles au printemps. La rampe est rugueuse et abrite des colonies de termites qui parlent dans ma tête et me déconcentrent dans mon ascension.
Les genoux faibles, le cerveau en feu, j'arrive devant la porte de Martine, et sonne. Je vais pas hurler à l'aide, ni me frapper la tête contre le mur. Je vais juste attendre qu'elle ouvre et qu'elle me fasse une petite place dans son lit.
Elle est partie, pauvre con, tu le sais bien.
Je m'assois et supplie le monde de s'arrêter de tourner. Je pourrais me dire que tout ça n'est pas réel, que je vais encore me réveiller dans un hôpital en Suisse...
Mais je n'ai jamais réussi à me mentir convenablement à moi-même. Le choses qui ne me font pas plaisir sont aussi réelles que tout le reste. Je ne suis plus un enfant.
Le vrai monde c'est ce palier vide, et cette nuit qui ne ressemble pas à un samedi. Xavier a tort quand il dit qu'on a pas assez de temps. Moi j'en ai tellement que je ne sais plus quoi en faire. Le chemin s'étend à perte de vue devant moi et tout reste à construire, sauf que je n'ai aucune idée de ce que je veux faire, et que je refuse de me laisser porter par les évènements.
Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps ? Je vais voyager, je vais rester ici, persévérer et renoncer. Je vais écrire et je vais abandonner l'idée, puis je vais écrire encore. Je vais me tromper souvent.
Je vais essayer de ne pas mourir encore.
Note : Manque de blagues
Prochainement : Vincent fée du logis
9 février 2010
22. Xavier doute
-En tout cas vous me ferez toujours pas croire que vous êtes la personne que vous prétendez être.
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
Je ne suis pas Irving Rutherford. C'est le nom que je me suis choisi pour devenir écrivain, et c'est le roman de ma vie. Mais ce n'est pas moi. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'existe pas, et pourtant je vis dans son ombre. Vincent dit qu'on finit par devenir ce qu'on projette. Moi ce que je projette se rebelle et s'échappe, devient réel puis disparaît.
Le camion fait une embardée, et Joell le suisse pousse un juron en critiquant l'entretien des routes françaises. Si ma vie était réelle, je ne serais pas dans ce même camion, avec ce même chauffeur routier qui lit mon blog. Et Roger, en toute logique, serait présent. Je peux trouver des dizaines d'excuses à son absence, mais le fait qu'il apparaisse et qu'il disparaisse sans arrêt pose de sérieux doutes sur son existence.
-On est bientôt à Paris, m'annonce Joell.
Il accélère un peu. Ses doigts sont crispés sur le volant, et je sais très bien que l'autoroute vide lui fait peur à lui aussi. Il fait le voyage avec plus de jerricanes d'essence qu'il n'en faut, mais je distingue une frayeur dans son regard à l'idée de se retrouver coincé en France.
C'est mon pays, et au moins il existe. Roger n'est pas là parce qu'il est peut-être inventé, et pour moi c'est peut-être le contraire. Je suis une entité cosmique, un trou noir qui aspire la France entière dans son vortex. La campagne défile, et elle est faite d'autant de souvenirs qui vont s'emmagasiner dans ma tête et qui refuseront d'en sortir.
Je vais encore exploser. On ne peut pas se laisser traverser, ramasser toutes les merdes de la vie qui traînent, parce qu'à un moment on a plus de place.
Alors on écrit. On évacue ce trop plein de pensées tourbillonnantes prises au piège dans le vortex, pour éviter de répandre notre cervelle sur les murs. Mais c'est pas parce qu'on écrit qu'on est écrivain.
Ce que je suis ?
Le vortex aspire les discussions du routier suisse, les vaches qui broutent dehors et les nuages qui dansent un ballet immobile dont on ne perse pas le but. Le trou noir dans ma tête se gave de chaque seconde, de chaque mot. Mais je ne crois pas que je sois écrivain.
Dehors, l'autoroute déserte et la campagne française me demandent de parler d'eux, et Joell aussi, même s'il ne le sait pas. Et puis il y a Irving Rutherford. Lui, il se cramponne et résiste au vortex. Il se débat dans les trous d'air, s'immisce dans les brèches, et il se fait sa place dans mes chaussures. Il ne boite pas, et il est écrivain.
Joell me parle de sa dernière livraison. Il dit que c'est bien la dernière fois qu'il met les pieds dans ce pays et que je suis malade de vouloir y retourner.
-Mais bon, philosophe-t-il, c'est ton pays. Tu fais partie des cinglés.
C'est peut-être ça que je suis, au final. Le camion dévale la pente, même si le sol est plat, et m'entraîne irrémédiablement vers Paris. Et je suis tout seul parce que c'est ainsi que ça doit être.
La campagne se change en petites villes, puis en plus grosses. Rapidement, la métropole nous envoie des ambassadeurs et les immeubles se font plus hauts. Joell accélère encore un peu plus. Le camion fait des embardées de plus en plus violentes. Je demande au routier s'il est bien nécessaire de rouler si vite.
-Qu'est-ce que tu crois, me répond-il, qu'on va nous accueillir les bras ouverts ? Je prends de l'élan.
On prend de l'élan. On recule de quelques pas avant de foncer dans le tas, et c'est un point de vue que je partagerais volontiers si je n'étais pas dans un bolide de plusieurs tonnes lancé à l'assaut de la capitale.
Paris est là. L'autoroute finit, et des barrages sont installés à l'arrivée. Des militaires ont déployé des barrières et semblent nous attendre. Joell pousse le camion dans ses retranchements, et passe en trombe, renversant le dispositif, tandis que les gardes se jettent sur le côté pour nous éviter.
Le suisse pousse un éclat de rire fracassant, en les traitant de pédés. Je me cramponne à mon siège, apercevant les premiers immeubles haussmanniens. J'hésite encore entre pousser un cri d'allégresse ou sauter en marche.
C'est Paris, putain. C'est la vie qui va à cent à l'heure, qui se fout des militaires comme des écrivains. Et c'est complètement con de poser des barrières pour la ralentir.
Joell me demande si j'aime les Doors, et sans attendre ma réponse, il insère une cassette dans l'autoradio. La musique retentit et j'ai envie de hurler ma haine au monde qui nous entoure. J'existe et je suis moi, et il y a un tas de fils de putes aux alentours. J'emmerde les militaires et les révolutionnaires à deux balles. Je vomis les orges qui décident pour nous, et qui n'ont pas encore compris qu'on était juste en train de s'échauffer.
Le camion brûle le bitume, démolit les boulevards. Sur le chemin, Joell défonce une ou deux voitures abandonnées qui lui barrent la route. Je pousse un cri qui vient des tripes, en passant la tête par la fenêtre, et le vent froid vient se cogner sur mon visage.
J'existe, putain, même si je suis pas vraiment Irving Rutherford. Lui c'est l'écrivain, moi je suis celui qui est trop en colère pour espérer faire carrière. J'emmerde Roger et ses prix Nobels, lui n'est pas avec moi dans ce camion qui se fraie une voie dans les artères encombrées de cette ville moribonde.
Juste moi, le suisse qui doute de mon identité, et Jim Morrisson qui chante « Strange days have found us » dans l'autoradio.
Me voyant hurler, Joell m'avoue qu'il avait tort de se méfier de moi, et qu'après tout je peux bien être qui je veux. Il accélère et le vortex emporte tout sur son passage. Je me gave d'immeubles, de vitesse, et d'histoires à dormir debout. Sans cesser de hurler ma joie et ma haine, je me rends peu à peu malade.
Je sens à peine le camion se renverser. Il semble décoller légèrement, et je remarque que la petite peluche accrochée au rétroviseur penche doucement vers la gauche. La fenêtre du côté conducteur vient frotter contre le bitume, mais ne ralentit pas le camion. Il continue sur sa lancée, et glisse sur la route comme si Joell était toujours aux commandes et qu'il ne voulait pas s'arrêter.
C'est une voiture garée au milieu de la route qui vient freiner notre route. Le pare-brise de la cabine se troue, mais ne fait pas vraiment d'éclats. Je me cramponne à mon siège pour m'empêcher de tomber vers le routier suisse, qui pousse des petits cris d'incompréhension. Le camion s'arrête, et seul le bruit un peu rouillé d'une roue qui tourne dans le vide vient troubler le silence.
-Ça aurait pu être pire, s'excuse Joell.
Je souris en détachant ma ceinture, lui répondant que je vais continuer à pied, pour détendre l'atmosphère. J'existe et je n'ai pas peur. J'étais terrifié à l'idée de vivre dans les limbes, et de finir par m'abîmer dans mon propre vortex. Mais au fond, les choses sont toujours plus simples.
Je soulève ma portière comme une trappe de grenier. Le routier, un peu tétanisé, m'explique qu'il a besoin de réaliser, et que pour sa part il va rester quelques minutes dans sa cabine.
-Putain, ajoute-t-il, c'est digne d'une nouvelle d'Irving Rutherford ce qui vient de se passer.
Je le rassure en lui disant que non, et que si ça n'avait tenu qu'à moi la scène aurait été plus violente. Il me répète une dernière fois que je n'arriverai pas à lui faire avaler que je suis écrivain.
Je m'extrais de la cabine, et remonte la fermeture éclair de mon grand manteau d'hiver. Le froid est partout, mais c'est son dernier combat. Il essaye de nous en faire baver une dernière fois avant l'arrivée inéluctable des jours meilleurs.
Le froid s'engouffre dans le vortex, lui aussi. Il y restera gravé, et sera classé dans les souvenirs comme « l'année où on a eu un hiver glacial ». Les autres évènements deviendront peut-être des détails avec le temps.
Je ne suis pas si loin de chez moi. Je me mets en route, et je ne rebrousse pas chemin lorsqu'au bout de quelques mètres je réalise que j'ai oublié mes béquilles dans le camion. Je poursuis ma route d'un pas claudiquant, évitant les grosses artères et leur calme inquiétant.
Une fois dans ma rue, une main invisible empoigne mon cœur pour jouer avec comme une figurine anti-stress. Je découvre mon immeuble en partie éventré, et mon appartement carbonisé à l'air libre. Comme après un incendie. Comme après un tir de roquette.
Les mains tremblantes, je compose le code et monte les escaliers, manquant de tomber à chaque pas. Je pousse la porte de chez moi, délicatement, comme par peur qu'elle tombe en poussière. Je pénètre dans l'appartement et découvre Xavier accroupi au milieu des décombres, des circuits imprimés dans les mains.
Le sol est jonché de mes affaires, brûlées ou pas, et Xavier a l'air de trier ce qui peut encore servir. Je vais m'assoir sur mon canapé qui n'est plus qu'une armature en bois noircie, et il sursaute en remarquant ma présence.
-T'es pas vraiment là ? me demande-t-il agressivement.
-Si. Je viens de rentrer.
-Non, tu viens pas de rentrer.
-De Suisse. Cette fois c'est la bonne.
-Non, tu comprends pas. C'est moi qui suis fatigué et qui imagine ça.
Je tente de sourire, et passe ma main sur l'armature du canapé, qui se noircit au contact du bois brûlé. J'entrevois dans un coin de la pièce un exemplaire de ce mauvais roman que j'ai écrit il y a des siècles, totalement intact. Et brusquement une pensée s'impose à moi : J'aurais préféré garder le canapé.
-C'est réel, dis-je à mon ami. Je vais t'expliquer.
-Tu comprends pas, répond-il, catégorique. Ça fait longtemps que tu es rentré. Et tu es reparti. Tu es mort fauché par une roquette et c'est moi qui te projette en ce moment.
Heureusement pour moi, je suis déjà assis. Je regarde Xavier, au bord de l'implosion, attendant désespérément le « je me fous de toi » qui m'empêchera de perdre pied. Mais ses yeux sont tristes et fatigués, et me traversent comme un fantôme.
Je croise mes bras et les ramène contre ma poitrine, comme pour vérifier que ma chair est palpable. Je sors une cigarette et l'allume, contemplant les débris étalés de ce qui fut ma collection de bandes dessinées. Et puis subitement, sans que je m'en rende compte, j'existe un peu.
Note : Hein ?
Prochainement : Gilbert Becaud
2 février 2010
21. Roger prend son temps
Ça passe jamais vraiment loin. On déploie pas mal d'efforts, mais on a jamais suffisamment de temps au fond, parce qu'une fois qu'on a terminé il faut recommencer un autre truc. Alors on se presse et on cherche pas à comprendre.
Pourtant c'est pas l'envie qui nous manque.
Je sais plus vraiment si je suis en Suisse ou à Paris. Je sais pas si la douleur dans mon genou est réelle ou si c'est un mauvais rêve. Et j'en viens même à douter de l'existence de Roger.
-Tu étais pas à l'hosto ?
-Inverse pas les rôles, me répond-il.
Roger marche vite dans les couloirs de l'hôpital, et je peine à le suivre avec mes béquilles. C'est peut-être l'effet de la morphine, mais je commence à me demander si c'est moi qui suis imaginé. Les fenêtres laissent passer une lumière inquiétante, qui pourrait paraître irréelle. Je commence à avoir envie de tout casser.
J'annonce à Roger qu'on rentre à Paris, et il a une moue dubitative. Je lui demande ce qu'il a, et il prend un air faussement mystérieux en regardant les montagnes par la fenêtre. Les montagnes sont tapissées d'herbe et de neige, et baignent elles aussi dans la lumière étrange. Mais c'est peut-être simplement la Suisse qui est comme ça, et il suffit de s'habituer.
-En théorie c'est une bonne idée, sifflote Roger en faisant l'intéressant.
Un peu maladroitement à cause de mes béquilles, je l'attrape par le col et le plaque contre le mur. Je sens mon corps se tendre dans un irrépressible besoin de taper dans quelque chose ou quelqu'un, ne serais-ce que pour me prouver que mes poings sont réels. J'ordonne à Roger de cesser de jouer au ténébreux de merde, et de répondre franchement.
-Mais putain, grogne-t-il, essaye pour une fois de réfléchir un peu avant de foncer comme un con.
Rien à foutre. On va pas se poser pour s'interroger sur la meilleure chose à faire, parce que ça changera rien et qu'on a pas toutes les informations. On fonce sur les murs parce qu'on veut savoir ce qu'il y a derrière. Ce qui est con c'est de rester planté à essayer de le deviner.
-On rentre, dis-je. Point barre.
Je reprends ma marche à béquilles jusqu'à ma chambre. Roger me suit en flânant, comme s'il avait largement le temps de me rattraper plus tard. Et même si c'est vrai, c'est quand même vexant. J'attrape mon manteau d'hiver, parce que je risque d'en avoir sacrément besoin.
Je jette un dernier regard à la chambre, qui perd peu à peu en consistance, jusqu'à devenir légèrement transparente. Elle se range dans mes souvenirs, et il est probable que je finisse par oublier cet épisode de mes aventures.
Si tout n'était pas toujours aussi flou, on aurait certainement plus de mal à se souvenir. Parce que la mémoire est ainsi faite qu'elle a besoin d'être réécrite pour exister. Enfin j'espère.
Putain, faites que je sois pas en train de délirer, je crois pas que je supporterais de me planter une fois de plus.
Je commence à m'habituer aux béquilles, et j'ai déjà presque oublié pourquoi j'ai mal au genou. Mais je reconnais ce sentier, ainsi que cette montagne sur ma gauche. J'ai déjà vu cette rangée d'arbres et même la lumière me paraît plus familière. Le soleil a des rayons bas et chauds, qui se dessinent entre les nuages, et nous parlent de la France.
-Tu dis que la lumière a l'air française ? me demande Roger avec un rictus.
-Je dis rien. La Suisse finit par là-bas.
Un détour du sentier m'induit en erreur. Ça ressemble à tout sauf à une frontière. Ce sont des baraquements bourrés de soldats qui attendent eux aussi des jours meilleurs. Ils jouent aux cartes, rigolent dans des langues étrangères, et ne se soucient pas de ce pays au delà des montagnes qui bascule.
Peut-être que Roger Federer a un jet privé qui pourrait nous ramener chez nous, mais maintenant je sais que je ne l'ai jamais rencontré. J'essaye de toutes mes forces de me dire qu'après tout ce n'est qu'une frontière, et qu'au pire ce n'est pas un soldat suisse qui peut vous empêcher de passer. Et puis je remarque les casques bleus des hommes postés en garnison.
J'ai envie d'aller pleurnicher à l'ONU en leur demandant pourquoi mon peuple est à ce point détesté. Pourquoi on ne nous laisse pas laver notre linge sale en famille. Roger me demande si je pensais que je pourrais rentrer en France sans obstacle.
-Enfin merde, dis-je, c'est juste des émeutes. Je vois pas pourquoi le reste du monde s'en mêlerait...
-Arrête de jouer à l'abruti. Tu sais que c'est pas « juste des émeutes ».
Je sais pas ce que c'est. Honnêtement. Je dirais que ça vaut la peine d'être raconté, mais j'ai pas assez de recul pour dire ce que c'est, et puis encore une fois j'ai pas toutes les clefs pour comprendre.
Le trucs c'est qu'on est tout petit. On est au milieu de la tourmente, et on pige que dalle parce que tout nous dépasse. Alors les ogres en profitent pour nous gouverner. Il savent qu'on manque de force et ils nous expliquent que c'est pour ça qu'ils vont décider à notre place. Et quand enfin on atteint le point où on en a marre de s'en prendre plein la gueule et qu'on commence à rendre les coups, les ogres d'autres pays nous envoient les casques bleus.
Nous sommes tout petits et les montagnes sont immenses. Mais nous sommes beaucoup et nous n'avons pas peur. Nous continuerons à rendre les coups. Je voudrais que tout ce qu'on fait ait un réel impact, mais je me contenterai de casser un ou deux genoux.
Roger et moi allons à la rencontre des soldats, sans peur, puisque de toute façon un casque bleu n'est pas autorisé à ouvrir le feu. Je demande à ce qui semble être un groupe de soldats belges si je peux passer la frontière et ils explosent de rire.
-Bien sûr, plaisante l'un d'eux. C'est pas dans ce sens là que la frontière est bloquée. Vous réfléchissez, vous les français ?
-On se pose la même question à votre sujet. Sauf que nous on a plus de prix Nobels.
Ils rient de bon cœur, et me conseillent de faire gaffe à pas me faire piquer mes béquilles dans mon pays d'enragés. Roger tente lui aussi une blague, qui tombe à plat.
Puis nous nous remettons en route. Nous passons entre les baraquements improvisés et les caisses de matériel empilées. Le sol est étonnamment plat pour une route de montagne. Roger est encore à la traine, mais je n'ai vraiment pas envie de passer mon temps à l'attendre, et j'accélère le rythme.
Je passe devant plusieurs rangées de soldats hilares, qui se foutent de moi dans plusieurs langues, et lorsque j'arrive à la frontière un anglais m'ouvre la barrière en tentant de garder son sérieux. Il me souhaite bon courage, et j'entends derrière-moi des soldats applaudir.
Roger me rattrape en trottinant, lui aussi un peu amusé par mon obstination. Je suis un infirme qui court se faire amocher, c'est drôle après tout. Mais mes enjambées à béquilles sont vastes, et j'ai la rage de ne pas tout comprendre. Je suis haineux et revanchard, et je vais me frayer un chemin à travers le monde réel, parce que j'en ai décidément marre de ne rien connaître à rien.
J'explique à Roger que si je suis pressé, c'est parce que la vie file comme une roquette sans système de guidage, et que cette roquette est peut-être imaginée, ou pas, et que de toute manière la plupart du temps elle manque sa cible. Mais qu'elle explose toujours.
-Tu devrais le reformuler, me conseille Roger. C'est pas très clair.
Je pose mes béquilles, et prends quelques secondes pour reposer mon genou. Le temps dévale les montagnes, la lumière nous écorche, et les gens passent leur existence à essayer de rattraper leur retard. Je vais pas hurler, parce que ce serait exagéré.
Roger me fait remarquer que j'ai besoin de repos, et me rappelle qu'il y a quelques heures à peine je sortais du coma. Mais je ne sais pas si j'ai continué à exister pendant que je dormais. Moi qui n'envisage même pas d'être tangible avant un bon café.
-T'es jeune, me rassure Roger avec un air soudain un peu inquiet. T'as le temps de te planter mille fois.
-Le problème c'est que je vais certainement continuer à écrire des histoires de chevaliers et me faire faire d'autres tatouages.
-Et alors ?
Un avion de chasse passe au dessus de nos têtes, avec un bruit assourdissant. C'est la merde partout et c'est pas un apprenti écrivain qui va aggraver la situation.
Les montagnes qui nous entourent se font moins menaçantes, et je commence à comprendre qu'elles existent vraiment. Le vent et la lumière ne sont pas imaginés, parce que mon esprit n'est pas aussi fou et changeant.
C'est la vraie vie qui m'attend ensuite, avec ses douleurs au genou et ses guerres civiles. Et elle m'attendra même si je prend mon temps.
Note : Attention à ne pas se mettre les belges à dos
Prochainement : Xavier doute
Pourtant c'est pas l'envie qui nous manque.
Je sais plus vraiment si je suis en Suisse ou à Paris. Je sais pas si la douleur dans mon genou est réelle ou si c'est un mauvais rêve. Et j'en viens même à douter de l'existence de Roger.
-Tu étais pas à l'hosto ?
-Inverse pas les rôles, me répond-il.
Roger marche vite dans les couloirs de l'hôpital, et je peine à le suivre avec mes béquilles. C'est peut-être l'effet de la morphine, mais je commence à me demander si c'est moi qui suis imaginé. Les fenêtres laissent passer une lumière inquiétante, qui pourrait paraître irréelle. Je commence à avoir envie de tout casser.
J'annonce à Roger qu'on rentre à Paris, et il a une moue dubitative. Je lui demande ce qu'il a, et il prend un air faussement mystérieux en regardant les montagnes par la fenêtre. Les montagnes sont tapissées d'herbe et de neige, et baignent elles aussi dans la lumière étrange. Mais c'est peut-être simplement la Suisse qui est comme ça, et il suffit de s'habituer.
-En théorie c'est une bonne idée, sifflote Roger en faisant l'intéressant.
Un peu maladroitement à cause de mes béquilles, je l'attrape par le col et le plaque contre le mur. Je sens mon corps se tendre dans un irrépressible besoin de taper dans quelque chose ou quelqu'un, ne serais-ce que pour me prouver que mes poings sont réels. J'ordonne à Roger de cesser de jouer au ténébreux de merde, et de répondre franchement.
-Mais putain, grogne-t-il, essaye pour une fois de réfléchir un peu avant de foncer comme un con.
Rien à foutre. On va pas se poser pour s'interroger sur la meilleure chose à faire, parce que ça changera rien et qu'on a pas toutes les informations. On fonce sur les murs parce qu'on veut savoir ce qu'il y a derrière. Ce qui est con c'est de rester planté à essayer de le deviner.
-On rentre, dis-je. Point barre.
Je reprends ma marche à béquilles jusqu'à ma chambre. Roger me suit en flânant, comme s'il avait largement le temps de me rattraper plus tard. Et même si c'est vrai, c'est quand même vexant. J'attrape mon manteau d'hiver, parce que je risque d'en avoir sacrément besoin.
Je jette un dernier regard à la chambre, qui perd peu à peu en consistance, jusqu'à devenir légèrement transparente. Elle se range dans mes souvenirs, et il est probable que je finisse par oublier cet épisode de mes aventures.
Si tout n'était pas toujours aussi flou, on aurait certainement plus de mal à se souvenir. Parce que la mémoire est ainsi faite qu'elle a besoin d'être réécrite pour exister. Enfin j'espère.
Putain, faites que je sois pas en train de délirer, je crois pas que je supporterais de me planter une fois de plus.
Je commence à m'habituer aux béquilles, et j'ai déjà presque oublié pourquoi j'ai mal au genou. Mais je reconnais ce sentier, ainsi que cette montagne sur ma gauche. J'ai déjà vu cette rangée d'arbres et même la lumière me paraît plus familière. Le soleil a des rayons bas et chauds, qui se dessinent entre les nuages, et nous parlent de la France.
-Tu dis que la lumière a l'air française ? me demande Roger avec un rictus.
-Je dis rien. La Suisse finit par là-bas.
Un détour du sentier m'induit en erreur. Ça ressemble à tout sauf à une frontière. Ce sont des baraquements bourrés de soldats qui attendent eux aussi des jours meilleurs. Ils jouent aux cartes, rigolent dans des langues étrangères, et ne se soucient pas de ce pays au delà des montagnes qui bascule.
Peut-être que Roger Federer a un jet privé qui pourrait nous ramener chez nous, mais maintenant je sais que je ne l'ai jamais rencontré. J'essaye de toutes mes forces de me dire qu'après tout ce n'est qu'une frontière, et qu'au pire ce n'est pas un soldat suisse qui peut vous empêcher de passer. Et puis je remarque les casques bleus des hommes postés en garnison.
J'ai envie d'aller pleurnicher à l'ONU en leur demandant pourquoi mon peuple est à ce point détesté. Pourquoi on ne nous laisse pas laver notre linge sale en famille. Roger me demande si je pensais que je pourrais rentrer en France sans obstacle.
-Enfin merde, dis-je, c'est juste des émeutes. Je vois pas pourquoi le reste du monde s'en mêlerait...
-Arrête de jouer à l'abruti. Tu sais que c'est pas « juste des émeutes ».
Je sais pas ce que c'est. Honnêtement. Je dirais que ça vaut la peine d'être raconté, mais j'ai pas assez de recul pour dire ce que c'est, et puis encore une fois j'ai pas toutes les clefs pour comprendre.
Le trucs c'est qu'on est tout petit. On est au milieu de la tourmente, et on pige que dalle parce que tout nous dépasse. Alors les ogres en profitent pour nous gouverner. Il savent qu'on manque de force et ils nous expliquent que c'est pour ça qu'ils vont décider à notre place. Et quand enfin on atteint le point où on en a marre de s'en prendre plein la gueule et qu'on commence à rendre les coups, les ogres d'autres pays nous envoient les casques bleus.
Nous sommes tout petits et les montagnes sont immenses. Mais nous sommes beaucoup et nous n'avons pas peur. Nous continuerons à rendre les coups. Je voudrais que tout ce qu'on fait ait un réel impact, mais je me contenterai de casser un ou deux genoux.
Roger et moi allons à la rencontre des soldats, sans peur, puisque de toute façon un casque bleu n'est pas autorisé à ouvrir le feu. Je demande à ce qui semble être un groupe de soldats belges si je peux passer la frontière et ils explosent de rire.
-Bien sûr, plaisante l'un d'eux. C'est pas dans ce sens là que la frontière est bloquée. Vous réfléchissez, vous les français ?
-On se pose la même question à votre sujet. Sauf que nous on a plus de prix Nobels.
Ils rient de bon cœur, et me conseillent de faire gaffe à pas me faire piquer mes béquilles dans mon pays d'enragés. Roger tente lui aussi une blague, qui tombe à plat.
Puis nous nous remettons en route. Nous passons entre les baraquements improvisés et les caisses de matériel empilées. Le sol est étonnamment plat pour une route de montagne. Roger est encore à la traine, mais je n'ai vraiment pas envie de passer mon temps à l'attendre, et j'accélère le rythme.
Je passe devant plusieurs rangées de soldats hilares, qui se foutent de moi dans plusieurs langues, et lorsque j'arrive à la frontière un anglais m'ouvre la barrière en tentant de garder son sérieux. Il me souhaite bon courage, et j'entends derrière-moi des soldats applaudir.
Roger me rattrape en trottinant, lui aussi un peu amusé par mon obstination. Je suis un infirme qui court se faire amocher, c'est drôle après tout. Mais mes enjambées à béquilles sont vastes, et j'ai la rage de ne pas tout comprendre. Je suis haineux et revanchard, et je vais me frayer un chemin à travers le monde réel, parce que j'en ai décidément marre de ne rien connaître à rien.
J'explique à Roger que si je suis pressé, c'est parce que la vie file comme une roquette sans système de guidage, et que cette roquette est peut-être imaginée, ou pas, et que de toute manière la plupart du temps elle manque sa cible. Mais qu'elle explose toujours.
-Tu devrais le reformuler, me conseille Roger. C'est pas très clair.
Je pose mes béquilles, et prends quelques secondes pour reposer mon genou. Le temps dévale les montagnes, la lumière nous écorche, et les gens passent leur existence à essayer de rattraper leur retard. Je vais pas hurler, parce que ce serait exagéré.
Roger me fait remarquer que j'ai besoin de repos, et me rappelle qu'il y a quelques heures à peine je sortais du coma. Mais je ne sais pas si j'ai continué à exister pendant que je dormais. Moi qui n'envisage même pas d'être tangible avant un bon café.
-T'es jeune, me rassure Roger avec un air soudain un peu inquiet. T'as le temps de te planter mille fois.
-Le problème c'est que je vais certainement continuer à écrire des histoires de chevaliers et me faire faire d'autres tatouages.
-Et alors ?
Un avion de chasse passe au dessus de nos têtes, avec un bruit assourdissant. C'est la merde partout et c'est pas un apprenti écrivain qui va aggraver la situation.
Les montagnes qui nous entourent se font moins menaçantes, et je commence à comprendre qu'elles existent vraiment. Le vent et la lumière ne sont pas imaginés, parce que mon esprit n'est pas aussi fou et changeant.
C'est la vraie vie qui m'attend ensuite, avec ses douleurs au genou et ses guerres civiles. Et elle m'attendra même si je prend mon temps.
Note : Attention à ne pas se mettre les belges à dos
Prochainement : Xavier doute
26 janvier 2010
20. Vincent esquive
-Fais-le.
-Faudrait peut-être aller chercher un médecin...
-Y a plus de médecins. Fais-le.
-J'aurais peut-être dû désinfecter la plaie.
-Sois pas pédé. Fais-le, bordel !
Je tire sur la pince et arrache la balle logée dans l'épaule de Xavier. Il pousse un hurlement démentiel, un cri à faire vaciller les meubles, à faire frémir les murs.
Il se met à me traiter de tous les noms, allant chercher dans les recoins de son esprit des insultes légendaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Vincent, affalé sur le canapé dans son coin, sursaute. Je demande à Xavier s'il veut récupérer le projectile que j'ai extrait de sa chair avec tant de mal.
-Qu'est-ce que tu veux que j'en foute ? grogne-t-il, les yeux humides.
-Je sais pas. En souvenir.
-T'es vraiment trop con.
Les mains de Vincent tapotent nerveusement sur ses genoux, suivant un rythme qui n'appartient qu'à elles et qui n'est pas vraiment communicatif. Notre ami jette un œil à Xavier, qui s'affaire à frotter sa plaie avec une mixture à base de plantes broyées.
Vincent ne semble pas voir la blessure. Ses yeux réverbèrent les échos d'une bataille passée, et d'une guerre qui ne finira jamais. Il a l'air d'un patriarche inquiet pour sa petite communauté.
-Ils reviendront, lâche-t-il d'un ton lointain.
Il parle peut-être des connards de révolutionnaires qui veulent mon appartement et qui ont blessé Xavier. Ou peut-être qu'il parle des jours d'avant, passés à jouer aux jeux vidéos et à se prendre au sérieux. Le monde de Vincent se recroqueville face aux attaques, à mesure que les armées d'imbéciles l'encerclent et le poussent à se retrancher.
Xavier émet l'idée que la prochaine fois, en tout cas, il faudra plus que des nunchakus et de la chance pour repousser des mecs avec des flingues. Vincent inspecte le revolver qu'il a confisqué aux forcenés, maintenant à moitié vide. Je fais remarquer à Xavier que la purée de plantes qu'il étale sur sa plaie sent la fosse commune.
-Mec, me répond-il, ça sent le cul de ta mère.
Vincent ne rit même pas. A peine esquisse-t-il un sourire figé et nerveux. Les hordes de gobelins sont à nos portes, et j'imagine qu'il se sent responsable. Xavier est amoché, et va devoir oublier le nunchaku quelques temps. Et moi en défense je vaux que dalle.
En fait on s'est perdus en chemin, et on s'est retrouvé en terrain inconnu dans notre propre demeure. Mon appartement n'est plus qu'un petit entrepôt mal rangé, où traînent des objets inutiles durement gagnés. Vincent a esquivé jusqu'ici, et espère esquiver une fois de plus. Juste une fois.
-Qu'ils reviennent, dit-il. On va se les faire.
Xavier approuve en silence, et moi aussi, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à proposer. Vincent soigne le moral des troupes en nous parlant de types qu'il connait qui peuvent peut-être nous fournir deux ou trois trucs pour nous défendre, en restant plutôt évasif.
Je goûte la mixture cicatrisante de Xavier, sous le regard atterré de ce dernier. Les plantes qu'il utilise s'avèrent n'être pas trop mauvaises, une fois le premier goût amer passé. C'est la vie parisienne qui m'avait le plus manqué, avec ses discussions à n'en plus finir sur la meilleure manière de rester en vie.
Xavier me demande d'arrêter de me faire passer pour plus débile que je suis, et de me passer le tournevis cruciforme. Je lui répète que je ne sais pas duquel il s'agit.
-Tu m'auras pas, réplique-t-il. Je croirai pas que t'es aussi con.
-Fais gaffe, dis-je, ça ressemble presque à un compliment.
Je lui donne le cruciforme, avec un sourire. Xavier sourit en retour, avec un soupir fatigué. Il me demande de tenir la vis pendant qu'il l'enfonce de son bras valide. Même une épaule en lambeaux n'est pas une excuse pour me laisser travailler tout seul en supervisant de loin. Mais il faut avouer aussi que je serais capable de me la raconter après ça.
Grimpés sur des tabourets, nous apportons une touche final à notre dispositif de défense. Vincent fait irruption dans l'appartement, et nous lui hurlons de s'arrêter sur le pas de la porte. Je lui désigne une latte du plancher un peu branlante, et lui explique que s'il marche dessus il déclenchera les enfers.
-D'abord, dis-je, il y a ce seau accroché à la poulie que Xavier finit de fixer au plafond. Il se renverse et arrose la personne qui a marché sur la latte.
-Et en quoi mouiller les éventuels agresseurs les dissuade de nous défoncer ? me demande Vincent.
-Le seau sera rempli de soude, répond Xavier sans cesser de visser, aussi droit que c'est possible avec un seul bras.
J'informe Vincent de la seconde utilité du dispositif. Une alarme se déclenchera, nous avertissant si nous dormons de la présence d'intrus. Nous pourrons alors ouvrir la cage du chien d'attaque à côté de notre lit et le lâcher sur nos agresseurs.
-Quel chien d'attaque ? nous questionne Vincent, incrédule.
Xavier lui explique qu'il compte dresser un chien dans les prochains jours. Vincent passe sa main sur son visage, un peu las. Il enjambe la latte piégée, et va prendre sa place habituelle sur le canapé. Il pose son sac sur la table basse, et nous dévoile le maigre butin qu'il a pu récolter : Une boîte de balles pour le revolver et une machette.
-Mais bon, ajoute-t-il, si on a un piège plein de soude...
-On a pas encore de soude non plus, corrige Xavier.
Je n'aurai pas dû choisir le FA-MAS de l'armée française. Xavier, avec son UZI israélien, est bien plus redoutable. Je traverse en quelques secondes les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l'abri antiaérien, pour échapper aux bombardiers que Xavier a appelés en renfort. Je saute par dessus quelques voitures, et accélère le pas, voyant se profiler au loin des formes sombres dans le ciel, chargés du feu rédempteur.
Je ne parviens pas à temps au bunker. Les avions déversent leur pluie divine qui atomise le moindre lézard à des kilomètres à la ronde, et je suis pris dans le souffle brûlant. Je n'ai même pas le temps de réaliser ce qui m'arrive.
Je me frotte les yeux et pose ma manette. Les lumières de l'appartement sont éteintes, et la lueur de la télévision nous donne à Xavier et moi des airs d'extraterrestres bleutés. J'évite de manifester mon mécontentement trop bruyamment, pour ne pas réveiller Vincent qui dort sur son canapé.
Xavier me demande si je veux refaire une partie, et je décline l'offre. Il éteint la console, et l'écran de télé devient entièrement bleu, ce qui accentue un peu plus nos gueules de visiteurs spatiaux. Je tapote légèrement les chaussures de Vincent, et ce dernier, sans avoir l'air de se réveiller, les enlève et se rendort.
-Demain tu m'accompagnes chercher de la soude ? me chuchote Xavier.
-Aucun problème. Et le chien d'attaque ?
-Un jour à la fois, d'accord ?
Il a sans doute raison. Ce soir nous dormons dans un appartement protégé par un seau vide, un porteur de revolver assoupi, et un sabreur manchot armé d'une machette. Mais chaque jour ensuite, le dispositif sera amélioré, et la révolution nous épargnera. Peut-être finirons-nous par construire des murailles, peut-être même que nous resterons fortifiés une fois que tout sera rentré dans l'ordre.
-Si tu veux des jours meilleurs, tu te bouges le cul, conclut Xavier à voix basse.
Un bruit sourd venant de dehors réveille Vincent en sursaut. Il attrape son revolver et se traîne en chaussettes jusqu'à la fenêtre, qu'il ouvre pour inspecter la rue. Une voix tonitruante, une voix connue, hurle « Par ici ». Nous apercevons la petite bande de révolutionnaires enragés postée à la fenêtre de l'immeuble d'en face.
-Mais c'est quoi votre problème ? leur crie Vincent.
-Aucun, répond leur chef. Ça finit ce soir.
Et sur ces mots, l'homme se saisit d'un lance roquette, qu'il place sur son épaule avec l'aide de ses potes. L'engin paraît lourd, et Vincent et moi restons figés sur place, pendant que Xavier renverse tant bien que mal un matelas et nous hurlant de venir se mettre dessous avec lui.
L'homme nous beugle « Mangez ça, bande de pédés » avec un sourire satisfait, et tire une roquette sur notre appartement. Il est déséquilibré par le recul de l'engin, et ses acolytes le soutiennent pour l'empêcher de tomber.
Le missile décrit une trajectoire hasardeuse. Il salue la rue endormie par une gerbe d'étincelles, et vacille vers nous, peu sûr de lui, avec un sifflement absurde. Il me fait penser à une bombe un peu ivre, totalement inconsciente de sa propre puissance. Je ne sais pas comment on va s'en sortir cette fois.
Il marche à grand pas vers nous, enjambant la rue, trottinant inexorablement vers la destruction totale du refuge que nous nous étions battis. Mais il n'a certainement même pas conscience de ses actes.
Il parvient à la fenêtre, comme pour saluer Vincent, qui reste immobile jusqu'au dernier moment, avant de se renverser en arrière pour esquiver. Les souffle de l'engin de mort qui passe au dessus de lui fait frémir sa moustache, et la flamme qui le propulse lui brûle quelques mèches de cheveux.
La roquette enjambe Vincent, à moins que ne soit Vincent qui lui cède le passage. Puis elle continue son petit bout de chemin, ne rencontrant plus d'obstacles. Xavier hurle quelque chose que je ne saisis pas bien.
Le missile rencontre le mur du fond de l'appartement. Il se compacte légèrement, se tasse contre le béton, avant de voler en éclats. Une marée de flammes jaunes et oranges en jaillit comme un geyser. Elle croît à grande vitesse, brûlant les meubles alentours, dont le précieux canapé de Vincent.
La fontaine de flammes prend ses aises, et se fait de la place. Mon champ de vision est saturé de lumière, et de formes mouvantes aux couleurs chaudes. J'ai l'impression d'assister à la naissance d'une créature monstrueuse gigantesque, constituée de magma, mais elle est bien trop lumineuse pour que je puisse la distinguer clairement.
Mon champ de vision se brouille, et je ne perçois plus que de vagues hurlements dans le lointain, au milieu de l'immensité orangée, qui vire rapidement au noir.
Puis le silence.
Je suis dans ce monde obscur et flottant qui n'existe que dans ma tête. Mon genou, celui qui s'est fait opérer, se met à me faire un mal de chien. Au milieu des ténèbres, je n'aperçois plus rien. Plus de super-héros, ni de gobelins, ni de sirènes aux gros nibards. Juste un genou de plus en plus douloureux.
J'ouvre les yeux et ne réalise pas tout de suite où je me trouve. Je suis allongé dans un lit, et Roger se trouve assis sur une chaise à mon chevet. Me voyant réveillé, il se lève avec un grand sourire et m'annonce que l'opération s'est bien passée, mais que j'ai mal réagi à l'anesthésie.
Mon genou me brûle et ma tête est ankylosée. Je lui demande ce que c'est que toute cette merde, reconnaissant peu à peu la chambre de l'hôpital suisse où je me trouvais il y a une éternité.
-Tu as fait un petit coma, m'annonce Roger. Pas long.
Note : Idée du seau un peu cartoon
Prochainement : Roger prend son temps
-Faudrait peut-être aller chercher un médecin...
-Y a plus de médecins. Fais-le.
-J'aurais peut-être dû désinfecter la plaie.
-Sois pas pédé. Fais-le, bordel !
Je tire sur la pince et arrache la balle logée dans l'épaule de Xavier. Il pousse un hurlement démentiel, un cri à faire vaciller les meubles, à faire frémir les murs.
Il se met à me traiter de tous les noms, allant chercher dans les recoins de son esprit des insultes légendaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Vincent, affalé sur le canapé dans son coin, sursaute. Je demande à Xavier s'il veut récupérer le projectile que j'ai extrait de sa chair avec tant de mal.
-Qu'est-ce que tu veux que j'en foute ? grogne-t-il, les yeux humides.
-Je sais pas. En souvenir.
-T'es vraiment trop con.
Les mains de Vincent tapotent nerveusement sur ses genoux, suivant un rythme qui n'appartient qu'à elles et qui n'est pas vraiment communicatif. Notre ami jette un œil à Xavier, qui s'affaire à frotter sa plaie avec une mixture à base de plantes broyées.
Vincent ne semble pas voir la blessure. Ses yeux réverbèrent les échos d'une bataille passée, et d'une guerre qui ne finira jamais. Il a l'air d'un patriarche inquiet pour sa petite communauté.
-Ils reviendront, lâche-t-il d'un ton lointain.
Il parle peut-être des connards de révolutionnaires qui veulent mon appartement et qui ont blessé Xavier. Ou peut-être qu'il parle des jours d'avant, passés à jouer aux jeux vidéos et à se prendre au sérieux. Le monde de Vincent se recroqueville face aux attaques, à mesure que les armées d'imbéciles l'encerclent et le poussent à se retrancher.
Xavier émet l'idée que la prochaine fois, en tout cas, il faudra plus que des nunchakus et de la chance pour repousser des mecs avec des flingues. Vincent inspecte le revolver qu'il a confisqué aux forcenés, maintenant à moitié vide. Je fais remarquer à Xavier que la purée de plantes qu'il étale sur sa plaie sent la fosse commune.
-Mec, me répond-il, ça sent le cul de ta mère.
Vincent ne rit même pas. A peine esquisse-t-il un sourire figé et nerveux. Les hordes de gobelins sont à nos portes, et j'imagine qu'il se sent responsable. Xavier est amoché, et va devoir oublier le nunchaku quelques temps. Et moi en défense je vaux que dalle.
En fait on s'est perdus en chemin, et on s'est retrouvé en terrain inconnu dans notre propre demeure. Mon appartement n'est plus qu'un petit entrepôt mal rangé, où traînent des objets inutiles durement gagnés. Vincent a esquivé jusqu'ici, et espère esquiver une fois de plus. Juste une fois.
-Qu'ils reviennent, dit-il. On va se les faire.
Xavier approuve en silence, et moi aussi, parce qu'au fond je n'ai rien de mieux à proposer. Vincent soigne le moral des troupes en nous parlant de types qu'il connait qui peuvent peut-être nous fournir deux ou trois trucs pour nous défendre, en restant plutôt évasif.
Je goûte la mixture cicatrisante de Xavier, sous le regard atterré de ce dernier. Les plantes qu'il utilise s'avèrent n'être pas trop mauvaises, une fois le premier goût amer passé. C'est la vie parisienne qui m'avait le plus manqué, avec ses discussions à n'en plus finir sur la meilleure manière de rester en vie.
Xavier me demande d'arrêter de me faire passer pour plus débile que je suis, et de me passer le tournevis cruciforme. Je lui répète que je ne sais pas duquel il s'agit.
-Tu m'auras pas, réplique-t-il. Je croirai pas que t'es aussi con.
-Fais gaffe, dis-je, ça ressemble presque à un compliment.
Je lui donne le cruciforme, avec un sourire. Xavier sourit en retour, avec un soupir fatigué. Il me demande de tenir la vis pendant qu'il l'enfonce de son bras valide. Même une épaule en lambeaux n'est pas une excuse pour me laisser travailler tout seul en supervisant de loin. Mais il faut avouer aussi que je serais capable de me la raconter après ça.
Grimpés sur des tabourets, nous apportons une touche final à notre dispositif de défense. Vincent fait irruption dans l'appartement, et nous lui hurlons de s'arrêter sur le pas de la porte. Je lui désigne une latte du plancher un peu branlante, et lui explique que s'il marche dessus il déclenchera les enfers.
-D'abord, dis-je, il y a ce seau accroché à la poulie que Xavier finit de fixer au plafond. Il se renverse et arrose la personne qui a marché sur la latte.
-Et en quoi mouiller les éventuels agresseurs les dissuade de nous défoncer ? me demande Vincent.
-Le seau sera rempli de soude, répond Xavier sans cesser de visser, aussi droit que c'est possible avec un seul bras.
J'informe Vincent de la seconde utilité du dispositif. Une alarme se déclenchera, nous avertissant si nous dormons de la présence d'intrus. Nous pourrons alors ouvrir la cage du chien d'attaque à côté de notre lit et le lâcher sur nos agresseurs.
-Quel chien d'attaque ? nous questionne Vincent, incrédule.
Xavier lui explique qu'il compte dresser un chien dans les prochains jours. Vincent passe sa main sur son visage, un peu las. Il enjambe la latte piégée, et va prendre sa place habituelle sur le canapé. Il pose son sac sur la table basse, et nous dévoile le maigre butin qu'il a pu récolter : Une boîte de balles pour le revolver et une machette.
-Mais bon, ajoute-t-il, si on a un piège plein de soude...
-On a pas encore de soude non plus, corrige Xavier.
Je n'aurai pas dû choisir le FA-MAS de l'armée française. Xavier, avec son UZI israélien, est bien plus redoutable. Je traverse en quelques secondes les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l'abri antiaérien, pour échapper aux bombardiers que Xavier a appelés en renfort. Je saute par dessus quelques voitures, et accélère le pas, voyant se profiler au loin des formes sombres dans le ciel, chargés du feu rédempteur.
Je ne parviens pas à temps au bunker. Les avions déversent leur pluie divine qui atomise le moindre lézard à des kilomètres à la ronde, et je suis pris dans le souffle brûlant. Je n'ai même pas le temps de réaliser ce qui m'arrive.
Je me frotte les yeux et pose ma manette. Les lumières de l'appartement sont éteintes, et la lueur de la télévision nous donne à Xavier et moi des airs d'extraterrestres bleutés. J'évite de manifester mon mécontentement trop bruyamment, pour ne pas réveiller Vincent qui dort sur son canapé.
Xavier me demande si je veux refaire une partie, et je décline l'offre. Il éteint la console, et l'écran de télé devient entièrement bleu, ce qui accentue un peu plus nos gueules de visiteurs spatiaux. Je tapote légèrement les chaussures de Vincent, et ce dernier, sans avoir l'air de se réveiller, les enlève et se rendort.
-Demain tu m'accompagnes chercher de la soude ? me chuchote Xavier.
-Aucun problème. Et le chien d'attaque ?
-Un jour à la fois, d'accord ?
Il a sans doute raison. Ce soir nous dormons dans un appartement protégé par un seau vide, un porteur de revolver assoupi, et un sabreur manchot armé d'une machette. Mais chaque jour ensuite, le dispositif sera amélioré, et la révolution nous épargnera. Peut-être finirons-nous par construire des murailles, peut-être même que nous resterons fortifiés une fois que tout sera rentré dans l'ordre.
-Si tu veux des jours meilleurs, tu te bouges le cul, conclut Xavier à voix basse.
Un bruit sourd venant de dehors réveille Vincent en sursaut. Il attrape son revolver et se traîne en chaussettes jusqu'à la fenêtre, qu'il ouvre pour inspecter la rue. Une voix tonitruante, une voix connue, hurle « Par ici ». Nous apercevons la petite bande de révolutionnaires enragés postée à la fenêtre de l'immeuble d'en face.
-Mais c'est quoi votre problème ? leur crie Vincent.
-Aucun, répond leur chef. Ça finit ce soir.
Et sur ces mots, l'homme se saisit d'un lance roquette, qu'il place sur son épaule avec l'aide de ses potes. L'engin paraît lourd, et Vincent et moi restons figés sur place, pendant que Xavier renverse tant bien que mal un matelas et nous hurlant de venir se mettre dessous avec lui.
L'homme nous beugle « Mangez ça, bande de pédés » avec un sourire satisfait, et tire une roquette sur notre appartement. Il est déséquilibré par le recul de l'engin, et ses acolytes le soutiennent pour l'empêcher de tomber.
Le missile décrit une trajectoire hasardeuse. Il salue la rue endormie par une gerbe d'étincelles, et vacille vers nous, peu sûr de lui, avec un sifflement absurde. Il me fait penser à une bombe un peu ivre, totalement inconsciente de sa propre puissance. Je ne sais pas comment on va s'en sortir cette fois.
Il marche à grand pas vers nous, enjambant la rue, trottinant inexorablement vers la destruction totale du refuge que nous nous étions battis. Mais il n'a certainement même pas conscience de ses actes.
Il parvient à la fenêtre, comme pour saluer Vincent, qui reste immobile jusqu'au dernier moment, avant de se renverser en arrière pour esquiver. Les souffle de l'engin de mort qui passe au dessus de lui fait frémir sa moustache, et la flamme qui le propulse lui brûle quelques mèches de cheveux.
La roquette enjambe Vincent, à moins que ne soit Vincent qui lui cède le passage. Puis elle continue son petit bout de chemin, ne rencontrant plus d'obstacles. Xavier hurle quelque chose que je ne saisis pas bien.
Le missile rencontre le mur du fond de l'appartement. Il se compacte légèrement, se tasse contre le béton, avant de voler en éclats. Une marée de flammes jaunes et oranges en jaillit comme un geyser. Elle croît à grande vitesse, brûlant les meubles alentours, dont le précieux canapé de Vincent.
La fontaine de flammes prend ses aises, et se fait de la place. Mon champ de vision est saturé de lumière, et de formes mouvantes aux couleurs chaudes. J'ai l'impression d'assister à la naissance d'une créature monstrueuse gigantesque, constituée de magma, mais elle est bien trop lumineuse pour que je puisse la distinguer clairement.
Mon champ de vision se brouille, et je ne perçois plus que de vagues hurlements dans le lointain, au milieu de l'immensité orangée, qui vire rapidement au noir.
Puis le silence.
Je suis dans ce monde obscur et flottant qui n'existe que dans ma tête. Mon genou, celui qui s'est fait opérer, se met à me faire un mal de chien. Au milieu des ténèbres, je n'aperçois plus rien. Plus de super-héros, ni de gobelins, ni de sirènes aux gros nibards. Juste un genou de plus en plus douloureux.
J'ouvre les yeux et ne réalise pas tout de suite où je me trouve. Je suis allongé dans un lit, et Roger se trouve assis sur une chaise à mon chevet. Me voyant réveillé, il se lève avec un grand sourire et m'annonce que l'opération s'est bien passée, mais que j'ai mal réagi à l'anesthésie.
Mon genou me brûle et ma tête est ankylosée. Je lui demande ce que c'est que toute cette merde, reconnaissant peu à peu la chambre de l'hôpital suisse où je me trouvais il y a une éternité.
-Tu as fait un petit coma, m'annonce Roger. Pas long.
Note : Idée du seau un peu cartoon
Prochainement : Roger prend son temps
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19 janvier 2010
19. Sans moi
Dans ce rêve que j'ai fait, la terre tournait parce que je courais. Je traçais la route à toute vitesse par la campagne, croisant de temps à autre un petit village. Et au début je croyais que c'était simplement moi qui avançait. Puis je me suis mis à grandir, à moins que ce n'ai été la planète se soit mise à rétrécir. Je grandissais tellement que je devenais plus grand qu'elle.
Mais je continuais à courir, et je réalisais que c'était mes enjambées qui la faisaient tourner. Et ravi, je poursuivais mon effort de plus belle, juché sur cette grosse boule, comme un artiste de cirque. Et la terre roulait sous mes pieds.
Puis je me suis réveillé, et me suis demandé si je n'était pas un peu mégalomane.
La vérité c'est que je ne fais pas tourner le monde, et que chaque chose continue d'exister pendant mon absence.
Souvent, j'essaye de m'imaginer ce que font les gens quand je ne suis pas là. Dieu vit avec ses regrets. Ma mère tricote un pull avec une tête de mort dessus, pour me faire plaisir. Roger cicatrise.
Et Vincent et Xavier sont solidaires. Ils habitent mon appartement à Paris, et occupent leurs journées comme ils peuvent depuis que la ville est paralysée. Ils voient chacun leur Martine, et j'imagine Vincent être plus investi que Xavier, et Xavier être plus sérieux que Vincent.
Xavier s'occupe de ses plantes, et fabrique des armes artisanales pour faire face à la révolution qui va avoir lieu. Vincent cherche de la compagnie, et arrive à faire passer pas mal d'amis à lui dans mon appartement, malgré les communications coupées. Il discute avec eux de politique, et avance des idées pas trop idiotes, pendant que Xavier fabrique des nunchakus dans son coin en l'écoutant d'une oreille distraite.
Parfois Vincent sort voir sa copine, et Xavier fait venir la sienne, mais passe d'abord une bonne heure à faire le ménage. La vie s'organise peu à peu, et souvent Xavier va jusqu'au centre de Paris à pied, puis revient à l'appartement avec quelques informations qu'il a pu glaner. Vincent, pendant ce temps, s'entraîne au nunchaku en privé.
Et je parierais qu'un beau jour, alors que Xavier est posté à l'ordinateur, et que Vincent fume sur le canapé, il remarque que mon blog s'affiche sur l'écran.
-C'est quoi ça ? demande-t-il alors, incrédule.
-C'est le blog du cancéreux, répond Xavier. Je fais mon devoir d'agent, je poste ses nouvelles en ligne en attendant qu'il revienne.
-Comment c'est possible ?
-Il avait pris de l'avance.
-Non, je veux dire « Comment tu fais pour avoir internet ? ».
-Je bricole.
C'est probablement le moment où Vincent se prend la tête dans les mains en se demandant s'il va faire manger ses nunchakus à Xavier. Alors pour se calmer il se met à lire un bouquin au hasard dans ceux qui traînent chez moi, ou peut-être qu'il vérifie que Xavier ne le regarde pas pour feuilleter une bande dessinée. Mais je suis certain qu'il relit quelques passages d'un livre de Bret Easton Ellis.
Les jours passent, et les idées germent dans la tête de Vincent, pendant que Xavier profite de son accès à internet pour regarder des matchs de rugby. L'hiver dehors est toujours aussi rude, et mes deux amis occupent le temps qui leur est attribué à tenter de percer l'incertitude des mois qui vont suivre. Parfois ils discutent de moi à demi-mots, se demandant ce que je peux bien foutre pour mettre autant de temps à rentrer.
-Vu la dégaine qu'il se tape, avance Xavier, il doit avoir du mal à être pris en stop.
Vincent fait des allers-retours dehors, de plus en plus fréquents. Il explique qu'une idée lui est venue, et qu'il en parlera bientôt. « Il faut continuer sur sa lancée, toujours », lâche-t-il de temps en temps d'une voix mystique qui fait rire Xavier. Parce qu'en fait ça tombe sous le sens.
Xavier réserve son jugement sur les choses, pour être sûr de ne pas dire de conneries. Il se prépare en silence à défendre les siens, et même s'il a souvent des idées arrêtées, il se tait pour ne pas prendre le risque de se tromper. Mais si j'étais là j'aurais droit à l'exposition de ses théories, et à une initiation au nunchaku.
Un jour Vincent rentre plus tard que d'habitude, et rassure Xavier qui s'inquiétait.
-Y a plus grand chose à piller, alors les méchants restent chez eux. Maintenant je vais te dire ce que je préparais.
L'idée de Vincent m'est un peu obscure. Peut-être bien qu'il a trouvé un moyen de faire fructifier le travail de Xavier. Toujours est-il que dans les jours qui suivent, des personnes inconnues défilent à l'appartement pour utiliser la connexion internet. Certains pour communiquer avec leur famille, d'autres pour poster des photos de Paris, et quelques uns pour mettre à jour leur profil facebook.
Xavier observe les gens défiler d'un œil un peu méfiant, mais Vincent le rassure et le félicite si souvent qu'il finit par abandonner ses réticences. Après tout lui-même n'a aucun sens commercial. C'est une des raisons pour lesquelles il est mon agent littéraire.
La petite vie de l'appartement prend un tour différent. Le mot se propage un peu rapidement au goût de Xavier, mais grâce aux efforts de Vincent il y a toujours à manger sur la table, des cigarettes, et quelques jerricanes d'essence entassés dans un placard. Mes deux amis font aussi pas mal de rencontres, allant de l'étudiant étranger qui leur enseigne quelques notions d'espagnol, au trader au chômage technique qui vient suivre les cours de la bourse par nostalgie, en expliquant qu'il est sur liste d'attente pour l'évacuation vers les États-Unis.
C'est en parlant avec lui que Xavier a une pensée pour moi, se demandant comment j'ai seulement pu passer la frontière suisse. Il confie à Vincent qu'il a oublié de me le demander la fois où je me suis téléporté.
-Tu vas arrêter avec cette histoire de merde ? lui demande ce dernier, irrité.
-J'ai été voir des articles sur le sujet, et aucun scientifique n'exclut que ce soit possible techniquement.
Vincent hausse les épaules, et va annoncer à un journaliste installé à l'ordinateur que son temps de connexion touche à sa fin. L'homme lui demande un délai, arguant qu'il doit finir un article pour un grand quotidien, et Vincent, pris de scrupules, lui accorde quelques minutes.
L'hiver est plus long que prévu, et la situation prend de l'ampleur. L'intimité de mes amis est chaque jour un peu plus mise à l'épreuve. Il prennent leurs douches la nuit, et partagent leurs repas avec des politiciens et des manifestants.
C'est d'ailleurs les rebelles qui finissent par poser problème. Un jour que Vincent est enfermé dans la salle de bain, occupé avec mon rasoir à faire renaître une moustache de la barbe touffue qui a envahi son visage, pendant que Xavier transfère un cactus dans un plus grand pot, un homme connu pour prendre part aux émeutes vient frapper à la porte.
Vincent va ouvrir à la hâte, et réalise un peu honteux qu'il est torse nu. L'homme est accompagné de deux amis à lui, peut-être trois, et somme mes amis de prendre part à la révolution qui est en marche.
-Mais on ne fait que ça, réplique Vincent.
L'homme lui explique qu'il compte venir installer une sorte de quartier général dans mon appartement, et que grâce à internet et aux vivres présentes, la rébellion va pouvoir s'organiser efficacement. Que plusieurs camionnettes sont en route, chargées d'armes et d'ordinateurs, sans doute volés pendant la première vague de pillages.
C'est probablement à ce moment là que l'utopie du moustachu devient bancale. Il tente de justifier son refus en pesant ses mots, s'efforçant de ne pas avouer au résistant qu'il le trouve complètement malade. Mais malgré tout le ton monte, et les hommes forcent le passage vers l'intérieur de l'appartement, imposant une réquisition du lieu au nom de la « cause révolutionnaire ».
Leur surprise est grande lorsqu'ils tombent sur un Xavier armé de nunchakus, un bandeau noué sur le front. Vincent, plus pragmatique, attrape son bon vieux casque de moto, qu'il brandit d'un air menaçant.
L'homme a un rire nerveux, et leur demande s'ils comptent vraiment les impressionner avec des armes aussi miteuses, en leur conseillant de les lâcher s'ils ne veulent pas le voir revenir avec un lance-roquette. Puis, comme pour étayer son point de vue, il sort un revolver de son blouson, sans pour autant le diriger sur qui que ce soit.
La suite est un peu floue. Xavier fonce sur l'homme armé, et plusieurs balles sont tirées. Vincent hésite bien quelques secondes, et les hommes accompagnant le révolutionnaire aussi. Il pense qu'après tout les choses continuent simplement sur leur lancée.
Sans savoir ce qu'il fait, ou ne le sachant que trop, il fonce dans le tas à grands coups de casque de moto. L'entrainement paye, et Xavier désarme le forcené en lui cassant la main au passage. Le revolver reste une éternité par terre avant que Vincent ait la présence d'esprit de le ramasser.
Le moustachu pacifie la situation. Il reconduit les rebelles vers la sortie en leur hurlant qu'il ne plaisante pas, comme pour s'en convaincre lui-même. Les deux sous-fifres soutiennent leur chef un peu sonné, qui le gratifie d'un sourire ensanglanté.
Vincent les fait descendre dans la rue, sans prudence, sans ressentiment, et le vide s'empare de lui. Il reste planté à les regarder s'éloigner d'un œil acéré, vérifiant qu'ils ne rebroussent pas chemin. Le revolver pèse des tonnes et le vent froid vient cogner son front brûlant.
Il s'assoit sur le trottoir et s'allume une cigarette. Les jours sont mouvementés, et il essaye de ne pas sombrer avec le commun des mortels. Mais Xavier est là pour le protéger, et il a assez de nourriture pour tenir l'hiver.
La vie est le rêve que j'en fais, et j'observe mon ami de loin, avec attention. Il passe la main sur sa barbe qu'il n'a pas fini de raser. Il frissonne, et sourit en réalisant qu'il est toujours torse nu. Il décide de tout de même finir sa cigarette dehors. De toute façon la rue en a vu d'autres.
Il lève les yeux vers moi, et plisse les paupières. Il ne semble pas étonné. Je marche dans sa direction, et j'ai beau réfléchir, je ne peux pas m'imaginer un meilleur moment pour faire mon grand retour.
-T'as pas l'air de boiter, me dit-il d'un air bienveillant.
-T'as pas l'air de tout maîtriser.
Il jette sa cigarette au loin, le plus loin possible, comme si elle le dégoûtait. Il pose la tête entre ses genoux, cherchant un réconfort qui prend son temps pour arriver.
-On finit par devenir ce qu'on projette mec, me répond-il. T'es bien placé pour le savoir.
Les secours ne viendront pas, mais je dirais qu'il s'en fout. On va pas attendre que les tempêtes passent, parce que sinon elles nous emporteront dans leur sillage. On ne sera pas charriés par les marées, on n'abandonnera pas nos corps au roulis, et on encaissera les vagues.
On ne laissera pas les choses continuer sur leur lancée.
Note : Attention aux clichés
Prochainement : Vincent esquive
Mais je continuais à courir, et je réalisais que c'était mes enjambées qui la faisaient tourner. Et ravi, je poursuivais mon effort de plus belle, juché sur cette grosse boule, comme un artiste de cirque. Et la terre roulait sous mes pieds.
Puis je me suis réveillé, et me suis demandé si je n'était pas un peu mégalomane.
La vérité c'est que je ne fais pas tourner le monde, et que chaque chose continue d'exister pendant mon absence.
Souvent, j'essaye de m'imaginer ce que font les gens quand je ne suis pas là. Dieu vit avec ses regrets. Ma mère tricote un pull avec une tête de mort dessus, pour me faire plaisir. Roger cicatrise.
Et Vincent et Xavier sont solidaires. Ils habitent mon appartement à Paris, et occupent leurs journées comme ils peuvent depuis que la ville est paralysée. Ils voient chacun leur Martine, et j'imagine Vincent être plus investi que Xavier, et Xavier être plus sérieux que Vincent.
Xavier s'occupe de ses plantes, et fabrique des armes artisanales pour faire face à la révolution qui va avoir lieu. Vincent cherche de la compagnie, et arrive à faire passer pas mal d'amis à lui dans mon appartement, malgré les communications coupées. Il discute avec eux de politique, et avance des idées pas trop idiotes, pendant que Xavier fabrique des nunchakus dans son coin en l'écoutant d'une oreille distraite.
Parfois Vincent sort voir sa copine, et Xavier fait venir la sienne, mais passe d'abord une bonne heure à faire le ménage. La vie s'organise peu à peu, et souvent Xavier va jusqu'au centre de Paris à pied, puis revient à l'appartement avec quelques informations qu'il a pu glaner. Vincent, pendant ce temps, s'entraîne au nunchaku en privé.
Et je parierais qu'un beau jour, alors que Xavier est posté à l'ordinateur, et que Vincent fume sur le canapé, il remarque que mon blog s'affiche sur l'écran.
-C'est quoi ça ? demande-t-il alors, incrédule.
-C'est le blog du cancéreux, répond Xavier. Je fais mon devoir d'agent, je poste ses nouvelles en ligne en attendant qu'il revienne.
-Comment c'est possible ?
-Il avait pris de l'avance.
-Non, je veux dire « Comment tu fais pour avoir internet ? ».
-Je bricole.
C'est probablement le moment où Vincent se prend la tête dans les mains en se demandant s'il va faire manger ses nunchakus à Xavier. Alors pour se calmer il se met à lire un bouquin au hasard dans ceux qui traînent chez moi, ou peut-être qu'il vérifie que Xavier ne le regarde pas pour feuilleter une bande dessinée. Mais je suis certain qu'il relit quelques passages d'un livre de Bret Easton Ellis.
Les jours passent, et les idées germent dans la tête de Vincent, pendant que Xavier profite de son accès à internet pour regarder des matchs de rugby. L'hiver dehors est toujours aussi rude, et mes deux amis occupent le temps qui leur est attribué à tenter de percer l'incertitude des mois qui vont suivre. Parfois ils discutent de moi à demi-mots, se demandant ce que je peux bien foutre pour mettre autant de temps à rentrer.
-Vu la dégaine qu'il se tape, avance Xavier, il doit avoir du mal à être pris en stop.
Vincent fait des allers-retours dehors, de plus en plus fréquents. Il explique qu'une idée lui est venue, et qu'il en parlera bientôt. « Il faut continuer sur sa lancée, toujours », lâche-t-il de temps en temps d'une voix mystique qui fait rire Xavier. Parce qu'en fait ça tombe sous le sens.
Xavier réserve son jugement sur les choses, pour être sûr de ne pas dire de conneries. Il se prépare en silence à défendre les siens, et même s'il a souvent des idées arrêtées, il se tait pour ne pas prendre le risque de se tromper. Mais si j'étais là j'aurais droit à l'exposition de ses théories, et à une initiation au nunchaku.
Un jour Vincent rentre plus tard que d'habitude, et rassure Xavier qui s'inquiétait.
-Y a plus grand chose à piller, alors les méchants restent chez eux. Maintenant je vais te dire ce que je préparais.
L'idée de Vincent m'est un peu obscure. Peut-être bien qu'il a trouvé un moyen de faire fructifier le travail de Xavier. Toujours est-il que dans les jours qui suivent, des personnes inconnues défilent à l'appartement pour utiliser la connexion internet. Certains pour communiquer avec leur famille, d'autres pour poster des photos de Paris, et quelques uns pour mettre à jour leur profil facebook.
Xavier observe les gens défiler d'un œil un peu méfiant, mais Vincent le rassure et le félicite si souvent qu'il finit par abandonner ses réticences. Après tout lui-même n'a aucun sens commercial. C'est une des raisons pour lesquelles il est mon agent littéraire.
La petite vie de l'appartement prend un tour différent. Le mot se propage un peu rapidement au goût de Xavier, mais grâce aux efforts de Vincent il y a toujours à manger sur la table, des cigarettes, et quelques jerricanes d'essence entassés dans un placard. Mes deux amis font aussi pas mal de rencontres, allant de l'étudiant étranger qui leur enseigne quelques notions d'espagnol, au trader au chômage technique qui vient suivre les cours de la bourse par nostalgie, en expliquant qu'il est sur liste d'attente pour l'évacuation vers les États-Unis.
C'est en parlant avec lui que Xavier a une pensée pour moi, se demandant comment j'ai seulement pu passer la frontière suisse. Il confie à Vincent qu'il a oublié de me le demander la fois où je me suis téléporté.
-Tu vas arrêter avec cette histoire de merde ? lui demande ce dernier, irrité.
-J'ai été voir des articles sur le sujet, et aucun scientifique n'exclut que ce soit possible techniquement.
Vincent hausse les épaules, et va annoncer à un journaliste installé à l'ordinateur que son temps de connexion touche à sa fin. L'homme lui demande un délai, arguant qu'il doit finir un article pour un grand quotidien, et Vincent, pris de scrupules, lui accorde quelques minutes.
L'hiver est plus long que prévu, et la situation prend de l'ampleur. L'intimité de mes amis est chaque jour un peu plus mise à l'épreuve. Il prennent leurs douches la nuit, et partagent leurs repas avec des politiciens et des manifestants.
C'est d'ailleurs les rebelles qui finissent par poser problème. Un jour que Vincent est enfermé dans la salle de bain, occupé avec mon rasoir à faire renaître une moustache de la barbe touffue qui a envahi son visage, pendant que Xavier transfère un cactus dans un plus grand pot, un homme connu pour prendre part aux émeutes vient frapper à la porte.
Vincent va ouvrir à la hâte, et réalise un peu honteux qu'il est torse nu. L'homme est accompagné de deux amis à lui, peut-être trois, et somme mes amis de prendre part à la révolution qui est en marche.
-Mais on ne fait que ça, réplique Vincent.
L'homme lui explique qu'il compte venir installer une sorte de quartier général dans mon appartement, et que grâce à internet et aux vivres présentes, la rébellion va pouvoir s'organiser efficacement. Que plusieurs camionnettes sont en route, chargées d'armes et d'ordinateurs, sans doute volés pendant la première vague de pillages.
C'est probablement à ce moment là que l'utopie du moustachu devient bancale. Il tente de justifier son refus en pesant ses mots, s'efforçant de ne pas avouer au résistant qu'il le trouve complètement malade. Mais malgré tout le ton monte, et les hommes forcent le passage vers l'intérieur de l'appartement, imposant une réquisition du lieu au nom de la « cause révolutionnaire ».
Leur surprise est grande lorsqu'ils tombent sur un Xavier armé de nunchakus, un bandeau noué sur le front. Vincent, plus pragmatique, attrape son bon vieux casque de moto, qu'il brandit d'un air menaçant.
L'homme a un rire nerveux, et leur demande s'ils comptent vraiment les impressionner avec des armes aussi miteuses, en leur conseillant de les lâcher s'ils ne veulent pas le voir revenir avec un lance-roquette. Puis, comme pour étayer son point de vue, il sort un revolver de son blouson, sans pour autant le diriger sur qui que ce soit.
La suite est un peu floue. Xavier fonce sur l'homme armé, et plusieurs balles sont tirées. Vincent hésite bien quelques secondes, et les hommes accompagnant le révolutionnaire aussi. Il pense qu'après tout les choses continuent simplement sur leur lancée.
Sans savoir ce qu'il fait, ou ne le sachant que trop, il fonce dans le tas à grands coups de casque de moto. L'entrainement paye, et Xavier désarme le forcené en lui cassant la main au passage. Le revolver reste une éternité par terre avant que Vincent ait la présence d'esprit de le ramasser.
Le moustachu pacifie la situation. Il reconduit les rebelles vers la sortie en leur hurlant qu'il ne plaisante pas, comme pour s'en convaincre lui-même. Les deux sous-fifres soutiennent leur chef un peu sonné, qui le gratifie d'un sourire ensanglanté.
Vincent les fait descendre dans la rue, sans prudence, sans ressentiment, et le vide s'empare de lui. Il reste planté à les regarder s'éloigner d'un œil acéré, vérifiant qu'ils ne rebroussent pas chemin. Le revolver pèse des tonnes et le vent froid vient cogner son front brûlant.
Il s'assoit sur le trottoir et s'allume une cigarette. Les jours sont mouvementés, et il essaye de ne pas sombrer avec le commun des mortels. Mais Xavier est là pour le protéger, et il a assez de nourriture pour tenir l'hiver.
La vie est le rêve que j'en fais, et j'observe mon ami de loin, avec attention. Il passe la main sur sa barbe qu'il n'a pas fini de raser. Il frissonne, et sourit en réalisant qu'il est toujours torse nu. Il décide de tout de même finir sa cigarette dehors. De toute façon la rue en a vu d'autres.
Il lève les yeux vers moi, et plisse les paupières. Il ne semble pas étonné. Je marche dans sa direction, et j'ai beau réfléchir, je ne peux pas m'imaginer un meilleur moment pour faire mon grand retour.
-T'as pas l'air de boiter, me dit-il d'un air bienveillant.
-T'as pas l'air de tout maîtriser.
Il jette sa cigarette au loin, le plus loin possible, comme si elle le dégoûtait. Il pose la tête entre ses genoux, cherchant un réconfort qui prend son temps pour arriver.
-On finit par devenir ce qu'on projette mec, me répond-il. T'es bien placé pour le savoir.
Les secours ne viendront pas, mais je dirais qu'il s'en fout. On va pas attendre que les tempêtes passent, parce que sinon elles nous emporteront dans leur sillage. On ne sera pas charriés par les marées, on n'abandonnera pas nos corps au roulis, et on encaissera les vagues.
On ne laissera pas les choses continuer sur leur lancée.
Note : Attention aux clichés
Prochainement : Vincent esquive
12 janvier 2010
18. Martine introuvable
Marseille pour moi, c'est un peu comme Bagdad pour le reste du monde. C'est une ville qui me veut du mal, et j'avais juré de ne jamais y retourner. Putain, Martine, qu'est-ce que tu avais besoin de venir ici...
C'est le début de l'après-midi, mais les terrasses du vieux port sont déjà pleines. Un soleil anormal pour cette période de l'hiver fait étinceler les milliards de bateaux amarrés, comme un gigantesque garage de voitures de luxe.
Je réajuste la capuche de mon manteau d'hiver pour mieux cacher mon visage. La chaleur me pèse, et je remarque que beaucoup de gens portent de simples chemises. Ici l'été est permanent, mais les gens qui vivent dans la région ne le réalisent même pas. C'est peut-être pour ça qu'ils deviennent tous fous.
Je rentre dans un café et vais jusqu'au téléphone. Le patron m'interpelle pour me dire que toutes les lignes sont coupées, et je lui réponds que je cherche juste une adresse dans l'annuaire. Puis il me dévisage, et me demande si on se connait.
-Je ressemble à beaucoup de gens, dis-je en rougissant.
-Je dirais pas ça pourtant, objecte-t-il. Vous avez un visage particulier.
-C'est parce que je suis assez pâle.
Je baisse les yeux et m'intéresse au bottin. En l'épluchant, je cherche le nom de Martine, priant pour qu'elle soit hébergée par un membre de sa famille. Je trouve une dizaine de personnes correspondant à son patronyme, éparpillées aux quatre coins de la ville.
Je referme l'annuaire, et remarque que le parton m'observe toujours de derrière son comptoir. Il interpelle son serveur et me désigne du doigt. Je m'empresse de sortir du café, sans rien commander.
Dehors le soleil ne faiblit pas. La ville est suspendue à la mer, et c'est comme si chaque habitant était en instance de partir. Ici rien n'a d'importance, parce qu'on peut s'échapper à tout moment, et c'est ce qui me fait péter les plombs.
Je presse le pas pour me rendre à la première adresse que j'ai notée. Il faut que je quitte la ville avant la tombée de la nuit, sinon je risque de ne plus pouvoir me cacher. Les gobelins fondent sur Marseille aux premiers signes du crépuscule, et persécutent les gens un peu sérieux comme moi. Les bars s'emplissent d'une furie sans nom, d'une clameur inconsciente de tout danger, et inondent les rues de couleurs absurdes et de récitals mal composés.
Je prends quelques raccourcis que je connais, pour éviter les grandes artères. J'arrive au premier immeuble de ma liste, et sonne. Je tapote légèrement du pied, comme pour dire aux occupants de ne pas me faire attendre trop longtemps dans la rue.
Un homme ouvre la porte, et paraît stupéfait de me voir. Je lui demande à voix basse si Martine se trouve chez lui, et il reste muet. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me gratifie d'un sourire enfantin.
-Vous êtes Barry, dit-il.
Je détale comme un lapin. Je cours aussi vite que je peux, murmurant « putain de merde » en boucle, et vais me réfugier dans une ruelle vide. Un besoin irrépressible de hurler vers le ciel monte en moi, que je réprime parce qu'il faut bien rester caché. Alors je sors un marqueur de ma poche et commence à inscrire « j'encule Barry » sur le mur d'un immeuble.
Un vieil homme qui passe à ce moment là murmure « traître », sans s'arrêter. C'est pas possible que je soie là. Ça n'a aucun sens que mes baskets viennent fouler à nouveau ces rues, et que je respire encore l'air de la méditerranée.
Comment faire confiance à une mer sans marée, à une ville plus étendue que Paris, et à un peuple qui porte chaque vêtement une taille trop petite ?
Je range mon marqueur et m'allume une cigarette. J'essaye encore une fois de faire des ronds de fumée, sans y arriver. La prochaine fois que je croiserai Vincent, je lui demanderai de m'apprendre.
Je chasse la pensée de ma tête. Au fond, je crois que je ne suis plus si loin de Paris. Le soleil décline peu à peu sur la cité phocéenne, me faisant comprendre que je n'échapperai pas aux gobelins, et que je vais devoir combattre. Que le temps s'échappe trop vite pour qu'on aie pas l'impression de le perdre, et que du coup tout ce qu'on peut faire, c'est sauver quelques meubles en évacuant constamment, comme des réfugiés.
C'est les quartiers nord. C'est un enchevêtrement de petites tours bétonnées, beaucoup moins impressionnantes que celles de chez moi. C'est beaucoup moins de monde, aussi. Mais y venir la nuit c'est du suicide.
J'arrive à la dernière adresse sur ma liste, à la dernière chance de trouver Martine. Aussi peut-être la fin du chemin, parce que je commence sérieusement à penser que je vais me faire buter. Je rentre les épaules et enfonce ma capuche sur mes yeux. J'avance entre les tours sans faire de vagues, m'imaginant des snipers postés sur les toits, prêts à m'abattre, et des enfants sur les starting-blocks pour venir détrousser mon cadavre. J'en viens même à me figurer les pittbulls qui se chargeront de faire disparaître mon corps. Marseille c'est Bagdad.
Je finis par trouver la tour que je cherchais. Beaucoup de lumières sont encore allumées, et je me demande un instant pourquoi je n'ai croisé personne dehors. Je pousse la porte du hall, et étouffe un cri de stupeur. Assis un peu partout, dos contre le mur, des bières à la main, sont disposés une dizaine de jeunes marseillais.
-Mais putain, vous m'avez fait peur les mecs, dis-je d'une voix blanche. Pourquoi vous êtes pas dehors ?
L'un d'eux m'examine comme si je venais d'une autre planète, et avale une gorgée de bière. Un autre me rappelle en passant sa main sur son crâne rasé qu'il fait super froid dehors. Puis il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de retirer ma capuche.
-J'ai pas trop envie, dis-je d'une voix tremblante.
-Retire-la, putain, fais pas chier !
C'est finalement arrivé : Je vais mourir. Je retire ma capuche et vois les visages s'illuminer autour de moi. Plusieurs crient « C'est Barry ! » pendant que la honte presse mon cœur pour en faire de la purée. Je vais crever comme un chien, rougissant à en cuire, vomissant ma honte jusqu'à ce que je n'existe plus.
-Putain, crie l'homme au crâne rasé, t'es une vraie star ici, mec !
-Je sais, dis-je en baissant les yeux.
-On a vu le film au moins cent fois ! Tu joues comme De Niro, frangin ! Putain, la scène du m16...
Il mime le bruit du m16, et me colle une grande claque dans le dos. Les autres sortent leurs portables et commencent à me prendre en photo, me demandant si ça me dérange pas. Puis ils demandent à un dénommé « Joe » d'aller chercher un m16 pour les photos.
-Et vous voulez que je le trouve où, le m16 ? répond Joe.
-Putain, c'est pourtant pas compliqué !
Joe sort de l'immeuble en pestant contre le froid. Je passe quelques minutes à signer des autographes en dissimulant mon malaise. On me demande de refaire certaines répliques cultes du film, comme « S'il y a une chose que j'ai apprise au centre de détention pour mineurs, c'est de ne jamais faire affaire avec les japonais, Mickey... ». On m'offre une bière et je me détends un peu.
Je sympathise avec mes nouveaux amis. Nous parlons de films de Scorsese et de bandes dessinées pendant quelques minutes. Je finis par avouer que je suis écrivain maintenant. Ça siffle et ça m'encourage de tous les côtés, et on me fait promettre de ne jamais écrire de trucs chiants.
Joe finit par revenir, et explique qu'il a pas pu trouver de m16, et qu'il a pris une kalashnikov à la place, en me posant l'engin dans les mains. Je pose pour quelques photos, et Joe me prévient que la mitraillette est chargée, et qu'on va aller tirer quelques balles dehors, pour faire des vidéos.
-Attends, dis-je, je dois d'abord vérifier quelque chose.
Je vais sonner à l'interphone qui porte le nom de Martine, et Joe m'apprend que plus personne n'habite ici. L'homme à la tête rasée me demande qui je cherche, tandis que nous sortons dehors avec toute la troupe. Je lui explique je cherche une fille, en visant le ciel avec la mitraillette.
Je tire quelques rafales pendant qu'on me filme. L'homme à la tête rasée m'informe qu'il connaît peut-être quelqu'un qui pourrait m'aider. Quelqu'un qui a pas mal de contacts.
-Je vois de qui tu parles, dis-je en tirant une rafale. Mais c'est un mec que j'avais juré de ne plus revoir.
La fraîcheur de la nuit n'est pas si terrible quand on est pas marseillais. Je refile la mitraillette à Joe, avec délicatesse. Mais à vrai dire je sais que je n'ai plus le choix. Barry est revenu, et tout ce qui va avec. Marseille est immense, et je n'ai plus qu'une carte à jouer.
Je reprends une bière pour me donner du courage, et observe la lune qui éclaire les quartiers nord. Je me laisse envahir par le fracas des coups de feu. J'ai rejoint les gobelins dans leur croisade absurde, et le seul moyen de m'en sortir, c'est de les suivre jusqu'au bout.
Je remue mes tagliatelles au saumon du bout de ma fourchette, comme un enfant renfrogné. Lucien m'observe d'un air amusé, et me demande non sans ironie si j'ai vraiment décidé de devenir écrivain.
-Je sais pas si je l'ai vraiment décidé, dis-je.
-En tout cas t'auras toujours ta place à Marseille. T'as une petite notoriété ici, tu sais ?
-Je sais.
Quelle différence, après tout ? Je pourrais m'installer ici, et publier des poèmes narcissiques et mal écrits, en râlant gentiment sur les occasions ratées. Tirer à la mitraillette dans la journée et envahir les bars le soir, en portant des fringues trop petites.
Lucien me parle de son prochain film, qui sort en dvd dans deux mois. Il m'offre un rôle dedans, et me propose de me montrer la bande-annonce.
-Tu as tourné la bande-annonce avant le film ?
-C'est un rôle de flic, continue-t-il. Il se fait casser les genoux au début du film, et il revient à la fin pour se venger.
J'avale une bouchée de saumon, comme si c'était tout ce qu'il me restait. Les lumières du restaurant deviennent plus tamisées, imperceptiblement. Un serveur passe et informe Lucien que le patron nous offre une bouteille de vin. À la table voisine, un couple nous observe avec admiration.
J'ai du mal à manger. Lucien me sert un verre, et me confie que ça lui fait très plaisir de me revoir. Qu'il pense que j'irai loin, avec ou sans lui.
-Si tu veux jouer à l'écrivain ma poule, s'esclaffe-t-il, tu nous pondras des putains de best-sellers ! Putain, je me souviens de la première fois que je t'ai vu, quand tu venais de débarquer à Marseille, t'étais encore tout minot...
-C'était au casting, non ?
-Tu rigoles ? Je t'ai jamais fait passer de casting pour jouer Barry. C'est fou, je te jure, j'ai l'impression que tu as pris dix ans...
C'est peut-être ça la vie d'adulte : Arrêter de tirer à la mitraillette à tout bout de champ. Un homme rentre dans le restaurant, et vient déposer un papier à Lucien. Ce dernier me le tend, et m'annonce qu'il a retrouvé ma copine. Je fourre l'adresse dans ma poche, et remercie chaudement mon ancien réalisateur.
-T'es un mec bien, Lucien.
-Toi t'es toujours aussi marrant, ma poule.
Je sors du restaurant, un peu ragaillardi. Je ne prends pas la peine de rabattre ma capuche, et marche sereinement jusqu'à l'adresse indiquée sur le papier. Au final, je n'ai pas habité longtemps ici, mais je connais les rues. Sauf que Marseille passe comme un fleuve. Elle est calme et furieuse, et si je voulais m'y intégrer, je serais certainement emporté par le courant.
Alors que j'arrive à destination, j'aperçois Martine qui sort de son immeuble, sans prêter attention à cette ville fantasmagorique, à ces passants en transit, ou à moi. Je cours vers elle et la prends dans mes bras. Une fois la surprise passée, elle éclate de rire, et je la soulève un peu démonstrativement, comme pour montrer à Marseille que je l'ai vaincue.
-Comment tu m'as trouvée ? me demande Martine.
-Je savais que tu étais à Marseille.
-Et comment tu savais que j'étais à Marseille ?
Je préfère ne pas lui répondre. Je la repose par terre et l'embrasse. Je lui raconte que je ne sais même pas comment j'ai fait pour venir jusqu'ici depuis la Suisse, et que je suis un peu à côté de mes pompes depuis l'opération.
-Au fait, tu boites ?
-Même pas, dis-je fièrement. J'ai un secret à partager.
-Vas-y.
-Je suis une star de film d'action marseillais.
Son rire redonne des couleurs à la rue. Nous partons en balade pour tenter de rattraper le temps perdu. La mer sans vagues, la chaleur douce de la nuit, et les contretemps de la ville me semblent un peu plus familiers à chaque pas.
Note : Impossible de décrire Marseille
Prochainement : Sans moi
C'est le début de l'après-midi, mais les terrasses du vieux port sont déjà pleines. Un soleil anormal pour cette période de l'hiver fait étinceler les milliards de bateaux amarrés, comme un gigantesque garage de voitures de luxe.
Je réajuste la capuche de mon manteau d'hiver pour mieux cacher mon visage. La chaleur me pèse, et je remarque que beaucoup de gens portent de simples chemises. Ici l'été est permanent, mais les gens qui vivent dans la région ne le réalisent même pas. C'est peut-être pour ça qu'ils deviennent tous fous.
Je rentre dans un café et vais jusqu'au téléphone. Le patron m'interpelle pour me dire que toutes les lignes sont coupées, et je lui réponds que je cherche juste une adresse dans l'annuaire. Puis il me dévisage, et me demande si on se connait.
-Je ressemble à beaucoup de gens, dis-je en rougissant.
-Je dirais pas ça pourtant, objecte-t-il. Vous avez un visage particulier.
-C'est parce que je suis assez pâle.
Je baisse les yeux et m'intéresse au bottin. En l'épluchant, je cherche le nom de Martine, priant pour qu'elle soit hébergée par un membre de sa famille. Je trouve une dizaine de personnes correspondant à son patronyme, éparpillées aux quatre coins de la ville.
Je referme l'annuaire, et remarque que le parton m'observe toujours de derrière son comptoir. Il interpelle son serveur et me désigne du doigt. Je m'empresse de sortir du café, sans rien commander.
Dehors le soleil ne faiblit pas. La ville est suspendue à la mer, et c'est comme si chaque habitant était en instance de partir. Ici rien n'a d'importance, parce qu'on peut s'échapper à tout moment, et c'est ce qui me fait péter les plombs.
Je presse le pas pour me rendre à la première adresse que j'ai notée. Il faut que je quitte la ville avant la tombée de la nuit, sinon je risque de ne plus pouvoir me cacher. Les gobelins fondent sur Marseille aux premiers signes du crépuscule, et persécutent les gens un peu sérieux comme moi. Les bars s'emplissent d'une furie sans nom, d'une clameur inconsciente de tout danger, et inondent les rues de couleurs absurdes et de récitals mal composés.
Je prends quelques raccourcis que je connais, pour éviter les grandes artères. J'arrive au premier immeuble de ma liste, et sonne. Je tapote légèrement du pied, comme pour dire aux occupants de ne pas me faire attendre trop longtemps dans la rue.
Un homme ouvre la porte, et paraît stupéfait de me voir. Je lui demande à voix basse si Martine se trouve chez lui, et il reste muet. Il m'inspecte de la tête aux pieds, et me gratifie d'un sourire enfantin.
-Vous êtes Barry, dit-il.
Je détale comme un lapin. Je cours aussi vite que je peux, murmurant « putain de merde » en boucle, et vais me réfugier dans une ruelle vide. Un besoin irrépressible de hurler vers le ciel monte en moi, que je réprime parce qu'il faut bien rester caché. Alors je sors un marqueur de ma poche et commence à inscrire « j'encule Barry » sur le mur d'un immeuble.
Un vieil homme qui passe à ce moment là murmure « traître », sans s'arrêter. C'est pas possible que je soie là. Ça n'a aucun sens que mes baskets viennent fouler à nouveau ces rues, et que je respire encore l'air de la méditerranée.
Comment faire confiance à une mer sans marée, à une ville plus étendue que Paris, et à un peuple qui porte chaque vêtement une taille trop petite ?
Je range mon marqueur et m'allume une cigarette. J'essaye encore une fois de faire des ronds de fumée, sans y arriver. La prochaine fois que je croiserai Vincent, je lui demanderai de m'apprendre.
Je chasse la pensée de ma tête. Au fond, je crois que je ne suis plus si loin de Paris. Le soleil décline peu à peu sur la cité phocéenne, me faisant comprendre que je n'échapperai pas aux gobelins, et que je vais devoir combattre. Que le temps s'échappe trop vite pour qu'on aie pas l'impression de le perdre, et que du coup tout ce qu'on peut faire, c'est sauver quelques meubles en évacuant constamment, comme des réfugiés.
C'est les quartiers nord. C'est un enchevêtrement de petites tours bétonnées, beaucoup moins impressionnantes que celles de chez moi. C'est beaucoup moins de monde, aussi. Mais y venir la nuit c'est du suicide.
J'arrive à la dernière adresse sur ma liste, à la dernière chance de trouver Martine. Aussi peut-être la fin du chemin, parce que je commence sérieusement à penser que je vais me faire buter. Je rentre les épaules et enfonce ma capuche sur mes yeux. J'avance entre les tours sans faire de vagues, m'imaginant des snipers postés sur les toits, prêts à m'abattre, et des enfants sur les starting-blocks pour venir détrousser mon cadavre. J'en viens même à me figurer les pittbulls qui se chargeront de faire disparaître mon corps. Marseille c'est Bagdad.
Je finis par trouver la tour que je cherchais. Beaucoup de lumières sont encore allumées, et je me demande un instant pourquoi je n'ai croisé personne dehors. Je pousse la porte du hall, et étouffe un cri de stupeur. Assis un peu partout, dos contre le mur, des bières à la main, sont disposés une dizaine de jeunes marseillais.
-Mais putain, vous m'avez fait peur les mecs, dis-je d'une voix blanche. Pourquoi vous êtes pas dehors ?
L'un d'eux m'examine comme si je venais d'une autre planète, et avale une gorgée de bière. Un autre me rappelle en passant sa main sur son crâne rasé qu'il fait super froid dehors. Puis il m'inspecte de la tête aux pieds, et me demande de retirer ma capuche.
-J'ai pas trop envie, dis-je d'une voix tremblante.
-Retire-la, putain, fais pas chier !
C'est finalement arrivé : Je vais mourir. Je retire ma capuche et vois les visages s'illuminer autour de moi. Plusieurs crient « C'est Barry ! » pendant que la honte presse mon cœur pour en faire de la purée. Je vais crever comme un chien, rougissant à en cuire, vomissant ma honte jusqu'à ce que je n'existe plus.
-Putain, crie l'homme au crâne rasé, t'es une vraie star ici, mec !
-Je sais, dis-je en baissant les yeux.
-On a vu le film au moins cent fois ! Tu joues comme De Niro, frangin ! Putain, la scène du m16...
Il mime le bruit du m16, et me colle une grande claque dans le dos. Les autres sortent leurs portables et commencent à me prendre en photo, me demandant si ça me dérange pas. Puis ils demandent à un dénommé « Joe » d'aller chercher un m16 pour les photos.
-Et vous voulez que je le trouve où, le m16 ? répond Joe.
-Putain, c'est pourtant pas compliqué !
Joe sort de l'immeuble en pestant contre le froid. Je passe quelques minutes à signer des autographes en dissimulant mon malaise. On me demande de refaire certaines répliques cultes du film, comme « S'il y a une chose que j'ai apprise au centre de détention pour mineurs, c'est de ne jamais faire affaire avec les japonais, Mickey... ». On m'offre une bière et je me détends un peu.
Je sympathise avec mes nouveaux amis. Nous parlons de films de Scorsese et de bandes dessinées pendant quelques minutes. Je finis par avouer que je suis écrivain maintenant. Ça siffle et ça m'encourage de tous les côtés, et on me fait promettre de ne jamais écrire de trucs chiants.
Joe finit par revenir, et explique qu'il a pas pu trouver de m16, et qu'il a pris une kalashnikov à la place, en me posant l'engin dans les mains. Je pose pour quelques photos, et Joe me prévient que la mitraillette est chargée, et qu'on va aller tirer quelques balles dehors, pour faire des vidéos.
-Attends, dis-je, je dois d'abord vérifier quelque chose.
Je vais sonner à l'interphone qui porte le nom de Martine, et Joe m'apprend que plus personne n'habite ici. L'homme à la tête rasée me demande qui je cherche, tandis que nous sortons dehors avec toute la troupe. Je lui explique je cherche une fille, en visant le ciel avec la mitraillette.
Je tire quelques rafales pendant qu'on me filme. L'homme à la tête rasée m'informe qu'il connaît peut-être quelqu'un qui pourrait m'aider. Quelqu'un qui a pas mal de contacts.
-Je vois de qui tu parles, dis-je en tirant une rafale. Mais c'est un mec que j'avais juré de ne plus revoir.
La fraîcheur de la nuit n'est pas si terrible quand on est pas marseillais. Je refile la mitraillette à Joe, avec délicatesse. Mais à vrai dire je sais que je n'ai plus le choix. Barry est revenu, et tout ce qui va avec. Marseille est immense, et je n'ai plus qu'une carte à jouer.
Je reprends une bière pour me donner du courage, et observe la lune qui éclaire les quartiers nord. Je me laisse envahir par le fracas des coups de feu. J'ai rejoint les gobelins dans leur croisade absurde, et le seul moyen de m'en sortir, c'est de les suivre jusqu'au bout.
Je remue mes tagliatelles au saumon du bout de ma fourchette, comme un enfant renfrogné. Lucien m'observe d'un air amusé, et me demande non sans ironie si j'ai vraiment décidé de devenir écrivain.
-Je sais pas si je l'ai vraiment décidé, dis-je.
-En tout cas t'auras toujours ta place à Marseille. T'as une petite notoriété ici, tu sais ?
-Je sais.
Quelle différence, après tout ? Je pourrais m'installer ici, et publier des poèmes narcissiques et mal écrits, en râlant gentiment sur les occasions ratées. Tirer à la mitraillette dans la journée et envahir les bars le soir, en portant des fringues trop petites.
Lucien me parle de son prochain film, qui sort en dvd dans deux mois. Il m'offre un rôle dedans, et me propose de me montrer la bande-annonce.
-Tu as tourné la bande-annonce avant le film ?
-C'est un rôle de flic, continue-t-il. Il se fait casser les genoux au début du film, et il revient à la fin pour se venger.
J'avale une bouchée de saumon, comme si c'était tout ce qu'il me restait. Les lumières du restaurant deviennent plus tamisées, imperceptiblement. Un serveur passe et informe Lucien que le patron nous offre une bouteille de vin. À la table voisine, un couple nous observe avec admiration.
J'ai du mal à manger. Lucien me sert un verre, et me confie que ça lui fait très plaisir de me revoir. Qu'il pense que j'irai loin, avec ou sans lui.
-Si tu veux jouer à l'écrivain ma poule, s'esclaffe-t-il, tu nous pondras des putains de best-sellers ! Putain, je me souviens de la première fois que je t'ai vu, quand tu venais de débarquer à Marseille, t'étais encore tout minot...
-C'était au casting, non ?
-Tu rigoles ? Je t'ai jamais fait passer de casting pour jouer Barry. C'est fou, je te jure, j'ai l'impression que tu as pris dix ans...
C'est peut-être ça la vie d'adulte : Arrêter de tirer à la mitraillette à tout bout de champ. Un homme rentre dans le restaurant, et vient déposer un papier à Lucien. Ce dernier me le tend, et m'annonce qu'il a retrouvé ma copine. Je fourre l'adresse dans ma poche, et remercie chaudement mon ancien réalisateur.
-T'es un mec bien, Lucien.
-Toi t'es toujours aussi marrant, ma poule.
Je sors du restaurant, un peu ragaillardi. Je ne prends pas la peine de rabattre ma capuche, et marche sereinement jusqu'à l'adresse indiquée sur le papier. Au final, je n'ai pas habité longtemps ici, mais je connais les rues. Sauf que Marseille passe comme un fleuve. Elle est calme et furieuse, et si je voulais m'y intégrer, je serais certainement emporté par le courant.
Alors que j'arrive à destination, j'aperçois Martine qui sort de son immeuble, sans prêter attention à cette ville fantasmagorique, à ces passants en transit, ou à moi. Je cours vers elle et la prends dans mes bras. Une fois la surprise passée, elle éclate de rire, et je la soulève un peu démonstrativement, comme pour montrer à Marseille que je l'ai vaincue.
-Comment tu m'as trouvée ? me demande Martine.
-Je savais que tu étais à Marseille.
-Et comment tu savais que j'étais à Marseille ?
Je préfère ne pas lui répondre. Je la repose par terre et l'embrasse. Je lui raconte que je ne sais même pas comment j'ai fait pour venir jusqu'ici depuis la Suisse, et que je suis un peu à côté de mes pompes depuis l'opération.
-Au fait, tu boites ?
-Même pas, dis-je fièrement. J'ai un secret à partager.
-Vas-y.
-Je suis une star de film d'action marseillais.
Son rire redonne des couleurs à la rue. Nous partons en balade pour tenter de rattraper le temps perdu. La mer sans vagues, la chaleur douce de la nuit, et les contretemps de la ville me semblent un peu plus familiers à chaque pas.
Note : Impossible de décrire Marseille
Prochainement : Sans moi
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